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UN PEU D'ECONOMIE POLITIQUE

L'impôt.

(À une demoiselle qui sortait de Saint-Cyr, 1705.)

... Un devoir important, mais bien peu connu dans le monde, quoiqu'il soit absolument nécessaire, c'est ce que tout chrétien doit à son roi et à ceux à qui il fait part de son autorité, qui est celle de Dieu même, et qu'il faut respecter, quel que soit celui qui en est revêtu. Heureusement pour nous, ma chère fille, le prince que nous tenons de la magnificence de Dieu est tel que nous le pouvons souhaiter : mais, quand il n'aurait ni religion, ni bonté, ni justice, vous n'en seriez pas moins oblig<^e d'obéir à ses lois en tout ce qui ne s'oppose point à celles de Dieu. Ainsi, loin de vous plaindre et de murmurer des secours que la guerre l'oblige à tirer de ses peuples, vous devez porter les autres à s'y rendre de bon cœur, parce que le besoin général de l'État est celui de chaque particulier, qui ne peuvent être en sûreté dans leurs maisons si on ne les garde de leurs ennemis, et on ne peut les en garder sans avoir de quoi faire subsister les troupes nécessaires à ce dessein, à quoi il est très juste que chacun contribue, puisque chacun y est intéressé.

On convient assez volontiers de ce raisonnement, on le fait même aux autres dans l'occasion ; mais quand il est

question d'en venir à la pratique, personne ne veut porter la charge, et on n'épargne rien pour en exempter ses terres, ce qui est une grande injustice, parce qu'en cherchant à se soulager on en accable d'autres, le marché étant pour ainsi dire fait, et la somme qui en doit revenir au roi, réglée, au lieu que chacun souffrirait moins si tout le monde consentait de souffrir un peu et voulait porter une partie de la charge ; mais on veut trouver des raisons et des impossibilités, qui ne sont que des prétextes suggérés par l'intérêt et par l'injustice, très commune dans le monde, et dont même souvent on se fait honneur; par exemple, sur les douanes, les droits d'entrée et autres, on se vante de savoir mille moyens de s'échapper et de tromper habilement, ce qui pourtant me paraît une injustice et une désobéissance aux lois de l'État.

Le monde n'en raisonne point ainsi, et on vous trouvera plus que scrupuleuse d'y regarder de si près. Cependant, ma chère fille, ce n'est point un conseil ni une œuvre de surérogation, c'est une obligation précise pour toutes sortes de personnes ; mais combien de gens n'ont pas eu l'avantage d'être instruits de leurs devoirs comme vous.

Conseils pour le moment d'entrer dans le

monde.

(Instruction aux demoiselles, 1717.)

... En entrant dans le monde, les demoiselles de Saint- Cyr ont deux écueils à éviter : le premier est de craindre trop; le second est de ne pas craindre assez. Une trop grande crainte les rendrait timides, honteuses, et en quelque sorte ridicules aux personnes auprès desquelles elles ont à vivre ; une trop grande assurance pourrait les exposer d'abord à quelques dangers. Pour prendre un juste i^lieu, elles doivent ne s'avancer dans le monde

que pas à pas, et demeurer le plus qu'il est possible auprès de leurs mères, de leurs tantes, ou des autres dames vertueuses qui se trouvent dans l'obligation de les ' former, et de les conduire peu à peu dans les compagnies, pour les faire connaître d'abord à leurs familles, . et ensuite parmi la noblesse du voisinage. '

Il y a deux autres écueils à éviter : le premier est de vouloir vivre dans le monde comme à Saint-Gyr ; le second est de vivre tellement à la façon du monde qu'il ne paraisse plus aucun vestige de la bonne éducation qu'on a reçue dans cette sainte maison. La première manière de vivre, quoique bonne et sainte, serait impraticable et trop importune. La deuxième façon d'agir serait ridicule, surprenante et scandaleuse. Il faut donc retenir de Saint- Gyr la piété, la modestie, la douceur, la docilité, la vie réglée, la crainte de Dieu, son divin amour et la fidélité à tous ses devoirs, et il faut joindre à toutes ces vertus, une façon d'agir noble, libre, aisée, commode, paisible, uniforme, qui ne rebute personne et qui fasse plaisir à chacun...

La médisance.

(Avisa une demoiselle qui sortait de Saint-Cyr, 1705.)

Plus la médisance est spirituelle et agréable, plus elle s'insinue et fait d'impression. N'oubliez donc pas, ma chère fille, qu'on ne peut médire sans commettre un très grand péché, qui oblige à une restitution d'autant plus difficile que le bien qu'il faut rendre est fort au-dessus de ceux qu'on nomme de fortune, qui, n'étant plus d^ns les mains des personnes qui l'ont ravi, n'est pas aisé à restituer.

