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Madame de Maintenon

Cependant madame de Monlespan voyoît avec desespoir le roi lui échapper entièrement^ sans que ce grand e'vënenient pour elle en parut un au public 5 car celte chaîne se relâchoit sans bruit^ sans exil^ sans disgrâce ^ la lassitude seule sembloit la rejeter : les raccommodemens ne suivent jamais le dégoût et le mépris. Enfin, madame de Montespan perdoit tout sans que le public daignât le remarquer^ elle auroit mieux supporté une persécution éclatante que cette indifférence des courtisans et cet oubli du monde. Ne pouvant arracher Louis a madame de Maintenon, elle voulut le distraire par un goût qui donnât à sa rivale, sinon de la jalousie, du moins de Tinquiétude. Elle 2. 1

parla au roi d'une nouvelle fille crhonneur de Madame , arrivce depuis peu de jours du fond d'une province^ c'éloit mademoiselle deFontanges. Madame de Monlespan^ en se moquantde ses manières provinciales et de sa simplicité , loua sa beauté avec tant d'emphase^ que Louis eut envie de la voir^ il donna une chasse à Madame , mademoiselle de Fontanges en fut , et il trouva , ainsi que toute la cour, que madame de Montespan n'avoit point exagéré. En effet ^ si la beauté peut se passer d'expression et de grâces ^ on n'avoit encore rien vu dans cette cour si brillante d'aussi beau que cette jeune personne^ on ne savoit ce qu'on devoit le plus admirer en elle , de l'éclat éblouissant de son teint , de la régularité de ses traits et de la perfection de sa taille. On assure que d'indignes parens avoient fait, dès son enfance, une infâme spéculation sur cette beauté merveilleuse, e t ce projet eut un plein succès(i)^ Louis devint amoureux. Mademoiselle de Fontanges étoit aussi bornée

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que peut Têtre une femme qui ne s^est jamais occupe'e que de sa figure. Eleve'e à penser qu^elIe devoît charmer le roi et s'en trouver honorée ^ elle ne fut ni surprise de sa conquête, ni effarouchée d'une prompte déclaration^ en cédant sans aucune résistance, elle crut simplement remplir sa destinée: sans embarras, et sans aucun mystère elle devint maîtresse du roi comme on prend possession d'une place, à la cour, depuis long- temps promise. Imaginant que cette place étoit la première du monde, elle en soutint les droits par une impertinence et par un faste dont on n'avoit point encore vu d'exemple. Elle répondit aux railleries amères de madame de Montespan par des insultes inouïes et publiques, mais sans emportement, sans se fâcher, croyant, dans ces occasions, n avoir que la dignité nécessaire à son rang 5 par le même motif ^ elle passa devant la reine sans la saluer, dépensa cent mille écus par mois, irrita ses parens et tous ses amis par sa hauteur , étonna les courtisans mêmes par son ingratitude, sa froide insolence et ses prodiga-

3ites(i). Ce manque de pudeur et cette sirrogance n'éioîent en elle ni de TefFronterie ni de la dépravation 5 Pignorance et la stupidité en furent les seules causes : ellen^avoit même pas un mauvais cœur ^ elle aima passionnément le roi, et lui fut toujours fidèle. Le roi la fît duchesse , et n'osa néanmoins renvoyer madame de Montespan 5 il avoit pu s'en séparer par un motif vertueux , il n'eut pas la cruauté de la bannir par inconstance. Madame de Montespan n'avoit pas prévu qu'une personne si dépourvue d** esprit pût inspirer un attachement sérieux^ elle ne se consoloit pas de son imprudence. Mais madame de Mainlenonétoit bien plus profondément affligée^ le roi la combloit toujours publiquement de distinctions et de marques de faveur, mais il craignoitdese trouver tête à têle avec elle; et d'ailleurs, tout occupé de sa passion nouvelle, il n'avoit plus de temps à lui donner. Madame de Maintenon se livroit à des réflexions accablantes^ elle voyoit son ouvrage détruit,

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la reine replongée dans ses anciens chagrins^ plus d'espoir pour la conversion du roi:j il n'ëtoit pas inconstant da»s ses goûts, ce nouvel amour alloit durer encore dix ou douze ans !... Combien madame de Maintenon sentit vivement alors l'ennui mortel des assujétissemens de la cour! Elle n'avoit point d'ambition , et son cœur étoit mécontent et blesse'. Dans cette situation , tout ce qui Tentouroît lui paroissoit insupportable ou ridicule. Quand on a passé la première jeunesse, et quand on a beaucoup d'esprit, le tumulte du grand monde devient odieux, lorsqu'on y vit sans dessein et sans but. On est fatigué d'entendre et de voir toujours les mêmes frivolités, de s'assujétir aux mêmes contraintes sans aucun motif d'intérêt^ il est si facile d'envisager le monde d'un œil philosophique quand il ne pique plus la curiosité et qu'on n'en attend rien ! Madame de Maintenon , privée des entretiens du roi , se rappeloit en gémissant rindépendance dont elle avoit joui jadis, et les délicieuses soirées passées à Fhôtel d'Albrei. Maintenant, plus de con-<

versatîons agréables , plus d^épanchemens de cœur, plus de liberte'5 il falloit se défier, s'observer, se taire, ou ne dire que des lieux communs^ il falloit écouter des sollicitations importunes, et vivre toujours avec une femme hautaine, emportée, capricieuse, dont le changement du roi augmentoit encore Thumeur et la violence. Madame de Maîntenon, ne pouvant plus résister à tant de contrariétés et de peines, demanda enfin un congé de deux mois pour aller se reposer à Maintenon ( 1 ). On lui permit d'emmener mademoiselle de Nantes. Le comte de Toulouse venoit d'être remis aux instituteurs de son frère le duc du Maine ^ le comte de Vexin , encore au berceau , fut laissé entre les mains d'une nourrice et d'une sous-gouvernante. Louis n'accorda qu'à regret ce congé ^ la présence de madame de Maintenon lui en imposoit, mais son départ Taffligeoit^ il aimoit à la savoir près de lui, bien décidé à vaincre l'espèce d'embarras qu'il éprouvoit, et à retourner cher-

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cher une amie que rien de'sormaisne pouvoit remplacer dans son coeur. Elle partit. La comtesse d'Heudicourt , la marquise de Montchevreuil et ses anciens amis ^ qu'elle ne pouvoit rassembler autour d'elle à Versailles , furent invite's à ce voyage : M. et madame de Coulange^ Barilîon, mademoiselle de Scudéry , Fabbé Têtu, On se félicita mutuellement de se trouver réunis; on médit de rétiquetle et des grandeurs; on vanta les charmes de la campagne et de la liberté; on reparla de Tancien temps ^ on se rappela les plaisirs qu^on avoit goûtés ensemble. Oa fit encore des vers^ des chansons^ et cependant onse trouva réciproquement beaucoup moins aimables qu'autrefois , et Ton ne s'amusa point. Le temps présent auroit suffi pour gâter les souvenirs, oudu-moins pour en afFoiblir la douceur; mais Pamie intime du plus grand roi du monde, parvenue miraculeusement à cette étonnante faveur, ne pouvoit jeter avec complaisance les yeux sur le passé; ses regards se portoîent naturellement sur l'avenir, non pour former des projets ambitieux, mais par Tatlrait irrésis-

lible qui nous fait arrêter notre vue sur une perspective brillante, peut-être plus attachante encore quand elle est un peu voile'e : le vague nous plaît parce qu'il n'a point de bornes. On s'aperçut que madame de Maintenon avoît beaucoup perdu de ce goût vif pour la conversation, de cette gaîté et de cette envie de plaire qui Tavoient jadis rendue si aimable^ de son côté, il lui parut que ses amis n'avoient plus avec elle ce naturel^ cette aisance et cette franchise qui font le principal agrément delà société*, mademoiselle de Scudéry la louoit davantage 5 Baril- Ion vantoit avec affectation son ancien attachement^ Tabbé Têtu ne la brusquoit plus, et ne la queslionnoit qu'avec une extrême réserve^ madame de Coulange n'osoit plus faire d'épigrammes^ les chansons de Coulange devenoîent fades ^... la conversation étoit continuellement remplie de louanges excessives données au roi, et de traits indirects, dont le but étoit d'insinuer qu'une favorite doit protéger les lettres et servir ses amis avec chaleur. Madame de Maintenon ne recueilloit plus dans celte société

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si intime que des leçons intéresse'es ^ artificieuses, et des flatteries. Elle avoit déjà fait donner une pension conside'rable à mademoiselle de Scude'ry^ des bénéfices simples à fabbé Têtu ( i ) , et la promesse de l'ambassade d'Angleterre à Barillon (2).

Néanmoins ces mêmes personnes, ainsi que les autres, lui demandoient chaque jour des entretiens particuliers, et c'étoit uniquement pour lui confier des prétentions souvent extravagantes, et pour la surcharger de placels et de mémoires. Ses objections les plus simples et les plus justes étoient prises pour de la mauvaise volonté et de l'ingratitude ^ et quand elle promettoit de faire ce qu'on désiroit, elle voyoit clairement qu'on lui en savoitpeude gré, car on avoit l'idée ridicule que, dans sa situation, il lui suffisoit presque de dire un mot pour obtenir lout ce qu'elle demandoit. C'est ainsi que la fa-

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(2) BarîUon eut en effet celte ambassade, qu'il <lut uniquement au crédit de madame de Maîntenon, ^ i

veur procure peu d'amis nouveaux, refroidît les anciens et fait beaucoup de mëconlens, parce qu'on la confond toujours avec la suprêmepuissance^ chose pourtant qui n'existe pas pour les favoris même des princes les plus foibles et les plus faciles à mener.

Le cœur de madame de Maintenon n'etoit point change pour ses anciens amis.^ et sa conduite entière Ta prouvé 5 mais la confiance sans réserve d'un souverain qu'on aime, diminue nécessairement Tintérêt de tout autre commerce d'amitié. Quel ami que celui qui, par sa puissance, peut exaucer nos vœux raisonnables, et remédier à presque toutes nos peines l Combien sont intéressantes les confidences de celui qui a tant d'influence sur le bonheur de tous! Quelle importanceontsessecrets, les secrets de rÉtat! Avec quelle curiosité on profite du droit de lire dans le cœur du maître absolu de nos destinées ! Ce sont des oracles qu'on y trouve (le sort de tant de milliers d'êtres dépend de ses sentimens et de ses , opinions). Comme on jouit avec transport de tout ce qu'op y voit de bon et de grandî

DEMAINTENON. Il

Chaque verlu nouvelle, chaque mouvement généreux qui s y montre, est une découverte heureuse pour la pairie^ et tous ces projets de réformes d^abus, ou d'établissemens pour le bien public, qui ne sont dans la société que des sujets de conversation , avec quel intérêt on les présente dans de tels entretiens! Un mot de celui qui écoule peut les réaliser : tout ce que nous possédons d^idées saines et de lumières peut alors être utile ; ce n'est que dans un semblable commerce qu'il est possible de jouir pleinement de son esprit et de sa raison.

MadamedeMaintenon, pour se soustraire

à Pennui qui Tassiégeoit dans le château ,

alloit souvent se promener seule dans

les champs ^ là , elle ne pensoit à la cour

qu'avec dégoût, mais elle regrettoit le roi

dans tous les instans, et elle comptoit les

jours qu'elle passoit loin de lui. Du- moins,

à Versailles, elle le rencontroit, elle espéroit

tous les soirs le voir revenir, elle entendoit

parler de lui à des gens qui venoient de le

quitter. Elle se trouvoit isolée, désoeuvrée;

elle s^étonnoit et s'effrayoit de sa tristesse

profonde. Dangereux séjour de la cour! se disoit-elle^avec delà raison , on ne peut s'y plaire, el Ton y perd le goùl de la solitude et d'un genre de vie monotone et paisible 5 c'est ainsi qu'elle se déguisoit à elle-même la véritable cause de son agitation secrète. Un jour dans ses promenades, elle découvrit un petit hameau composé de deux fermes situées l'une à côté de l'autre, et habitées par deux frères jeunes encore et mariés. Ces deux familles , d'une extrême pauvreté, vivoientdans une union touchante^ils avoient unegrandequantitéd'enfans, qui s'appeloient tous frères et sœurs 5 et le soir, ces enfans se rendoient, au hasard , suivant leur fantaisie, dans la chaumière paternelle, ou dans celle de leur oncle 5 ils ëtoîent toujours reçus comme les enfans de la maison. Ce tableau toucha sensiblement madame de Maintenon ^ elle s'informa des besoins de ces bonnes gens, elle y pourvut, et elle rétablit l'aisance dans ces deux familles. Le hameau des deux Frères étoit à une dçmi-lieue du château 5 il devint le

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but de ses promenades favorites^ mais elle en fît un secret à ses ami?: elle y alloli à pied, avant qu^on fût levé dans le château ^ quelquefois elle se faisoit suivre par un domestique, qui portoit des vêleraens , des meubles, ou des vivres pour les deuxfrèresj et quand elle n'y portoit que de l'argent , ellejalloit seule. Un matin, elle s'y rendit ainsi un peu plus tard que de coutume ^ il étoitdixheureset demiequand elle arriva au hameau^ elle resta long-temps dans Tune des chaumières, après le déjeuner^ elle y retint plus d'une heure deux vieilles demoiselles, habitantes d'un village voisin, qui venoient là acheter du lait. Ces demoiselles, ruinées par une longue suite de malheurs , et questionne'es par madame de Maintenon , lui contèrent une histoire de'plorable^ madame de Maintenon leur promit des secours , et, comme elles étoient à peine vêtues, elle voulut absolument leur donner sa longue mante de taffetas noir, son écharpe et ses gants ( i ).

(0 C'est ce qu'elle a fait mille fois dans ses courses bienfaisantes. Fo/ez les Mémoires de mademoiselle d'Aumale,

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A midi, elle sortit de la chaumière, entourée, comme à Tordiuaire, de tous les eiifans, qui la reconduisoient toujours jusqu'à moitié chemin. Parmi ces enfans , il y avoit deux petites filles de six et sept ans, qu'acné aimoit particulièrement, et les tenant par la main, ellecausoit et rioit avec elles ;> lorsqu'à trente pas d'un bois, elle vit accourir un de ses gens, qui lui cria que le roi la cherchoit. Louis avoit chassé de ce côté, et s'éioit écarté seul pour aller lui faire une visite (j). Ne la trouvant pas au château, il demanda où elle étoit. Un domestique offrit de l'aller chercher au hameau; le roi s'y fit conduire. Durant lechemin, il questionna le domestique, qui lui con ta naïvement tout ce que sa maîtresseavoitfait pour ces pauvre paysans, en ajoutant: Et madame ne veut pas qu'on le sache. Louis, qui marchoit sur les traces du domestique, sortit du bois presque aussitôt que madame

(i) En effet, à ce voyage, le roî quitta sa chasse pour aller voir madame de Maintenoii {^Mémoires de la Baumelle ),

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de Mainlenon fut avertie^ quand il parut ^ elle congëdioil sa nombreuse escorte, et s'avançant pre'cîpitamment, elle joignit le roi. Elle e'toit fort trouble'e , et par sa précence inattendue, et par Tide'e de paroîlre devant lui dans Tétat ou elle ëtoit , sans mante, sans ëcharpe, les bras nus, le cou découvert, et n'ajant sur son sein qu'un simple mouchoir de la mousseline la plus claire. Le roi vit pour la première fois, une taille parfaite, les plus beau bras et le plus beau cou du monde... Il connut que la pudeur avoit seul inventé le costume austère qui cachoit toujours tant de charmes fi). La vive rougeur de madame de Maintenon rendoit dans cet instant sa figure éblouissante. Louis, ému, attendri, ne pouvoit se lasser de la contempler 5 Pidée des bonnes actions qu^elle venoit de faire, meloit à son admiration un sentiment inexprimable de vénération et de tendresse. En vérité, madame, lui dit-il en souriant, vous

(i) Malgré la mode, elle ayoît toujours eu ce costume si modeste.

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êtes ici beaucoup mieux mise qu^à la cour... Mon Dieu, sire, répondit-elle, je viens de donner ma mante à deux pauvres vieilles demoiselles.... — Je trouve que c'est une très bonneaction.... On vous a trahie, je sais tout le bien que vous faites dans ce hameau.... — Ce n'est qu'ainsi que je puis supporter votre absence. — Vous m'oubliez en faisant des heureux! et moi, si je vous imitois, vous n'en seriez , s'il est possible , que mieux présente à mon souvenir^ toute action vertueuse vous y rappellera. — Ah ! sire , je ne forme point de projets chimériques , je n'ai jamais celui de vous oublier.... — Et cependant vous me fuyez !... — Vous ne me cherchiez plus!... — Je vous désirois toujours. En parlant ainsi, Louis donnolt le bras à madame de Maintenon : on enlroit dans le bois^ Louis proposa de s'asseoir sur un petit tertre de gazon au pied d'un arbre 5 on y consentît. Là , on eut une explication aussi franche que tendre^on ne dit qu'un mot de la duchesse de Fonlanges^ Louis répondit seulement : C^est votre faute... Il jeta les yeux sur madame de Maintenon ,el îl n'osa

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poursuivre. Elle lui imposoit silence cVun regard^ sans lui déplaire^ il irouvoit même une sorte de charme à être réprimé par ellej il Ten admiroit davantage. Revenez^ lui ditil, je ne crois que vous^ je n'e'coute avec inte'rêt que vous ^ je ne parle aux autres que par habitude et par ne'cessile'. Il me semble qu'on doit me tromper davantage lorsque vous n'hèles pasauprès demoi. — Mais quand j'y suis, parlez-moi donc! — Quand je vous évite, plaignez-moi. Depuis trois semaines que vous êtes ici^ ne m'avoir pas écrit un mot !... — Sire, j'étois en disgrâce. — Le pensiez-vous? — N'aurois-je pas dû le craindre? — Non, vous savez que je ne changerai jamais pour vous. Je ne puis me séparer de vous , que comme on quitte la vertu , avec regret , avec remords , et en conservant le désir et le projet d y revenir. Si je m'éloigne^ rappelez-moi, vous le devez, ce sera toujoursme rendre à moi-même. Si voussaviez combien il 3^ a de gens qui se sont flattés de pouvoir profiler de votre absence pour vous nuire auprès de moi! — C'est la chose du iTiOnde qui m'inquiète le moins, vous ne me

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condamnerez jamais sans m^entendre —

JVi même après vous avoir entendue. — Que vous a-t-on dit, sire? — D'^abord beaucoup de choses indirectes ^ et comme je n^avois pas Fair de les comprendre , il a fallu en venir aux mensonges, aux accusations positives. Enfin , j^'ai de'couvert que la duchesse de Richelieu emploie toute son adresse à vous perdre dans Tesprit de la reine. Elle parle avec Pair de l'attendrissement , de la tendresse extrême qu'elle a eue pour vous^ elle prétend vous aimer encore^ ne de'taille point vos torts, mais laisse entendre qu'ils sont affreux 5 en même temps , elle loue votre esprit, votre finesse^ elle avoue qu^il est impossible de vous résister, quand vous voulez vous faire aimer. Elle ne vous rend justice , à quelques égards , que pour vous faire craindre. Pressée par la reine de dire ce qu'elle a fait pour vous, elle a conté qu'avant fépoque où vous avez été chargée de réducation de mes enfans, elle s'étoit uniquement occupée du soin de vous procurer un établissement avantageux ^ qu'enfin elle étoit parvenue à déterminer le duc de*** à

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demander votre main^ et que.^ par un caprice inconcevable, vous aviez obstinément rejeté une alliance si brillante. Cela est-il vrai? — Oui , sire. — Et par quelle raison, n'ayant pas alors de quoi vivre , refusâtes-vous d'épouser le duc de**^? — Sire, parce que je ne reslimoispas(i). Cette réponse frappa, saisit le roi^ et jamais madame de Maintenon ne s^étoit vantée de ce noble désintéressement d'autant plus beau, qu'il étoit fondé sur la raison même ^ car , en effet , le duc de*** ^ dépourvu d'esprit et de principes, avoît eu jusqu'alors les mœurs les plus licencieuses* De ce moment, madame de Maintenon ne fut plus pour le roi la veuve de Scaron^ elle parut à ses yeux mille fois au-dessus du rang qu'elle avoit dédaigné.... Oui, reprit-il, le duc de*** ne méritoit pas d'obtenir votre main ^ mais quel homme sur la terre seroit digne d'un tel bonheur!... Ah! combien je remercie le ciel qui, dans la situation déplorable où vous étiez , vous inspira ce

(i) Historique, Mémoires de Maintenon, et ses Lettrç^s.

mépris héroïque du rang et de la fortune ! Si vous eussiez épousé le duc de***, nous n''aurions jamais eu ensemble de rapports

intimes ^ vous ne seriez pas mon amie

— Ah ! sire, que j'étois loin de prévoir dans ce temps mon heureuse destinée! Qu'on est insensé de s'inquiéler de Tavenir ! Le mien alors me causoit tant d'efTroi ! et mes sentimens pour vous dévoient le remplir tout enlier!... Cet entrelien fut interrompu par l'arrivée d\in domestique que madame de Maintenon avoit renvoyé au château, et qui lui apportoit une mante. Il étoit tard ^ il falloît se séparer 5 le roi voulut conduire madame de Maintenon jusqu^au château , où il avoit laissé un piqueur et son cheval. On s j rendit lentement. Madame de Maintenon faisoit admirer la beauté de ce bois de haute-futaie. Louis remarqua qu'il y manquoit des routes. Je n'y désire rien, dit madame de Maintenon ^ moi qui n'ambitionnois qu'un petit jardin , je possède ce château, ce bois, cette belle terre^ je ne puis faire un pas ici qui ne me rappelle vos bienits Mais dans quel lieu du monde

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pourroîs-je les oublier).... — J'ai pourtant un reproche à vous faire^ reprit le roi^ vous

n'avez jamais rien sollicité, rien désire

— Mais .) sire , vos dons ont mille fois surpassé mes désirs! — Hé bien! demandezmoi par reconnoissance 5 vous me rendriez si heureux !.... — Ah ! sire, je vous demande d^être toujours pour moi ce que vous êtes dans cet instant... — Eh! vous ne le voulez pas!..« — Non, sire^ je veux ce que vous daignez m'accorder^ je veux ce sentiment qui répond à celui que j^prouve, auquel nul autre ne peut se comparer, et qui ne me fera jamais craindre de rivales. Ah! sire, ne profanez pas une affection si pure et si peu commune, par des idées fausses, qui vous la font injustement confondre avec des attachemens d'un genre différent. Si nos cœurs quelquefois paroissent n'être pas d'accord, soyez sûr alors que c'est une erreur qui les désunit 5 quand vous croyez ne pas m'aimer comme je vous aime, c'est vous, sire, qui vous trompez. A ces mots , Louis soupira 5 il ne répondit rien. On entroit dans la cour du château -, il conjura madame de Main-

tenon d^abreger son absence 5 elle prom il de retourner à Versailles sous buî t jours. Louis sans entrer au château , lui fit ses adieux ^ il monta à cheval et partit.

Cette dernière entrevue laissa de profondes traces dans Tame de madame de Maintenons malgré l'enchantement d'un nouvel amour ^ Louis e'toit venu la chercher ^ il ne pouvoit se passer d'elle ] jamais elle ne Tavoit vu si tendre, jamais il ne lui avoît montre tant de sensibilité'. Il est vrai qu'il avoit encore ose lui parler d'amour • mais ce langage pouvoit n'être qu'une habitude de galanterie, puisqu'on voyoit , depuis six mois , la duchesse de Fontanges maîtresse déclare'e. L'amour n'étoit plus pour lui qu'un amusement. Un plus noble sentiment^ plus convenable à son âge , mieux fait pour sa grande ame, l'amitië e'toit enfin devenue la seule passion de son cœur.. Maigre' ces réflexions rassurantes, madame de Maintenon ne put s'empêcher de s'inquiéter de ses propres sentimens; elle aimoit tant !.... et rhomme le plus aimable qu'elle eût jamais ' connu , et cet homme n'avoit que trente-

neuf ans !.. Une seule chose dissipa ses scrupules 5 ellen'etoit pas jalouse de la duchesse de Fontanges, elle n^avoit donc que de Familié... G'étoit mal raisonner^ car, quoiqu'elle ne se le fût jamais avoué, madame de Montespan lui avoit inspiré une sorte de jalousie 5 et si la duchesse de Fonlanges eût été piquante et spirituelle, madame de Maintenon n'auroit pas eu cette indifférence dont elle étoit si fière.

Dans le reste du jour, distraite et préoccupée , elle ne prit guère de part à la conversation ; mais elle étoit si satisfaite , si heureuse, que jamais ses amis ne Tavoient vue si obligeante et si tendre.

