‹ Madame de Montespan et la légende des poisonsChapitre 2 sur 8 · MADAME DE MONT ESP AN · texte numérisé non relu

MADAME DE MONT ESP AN

ses droits, nous voudrions montrer brièvement sur quelle base fragile repose tout cet échafaudage, à quelles invraisemblances et à quelles contradictions s'exposent ceux qui s'en font les champions et indiquer en même temps ce que fut au vrai cette aflaire qu'on a si ingénieusement mais si improprement dénommée le « Drame des Poisons ».

C'est en efïet de plus en plus d'après cette affaire que tendent à se former les jugements que nos contemporains portent sur la mémoire de Madame de Montespan. La pièce de Racine, sans arrière-pensée contre la maîtresse déchue, n'était à vrai dire qu'une mauvaise action destinée à concilier au poète les bonnes grâces de la nouvelle favorite. C'est par une même faiblesse de caractère que La Fontaine, après avoir dédié à Madame de Montespan son second recueil de fables, célébrait dans les termes que l'on sait Mademoiselle de Fontanges « Charmant objet, digne présent des cienx. . . » Mais les historiens qui ne trouvaient à reprocher à l'altière fille des Mortemart, ni comme à une Maintenon une influence néfaste dans le choix des conseillers du Roi, ni comme à une Pompadour une politique d'aventures et de défaites, continuaient à se montrer indulgents à son égard. Si la morale outragée par le double adultère inspirait à quelques-uns une indignation de commande, on sentait

chez la plupart une secrète sympathie et comme une sorte de reconnaissance pour l'éclat incomparable que son esprit et sa beauté avaient donné à la Cour de France pendant les plus belles années du règne. Et c'est à peine si les défauts de caractère qu'on continuait de lui prêter d'après Saint-Simon jetaient quelque ombre sur ce tableau : « Impérieuse, altière, « dominante, moqueuse et tout ce que la beauté et la « puissance qu'elle en tirait entraîne après soi ».

L'affaire des Poisons a changé tout cela. C'est maintenant à toute une série de crimes de droit commun et des plus monstrueux qu'ait connus l'histoire que la favorite a à répondre devant l'opinion et devant une opinion d'autant plus sévère qu'elle est plus mal éclairée. Ce n'est pas d'hier toutefois que date l'accusation. Dès l'année 1681, c'est-à-dire l'année même qui suivit l'instruction de l'affaire, un auteur bien informé écrivait crue certains des accusés, pour prolonger leurs jours ou se décharger, avaient mis en cause des personnages considérables comme Madame de Montespan et Louvois. Ce bruit, quoique assez discret, fut certainement connu d'un certain nombre de contemporains. Cependant ce n'est que de nos jours, il y a une trentaine d'années, que le scandale éclata avec la publication par M. Ravaisson-Mollien, dans sa collection dite des Archives de la Bastille, de

la plupart des pièces mêmes du procès. Rien de bien considérable en fait de documents n'a paru depuis et, sauf une exception dont nous parlerons tout à l'heure, les études publiées depuis cette date n'ont guère été que des paraphrases ou des commentaires en des sens très divers du grand recueil dû aux patientes recherches de M. Ravaisson.

Avant d'aborder l'examen des charges relevées contre Madame de Montespan, il faut rappeler en quelques mots les conditions dans lesquelles s'engagea cette étrange affaire.

Au xvne siècle, comme à toutes les époques et dans tous les pays, les pratiques de sorcellerie, conformes d'ailleurs aux idées et aux croyances du temps, avaient pris en France une certaine extension. A la naissance de Louis XIV on avait fait entrer l'astrologue Morin dans la chambre même de la reine-mère pour tirer l'horoscope de l'héritier du trône. Charles II, roi d'Angleterre, faisait venir d'Italie un magicien fameux et s'enfermait avec lui pendant des heures entières à la recherche des plus obscurs problèmes de la chimie. Vers la même époque, un graphologue italien, de beaucoup d'esprit d'ailleurs, avait été consulté par Louis XIV, par la reine Marie-Thérèse et par les plus grands personnages de la Cour ; à l'hôtel de Soissons où il avait son quartier général, on compta un jour

près de deux cents carrosses lui amenant des visiteurs. A un exemple qui venait de si haut la foule répondit avec empressement. Sorciers, astrologues, devins, diseurs de bonne aventure et charlatans de toute sorte se partageaient la Cour et la ville. Opérateurs et clients constituaient d'ailleurs une population très mêlée où, à côté de la grande foule des simples charlatans et des dupes, on trouvait quelques criminels des plus dangereux. Souvent aussi, et c'est de cette confusion que sont sorties plusieurs diversités d'opinions entre les historiens, il s'en trouvait qui, distribuant à leurs clients de passage les poudres les plus iiioffensives, avaient en réserve, pour les grands cas, toute une pharmacie des plus violents poisons. Les tribunaux ordinaires, Châtelet et Parlement de Paris, avaient parfois à intervenir dans ces affaires et jusque-là l'avaient fait à l'entière satisfaction de la vindicte et de la sécurité publiques.

