SCÈNE DEUXIÈME
M»"® d'Alençon. — Est-il vrai, madame, que vous mariez mademoiselle votre fille ?
M™® DE Luçay. — Non, madame; ma fille me restera sur les bras, n'ayant pas de bien.
]yime d'Alençon. — La mienne m'est demandée par plusieurs personnes; mais nulle proposition ne se con-
ÉDUCATION GÉNÉRALE. i57
dut, et voilà trois à quatre affaires rompues, les unes après les autres, sans que j'en comprenne la raison.
Mme j)g LuçAY. — Je voudrais être aussi assurée de rétablissement de la mienne que je le suis de la vôtre.
Mme d'Alençon. — Mais comment voulez-vous la marier, en la cachant toujours ?
M"^®DE LuçAY. — Je suis ravie de son goût pour la retraite, et j'aurais bien de la peine à la montrer ; car elle craint le monde et aime la solitude.
M'"® d'Alençon. — Je garde une conduite bien différente; je mène ma fille partout, afin que quelqu'un me la demande.
Mme DE LuçAY. — Ma fille va à l'église dès le matin, pour n'y voir personne de connaissance ; elle revient lire et travailler, soulager son père et moi des soins de notre domestique (37) ; elle nous console dans nos peines, et il faut que nous l'aimions autant que nous le faisons pour désirer de la voir établie; car ce sera pour nous une dure séparation.
Mme d'Alençon. — Vous me surprenez, en me disant qu'elle est gaie en faisant la vie qu'elle fait. Mais il est tard, il faut que je vous quitte.
SCÈxNE TROISIÈME.
M. DuvAL. — J'ai deux filles à vous proposer, mais très différentes l'une de l'autre. La première est M^^^ d'Alençon ; elle est belle et riche, propre au monde : elle l'aime et s'en fait aimer, et vous attirera bonne et grande compagnie. La seconde est Mi'^ de Luçay ; elle n'est pas belle, elle n'est pas riche, elle passe sa vie à servir son père et sa mère; elle ne fait aucune dépense, elle se cache le plus qu'elle peut ; elle est douce, gaie, modeste, adorée de ses domestiques, qui en disent des merveilles; j'en ai gagné un (38; qui m'a fait le portrait que je vous fais. Je me suis informé d'elle dans le quartier où elle demeure ; et, quelque soin qu'on prenne à se cacher, j'ai vu que sa réputation se répand, et qu'on parle d'elle très avantageusement.
M. DE Saint-Ernest. — Je ne puis résister, mon cher ami, à aller demander M"®de Luçay à monsieur son père. Je serai trop heureux s'il veut me donner sa fille.
La vérité sur la femme dans le mariage et dans le monde.
(A la classe jaune, 1700.)
« Vous êtes de vrais enfants, quand vous dites que vous serez libres au sortir d'ici. Il faut pardonner ces discours à votre grande jeunesse, et je suis moins surprise que vous les teniez que les bleues^ qui sont plus âgées que vous. Que vousdirai-je sur cela? J'ai mis toute ma science dans mes proverbes ; je n'en sais pas davantage que ce que je fais dire à Marie : « Mais qu'est-ce donc que cette liberté dont vous parlez tant ? Je ne comprends point ce que vous voulez dire. Est-ce que vous êtes en prison? » Voilà ce qu'il y aurait à répondre à celles qui se font des idées de liberté. Vous n*en aurez jamais, à moins que vous ne soyez tout à fait abandonnées. Si vous n'avez ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni un confesseur, en un mot, personne qui se soucie tant soit peu de vous, je conviens que vous aurez de la liberté ; mais en quoi consistera-t-elle ? à courir les champs et les rues, à vous déshonorer et à vous perdre.
