SCÈNE DEUXIÈIVIE
M"*" Dermonville. — Je ne fais que d'apprendre que vous êtes ici, et on dit qu'il y a trois mois.
M. DU Château. — Il est vrai^ madame, nous y sommes venus pour un procès que j'espère gagner.
M""® Dermonville. — Madame votre femme est à plaindre d'avoir été obligée de sortir de sa province et de faire une dépense qu'elle aura peine à soutenir.
M. DU Château. — En quelque lieu qu'elle soit, elle ne fait pas grande dépense ; elle a tant d'ordre et de prévoyance dans les affaires que, dès qu'il a fallu partir, elle a trouvé tout ce qui nous était nécessaire.
M""® Dermonville. — Vous n'avez pas emprunté pour venir ici ?
M. DU Château. — Je n'ai pas emprunté un sou depuis que je suis marié.
M«^« Dermonville. — Ce que vous dites n'est pas croyable.
M. DU Château. — Je vous pardonne d'en douter, car moi-même j'ai de là peine à le comprendre; il n'y a pourtant rien de plus vrai.
^rae Dermonville. — J'aurais une grande curiosité de savoir la conduite de madame votre femme, si je pouvais le demander sans indiscrétion.
M. DU Château. — Je ferai plus, en faveur de notre ancienne connaissance, et je vais vous conter mon histoire. Je voulus épouser M^^® de Lincy sur l'air de sagesse que je lui voyais ; sa modestie à l'église , la simplicité de son habillemant, son silence en compagnie, et une certaine douceur qui se faisait remarquer en tout, me firent croire que je serais heureux avec une personne qui me paraissait au-dessus de la faiblesse des femnjes. On m'en voulait dégoûter , sur son peu de bien ; mais je passai outre, et il n'y a pas de jour que je n'en remercie Dieu.
M™® Dermonville. — Ce n'est donc pas vous qui l'avez formée à votre mode ?
M. DU Château. — Non, je l'ai trouvée au-dessus de ce que j'aurais pu lui demander. Dès le lendemain de nos noces, je la priai de conduire notre petite maison, et je lui montrai l'état. de nos affaires, qui n'étaient pas trop bonnes. Elle me demanda si je lui donnais tout pouvoir^ et je l'en assurai. Elle commença par retrancher la moitié de ce que j'avais réglé pour elle, sans toucher à ce qui était pour moi ; elle s'occupa tout entière de son salut, de son ménage, de ses enfants dès qu'elle en eut, et se défit bientôt par là de la compagnie qui venait chez moi, et qui me faisait de la dépense , me disant que nos vrais amis nous demeureraient et s'accommoderaient de nos manières, et qu'il ne fallait pas se ruiner avec les autres.
M'^^ Dermonville. — Où avait-elle pris ce fonds de raison et de sagesse?
M. DU Château. — J'enaibien profité; car, sans entrer dans un détail qui vous ennuierait, vous saurez qu'elle a raccommodé nos affaires. Je ne suis point riche, mais je ne crois pas qu'il y ait dans notre province un gentilhomme si à son aise que moi.
M"^® Dermonville. — Je vous conjure d'entrer dans le détail; je suis" charmée de ce que vous dites, bien loin de m'ennuyer ; mais souffrez mes questions : Ne vous faitesvous pas haïr en vivant si serrés et solitaires ?
M. pu Château. — Nous ne sommes haïs ni l'un ni l'autre. Nous recevons nos amis, mais simplement , sans vanité, ne donnant que le nécessaire, de bonne grâce, avec joie, et il me semble qu'on est content de nous.
M"'^ Dermonville. — En quoi consiste ce ménage (40) et cette épargne ?
M. DU Château. — A ne rien perdre, à se passer de peu, à avoir un petit nombre de valets.
M°^® Dermonville. -^ Comment les affectionner, si on ne fait pas leur fortune?
M. DU Château. — Ma femme les traite avec douceur, elle leur rend justice, elle leur donne, elle leur apprend à épargner, elle les lient dans leur état, et elle est très aimée.
M"'® Dermonville. — Vous dites à se passer de peu ? Mais il faut des meubles,^ il faut vivre, tout cela va loin.
M. DU Château. — Quand on se contente du néces-
saire, il (41) ne va pas loin; nos meubles sont simples et fort conservés ; c'est la vanité qui ruine tout le monde.
M""^ Dermonville. — N'est-elle pas honteuse d'être plus mal meublée et plus mal vêtue que ses voisines?
M. DU Château. — Elle en raille la première, et dit qu'elle met son honneur à ne pas emprunter , à vivre de ce qu'elle a, et à donner le plus qu'elle peut à son mari et à ses enfants.
M™^ Dermonville. — Et quand, après tout cela, arrive une grêle, un feu, un accident?
M. DU Château. — Elle le prévient , et met quelque chose à part pour ces aventures-là.