‹ Madame de Montespan et la légende des poisonsChapitre 7 sur 8 · MADAME DE MONTE SP AN · texte numérisé non relu

MADAME DE MONTE SP AN

pénitence. Et de quels crimes, à pareil compte, ne faudrait-il pas charger la mémoire de Madame de Longueville et de tant d'autres illustres pénitentes du xviie siècle ?

On nous dit enfin que, si les sorciers arrêtés ont prononcé si souvent le nom de Madame de Montespan, c'est que, suivant le dicton populaire, il devait y avoir quelque chose. Mais le fait se produisit aussi pour Luxembourg au sujet duquel cependant, la lumière ayant pu être faite, M. de Ségur a pu démontrer péremptoirement que nombre d'accusations étaient sans aucun fondement. Et l'un des témoins de cette affaire, ami de Luxembourg, et un moment compromis lui-même, le marquis de Feuquières, a donné de ce phénomène une excellente raison qui est de tous les temps et de tous les pays : « Quelques empoison- « neurs et empoisonneuses de profession, écrit-il, « ont trouvé moyen d'allonger leur vie en dénonçant « nombre de gens considérables, qu'il faut arrêter et (( dont il faut instruire le procès, ce qui leur donne « du temps. »

Si le nom de Madame de Montespan fut prononcé plus souvent encore que celui de Luxembourg, c'est que plusieurs purent s'imaginer que les magistrats, effrayés au seul prononcé de ce nom, abandonneraient toute poursuite plutôt que de s'engager dans une afiaire

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aussi épineuse. Et c'est ainsi que ce nom dut apparaître à plus d'un comme une sorte de talisman libérateur. Quant aux concordances qui se remarquent entre certaines dépositions, concordances d'ailleurs assez rares, elles s'expliquent par l'entente qui de longue date s'était établie entre des gens assurés d'être arrêtés un jour ou l'autre ; elles s'expliquent surtout par les entretiens particuliers de Louvois avec les principaux prisonniers avant leurs dépositions, entretiens si étrangement suggestifs et sur lesquels nous avons les aveux mêmes du ministre; elles s'expliquent encore pour une large part, suivant le mot de M. de Ségur, par « l'amour-propre de métier et l'entêtement professionnel » des magistrats instructeurs, et la déposition de La Filastre, que nous avons rappelée, est vraiment significative à cet égard, déclarant que si elle a accusé à tort Madame de Montespan, ce fut « pour se libérer de la peine et douleur des tourments » et aussi « par quelque crainte et respect » pour les commissaires. Singuliers magistrats que ces commissaires qu'on ne pouvait attendrir qu'en chargeant des innocents.

On prétend aussi que Madame de Montespan a voulu empoisonner Louis XIV parce que celui-ci avait souvent des vapeurs ; mais si tous ceux, hommes ou femmes, qui au xvne siècle eurent des vapeurs avaient été

empoisonnés, quelle légion! grands Dieux, à commencer par Madame de Montespan elle-même, qui passa toute sa vie à s'en plaindre !

Sur ces mêmes desseins d'empoisonnement, si invraisemblables déjà en eux-mêmes (car le roi mort, que restait-il à Madame de Montespan ?), on a cru tout expliquer en laissant entendre que celle-ci aurait gagné un officier du gobelet, nommé Duchesne. Mais outre qu'il n'existe pas l'ombre d'une charge contre ce Duchesne, comment peut-on ignorer les usages de la Cour au point de ne pas savoir que tous mets, toutes boissons destinés au roi, avant de lui être présentés, étaient « essayés » en sa présence à deux et même trois reprises et par l'officier du gobelet lui-même et par les gentilshommes de service ?