Le lendemain et les jours suivans , elle fut tellement obsédée par ses amis, qu'il lui fut impossiblederetourner auhameau des deux Frères. Enfin , la veille de son départ , voulant absolument y aller , elle s'échappa seule le matin 5 mais elle trouva dans la cour la marquise de Montchevreuil et mademoirselle de Scudéry, Ces deux personnes étant décidées à ne la point quitter, elle prit le parti de les emmener avec elle. On sortit d\x

château 5 en entrant dans le bois, quelle fat sa surprise, en voyant de tous côtes de superbes alle'es , percées et sablées comme les avenues d^un jardin!... Elle ne pouvoitméconnoître Fauteur d'un semblable prodige. Quel enchantement! s'écria- t-elle. Oui , dit en riant mademoiselle de Scudéry, ^e/^chanteur (i) a passé ici : en traversant ces belles routes, nous marchons sur ses traces. — Quel ouvrage immense, et en si peu de jours ! — Deux mille hommes ont achevé ces travaux en cinq jours. — Deux mille hommes !... — Il s'agissoit de vous surprendre et de vous plaire. — ^Ah! rien de lui dans ce genre ne peut surprendre , et un seul mot de sa bouche me plairoît davantage. Oui, je m^afflige en pensant que je suis Tobjet d^une telle dépense. — Hé bien! désolez-vous, car, dans ce moment, un bien plus grand nombre d'hommes fait un aqueduc pour vous... — Comment ? — Le roi a remarqué que vous n'aviez point d'eau dans

(i) C'est ainsi que mademoiselle de Scudérj appeloit le roi.

VOS jardins^ les ordres ont été donnés sur le champ, les travaux sont commencés, et Ton verra s'élever, comme par un coup de baguette, le superbe aqueduc de Maintesnon (i). — Si le roi m'eût consultée! — Il s'en est bien gardé. Vous refusez même les choses les plus raisonnables. — On croira que j'ai désiré ces folies!,.. Comme elle dîsoit ces mots^ elle s'arrêta en tressaillant; elle reconnoissoit l'arbre sous lequel elle s'étoit assise avec le roi, et elle le voyoît entouré d''un banc circulaire :Tenez, dit-elle^ j'aime mieux ce banc que l'aqueduc de Maintenon. Voilà tout ce qu'il auroit dû. faire, et je serois parfaitement heureuse. Elle s'assit avec ses amis, et leur conta pourquoi ce banc lui étoit si cher. Quoiqu'elle eût une discrétion parfaite, elle ne fut jamais mystérieuse 5 naturellement confiante et communicative, comme toutes les personnes franches et sensibles, elle conserva toujours à la cour cet aimable caractère. Impénétrable sur toutes les choses que le roi lui

(i) Historique.

confiolt , elle n'ancctoit point cVailleurs celte réserve ministérielle qui semble annoncer qu'on est initié dans tous les secrets d'Etat; et n'ayant rien de personnel à cacher, elle parloit sans déguisement à ses amis de sa situation avec le roi et de ses sentimens ( i ).

Au bout d^une demi-heure, on se remit en marche. Arrivée au hameau, madame de Maintenon eut de nouveaux sujets de reconnoissance : les dons de Louis, envoyés au nom de madame de Maintenon, avoient enrichi les chaumières; les deux vieilles demoiselles vinrent la remercier d'une pension viagère. Ah, s*'écrioit madame de Maintenon attendrie , le roi seul est votre bienfaiteur; c'est lui qu'il faut aimer, c'est lui qu'il faut bénir ; il est aussi bon qu'il est grand.

On ne passa qu'une demi-heure dans la chaumière; on se hâta de retourner dans le bois, où l'on resta long-temps. On ne se lassoit point d'admirer, de parcourir les belles avenues, et surtout de parler du roi ; on ne rentra au château que pour dîner.

(.i) Vojez ses Lettres,

DE MAINTENU N. un

Madame de Maînlenon partit le lendemain pour Versailles, emportant avec elle les regrets et les bénédictions de tous ses vassaux, qu elle avoit comblés de bienfaits^ ayant remis aux uns leurs redevances , tiré les autres de la misère, et adouci pour tous^* la rigueur des droits de chasse (i). Elle avoit si peu calculé toutes ces libéralités^ qu^elle fut obligée de vendre ses chevaux et ses bijoux. Taime mieux^ disoit-elle, nourrir mes pauvres que mes chevaux {p^.Y}\Q trouva la cour dans un grand mouvement j Monseigneur (3) alloit se marier, etFons^occupoit du soin de former la maison de madame la dauphine. Tandis que tous les courtisans s'agîtoient, madame de Maintenon^ toujours tranquille et modérée, ne prétendant à rien, se contenta de demander pour son amie la marquise de Montchevreuil la place de gouvernante des filles d'honneur^ et elle obtint. Le roi avoit décidé, longtemps avant, que la duchesse de Richelieu quitteroit le service de la reine pour passer

(i) Historique. (2) Historique.

(3) Fils Su roi.

à celui de madame la daupbine, dont elle seroit dame d'honneur, afin dinsu uiie celle princesse des etiquelles de la cour^ que la duchesse savoit mieux que personne. On nomma pour dame d'atours la maréchale de Pvochefort ^ et tous ces choix faits ^ le roi annonça à madame de Maintenon qu'il cre'oit pour elle une seconde place de dame d'atours. ( Il n'y en avoit jamais eu qu^une. ) Madame de Maintenon reçut cette grâce avec autant de modestie que dereconnoissancej elle ne Taccepta que lorsqu'elle se fut assurée que la maréchale dePiochefort^ d'un rang si supérieur au sien , la verroît sans peine devenir son égale ( i ). Ainsi le roi, par une tendresse ingénieuse, trouva le moyen de lui donner une des premières places de la cour , sans que personne eût le droit de s'en plaindre, puisque cette grâce ne fit nul tort aux femmes qui sollicitoient. La j aîousie n'en fut pas moins vive^ et cependant on ne s'étonnoit point de son élévation . Elle n' a besoin que de son esprit pour mon-

(i) Historique,

ter à toutj disoit madame de Sévîgnë (i). Le duc de la Feuillade, perçant la foule de ceux qui la félicitoient^ lui dit: Madame y c^est a^ec sincérité que je i^ous fais mon compliment de ce noui^el homieur ^ car je ny prétendois pas (i).

Le brevet de dame d'atours que reçut madame de Maintenon fut une nouvelle grâce: il exprimoit que celte place lui etoît accorde'e pour son mérite^ sa {^ertiiy et les lumières que sa majesté reconnoissoit en elle (3). Louis aimoit à honorer ceux dont il faîsoît ta fortune 5 c'eioît en même-lemp^ élever les places et donner un prix inestimable à ses bienfaits. Il eut pour principe de ne jamais humilier publiquement ceux dont il vouloit se servir encore^ et d'*accorder les distinctions les plus flatteuses^ lorsqu'il avoit lieu d'être satisfait du zèle et de la conduite. Ce fut par cette bonté ^ ou cette politique parfaite^ que sa cour eut tant de dignité. Il

(i) Historique.

(2) Lettres de madame de Maintenon

(3) Historique.

3o MADAME

donna de la grandeur à tout ce qui Tenlouroil, aux hommes et aux emplois. Madame de Maintenon changea de logement^ le roi voulut qu'elle eût un appartement audessus du sien, afin qu'elle fût rapproche'e de lui.

Il e'ioît bien étrange de voir à-la-fois à la cour une ancienne fa vori te^ impe'rieuse, frondeuse et jalouse 5 qu'on n'y laissoit que par pitié j une nouvelle maîtresse déclarée, brillante de jeunesse et de beauté, mais sans aucun crédit,et une amie de quarante-trois ans^ modeste^ dévole, de mœurs austères, qui seule possédoit la confiance et le cœur du roi. Aussi madame de Maintenon, dans une dispute avec madame deMontespan, lui disant : « Mais madame , me croyez-vous » donc maîtresse du roi ? — Assurément ^ :s> répondit madame de Montespan j il ^ en a trois ^ moi, par habitude^ cette •» Jîlle^ par fantaisie, et vous, par incli- » nation (i) ».

On envoya au-devant de madame la dau-

(i) Historique,

DE IVÏAINTENON. 3l

phîne ( i ) Bossuet ( son premier aumônier ) , et madame de Mainlenon. Quelle idée ces deux personnes durent lui donner de la cour de France! Cette princesse avoit beaucoup d'esprit^ lesdépute's de Strasbourg voulant la haranguer en allemand : Messieurs^ dit-elle^ parlez-moi français^ je ne sais plus Tallemand. Le roi la questionnant un jour sur la grande-duchesse de Toscane^ sa sœur: Sire , dit-elle, ma sœur a toute la beauté de la famille, et moi, j'en ai tout le bonheur (2). Une telle princesse devoit distinguer madame de Maintenon entre .toutes ses dames. Le roi vit avec plaisir les preTérences accordées à celle qu'il aimoit^ il en appre'cia mieux Tesprit et le caractère de madame la dauphine. Madame de Maintenon, plus empressée que jamais de servir la reine, neperdoit pas une occasion delà faire valoir auprès de Louis, tantôt en contant au roi des traits de bonté de cette princesse, et en lui disant combien elle étoit

(i) Princesse de Bavière, (2) Historique.

universellement aimée et admirée. Sire^ ajoutoit madame deMaintenon , vous devez chérir la reine ^ parce qu''elle est aimable^ vertueuse, et qu^elle vous aime uniquement^ mais vous lui devez même de la reconnoissance, non-seulement parce qu^ellesupporte vos infidélités avec une patienceinaltérable^ mais aussi parce qu'elle contribue à votre gloire: c^est par elle , c'est par sa tendresse pour vous , qu'ion juge de vos qualités sociales^ sa charité sans bornes vous acquiert tous les cœurs qu^elle gagîie, son affabilité rend votre cour plus agréable. Enfin, quand le peuple français aime sa souveraine , il en aime mieux son roi. Lorsque Mad. de Maintenon s'exprimoit ainsi, avec toute FefFusion de la sensibihté, Louis Pécoutoit avec ravissement j en lui parlant d'une autre ^ elle ne pouvoit l'occuper que d'elle, il admiroitson caractère, il aimoit à la voir justifier ses sentimens, il regrettoit de n'avoir pas eu toujours une amie si sûre et si parfaite. C'est ainsi qu'en remplissant son devoir, elle affermissoit sa faveur et préparoit sa fortune» J)qs vues ambitieuses auprès d'un tel souve-

raîn nauroient jamais pu la servir aussi bien.

Il y a sans doute une providence particulière pour la vertu constante unie à la prudence et à Tesprit: un tel caractère semble disposer des évënemens, parce que Dieu veut qu'il triomphe de tous les obstacles ^ qu'il réussisse sans calcul et même sans dessein, qu'il ait une force naturelle devant laquelle tout fléchisse^ qu'ail n'y ait point pour lui de hasard , que sa seule perse'verance produise un enchaînement inévitable de succès. Ces exemples doivent être bien rares, puisque la réunion des qualités qui peuvent obtenir tant de bonheur et de gloire est un véritable phénomène.

La duchesse de Richelieu ^ dévorée d'envie, se flatta que du moins, dans sa place^ elle éclipseroit madame de Maintenon par son expérience et son usage de la cour^ maïs le désir de se surpasser elle-mêilie^ joint à son dépit secret, lui ôta toute l'espèce de grâce qu'on avoit louée en elle jusqu'alors. En faisant les présentations et les honneurs chez madameladauphine^elles'agita et parla

lrop5 et^ pour montrer une parfaite aisance, elle approcha quelquefois de la familiarité^ elle dit souvent des choses déplacées (i). Elle le sentit j car en ce genre, on se juge toujours bien soi-même. Ayant toute sa vie attaché la plus grandeimportance aux succès de cette espèce, elle ne supporta pas Tidée que Ton alloit peut-être cesser de la citera parmi les femmes, comme juge suprême des étiquettes , et comme le modèle accompli du bon goût dans fart à-la-fois imposant et léger de faire les honneurs d'une cour, et de représenter avec grâce et dignité dans un cercle. Cette crainte ^ si terrible pour elle , hii donna un embarras qui lui parut un opprobre après vingt ans de confiance et d'applaudissement. Pour comble de malheur, elle voyoit triompher à côté d'elle, par la modestie, la grâce naturelle et la simplicité, celle qu'elle avoit voulu accabler de sa supériorité.... La duchesse, quiauroil soutenu avec courage la perte de sa fortune, succomba sous cette humiliation : déchue

(i) Lettres de madame de Sévîgné,

du premier rôle, il lui sembla qu'elle n'en jouoit plus qu'un subalterne. Bientôt elle se crut ridicule : elle le devint, elle perdit la tête^ on remarqua dans sa conduite un mélange e'tonnant dliumeur, d'orgueil, de souplesse et de caprices. On la vil tour-àtour de'daigneuse et rampante, voulant regagner la conside'ration par de la hauteur^ ou tâchant de re'parer des impertinences par une politesse affectée et par des flatteries. Sa haine pour madame de Maintenon s'accrut de ses disgrâces ^ ne pouvant l'égaler en public , elle entreprit de la perdre en particulier dans respritdemadameladauphine(i).

Elle y parvint en la calomniant avec une intrépidité qui réussit presque toujours, surtout avec les princes, parce que ces derniers en soupçonnent rarement l'effronterie 5 ils se persuadent trop facilement que le respect qui leur est dû ne permettroit pas une telle impudence. On sait qu'avec les princes clai rvoyans il vaut mleux^ en général, calomnier, sans déguiser la haine à laquelle on donne

(i) Historique,

néanmoins le nom de mcpris el lV indignaiion. Madame la daupliine n eût pas éle la dupe de Tapparenle modération ou de la faussesensibilile'^ellen'eûtvu dans ces égards artificieux que de Fhypocrisie^ c'est pourquoi la duchesse nVmployoit avec la reine que des moj^'ens d'insinuations, tandis qu'avec madame la daupliine^ elle dëchiroit madame de Maintenon sans aucun ménagement. La princesse n^ajouta pas foi à tout ce qu'on lui dil^ elle pensa qu'elle ne devoit en croire que la moitié. La duchesse avoit compté d'avance sur ce principe si généralement reçu, et en conséquence^ elle doubla le nombre de ses calomnies. Madame de Maintenon , traitée d'abord avec tant de grâce et de bonté par madame la dauphine, remarqua bientôt un changement extrême dansles manières de cette princesse. Comme elle ne s^en plaignit point, le roi ne s'en aperçut que beaucoup plus tard. Sans en parler à madame de Maintenon , il questionna vivement la reine et madame la dauphine , et , ces deux princesses, en nommant madame

de Richelieu, avouèrent tout (i). Le roi contint son indignation , il n'instruisit point madame de Maintenon de ces nouvelles méchancetés, et il attendit une occasion favorable d'exécuter le projetqu'il méditoit. Un malin , ne trouvant chez la reine que madame la dauphine , la duchesse de Richelieu et madame de Maintenon , il dit à la duchesse d^aller donner Tordre à Thuissier de la chambre de ne laisser entrer personne, en ajoutant : Et vous reviendrez, madame 5 je désire avoir une explication avec la reine et avec madame la dauphine, et je veux que vous soyez présente. Ces paroles, prononcées d'un ton terrible , furent un coup de foudre pour la duchesse 5 sa conscience lui annonça tout ce qu'elle alloit éprouver. Madame de Maintenon , surprise , alarmée, se leva pour se retirer ^ Louis la retint : Restez, madame, lui dit-il 5 vous allez avoir un triomphe qui vous affligera ^ mais je veux que vous connoissiez enfin la personne dont vous avez si souvent pris le parti contre moi.

(i) Historique,

Ail ! sîre , repondit madame de Maînlenon ^ j^ose dire que voire majesté doit savoir que je ne me consolerois pas d'être la cause d'une disgrâce... Comme elle disoit ces mots avec une extrême émotion , la duchesse rentroit : pâle^ tremblante^ elle s^avança lenlement, Assejez-vous ^ madame, lui dit le roi 5 je veux vous parler maintenant , et je défends que Ton m'interrompe. La duchesse s''assit 5 elle avoit la contenance d'un criminel qui attend l'arrêt de sa mort. Ne pouvant soutenir les regards de ce maître absolu ., si justement irrité, elle baissa les yeux. Le roi garda le silence pendant quelques minutes : pour les personnes rassemblées dans cette chambre , la figure si majestueuse de ce prince étoit d'autant plus imposante dans ce moment , qu elles n'avoient jamais vu sur sa physionomie l'expression redoutable d'une profonde indignation... Le roi reprenant la parole, et s'adressant à la duchesse de Richelieu : Je connois , madame lui dit-il ^ toutes les calomnies dont vous avez voulu noircir madame de Maintenons vous n'avez pas craint de m'inculper moi-même dans ces

mensonges... Cependant mes bienfaiis ont toujours suivi vos demandes , et les ont souvent prévenues ^ madame deMaintenon ne m'*a jamais parlé de vous que pour solliciter les grâces que vous désiriez... Tandis que vous tâchiez et de lui ravir Testime de la reine, et de la rendre odieuse à madame la daupliine, elle employoit tous ses soins à vous servir auprès de moi 5 elle s'occupoit, avec autant de suite que de zèle, de vos intérêts et de ceux de votre famille^ car tout ce qui porte le nom de Richelieu lui est cher (i). A présent, madame, jugez-vous... Pendant ce discours foudroyant, madame de Mainlenon, en attitude suppliante, les mains jointes, les yeux baignés de larmes et fixés sur le roi, attendoit im regard pour implorer la pitié, la clémence 5 mais Louis ne la regarda pas. La duchesse, terrassée, restoitimmobile. Qu'on se figure une femme ambitieuse, qui n'a jamais attaché de prix qu'à la faveur, et qui se voit, dans un instant, honteusement déchue des plus brillantes espérances, démasquée par son sou-

(i)-Hijstorîque,

veraiii même , ayant à soutenir à la fois une disgrâce inattendue, soudaine, ignominieuse, un bouleversement total de fortune, le poids affreux d'un juste mépris, et le triomphe éclatant de Tobjet de son envie et de sa haine!... Toute dénégation étoit non-seulement inutile, mais impossible^ les témoins étoient là. Et quels redoutables témoins I... on ne pouvoit ni les récuser ni les accuser d'exagération. La malheureuse duchesse étoit hors d'état de proférer une parole^ mais aussitôt que le roi eut cessé de parler, madame de Maintenon , osant enfin intercéder pour son ennemie, parla en sa faveur, et avec cette délicatesse généreuse qui sait tout pallier^ tout adoucir, sans avoir Tair d'implorer un pardon. Selon elle, madame de Richelieu, blessée delà voir moins souvent, a voit cru n'être plus aimée d'elle, et, envenimée par de faux rapports, n'avoit eu que le tort de répéter des calomnies inventées par d'autres. Cette apologie fut faite avec une chaleur, une sensibilité , qui ne pouvoieni laisser de doute sur la sincérité de madame de Maintenons le roi

et les deux princesses ne cachèrent point leur attendrissement. Ce fut pour la duchesse une nouvelle humiliation qu'elle ne put supporter : Cessez, madame, dit-elle, cessez de m'accabler par un zèle apparent qui ne peut qu'aggraver mes peines... Ces paroles achevèrent d'irriter le roi : Allez, madame, interrompit-il, la reine vous instruira de mes volontés.... La duchesse se leva en disant: Sire, en donnant ma démission, faut-il me préparer à Texil? Tous le saurez demain , répondit le roi. La duchesse baissa la tête, s'inclina profondément et sortit. Cette scène laissa dans le cœur de madame deMainienon l'inquiétude la plus douloureuse! Elle revit Louis le soir tête à tête, et, voulant lui reparler en faveur de la duchesse , le roi lui coupa la parole en disant : Son sort est décidé, elle recevra demain Tordre de partir sur-le-champ pour Richelieu. Grand Dieu! s'écria madame de Maintenon, perdre la bienveillance de voire majesté , sa place, et subir la peine d'un tel exil !... se trouver tout-à-coup forcée d'aller -s'ensevelir dans le fond d'une pro-

vince, à deux cents lieues de sa famille et de ses amis !... — N^en parlons plus ^ elle doit être sévèrement punie, elle le sera... — Mais, moi, sire, ai-je me'rité de Pêtre? — Oubliez une femme remplie de noirceur et de perfidie... — Cette femme , sire, fut ma protectrice, elle m^aima avec since'ritë^ elle adoucit alors toutes mes peines, me procura tous les amis qui m^ont servie depuis 5... et je serois cause du malheur e'ternel de sa vie !... — Son arrêt est prononcé , il est irrévocable. — Celte rigueur jetteroit sur ma réputation une tache ineffaçable si je restois à la cour ^... si sa disgrâce éclate, je dois me retirer. Ici, madame de Maintenon s^arrêta... Elle venoit de blesser profondément le cœur et la fierté de Louis-, elle voyoit la plus violente colère se peindre dans ses regards. Quoi! madame, reprit-il, vous formez le projet de me quitter pour madame de Richelieu f... — Oui, sire 5 si elle est bannie^ je la suivrai; elle m'accueillit dans ma misère, je partagerai son exil. A ces mots, le roi,hors de lui, garda un instant le silence 5 il craignoit de parler... 11 se leva, ses jambes

DEMÀINTENON. ^3

trembloient ^ il fît quelques pas en disant d^une voix concentrée : Adieu ^ madame^., adieu... Madame de Maintenon ne répond rien... Il se retourne, il la voit baignée de larmes ; il s'arrête, se rapproche lentement, s^appuie sur la cheminée, et; tâchant de prendre un ton calme et froid : Ainsi , madame, dit-il, vous me sacrifiez sans balancer... et à qui!... à une femme que vous ne pouvez aimer, que vous deve^ mépriser^ qui vous a trahie, calomniée.... Voilà cet attachement sur lequel je comptois !... Dans f ôiS desseins généreux , vous ne songez qu^à voire ennemie; mais moi, ne méritois-je pas d'être compté pour quelque chose ?.„• Ah ! sire , reprit madame de Maintenon , en formant cette résolution qui me perce le cœur, c^est vous surtout qui m'occupez... Quoi! s'écria Louis , qui ne pouvoit plus se contenir, quoi ! quand vous me menacez de m'abandonner , de mettre entre nous une immense distance pour suivre une femme qui vous déleste, et qui rejelteroit

vos soins et vos consolations! vous me

préférez votre implacable ennemie!.... ou,

pour mieux dire , vous m'immolez sans pitié' à l'opinion des autres !... Que n'aurois-je pas fait pour vous , si vous Paviez voulu !... Quand vous m'avez pressé de rompre des nœuds ille'gitimes^ vous ne m'avez parlé que de mes devoirs ^ j'ai pu vous résister... Que ne me demandiez-vous ce sacrifice pour vous, que ne disiez-vous que votre cœur le désiroit? je n'eusse pas hésité, même

sans espérance! du moins je crojois à

votre amitié... Oh! combien je m'abusoisî votre ame est grande et fière, mais elle ne fut jamais sensible-^ non, vous ne savez point aimer!.,. Quoi! vous craignez que la disgrâce de madame de Richelieu vous fasse accuser injustement de manquer à la reconnoissance, et vous ne craignez pas en me quittant, de paroîlre ingrate à mes yeux!

vous que j'aimois de préférence à tout

Ah ! que les rois sont malheureux !... Vous venez d'anéantir dans mon cœur toute la sensibilité que vous y aviez ranimée ^ que dis -je? que vous y aviez développée, créée!... cependant vous ne m'aimez point! Madame de Maintenon écoutoit Louis

avec un attendrissement qu elle n\ivolt jamais e'prouvc : loin d'être effrayée de sa colère, elle en jouissoit, elle y trouvoit la preuve et la mesure du sentiment qu'elle partageoit. Louis paroîssant attendre une réponse , la regardoît fixement. Surpris et blessé de ne voir en elle qu une douce expression de calme et de se'rénité : Hë bien , madame, dit-il, dédaignez-vous même de me répondre? — Sire, je crois toujours que vous devez lire dans mon cœur^ ce cœur s'est montré à vous avec une si parfaite sincérité, quil me semble que vous devez le connoître mille fois mieux que je ne pourrois vous le dépeindre. Mes paroles n'exprimeront jamais bien ce que je sens, et jusqu'ici j'ai mieux aimé être devinée par vous... Oui, sire, je renoncerois au bonheur, je m'éloîgnerois de vous, plutôt que de donner à mes ennemis le droit affreux de condamner ma conduite. Combien l'honneur m'est devenu plus cher!.... j'ai votre estime à justifier. Je dois tout faire pour la vertu, tout sacrifier à ma réputation. Sire, en faveur de vos glorieuses actions, de vos

ëminenles qualités et de réclat que vous avez su donner à votre siècle, Féquitable poste'rité vous pardonnera facilement les égaremens où Tamour a pu vous entraîner^ on excusera cet ascendant naturel et si commun de la jeunesse et de la beauté sur un prince si digne d'être aimé, et qui dut être séduit par les sentimens mêmes qu'il înspiroit... Mais, sire, toutes vos liaisons sérieuses et réfléchies seront jugées sans indulgence. Si la femme obscure que vous avez tirée d'une classe inférieure pour Félever aux premières dignités de la cour et pour rapprocher de vous^ si cette femme, qui n'a pu vous séduire par la jeunesse et par des agrémens frivoles, ne laisse pas des souvenirs honorables , que pensera-t-on , sire , de votre discernement, de votre ame et de votre esprit?.... Si cette idée ne m'élevoît pas au-dessus de moi-même, combien je serois indigne de tout ce que vous avez fait pour moi!... Ah! quand je suis prête à sacrifier sans hésiter ma félicité, mon repos à ma réputation, c'est à vous surtout que je v^ux m'immolerj c'est là du moins ma pre-

DE MÀINTENON. 4?

mière pensée. Je n ai plus besoin de principes, je pourrois désormais me passer de vertu : pour faire tout ce que Thonneur et le devoir peuvent exiger de douloureux et d'iiëroique , il me suffiroit de me rappeler que Louis-le- Grand m'a donné le titre de son amie !... Sire, vous avez placé mon nom dans rhisloire il faut illustrer ce nom qui sans vos bontés pour moi , devoit être à jamais ignoré. Voilà toute mon ambition ^ ce n'est point un fol orgueil qui me Tinspire, c^est rattachement le plus pur et le plus tendre qu'on ait jamais éprouvé.

