‹ Madame de Montespan et la légende des poisonsChapitre 5 sur 8 · MADAME DE MON'TESPAN · texte numérisé non relu

MADAME DE MON'TESPAN

du règne, étaient les gages du mariage espagnol?

Marguerite Monvoisin reçut d'ailleurs la récompense de ses abondantes déclarations. Elle "fut simplement internée dans la citadelle de Belle-Ile.

A ces trois principaux témoins, il faudrait, pour être complet, ajouter de nombreux comparses, car, quand il s'agit de Madame de Montespan, les clients de M. de La Reynie, bien persuadés qu'elle ne serait jamais interrogée ni confrontée avec eux, s'en sont donné à cœur joie. Avec une mémoire prodigieuse ils accumulent les détails, précisent les faits et les dates, ne se doutant pas que deux siècles plus tard, il serait encore possible de reconstituer par le menu les faits et gestes de leur victime et de les prendre, à chaque page, pour ainsi dire, en évident délit de faux témoignage. Mais, pour aujourd'hui, nous préférons laisser le soin de les confondre à une voix plus autorisée que la nôtre. En 1682, les travaux de la Chambre Ardente ayant été définitivement suspendus, on dut s'occuper de la liquidation de l'affaire. A cet effet, Louvois fut chargé de diriger sur diverses forteresses les prisonniers dont regorgeaient encore la Bastille et le château de Yincennes. Le 16 décembre 1682, il accompagnait un de ces envois de la lettre suivante adressée à M. Chauvelin, intendant de Franche-Comté : « Les prisonniers que je vous ai mandé, par ma lettre du 26 août dernier,

qui devaient être envoyés dans la citadelle de Besançon et au fort Saint- André, partiront incessamment de Paris, sous la conduite du sieur Desgrez ou de l'un de ses officiers, pour être transférés dans ces deux places, savoir : onze hommes dans la citadelle de Besançon et treize femmes dans le fort de Saint- André, dont les noms sont dans le mémoire ci-joint.

« Je vous prie d'expliquer à M. le chevalier de Moncault et à M. de la Barthe que, comme ce sont tous gens fort entreprenants, ils doivent être gardés avec beaucoup de précaution et traités fort sévèrement sur le moindre sujet qu'ils en donneront, en sorte que s'ils s'échappent en quoi que ce puisse être, le châtiment qu'ils en recevront les oblige à se contenir ; surtout recommandez, s'il vous plaît, à ces messieurs d'empêcher que l'on n'entende les sottises qu'ils pourront crier tout haut, leur étant souvent arrivé d'en dire touchant Madame de Montespan, qui sont sans aucun fondement. » (1)

Certes, dans toute cette affaire Louvois ne fut pas irréprochable, nous espérons le démontrer surabondamment tout à l'heure. Cependant entre son témoignage et celui des complices de La Voisin, on nous

(1) Arck. hlst. du Ministère de la Guerre, vol. 683, fol. 439 ; — Ravaisson-Mollien, Archives de la Bastille, VII, 119.

permettra de ne pas hésiter, d'autant que le Louvois de 1682, plus désintéressé, est aussi plus sincère et plus véridique que le Louvois de 1680.

Mais si, dès qu'ils ne sont plus utiles, les témoins à charge sont aussi brutalement désavoués par leur inspirateur même, que dire du seul témoin à décharge auquel on fit alors appel et dont l'aventure, telle qu'elle nous a été contée jusqu'ici, nous est donnée comme l'argument le plus terrible contre Madame de Montespan ?

On sait quel personnage a joué dans l'histoire (celui qu'elle joue dans la pièce de M. Sardou est un peu différent) Mademoiselle Desœillets, cette femme de chambre de confiance de Madame de Montespan, cette incomparable soubrette, si fine, si éveillée, qui a tant vu et tant entendu. On sait aussi qu'elle fut interrogée une fois à Vincennes au sujet des dépositions qui la mettaient si directement en cause, elle et sa maîtresse. Ses réponses causèrent d'ailleurs la plus profonde déception à La Reynie et à Louvois. « Elle convient, « écrit Louvois, d'avoir vu La Voisin une fois seule- « ment, accompagnée de cinq ou six filles de son « quartier, il y a plus de dix ans. Elle assure avec une « fermeté inconcevable que pas un de ceux qui peuce vent l'avoir nommée ne la connaissent, et pour m'as- « surer de son innocence, m'a chargé de conjurer le

« Roi de trouver bon que Ion la mène au lieu où sont « ceux qui peuvent avoir déposé contre elle, et que, « pourvu que l'on ne les avertisse point auparavant « qu'elle doit leur être confrontée, elle répond sur sa « vie que pas un d'eux ne dira qui elle est. »

Et La Reynie de commenter là-dessus sentencieusement : « La fermeté de la personne dont il s'agit « vient nécessairement de son innocence et du bon « témoignage de sa conscience, ou de ce que LaVoisin, « principale actrice, n'y est plus, ou de ce que cette « personne a pu savoir précisément que La Voisin « n'avait rien dit contre elle au procès >>.

Peut-être n'était-il pas besoin d'un lieutenant de police doublé d'un magistrat d'occasion pour faire pareille découverte. Innocente ou coupable, xMademoiselle Desœillets était d'ailleurs fondée à affecter cette assurance. Nous croyons même connaître quelques-unes des raisons pour lesquelles sa tête était presque aussi précieuse aux yeux du roi que celle de Madame de Montespan elle-même, mais ce n'est pas ici le moment de raconter cette histoire. Mais on nous dit que Louvois aurait pris sa revanche et on nous cite cette lettre que le ministre écrivait à La Reynie le 22 septembre 1686 : « Le papier que vous trouverez ci-joint vous fera con- « naître que la Desœillets, qui était enfermée par « ordre du Roi dans l'hôpital général de Tours, y est

« morte le 8 de ce mois. C'est de quoi j'ai cru qu'il « était bon de vous donner avis. »

Nous devons avouer qu'au cours de nos recherches et des rapprochements qui nous montraient les accusations élevées contre Madame de Montespan croulant les unes après les autres comme un château de cartes, ce document nous a longtemps troublé, car si, malgré les appuis tout-puissants dont elle disposait, la soubrette avait été reconnue assez coupable pour être arrêtée et enfermée, la maîtresse elle-même était bien compromise. Eh bien! vérification faite, il faut que les partisans de la culpabilité quand même en fassent leur deuil. La Desœillets qui fut enfermée à l'hôpital général de Tours et qui y mourut en 1686, n'est pas l'ancienne femme de chambre de Madame de Montespan : au même moment et pendant de longues années après cette date, nous trouvons celle-ci à Paris, en pleine liberté, usant et jouissant de ses droits, suivant la formule, et administrant avec beaucoup de sagesse les importants revenus qu'elle devait aux libéralités d'une bonne maîtresse. Ou bien alors il faut accuser de faux témoignage tous les notaires qui ont attesté sa présence en leurs études, la qualifiant de « demoiselle » ou « ancienne demoiselle de Madame la marquise de Montespan », et il faudrait aussi arguer de faux les signatures qu'elle a apposées au bas

des actes reçus par eux et qui attestent la plus parfaite identité entre l'ancienne soubrette de la favorite et l'opulente rentière parisienne des dernières années du xvne siècle.

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