N'a-t-on pas dit encore que les parfums employés par Madame de Montespan étaient suspects et que le roi en avait témoigné de la méfiance ? Mais si quelque chose est acquis pour tous les historiens de la Cour du Grand Roi, c'est, dès l'origine, en même temps que la passion de Madame de Montespan pour les parfums, l'horreur du roi pour ces mêmes parfums et comment c'était un des sujets les plus fréquents de leurs disputes. Faut-il rappeler à ce sujet l'incident quasi diplomatique que nous avons jadis raconté à l'occasion de Mademoiselle de Kéroualle, duchesse de

Portsmouth (1), un jour que cette belle fille de France, ancienne fille d'honneur de Madame, devenue maitresse de Charles II, roi d'Angleterre, avait écrit à Louis XIV sur du papier parfumé ? Celui-ci, malgré les services éminents que la duchesse rendait alors à la politique française, n'en avait pas moins manifesté sa mauvaise humeur à son ambassadeur à Londres. Barrillon, et la duchesse en avait exprimé aussitôt ses excuses dans les termes les plus soumis.

On a prétendu également que l'Affaire des Poisons avait marqué une date essentielle dans les rapports de Louis XIV et de Madame de Montespan et amené la disgrâce définitive de celle-ci. Mais il est de notoriété publique que longtemps avant l'Affaire des Poisons, de grandes et terribles scènes éclatèrent entre les deux amants : dès 1674, à cause de Madame de Maintenon; en 1677, à cause de Madame de Ludres, et pour s'en convaincre il suffît d'ouvrir les mémoires et les correspondances du temps, Madame de Sévigné. Madame de Maintenon, Bussy-Rabutin, etc. Il n'est pas moins fermement établi par les preuves les plus convaincantes que l'influence de Madame de Montespan resta considérable au milieu même des dépositions en apparence les plus accablantes de la

1) Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1903.

Chambre Ardente et se continua pendant plusieurs années ensuite. Nous en avons cité récemment un exemple des plus caractéristiques. En 1680, au moment même où par le canal de Louvois sont soumises au Roi les dénonciations mettant en cause sa maîtresse de la manière la plus formelle, on s'occupe de compléter la maison du Dauphin, en choisissant pour les attacher à sa personne sous le nom de « menins » six jeunes gens des plus grandes familles du royaume. Un neveu de Madame de Sévigné est du nombre. Madame de La Fayette voudrait aussi y faire nommer son fils et s'en ouvre à Louvois, tout dévoué à ses intérêts. Or, que répond le ministre ? : « Il n'y a point d'autre voie que celle « d'écrire au Roi, si vous n'êtes pas en état de lui « en venir parler. Si Madame de Montespan veut « rendre votre lettre et l'appuyer de ses offices, il y « aura lieu de bien espérer de votre demande. » (1) Et les preuves de cette influence continuent d'abonder dans les années qui suivent. En 1681, c'est munie de pleins pouvoirs et en véritable souveraine qu'à Bourbon -l'Archambault elle traite avec Lauzun des conditions de sa libération. Elle conserve jusqu'à la mort de la reine, en 1683, la surintendance de sa

(1) Revue de Paris, 1er septembre 1907.

maison, qui est la première charge de la Cour. Elle occupe jusqu'en 1687 son grand appartement du château de Versailles et pendant tout ce temps le roi continue d'aller chez elle tous les jours.

LE VÉRITABLE MACHLNATEUR DE L AFFAIRE l LOUVOIS

Mais, et c'est là un autre côté de la question non moins important, si de toutes les charges portées contre Madame de Montespan, aucune ne reste sérieusement établie, comment expliquer non seulement que son nom ait été prononcé si souvent dans les dépositions de la Chambre Ardente, mais que les ministres et le roi lui-même en aient été si fortement émus? La réponse à cette question se dégage déjà assez nettement, croyons-nous, de ce qui précède, et sur ce point nous aboutissons par des voies analogues aux mêmes conclusions que M. de Ségur. Les machinations contre Madame de Montespan comme celles contre Luxembourg et la plupart des autres personnages impliqués

