CHAPITRE II DU MARIAGE
La vérité sur le mariage.
(A la classe bleue, 1702.)
« Vous ne sauriez croire, mes chères enfants, tout le bien que l'on dit de M™^ de la Lande, et combien elle a été louée à Marly, d'où je viens ; le roi lui-même en a fait un très grand éloge. Vous voyez par là que ce qui faif. louer une personne n'est pas d'avoir de beaux habits, et bien des rubans sur la tête ; que ce n'est point norn plus d'être fort riche, ou d'avoir un grand esprit. M^^ de la Lande est une simple demoiselle de Saint-Cyr, qui a épousé un gentilhomme qui n'était point riche, et elle n'est point d'un rang assez distingué pour que le roi veuille bien parler d'elle comme il le fait. D'où vient donc cela ? De son mérite et de sa bonne conduite. C'est une femme qui, depuis six ou sept ans qu'elle est mariée, a toujours souffert ; car elle a mené une vie fort triste, ayant épousé un homme d'une dévotion fort sévère et fort mélancolique, en un mot, d'une dévotion qui n'était pas réglée par l'esprit de saint François de Sales ; c'était un nouveau converti ; il ne voulait pas qu'elle prît les plaisirs les plus innocents, Grâigaant qu'il n'y eût du mal?
il était fort retiré, et la tenait très renfermée. Elle s'est accommodée à tout cela, a tourné sa dévotion selon le goût de son mari, ne sortant jamais d'une chambre deux fois grande comme les cellules de vos maîtresses ; voilà comme elle a passé les quatre premières années de son mariage. Ensuite son mari est devenu mnlade, elle l'a servi sans le quitter, principalement depuis deux ans qu'il est empiré ; il y a quatre mois qu'elle ne s'est couchée, parce qu'il ne pouvait se passer d'elle. Quelquefois il la renvoyait par de petites bizarreries dont les malades ne sont pas exempts; puis, si elle tournait la tête, il se plaignait qu'elle l'abandonnait. Jl fallait qu'elle fût toujours là, à l'entendre faire des cris épouvantables, à sentir une odeur à faire crever ; car un de mes gens, que j'y voulais envoyer l'autre jour, et qui est plein d'affection, me dit : Madame, jusqu'ici j'y ai été deux fois le jour; mais, en vérité, je n'y puis plus aller, je m'en trouve mal, on n'y peut durer parla mauvaise odeur. Il ne voulait pas, le pauvre homme, qu'on ouvrît un volet, craignant que cela ne lui fît mal, ce qui pouvait bien être vrai.
« Voilà l'état où était M™® de la Lande : il n'est pas, comme vous voyez, fort agréable. Cependant elle ne s'en est jamais plainte à personne, pas même à moi ; non, elle ne m'a jamais dit qu'elle souffrît rien, quoiqu'elle me l'eût bien pu dire. Elle a pris tout cela sur elle, s'est renfermée encore toute jeune et bien faite de sa personne, et s'est passée de toutes sortes de plaisirs; car, depuis qu'elle est mariée, elle n'en a jamais eu d'autre que de venir quelquefois ici avec moi : voilà ses grands divertissements. Si M"'^ de la Lande ne s'était pas bien conduite, qu'elle n'eût été occupée qu'à se divertir, qu'elle eût laissé là son mari, on ne parlerait pas d'elle coname on le fait à présent ; mais, comme on sait la vie qu'elle amenée du vivant de son mari, on l'estime, on la choie, et il n'en faut pas davantage pour la faire admirer, et pour faire dire à tout le monde : Mon Dieu ! que cette femme-là est estimable, qu'elle a de mérite ! Assurément, si quelqu'un veut être heureux, ill'épousera. »
Une maîtresse dit à M^^^^de Maintenon : «Il me semp]e que voilà ce qui s'appelle une bonne réputation. —
Oui, VOUS voyez ce qui lui en a coûté. II faut aussi qu'il vous en coûte, mes chères enfants; comptez que personne n'a jamais établi sa réputation en se divertissant; c'est un grand bien, mais il coûte cher. La première chose qu'il faut sacrifier pour sa réputation, c'est le plaisir; on ne saurait trop vous dire cela, à vous autres qui ne savez pas vous en passer. Vous êtes bonnes à aller dans un carrosse pour vous réjouir et pour tenir compagnie; mais cela ne suffit pas : il faut savoir rendre service, il faut savoir s'ennuyer et se passer de divertissements (33). On me dit, l'autre jour, que M^^^ de. . avait peur de M. de la Lande, et qu'elle avait de la peine à aller auprès de lui; je lui dis, d'un air bien sec: « Mademoiselle, vous n'êtes donc propre qu'à aller à Marly et à partager les plaisirs de vos amis? Il faut apprendre autre chose, il faut savoir les servir et les consoler : allez-vous-en auprès de M""® de la Lande. » — Elle aurait dû me le demander avec empressement, et me prier de la laisser quitter Marly pour l'aller consoler ; car, étant amies comme elles le sont, elle aurait dû ne la pas quitter et pleurer avec elle, s'ennuyer avec elle. Voilà ce qu'on doit faire pour ses amis ; sans cela, il n'y a point de vraie amitié.