Ce discours pénétra de tendresse et d'admiration la grande ame de Louis. Jusque là, timide et réservé dans ses manières avec madame de Maintenon , il ne s'étoit jamais permis ces démonstrations que Tamitié autorise etqueTamour respectueux sMnterdit^ mais dans cet instant , le noble sentiment qui remplissoit son coeur Télevoit au-dessus de cette espèce de crainte^ il saisit la main de madame de Maintenon, et la serrant avec transport dans les siennes: Ouï, s^écria-t-il, vous êtes mon amie , mon unique amie

jy consens* madame de Richelieu ne sera point exilée... — Ah ! sire, la clcmence doit être en vous^ comme toutes vos autres vertus, entière et parfaite. Madame de Pvichelieu ne perdra point sa place ? — Y pensezvous? oubHez-vous qu'elle a dit, avec les plus noires intentions, que je n'avois de confiance qu'en vous, de véritable attachement que pour vous? — Hé bien, vous a-

t-elle calomnié? — > Le secret de mon

cœur n'appartient qu'à vous ^ et quand on le dévoile avec méchanceté^ je dois punir cette insolente audace. — • Il seroit si beau

de la mépriser! Et cette malheureuse

femme na-t-elle pas été assez punie? elle vous a justement indigné! Songez, sire^ combien la journée qui vient de s'écouler a e'té terrible et douloureuse pour elle 5 songez aux angoisses de la nuit qu'elle va passer L., Oh ! qu'il est peu d'occasions où les souverains puissent sans barbarie imposer de grands châtimens! Un mot d'eux suffit pour troubler notre existence... — Mais n'est-ce pas une foiblesse de pardonner de semblables injures ?— Quand Tindulgence pe com-

promet en rien les intérêts de TEtat^ son excès même est toujours adorable en celui qui tient dans sa main tous les moyens d'une vengeance prompte ^ facile et terrible.

Madame de Maintenon voyant Louis ébranlé , continua ses sollicitations avec tant de chaleur^ qu'elle obtint enfin ce qu'elle désiroit (i). Louis ^ le lendemain, fut déclarer à la reine et à madame la dauphine , que, si elles le désiroient, il consentoit que b la duchesse gardât sa place : les deux princesses furent très-surprises. La reine étoit véritablement indignée de la conduite de la duchesse 5 mais madame la dauphine , quoique refroidie pour elle , Tauroit vue partir à regret. Elle ne pouvoit se dissimuler que la duchesse avoit indignement calomnié madame de Maintenon- cependant elle persistoit toujours à croire que cette dernière n avoit pu acquérir un tel ascendan t sur l'esprit de Louis qu'à force d'intrigues et d'artifices : ainsi elle garda beaucoup de préventions contre madame de Maintenon 5 elle craignit son crédit, elle envia sa faveur, et elle

(i) Hîstorîque.

n'aimajamaiscettepersonnesigënereuseelsi digne crobleiiir sa confiance (i). Quelques jours après , madame de Mainlenon fut trouver la duchesse pour lui promettre Toubli de tout ce qui s'e'toit passé 5 elle lui parla d'une manière si touchante ^ que la duchesse parut attendrie^ il y eut une re'concihation. Le pardon fut accordé du fond de famé ^ mais celle qui le reçut n'y crut pas ^ elle conserva toute sa haine ^ elle se promit seulement de la mieux cacher à Tavenir.

Depuis cette époque, la faveur de madame de Maintenon parut aux yeux des courtisans nepouvoirplus augmenter. Louis sembloit prendre plaisir à se glorifier en toute occasion de la profonde estime qu'il avoit pour elle. Un jour, chez madame de Monlespan , il lui dit : On donne aux papes le titre de sainteté y aux rois celui de majesté; pour vous , madame , vous avez tant de raison , que Ton devroit vous appeler ^^otre solidité (2).

Le comte d'Aubigné, frère de madame

(i) Historique. (2) Historique.

DE M A I N T E N O N. 5 l

de Malntenon , ne s'etoit montré jusque-là que très rarement à la cour 5 madame de Maintenon lui avoit fait avoir successivement un gouvernement, des pensions, et quelques autres grâces. D^Aubigné s^e'loit distingué à la guerre par son courage ^ il avoit d'ailleurs une bonne réputation ^ madame de Maintenon Faimoit tendrement , et le lui prouva toute sa vie^ néanmoins elle eut le chagrin de le voir toujours mécontent et ridicule , ne se formant ni par ses conseils ni par Thabitude de vivre à la cour: il étoit dans la destinée de madame de Maintenon de ne devoir ses succès et sa fortune qu'à elle seule. Elle ne fu t ni aidée , ni secondée : elle futsouvent traversée, déjouéeet trahie 5 auprès de tout autre souverain , son frère auroit pu la compromettre et lui nuire. D'Aubigné ne manquoit pas d'esprit, mais il étoit entièrement dépourvu de ce lact et de ce bon goût que madame de Maintenon possédoit à un si haut degré. Il crovoiî acquérir une grande considération , et ajouter à celle de sa sœur , par du faste , des airs et un ton important. Souvent, avec la la-

luitë gauche d'un provincial parvenu, il vantoit son crédit , et ofTroit sa protection : malheureusementil n'avoit aucune timidité^ il étoit questionneur et familier avec les plus grands seigneurs , lorsqu'il les renconiroit chez madame de Maintenons il prenoit la politesse affectée qui repousse , pour du respect 5 ainsi , la sécheresse qu'on lui mon- Iroit ne le rendoit que plus vain et plus confiant 5 il voulait mettre à leur aise ceux qui ne songeoient qu\i le mettre à sa place. Il n'étoit jamais plus impertinent que lorsqu'*il croyoit être affable. Il faisoit cruellement souffrir madame de Maintenon , sans cesse occupée du soin de le contenir , de le faire taire ou de réparer ses sottises. Pour surcroît de peine, il étoit ambitieux ^ il prétendoit à toutes les grâces, demandoit tout, et ne trouvoit dans la noble modération de sa sœur , que de la duperie et une îndifférencechoquantepourlui(i).Madame

de Maintenon pensoit qu'elle devoit profiter de sa situation pour assurer à son frère , à

(i) Historique.

ses proches parens, à ses amis^ une forlune honnête et une existence parfaitement agréable^ elle demanda pour eux^ avec zèle^ avec suite , tout ce qu'acné pouvoit raisonnablement obtenir 5 elle s'arrêta là : trait caracte'rislique de sa vie ^ d'autant plus admirable , qu'elle s'oublia toujours ellemême^ qu'elle fut la plus désintéressée de toutes les femmes ^ qu'elle dédaigna toujours toute espèce de luxe^ qu'elle n'eut jamais de magnificence que dans ses dons et dans ses aumônes ^ et qu'après trente ans de règne , elle se trouva sans pensions et sans aucune fortune assurée (i).

Cependant madame deMontespan. détestant à-la-fois et presque également madame de Maintenon et la duchesse de Fontanges ^ eut un nouveau sujet de jalousie en voyant la duchesse devenir mère 5 mais l'enfant ne vécut pas ^ et maidame de Fontanges tomba dans un état de langueur et de dépérissement qui fit tout craindre pour sa vie. Tous les secours de l'art lui furent prodigués,

(i) Historique.

Parvenue aux derniers jours de sa vie, elle voulut voir le roi ^ cette entrevue fit sur le cœur de Louis une profonde impression. La duchesse mourante n'étoit plus cette jeune personne frivole et bornée dont il avoit toujoursdëdaigné Tentretien^ maintenant, chacune de ses paroles avoit une sorte d'autorité, et mérîtoit d'être recueillie. L'approche de la mortdonne toujours un caractère auguste: dans ce moment solennel, le manque ou la supériorité d'esprit ne se fait plus sentir , Famé alors est tout, et qui la montre courageuse et résignée, paroît sublime, La duchesse parla avec piété et sensibilité^ le roi ne lui répondit que par des pleurs : Je meurs satisfaite , lui dit-elle , puisque mes derniers regards ont çu couler s^os larmes (i).

La duchesse mourut^ madame de Montespan eut assezpeu de délicatesse pour montrer à Louis , dans cette occasion, une joie insolente et barbare. Louis , indigné , fut chercher celle dont le cœur répondoit tou-

(i) Historique.

jours au sien ^ madame de Mainlenon pleura avec lui : Ah! lui dit-il ^ je ne suis heureux ou consolé que par vous (i).

Madame de Montespan crut que la mort de sa rivale alloit lui rendre ses anciens droits 5 elle fit un dernier efFort pour rappeler Louis. Elle lui e'crivit une lettre dans laquelle Tamour s'exprimoit avec tout Femportement de la passion la plus impétueuse. Ce langage, si peu fait pour une femme «> révolta Louis 5 le mépris et le dégoût achevèrent enfin de dénouer ces liens criminels (2). Louis rompît entièrement avec madame de Montespan , et ce fut sans retour. Madame de Montespan resta à la cour, et garda sa place chez la reine. Elle ne put d'abord contenir sa douleur et son dépit 5 on vit en elle un redoublem.ent frappant d'humeur et de caprices, mais on ne la craignoitplus^ ellenetrouvaplusdans les autres, au-lieu de la patience et de la dissimulation, que du ressentiment , de la hauteur , et sou-

(i) Ses propres paroles.

(2) Historique.

vent de rimpertinence. Alors, passant subitement d'une extre'rnité à Taulre , elle devint lout-à-coup obligeante et flatteuse^ elle ne pouvoit quitter son genre d'esprit mordant et satirique , mais elle n attaqua plus personne directement, elle ne fit plus de scènes^ elle ne retrancha de la méchanceté que la hardiesse etrimprudence^ elle tâcha de suppléer à la faveur par Tintrigue, et pour obtenir les choses qu'elle désiroit , elle eut recours à madame de Maintenon , qui , jusqu'à la fin de la vie de madame de Montespan^ ne laissa jamais échapper une occasion de l'obliger et de la servir (i). On se rendit à Chambord aussitôt après la mort de la duchesse de Fontauges. Madame la dauphine, étant grosse et très^avancée danssa grossesse, ne fut pas de ce voyage. On remarqua que le roi partit avec la reine et madame de Maintenon dans la même voiture. Grâces aux soins actifs de madame de Maintenon , le rapprochement du roi et de la reine fut cette fois sincère et durable. La reine connut tout

(i) Historique.

ce qu'elle devoit à cet égard à madame de Maintenons elle le sentit vivement. De retour à Versailles ^ elle lui donna son portrait ^ faveur que cette princesse n'avoit faite encore à personne (i).

Louis, se croyant autorisé par Pestime la plus parfaite , à ne plus contraindre ses sentimens pour madame de Maintenon, les laissa paroître sans nul déguisement ^ il alloit tous les soirs chez elle 5 et souvent il Tenvoyoit chercher-, et passoît dans son cabinet deux ou trois heures avec elle (2). Dans ces entretiens , madame de Maintenon ne parloit que d'amitié, de morale et de religion, Louis trouvoit toujours du charme à écouter celle qui avoit sur son cœur un suprême ascendant ^ il aimoit cette raison supérieure qui s'exprimoit avec tant de naturel et de grâces, et cette vertu parfaite qui ne se démentoit jamais. On lui ôtoit Tespérance , mais on augmentoit son admiration. Il promettoit de respecter à Tavenir toutes les bienséances; mais il peignoit sa tendresse d'une rnanière

(i) Historique. (2) Historique.

si vive et si touchante ^ qu'il cloit impossible de Ten tendre sans émotion. Cependant on n'^avoit pas le droit de se fâcher ^ on n'osoit même montrer de Fembarras 5 on ne parloit point d'amour ^ ce mot du moins n'ëtoit jamais prononcé... Madame de Maintenon pouvoit bien cacher à Louis son trouble et ses craintes 5 mais elle ne pouvoit tromper sa conscience^ ses scrupules^ fondés ^ surtout, sur le sentiment qu'elle éprouvoit, lui causèrent une agitation que chaque réflexiorf augmentoit. Elle voulut consulter Phomme qui possédoit depuis long-temps toute sa confiance ^ Pabbé Gobelin fut appelé. Madame de Maintenon lui ouvrit son cœur ( 1 ) ^ et lui dit , en versant des larmes amères : Je dois fuir, je le sens : tant qu'on a vu au roi une maîtresse déclarée, j'ai souffert de ce désordre :^ mais mon rôle n'avoit rien d'embarrassant et d'équivoque, et je pouvois mépriser les discours de la méchanceté, parce qu'ils étoient dépourvus de toute vraisemblance^ maintenant , le roi n'a plus d'attachement

^i) Historique.

DEMA.INTENON. 5g

connu de ce genre ^ jamais ses bonte's pour moi n'*ont eu autant d'e'clat, et chaque preuve que j'^enreçoîs m^inspire autant d'inquie'tude que de reconnoissauce. Mais comment s^éloigner du bienfaiteur le plus cheri^ de Tami le plus respectablef et comment demeurer à la cour ^ sans hasarder ma réputation ^ sans scandaliser l'Europe , déjà étonnée de ce mélange de piété connue et de foiblesse soupçonnée?..... Cependant je trouve une espèce d^hypocrisie à quitter le roi 5 ne suisje pas sûre qu'il me rappellera , et que je ne pourrai résister à ses ordres et à ses instances? Cette fuite ne sera-t-elle pas comparée à celle de madame de la Vallière ? Ne serai-je pas confondue avec une maîtresse qu'on délaisse ou qui se repent?... Il faudroit fuir sans lui dire adieu ^ sans qu'il pût le prévoir^ il faudroit quitter la France^ etm'aller ensevelir dans une retraite obscure, sous un autre nom que celui qu'il a rendu célèbre !... Mais que deviendra-t-il sans moi? Que deviendra sa conscience, dans laquelle j'ai jeté tous les germes du repentir et de la piété ? N'aura-t-il pas le droit de m'accuser d'in-

6o MADAME

gratitude ? Et comment me résoudre à quitter pour jamais ces enfans charmans qui m'ont coûte' tant de veilles et de soins, et qui me sont si chers?... Et que dira le monde? ]Ne prendra- t-on pas ce douloureux sacrifice fait à la vertu pour un acte de de'sespoir , ou pour Fexpiation d'une foiblesse?... Ah? guidez-moi^ que dois-je faire? parlez-moi sans

aucun ménagement Madame , repondit

le respectable ecclésiastique , mon état et mon caractère doivent vous répondre de ma sincérité 5 je n'ai point d'ambition , vous Je savez; îe vous dois un bénéfice qui me donne toute l'aisance que je pouvois raisonnablement désirer 5 je ne veux point être évêque, je ne vous demanderai jamais rien (1) ^ ainsi mes conseils seront parfaitement désintéressés... — Ne m** épargnez point, ne songez qu'à la religion... — Ces t en ne consultant qu^elle , que je dois vous exhorter à ne point quitter le roi. Sa conversion n'est qu^éiDauchée, il faut la finir. Dieu ne vous a

(i) Historique, et Tabbé Gobelin soutint toujours ce caractère.

DE M A IN TENON. 6l

placée îci , madame ^ que pour commencer et pom^ achever cet important ouvrage ^ que pour sanctifier les admirables qualite's de ce grand prince. Si vous Pabandonnez , qui lui dira la vérité^ avec le double courage de rattachement et de la vertu ? Qui le consolera des ennuis de la grandeur et des soucis du trône? — Mais ma réputation?... — Votre vie entière et le caractère du roi la mettent à Fabri de tout soupçon outrageant. En vous voyant remplir avec tant de piété tous les devoirs de la religion^ il faudroit vous croire capable de la plus odieuse hypocrisie ^ pour douter de la pureté de vos mœurs 5 et ne sait-on pas d'ailleurs qu'une telle conduite n''inspireroit au roi que le plus profond mépris? On conçoit quil puisse désirer le mystère ^ mais on connoît assez sa droiture pour être assuré qu il auroit horreur d'une femme qui , en se livrant à Tadultère ^ montreroit la plus grande dévotion ^ et commettroit sans cesse des sacrilèges , en profanant tout ce que la religion a de plus auguste et de plus saint. — Mais cependant le sentiment qu'il a pour moi est beaucoup plus tendre

que ramitié... — Ne savez-voiis pas le réprimer ?... — Sans cloute... mais celui que j'e'prouve moi-même?... — Il faut le vaincre.

— Eh ? le puis-je ici F Ne'anmoins ce

sentiment qui remplit mon ame^ n a rien de commun avec Pamour qu'on ma de'peint jusqu'ici 5 il ne m'inspire rien de contraire à mon devoir^ mais j'aime le roi de préférence à tout au monde. Je ne suis naturellement occupée que de lui 5 ce n'est que par une volonté qui me coûte ^ que je puis penser à ce qui n'a point de rapport avec lui....* Et comment me distraire de son image, quand tout me la retrace?... Je la retrouve dans ses enfans : les uns ont ses traits, les autres le son de sa voix 5 le duc du Maine a sa

grâce, son esprit, sa bonté! Dans mon

école de Noisy , puis-je ne pas penser à lui ? il en est devenu le bienfaiteur. Suis-je seule avec la reine , elle ne m'entretient que de son amour pour lui. Mes amis ne me parlent que pour solliciter des grâces qui dépendent de lui... Son nom retentit sans cesse à mon

oreille La religion, qui me commande

d'écarter ce dangereux souvenir , me le rap-

pelle contîniiellement \ ne dois-je pas m'occuper de sa conversion ^ ne dois-je pas prier pour lui F Au tribunal même de la pénitence, je ne puis parler que de lui. Je dois m'accuser de n'exister que pour lui ^ de ne plus aimer la retraite, parce que je ne ^-^ verrois point^ de ne jamais songer au passé, parce que je ne ly trouverois pas, et de ne voir que lui dans Tavenir. II y a de la passion dans cette manière d'aimer. El ne sais-je pas quHl n^est point de passion pardonnable dei^ant Dieu ^ ni datant les hommes raisonnables ( i )? — Quand vous êtes seule, il faut vous distraire de cette idée trop dominante par la lecture — Que lirai-je ?

rhistoire? Je ne songe alors qu''à le comparer aux souverains qui ont régné avec gloire , et c'est toujours pour Félever au-dessus d'eux. — Lisez des livres de morale. — Quand j'y trouve de bonnes idées, je me promets de les lui communiquer , et je m'occupe encore de lui... Dans l'exercice même de la cbarité, je n'agis plus en chrétienne^ dans

(i) Phrase extraite de ses Lettres.

mes bonnes actions les plus secrètes ^ je ne puis m'empêcher de me dire : Il le découvrira peut-être^ il m'en estimera davantage... Ah! je ne suis plus charitable comme je Tetois jadis. Ma récompense terrestre est toujours là^ je Fentrevois ou je Fattends^ ou du moins je la désire. Je n'ai plus de mérite aux yeux de Dieu. — Combattez avec courage et persévérance 5 vous avez la foi, la pureté d^intention^ Dieu vous soutiendra • manque-t-on de force avec son secours ? La rehgion , Fexpérience et la raison , vous feront triompher de tout. Songez^ madame, que le bonheur de la reine ; le salut du roi^ Fédificationd'unegrandenation, dépendent de votre persévérance, et que si vous abandonniez le roi, il retomberoit sûrement dans des égaremens déplorables , qui se prolongeroient peut-être jusqu^au terme de sa vie. Vous seriez responsable devant Dieu de tous les maux que vous pouvez prévenir , des chagrins amers de notre vertueuse souveraine , des prodigalités du roi pour ses maîtresses, du funeste exemple qu'il donneroit à sa famille, à sa cour, à la France

entière ^ et dans un âge où de telles foiblesses cessent d'être excusables dans Popinion même des gens du monde. Songez enfin que les enfans du roi ^ que vous avez élevés, auront toujours besoin de vos conseils et de votre influence sur Tesprit de leur auguste père, et que vous ne pourriez quitter la cour, sans abandonner en même-temps votre école et la plus grande partie de vos pauvres.

Madame de Maintenon fut persuadée, non parce que ces conseils s'accordoîent avec son penchant , mais par la force des raisons qui lui parurent véritablement convaincantes (i).

Il étoit impossible d^éviter les fréquens tête à tête avec le roi 5 madame de Maintenon prit le parti de n'^avoir jamais Tair de les craindre^ elle sut toujours contenir Louis dans les bornes qu'elle ne vouloit pas qu il fi:^anehît , en lui montrant la plus grande confiance en son estime ^ et le plus tendre attachement pour la reine. Le roi

(i) Ce fut en effet l'abbé Gobelîn qui vaînquît ses scrupules, et la décida à ne point quitter la cour.

laissa voir quelquefois de la tristesse et de riiumeur ^ mais il ne se refroidit jamais. Cette situation duroil depuis près de deux ans, lorsqu'un événement inattendu vint bouleverser le cœur et l'imagination de madame de Maintenon. La reine tomba dangereusement malade , et fut en peu de jours réduite à Fextrémité. Le roi parut trèsaffligé de son état. Madame de Maintenon se partagea entre le roi et la reine ^ elle donnoit à Tun de tendres consolations , elle passoit les nuits à servir Tautre avec tout le zèle d'une vive afFection.

Quand la reine eut reçu ses sacremens , madame de Maintenon passa dans la chambre voisine pour y pleurer et pour prier en liberté. Deux heures après, la reine Tenvoja chercher ^ madame de Maintenon se mit à genoux devant son lit. La reine tira une bague de son doigt et la lui offrit^ en disant d'une voix éteinte : Recei^ez ce dernier gage de mon estime et de ma reconnoissance ( i ). Madame de Maintenon fondît en

(i) Historique.

Jarmes ... La reine expira dans ses bras . , • Aussitôt qu'elle eut rendu le dernier soupir, madame de Maintenon voulut se retirer chez elle 5 mais le duc de la Rochefoucauld, favori de la cre'ation de madame de Montespan -, la prit par le bras avec vivacité, en disant : // n^est pas temps ^ madame ^ de cous retirer ; dans Vétat ou est le roi , // a besoin de cous. Ce zèle pouv oit être sincère^ mais il pouvoit aussi servir à rapprocher d'une femme dont on reconnoissoit enfin qu'il ne falloit plus être Fennemi. Il la conduisit chez le roi 5 elle passa deux heures enfermée tête à tête avec ce prince (1).

Le lendemain, Louvois alla chez elle, et la pria, de la part du roi, delesuivreàSaint- Cloud. Louvois, ennemi irréconciliable de madame de Maintenon, parce qu'il la suppoàoit faussement orgueilleuse et vindicative, ne s'acquitta de celte commission qu'avec un violent dépit, qu'il dissimuloit à peine. Le roi prenoit plaisir à lui causer cette espèce d'humiliation^ c'étoit venger

(i) Historique.

madame de Mainlenon de la haine la plus injuste.

Madame de Mainienonsuivit seule Louis^ toute la cour en montra sa surprise^ et là , rétonnement est presque toujours de Fimprobationj c'^est la manière la plus respectueuse de critiquer les souverains et les princes. Wêtes - s^ous pas très - étonné ? disent alors les mëcontens et les frondeurs. Cela est inconcei'ahle ^ je n^en reviens pas ^ sont des phrases qui signifient si souvent : Cela est injuste^ extravagant ^ révol-

Ce voyage de Saint-Cloud fut de cmq jours 5 on y pleura de bonne foi : après un tel événement, tout est vrai dans Tattendrissement des personnes bien nées.