Je sais que ce ne sera pas à vous à reprendre les personnes que vous entendrez médire, ni à leur imposer silence ; mais votre air doit parler, en ces occasions, et la charité fait user d'industrie. La plupart des gens du monde se perdent faute d'attention sur cet article ; mais

VOUS seriez plus coupable de vous y laisser aller, ayant été si bien instruite et précautionnée.

Soyez délicate, et même scrupuleuse sur la charité. Ne dites jamais de personne ce que vous ne seriez pas bien aise qu'on dît de vous. Couvrez les défauts [du prochain, et rendez-vous l'avocate des absents. Faites-vous tellement connaître qu'on n'ose devant vous prendre la liberté d'attaquer le prochain ; vous vous ferez encore plus de bien qu'à lui, puisque vous ôterez un des plus grands obstacles à votre salut. Étendez cela jusque sur les railleries un peu piquantes, et recourez souvent à Dieu pour obtenir la grâce de résister au torrent de l'exemple et de la coutume, qu'on dirait à présent être le seul Évangile du monde, tant ses partisans ont soin de s'y conformer ; mais vous en connaissez un autre, ma chère fille, qui doit être la règle de votre conduite.

Soin de la réputation et de l'honneur.

(A la classe bleue, 1710.)

« Vous ne sauriez, mes enfants, vous trop précautionner contre la contagion du monde, ni trop le craindre et le haïr. Je tremble pour celles qui y entreraient sans ces dispositions, tout y étant plein d'écueils et de périls, non seulement pour la piété, mais aussi pour la réputation et pour l'honneur, dont les personnes de notre sexe doivent être si jalouses, puisque, après la grâce de Dieu^ c'est le bien le plus précieux qu'elles aient en ce monde.

« Vous êtes peut-être étonnées, mes enfants, de ce que je vous parle ainsi, et je comprends fort bien que chacune de vous dise présentement en elle-même : « Ceci ne me regarde pas, et j'aimerais mieux mourir mille fois que de jamais rien faire qui pût tant soit peu ternir ma réputation. » Mais je puis vous assurer que ma longue expérience m'a appris que quantité de jeunes personnes très bien élevées, et qui paraissaient toutes vertueuses, ont fait de terribles chutes, qui ont scandalisé le monde et les ont perdues devant Dieu et devant les hommes.

et cela pour avoir eu trop de confiance en elles-mêmes, pour ne s'être pas assez défiées de leur faiblesse, pour s'être exposées aux occasions, pour n'avoir pas évité les mauvaises compagnies, ni pris toutes les précautions nécessaires pour se préserver. Je gagerais bien qu'il n'y a aucune femme perdue de réputation qui ait voulu tout d'un coup s'abandonner au mal, et qui ait dit de sang-froid : Je veux me déshonorer ; on ne parvient à cet excès que peu à peu. Croyez-vous, par exemple, que M"^^ .,, ^ qu'on a été obligé d'enfermer par trois différentes fois, eût pris de telles résolutions? Non certainement. On commence par des manières enjouées, par aimer l'ajustement, par vouloir plaire, par écouter les flatteries et y donner créance ; insensiblement, le cœur s'engage, et l'on succombe (34).

« Il faut, sur cela, que je vous conte une histoire connue d'une million de gens ; ainsi je ne crains point de vous la dire. C'était une fille d'honneur de la reine mère, de la première qualité, joUe de sa personne et de beaucoup d'esprit. Elle aimait à se parer, et ce fut ce qui fit son malheur. Il y eut un homme qui s'en aperçut; il commença par lui dire qu'elle était belle. Sachez que les hommes ne s'attaquent ordinairement qu'à celles qu'ils n'estiment pas et en qui ilsremarquent quelque faiblesse; et ce n'est pas toujours aux jolies qu'ils s'adressent, et au contraire, il y en a d'effroyables qu'ils poursuivent: c'est la différente conduite des filles qui fait cela ; ils respectent celles qui sont sages, retenues, et auxquelles ils pensent fort bien qu'ils déplairont de s'adresser. Pour en revenir à la chute de cette misérable fille dont je vous parle, il lui sembla d'abord bien doux de s'entendre dire qu'elle était aimable, et mille choses de cette sorte ; après cela, cet homme gagna ses femmes, et cela n'est pas difficile, car il n'y a qu'à donner un peu d'argent à ces gens-là. Toute la maison, en peu de temps, fut de concert avec lui: chacun lui en disait mille biens; il lui faisait des présents; elle fut assez sotte pour les recevoir ; enfin, elle en vint jusqu'aux dernières extrémités, donna pendant dix ans un scandale épouvantable, et finit par mourir subitement en voulant se faire avorter pour cacher le malheur qui lui était arrivé. Je me sou-