dans cette affaire n'ont qu'un seul auteur véritablement responsable : Louvois. Car. si dans la pièce de M. Sardou comme dans les récentes publications relatives à l'Affaire des Poisons, il est quelque chose de monstrueusement contraire à l'histoire, c'est le tableau que l'on nous trace d'une sorte de concorde et d'accord idyllique entre Colbert et Louvois. S'il est, au contraire, un fait qui domine toute cette partie du règne et qui, par-dessus même la tête du roi et à son insu, a sa répercussion sur toute la politique du royaume, c'est la haine profonde, acharnée, la lutte âpre et de tous les instants qui n'a cessé de se poursuivre entre les deux ministres. Ces deux hommes, d'une activité et d'une puissance de travail si prodigieuses, et qui, par amour du bien public ou pour plaire au roi, ont tant fait pour la grandeur de la France, ne reculeraient devant rien, pas même devant un crime, pour dominer au Conseil, pour avoir, comme ils disent, l'oreille du Maître. Car ce Maître, si personnel, si jaloux de son autorité, qui a brisé Fouquet, qui peut les briser de même (leur fortune n'a-t-elle pas été aussi scandaleuse que la sienne?), il est véritablement à conquérir à nouveau chaque jour. Et pour lui plaire, eux, si arrogants à l'égard des plus grands seigneurs, il n'est pas de bassesses qu'ils ne soient prêts à commettre. Quand il s'est agi de cacher et de faire élever en secret

les premiers enfants de Louis XIV et de Mademoiselle de La Vallière, Colbert raconte aux pauvres gens à qui il les confie qu'un « sien frère avait commis un « méfait avec une fille de qualité qu'il ne fallait pas « compromettre ». Mais le caprice du roi a changé, Madame de Montespan a pris la place de la modeste La Vallière, Louvois ne veut pas demeurer en reste, et pour que le roi puisse jouir en paix des douceurs du double adultère, il va pourchasser le mari récalcitrant jusqu'à ce que celui-ci soit contraint de chercher un refuge en terre espagnole.

Or, pendant la guerre de Hollande qui vient de finir, Turenne mort, Condé goutteux et retiré à Chantilly, Louvois a eu toute occasion de dominer le roi ; c'est alors que celui-ci, sur les mémoires qu'il reçoit, écrit en marge à chaque instant sa satisfaction envers le ministre qui sait si bien deviner sa pensée et répondre d'avance à ses préoccupations. Mais n'était-il pas à craindre qu'avec le retour de la paix le roi, revenant à ses constructions, à ses desseins pour le développement de la marine et du commerce, ne retombât sous 1 influence de Colbert ? Et quel moyen plus sur pour Louvois de garder son empire sur le maître que de lui montrer, dans un tableau aux couleurs les plus sombres, tout un peuple d'empoisonneurs acharnés à sa perte ?

Et quel triomphe pour Louvois, si, du même coup, il peut ébranler par des attaques plus ou moins directes l'autorité de son rival et venger ses injures personnelles. Car depuis plusieurs années déjà les ressentiments se sont accumulés dans son âme. Ce ne sont pas seulement ses conflits avec Turenne et Luxembourg au point de vue du commandement et de la direction des opérations militaires qui ont irrité au plus haut point son besoin de domination, il a encore à venger les plus sanglants affronts. Dans l'ambitieux désir d'élever sa maison, il a rêvé pour sa fille les plus hautes alliances, et voilà que successivement les maisons de Soissons, de Mortemart, de Luxembourg et de Vendôme ont repoussé avec dédain ces projets d'union. On connaît la fière réponse de Luxembourg quand, renversant les rôles et sur la foi de la déposition de Lesage, M. de La Reynie prétendit qu'il avait fait faire des conjurations pour obtenir, comme une des plus grandes faveurs, le mariage de son fils aîné avec Mademoiselle de Louvois : « Le scélérat, dit-il aux commissaires en parlant de Lesage, ne sait sans doute pas que je suis d'une maison où l'on n'achète pas des alliances par des crimes ... et que quand Mathieu de Montmorency épousa une reine de France, mère d'un roi mineur, il ne s'est pas donné au diable pour conclure ce mariage, puisque la chose se fit par une réso-

lution des Etats-Généraux qui la déclarèrent nécessaire pour acquérir au roi les services des seigneurs de Montmorency. »