Madame de Maintenon avoit alors quarante-sept ans 5 mais ayant pris depuis deux ans beaucoup plus d^embonpoint , sans rien perdre de la noblesse de sa taille , elle étoit plus belle qu'on ne Tavoit jamais vue à la cour • sa figure étonnoit par son éclat et par sa majesté ^ elle n'avoit jamais mis de rouge , et le teint d'aucune jeune personne n éffaçoi t

DE M A.INT EN O N. Gg

la pureté du sien. Toujours vêtue avec la même simplicité, ne quittant presque jamais sa modeste couleur favorite , le feuille morte ^ son costume étoit cependant d'une élégance particulière (1)5 enfin , elle avoit encore tant de charmes.^ que tout le monde pensa quMl étoit impossible que le roi la vît si souvent , et dans une telle intimité ^ sans en être passionnément amoureux. En effet, Louis réunissoit sur elle tous les sentimens de son cœur , Fadmiration ^ Famitié , la confiance et Famour.

Après le voyage de Saint-Cloud , Louis, accoutumé à voir à toute heure madame de Maintenon, ne pouvoit plus s'arracher d'auprès d'elle que pour tenir ses conseils ou pour recevoir sa cour. La mort de la reine anéantissoit tant de scrupules , que Louis reprit une espérance depuis long- temps éteinte. Sans oser expliquer ses sentimens , il les laissa voir de mille manières.

Cependant madame de Maintenon étoit livrée à la plus violente agitation; une mul-

<i) Historique.

tituclecridces confuses^ un espoir vague^ que la raîson cherclioit en vain à repousser . procluisoient une étonnante révolution dans bOn caractère. Cen'^étoitplus cette personne calme ^ modérée^ dénuée d'ambition : une perspective éblouissante se déployoit à ses regards ^ elle voyoit le bonheur environné de tant d'éclat!... et désormais la félicité ne pouvoit se trouver pour elle que dans une élévation suprême Son cœur^ ses principes ^ sa fierté ^ tout la ramenoit à une pensée qu'elle trouvoit chimérique^ mais dont rien ne pouvoit la distraire... Il est un degré de gloire qu'il est impossible d'envisager froidement^ la grandeur même de famé ne sert qu'à le faire mieux apprécier. Dans ses longues rêveries^ madame de Maintenon se rappela que ^ dans sa jeunesse *^ un maçon lui avoit prédit qu'elle s'élèveroit au-dessus de toutes les femmes^ et cet esprit si raisonnable se laissoit séduire par la plus frivole superstition ^ la présence du roi lui eau soit une émotion qu'elle n'a voitjamaiséprouvée; il sembloit que l'ambition eût développé Famour dans son coeur , en y autorisant ,

DEMAINTENON. 'yl

Fespérance. Le monde lui devenoit odieux : le temps s'écoule si rapidement dans la solitude^ avec un grand secret et un grand projet!...

Toute la cour étoit aux pieds de madame deMaintenon.Les femmes même qui avoient refuse avec persévérance d'aller chez madame de Montespan ^ les duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers^ recherchoient son amitié 5 et ces démarches ^ loin de diminuer leur considération^ ne firent que Taccroître : telle étoit Testime qu'inspiroit le caractère de madame de Maintenon. Le monde ^ envieux et malin^ est pourtant presque toujours favorable aux gens heureux ^ ou du moins il n'est jamais injuste pour eux 5 il admire naturellement le bonheur.

Madame de Maintenon profita./pour faire le bien ^ de fascendant que lui donnoit sa faveur sur toutes les femmes de la cour 5 elle forma avec elles, à Versailles, une association de dames de la charité ( 1 ). Ces assem-

(i) Historique. Elle avoit déjà fait un établis^^e' ment semblable à Bagnères.

^j2 MADAME

blées^ qui se lenolent deux fois par mois , commençoient par une exhortation ( faite par le cure de Versailles ) , et finissoient par une quête distribue'e aux pauvres honteux^ et aux jeunes filles que Pindigence exposoit à la séduction. La plupart des dames de la cour , pour être nommées au roi, faisoient à Tenvi des aumônes^ madame de Maintenon arrachoit à la vanité ce qu'elle auroit en vain demandé à la vertu • et son zèle pourvut ainsi à d'immenses charités , auxquelles son revenu n'auroit pu suffire. Elle fit nommer supérieure de cette assemblée de charité ^ la duchesse de Richelieu , dans la seule intention de redonner de la considération à cette personne , qui avoit voulu lui faire tant de mal , mais qu'elle avoit aimée jadis ( 1 ).Ellen'ignoroit cependant pas qu'elle n'avoit point cessé de la haïr. La duchesse lui rendoit beaucoup de soins .^ et lui témoignoit en particulier une extrême amitié^ mais madame de Maintenonremarquoit que. devant certaines personnes, et surtout

(i) Historique,

en présence de madame la dauphîne , elle n'avoit jamais avec elle des manières afFec« tueuses j elle devinoit facilement que la duchesse se conduisoit ainsi pour ne pas avoir Fair de la fausseté aux yeux des personnes qui connoissoient ses ve'rîtables sentimens. Cette seule observation a souvent fait de'couvrir^ dans le monde et à la cour, des perfidies cachées d'ailleurs avec un art infini.

La guerre vint arracher madame de Maînlenon à sa profonde préoccupation* Le roi se rendit au siège de Luxembourg 5 madame la daupbine y suivit le roi, et elle y emmena madame de Maintenon.

Ce fut vers ce temps que madame de Maintenon écrivit à son frère partant pour les armées, cette lettre admirable, qui peint si bien l'élévation de ses sentimens.

« Rien ne me feroit plus de plaisir que » de vous voir revenir après avoir rendu » de grands services à vos maîtres, dus- » siez-vous ensuite aller labourer vos ler- ^ res, n^en sortir jamais, n'éprouver que s^ ringratitude des rois, et n'avoir d'autre 2s 4

» recompense que la gloire sans les liony> neurs (i) ».

Madame de Mainlcnon revint de Luxembourg plus tendre et plus agite'e que jamais^ ses senlimens s^ëtoient exaltes par les craintes mortelles des dangers qu'avoit courus Louis ^ et par la gloire nouvelle qu'il venoit d'acquérir.

Peu de jours après le retour de madame de Maintenon à Versailles , le jeune comte de Vexin, fils du roi et de madame de Montespan, mourut presque subitement.

La douleur de madame de Maintenon fut extrême. Le roi, en la voyant pleurer, s'écria : Ah! qu'il seroit doux d'être aimé par celle qui sait aimer ainsi (2) !... Madame de Maintenon feignit de n'avoir pas compris 5 mais Louis soulagé par cette nouvelle déclaration, parla dans la suite comme si on lui eut avoué qu'on Tavoit entendu.

Madame de Maintenon connut alors , avec autant de joie que d'attendrissement, que Louis avoit toujours pour elle les mê-

(0 Ses lettres. (2) Historique.

DE lYI AINTEN ON. ^^5

mes senlimens , néanmoins elle ne se livi oit qu'en tremblant au bonheur d'être aime'e avec tant de constance^ elle ne s'abusoit pas sur les internions de Louis..., Elle fut enfin force'e^ non-seulement de s'avouer le projet le plus ambitieux-, mais de le combiner. La grande difficulté étoit de donner au roi cette idée ^ car il falloit qu'elle vînt de lui , ou que du moins il pût le croire. Les princes ^ en général^ et même les plus spirituels , s'avisent rarement de choses extraordinaires : ils ont raison de respecter les vieux usages ^ les anciennes coutumes ^ et tous les préjugés qui peuvent donner de l'éclat à la majesté royale. Le génie fonde les trônes, la sagesse les affermit 5 l'esprit d'innovation les ébranle, et finit bientôt par les renverser.

Louis étoit, de tous les souverains, le plus attaché aux bienséances , et celui qui avoit le plus de prudence et de dignité ^ il s'agissoit de le décider à offrir sa main à la veuve de Scaron... Cependant il falloit obtenir cet honneur suprême , ou renoncer à lui^ s'éloigner, faire son malheur... à moins

de sacrifier ses principes^ lo religion et sa gloire!... Mais il ëtoit impossible d'atleîndre un tel but sans un peu d'artifice 5 et cornïnent employer la ruse et les détours qu'on avoit toujours méprises , et avec celui qu'on aîmoit^ et qu'on n avoit enchaîné si solidement que par la droiture et la sincérité? D'ailleurs^ Louis étoit si clairvoyant et il svoit un tact si fin et si sûr ! Le moindre soupçon pouvoit ravir sans retour sa confiance. Ces pensées jetèrent madame de Maintenon dans des perplexités inexprimables. Souvent elle projetoit d'entamer la conversation de manière à ne pouvoir amener que ce qu'elle vouloit insinuer. Elle étoit charmée de la tournure fine et délicate qu'elle vouloit employer 5 mais dès qu'elle se trouvoit seule avec le roi ^ la parole expiroit sur ses lèvres^ tout ce qu'elle avoit imaginé lui paroissoit grossier. La seule présence de Louis déconcertoit tous ses plans 5 elle ne pouvoit soutenir ce regard si doux, mais si pénétrant^ elle croyoit avoir l'air coupable ^ il lui sembloit que Louis alloit deviner qu'elle avoit voulu feindre avec lui.

D E M AINTEN ON. 77

Les hommes conservent toutes les ressources de leur esprit en aimant, parce qu^ils ont toujours besoin d^artifice pour réussir, puisqu'il s^agit de vaincre une résistance ^ ils ne peuvent jamais séparer la séduction de Tamour ; les femmes seules sont dominées par leurs affections : tant qu'elles aiment véritablement , elles deviennent incapables de prendre fempire même qu^'oii leur accorderoit sans peine.

Madame de Maintenon , aussitôt que Louis la quittoit , se repentoit de n'avoir pasparlé^ elle sepromeltoit vainement d'avoir plus de courage une autre fois 5 souvent encore, en s'occupant de ses espérances, elle s'étonnoit de sa témérité: aspirer à devenir répouse de Louis-le-Grand!... enchaînera jamais, par un lien secret, mais légitime, celui que tant de beautés parfaites n'avoient pu fixer ! ... Cependant elle se rappeloit avec complaisance tous les exemples d'union de ce genre que présentoit ce siècle même. Eu Danemarck, Christian IV avoit épousé publiquement Christine Monck, et Frédéric IV mademoiselle de Revcntlau , qu'il dé-

clai a reine. En Angleterre, on avolt vu, sans surprise, mademoiselle Iljde , fille d'un avocat, s\mir au duc d'Yorck, héritier du irône. En Piémont , Victor-Amédée ne dédaigna pas d'accorder sa main à la marquise de Saint-Sébastien. En Ptussie , Pierre I.^^' plaça sur le trône une femme née dans le dernier rang de la société. Mais qu'étoient tous ces princes auprès de Louis!.... Tourmentée par ses vœux, ses craintes ^ et par ses espérances mêmes, qui exaltoîent un amour jadis si timide et si long-temps cacîié dans le fond de son cœur^ redoutant mortellement les regards curieux des courtisans, madame de Maintenon se rendoit inacessible autant que sa situation pouvoit le lui permettre. Sa porte étoit souvent fermée 5 elles'échappoit sans cesse du château de Versailles, pour aller à son école de Noisy et à Maintenon, où elle formoit des manufactures. Elle appela des tisserands de Normandie, quilabriquèrent de belles toiles 5 elle fit venir des ouvriers flamands, qui travaillèrent à de superbes dentelles. Elle établit aussi des filatures, fit beaucoup

de planlalions^ et par tout ces soins ^ elle employa des millions de bras ^ bannit la fainéantise et la mendicité de sa terre , dont elle doubla le revenu (i). Comment Louis n'auroit-il pas adoré une femme si supérieure à toutes les personnes de son sexe 5 une femme qui^ privée jusqu''à trente-cinq ans de tous les dons de la fortune, avoit passé delà misère à Topulence, de Tobscurité au plus haut degré de la fiiveur, sans avoir éprouvé un instant d'enivrement, sans rien perdre de sa modestie et de sa simplicité^ une femme qui montra, dans les emplois qui lui furent confiés, un zèle , un dévouement sans bornes , et qui sut remplir dans leur juste mesure tous les devoirs de parente et d'amie^ une femme, enfin, consacrant aux infortunés les trois quarts de son revenu, et qui malgré cette noble passion , satisfaite de sacrifier son aisance aux indigens, craignit ou dédaigna constamment les richesses , et n'en acquit jamais ? Et celte femme étoit belle, attrayante j elle avoit autant de grâce que d'esprit et de raison. .»

(i) Historique,

c)0 MADAME

Aussi Louis, par un mouvement naturel^ lui accordoit sans cesse des distinctions que nulle femme encore n'avoit obtenues 5 il oublioit alors que Tamour Finspiroit^ il croyoit n'e'couter que la justice.

Un matin ^ que madame de Maintenon étoit dans le cabinet du roi, Louvois entra pour travailler avec le roi ^ madame de Maintenon se leva pour se retirer, Louis la retint :Piesîez, madame, lui dit«il, vous ne nous serez pas inutile 5 je désire avoir votre avis sur Taffaire dont on va me parler (i). A ces mots, madame de Maintenon éprouva une sorte de saisissement, que lui causoit toujours, depuis quelque temps, tout ce que Louis faisoit d'extraordinaire pour elle» Louvois, son porte-feuille sous le bras^ . resta pétrifié... Une femme assister au travail secret du roi et de son ministre! et le roi lui demander son avis !... Toute la fierté ministérielle se soulevoit en vain , il falloît se soumettre 5 ce fut de si mauvaise grâce, et avec un air si froid, si sec, si mécontent, que Louis lut parfaitement sur son

(i) Historique.

DE MAINTEN ON* 8l

visage tout ce qu'il pensoit^ il D'oeil témoigna rien , écouta tranquillement le rapport de Taffaire ^ la discuta avec sa sagesse ordinaire , consulta sur un point délicat madame de Maintenon^ qui répondit avec une justesse admirable et ce ton modeste qu'elle avoit toujours. Louis applaudit à sa réponse ^ Louvois voulut la combattre , et son objection étoit tout-à-fait dépourvue de raison. Le roi le lui fit sentir froidement ^ avec une nuance d'ironie 5 il jouissoit du triomphe de madame de Maintenon. Louvois n'avoit plus sa tête 5 il balbutioit ^ il trembloit^ son visage enflammé, ses sombres regards, montroient assez Fexcès de son dépit et de sa colère. Louis, toujours calme ^ parut ne pas remarquer son trouble extrême , et il le congédia. Le lendemain malin^ lorsqu'il vint chez le roi pour le même travail , ce prince lui dit : Suivez-moi chez madame de Maintenon, c'est là désormais que je veux travailler avec mes ministres( 1 j. Louvois obéit en frémissant de rage. Madame de Maintenon alloiî assister à toutes

(1) Historique,

les (lellbeialîons secrètes ^ on ne poun oît plus parler au roi qu'en sa présence^ on lui connoissoit urie me'moire prodigieuse^ elle seroit là pour relever les conlradiclions, les inconséquences , pour opposer Topinion de la veille à celle du jour ^ enfm, il ne seroit plus possible de hasarder un mot e'tranger aux affaires... Comment supporter un tel changement ^ une innovation si choquante ! Madame de Maintenons qui ne s'attendoit pas à cette nouvelle marque d'aune confiance sans bornes, fut aussi surprise que trouble'e. Elle s'assit à dix pas de la table sur laquelle travailloit le roi 5 elle prit sa quenouille et se mit à filer (1). Peut-être en ce moment se rappela-t--elle ce temps de sa première jeunesse, où, gardant les troupeaux de sa tante, elle sollicitoit comme une insigne faveur la permission de filer à côté d'une vieille servante de basse-cour !... Et maintenant, initiée dans tous les secrets de FEtat, elle recevoit chez elle son maître, son souverain , le plus grand roi du monde! et il daignoit la consulter L.^Plus d'une fois

(i) Historique»

il se retourna vers elle, et lui dit en souriant : Hé bien, madame, que pense làdessus votre solidité (i)?

Une petite discussion s'étant élevée entre lui et son ministre 5 il voulut prendre madame deMaintenon pour arbitre: Consultons , dit-il , la raison même (2). Quelle soufFrance pour Louvois , obligé de déférer à Popinion d'une femme! et il falloit dévorer sa colère! Il se dédommageoit de cette contrainte à son audience, en y montrant toute Tarrogance de la plus mauvaise humeur. Ceux qui venoient solliciter des grâces s'étonnoient de s^ hauteur et de sa brusquerie^ ils ne savoient pas que c'étoit une vengeance, sorte de représaille que les ministres humiliés par leurs maîtres se sont souvent permise avant et depuis Louvois. Il est étrange de vouloir ajouter au malheur d^être mécontent de son souverain^ celui de se faire hair de tout le monde.

Le travail des ministres chez madame de Maintenon parut avec raison la chose du

(i) Historique. (2) Historique.

monde la plus surprenanle. Cette faveur ex- Iraordiiiaire fut exuêmement critiquée, et et surtout par les femuies et par les amis des ministres. A voir le déchaînement des femmes, lorsque Tune d'elle obtient quelque distinction e'clatante, on croiroit qu'elles ont un puissant intérêt à conserver et à propager Topinion de Tincapacité de leur sexe. Que Fenvie est aveugle ! qu'elle raisonne mal!....

Le roi répondit aux clameurs d^une manière aussi étrange qu'inattendue^ il fit entrer deux fois de suite madame de Maintenon au conseil (i). On fut atterré, on se tut. 11 est des cas où, à force de braver l'opinion publique, on la soumet : elle s'enhardit souvent par les ménagemens. Les princes feront toujours bien de la consulter d'avance , c'est-à dire de la pressentir ^ mais ceux qu'elle fait rétrograder conservent rarement une grande considération personnelle.

Madame de Maintenon ne voulut plus ' retourner au conseil. Avec sa franchise or-

(i) Hi;§torique, Foje^ Mémoires de la Baumeller

DE MAINTKÎVON. 85

dinaire^ elle dit là-dessus à la marquise de Montchevreuil : « On m'a demandé le se- » cret ^ mais on a examiné des objets si peu » impoilans^ les avis de ceux qui les ont s> discutés mWt paru si faux et si ridiy^ cules, que ce secret est bien plus utile ^ aux ministres qu''aux affaires (i) ».

Cependant toutes ces singularités inouïes affermissoient Fespérance secrète de madame de Maintenons il lui sembloit qu'en relevant si haut, le roi devoit avoir un grand dessein. Elle se Irompoit : il étoit dans le caractère généreux de Louis de soutenir hautement contre Topinion, ou ceux qu'il emplojoit, ou ceux qu'il aimoit. Jamais il ne sacrifia un ministre au ressentiment public. Louvois fut universellement hai^ Louis même avoit une sorte d'aversion pour lui, et néanmoins Louvois ne fut jamais chancelant dans sa place : il la garda jusqu'à sa mort. Ce furent jadis les mépris dont madame Henriette d'Angleterre accabla mademoiselle de la Vallière , qui décidèrent Louis à la faire duchesse, et à montrer avec

(0 Historique.

tant de hauteur toute sa passion pour elle. Dix ans après, madame de Montespan aj^antëtë insultée en publiable roi lui donna des gardes et Tenloura de toute la pompe de la royauté. C'étoit sans doute en profaner la dignité^ mais Louis ne supporta jamais qu'on osât outrager les objets de son. afFection • la censure même , dans ce cas , le disposoit naturellement à les combler de nouvelles grâces. Les ennemis et les envieux de madame de Maintenon contribuèrent beaucoup à son élévation 5 et.^ dans la suite, Louis, par des honneurs éclatans , consola le maréchal de Yilleroj, et de ses malheureuses campagnes, et des cris du public. Madame de Maintenon eut bientôt Foccasion de connoître combien elle s'^abusoit sur Fintention qu'elle attribuoit au roi : la duchesse de Richelieu mourut , et la place de dame d'honneur de madame la dauphine se trouva vacante : c'étoit, depuis la mort de la reine, la première place de la cour. Le roi , sur le champ , fut trouver madame la dauphine et lui demanda son choix. La princesse nomma madame de Maintenon ,

et Louis se chargea de lui annoncer ce nouvel honneur. Madame de Maintenon n'éprouva au fond de Fâmc qu'une surprise de'sagréable : si Louis avoit eu^ même confusément 5 ridée qu'elle lui supposoit , toute place à la cour lui eût paru au-dessous d'elle... Il n'y pensoit donc pas... Il devenoit probable qu'il n'y penseroit jamais....

Madame de Maintenon refusa la place avec un profond respect^ mais avec la décision la plus ferme et la plus inébranlable: « Quant à l'honneur, ajouta-t-elle, que » cette place me feroit, ne l'ai-je pas tout » entier dans l'offre que daigne me faire » votre majesté ( i) »?

Le roi rendit compte de ce refus à madame la dauphine ^ cette princesse courut chez madame de Maintenon, et la conjura d'accepter. Le roi vint se joindre à elle^ mais rien ne put vaincre la résistance de madame de Maintenon : « Puisque vous ne » voulez pas, dit le roi^ jouir de mes grâ- » ces, il faut du moins, madame, que vous

(i) Historique,

» jouissiez de vos refus (0* ^ ^^ effet, le roi à son coucher, donna les plus grands éloges à la modération de madame de Maintenon, en contant tout ce qui s^étoit passé. Cette action fit un véritable honneur à madarae de Maintenon , et elle méritoit beaucoup moins d'être louée qu'une infinité d'autres qu'on avoit censurées, en les interprétant mal^ mais, à la cour, on sait toujours gré du refus positif et soutenu d'une grande place ^ cette action relève tant d'espérances, qu'elle ne peut manquer d'être généralement approuvée.

De toute la dépouille de madame la duchesse de Richelieu , madame de Maintenon ne demanda qu'une place sans appointemens, celle de supérieure des dames de la charité. Cette femme, quicraignoit tant l'ennui, les visites et les sollicitations des courtisans, ne se trouva point importunée par les indigens , qui venoient deux fois la semaine, le matin, assiéger son antichambre , pour lui présenter des placets ou lui demander des secours. Madame de Mon-

(i) Mémoires de Dangeau,

DE MAINTEN O N. 8q

tespan^ allant la voir un de ses jours d'audience^ et trouvant chez elle tous ces pauvres qui attendoient leur tour pour entrer: On ne peut mieux ^ dit-elle^ parer un antichambre pour une oraison funèbre {\).

Quelquefois madame de Maintenon sortoit de son cabinet , et se rendant dans la pièce où les infortunés Fattendoient^ elle leur parloit à tous et les ecoutoit à leur tour. Un jour qu'elle leur donnoit audience de cette manière , et qu'il y avoit parmi la multitude d'indigens, plusieurs courtisans et un grand nombre d'ecclésiastiques, de religieux, d'évêques, avec lesquels elle étoit en relation pour ses oeuvres de charité, un vieux prêtre, perçant la foule, s^approcha d'elle, et lui dit tout haut : « Il y a trente- » six ans, madame, que je ne vous ai vue. » Vous souvient-il qu'à votre retour des » îles, vous vous rendiez tous les jeudis à ^ la porte des Jésuites de la Rochelle , où » les jeunes pères distribuoient àes alî- » mens aux pauvres? Employé à mon tour » à cette distribution, je vous distinguai

» dans la foule des mendians • je fus frappé » de la noblesse de voire physionomie , » j'observai voire embarras , j'en eus pilié^ » et j''envoyai les alimens chez vous (i), » Pendant cet étrange discours ^ tous les yeux fixés sur madame de Maintenon^ ne purent remarquer en elle le moindre signe d'émotion^ ni la moindre nuance d'embarras. On ne joue pas un premier mouvement^ et le sien fut sublime. Elle ne rougit point^ elle écouta avec Tair attentif et calme ^ et quand recclésiastique eut cessé de parler : Quoi ! c'est vous^ monsieur^ lui dit-elle, qui m'épargnâtes la honte de demander? Je me rappelle parfaitement tout ce que vous venez de me dire 5 ce trait n'auroit jamais dû sortir de ma mémoire , je suis charmée qu'il me soit retracé par l'un de mes premiers blenfaileurs (2). Cette réponse et le ton d'attendrissement dont elle fut faite, confondirent tous les observateurs. Tant de grandeur d'ame élevoit madame de Maînlenon au-dessus de sa fortune! elle subju-

(i) Historique, (2) Historique,

nE MAINTENON, Ql

gua Tadmiralion de tous ceux qui furent le'moins de celte scène singulière.

Elle emmena Fecclésiastique dans son cabinet, comme pour lui épargner à son tour rhumiliation d'exposer tout haut ses besoins. Là, le vieillard lui dit qu'ayant quille' les Jésuites, il e'ioit actuellement maître d'^e'cole dans un village^ qu'il bornoit son ambition à une cure. Madame de Maintenon le remercia de sa confiance 5 elle lui dit qu'elle ne se mêloit point de la nomination des be'néfices ^ qu'elle ignoroit s^il ëloit propre à être curé^ mais qu'elle savoit bien qu'il étoit charitable 5 qu'elle le prioil d'accepter une bourse de cent pisloles , qu'elle rempliroit tous les ans de la même somme (1). Le roi entrant chez elle dans ce moment, elle lui dit : « Voilà mon » père nourricier 5 et vous ne serez plus » surpris, sire, que je vous importune » quelquefois pour les orphelins (2). » Alors elle conta au roi toute cette aventure , avec la simplicité la plus touchante»

(i) Historique.