« Vous savez que je tombe toujours dans le ridicule de me donner pour exemple ; mais c'est à mes enfants, et pour les instruire. Je me souviens que, dans le temps que je n'étais pas même dévote, j'avais une vieille amie de soixante-six ans, qui eut une maladie de trois mois, qui la tint toujours au lit. Je demeurai auprès d'elle sans la quitter; je ne sortis pas une seule fois pour m'aller promener, et pourtant c'étaient les trois mois de l'été, et je me souviens même que cela me coûtait fort. Je n'avais que dix-huit ans; voyez quelle disproportion et quelle contrainte pour une jeune personne ! Je demeurais là, auprès de ma vieille ami(^ à la soulager, à la tenir, à lui voir faire des opérations très dégoûtantes, et tout cela, il faut l'avouer, ce n'était point que je l'aimasse fort, mais par l'envie de faire dire du bien de moi, par le désir de l'honneur et delà réputation. C'est que cela montre mille bonnes choses : un bon cœur, du courage, de la sagesse, qu'on est capable d'amitié et de se passer
iU MADAME DE MAINTENON.
de plaisirs. Les jeunes personnes ne sauraient avoir trop de soin de leur réputation ; vous savez que saint François de Sales veut qu'on ait soin de sa bonne renommée. »
On parla ensuite longtemps des peines du mariage, et surtout de la contrainte où sont les femmes; et Madame dit: « Mon Dieu! quelle vertu il faut qu'elles aient! Quand je pense à M"^^ la duchesse de... ! car il faut vous livrer tout le monde et se servir de ce qu'on connaît pour vous instruire. Cette dame était la fille bien-aimée de M. et de M"^® la maréchale de... Ils ont fait pour elle de grands efforts en la mariant à un très grand seigneur et fort riche. Elle était fort aimable ; cependant vous ne sauriez croire ce qu'elle a eu à souffrir. Son mari, qui n'avait comme elle que quinze ans, commença par prendre de mauvais conseils et par les suivre, et il faut avouer, en passant, que c'est un grand abus que de marier des enfants si jeunes, et vous devriez désirer toutes d'épouser plutôt des vieillards, si vous étiez appelées au mariage. Ce jeune homme crut qu'il était du bel air de ne point aimer sa femme et de la laisser là, d'en aimer d'autres, qui même lui marquaient à ellemême du mépris; il n'était presque jamais chez elle; à peine la voulait-il regarder, et ainsi elle souffrit, non seulement dans l'esprit par l'humiliation, mais encore dans le cœur par la tendresse qu'elle avait pour lui, car elle l'aimait véritablement. Voyez quelle épreuve ! Elle l'a soutenue pourtant sans se plaindre; on la voyait changer, maigrir; on croyait qu'elle se mourait; elle eut le courage de se taire, de n'en pas même parler à son père et à sa mère, craignant qu'on ne fît un éclat, étant persuadée que cela ne ferait qu'aigrir son mari, et que ce n'était pas par là qu'il reviendrait ; on effet, ce n'est pas par les plaintes qu'on les ramène ! Elle élouffa donc tout cela, ne se servit que de la patience et de la douceur. Cette conduite l'a charmé, et l'a fait rentrer en son devoir, et enfin ils sont très bien ensemble; mais ce petit martyre a duré près de vingt ans!