Et le jour, enfin, où grâce à la complicité de Madame de La Fayette, Mademoiselle de Louvois trouve enfin un mari en la personne du petit-fils de La Rochefoucauld, on apprend que pour la succession de Pomponne, secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères, à la disgrâce duquel Louvois avait tant contribué dans l'espoir d'y faire nommer un homme de son choix, le roi a nommé Colbert de Croissy, le propre frère de Colbert. Et Madame de Sévigné, qui nous a laissé une description si pompeuse de ce mariage, souligne aussi dans la même lettre le terrifiant effet produit par cette nouvelle : « Cette balance qui penche si pesamment de l'autre côté présentement avait jeté un air de tristesse qui tempérait un peu les excès de joie qui auraient été trop excessifs sans le crêpe. »

Si maintenant , à la lumière de ces données , on examine à nouveau l'Affaire des Poisons, on est amené à cette constatation singulièrement significative que de tous les grands noms compromis dans cette étrange affaire et à part quelques comparses, la plupart représentent des ennemis de Louvois ou des amis de Colbert, et le plus souvent l'un et l'autre à la fois : la duchesse de Bouillon, parente de Turenne ; la comtesse

de Soissons, qui a refusé pour sa maison l'honneur d'une alliance avec la famille du ministre ; Luxembourg et sa belle-sœur, la princesse de Tingry ; Madame de Vivonne, belle-sœur de Madame de Montespan et dont le fils, le duc de Mortemart, vient d'épouser la fille de Colbert, et enfin et surtout Madame de Montespan ellemême, car c'est pour elle, autant et plus encore que pour Luxembourg, qu'a été inventée cette affaire. En effet, si nous avons relevé comme un contre-sens historique véritablement stupéfiant la prétendue amitié et concorde de Colbert et de Louvois, celui qui nous représente Louvois comme prenant en 1680 la défense de Madame de Montespan n'est pas moins étonnant. Chez Louvois, il ne faut jamais l'oublier, un sentiment domine tout : le culte du pouvoir et de la force. Tant que Madame de Montespan fut la maîtresse incontestée, soit qu'il s'agit de M. de Montespan ou de Lauzun, ou de l'éducation de ses enfants, Louvois fut véritablement son homme-lige. Il n'en est plus ainsi en 1680. Sans doute il est trop bien informé, trop au courant des goûts et de.s idées du maître pour croire au triomphe durable d'une Madame de Ludres ou d'une Fontanges. Mais il a depuis longtemps deviné et préparé l'étonnante fortune de Madame de Maintenon \ alors que celle-ci n'était encore que la veuve Scarron, elle était déjà la confidente à tout faire de

Madame Dufrénoy, la superbe et toute-puissante maîtresse de Louvois. En 1680, celui-ci, le fait éclate en cent preuves différentes, est tout dévoué aux intérêts de Madame de Maintenon. N'est-ce pas en son honneur que quelques années plus tard seront données les dragonnades ? Et quelle manière plus sûre de lui faire sa cour que d'assurer l'écrasement définitif de sa rivale ? D'ailleurs, qu'il le veuille ou non, et même si Louvois n'avait pas voulu abandonner Madame de Montespan, celle-ci s'est déjà séparée de lui : non seulement elle a décliné pour son neveu l'alliance des Le Tellier, mais elle l'a marié à Mademoiselle Colbert, passant dans le camp ennemi avec armes et bagages. Mais tandis que, plus politique, sentant qu'il faut toujours un patron, Luxembourg, depuis qu'il est brouillé avec Louvois, « ne bouge plus de chez Colbert », Madame de Montespan continue de garder sa fîère indépendance. C'est au moment même où elle aurait le plus besoin de l'appui de Colbert pour se défendre contre les machinations de leur ennemi commun qu'un des plus sûrs correspondants de Condé écrit à celui-ci : « M. Colbert commence à être fort fatigué des hauts et des bas de Madame de Montespan ». Les « hauts et les bas de Madame de Montespan », cette « hauteur en tout dans les nues dont personne n'était exempt, le roi aussi peu que tout autre », tel est, en effet, le trait le plus carac-

téristique de cette adorable personne. Et c'est cette même femme que Ion voudrait nous représenter dans le taudis de La Voisin, mendiant la protection de ces mêmes courtisans qu'elle persiflait si joliment du haut de la terrasse de Saint-Germain !