(2) Ses propres paroles»

Combien Louis, en écoutant ce noble recît, sefélicitoitinlérieurement d'avoir si dignement re'pare envers cette femme intéressante les torls de la fortune ! Cet heureux emploi de sa puissance en ëtoit aussi pour lui, dans ce moment, le plus beau privile'ge : il avoit jusqu'alors connu toute sa propre grandeur, mais il lui sembloit qu'il en senloît pour la première fois et le charme et le prix! Lorsqu'il fut seul avec madame de Maintenon : Que votre ame est au-dessus du vulgaire! lui dit-il^ vous m^e'tonnez toujours, et je me le reproche, j'en rougis 5 ne devrois je pas vous connoître et vous admirer sans surprise?... vous méritiez un trône!... Ces paroles firent tressaillir madame de Maintenon... Ah ! s'écria-t-elle , je bënis chaque jour les infortunes et les humiliations de ma jeunesse! quels clédommagemens le ciel me préparoit ! J'e'tois destinée à ne tenir la gloire que de votre seule main- à ne trouver le bonheur que dans vos sentimens... Vous deviez être pour moi Tunique dispensateur de tout ce qui peut attacher à la vie , et de tout ce qui peut l'en-

DE MAINTE NON. g3

noblîr!... Tout ce que les hommes estiment et reclierclient avec ardeur a double de valeur à mes yeux ^ je ne possède rien qui ne vienne de vous !... Non, non, dit Louis avec émotion, îe sort fut injuste envers vous..,. Vous deviez naître dans le rang le plus élevé... Et je ne serois pas votre ouvrage ! reprit madame de Maintenon, A ces mots , les yeux de Louis se remplirent de larmes • il y eut un moment de silence. Madame de Maintenon respiroit à peine... Elle crut voir dans le cœur attendri de Louis , l'agitation causée par une pensée qui se rapprochoit de la sienne 5 mais il tomba dans une profonde rêverie. Elle espéra que cette pensée soudaine^ mûrie par la méditation , se développeroit les jours suivans ^ elle fut trompée dans son attente. Louis, non-seulement ne s'expliqua point, mais il parut avoir entièrement écarté de son imagination ridée passagère qui Tavoit si vivement ému. Il falloit la lui rappeler 5 comment faire? quel moyen employer? Après beaucoup de réflexions, madame de Maintenon lui écri^ vit la lettre suivante :

« Mon cœur, agile , combattu , a besoin

» de sVfpancher clans le vôtre ^ et néan-

» moins, par un destin bizarre, il ne

» pourra s'ouvrir qu'à demi! Comment

» saurois-je exprimer bien tant de senti-

» mens vagues, tant d'ide'es fugitives ?•.. Je

» ne me connois plus moi-même! Mais,

^ sire, cette ame, uniquement occupée de

» vos bienfaits et de sa tendresse pour vous,

» pourroit-elle se de'guiser en vous par-

» lant ? Si je ne me dévoile pas entière-

» ment , c'est que je n'ai plus la force de me

» rendre compte de tout ce que j'éprouve.

» Tant que la reine a vécu , je me suis lî-

» vrée sans inquiétude à un sentiment que

» les bontés de la reine pour moi et votre

» union avec elle rendoient respectable à

» tous les jeux^ maintenant tout est changé !

» on nous observe, on s'étonne^ on mur-

» mure,.. Je descends dans ma conscience,

» je n'y trouve toujours que l'attachement

» le plus pur, et cependant je me le repro-

» che... Cette conscience sévère me dit

» qu'une affection sans bornes ne sauroît

p être parfaitement innocente , et qu'elle

DE MAIN TE NON. g5

» n'est jamais sans danger. Eh! qui peut s> ignorer comme je vous aime? mes 3^eux^ » mes actions ^ mon langage, mon silence » même , tout Texprime. On sait que je » hais la gêne, le faste, le tumulte du grand s> monde , Tembarras des affaires , Tintrigue » et la repre'sentation ; on sait que je vous » sacrifie tous mes goûts pour vous consa- ^> crer mon existence. Que dis-je? Ah! de- » puis long-temps je ne vous fais plus de î> sacrifices! N'avez-vous pas changé mon » caractère? puis-je conserver des pen- » chans qui m^ëloigneroient de vous ! m^est- » il possible d'avoir une autre volonté que » la vôtre? Vous avez mieux fait que m'en- » chaîner, .vous m'avez transformée, je ne » sens jamais votre empire^ pour ne pas s> vous obéir, il faudroit me révolter con- » tre moi-même,.. Voilà le sentiment qu'on » me connoît^ je nai pu songer à le ca- » cher : il fait ma gloire 5 il est devenu ma » vie... Il n'est pas étonnant qu'un tel dé- » vouement , quoiqu'il soit fondé sur l'ad- » miration et sur la reconnoissance , ne 2> paroisse aux gens du monde qu'une pas-

g6 M A I) A IM E

» sion violente. Je fre'mis en pensant que » la régularité même de ma conduite n'est » peut-être à tous les yeux qu'un horrible « scandale^ et qu'elle me fait soupçonner » d'une exécrable hypocrisie! Je ne vous » dirai point qu'il faut nous séparer 5 cette » idée terrible n'a rien d'effrayant pour ^ moi ^ tant elle me paroît chimérique. » Moi^ vous quitter ! moi, vivre sans vous » voir^ sans vous entendre! cela est impos- » siblej voilà tout ce que cette pensée peut » inspirer. Mais il faut retrancher ces tête » à tête, ces entretiens particuliers, trop » tendres peut-être, qui sont devenus le » sujet d'une juste censure. J'aurai toujours » le bonheur de vous voir le matin , quand » vous travaillez avec vos ministres 5 mais » le soir, souffrez, sire, que je rassemble » chez moi, quand vous y venez, quelques - » unes des personnes qui vous sont agréa- » blés : voilà ce qu'il faut accorder à la » malignité, à la raison, à la décence. Je » regretterai sans doute ces entretiens si » remplis de confiance et de charmes 5 mais •» ce sacrifice est nécessaircM. Eh! ne serai*

» je pas toujours heureuse tant que je pour- » rai vivre auprès de vous avec Tespoir de » vous voir chaque jour » ?

Il y avoit sans doute de Tari dans cet écrit, mais il ne contenoit rien de contraire à la vérité'. Quand une personne spirituelle remplie de droiture, se décide enfin à employer un peu de finesse et de ruse, ses artifices sont plus ingénieux et plus adroits que ceux des inlrigans, parce qu'ils sont plus délicats et qu ils ont toujours un côté vrai. Une telle personne ne peut tromper une autre que comme on se trompe soimême, par une logique de sentiment, par des illusions dont la source est dans le cœur, et non par des faussetés positives.

Cette lettre de madame de Maintenon affligea profondément le roi. Il avoit perdu Fespérance de séduire madame de Maintenon , et la certitude d'hêtre uniquement aimé, ne la ranima pas. Il connoissoit enfin cette ame pure et sensible , fortifiée par la religion et incapable de démentir, par une foiblesse, sa fierté, ses principes et sa vie entière. Louis gémissoit de Tintcrvalle qui le 2. 5

separoit d'elle 3 mais il n'imaginoit pas encore que Tamoiir pût le franchir. II tâcha même de se persuader qu'il pourroit aussi se contenter du bonheur de vivre avec elle dans une société intime ^ il voulut du moins ressayer. Il se soumit à ce qu'elle exîgeoit , il promit de ne plus la voir seule que pour la consulter, et lorsqu'il auroit quelque chose de particulier à lui dire (1).

Madame de Maintenon vouloit que le roi , par cette épreuve , apprît à connoître son propre coeur. Si, en effet, il pouvoit se passer d'une liaison plus intime, elle sau* roit régler alors ses sentimens sur les siens* si cette contrainte le rendoit malheureux , madame de Maintenon pensoit qu'il trouveroit enfin le moyen d'accorder ensemble les bienséances, l'amour et la vertu. Avec ces idées et cette espérance, une autre n'auroit pas fait de grands efforts pour rendre agréables les soirées qu'on ne devoit plus passer tête à tête 5 mais cet artifice étoit

(i) En effet, madame de Maintenon, à cette époque, ne voulut plus voir seule le roî; et il se soumit à cette volonté.

DEMAINTENON. 99

indigne de madame de Mainlenon ^ elle ne songea au contraire, qu'à former chez elle, pour Tamusement du roi, la socie'té la plus brillante et la plus aimable. Il semble quUl fût dans sa destine'e de rassembler toujours autour d'elle , à toutes les e'poques de sa vie, tout ce qu'il y avoit en France de gens véritablement distingués par l'esprit, les grâces et les talens. Le roi irouvoit tous les soirs chez elle deux femmes d'un esprit supérieur^ la princesse d'Harcourt et la maréchale de Schomberg^ la duchesse de Ventadour, qui se fît pardonner dans sa jeunesse de grands égaremens , par la réunion, si rare dans ce cas, de la franchise et de la décence, et qui, dans Tâge mûr, recouvra de la considération à force de bonhomie , en montrant une juste indulgence pour les erreurs qu'elle avoit abjurées, et qu'elle réparoit par le retour le plus sincère à la vertu ^ la belle princesse de Soubise^ la comtesse de Grammont, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, joignant aux mœurs les plus pures, l'esprit, la douceur

de son frère (i)^ et toute la gaîle piquanle de son mari • mademoiselle de Levestein , la plus belle personne de la cour , devenue relève che'rie de madame de Mainlenon , et qui honora également les soins qu'elle en reçut, par son mérite, son caractère et sa conduite ange'lique (2)5 mademoiselle de Murçay, nièce de madame de Maintenon (3), âgée alors de quinze ans, si séduisante par ses grâces et sa figure , et à laquelle sa tante ne reproclioit que d'être trop aimable et trop formée pour le monde, dans Fâge de la réserve et de la timidité ^ le grand Condé-, le duc du Maine, sorti de Penfance, et digne élève de madame de Maintenon , montrant tout Tesprit et toute la raison de Fâge mûr^ le jeune duc de Chartres (4),, brillant de grâces, de talens et de vivacité, mais annonçant déjà des passions impétueuses et la plus inquiétante légèreté 5 le

(i) HamîUon.

(2) Madame de Maîntenon la maria depuis au marquis de Dangeau,

(3) Depuis, madame de Caylus.

(4) Depuis duc d'Orléans et régent.

DE MAINT EN ON. 10 l

sévère Monlausier, dont la vertu fut si parfaite et le mérite si eminent, qu'on le dispensa de la qualité que nous désirons le plus dans les autres^ Tindulgence^ le duc de Beauvilliers^ qui cachoit la même austérité sous les dehors les plus doux et les plus lians^ Bossuet^ Bourdaloue^ Fabbé de Fénélon^ que Louis trouvoit un peu systématique^ et dont les idées lui paroissoient romanesques ^ quoiqu'il rendît justice à son esprit^ et qu'il aimât sa grâce et sa douceur^ le duc de Nevers^ courtisan souple et délié^ et poète satirique 5 le maréchal de Boufflers^ oubliant toujours sa gloire militaire pour ne montrer dans la conversation qu'une simplicité pleine de charme ; le duc de Villeroy, modèle de politesse et d'amé^ nité^ enfin ^ Racine et Boileau^ admis dans cette société à la prière de madame de Maintenon^ tous deux attirés par elle et goûtés par le roi, tous deux aussi aimables dans ce cercle brillant, qu'ils étoient admirables et sublimes dans leurs écrits (i). Madame de Maintenon étoit l'ame de ces as-

(i) Historique.

semblées^ composées de personnes d'un goût si délicat. Fënëlon disoit, en parlant d'elle ^ que c'étoit la sagesse s' exprimant par la bouche des Grâces (i). L'austère Bourdaloue la peignoit sous de plus nobles traits encore : Un rien lui suffit^ disoit-il , pour élever son ame aux plus hautes pensées (2). Dans ce même temps ^ le caustique Boileau loua dignement aussi madame de Maintenon dans sa Satire des femmes ^ il disoit qu'il en conuoissoit une ^

Humble dans ses grandeurs, sage dans la fortune, Qui gémit comme Esiher de sa gloire importune.

C'est elle encore qu'il avoit en vue, en parlant de celle qui ne veut pas

Qu'à réglise jamais, devant le Dieu jaloux, Un fastueux carreau soit vu sous ses genoux (3).

Un jour, chez elle, en pre'sence du roi , Boileau déclamant contre la poésie burlesque : Heureusement, ajouta-t-il, ce goût est passé, et l'on ne lit plus Scaron , même

(i) Historique. (2) Historique.

(3) Racine, depuis, Ta louée d'une manière plus touchante, en faisant d'elle le portrait le plus ressemblant.

DEMAINTENON. 103

en province. Racine se hâta de détourner la conversation 5 et quand il se trouva seul avec Boileau : Perdez-vous la tête? lui ditil 5 hier c'^ëtoit Don Japhet^ aujourd'hui le J^irgile travesti ^ et toujours Scarori! ignorez-vous donc rinte'rêt qu'elle y prend?

Hëlas ! non 5 répondit Boileau ^ mais ^ en la voyant et en l'écoutant , c'est la première chose que j'oublie (i). En efFet , tout étoit en elle et si noble et de si bon goût , que rien ne pouvoit rappeler sa première situation. Jamais femme ne mérita mieux la reconnoissance et les hommages des gens de lettres. On lui doit les plus belles fables de La Fontaine et les poésies sacrées de Rousseau, qu'elle fit faire pour l'éducation du duc du Maine et pour celle du duc de Bourgogne. Elle obtint du roi une pension pour madame Dacier. Elle étabht Racine et Boileau dans l'intimité de Louis 5 et ne protégeant que les talens, voulant ignorer les inimitiés qu'ils produisent , tanch's qu'elle accueilloit Racine d'une manière si écla-

tante ^ elle faisoit donner par le roi à son ennemie, madame Deshoullières, une pension et des gratifications (i). Son admiration et son amitié pour Boileau ne Tempechèrent pas d^appre'cier les talens de Quinault. Ce poète ne composa jamais un ope'ra sans apporter au roi plusieurs plans de poèmes , et le choix du monarque fixoit toujours le sien. Un soir, chez madame de Maintenon , il pre'senta deux sujets d''opéra : Armidey et Macarie ^ fille d'Hercule. Arinide fut préférée par madame de Maintenon, et, peu de temps après, on vit paroître le plus beau poème de Quinault (2). jXous devons cet ouvrage, ainsi que tant d'autres chefs-d''œuvres en tout genre , au goût exquis de madame de Maintenon :

Duché et plusieurs autres poètes, encouragés et récompensés par elle , travaillèrent pour Saint-Cyr, et donnèrent, sous ses auspices, Jephté y Ahsalon ^ Débora^ etc. Les premières lectures à'Esther et à'Athalie furent faites dans son cabinet. On

(i) Historique. (2) Historique.

sait qu'elle sentit seule alors toute la grandeur, toute la beauté diAthaUe^ et que, malgré la longue injustice du public à cet égard;, elle persista toujours à trouver cette pièce sublime. C'est un titre de gloire littéraire qui vaut mieux que tous ceux que les femmes auteurs ont pu acquérir avant et depuis elle.

Lorsqu'un si grand nombre de bons juges admiroient tant madame de Maintenon , que devoit penser le roi , qui la conuoissoit mieux encore , et qui n'aimoit qu'elle.

Cependant on apprit à la cour, avec étonnement , que le roi ne voyoit plus madame de Maintenon en particulier ^ on forma làdessus mille conjectures différentes. Madame la dauphine, qui, au fond de Famé, envioit toujours la faveur de madame de Mainlenon, se persuada que toute liaison intime du cœur étoit rompue , et que madame de Mainlenon ne songeoit plus qu'à faire une retraite honorable. Ce qui confirma dans cette idée, fut le soin avec lequel madame de Maintenon se faisoit arranger

1 o6 MADAME

un appartement dans les bâtimens de Saint- Cjr, qui venoient d'êlre achevés. Cet appartement etoit meublé avec une simplicité religieuse 5 on n y voyoit ni glaces ni dorures ^ une tenture de serge bleu-foncé, des sièges de même étoffe , en formoient tout rameublement, qui ne fut jamais renouvelé, et que le respect du à la fondatrice a conservé jusqu'à nos jours (i). Madame de Maintenou s'occupoit depuis long-temps du plan d'éducation, ébauché avec succès à Noisy, et qui, perfectionné par Texpérience, devoit être suivi à Saint-Cyr* Ce plan d'éducation publique, le plus beau, le plus parfait qu'on ait jamais imaginé, fut soumis au roi, qui en discuta tous les articles avec madame de Maintenon. On décida qu'à l'avenir on ne recevroit à Saint- Cyr que des filles de pauvres gentils-hommes. Un sentiment de justice dicta ce règlement : les provinces étoient remplies de familles nobles qui s'étoient ruinées au service du roi^ car l'état militaire alors ne promettoit que la gloire , et c'étoit assez dans ce

(i) Historique.

temps. Un genlilhomme vendoît son héritage pour se mettre en campagne : c'étoit une action simple et commune 5 elle honoroit le corps de la noblesse 5 elle donnoît le droit de s'^enorgueillir de sa naissance ^ on appeloit cela soutenir son nom : nobles sentimens, qui se de'ployèrent avec e'clat dans les guerres du temps de Henri IV et sous les deux règnes suivans^ et dont ensuite TafFolblissement dut présager la ruine de TEtat et des moeurs^ et la chute du trône... II étoit donc bien juste de donner la préférence aux enfans de ceux qui avoient servi la patrie avec tant de zèle et de générosité.

Ce fut un beau jour pour madame de Maintenon que celui où Fécole de Noîsy fut transférée à Saint-Cjr. Suivie de ces deux cent cinquante jeunes personnes, dont elle assuroit Texistence, et qui dévoient être à jamais remplacées successivement par un nombre égaU elle dut se dire en entrant dans ces vastes bâtimens : Mon nom ne périra point; je laisserai sur la terre une trace honorable...

Le roi^ qui voulut être présent à cette

cérémonie, e'toit avec elle. On se rendit d'abord à re'glise. Quelle l'ut rëmolion de madame de Maintenon , en se trouvant dans cet édifice nouvellement consacré par ses soins, et dans lequel elle avoit déjà marqué sa sépulture 5 en s^ voyant à côté de son roi, de son bienfaiteur, de Tobjet de sa plus vive affection, et en même-temps environnée de toutes ses jeunes filles adoptives,de toutes ces religieuses instituées par elle; en entendant les voix innocentes de ses élèves chanter en chœur les louanges de Dieu, et bénir le ciel qui leur donnoit un asile et qui leur assuroit le sort le plus paisible et le plus heureux!...

Un homme apostolique, un saint (Févêque de Chartres)., monta dans la chaire de vérité, et dit des paroles pleines d''onction et de piété ^ qu il adressoit alternativement au roi et à madame de Maintenon ^ il sembloit qu'il consacrât par la religion le lien d'amour et de charité qui réunissoit ces deux personnes dans ce temple. A plusieurs expressions de son discours , on auroit cru qu'il exhortoit deux nouveaux

D E M A I N T E N O N. lOQ

époux... Louis Pëcoutoit avec trouble ^ madame de Mainlenon recueilloit ses paroles comme d'heureuses prophéties... En sortant de réghse , Louis offrit son bras à madame de Maintenon 5 il la vit tressaillir 5 son émotion devint extrême 5 il serra la main tremblante qu*'elle lui donnoit^ dans ce moment^ leurs yeux humides se rencontrèrent^ un doux pressentiment confondit ensemble leurs cœurs et leurs pensées...

On se rendit dans la salle de communauté^ et là ^ madame de Maintenon , présentant au roi un livre blanc dans lequel elle se proposoit d'écrire une espèce de journal ^ elle le supplia de tracer quelques lignes sur le premier feuillet ^ le roi y mit ces paroles remarquables : Choisir de bons sujets et maintenir la règle ^ est toute la science de tout bon goui^ernement(i).

Le lendemain, Tévêque de Chartres déclara , par un décret , que l'intention du roi et la sienne étoient que madame de Maintenon fût supérieure de cette commu-

(i) Historique.

nautë^ tant pour le spirituel que pour le temporel. Les clames de Saiut-Cyr lui présentèrent une croix d'or semée de fleurs de lis émaillées , et sur le revers de laquelle ces deux vers de Racine étoient gravés :

Elle est notre guide fidèle, Notre félicité yieiit d'elle.

Allusion ingénieuse à la croix et à celle qui devoit la porter (i). Le roi lui donna un brevet par lequel il lui attribuoit tous les droits ^ honneur et prérogative de fondateur. Elle fut nommée malgré elle dans les lettres-patentes. Elle obtint qu'elle ne le seroit point dans la médaille^ mais le roi eut rintenlion de Vy désigner-, et ce fut d'une manière aussi délicate que glorieuse pour elle : il fit représenter sur cette médaille la Piété personnifiée 5 il voulut que cette figure eût une taille majestueuse^ et qu^elle fut entièrement voilée (2). C'étoit à la fois le portrait mj^stérieux et femblême des vertus et de la modestie de la fondatrice.

(i) Historique. (2) Historique.

DEMAINTEi^ON. 111

Tant d'honneurs, si flatlems et si nonveaux, paroissoient quelquefois à madame de Maintenon le présage certain de la plus haute ële'vation, et, dans d'autres rnomens, elle ne les envisageoit plus que comme le prix et les dernières re'compenses d'un long dévouement. Elle n'ignoroit pas que telle éloit Popinion de tous ses ennemis 5 cette idée s'^ofFroit souvent à son esprit, et plus elle y réfléchissoit, plus elle y trouvoit de vraisemblance. Elle avoit demandé au roi la permission de passer sept ou huit jours à Saint-Cyr, afin d'établir elle-même Tordre invariable qui devoit régler celte maison. Ces huit jours furent utilement employés^ néanmoins^ madame de Maintenon sentoit au fond de son ame une tristesse et une distraction invincible. Elle ne pouvoit s'empêcher de trouver que le roi lui avoit accordé bien facilement la permission de passer huit jours, séparée de lui... Elle se flattoit du-moins que, dans cet espace de temps, il reviendroitàSaint-Cyr deux ou troisfojs^ elle étoit toujours dans Tattente^ le bruit d'une voiture , celui d'un cheval ,

lui causoît ia plus vive émotion. Chaque soir elle se couchoit Irislement ^ le lendemain elle se levoit avec espe'rance^ durant la journe'e, elle s'agiloit progressivement^ on remarquoît dans son humeur une alte'ration qui s'augmenloit jusqu'à Tinstant où Ton fermoit les portes du couvent. Alors elle tomboit dans un abattement inexprimable :... elle savoit que Louis ne s'occupoit que de fêtes et de plaisirs....

Le roi ne revint point; on n'ëpargnoit rien à Versailles pour lui faire oublier madame de Maintenon^ Madame la dauphine, naturellement sauvage et se'rieuse, sortoit de son caractère pour lui plaire et pour Famuser : elle chargea le prince Camille de Lorraine et le duc de Saint- Aignan d'arranger à la hâte un carrousel. Le sujet ^ tiré de V Histoire de Grenade ^ fut les combats des Abencerrages et des Ze'gris(i) Louis avoit un goût particulier pour ces fêtes chevaleresques ; cette magnificence, ce me'Iange de pompe guerrière et de galanterie, plaisoient

(i) Historique.

DE MAINTENON. 1 l3

à son imagination. Il aimoit ces combats soutenus pour Tamour, et dont les lois généreuses prescrivoient à Taudace tant de loyauté, et donnoient au courage tant d'éclat et de grandeur 5 ces nobles amusemens luirappeloient les beaux jours de sa jeunesse et les objets qu'il avoit aimés^ son cœur, enfin, fixé pour jamais, sVgaroit encore quelquefois dans le passé, en se livrant au charme de ces brillans souvenirs. Cependant, il ne regrettoit point des illusions remplacées par un sentiment profond qui remplissoit sa grande atne toute entière 5 souvent même il aimoit à comparer la frivolité de ses anciennes liaisons à la solidité de son attachement pour madame de Maintenon. Ce n'étoit point, se disoît-il^ par de la magnificence, par des fêtes , et par les folies d^une passion criminelle, qu'on auroitpu la séduire 5 il falloit attendrir ce cœur si noble et si pur, que de grandes vertus et de bonnes actions pou voient seules toucher. J'ai gagné toute sa tendresse, non par les bienfaits et les grâces dont elle a été l'objet, mais par ce que j'ai fait pour mon

1 l4 MADAME

peuple et pour les infortunés. Depuis que je la connois^ je n'ai jamais supprimé ou diminué un impôt , ou fait un établissement utile, sans trouver ensuite un charme nouveau à la revoir : que son regard alors est doux à rencontrer!... Au-lieu de soins, elle ne demande, elle ne désire de moi que de l'assiduité au travail 5 elle ne croit jamais que je la néglige quand je remplis tous mes devoirs. Son approbation est pour moi la gloire elle-même , caA* elle m'en répond. Uéclat le plus éblouissant ne lui fera jamais admirer ce qui est faux ou dangereux.