ce — Hélas ! dit une maîtresse, nous pouvons bien dire que nous ne souffrons rien de comparable à cela, nous autres religieuses» — Assurément » reprit Madame, et
JÈDUCATION GÉNÉRALE. 145
nous n'avons pas tort quand nous disons à ces demoiselles que le mariage a de grandes peines. Saint Paul en avertit les chrétiens de son temps, et leur dit que les personnes mariées souffriront les afflictions de la chair. Encore^ si tous les maris étaient comme celui dont nous venons de parler ! car il n'était pas chez lui, au moins sa femme était libre dans sa chambre ; mais il s'en faut bien! Ils viennent et reviennent plus d'une fois dans la journée, en faisant toujours sentir qu'ils sont les maîtres; ils entrent en faisant un bruit désespéré, souvent avec je ne sais combien d'autres hommes; ils vous amènent des chiens, qui gâtent tout ; il faut que la pauvre femme le souffre : elle n'est pas la maîtresse de fermer une fenêtre; si son mari revient tard, il faut qu'elle l'attende pour se coucher ; il la fait dîner quand il lui plaît; en un mot, elle n'est comptée pour rien. »
On lui demanda si les femmes ne doivent jamais se plaindre: tf C'est le mieux, répondit Madame; car, à quoi servent les plaintes? A refroidir encore davantage, et à empêcher la réunion des esprils. Les parents d'une femme veulent apporter du remède à ce qu'on leur a dit, ils parlent ou font parler à un mari, qui n'en fait que pis ensuite; ils donnent quelquefois de mauvais conseils; ils sont souvent cause que la dissension et l'aigreur continuent ; au lieu que, si on n'avait, rien dit, la paix serait venue avec le temps. — Mais, Madame^ lui dit-on, est-ce qu'une femme ne peut pas dire ses peines à son père et à sa mère ? — Oui, répondit Madame, si c'est pour prendre quelque bon conseil, mais jamais seulement pour se plaindre : il faut avoir assez de vertu et de sagesse pour passer entre Dieu et soi ce qu'on peut dérober à la connaissance des autres. Tl faut même bien prendre garde à ceci, car il y a tel père et telle mère qui ne seraient guère propres à vous donner un bon conseil; mais, quand c'est une mère sage, ou même un bon directeur, il n'y a point de mal à dire ce qu'on souffre, pourvu, encore une fois, que ce ne soit pas seulement pour se plaindre.
a Je connais un homme à la cour qui dit souvent au roi, car c'est un de ses domestiques (34), qu'il n'a jamais pu savoir ce qui faisait peine à sa femme, parce que, dit-ilj
« je ne lui propose jamais rien qu'elle ne l'accepte de bon cœur, et qu'il ne paraisse même que ce soit sa pensée, et qu'elle me l'allait proposer. Je dis que je veux aller à la campagne; elle me dit : — Ah! que cela sera bien ! il fait très beau. — Si j'ajoute : Menons mon fils, — J'en serai ravie, dit- elle, cela m'occupera. — Si, un peu après, je lui dis : — Non, ne le menons pas, — Je crois, en effet, que vous avez raison, il vous embarrasserait peut-être. Et ainsi de tout. Je ne lui connais point de volonté. » Cependant, poursuivit M™^ de Maintenon, je connais cette femme-là ; je sais qu'elle sèche et qu'elle se fait une violence continuelle, et si vous demandiez un bon ménage à la cour, on vous nommerait celui-là. Vous voyez par où il est bon : c'est que la femme prend tout sur elle ; elle a peu apporté à son mari, mais aussi ne lui dépense-t-elle rien. Je lui dis quelquefois : « Est-ce que vous ne jouez point un peu pour vous amuser? — Ah! Madame, dit-elle, il ne serait pas juste que, ne lui ayant rien apporté, je jouasse encore son argent. » Il faut que ce soit son mari qui la presse d'acheter un habit.
Du célibat des filles.
. (A la classe bleue, 1706.)