Or, voici qu'en avril 1679, et comme si tout à coup la société était menacée jusqu'en ses fondements, on institue une Commission extraordinaire, sorte de Haute- Cour, destinée à l'examen de toutes les affaires d'empoisonnement et de sorcellerie, et bientôt appelée d'un nom de terreur, la Chambre Ardente. Une véritable épouvante se répand aussitôt dans toutes les classes de la société, les moindres visites chez les tireurs de

cartes revêtent les couleurs les plus sombres. « On « ne parle que de gens pris pour poisons, écrit Made-

« moiselle de Scudéri Grâce à Dieu, je n'ai jamais

« acheté de fard ni fait dire ma bonne aventure. » Le petit Sévigné écrit à sa sœur, Madame de Grignan : « Me revoilà enfin, ma belle petite sœur, à côté de ;< maman mignonne, que l'on ne m'accuse point encore « d'avoir voulu empoisonner, et je vous assure que, « dans le temps qui court, ce n'est pas un petit « mérite. » Cependant les délations pleuvaient, les prisons s'emplissaient et les bruits les plus divers se répandaient, l'opinion se refusant à croire que le Roi se tuf décidé, sans des raisons des plus graves, à des mesures aussi extraordinaires.

Ce qui frappe dans cette première phase de l'affaire, c'est qu'après les premières arrestations en masse qui avaient porté sur les principaux opérateurs et sur une foule de gens sans aveu, l'attention des magistrats, dédaignant la petite bourgeoisie qui, cependant, avait fourni aux charlatans de si nombreux clients, se concentre bientôt, avec une prédilection marquée, sur une catégorie restreinte des plus hauts personnages de la Cour et, trait également caractéristique dont nous nous souviendrons plus tard, appartenant presque tous à ce que nous appellerions de nos jours une même coterie politique. On connaît aujourd'hui les noms qui

furent alors prononcés le plus fréquemment dans les dépositions de la Chambre Ardente : la comtesse de Soissons, la marquise d'Àlluye, la marquise de Polignac, le maréchal de Luxembourg, Madame de Montespan, le marquis de Feuquières, la princesse de ïingry, la duchesse de Bouillon, la maréchale de La

Ferté, le duc de Vendôme, etc C'est ce côté de

l'affaire qui a jusqu'ici et avec raison passionné l'opinion et les historiens, et cependant, malgré les travaux les plus consciencieux et les plus pénétrants de Loiseleur, de Clément, et plus récemment de M. Jules Lair et de M. Funck-Brentano, il est permis de dire que l'histoire définitive de ce côté de la question n'a pas encore été faite. On a voulu, en effet, écrire cette histoire à l'aide des seuls documents des Archives de la Bastille, c'est-à-dire des dépositions des prisonniers, sorciers et empoisonneurs, gens des plus tarés et des plus suspects. Or, comment pouvoir discerner le vrai du faux dans cet amas de racontars et d'inventions souvent les plus saugrenues, si pour chacun des principaux personnages mis en cause on n'a pour se guider une connaissance aussi précise que possible de leur histoire, de leur entourage et des menus événements de leur vie? En d'autres termes, une histoire véritablement critique de l'Affaire des Poisons suppose de toute nécessité des études monographiques

de chacun des principaux acteurs, héros ou victimes, de ce prétendu drame.

Le meilleur exemple de cette dernière méthode et de ses résultats vient de nous être donné dans la belle étude que M. le marquis de Ségur a consacrée au maréchal de Luxembourg. Sans doute, dans cette affaire des Poisons, plusieurs auteurs avaient déjà laissé entrevoir la fragilité des accusations portées par les clients de M. de La Reynie, mais ils n'avaient guère fait que signaler les contradictions existant entre les dépositions mêmes des principaux témoins. C'est à M. de Ségur que revient véritablement l'honneur d'avoir le premier établi, avec tous les genres de preuves à l'appui, et dans une de ses parties les plus importantes, le côté légendaire de l'affaire des Poisons et d'avoir montré comment, entre les mains d'un ministre haineux et perfide, une affaire banale d'escroquerie et de chantage a pu se transformer en la plus noire des machinations. 11 faut voir dans le lumineux exposé qu'il en a tracé (1) le lien simple et logique de tant d'incidents étranges et incohérents ; comment l'entrée de Luxembourg dans le parti de Colbert lui avait valu les rancunes de Louvois ; comment « la haine de celui-ci, sa perfidie savante,

(1) Pierre De Séqur, Le Tapissier de Notre-Dame, pages 5 à 136.

ET LA LËGEiNDE DES POISONS. lo

ont, non pas inventé, mais dirigé le drame » ; comment Louvois veut pousser Luxembourg- à s'enfuir ; comment, Luxembourg une fois entré à la Bastille, Louvois travaille et cuisine le principal accusateur, Lesage, et « de sa personne se rend à Vincennes, va chercher Lesage au fond de sa prison, l'excite à parler, à compléter ses dénonciations » ; comment, « encouragés par Louvois sous main, endoctrinés par ses exhortations, poussés sans doute aussi par l'amour-propre de métier et l'entêtement professionnel », les commissaires chargés de l'instruction de l'affaire veulent à tout prix que le maréchal soit coupable; comment celui-ci, mis enfin en présence de ses accusateurs, les convainc de mensonge et de faux; comment « l'équité naturelle du Roi et son ferme bon sens hâtèrent le dénouement » et comment enfin Luxembourg, après quatre mois d une détention des plus dures, fut acquitté à l'unanimité.

La question en ce qui concerne Madame de Montespan est plus complexe, non pas que les charges portées contre elle soient au fond plus sérieuses, mais moins heureuse à certains égards que le maréchal, elle ne fut ni arrêtée, ni interrogée, ni confrontée avec ses accusateurs. Ce qui fait la faiblesse irrémédiable des accusations relevées contre elle et leur inconsistance même, fait en même temps leur force en quelque

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