viens que, quand j'appris cette effroyable nouvelle, les cheveux nie dressèrent véritablement à la tête d'horreur. La femme qui lui avait aidé à commettre ce dernier crime et l'homme qui y avait contribué de ses conseils furent brûlés ; elle-même serait morte sur l'échafaud si elle avait été vivante. Quel assemblage de crimes ! Elle perd trois âmes, celle de son enfant, celle de cette femme et la sienne propre! Il est certain qu'elle n'aurait jamais cru en pouvoir venir à de tels excès, et peut-être n'était-elle pas plus mal née qu'une autre ; mais son trop grand goût pour l'ajustement, pour sa personne, pour ses agréments, pour la flatterie, l'y ont conduite peu à peu. Comptez que les hommes remarquent bien vite le faible des personnes de notre sexe et par où il les faut prendre: ils donnent des rubans et ajustements à celles qui aiment à se parer; ils donnent des sucreries, des fruits et choses semblables à celles qui aiment à manger; ils fournissent des commodités à celles qu'ils voient occupées d'en chercher.

« Votre principal soin, mes enfants, au sortir d'ici, doit être de demander sans cesse à Dieu de vous préserver des mauvaises occasions, et d'être extrêmement attentives à les éviter; autrement, je ne vous donnerais pas un an pour vous perdre, et en même temps tout le fruit de votre éducation ;car le Saint-Esprit nous apprend que qui aime le péril périra. Mais quand c'est lui qui nous met dans un état, il est en quelque sorte obligé (si cela se peut dire) de nous donner les grâces nécessaires pour nous délivrer des dangers qui y sont attachés. C'est ce qui me console dans l'état où je suis; c'est Dieu qui m'y a mise, et je n'ai jamais désiré un seul moment d'y être ; j'ai même toujours désiré d'en sortir. Je ne comprenais pas d'abord comment il se pouvait faire que Dieu m'eût donné un si grand éloignement de la cour, m'ayant destinée à y passer ma vie; mais mes confesseurs m'ont dit que c'en était précisément la raison, afin que cette haine me servît de préservatif contre tous les écueils que j'y devais trouver. Quand je vins à la cour, je pensai aussitôt que, lorsque j'aurais un peu de bien, car je n'en avais point, je me retirerais dans une maison particulière. J'achetai, dans ce dessein, la terre de Maintenon,

sans l'avoir vue ; j'y envoyai toutes sortes d'ameublements, et la première fois que j'y allai, dès que j'entrai dans la cour, je regardai avec un extrême plaisir la fenêtre de la chambre que je croyais la principale, pensant en moi-même : Ce sera là que je finirai mes jours. Je n'avais pas d'autre dessein que de vivre en paix avec mes paysans ; mais, pendant que je comptais ainsi, Dieu en disposait autrement.

« Je vous ai toujours dit, mes chères enfants, que celles qui seront religieuses seront les plus heureuses. Ce n'est point que je veuille que vous le soyez toutes, car je n'aime pas plus celle qui veut l'être que celle qui ne le veut point. Mais je dis la vérité: il est certain qu'il est plus aisé de faire son salut dans le plus médiocre couvent que dans le meilleur monde..., qu'on y est hors de plu-; sieurs occasions de se perdre qui sont inévitables dans le monde, où l'on est exposé à tous moments de perdre son âme et sa réputation. »

M™e de Saint-Périer dit : « Ce que M^^ d'HavrincDurt nous contait l'autre jour, Madame, d'une demoiselle, qui, par un rire mal à propos, l'a pensé perdre, nous le fait, bien voir. — Il n'en faut pas davantage, reprit M»^^ de: Maintenon. Il faut que je vous conte, à ce sujet, ce qui m'arrivaau commencement que j'étais à Paris. Je ne savais point les coutumes, et, allant un jour à la messe aux Jacobins, où il n'y avait pas plus loin que de ma chambre à votre porte de clôture, je n'avais qu'un laquais avec moi. Quelques hommes passèrent et me saluèrent en riant; moi, tout innocemment, je me mis à leur sourire. Après la messe, une personne me vint dire que j'avais couru un grand danger ce jour-là. Je lui répondis, fort surprise: « Quoi donc ? — C'est, dit-elle, que vous avez ri à des hommes qui ont passé devant vous. » Elle me fit voir qu'ils auraient pu me jouer quelque mauvais tour. J'étais cependantfort innocente, et plus que la plus petite de vos demoiselles. J'avais tort néanmoins. » Et, adressant la parole à M^^'e de Ségonzague, elle lui dit: ce Me diriez-vous bien en quoi ? » La demoiselle lui répondit: « C'est d'avoir ri. — C'est bien cela, mais c'est aussi parce que j'étais sortie seule. Ce n'est pas être suffisamment accompagnée que d'avoir un laquais der«

rière soi ; si j'avais eu quelque vieille femme, elle m'aurait dit ce que j'aurais dû faire. Il faut toujours avoir avec soi une femme d'un certain âge mûr, ne fût-ce qu'une vieille servante de cuisine; cela vaudrait mieux que cinquanle laquais. Il faut fuir les homme» si on veut être en sûreté, se garder de leurs discours, et battre en retraite, comme l'on dit (32). »

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