« Si je parlais à des filles qui eussent de quoi s'établir, je leur dirais ce que je dis hier à une de vos compagnes qui me vint dire adieu : « Retenez cette instruction de votre vieille mère : mariez-vous au sortir d'ici, ou vous faites religieuse ; ne demeurez point sans état. »
« Il n'y a apparemment que l'amour de la liberté qui vous fasse envisager comme un bonheur de demeurer sans établissement. Si vous ne voulez dépendre de personne, faire votre volonté depuis le matin jusqu'au soir, et enfin n'avoir ni contrainte ni assujettissement, c'est vouloir l'impossible. Il n'y a point d'état où l'on ne dépende de quelqu'un : si vous vous mariez, vous dépendrez de votre mari ; si vous êtes religieuses, il faudra vous soumettre à votre règle et à votre supérieure ; si
VOUS n'êtes ni l'un ni l'autre, vous dépendrez de votre père^ de votre mère, ou de quelque autre parent ; si vous n'en avez point, il faudra que vous cherchiez quelque personne de probité pour vous servir de chaperon, car une fille ne peut demeurer seule ; si vous vous mettez avec une dévote, il faudra vous accoutumer à ses manières et à son humeur, qui ne reviendra pas toujours à la vôtre, l'accompagner dans la visite des hôpitaux et autres bonnes œuvres, ne la point quitter un moment. Voilà la conduite que doit tenir une fille qui veut conserver sa réputation. Vous pourriez encore vous retirer dans quelque couvent ; mais vous serez obligées de vous assujettir aux règlements de la maison, et il n'y a point de vie plus triste et plus ennuyeuse pour une pensionnaire qui n'a point de vocation ; peu de filles ont le courage d'y demeurer plus de deux ou trois ans...
« Mes chères enfants comment conservez-vous des idées d'une fausse liberté, après tout ce que je vous dis si souvent pour vous persuader de la nécessité de la contrainte et de la dépendance ? Vous avez bien d'autres choses à faire que votre volonté. Le peu de fortune de la plupart de vous vous mettra hors d'état de paraître comme les autres, et il y en aura, comme il y en a déjà, qui seront réduites à passer tout le jour à travailler pour avoir de quoi subsister ; car c'est là sur quoi vous devriez compter, et, au lieu d'aller à vos confesseurs pour des riens, il serait plus à propos de leur demander : « Que ferai-je pour supporter mon peu de fortune ? Et de quels moyens me servirai-je pour souffrir constamment les humiliations qui en sont inséparables ? i> Les mieux accommodées d'entre vous n'en seront pas exemptes. D'un grand nombre de demoiselles qui sont sorties d'ici, Mlle de..., par exemple, est assurément une des mieux ; elle est pourtant obligée de servir son père et sa mère, d'aller au marché, et enfin de faire encore des choses plus basses ; mais ils l'aiment tendrement, et elle est de même pour eux, et a assez de raison pour dire que, si elle était assurée qu'ils vivraient, elle serait très contente de son état. Elle ne connaît point le monde, elle passe sa vie dans une chambre à travailler, et son plus grand plaisir est de venir ici une fois en trois mois.
Mii« de..., qui est une autre de vos compagnes, nourrit sa mère sur ses cinquante écus et s'entretient par son travail continuel.
ce ...Après vous avoir montré la nécessité d'embrasser un état, il faut cependant vous avouer que vous ne serez pas toujours maîtresses de prendre celui qui vous conviendrait ; car celles qui n'auront point de vocation n'auront pas, pour la plupart, le moyen de s'établir par un mariage sortable à leur condition, et je ne vous conseillerais pas de vous mésallier ni d'épouser un gentilhomme qui aurait aussi peu de bien que vous. Ainsi votre mauvaise fortune vous contraindra à demeurer dans le célibat, que nous venons de dépeindre si triste et si dangereux pour la réputation d'une jeune personne. Je vous ai souvent cité l'exemple des demoiselles de..., qui ont été vos compagnes : elles demeurent près de leur mère^ parce qu'elles n'ont point de vocation et qu'on ne peut les marier selon leur condition, car il y a peu de familles en France qui les égalent ; cependant, avec toute leur naissance, elles n'osent se montrer : leur mère m'a dit qu'elle ne les avait menées qu'une fois aux Tuileries et qu'elle avait pris le temps qu'il n'y avait personne.