A ces pensées si douces succédoient des réflexions remplies d'amertume. Louis, vaincu parla tendresse et par Tadmiration, avoît enfin accoutumé sa fierté à l'idée d'^unir son sort, par un lien sacré, à celui de madame de Maintenons mais il trouvoit à ce projet si cher un obstacle qui lui paroissoit invincible, et qui n'existoit que dans son imagination. De là cette crainte de s'expliquer, et ces irrésolutions qui faisoient, depuis quelques mois, le tourment de sa vie.

Madame deMaintenon ne revint à Ver-

DEMAIN TENON. Il5

saille que la veille du jour fixé pour le carrousel qui formoit le sujet de toutes les conversations* le roi même, entouré de tous ceux qui dévoient briller dans cette fête, ne pouvoit parler d'autre chose. Madame de Maintenon , déjà inquiète et mécontente, fut profondément blessée en voyant Louis si peu occupé d'elle après une absence de huit jours. Elle ne montra point d'humeur 5 mais le soir même , elle demanda au roi la permission d'aller passer quelques jours à Maintenon. Quoi! dit Louis, vous ne verrez pas le carrousel P Pour toute réponse, elle sourit j mais il y avoit dans ce sourire quelque chose d'ironique et d'amer... Louis réfléchit un moment et reprenant la parole: Hé bi en , j'y consens, dit-il ^ et sur-le-champ, se retournant vers les ducs de Gêvres et de Saint-Aignant, il parla du carrousel. Ce consentement d'une nouvelle séparation, accordé si légèrement, causa à madame de Maintenon un véritable saisissement. Elle resta interdite et silencieuse*, il lui fut impossible de retrouver la moindre hberté d^esprit dans tout le reste de la soirée ^ elle

Il6 MADAME

passa la nuit le plus douloureusement agite'e^ elle vouloit se de'guiser à elle-même son dépit et sa douleur : Hébien^se disoit elle^je vais reprendre ma liberté : îl me la rend toute entière 5 n'est-ce pas ce que j'ai désiré passionnément? Combien de fois j^ai gémi de mon esclavage !.••. bélas ! j'ai cessé de le sentir depuis que je ne dépends plus que de lui!... Enfin Saint-Cyr est fondé! ilm'aduraoins assuré la pins noble retraite 1.... Ah! si je pouvois y perdre le dangereux souvenir de tant de bonheur et de gloire!

Pourquoi Saint-Cyr est-il placé si près de lui!... sans doute il y viendra quelquefois 5 mais le voir froidement et de loin en loin !.. . comment s'accoutumer à ce cruel changement!.... Mes enfans et mes pauvres me consoleront de tout.... De tout !.... oh ! non ^ jamais !.•..

Tandis quelle se livroit à ces tristes réflexions^ des larmes amères inondoient son visage. Tout-à-coup une idée nouvelle vint jeter le plus affreux désordre dans son esprit. Grand Dieu! s'écria-t elle , àuroit-il découvert Taudacieuse espérance qui m'a

séduite un moment? Oui, je n'en doute pas, il aura péne'tré mon secret, je Tai trahi dans Téglise de Saint-Cvr. Oh! combien alors ses regards m'abusèrent! Il e'toit touche', je n'ai pu m'y me'prendre... mais, depuis, toutes ses re'flexions ont été contre moi 5 il n'aura vu que de Fambition dans ces vœux involontaires de ma tendresse j il me méconnoît ^ il m'accuse , dans sa pensée , d'une extravagante témérité^ il ne m'aime plus, il me méprise peut-être 5 je ne suis plus à ses yeux qu'une femme présomptueuse et ridicule!.... Ah! si telle est son opinion , quelle chute épouvantable ! tous les trônes de Tuni vers n'en releveroient pas... Et je ne pourrai jamais me justifier! toute explication sur ce point est impossible!.... D'ailleurs, que lui diroîs-je? Hélas! je ne nierois point ma folie. Comment lui prouverois-je que mon cœur seul fut coupable de cet étrange égarement? Non, non , s'il me soupçonnoit d'un orgueil insensé , je ne saurois plus lui peindre mes sentimens; abaissée en sa présence 5 je ne pourrois que succomber au silence, à ce supplice affreux!

Il8 MADAME

Ces pensées bouleversèrent tellement madame de Mainlenon ^ qii^il lui fut impossible de rester dans son lit 5 elle jeta une robe sur SCS épaules, et se leva , quoique le jour ne parût pas encore. Ne pouvant se soutenir sur ses jambes , elle tomba dans un fauteuil , et croisant ses bras sur sa poitrine : O mon Dieu! dit-elle, vous qui, seul, connoissez le fond des cœurs, peut-être éliez-vous irrité contre moi, tandis que ,me reposant sur le bien que j'ai fait avec si peu de mérite, je m''endormois dans une dangereuse sécurité!.... Je ne fus point enivrée de ma fortune, mais je suis subjuguée par un attachement passionné. Quelle foiblesse inexcusable à mon âge! Mon Dieu, si vous voulez que je Texpie, que votre main paternelle mVpargne en me punissant ! exilez-moi loin de lui 5 replongez-moi dans Fobscurité 5 maïs purifiez son ame généreuse, élevez-la jusqu'à vous ^ protégez toujours cet empire heureux régi par lui 5 prolongez son règne mémorable , et conservez-moi son estime !... En faisant cette prière, elle versoit un déluge de pleurs. Cet état violent étoit d'autant

plus terrible pour elle , que, nalurellement modérée et remplie de raison et de piété, elle n^avoit j amais comiu les tourmeDs causés par les passions.

Sur les huit heures du matin , un message de Louis calma ces mortelles inquiétudes. Le roi lui faisoit dire , par Bontems ( i ), qu il la prioit de ne partir qu^après son travail avec Louvois, et qu'il viendroit chez elle , comme de coutume, à dix heures.

Madame de Mainlenon reprit un peu de tranquillité^ cependant , ce ne fut qu'avec un trouble inexprimable qu'elle attendit et qu'elle vit arriver le roi , suivi de Louvois. Ce dernier, en commençant son travail, rendit compte au roi d'une affaire difficile et très-importante, qui venoit d'être terminée heureusement. Le ministre rappela au roi que Ton devoit ce succès à une décision qu'il avoit prise , contre Favis de son conseil quatorze ans auparavant. Ainsi* ajouta Louvois , la prévoyance de votre majesté a tout fait en ceci 5 aujourd'hui l'on ne peut

(i) Premier valet-de-diambre du roi.

trop admirer Pavis qu'elle ouvrit au conseil, et qui fut si combattu.... Il faut convenir maintenant que c'étoit une pense'e bien sage cet bien grande.... — Oui, reprit Louis, mais elle n'étoit pas de moi... — Comment , sîre ? — Je n^eus que le mérite d'en sentir la justesse. Je n'agis alors que d'après un conseil que m'avoit donné secrètement M,Le Grand ( i ), il est juste de lui en faire honneur et de lui en montrer ma reconnaissance. Allez le trouver de ma part, instruisez-le de cet événement, dites-lui que je connois avec plaisir que je lui dois ce succès que je désirois depuis si long-temps- annoncez-lui, de plus , que je lui donne dix mille louis à toucher sur le trésor royal (2). Sire , dit Louvois , M. Le Grand sera bien étonné , car il est très-possible qu'il ait oublié un conseil donné il y a quatorze ans. Oui , réprit Louis ^ mais, moi, je devois m'en ressouvenir. Louvois se leva et sortit. Le roi se retourna vers madame de Maintenon

(i) Le grand écuyer de la maison de Lorraine. (2) Historique. Mémoires de Dangeau.

(satisfait de Faction équitable et généreuse quMl venoit de faire) ^ il avoit besoin de la regarder. Quand Louis, aux justes éloges de Louvois , répondit avec tant de grandeur et de simplicité : Cette pensée n^étoitpas de moi y madame de Maintenon , saisie d'admiration , suspendit son travail , son fuseau sMchappa de sa main, sa quenouille tomba sur ses genoux , et Louis , en jetant les yeux sur elle, vit quelques larmes couler doucement sur ses joues... Souvent trop de délicatesse désunit les grandes ames^ mais il est aussi pour elles des lumières soudaines qui peuvent tout-à-coup les éclairer et les rapprocher. Tout cède à cette force irrésistible de la sympathie 5 les craintes, les soupçons, les défiances , s'évanouissent alors sans retour...

Madame de Maintenon retrouva tout son bonheur aussitôt que les yeux de Louis rencontrèrent les siens. Mais, avant cet instant de joie et de ravissement , elle s'étoit sentie rassurée en écoutant le roi 5 il lui sembloit qu'un ccjeur si généreux et si reconnoissant ne pouvoit changer pour celle qui n^existoit 2. 6

que pour lui^ et qui savoit si bien appre'cier laiit degrandeur et de bonté... Le roi la contempla un moment en silence, ensuite il lui dit, avec une extrême attendrissement : Vous êtes contente de moi?... Elle fondit en larmes. Louis s'assit à côté d'elle. L'entretien devint si tendre , que Louis , vingt fois , fut tenté d'ouvrir enlièrement son cœur^ cependant il sut se contenir, et, en se levant pour sortir , il annonça à madame de Maintenon que, trois jours après, il iroit la retrouver seul à Maintenon, pour y passer avec elle le reste de la semaine. Cette promesse, qui expliquoit le consentement si facilement donné pour ce voyage, mit le comble à la joie de madame de Maintenon 5 elle s^engagea de son côté à n'emmener avec elle que le marquis et la marquise de Montchevreuil, et ses deux élèves chéries , mesdemoiselles de Murçay et de Levestein.

Madame de Maintenon devoit d'abord aller passer quarante-huit heures à Paris ^ où elle vouloit voir la marquise de la Sablière ^ qui lui avoir écrit afin d'obtenir pour mie de ses parentes une place à Saint- Cyr. Ma-

dame de Maintenon avoit jadis beaucoup aimé madame de la Sablière^ mais celle dernière n^allarit poinl à la cour^ leur liaison s^éloit dénoue'e depuis long-lemps. D^ailleurs ^ madame de la Sablière avoit quille le monde dix-huit mois après son veuvage: à Te'poque où Ton croyoit qu'elle alloit épouser La Fare^ elle se relira subitement ^ au grand e'tonnement de ses amis^ dans une maison religieuse. Cette maison , qui renfermoit V Hôpital des Jncurables. ^ser\i par de vénérables ecclésiaslîques, avoit dans les dehors plusieurs appartemens tous occupés par des personnes pieuses, qui communément les louoient à vie pour y passer le reste de leurs jours. Ce fut la retraite que choisit madame de laSablière, afin départagera jamais son temps entre la prière et leservice des malades (i)- et perdue sans relour pour le monde, dont elle avoit fait rornement, elle s''étoit consacrée à ces pieux devoirs depuis près de huit ans.

Madame de Maintenon , plus heureuse

(i) Historique.

qu'elle ne Pavoit jamais été, parti de Versailles avec la marquise de Montchevreuil. Durant la route, elle parla du roi avec enthousiasme. C'est bien lui, dit-elle, qui possède au suprême degré la vertu des belles âmes, la reconnoissance! Quelle tendre vénération n'a-t-il pas eu pour le cardinal de Mazarin ! Quel respect , quel amour filial n'^a-t-il pas montrés pour la reine sa mère! Avec quelle délicatesse et quelle magnificence il a récompensé tous ceux qui lui ont rendu quelques services, ou qui lui sont attachés de cœur !•.. Moi-même, je n ai dû son amitié qu'à mon dévouement pour ses enfans...., « Que les rois sont mal jugés ! » malgré l'admiration que Ton a pour le » nôtre, parce qu'on ne peut la lui refuser, » on ne le connoît pas!... On lui croit de » l'orgueil!... Je l'avertis sans cesse du mal » qu'il fait, ou qu'il permet, ou qu'il ne » sait pas, et la vérité ne l'offense point ^ » ma franchise ne lui paroît jamais indis- » crête. Il y a peu de temps, par exemple, » qu'il s'en présenta une occasion impor- » tante 5 je lui dis ouyeriemeut: Sire ^ ce

» que vous avez fait là est bien mal^ et vous » ai^ez très-grand tort. Il me reçut à mer- » veille. Le lendemain <, il fallut de néces- » site parler de la même affaire. Je voulus » glisser doucement là-dessus , en disant : » Cela est fait ^ sire^ il n^y faut pluspen- » seVy il répondit : Ne m^ excusez pas , ma- » dame^ fai très-grand tort^ fai fait » unefaute^ il s^agit de la réparer. N'ai- je » pas raison de dire qu'il est humble? Il n'a » nulle opinion de lui, il ne se croit point » nécessaire, il est persuadé qu'un autre » feroit tout aussi bien que lui, et le sur- » passeroit même en bien des choses. Il sent » les défauts de son gouvernement, et il » n'attend que la paix pour y remédier ^ » il ne s'attribue aucune des merveilles de » son règne. Hélas! il ne connoit pas tant » d'orgueil en un an, que j'en connois en » un jour (i)!...

Arrivée à Paris, madame de Maintenon se rendit seule aux Incurables ^ chez la

(i) Tout ce dîscours est littéralement de madame de Maîntenon. Mémoires de mademoiselle d'Aujjiale et de la Baumelle.

marquise de la Sablière. Ces deux personnes furent tellement charmées de se revoir, après une entière séparation de quinze années , que madame de Maintenon accepta la proposition, non-seulement de passer la soirée chez madame de la Sablière , mais d^y coucher et de ne partir que le lendemain au soir. Ah! disoit madame de la Sablière, que vous êtes heureuse!... Constamment irréprochable, votre conduite s'accorda toujours avec vos principes et vos lumières! Qu'ils furent beaux les paisibles jours de votre jeunesse! vous pouvez, devant Dieu, vous les rappeler sans douleur!..» « Il est vrai, répondit madame de Mainte- » non , que j'avois dès~lors un grand fond » de religion qui m'empêchoit de faire le » mal 5 mais , hélas ! du reste je ne pensois » guère à Dieu ! En réfléchissant sur ma » vie, je remarque que les pas que j'ai » faits vers la piété ont toujours été à me- » sure que ma fortune est devenue meil- » leure 5 tous les degrés de prospérité et de ^> faveur ont été pour moi suivis de quel- » ques progrès dans la vertu ^ on y est com-

» munement conduit par les malheurs et » les disgrâces^ jy ai ëié porte'e par les » avantages de la fortune : plus ils se sont » augmentés et affermis, plus je me suis » donne'e à Dieu (1). »

Cette conversation se prolongea jusqu'au moment où Ton se mit à table. Après le souper, on sY^ntretint avec plus d'effusion encore. La marquise de la Sablière parla de sa conversion, et des fausses conjectures du monde sur sa rupture avec La Fare.

Madame de Maintenon la questionna avec un tendre intérêt^ la marquise consentit à lui ouvrir entièrement son cœur, et, prenant la parole, elle lui (it le re'cit suivant :

« Vous savez quel fut mon attachement » pour La Fare .. Je ne chercherai point à » m'excuser à vos yeux, en vous disant » que La Fare n'a jamais eu sur moi que » les droits d'un ami 5 mais j'aimois pas- » sionnément cet ami, et je n'ai, durant >> les plus belles anne'es de ma vie , existé 's> que pour lui^ d'ailleurs, dans nos mœurs

(i) Ses propres paroles. Mémoires de mademoiselle d'Aumale.

» et avec la sévérité de nos bienséances ^ » une femme, à moins d'une imprudence » et d'une effronterie peu communes , ne

» peut avoir une intrigue criminelle , sur-

» tout quand elle a de la fortune , puis-

» qu'elle ne peut jamais alors être seule un

» moment. Que penseroient ses domesti-

» ques, s'ils la voyoient recevoir un homme

» sans la demoiselle de compagnie , qui

» n'est chez elle que pour rompre les tête

» à tête (i)?...Dans ma situation particu-

» lière, j'avoîs déplus une heureuse con-

» trainte : mon mari ne me quittoit pres-

!?> que point... Ah! je sentois dès-lors com-

» bien j'étois coupable ! et maintenant je

» puisa peine concevoir un tel égarement. » Plus on aime , moins on s'abuse sur

» le sentiment qu'on inspire ^ mais alors ,

» ce qui revient au même , on se trompe

» sur le caractère de l'objet de son affec-

» tion. J'excusois la froideur de La Fare,

» en me disant qu'il m'accordoit tout ce

(i) Voyez ^ dans tous les Mémoires du temps, les détails de ces usages , qui s'abolirent en grande partie sous la régence.

» quMl pouvoît donner. J'oublîois la pas-

» sîon qu'il m'avoît montrée dans les com-

y> mencemens de noire liaison ^ ou ^ pour

y> mieux dire^ je me persuadoîs que son

» amour^ moins impe'tueux, avoit pris toute

» la solidité de Pamitié : mais j'étois bien

» malheureuse 5 je ne pouvois m^empêcher

s> de m'affliger que nos cœurs fussent si

» difFérens Tun de Fautre. Le temps ne fit

» qu'augmenter mes chagrins : les infidéli-

» tés passagères de La Fare n^étoient pas

» ma plus grande peine 5 j'étois surtout ja-

» lousede ses amis. Ses vers, autrefois, ou

» m'étoient adressés , ou se rapporloient à

» nos sentimens 5 mon esprit et mon cœur

» jouissoient également alors de son talent

» pour la poésie. Ses vers les plus char-

» mans ne me causèrent plus que de la

» tristesse quand je cessai de m'y trouver.

» Combien j'enviois Chaulieu, qui lui ins-

» piroit des épîtres si tendres !.... Toujours

» blessée, toujours mécontente, je ne me

» plaignois jamais : une femme ne peut se

» permettre les reproches , même les plus

» doux, que lorsqu'elle a des droits légi-

l3o MA DAME

» times 5 quand elle est subjuguée par une » foiblesse^ elle doit savoir souffrir et se » laire.

» Cependant, La Fare me montroit tou- » jours une extrême confiance 5 je voyois » que malgré ses distractions et sa tie'deur, » il trouvoît toujours du charme à passer » ses soirées avec moi. Il conservoit Thabi- » tude de m'écrire presque tous les jours 5 » ses lettres étoient tendres 5 ne pouvant » me les envoyer, du moins aussi réguliè- » rement , il me les remettoit lui-même » tous les soirs, sans qu'ion s'en aperçut; » j'avois un plaisir inexprimable h les re- » cevoir^ ensuite à les regarder, à les ou- » vrir, à contempler cette écriture chérie, » qui du moins n avoit pas changé !... En- •^ fin, je me croyois encore nécessaire au » bonheur de sa vie : celte illusion a pu » seule prolonger si long- temps une liaison » qui me causoit tant de peines.

» M, de la Sablière, plus âgé que moi » de vingt ans, étoit depuis dix-huit mois » dans un état de dépérissement qui n^an- » nonçoit que trop sa fin prochaine. Tout

DE MAIN TENON. l3 l

» à coup il fut saisi d'une fièvre violente^

» et la petite vérole se de'clara avec les

» symptômes les plus funestes. Cette ma-

» ladie , presque toujours mortelle^ ne pou-

» voit manquer de Têtre pour lui. Le mé-

» decin me le déclara. A cette annonce^

» une ide'e aussi rapide qu'involontaire me

» fit penser ensuite, en fre'missant, combien

» le crime est près de la foiblesse !... Je m'ë-

» tois dit que j'*allois être libre, et que je

» pourrois m'unir à La Fare par un lien

» indissoluble... J'expiai cette pensée cou-

» pable. Je n'avois pas eu la petite vérole,

» et malgré l'opposition de M. de la Sa-

» blière , je voulus le garder et le veiller,

i^ Il est vrai que cette action est commune,

^ et qu'il y a peu de femmes qui soient ca-

» pables de montrer de la lâcheté quand

» il s'agit de remplir de tels devoirs (i).

» La duchesse d'OIonne, qui en fut la

» victime , venoit récemment de donner ce

» généreux exemple : elle eut même le

« pressentiment de sa mort ^ elle fit son

(i) Fqyez tous les Mémoires du temps.

l3i2 MADAME

» testament avant d'entrer dans la cham- » bre de son mari ^ elle le veilla tout le » temps de sa maladie ^ elle reçut son der- » nier soupir ^ et dix jours après^ elle mou- » rut du même mal (i). J'avois vu , dans » ma première jeunesse^ la belle Julie, du- » chesse de Montausier, braver, pour un » devoir moins sacré, un danger plus ef- » frayant encore 5 elle s'enferma avec le » marquis de Rambouillet , son frère , at- » teint de la peste. Nulle garde ne vouloît » le servir ^ sa sœur lui en tint lieu , et sa » mère malade le lui permit (2). Je m'en- » fermai avec M. de la Sablière 5 de ce » moment, je ne le quittai ni jour ni nuit^ » il expira dans mes bras... Ses dernières » paroles m'exprimèrent sa tendresse et sa » reconnoissance 5 je ne mèritoîspas ce te'- » moignage honorable , mais du moins je » pouvois me dire que j'avois fait son bon- » heur, et que ma foiblesse ne le troubla » jamais. Contre mon attente , je n'eus » point la petite vérole, et après les six

(i) Historique. (2) Hi;5toriquc.

DE MAINTENON. l33

» premières semaines de retraite absolue,

» et passées dans un couvent (i) , je revis

» La Fare, Lorsque mon deuil fut fini , il

» me demanda ma main : la bienséance nous

y> engageoit à différer encore 5 il me parois-

y> soit révoltant de ne quitter le deuil que

» pour prendre les vêlemens d'une nou-

» velle mariée. Nous étions au mois d'ayril^

» et il fut convenu que La Fare ne recevroit

» ma foi que sur la fin de l'automne. Alors,

» avouant à mes amis et mes sentimens et

» mes projets, je voyois La Fare avec une

» entière liberté. Je passai tout cet été à

» Paris ^ La Fare venoit tous les jours;

» mais bientôt je remarquai en lui le chan-

» gement le plus affligeant. Je m'aperçus

» qu'il étoit profondément préoccupé ; il

» m'écoutoit avec distraction; il n'avoit

» plus rien à me dire , ou ne me disoit que

» ces lieux communs de conversation géné-

^ raie, qui sont tout à la fois si ridicules et

» si choquans dans un tête à tête ; son cœur

» ne l'inspiroit plus, son imagination même

(i) C'étoit l'usage alors.

l34 MADAME

» sembloil toul-à-fait éteinte avec moi : il » n'avoit plus d'^esprit !... Je voyois claire- » ment quMl comploitles momens, etquMl » brùloit de me quitter. Il avoit presque » toujours les yeux fixes sur une pendule » qui se trouvoit sur ma cheminée^ le temps » qu'il vouloit bien me consacrer ëtoit lou- » jours le raême^ il ne le passoit pas d'une » minute^ il ne s'oublioit plus avec moi 5 à » rheure prescrite, il me quittoit avec une » précipitation qui montroit assez qu'il vo- » loit à un rendez-vous... Je savois qu'en ^ s'en allant il descendoit l'escalier en cou- » rant, et qu'en montant en voiture, il ne » manquoit jamais de recommander à son » cocher la plus grande diligence. Je fis » ôter ma pendule de mon salon : j'imagiî» nois que du moins il seroit frappé de » cette espèce d'épigrammej mais sa noui> velle passion Tabsorboit tellement, qu'il ^ ne fit là-dessus aucune réflexion 5 seule- » ment , dans le cours de sa visite, il tiroit » dix fois sa montre^ il finissoit même par » la tenir dans sa main , afin de ne pa » manquer l'heure prescrite. Je hasardai

DE MAINTE NON. l35

» quelques reproches déguises sous le ion

» de la plaisanterie^ ses réponses n^étoient

i> jamais que des défaîtes mal-adroites ou

» des mensonges grossiers. Cependant^ il

» me parloit toujours de notre hymen

» comme d'une chose nécessaire à son bon-

» heur 5 et sur laquelle il comptoit positi-

» vement.

)> Je lui avois vu ^ dans notre jeunesse,

» beaucoup de distractions, mais aucune

» de ces intrigues ne Tavoit vivement oc-

s> cupé, et maintenant cette passion nou-

» velle paroissoit mille fois plus violente

» que celle qu'il avoit eue pour moi. Je

» n'aurois même jamais cru que son ca-

» ractère fût susceptible d'un tel attache-

x> ment 5 et je ne Tinspirois pas ! et dans

» mes beaux jours je n'avois pu Tobtenir!