« Pour peu que vousayez une personne qui s'intéresse à ce qui vous touche, elle ne vous en laissera point. Un frère aîné, par exemple, ne le souffrira pas ; un cadet, s'il est honnête homme, fera de même. Quand vous n'aurez qu'un confesseur, pour peu que vous ayezde confiance en lui, et qu'il vous connaisse, il ne vous laissera pas à votre volonté; il commencera par vous demander qui vous êtes, où vous demeurez, de qui vous dépendez; après, il vous donnera ses avis- sur votre conduite; s'il voit que vous ne voulez pas les suivre, il vous laisseralà. M. Tiberge fait le personnage dont je vous parle; il a ramassé six ou sept demoiselles de Saint-Gyr, qui ne savaient où donner de la tête, parce qu'elles sont sorties
avant le don du roi, et s'en est chargé; il a commencé parleur ôter la liberté d'aller où elles voudraient, les a mises dans des communautés à ses dépens, à condition qu'elles n'en sortiront point, qu'elles se comporteront bien et qu'elles ne feront rien sans son avis... Il y a quelque temps qu'on parlait de donner une de nos filles à une dame qui s'offrit de la ramener. M. Tiberge, qui le sut, demanda soigneusement : Mais sera-t-elle toujours avec elle ? La mènera-t-elle elle-même à la messe? Ne la laissera- 1- elle pas avec ses laquais? On fera la même chose à votre égard, et les personnes entre les mains de qui vous tomberez commenceront par vous ôter cette liberté que vous vous promettez d'avoir. Je voudrais que vous me disiez franchement quelle idée vous vous en faites; dites tout simplement. »
Une demoiselle prit la parole et répondit pour toutes; « Qu'elles ne croyaient point en avoir plus qu'ici. — Vous avez bien raison, dit Madame; car, loin d'en avoir plus, vous en aurez encore moins. Vous avez ici la liberté de courir au jardin, quand vos maîtresses veulent bien vous y mener; on vous y laisse jouer; vous riez, vous badinez, et on vous permet mille autres petites choses que la plupart ne retrouveront pas chez elles; pour peu que votre mère soit sévère, elle vous ôtera les moindres plaisirs. Il y en a qui le sont au point de ne pas souffrir qu'on rie dansleurchambre.Cellesqui, par leur pauvreté, ont besoin de s'aider, ne laissent pas leurs enfants en repos qu'ils ne travaillent jour et nuit.
« Votre grand mal est de ne pas sentir l'excès de votre bonheur. Oui, vous avez ici des bonheurs que vous ne retrouverez nulle part; vous êtes à peu près du même âge, de naissance égale, toutes traitées de la même manière, ce qui ne se fait dans aucun couvent. J'en connais beaucoup, et j'ai même été élevée dans une maison d'Ursulines; ainsi, j'espère que vous me croirez. Nous étions avec des gredines; encore, pour peu qu'elles donnent quelques sols déplus, on se les voit préférer en tout, elles ont toujours ce qu'il y a de meilleur et ont le pas devant toutes les autres. Je me souviens que quand je mis M™e de Caylus aux Ursulines de Pontoise, je ne pensai pas à donner une plus grosse pension pour elle que
lès autres n'en donnaient; cependant, pour l'amour de moi, on la traita comme si cela eût été; elle fut mise du rang des particulières, c'est le nom qu'on leur donne, et on la distinguait en tout; mais elle ne le put souffrir longtemps : elle me pria de la faire traiter comme le plus grand nombre. Je lui en sus bon gré.
« Où en seriez- vous, si on faisait ici deces préférences? Mais on en est bien éloigné ; on n'a aucun égard au plus ou moins de naissance, aux recommandations, à la beauté, aux agréments ; les plus effroyables et les plus rebutantes sont aussi aimées et aussi caressées que les autres ; on en prend le même soin quand elles sont malades. Quand je pense qu'on dit que vous ne pouvez souffrir à entendre tousser ou cracher la nuit! Et que feriez-vous donc, si vous étiez, comme on se trouve en tant d'endroits, couchées auprès d'un enfant de deux ou trois ans, qui crie toute la nuit et qui est malade? Il faut bien prendre patience.