« Il y en a peut-être entre vous qni comptent sur quelques-uns de leurs parents qui ont du bien, mais elles se trompent ; car, outre qu'il est difficile qu'un particulier fasse la fortune d'un autre, ou veuille s'en charger, vos parents ont leurs enfants et ne se mettront point en peine de vous aider. Il y a quelque temps qu3 le petit de la Maisonfort alla voir M. de Beauvilliers, dont il est parent, et qui, assurément, est fort riche et même pieux et charitable ; cependant, quand il le vit, il lui dit : « Puissiez-vous devenir un homme de bien ! » et ne lui donna rien, pas même un habit, quoiqu'il fût presque nu. C'est pourtant, comme je l'ai déjà dit, un homme de beaucoup de vertu et qu'on peut nommer un saint. Il fut encore chez une de ses tantes ; elle lui fit fort bon accueil, mais quand le diner vint, elle lui dit : (.< Adieu, mon neveu, vous me viendrez voir quand vous serez habillé. » Vous voyez bien qu'elle ne lui offrit pas seulement à dîner. L'humiliaUon suit ordinairement l'indigence. »
Madame leur donna encore un exemple dans M"^ du Breuillac, qu'elle dit avoir été autrefois fort riche et en belle passe dans le monde. « Cependant, dit-elle, vous la voyez présentement réduite à être chez M^^ d'Heudicourt, et, malgré les bontés que cette dame a pour elle, il faut qu'elle essuie plusieurs contre-temps assez fâcheux. Elle me disait l'autre jour que M»^^ d'Heudicourt, étant allée à Paris, l'avait laissée chez elle, persuadée qu'elle y serait bien traitée. Quand ce fut l'heure du dîner, voyant qu'on ne songeait point à lui rien apporter, elle pria qu'on lui fît une omelette ; le cuisinier lui répondit qu'il avait autre chose à faire qu'à la servir, et que, si elle en voulait, elle n'avait qu'à la faire elle-même, qu'elle savait bien où prendre des œufs. Elle m'avoua qu'elle l'aurait bien faite sans aucune peine si elle avait été chez elle, mais qu'elle n'avait pu se résoudre à tenir la queue d'une poêle grasse à côté d'un cuisinier ; qu'elle avait eu moins de peine à s'en passer.
« Mes chères enfants, quand on est chez quelque personne étrangère ou même parente, il est bien difficile de plaire aux domestiques, de qui on est toujours mal venu, parce qu'ils croient qu'on leur ôte tout ce qu'on vous donne, et cette pensée excite leur jalousie. Pour moi, je souhaite fort de vous faire du bien ; mais beaucoup d'entre vous savent la difficulté qu'il y a de m'aborder quand je suis à Versailles; je vous préférerais volontiers à un nombre infini de personnes, que leurs charges et leur rang m'obligent de les laisser m'environner ; mais Vargent fait tout dans le temps où nous sommes.
Ennuis attachés aux grandes situations.
(A la classe bleue, 1710.)
« Je me traîne ici pour vous chercher, mes enfants, afin que vous me disiez ce que vous avez retenu de la belle conférence que vous fit hier M. l'abbé Tiberge. »
Les demoiselles la répétèrent, et quand elles vinrent à l'endroit où il leur avait dit qu'il y a de la peine dans
tous les états, elle prit la parole et appuya fort là-dessus, disant que cela est bien vrai, et qu'à commencer par celui des gens de la cour, qui, selon le monde, paraissent si heureux, il n'y a rien de si gênant que la vie qu'ils mènent ; que, pour faire sa cour, il en coûte bien de la peine, de la contrainte, de la dépense et de l'ennui, et qu'au bout de tout cela, on trouve un homme qui dit: ce Ah ! que je suis fâché, je suis debout depuis ce matin, et je ne crois pas seulement que le roi m'ait vu. ■ En effet, on se lève de grand matin, on s'habille avec soin, on est tout le jour sur ses pieds pour attendre un moment favorable pour se faire voir, pour se présenter, et souvent on revient comme on était allé, excepté que Ton est au désespoir d'avoir perdu son temps et sa peine.