» Néanmoins, avant de prendre un parti

î& décisif, je voulus connoître ma rivale.

i> Je fis épier La Fare, et je sus qu'en me

» quittant il nalloit jamais qu'au Temple,

» chez le grand-prieur, ou à Anet, chez

:^ le duc de Vendôme (i). Dans ce dernier

(i) Frère du grand-prîeur.

l36 MADAME

» cas^ il couchoît à Anet, et revenoit le

s> lendemain matin. Jen'avois jamais aimé

» cette socie'lé spirituelle, mais licencieuse^

» dont j depuis quelques années , La Fare

^ et Chaulieu faîsoient les délices. Je pris

» des informations sur les femmes qui s'y

» trouvoient, et j'appris avec étonnement

» que le plus souvent il n y avoit point de

» femmes à ces soupers 5 et celles qui s'y

» rendoient quelquefois ayant toutes des

» engagemens connus , ne pou voient m'ins-

» pirer un soupçon raisonnable. D'ailleurs

» il étoit sans vraisemblance que La Fare

» se contentât devoir si rarement, et tou-

» jours dans un cercle, l'objet d'une pas-

» sion si violente, et cependant il étoit cer-

» tain qu'il n alloit qu'au temple ou chez

» le duc de Vendôme. Je ne savois plus que

» penser, mais, ne pouvant douter de son

"» changement, certaine qu il avoit un at-

» tachement véritable, puisque depuis six

» mois, chaque instant sembloit en accroî-

s> tre Fardeur, je résolus enfin d'avoir une

» explication avec lui. Nous touchions au

» moment que j'avois prescrit pour notre

DE M Ain TE NON. \3^

> mariage^ La Fare, un soir, me deman-

» dant avec instance de fixer le jour, je

» parus étonnée : Quoi donc ! lui dis-je ,

» vous y pensez encore sérieusement? Il

» me répondit d''une manière assez tendre^

» alors je lui ouvris mon cœur sans aucun

» déguisement. Il m'écouta sans m'^inier-

» rompre^ et quand j^eus cessé de parler:

» Vous vous trompez étrangement, me

» dît-il. Songez, interrompis-je, quil est

» inutile de nier une chose dont je suis mo-

» ralement sûre. Voulez-vous me conser-

» ver, soyez sincère, les mensonges ne

» m'abuseront pas. Vous vous trompez ,

» reprit-il froidement , et néanmoins il est

» vrai qu'un goût laouveau m'occupe vi-

» vement. Hé bien, repris- je, comment

» pouvez-vous trouver que je me trompe F

^ J'ai voulu j dit-il , vous cacher ce goût ,

5> parce que je savois qu'il vous déplairoit.

» — En effet , il ne falloit pas une grande

» pénétration pour prévoir cela. — Nous

» ne nous entendons point. Puisque vous

» avez remarqué ma préoccupation , je ne

» puis vous en déguiser la cause. Je suis

l38 MADAME

» charmé de voire méprise^ car la vérilé

^ vous causera sûrement beaucoup moins

» de peine que Terreur qu^elle a produite...

» — Expliquezvous donc? — Hé bien^

» reprit-il en souriant , je vais avoir la can-

» deur de vous nommer votre rivale... Elle

» n a je Tavoue , ni voire esprit ni vos

» charmes-^ elle est trompeuse, incons-

» tante, perfide ^ elle ruine ses amans... —

» Quoi! La Fare, vous êtes amoureux

>> d'une courtisane? — Celle que j'aime,

» répondit-il en riant, est cent fois pire

y> encore ^ on ne pourroit compter les maux

» qu'acné a produits, et la multitude in-

» nombrable des infortunés perdus à ja-

» mais par ses promesses mensongères

» enfin, c'est... c''est la bassette (i). — O

î>> ciel! m'écriai-je, c'est la passion du jeu

» qui excitoit en vous les émotions, tout

» l'empressement et toute la préoccupation

(i) Jeu de hasard très à la mode dans ce temps. Ce trait est entièrement historique. Telle fut la cause qui décida madame de la Sablière à rompre avec La Fare. Voyez les Lettres de mesdames de Sévigné et de Coulange.

D E M A IN TENON. \3g

^ que peut causer le plus tendre sentimeni ! » c'est à la passion du jeu que vous avez » sacrifié Tamie qui ne vit que pour vous » depuis sa première jeunesse! vous préx> feriez l'espoir d'un vil gain au plaisir d'ê- » (re avec moi! Fidee seule vous en ravis- ^ soit tellement, que vous e'iiez hors d'état » de m'écouter et de remarquer mes in- » quiétudes et mes chagrins ! Ah , La Fare, ^ que vous me connoissez mal!... J'aurois » pu vous pardonner un amour violent » pour une autre, le moindre repentir eût » désarmé ma colère^ mais le goût pas- » sionné à cet excès , dont vous me faites » Taveu, n'a point d'excuse à mes yeux. A » ces mots, La Fare tenta inutilement de » me calmer 5 je lui répondis avec fermeté » que nous n'étions pas nés l'un pour l'au- » tre, et que je Taffranchissois de tous ses » engagemens avec moi , puisque je ne » pouvois plus avoir l'espérance de le ren- » dre heureux. Il parut aussi surpris qu'afï> fligé^ mais je fus inflexible. Le jour sui- » vant, je me retirai dans un couvent, en •» attendant que mon appartement dans

l4o MADAME

» celte maison fût préparé. Cette sépara- » lion ne me coûta que des regrets sur le » passé ^ mon cœur étoit guéri sans retour. » J^ai trouvé dans cette sainte maison un » bonheur qu'on ne se représente jamais » vivement^ mais dont on jouit avec dé~ » lices ^ parce quMl est indépendant de la » fortune et des affections humaines. Dans » le monde ^ on m^accuse de bizarrerie ou » Ton me plaint , mais je ne paroîtrai point » inexplicable à ceux qui savent aimer 5 et » les âmes vertueuses concevront facile- » ment que je suis plus heureuse ici que je « n'ai pu rêtre dans le temps le plus bril- » lant de ma vie , quand j'étois dominée » par un sentiment que je me reprochois ^ » et qui ne fut jamais partagé. »

Ce récit ^ qui intéressa vivement madame de Maintenon, fournit le sujet d'un entretien qui dura jusqu'à deux heures du matin. Le lendemain les deux amies se promirent de se revoir et de s'écrire 5 elles se séparèrent également charmées l'une de l'autre.

Madame de Maintenon se rendit sans délai à Maintenon avec la marquise de Mont-

DE MAINTENU N. l4l

chevreuil : deux jours après ^ le roi , vînt la retrouver- Louis nétoîtpas seul, le duc de Gèvres Taccompagnoit ^ il en fit une sorte d'excuse à madame de Maintenon, en lui contant que la veille il avoit d'abord refusé nettement au duc la permission de le suivre^ mais, ajouta le roi, il a eu Tair si fâché, que ce matin, en le revoyant, je n ai pu m'empêcher de rétracter mon refus (i), Louis étoit arrivé long - temps avant rheure du dîner ^ il ne connoissoit point les établissemens formés par madame de Maintenon , il voulut les voir. Madame de Maintenon le conduisit dans le village, et lui fit parcourir les divers ateliers : en voyant cette quantité de maisons nouvelles, cette multitude d'ouvriers^ cette population doublée en quatre ou cinq ans , il ne pensoit qu'à madame de Maintenon, il louoit tout avec enthousiasme 5 c'étoit elle qu'il admiroit. Il la voyoit adorée et digne de l'être^ il s'enivroit avec transport de la tendresse la plus pure ^ la vénération publique et la vertu honoroient son choix et justifioient

(i) Historique. Mémoires de Dangeau.

l42 MA DAME

ses senlimens : jamais femme jusqu'alors n'avoit enchaîné par de plus nobles liens un coeur généreux et sensible. Mais, madame, lui disoit-il, comment, avec si peu de fortune, pouvez-vous faire autant de bien ? Vous refusez tout pour vous ^ ne vous occuperez-vous jamais que des autres ? Hé, sire , répondoit madame de Maintenon , ne suis-je pas enrichie de tout le bien que vous avez fait à Saint - Cjr F cette fondation royale n'est-elle pas pour mol la fortune la plus surprenante? elle est digne du bienfaiteur^ en est-il de plus glorieuse?,... Le roi n'osa répondre 5 il soupira et changea d'entretien. Comme on se préparoit à retourner au château^ le marquis de Montchevreuil remarqua qu'on oublioit l'école des pellles filles. Quoi ! madame , dit le roi en souriant , Saint-^Cyr ne vous suffit pas? Non , dit le marquis de Montchevreull^ car elle est insatiable en ce genre.

On vit fécole , qui n'éloit composée que de filles de paysans. Louis vanta l'ordre parfait de cette maison , et le maintien , la modestie naive de ces filles 5 il apprit avec at-

DE M A IN TENON. l43

lendrissemeiU que lorsque madame de Mainlenonetoitdans sa terre , elle se chargeoit du soin de les faire lire tous les jours et de leur apprendre à filer (i). En retournant à pied au château , il lui donnoît le bras^ et lui dit tout bas : N'avois-je pas raison de dire que vous méritiez un trône ? Ah ! sire , répondit de premier mouvement madame de Maintenon , ce n'est pas le trône qui me toucheroit! A ces mots ^ Louis tressaille , la regarde ^ et dit ensuite : Accordezmoi un enlrelien particulier après le dîner. Sire, fixez Theure, re'pondit d^une voix tremblante madame de Maintenon. En sortant de table , reprit le roi. La conversation finit là. On renlroit au château.

Pendant tout le diner^ le roi et madame de Maintenon montrèrent une distraction dont rien ne put les tirer. Madame de Maintenon ne songeoit qu^à presser le service ^ elle donnoit des ordres mal-à-propos, ou les réitèroit quand on venoit de les exécuter;^ elle oublioit de faire les honneurs de la table ^ elle ne répondoit que machinale-

(i) Historique.

l44 MADAME

ment et de manière à prouver qu'acné n'avoît pas écouté 5 elle regardoit Louis ^ elle lui parloit avec tant de trouble^ qu'on auroitpu penser qu'elle se croyoîten disgrâce^ si ses manières ^ plus afFectueuses que de coutume , et la douce expression de sa physionomie, n'eussent au contraire décelé qu'une joie secrète produisoit seule cette émotion extraordinaire.

Ce dîner si long se termina enfin 5 le roi se leva précipitamment, on sortit de la salle a manger. Louis donne le bras à madame de Maintenon , et l'entraîne sur-le-champ hors du château. On étoit à la fin du mois d'août, il faisoit chaud, mais le temps étoit très-couvert. Louis et madame de Maintenon , également émus , marchoient rapidement et en silence. Le roi menoit madame de Maintenon dans le bois embelli par ses ordres ^ il la conduisît sous Farbre autour duquel il avoit fait placer un banc. On s'arrêta là, on s'assit, et le roi prenant la parole : Il ne m'est plus possible , dit-il, de vous déguiser mes véritables sentimens... Je ne connois que trop l'inflexibilité de votre

raison ^ de vos principes , et la ge'nérosilé de votre caractère !... C'est cette admiration profonde qui me retient depuis plus de trois mois... Vous êtes Tunique femme sur la terre qui puissiez m'inspirer une telle crainte. Songez^ madame^ que cet hommage que je suis forcé de rendre à vos vertus^ est plus surprenant et plus glorieux pour vous que TofFre de ma main et de mon trône. A ce discours^ madame de Maintenon, éperdue, croit mal entendre ou n'avoir pas compris. Grand Dieu! dit-elle d'une voix entrecoupée, que dois-je croire ? — Que je vous aime uniquement, et que cet attachement est devenu digne de son

objet vous seule pouviez rajeunir et

purifier mon cœur... je vous dois des sentimêns et des lumières que je n'auf ois jamais eus sans vous... Quand vous ne m'auriez pas charmé par votre esprit et par vos grâces, vous m'auriez encore enchaîné par Festime et par la reconnoissance 5 je vous aurois encore désirée pour la compagne de a vie. Tant de vertus, sans aucun mélange de foiblesse , ont rapproché l'intervalle qui 2. • 7

nous sépare 5 et Torgueil est de mon côté ^ quand je crois que le ciel nous a formés l'un pour Faulre!... Enfin ^ loin d'avoir à combattre ma fierté^ je la satisferai, en m^unissant à vous à la face des autels et en présence de toute ma cour.

Louis auroit pu parler plus long-temps sans que madame deMaintenoneût éprouvé la tentation de l'interrompre 5 frappée d'étonnement, saisie de joie, elle ne pouvoit qu'écouter avec avidité des paroles si chères et si enivrantes.

Quand Louis eut l'air d'attendre une ré- | ponse, elle se jeta à ses genoux, et saisissant une de ses mains : Oui, s'écria-t-elle en versant les douces larmes d'une reconnoissance passionnée, oui, je reçois avec transport cette main auguste et chérie !.... mais un trône pourroit-il ajouter à tant de bonheur et de gloire !... Ah! dit le roi , c'est moi qui dois être à vos pieds. En prononçant ces paroles, il la relève, la serre dans ses bras avec un sentiment inexprimable de joie, de respect et de tendresse, et il la replace sur le banc. Oh! connoissez, dit-

DE MAINTENON. l ^n

elle, la témérité d'un cœur qui osoit tout attendre du vôtre ^ parce qu^il s'étoit donné sans réserve! Oui, quand je pensois que nous ne pouvions plus désormais exister Fun sans Tautre, il ne m'étoit plus possible de séparer vos sentimens des miens ^ comment ne me serois-je pas livrée à la plus audacieuse espérance? c'étoit aussi désirer votre bonheur !.... mais je n'ai jamais eu la coupable folie de porter mes regards sur le trône, et rien dans Funivers ne me feroit accepter un rang que je ne pourrois partager avec vous sans en obscurcir Féclaî. Et voilà ce que j'ai craint , dit le roi 5 vous me

sacrifierez à cette idée chimérique —

Vous sacrifier! ôcieli... Un lien sacré, mais secret, ne peut-il pas nous unir? — Qui , moi, je rougirois d'avouer pour épouse celle qui auroit reçu ma foi aux pieds des autels! je verrois confondue dans la foule la compagne de ma vie ! je priverois Funique objet de ma tendresse des honneurs et des hommages qui lui seroient dus! J'ai déclaré mes maîtresses^ et je craindroîs de déclarer ma femme!... Je n'aurois montré

i48 MADAME

de la hardiesse que dans mes ëgaremens ; et quand je m'attache à la vertu par des nœuds indissolubles, je n'oseroisla couronner publiquement !... Non , non , j'y ai bien pensé 5 toutes ces lâchetés me font horreur. Ahî sire, reprit madame de Maintenon , je voudrois ne vous parler que de ma reconnoissance, et je suis forcée de vous combattre!... Oh! pouvez-vous craindre que je sois confondue dans la foule y avec votre estime et votre confiance? Et moi, quels hommages pourroient me toucher après cet entretien! vous venez de m'élever au-dessus de tous les honneurs humains 5 ma gloire , la gloire qui m'^enivre, est toute entière ici! les regards du public , Tétonnement de rEurope^loindeTaccroître, en terniroient la pureté. Songez, sire, que je ne pourrois accepter ce rang suprême sans avilir à la fois la majesté du trône et votre caractère. Je ne serois plus à tous les yeux , qu\uie femme ambitieuse, parvenue au faîte des grandeurs à force de souplesse, de persévérance et d'artifices, et Thistoite ne représenteroit Louis-le-Grand que comme

DEMAI3STEN0N. l^g

un roi subjugue par une înlrîganle! mon attachement pour vous seroit de'shonoré dans la poste'rité! Ah! je veux quil soit connu 5 je veux que Ton sache que jamais souverain ne fut aimé autant que vous !.,« Enfin, quelle humiliation pour The'ritîer du trône, de voir succéder à son auguste mère la veuve de Scaron ! et que diroit la princesse son épouse, en se trouvant forcée de rendre à celle qui fut trop honorée de la servir, tous les respects qu'acné a reçus d'elle? Et vous , sire, le meilleur des pères, vous porteriez un tel trouble dans la famille

royale! Combien cette représentation

éclatante me seroit odieuse! elle m'empêcheroit de vous consacrer tous les instans de ma vie, et elle feroit murmurer contre vous! Ah! laissez-moi n'exister que pour vous 5 quel sort plus beau pourriez-vous m'assurer!... Mais, reprit le roi, comment pouvez-^vous me proposer un mariage secret, vous qui craignez tant les faux jugernens du monde f — • Je craignoîs surtout mon cœur!.... — Que pensera-t-on d'une tdle intimité? — Ma conscience p.e me re-

l5o ' MADAME

procliera rien 5 on me verra calme , heureuse : ce sera prouver que je n'ai point quitté le routes du devoir. Mon bonheur et votre estime seront les garans de mon innocence. On devinera notre secret! eh! qu'importe? pourvu qu'il ne sorte jamais de ma bouche ^ et que Ton trouve toujours dans ma conduite la même simpHcité? — Eh! pourquoi priver Tunivers d'un grand exemple? pourquoi m'interdire le plus noble emploi de la puissance, en m'empêchant d'élever au plus haut rang la sagesse et la vertu? ce seroit expier toutes les folies que des amours criminelles m'ont fait faire. — Ah! je ne mérite rien 5 en me dévouant à vos enfans, n'ai-jepas suivi lesmouvemens de mon cœur? pense-t-on à louer une mère qui se conduit ainsi? Oh! combien je serois blessée si vous étiez surpris de tout ce que j'ai fait!... En vous consacrant ma vie, j'ai cédé à mon inclination, j'ai trouvé ma récompense dans mon bonheur. Mais, sire, je le répète , ma gloire est'dans la modération : si je sortois des bornes de cette austère modestie, je deviendrois Fobjet de la

DE MAINTENU N. l5l

censure et de la haine publique 5 et, loin de jouir de vos bienfaits, j^'en jouirois avec amertume si ma réputation étoit attaque'e et noircie. — jN'avez-vous pas e'prouvé de'jà mille fois les atteintes de la calomnie? — Oui, sire 5 mais des satires et des libelles ne prouvent que Penvie et Timpuissance d'accuser avec vérité'. J^ai pour moi le suffrage des gens vertueux et Topinion publique. Le roi ne se rendit point encore^ un mariage secret re'pugnoit également à sa droiture , à son amour , à sa fierté : cependant son cœur étoit soulagé d'un poids insupportable. Avant cet entretien , il avoit formé le dessein après beaucoup de combats et d''irrésolutions , d'épouser madame de Maintenon sans pompe, sans éclat, et ensuite de déclarer son mariage, et de là, la placer sur le trône^ mais prévoyant qu'elle refuseroit avec fermeté ce rang suprême , il avoit même pensé que, dans la crainte de souiller sa réputation, elle ne consentiroit point à s\inir à lui par un lien secret. Rassuré à cet égard , et presque vaincu par ses raisons, il ne fut plus occupé que de son

l52 MADAME

bonheur 5 et du charme inexprimable d'entendre madame de Mainlenon lui parler enfin sans détour de ses sentimens. A la fin de la conversation, on convint que Ton partîroit le lendemain pour Marly, J'y ferai venir, dit le roi, M, de Meaux (i), Pabbé de Fe'nélon, le père de la Chaise et le duc de Montausier 3 je veux les consulter sur le mariage secret, et leur dire surtout que c^est vous qui refusez le trône , et non moi qui craindrois d'y placer celle que j^'ai choisie pour e'pouse. Je veux que les hommes les plus recommandables de ma cour connoissent mes sentimens pour vous , et toute la grandeur de votre àme (2).

Louis permit à madame de Maîntenon de mettre dans sa confidence le marquis et la marquise de Monlchevreuil (3). Aussitôt que le roi fut retiré , madame de Maintenon s^enferma avec ses amis, pour leur faire part de son bonheur. Elle jouit avec

(i) Bossuet.

(2) En effet ces quatre personnes furent consultées sur ce sujet par le roi.

(3) Historique.

ravissement de leur surprise^ de leur joie^ et surtout du plaisir de montrer toute sa tendresse pour le roi, et de parler de lui avec tout Fenthousiasme de la plus vive reconnoissance. Cependant, disoit-elle , je dois renoncer de'sormais sans retour à la liberté, àFindépendance, à la solitude 5 me voilà pour jamais enchaînée à la cour,

forcée d^immoler tous mes goûts! mais

j'aime, je suis aimée, j'ai eu la gloire de refuser le trône le plus éclatant de Funivers , et j e serai Fépouse de Louis-le-Grand ! Quelle destinée!... Vous, mes amis, vous qui me connoissez depuis ma première jeunesse, vous savez que je n'ai jamais eu d'ambition, que j'ai toujours dédaigné les richesses 5 vous m'avez dit mille fois que j'étois la personne du monde la moins capable de faire une grande fortune 5 et voyez

jusqu'où m'élève la Providence! Ah!

rien n'est plus habile quhtne conduite irréprochable ( i).

Il falloit être en effet bien pure pour

(i) Phrase extraite de ses Lettres.

l54 MADAME

parler ainsi à ceux qui avoient toujours vécu intimement avec elle^ depuis son entrée dans le monde. On est digne d'une telle fortune, Iorsqu''en pre'sence des te'moins de sa vie entière on peut se rendre à soi-même ce glorieux témoignage. Dans cette effusion de joie, un sentiment aussi touchant que généreux la porta à examiner avec soin si elle avoit bien rempli jusque-là tous les devoirs de la reconnoissance et de Pamitié 5 et tout-à-coup elle se rappela que, peu de temps avant la mort de Scaron , un jour qu'elle rassembloit chez elle une nombreuse compagnie, une blanchisseuse lui prêta des chaises et quelques autres meubles, et ne voulut jamais en recevoir le loyer. Madame de Maintenon se reprocha véritablemetit d'avoir oublié jusqu'alors cette femme : elle chargea le marquis de Monlchevreuil de s'informer si elle vivoit encore, et défaire à cet égard les recherches les plus acti ves( 1 ). Madame de Maintenon veilla très-avant dans la nuit, et elle ne resta que deux ou trois heures dans son Ut. Elle se kva et s'ha-

(i) Historique.

DE MAINTENON. l55

billa avec la plus grande pre'cîpilation^ el le brûloit clu de'sir de revoir le roi. On parût pour Marly^ Bossuet, Fe'nélon^ Montausier, le père de la Chaise, furent appele's. Le premier soin de Louis fut de les instruire du noble refus de madame de Maintenon. On consulta sur le mariage secret^ tous le conseillèrent j et le roi s'y de'cida (i). Quand il se retrouva seul avec madame de Maintenon, il en fixa le jour à la huitaine. On ne passa que vingt-quatre heures à Marly , ensuite on retourna à Versailles 5 on y pre'paroit un chagrin très-vif à madame de Maintenon. Louvois avoit intercepté un énorme paquet de lettres des fils du duc de la Rochefoucauld et du maréchal de Villeroy, du cardinal de Bouillon, et de plusieurs autres personnes en correspondance avec les princes de Conli , alors en pays étrangers sans permission du roi. Ces dépêches contenoient les moqueries les plus outrageantes sur le roi et sur madame de Maintenon. Parmi ces lettres, il s'en trouvoit une de la jeune et belle princesse

de Conli , la fille bien-aimëe du roi et de madame de la Vallière. Celle princesse, mariée depuis deux ans , écrivoil à son mari. Elle se permetloit des railleries insultantes sur madame de Maintenon , et en mêmetemps elle parloit du roi d''une manière peu respectueuse. Ce tort affreux n^avoit nulle excuse 5 Louis ëtoit le meilleur des pères 5 madame de Maintenon che'rîssoit tous les enfans du roi, même ceux qui n^étoient pas ses élèves ^ et elle avoit donné à la jeune princesse, avant et depuis son mariage, les preuves du plus tendre attachement. Une lettre du cardinal de Bouillon , un peu plus modérée par les expressions , n'en étoit que plus piquante : elle renfernioit une satire amère de la conduite du roi, de son gouvernement, de sa personne 5 et, malgré beaucoup d'exagération et d'injustices, elle étoit remplie de ces vérités dures qui laissent un long souvenir. Le roi, en présence de Louvois et de madame de Maintenon, lut ces lettres tout haut, avec le calme le plus parfait^ mais, quelque insensible qu'il parût être à ces insultes, il y

1) E MAINTENON. iSj

avoit plus de magnanimité que d'indifférence dans sa modération. Comment n'auroit-il pas été profondément blessé en voyant avec cette évidence toute la fausseté des louanges dont il étoit accablé^ et la sagacité des courtisans à découvrir en lui les moindres défauts^ enfin leur injuste haine contre la femme qui possédoit toute sa tendresse et toute sa confiance !..• Ce que souffrit madame de Maîntenon est inexprimablcj en entendant articuler tous ces outrages contre le roi ^ c'étoient à son oreille d'horribles blasphèmes 5 aussi surprenans pour elle qu'ils étoient insensés et atroces. Elle regardoit Louvois, comme pour lui reprocher un si cruel service. Louvois^ dont Famé dare^ ambitieuse et vindicative n'étoit pas faite pour deviner ce qui se passoît dans celle de madame de Maintenon, n attribua son trouble qu'à la douleur de se voir si indignement traitée dans ces dépêches. L'amertume des pleurs qu'elle versa avec tant d'abondance^ lui persuada qu'elle prévojoit que ces noires calomnies, et tous les ridicules dont on cherchoit à la couvrir.

l58 MADAME

auroient pour elle les plus fâcheuses conséquences. Il triomphoit inte'rieurement ^ et s'applaudissoit de sa délation^ mais bientôt il en fut se'vèrement puni. Une seule lettre*^ cache'e sous d'autres papiers, n'avoit point encore ële' ouverte^ Louis la prit, la de'cacheta , et Louvois reconnut en fre'missant Fe'criture du marquis de Courtanvaux , son fils. L^ambition fit taire la nature. Sire^ dit-il sur-le-champ, d^un ton ferme, si mon fils a manqué à votre majesté ^ je vous conjure d^ avance de le punir auec la dernière sé^'érité^ je ne demanderai point sa grâce. D^autres la solliciteront , reprit madame de Maintenon indignée. Ce mot étonna Louvois ^ son ame fiit émue , il resta interdit... Louis lut la lettre , qui étoit aussi criminelle que les autres. De grands châtimens, sans doute, étoient dus à des sujets qui, comblés des grâces de leur souverain, avoient eu l'ingratitude et Finsolence d'écrire sur leur maître et leur bien- , faiteur, des atrocités que n'eussent osé se permettre les plus vils libellistes. Mais cVtoient des lettres; oui, mais adressées à

DE M AI NT EN ON. \5g

(les princes du sang en disgrâce, et en pays e'irangers. Toutes ces circonstances aggravoient le crime. D'ailleurs, tout individu doit re'pondre de ce qu'il e'crit, même dans des lettres, parce que, loin d'avoir une certitude physique ou morale du secret , il sait, au contraire, que mille accidens, mille imprudences peuvent rendre sa lettre publique 5 qu'il est possible qu'elle soit interceptée, ou que le hasard la fasse tomber dans des mains dangereuses •, que celui qui la reçoit la montrera sûrement, et peut avoir la foiblesse d'en laisser prendre des copies, ou que, l'oubliant dans ses papiers, cet écrit clandestin sera peut-être dans la suite recueilli par des amateurs d'anecdotes , et fournira, dans des mémoires particuliers, quelques calomnies de plus , présentées comme des vérités authentiques, contre des personnages intéressans et célèbres. Lorsqu'on brave follement tant d'inconvéniens et de dangers pour le plaisir d'écrire lâchement dans Tombre les méchancetés les plus noires sur ceux devant lesquels on se pros-

l6X) MADAME

terne en public^ on mérite assure'ment d'être puni, si Ton est trahi ou découvert.

