LES TÉMOINS
Notons tout d'abord que plusieurs des témoins acharnés contre Luxembourg et dont M. de Ségur a si victorieusement démontré l'imposture, furent aussi des accusateurs les plus importants contre Madame de Montespan. Au premier rang d'entre eux figure cet Adam Cceuret, dit Dubuisson, dit Lesage, escamoteur et d'une force rare en cet art, « rusé, hardi, fertile en « inventions, doué dune façon de charlatan, d'une « ingéniosité subtile, d'un aplomb efïronté que rien « ne démontait. » Lesage avait été l'amant de La Voisin, mêlé à nombre de ses conjurations. Il racon-
tait sur Madame de Montespan des choses abominables ; il aurait assisté à des messes noires célébrées en sa faveur, ajoutant même « qu'il y fut ajouté quelques « cérémonies avec des os de mort pour le dessein de « faire mourir Madame de La Vallière », et Louvois, qui décidément tenait au témoignage de cet homme, de nouveau, pour Madame de Montespan, comme il en avait agi pour Luxembourg, fait le voyage de Yincennes pour exciter Lesage à parler davantage. Or, veut-on savoir ce que le même Louvois pensait du même Lesage quelques années plus tard? Bien qu'il eût mérité être dix fois roué et pendu autant que ses collègues, Lesage, en considération de la complaisance qu'il avait mise dans ses dépositions, avait été seulement enfermé dans la citadelle de Besançon ; mais au bout de quelque temps, la nostalgie de revoir Paris le reprit sans doute, car il fait annoncer au ministre qu'il a à lui dénoncer un nouveau complot. Et Louvois d'écrire aussitôt à M. de Moncault, gouverneur de la citadelle, le G avril 1683 : « Je vous remercie de l'avis « que vous m'avez donné de ce que vous a dit Lesage
« qui depuis longtemps fait le métier d'un fripon
« 11 est bien à propos que vous lui ordonniez de vous « expliquer ce qu'il a voulu dire et que s'il en voulait « faire difficulté, vous l'y obligiez en le mettant « au pain et à l'eau et en le faisant bien étriller
« matin et soir. Vous ne sauriez agir trop durement « envers ce fripon là qui, pendant tout le temps « qu'il a été à Vincennes, n'a jamais pu dire un mot « de vérité. » (1)
La Filastre, dite La Boissière, est, dans le cas de Madame de Montespan, un témoin presque aussi important que Lesage. Elle avait connu Guibourg et La Voisin, donné au diable un de ses enfants qui aurait été baptisé avec l'huile de l'extrême-onction, puis égorgé. Elle aurait voulu entrer chez Mademoiselle de Fontanges pour remettre Madame de Montespan avec le roi, elle aurait reçu des poudres pour donner à celle-ci « pour l'amour, et d'autres pour empoisonner. » Nous ne referons pas ici dans leur détail le tableau de ses rétractations et dénégations. Le commissaire chargé de l'instruction de l'affaire, La Reynie, s'en est chargé lui-même, reconnaissant qu'elle est « tombée dans une « infinité de variations et de contradictions sur cela ». Mais nous ne pouvons manquer de reproduire la déclaration par laquelle, quelques heures avant de mourir, elle rétracta les graves dépositions qu'on lui avait fait faire auparavant : « La Filastre, conduite à Paris, <( remise entre les mains du curé de Saint-Laurent, « avant de sortir de la Bastille pour l'exécution, a
(1) Arch. hist. du Ministère de la Guerre, vol. 692 fol. 104 bis.
« demandé à parler au commissaire ; elle a demandé à « nous parler pour nous dire que ce qu'elle a dit ce « matin pendant la question, et même depuis, de la « dame Chapelain sur le fait de Madame de Montespan « n'est pas véritable ; que ce qu'elle a dit à cet égard « n'a été que pour se libérer de la peine et douleur « des tourments, et, dans la crainte qu'on ne la réap- « pliquât à la question après en avoir été tirée, et « que si elle a encore depuis, et à la confrontation, « soutenu la même chose à la Chapelain, çà été « par quelque crainte et respect pour nous commis- « saires, mais elle ne veut point mourir, sa cons- « cience demeurant chargée de ce qu'elle a dit contre « la dame. »
Plus encore peut-être que Lesage et La Filastre, la fille de La Voisin, Marguerite Monvoisin, fut, pour les magistrats désireux de charger Madame de Montespan, une ressource inappréciable . Dans ses déclarations, écrit M. de La Reynie, « éclate un certain air d'ingénuité où, si les choses sont fausses, tout le monde peut être trompé ». Son ingénuité n'était peut-être pas sans arrière-pensée, puisque chacune de ses nouvelles accusations retardait le moment peu désiré de l'expiation, et que l'exécution récente de sa mère devait lui faire paraître encore plus redoutable. D'autre part, s'il serait exagéré d'avancer que M. de La Reynie ne demandait
qu'à être trompé, le moins qu'on puisse dire est que son ingénuité était au moins égale à celle de Marguerite. Ces deux ingénuités communièrent ensemble et il en sortit un ensemble de révélations les plus joyeusement fantaisistes. Sans doute Marguerite est souvent en désaccord avec les autres sorciers ; mais cela n'arrête pas M. de La Reynie, tout au contraire, car « les dénégations mêmes des sorcières confirment d'après lui son témoignage ». Sans doute aussi sa mère, qui pourtant n'avait plus rien à cacher puisqu'elle a été condamnée au dernier supplice, n'a jamais dit un mot de Madame de Montespan ; c'est une raison de plus pour ajouter foi aux déclarations de la fille. Il ne nous est pas possible d'entrer dans le détail de ses dépositions ; mais il nous faut, tout au moins, en signaler une vraiment capitale, car elle nous fournira l'occasion d'une de ces démonstrations que dans la science de la logique on appelle la démonstration par l'absurde. Marguerite Monvoisin se serait rappelé, et ce détail aurait beaucoup impressionné La Reynie, le texte même de l'invocation que Madame de Montespan aurait prononcée au cours des conjurations entreprises pour elle par La Voisin : « Je demande, aurait-elle dit, l'amitié du Roi et celle de Monseigneur le Dauphin, qu'elle me soit continuée, que la reine soit stérile, que le roi quitte son lit et sa table pour moi, que
j'obtienne de lui tout ce que je lui demanderai pour moi, mes parents ; que mes serviteurs et domestiques lui soient agréables ; chérie et respectée des grands seigneurs, que je puisse être appelée aux conseils du roi et savoir ce qui s'y passe, et que, cette amitié redoublant plus que par le passé, le roi quitte et ne regarde la Vallière, et que la reine étant répudiée, je puisse épouser le roi. »
Nous avons déjà fait ressortir ailleurs (t) les invraisemblances et les contradictions que cette pièce offre à chaque ligne. Qu'on nous permette d'en rappeler ici quelques-unes. Madame de Montespan joint dans cette invocation les noms du dauphin et de Mademoiselle de La Vallière. Or, au seul moment où Madame de Montespan pouvait véritablement craindre la rivalité de Mademoiselle de La Vallière, le dauphin avait cinq ans; on se demande de quel poids le crédit de cet enfant pouvait être dans la balance. Madame de Montespan demande que la reine soit stérile, mais à quelle fin, puiqu'elle était déjà mère? Elle demande aussi que le roi répudie la reine Marie-Thérèse ; mais ignorait-elle que les mariages des rois ont d'autres raisons que des raisons sentimentales et que la Flandre et la Franche - Comté , ces deux grandes pensées
(1) De La Vallière à Montespan, p. 185.