« Mais je voudrais que vous pussiez voir l'état des plus heureux, c'est-à-dire de ceux qui voient le roi et qui ont l'honneur d'être dans sa familiarité ; il n'y a rien de pareil à l'ennui qui les dévore. Nous sommes à présent à Meudon, qui est un palais magnifique; eh bien ! il faut s'aller promener sans en avoir envie par un vent effroyable, par respect pour le roi ; on revient très fatigué, et on voit quantité de femmes qui se plaignent et qui disent : « Que je suis lasse ! voilà une maison qui nous fera mourir ! — Je ne puis plus durer, dit une autre. Encore si je m'étais promenée avec quelqu'un qui m'eût fait plaisir; mais non, je me suis trouvée enfilée avec un tel, qui m'a fait mourir d'ennui. » Car on ne choisit pas là qui on veut, non plus qu'ici, il faut demeurer avec celle qui se présente.
« M. le Dauphin a fait faire un appartement depuis peu, qui est admirable : il n'y a rien de si beau ; mais iî est si éloigné et il y a un si grand nombre de degrés à monter pour y aller, que l'on y arrive à demi fatigué, et, quand on y est : « Voilà un beau lieu, » dit-on. On so regarde : « Hé bien, que ferons-nous ? » et on demeure là, sans savoir, en effet, à quoi s'amuser. Ce qui me fait toujours souvenir de six lignes de vers de M. l'abbé Testu, dit-elle en s'adressant à la maîtresse; les voici :
Six personnes, brûlant du plaisir de se voir, Après s'être cherché, se trouvèrent, un soir,
Dans un bois sombre et solitaire ; Que leur plaisir fut grand ! il passait leur espoir. Mais, après les transports du salut ordinaire, lis ne surent que dire, et ne surent que faire.
« Car, dit M™° deMaintenon, voilà ce que c'est : ils ne savent véritablement que faire, et rien ne faitpldi^ir. Les jours de fête sont les plus ennuyeux pour ceux qui n'ont point de piété : ils ne savent comment les employer. Il y en a, parmi ces dames, qui ne sont pas assez heureuses pour aimera passer ces jours-là à l'église, comme il conviendrait; mais elles aiment l'ouvrage et sont très fâchées de n'oser travailler; pour celles qui n'ont ni piété ni goût pour l'ouvrage, tous les jours leur sont également ennuyeux, et ce sont là les moindres de toutes leurs peines.
« Vous voyez, mes chères filles, que voilà pourtant ce qu'il y a déplus grand dans le monde, car je vous parle des princes et princesses, des premières personnes de la cour et de celles qui sont l'objet de l'envie de tout le reste du monde; ils ne sont ordinairement contents nulle part, et s'ennuient de tout à force de chercher du plaisir; ils n'en peuvent trouver; ils vont de palais en palais, à Meudon, à Marly, à Rambouillet, à Fontainebleau, etc., dans le dessein de se divertir; ce sont des lieux admirables ; vous seriez, vous autres, ravies en les voyant, mais eux s'y ennuient, parce que l'on s'accoutume à tout, et qu'à la longue les plus belles choses ne font plus de plaisir et deviennent indifférentes; de plus, ce ne sont point ces choses-là qui nous peuvent rendre heureux; notre bonheur ne peut venir que du dedans.
« Mais, Madame, dit M"^^ de Ghampigny, ces demoiselles vous répondraient peut-être bien volontiers que ce ne sera pas là qu'elles iront, et qu'elles trouveront plus de plaisir et de liberté dans leurs familles.