« Encore une fois, vous êtes folles quand vous vous imaginez être mieux et plus libres ailleurs. J'en parlais tout à l'heure à une bande de bleues, qui tenaient de pareils discours ;je leur dis qu'ils ne sont plus soutenables à l'âge qu'elles ont; car, à quinze ou seize ans, on peut encore dire qu'une fille est jeune ;mais, à dix-huit ans, elle ne l'est plus, et à vingt ans, c'est une fille faite. On se moquera de vous au sortir d'ici et on vous sifflera, si on vous voit soupirer après la liberté, s'il vous arrive de dire que vous mouriez de sortir de couvent pour être plus libres/ et que vous vous y trouviez contraintes. Comptez que pas un homme ne voudra de vous, parce qu'il n'y en a point qui ne sache fort bien qu'en vous épousant, il ne vous veut laisser aucune liberté (39).
« C'est cet amour de la liberté qui perd et qui déshonore toutes les personnes de notre sexe. Les hommes, qui ont fait les lois, n'ont pas voulu que nous en eussions, ils l'ont toute prise pour eux. Je ne vous dirai point qu'ils n'en ont pas, car c'est eux qui sont libres : ils vont seuls où il leur plaît; on les voit monter à cheval et courir la nuit et le jour. Gomme ils se sont mis au-dessus des bienséances, on ne leur saurait rien dire. Mais pour nous, nous sommes pour obéir toute la vie. S'il y a quel-
que liberté dans le monde, c'est pour les vieilles veuves, car les jeunes mêmes n'en ont point, et si elles veulent conserver leur honneur, il faut qu'elles se remettent de nouveau sous le joug; mais les vieilles n'ont plus rien qui les engage, elles sont seulement arrêtées par les bienséances, qu'elles doivent garder.
« Pour vous parler toujours franchement, il faut vous dire que ce n'est pas tout à fait sur les hommes qu'il faut rejeter notre servitude : Dieu, de tout temps, a voulu que nous obéissions; il créa la première femme sujette à l'homme et la lui donna pour compagne... Vous savez mieux que moi les histoires de l'Ecriture sainte : on y trouve partout des exemples de la sujétion des femmes et de leur vie retirée...
« Il vous arrivera, au sortir d'ici, de deux choses l'une : ou vous serez maîtresses chez vous, ou vous logerez avec plusieurs personnes dans une même maison, dont vous aurez loué quelques chambres. En ce cas-là, une mère sage ne laissera pas passer à sa fille seulement le pas de la porte de sa chambre, de peur qu'elle ne rencontre quelqu'un d'inconnu. Si vous êtes maîtresse chez vous, c'est une marque que vous êtes en état d'avoir quelque train; si cela est, vous ne sortirez point encore, au hasard de trouver un laquais sur le degré ; votre mère vous fera demeurer dans la chambre ; quelle liberté y aurez-vous?
« Vous vous imaginez peut-être que vous vivrez sans règle, et que vous pourrez tout faire aux heures qu'il vous plaira ; si vous le croyez, vous avez perdu l'esprit. Personne n'en use ainsi, pour peu qu'il soit raisonnable. Le roi même, qui est sans contredit le maître, a ses heures réglées : pensez-vous qu'il se lève quand il veut, un jour à une heure, un jour à une autre ? Non, certainement. On entre tous les jours dans sa chambre à sept heures trois quarts ; qu'il dorme ou non, on l'éveille. Il va toujours à la messe à la même heure ; il a cependant son aumônier prêt à la lui dire quand il veut ; mais il n'y a personne qui ne secontraignepoursuivrequelquechosé de réglé; le conseil se tientaussitoujoursàlamêmeheure, et, à un quart d'heure près, on peut savoir toujours ce que fait le roi. Quand il est en santé, voilà comment il en use ; quand il est malade, il se traite en malade. »
Les femmes font et défont les maisons.
(Proverbe, pour les quatre classes.)
PERSONNAGES
M. DU Château. M«e Clairfait.
Mnie Dermonville. Justine, j
Mme DUVERNOIS. SUZANNE, { ^ervanles.