Toute la cour croyoit que les téméraires seroient arrêtés et livrés à la justice, ou que du moins on les renfermeroit pour le reste de leur vie. Louis , toujours magnanime, ne démentit point, dans cette occasion, son noble caractère. Le cardinal de Bouillon , seul, fut chassé pour jamais de la France 5 Louis ne vit dans les autres coupables que leur jeunesse et les services de leurs pères. Tous furent exilés dans leurs terres , à Texception du plus criminel, le duc de Liancourt, qu'on envoya d'abord à Tîle d'OIéron. Le duc de la Rochefoucauld n'osoit dire au roi que Pair de cette île étoit malsain^ le roi le sut, et, de lui-même, permit au duc de Liancourt de se rendre à Verteuil. Peu de temps après , le roi alla passer deux jours dans une maison de campagne du duc de la Rochefoucauld^ là , il lui dit , qu^il prétendoit payer son hôte y et quhl ne poitvoit mieuoc reconnoître le bon traitement quHl en rece^oit^ qiCen pardonnant de bon cœur à son fds ^ et qu^Uvou-

DE MAINTENON. l6l

loit le lui annoncer lui-même. Le duc de Liancourt^ plein de joie^ de confusion et de remords ^ vint embrasser les genoux du roi 5 qui le traita toujours depuis comme s'il ne se fût jamais écarte' de son devoir ( i).

Louis revoyoit sans embarras ceux qu'il avoit punis sans colère; ce prince.^ soutenu de sa propre estime et par sa grandeur ^ savoit que sa réputation ne dépendoit ni des satires de ses ennemis ^ ni des flatteries de ses courtisans.

Le jour même où Louvoîs remît au roi toutes ces lettres interceptées^ le roi dit à madame de Main tenon qu il vouloit confondre la princesse de Conti , et lui montrer lui-même la lettre qu'elle avoit écrite. Ah! sire^ répondit madame de Maintenon, elle seroit foudroyée d'un seul de vos regards. Vous ne devez annoncer que d'^heu-reuses nouvelles y chargez-moi du triste soin de porter les mauvaises (2) ; ne revoyez la princesse que pour lui accorder son

(i) Tout ce récit est entièrement historique ^ et dans tous ses détails.

(2) Ses- propres expressions.

pardon. Elle a dix-sept ans, elle vous chérit; sa lettre e'toit la moins coupable de toutes, et Ton doit accuser non son cœur, mais rétourderie et la le'gèretë de son âge. Le roi , e'galement blesse' comme souverain et comme père, déclara qu'il vouloit exiler la princesse; madame de Maintenon demanda grâce avec les plus vives instances, et ce ne fut point en vain. Combien vous aggravez son ingratitude! dit le roi avec attendrissement; elle vous insulte sans ménagement dans sa lettre!... Hé bien, voyezla; dites-lui seulement que je lui défends de paroîlre devant moi jusqu'à nouvel ordre (i).

Madame de Maintenon obéit. La princesse de Conli vint chez elle, fondit en larmes 5 madame de Maintenon , au lieu de lui faire des reproches, la consola, et lui donna d'utiles conseils. La jeune princesse, pénétrée de douleur et de reconnoissance , fît les plus touchantes promesses , et les tint toutes par la suite (2).

(i) Historique. (2) Historique.

DE MAINTENU N. l63

Le roi^ pour venger madame de Maintenon de tout racharnement que l'on montroit contre elle, voulut apprendre à Louvois qu'il alloit Tëpouser. A cette déclaration , Louvois , confondu , crut n'avoir plus rien à me'nager^ et , n'écoutant que son zèle et sa haine, il se jeta aux pieds du roi, en s'e'criant : Dussiez-çous y sire^ in^ôter mes biens y ma liberté^ ma vie y je le dirai: votre majestéJLétrit toute sa gloire. Louis le releva froidement : Je vous pardonne ce premier mouvement, je Tavois pre'vua Désormais, regardez madame de Maintenon comme votre souveraine 3 je m'honorerois de la placer sur le trône , si ellepouvoît y consentir (1).

Louvois se crut perdu 5 mais quand il revit madame de Maintenon , il retrouva la même douceur, la même simplicité. Il ne put s'empêcher de comparer cette conduite sage et soutenue, cette bonté constante pour les malheureux, cet oubli généreux des injures, cette modération et ce

(i) On trouve ce fait dans plusieurs Mémoires , et la Baùmelle le cîte.

t64 iviadame

dësîntëressement au faîte des graiideul^s, avec Farrogance, rinëgalité et la cupidité de madame de Montespan^ et il fut forcé de convenir qu'une destinée commune n'étoit pas faite pour un mérite si extraordinaire uni à tant de vertus. Il devint équitable en connoissaat enfin que cette femme, qu^il avoitsi long- temps redoutée, étoit incapable de se venger et de nuire 5 sa haine s^éteignit, mais elle avoit duré douze ans !,.•

Cependant madame de Maintenon attendoit avec une vive agitation ce moment de gloire et de bonheur qui devoit fixer sans retour sa singulière et brillante destinée. Louis, plus tendre que jamais, passoit les journées entières auprès d^elle. Toute la cour voyoit avec un prodigieux étonnement cet ancien attachement, combattu par des intrigues si actives et si persévérantes, triompher des obstacles, des cabales et du temps, et paroître plus solide et plus vif à répoque où les amours vulgaires ont depuis long-temps passé même leur déclin.

La surveille du jour fixé pour le mariage , le marquis de Montchevreuil revint,

DE MAINTENON. l65

le matin, de Paris, et apprit à madame de Mainlenon que cette femme qui lui avoit jadis prêté des meubles existoit encore, et qu'elle ëtoit dans la plus grande misère. Ah! s'e'cria-t-elle, je serois inexcusable dans deujc jours si je n'avois pas acquitté toutes les dettes de la reconnoîssance^ je ne me connois que celle-là : partons sur-lechamp, allons chercher cette pauvre femme. En effet, elle demanda au roi la permission de s^absenler quelques heures , et elle partit précipitamment avec Manceau, son intendant, et le confident de presque toutes ses bonnes œuvres. On arrive à Paris 5 on entre dans une petite rue du faubourg Saint- Antoine, on s'arrête devant la maison d^un marchand. Madame de Maintenon descend de voiture, elle entre dans une allée étroite et sombre 5 ensuite elle monte avec rapidité quatre étages : on a des ailes quand on va faire une action qui satisfait à la fois le cœur et la conscience. D'ailleurs, madame de Maintenon étoit accoutumée à visiter les asiles de la misère. Elle se fatiguoit souvent en parcourant les galeries de Ver-

l66 MADAME

sailles; elle n'etoit jamais lasse en allant chercher les infortunes. Elle vit la pauvre blanchisseuse, qui pensa mourir de saisissement et de joie en la reconnoissant. Madame de Mainlenon la combla de caresses, lui donna un sac d'argent, lui annonça une pension pour le reste de ses jours, et lui laissa Fhonnête Manceau pour la conduire dans un logement plus propre et plus commode ( 1 )5 ensuite , elle se hâta de retourner à Yersailles. En arrivant au château , elle rencontra un page de la jeune princesse de Conti, qui lui dit que sa maîtresse e'toit fort malade. Madame de Maintenon y courut^ et la trouva dans son lit avec une fièvre violente, causée par la douleur de sa disgrâce, et de ne pouvoir se présenter de-, vaut le roi. Fagon fut appelé^ il annonça que la maladie seroit très grave. Madame de Maintenon, désolée, disparut tout à coup. Trois quarts d^heure après, elle revint avec le roi^ le pardon paternel fut accordé avec la grâce la plus touchante. La

(ï) Historique,

jeune princesse fondoit en pleurs ^ balsoit les mains du roi ^ remercioit madame de Maintenons et re'pétoit : Je suis guérie! Mais le coup etoit porté 5 la maladie fut longue et très se'rieuse. Madame de Maintenon ne quitta point le chevet du lit de la princesse ^ tant que dura la fièvre 5 elle la servoit comme une garde-malade. Le grand Condé^ la voyant se dévouer ainsi sans consulter ses forces et sans songer à sa santé, lui dit : Courage y madame ^ ceci vous obtiendra peut' être enfin V amitié du roi ( 1 )/ En effet s madame de Maintenon se conduisoit toujours comme si elle eût eu à gagner le cœur qu^elle possédoit depuis si longtemps, et si souverainement^ et même fintérêt et Fambition n'auroient osé faire ce que lui inspiroient sans cesse la reconnoissance et la sensibilité. Sa santé succomba à de si violentes agitations de tout genre. En quittant la princesse^ elle fut se mettre dans son lit- le lendemain ^ Fagon lui trouva beaucoup de fièvre. Le roi vint s^établir au-

près d'elle et lui prodigua les plus tendres soins. La maladie, sans être inquiétante , fut assez longue. Un jour que madame de Maintenon paroissoit plus agile'e et plus triste que de coutume , le roi , se trouvant seul avec elle, lui demanda si elle soufFroit davantage. Hélas! dit-elle, j'ai peur de mourir. A ces mots 5 le roi se récria. Je ne me sens pas plus mal, reprit-elle 5 mais ma vie seroit si parfaitement heureuse, si elle se prolonge , que je n'ose espérer un semblable bonheur! ne devrois-je pas me contenter de Tavoir envisagé comme certain !... Cependant mon cœur se trouble et se serre, en pensant que la mort peut tout à coup m'en priver... Oh! qu'il me seroit affreux de mourir sans avoir entendu votre bouche prononcer, a ux pieds des autels, ce serment sacré que vous auriez déjà fait, il y a douze jours, si le ciel feùt permis!... Je devroîs être voire épouse ^ et, malgré votre volonté, malgré mes vœux, ce nœud si cher n'est point formé 5 et je suis malade!... Mais, reprit Louis, songez donc queFagon me répond que vous serez guérie dans trois jours ^

DE MAINTENU N. \6g

et comment pouvez-vous concevoir la moindre inquiétude^ quand je n'en ai point!... songez que dans six jours nous serons unis.,. Ah^ re'pondit-elle^ c'est cette destinée si belle qui m'ejBfraie 5 puis-je croire qu'elle me soit réservée!... Quoi! ce sentiment si tendre et si long-temps combattu seroit^ dans six jours ^ le premier de mes devoirs ! Dieu me commanderoit dem'occuper surtout du soin de vous plaire et de vous rendre heureux ! mes pensées habituelles deviendroient méritoires^ ma tendresse seroit sanctifiée! plus j'examineroîs ma conscience^ plus je serois contente de moi-même, et je ne pourrois alors pratiquer la vertu sans bénir, dans tous les instans , et le ciel et mon sort !.., Non, non, tant de félicité ne peut exister sur la terre... Madame de Maintenon exprimoit avec une parfaite sincérité tout ce qu'elle éprouvoit 5 mais elle ne songeoît pas, dans ce moment, à l'ennui de la représentation , aux assujetlissemens de la cour, à l'importunité des sollicitations, dont elle avoit déjà tant souffert, et qui, dans ce nouveau rang, alloient se multiplier. 2. ' 8

l^yO MADAME

Comme Fagon Tavoit annoncé, madame de Maintenon fut en état de se lever au bout de trois jours 5 mais on lui prescrivit de garder sa chambre jusqu'à la fm de la semaine.

Le roi, depuis son retour de Maintenon, cachoit si peu ses sentimens, et montroit en même-temps une si haute considération pour celle qui en étoit Fobjet, que tout le monde avoit pénétré son secret^ il vouloit bien qu'on le devinât. On croyoit même généralement que le mariage étoit fait, et qu'il avoit été célébré à Maintenon ou à Marly. On se rappeloit qu'en arrivant de sa terre, madame de Maintenon avec toutes les formes du respect et de la reconnoissance, avoit porté à madame la dauphine la démission de sa charge de dame d'atours. Enfin, on voyoit Louvois, entièrement changé pour elle , lui rendre tous les hommages d'un sujet soumis, d'un admirateur sincère, et ne parler d'elle qu'avec les plus justes éloges. Ce grand exemple réduisit au silence les ennemis et les frondeurs. Mais comment concilier le nouveau eu Ile

quon alloit rendre tout- à-coup^ avec les déclamations qu'ion s'étoit permises si récemment, et le mépris qu'on avoit affecté pour le caractère de cette même personne, à laquelle on vouloit paroître désormais entièrement dévoué? Pour sauver la honte de cette choquante inconséquence, on a trouvé à la cour un mojen aussi ingénieux qu''il est simple : on se fait publiquement honneur de ce changement, en Tattribuant à la reconnoissance. Si Ton n'a pas une obligation personnelle, on en trouve facilement une relative. Le ministre en crédit ou le favori qu'on veut gagner, aura rendu un grand service à un parent dont on ne se soucie guère, mais qu'on prétend chérir^ à un ami qu'on a négligé, et qui devient intime dans ce moment, parce qu'il sert de prétexte à l'explosion d'une vive reconnoissance. Ce prétexte est d'autant plus commode, qu'il n'oblfge point à se rétracter, à convenir qu'on a été injuste, ou même qu'on a changé d'opinion 5 on dit seulement qu'on est enchaîné^ subjugué par le plus noble de tous les sentimens : cette déclara-

lion suffît pour autoriser à faire sa cour assiduement^ les calomuies anciennes restent sans désaveu ^ on peut les retrouver au besoin 5 si le favori est disgracié, on a sur-lechamp contre lui un grand sujet de plainte, et Ton renouvelle tout ce cju'on a dit jadis j en attendant, on est à ses pieds 5 on se place avec la fierté qu'ion met à une belle action , sinon au rang de ses admirateurs , du moins au nombre de ses créatures.

Louvois disoit hautement que madame de Mainlenon avoit parlé en faveur de son fils. Sa famille et ses amis protestèrent qu'ils partageoient sa reconnoissance. Tout ce qui tenoit aux autres exilés afficha les mêmes sentimens. Une effusion générale de r^co/znoissance saisit toute la cour. Madame de Maintenon à peine convalescente , et couchée sur une chaise longue, vît arriver en foule chez elk tous les princes, toutes les dames de la cour, et tous les courtisans. Parmi cette multitude de cœurs recon-noissans^ elle remarqua cinq ou six personnes plus empressées que toutes les autres, auxquelles elle avoit autrefois rendu d'im-

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porlans services^ et qui^ dans ce temps, lui avoient montré la plus basse ingratitude j... mais elle connoissoil trop la cour pour s'indigner ou s'étonner , quand son cœur n'étoit pas affecté. Elle reçût tous ces hommages intéressés avec modestie et simplicité 5 elle ne les accueillit ni ne les dédaigna 5 elle ne témoigna point cette surprise qui semble accuser de fausseté 5 elle eut Faîr de ne voir dans Fexagération que de la bienveillance et dans la flatterie que de la politesse 5 enfin, par sa douceur naturelle et par le charme de ses manières, elle trouva le moyen, en ne trompant personne, de satisfaire tout le monde.

Louis exigea que, tandis qu'elle gardoit la chambre, elle fît achever son portrait, fait pour lui par Mignard. Il ne falloit plus qu une séance pour la finir. Elle avoit voulu être représentée en sainte Françoise, sa patronne. On la vojoit dans ce tableau , assise à côté d'une table, sur laquelle étoient posés une bible et un sablier. Mignard demanda au roi s'ilpourroit ajouter un manteau d'hermine, afiny ajoula-t-il, cVorner

dignement la figure. Oui, repondit Louis en souriant , sainte Françoise Le mérite bien (i). Ce mot fut recueilli, et confirma tous les soupçons.

Cependant, madame de Maintenon vit arriver enfin ce jour attendu avec tant d'émotion et d'impatience ^ ce jour solennel, qui devoit former dans Thistoire une époque incertaine, mais mémorable (2)... Aux premiers rayons de l'aurore , madame de Maintenon, depuis long-temps réveillée, se lève et passe dans son oratoire : là , elle se prosterne ^ et, baignée de larmes, elle prie avec la touchante ferveur de la reconnoissance : sa piété avoit quelque chose de véritablement céleste; elle ressembloit à Famour divin des esprits bienheureux. Cette ame généreuse et pure , par un élan naturel, s'élevoit à Dieu avec ardeur, pour le remercier et pour le bénir. A dix heures , elle s'habilla, fit fermer sa porte, et ne vit que le roi, avec lequel elle passa tout le

(i) Historique. On sait que le manteau d^ermine éloit fun des attributs des reines.

(2) En i685 ou 1686.

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reste de la matine'e. Elle le regardoit et Técoutoit avec délices 5 mais elle pouvoit à peine lui re'pondre ^ un attendrissement continuel lui donnoit à chaque mot la crainte de fondre en larmes.

Après le dîner ^ elle fut à Saint Cyr ^ son agitation ne lui permit pas d'y présider , comme de coutume ^ aux exercices des classes. Elle resta trois heures dans Téglise^ et ne revînt à Versailles qu^à la nuit. Elle s''enferma dans son appartement^ ou la seule marquise de Montchevreuil fut admise.

Lorsqu à huit heures elle la vit entrer, elle se jeta dans ses bras en s'écriant : Hé bien , mon amîe^ c^est ce soir^ à minuit!... Ses pleurs lui coupèrent la parole... A dix heures, elle quitta son modeste vêtement , sa robe couleur àe feuille morte ^ et, pour obéir au roi ^ elle mit un riche habit de brocart d'argent 5 elle orna son cou d'une superbe chaîne de diamans que le roi lui av oit donnée le matin , elle attacha à son bras un portrait du roi, peint par Petitot. Ce gage d'hymen , dit-elle ^ ne me quittera jamais, je le laisserai, après moi, r la per-

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sonne de ma famille que j'aimerai le mieux, c'est-à-dire^ à celle à qui je reconnoîlrai le plus d'attachement pour le roi (i). Dans cette parure, sa beauté touchante avoit quelque chose de si majestueux, qu'il sembloit que son éclat et sa noblesse eussent augmenté en proportion de l'élévation de sa fortune.

A minuit précis , les deux battans de la porte s'ouvrirent ^ Louis , magnifiquement vêtu, paroît^ il étoit suivi des deux témoins, le marquis de Montchevreuil et Bontems (2). Madame de Maintenon , éperdue, se lève, s'avance en chancelant :.... Louis, avec la grâce la plus majestueuse , lui tend la main. Madame de Maintenon met un genou en terre pour recevoir cette . main royale , qui va s'unir à la sienne pour |

toujours^ elle la presse contre son cœur, ce cœur palpitant, tout à lui, qui ne lui promit jamais tant de respect, de soumission et d'obéissance que dans cet instant... Le roi la relève en disant : Embrassez vo-

(i) Ce qu'elle fit en effet, (2) Historique.

tre époux, et ne retardez plus mon bonheur, A ces mots-, il saisit son bras et Yentraîne. Elle retrouve toutes ses forces pour le suivre.. • A la porte de la chapelle-^ le roi reçoit de Bontems son manteau royal 5 la marquise de Montchevreuil , par Tordre du roi , donne à madame de Maintenon le manteau d'hermine avec lequel elle a été peinte.... On entre dans la chapelle , on y trouve Farchevêque de Paris et le Père de la Chaîse(i). Madame de Main tenon, tremblante, hors d'elle-même, se met à genoux à côté du roi. Cette femme qui fut toujours si supérieure à sa fortune, n'*a point de force d'ame pour soutenir tant d'émotions nouvelles et délicieuses , sa gloire ne Fenivre point, mais son bonheur la pénètre 5... cependant , elle veut donner à la religion cet instant solennel d'un immortel souvenir, et, pour se recueillir, elle prie pour le roi, pour son époux!... Qui pourroit exprimer ce qu'elle éprouva , lorsqu'elle entendit Louis-le- Grand pronon--

(i) Historique.

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cer le serment irrévocable^ et lorsqu'elle reçut de sa raain Tanneau nuptial !...

En sortant de la chapelle^ le roi en présence des témoins dit à madame de Maintenon : Prononcez un seul mot ^ et demain je déclare et je montre à ma cour la reine de France.... Non^ non^ s^écria-t-elle 5 il n'existe pas pour moi maintenant un seul degré déplus cPélévation .• Du moins , reprit Louis 5 ici^ vous serez toujours reine 5 vous devez à jamais en avoir le rang et les droits dans le lieu saint ^ et devant Fautel où nous venons de nous unir.

En effet le lendemain, madame de Maintenon se rendit à midi à la chapelle, pour y entendre la messe , quelques minutes avant les princesses et les dames de la cour. Madameladauphine et les princesses avoient des tribunes séparées : celles du roi et de la reine étoient placées à côté Tune de Tau- Ire. La tribune de la feue reine avoit toujours été vide et fermée depuis sa mort. Le roi ouvrit lui-même cette tribune , et y lit entrer madame de Maintenon. L'étonnement de toute la cour fut extrême en voyant

Î)E MAINTENON. l'yC)

madame de Mainlenon occuper cette place royale. On ne douta point qu elle ne fut déclarée reine après la messe (i). Elle causa une nouvelle surprise, lorsque, rentrée dans son appartement , elle reçut du monde comme à son ordinaire , en montrant la même simplicité.

Le même jour, le roi partit pour Marly avec une très-petite suite. Ce fut là qu'ayant demandé à madame de Maintenon quel étoit Topera qu'elle aimoit le mieux, et madame de Maintenon s'étant déclarée pour ^tfs^ il répondit : Jftjs est trop heu-veux (2).

Le roi eut toujours pour madame de Mainlenon, la même grâce et la même galanterie : Teslime fixa son amour. Pendant trente ans que dura leur union , elle pos~ séda son cœur sans partage^ elle ne mit en usage , pour le conserver;, que les moyens qu'elle avoit employés pour le gagner. Elle ne démentit jamais son caractère : sa sagesse,

(i) Elle occupa toujours, depuis, cette trîbune. (2) Hémistiche d'un vers de cet opéra. Ce trait e$t historique.

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sa droiture et sa bonlë triomphèrent de ses ennemis, justifièrent sa faveur^ elle acquit Fempire le plus noble et le plus le'gitime ^ elle régna par la vertu : et tous ceux qui connoîtront les de'tails de la vie de cette femme illustre, seront convaincus comme elle , que rien n^est plus habile qu^une conduite irréprochable.

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