« — Elles ont raison, dit M"^^ de Maintenon, elles peuvent avoir assurément des plaisirs plus innocents et moins d'assujettissements à la campagne qu'on n'en a à la cour; mais il y en aura qui trouveront aussi d'étranges choses : un père au désespoir d'une mauvaise affaire, une perte de procès, etc. ; un frère qui n'a pas de quoi s'équiper pour aller à la guerre ; une mère triste et de mau-
vaise humeur pour le mauvais état où se trouve sa maison, et mille autres choses de cette nature. Elles manqueront peut-être de tout et auront à se plaindre de plus grands maux que de l'ennui. Que de gens qui ne songent pas à s'en plaindre et ont bien d'autres choses à souffrir! Je le trouve en mon chemin tous les jours : l'ennui est ma moindre peine, et je ne m'amuse pas à le compter pour quelque chose. Mais, mes enfants, quand même votre vie, par impossibihlé, serait exempte de toutes sortes de peines et que vous n'eussiez que des sujets de contentement et de satisfaction, vous ne jouiriez point de ce bon^ heur parfait si le fond de votre cœur n'est véritablement à Dieu; car, encore une fois, c'est de ce fond de la conscience, et du bon ou mauvais témoignage qu'elle rend, que dépend véritablement notre bonheur ou notre malheur présent (35). »
De la légèreté.
(Entretien, 1705.)
« Je ne comprends pas l'injustice d'exiger des autres ce qu'on sait bien, en sa conscience, qui coûtait tant à faire. Je ne dis pas qu'on n'oblige point les enfants d'apprendre tout ce qu'il faut qu'ils sachent, ou qu'on ne les mène pointa l'église^ parce que cela leur fait de la peine; mais je ne voudrais pas qu'on en fût étonné, qu'on les pressât trop, qu'on ne leur donnât jamais de relâche, ou qu'on jugeât qu'une fille est légère parce qu'elle sort volontiers de son banc, ou qu'après avoir lu quelques hgnes, elle regarde un oiseau qui vole. Cette vive vaudra peut-être mieux qu'une sournoise qui vous paraît plus sage. Ce n'est pas même parler juste de dire qu'une rouge est légère, car cette joie, cette vivacité, cepétillement des enfants, qui fait qu'ils ne peuvent demeurer en place, est un effet de la jeunesse : on est ravi de se sentir jeune, d'avoir de la santé ; on n'a rien dans l'esprit : si quelque chose fâche, cela ne dure guère. On ne saurait bien juger qu'une personne est légère qu'elle n'ait dix-huit ou
vingt ans; la légèreté est proprement dans les sentiments et dans la conduite : c'est de ne pouvoir se fixer, de vouloir tantôt une chose^ tantôt une autre, de ne rien suivre. Les personnes légères sont encore sujettes à des engouements ; elles veulent les choses avec passion et s'en dégoûtent de même fort vite; il vaut mieux être modérée, aller plus doucement, et marcher toujours. Il ne faut pas, encore une fois, s'étonner ni s'inquiéter de la vivacité des jeunes personnes, et si vous voulez, de leur légèreté : elle passe si vite, on devient si fort sérieuse ! L'âge, les affaires, les chagrins modèrent bientôt cette joie de la jeunesse; chacun l'a éprouvé en soi-même. On me reprochait tant, au commencement, la liberté que je laissais à Madame la duchesse de Bourgogne pour se divertir, ses promenades, ses courses, ses jeux, qui lassaient toutes ses dames ! Mais je n'en étais point du tout en peine, et j'avais raison ; car, quoiqu'elle soit encore bien jeune, elle est déjà trop sérieuse : elle est, sur les affaires de l'État, comme si elle avait quarante ans. »
Pudeur et Pruderie. — Du mariage.
(Entretien, 1705.)
M"^^ de Maintenon ayant marié M'^'^ de Normanville, qu'elle avait gardée pendant quelques années depuis qu'elle était sortie de Saint-Cyr, à M. le président Brunet de Chailly, lui fit l'honneur de se trouver à ses noces. Le lendemain, elle dit aux religieuses de Saint-Louis que M. l'abbé Brunet, son oncle, lui avait fait en la mariant une excellente exhortation, dans laquelle il avait blâmé la délicate modestie des personnes qui se récrient dès qu'un prêtre ouvre la bouche pour parler dans l'église d'un sacrement qu'on y administre, que Jésus-Christ a institué, que saint Paul appelle grand et honorable.
« Cette fausse délicatesse est un des travers que je voudrais ne pas voir chez vous, mes chères filles. La plupart des religieuses n'osent prononcer le nom de
mariage; saint Paul n'avait pas cette sorte de scrupule, car il en parle très ouvertement. Je vous ai vu ce faible, je voudrais bien qu'il fût détruit ici pour toujours.
« — Il est vrai, répondit M'^® de Jas, que nous passions ordinairement cet article du catéchisme^ et l'on consultait la supérieure pour savoir si on en parlerait ; nous ne l'avons même fait au chœur que depuis que vous nous avez dit qu'il fallait en parler comme des autres matières du catéchisme, quand l'occasion s'en présente. — Ne comprenez-vous pas, mes chères enfants, reprit M^^ de Maintenon, que c'est un travers qui est insoutenable dans une maison comme la vôtre, de n'oser y parler d'un état que plusieurs de vos demoiselles embrasseront, qui est approuvé par l'Église, et que Jésus- Christ même a honoré de sa présence ? Comment les rendrez-vous capables de bien remplir les devoirs des divers états oii Dieu les peut appeler, si vous ne leur en parlez jamais, et, qui pis est, si vous leur laissez entrevoir la peine que vous avez à en parler ? Il y a certainement moins de modestie et de bienséance à ces façons que lorsque vous leur en parlerez bien sérieusement et bien chrétiennement comme d'un état saint, quia de grandes obligations à remplir. Craignez que les omissions qu'elles feront par ignorance des devoirs de cet état ne retombent sur vous, qui aurez manqué de les en instruire.
« — Ayez la bonté, Madame, dit encore M"'^ de Jas, de nous faire un petit détail de ce qu'il nous convient de leur dire à ce sujet. — Vous ne sauriez trop leur prêcher, reprit MJ^^ de Maintenon. l'édification qu'elles doivent à leur mari, le support (36), l'attachement à sa personne et à tous ses intérêts, tout le service et les soins qui dépendent d'elles, surtout le zèle sincère et discret pour son salut, dont tant de femmes vertueuses leur ont donné l'exemple, aussi bien que celui de la patience ; le soin de l'éducation des enfants, qui s'étend bien loin, celui des domestiques et du ménage, qui sont plus indispensables aux mères de famille que les prières de surérogation que quantité d'entre elles ont coutume de faire, au préjudice de ces premiers et plus importants devoirs de leur état. Quand vous parlerez du mariage à vos demoi-
selles de cette manière-là, elles n'y trouveront pas de quoi rire, rien n'étant plus sérieux qu'un pareil engagement. Établissez donc chez vous de leur parler sur cette matière, quand elle se présente, comme sur toutes les autres qui leur conviennent, et ne souffrez pas que, sous prétexte de modestie et de perfection, on n'ose y nommer le nom de mariage. Cette sotte affectation, si j'ose m'exprimer ainsi, vous rejetterait bien bas dans toutes les petitesses que j'ai tâché de vous faire éviter avec tant da soin.»
Du mariage.
(A Mme de Fontaine, avril 1713.)
Quoi ! un sacrement institué par Jésus-Christ, qu'il a honoré de sa présence, dont ses apôtres détaillent les obligations, et qu'il faut apprendre à vos filles, ne pourra pas être nommé ! Quand elles auront passé par le mariage, elles verront qu'il n'y a pas de quoi rire. Il faut les accoutumer à en parler très sérieusement et même tristement, car je crois que c'est l'état où l'on éprouve le plus de tribulations^ même dans les meilleurs.
Même sujet.
(Aux demoiselles de Saint-Cyr, 1717.)
Les jeunes hommes sages et vertueux qui pensent à se marier veulent des épouses sages, retenues, modestes et vertueuses; mais les folâtres, au contraire, qui ne pensent qu'à se divertir et à passer le temps, s'arrêtent volontiers auprès des demoiselles volages et mondaines; mais, lorsqu'il est question d'engagements, ils se retirent sous différents prétextes, et les laissent languir dans le désir d'un établissement honnête et commode, dont elles s'écartent elles-mêmes par une trop grande liberté et un trop grand empressement d'y parvenir.
1 56 IktÀDAMB DE MAINTENON.
Bonne renommée vaut mieux que ceinture
dorée.
(Proverbe, pour la classe jaune.)
PERSONNAGES
M. DE Saint-Ernest. M«i« de Luçay.
M. DUVAL. M»^e d'ALENÇON.