Et quelle meilleure preuve encore de cette machination savamment ourdie par Louvois <jue le fait même de concentrer entre ses mains, lui ministre de la guerre, la direction d'une aflaire purement judiciaire ! Et quel autre exemple les annales judiciaires fournissent-elles d'un ministre allant jusque dans leur prison relancer les témoins, les presser de questions, les cuisiner et provoquer des dépositions favorables à ses désirs !

Lue nouvelle preuve de cette machination et la plus flagrante n'éclate-t-elle pas encore dans la création même de cette Commission extraordinaire de la Chambre Ardente? Pourquoi n'avoir pas laissé l'instruction de cette affaire aux tribunaux ordinaires, c'est-à-dire au Châtelet et au Parlement de Paris ? Craignait-on crue les magistrats n'en fussent ni assez éclairés ni assez indépendants ? Mais le Châtelet, malgré le désir bien évident du roi, n'avait prononcé qu'au bout de quatre ans la séparation de corps et de biens entre M. et Madame de Montespan. Le Parlement de Paris, pressé par Colbert, sur l'ordre de Louis XIV,

de rendre un jugement dans une affaire où se trouvait également intéressée Madame de Montespan, devait mettre plus de trente ans à rendre ce jugement. Et si ce tribunal d'exception est composé en majeure partie de magistrats intègres, à qui sont confiées la direction et l'instruction de toute l'affaire ? A deux hommes politiques, habitués à recevoir des ordres et à obéir : un intendant, Bazin de Bezons. et le lieutenant de police La Reynie. De Bezons nous dirons peu de chose ; de mœurs aimables, lettré, membre de l'Académie française, son principal tort, dans la circonstance, fut d'avoir été, en de nombreuses circonstances antérieures, l'obligé de Louvois. Son rôle fut d'ailleurs assez effacé. La Reynie, qui instruisit presque toute l'affaire, mérite une plus longue mention. On a voulu faire de ce personnage une sorte de magistrat-type, modèle d'honneur, de conscience et de fermeté. A cette figure de convention, combien nous préférons le portrait plus vivant et plus vrai que nous en a laissé M. de Ségur : « Arrivé jadis aux honneurs par la protection de Colbert, il s'était rangé peu après dans le camp de Louvois qui paraissait plus sûr. Depuis ce temps, il demeura toujours l'ami, le familier de l'impérieux ministre. ... Il était un peu timoré par nature, par conséquent influençable... » Il « tâtonne, il flaire le vent et ne sait que résoudre. ...» C'est « un

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homme à l'âme indécise et timide. » A ces traits, à cette passion du magistrat instructeur, signalée ailleurs par M. de Ségur, et qui veut trouver partout des coupables, il convient d'ajouter, selon nous, un trait qui domine tous les autres : la candeur, candeur à certains moments ineffable et qui désarme, mais qui aurait partout mieux trouvé sa place que chez un magistrat ou un policier. Voici d'un côté un lieutenant de police disposant des pouvoirs les plus étendus, ayant en main des moyens d'inquisition et de coercition dont l'idée seule nous révolterait aujourd'hui. Il est, d'autre part, une femme, la maîtresse du roi, dont le moins qu'on puisse dire est que les yeux du monde entier sont fixés sur elle, qu'elle tient plus de place aux yeux du souverain que la reine elle-même. S'il fallait en croire les conclusions vers lesquelles penche M. de La Reynie, cette femme se serait renfermée de nombreuses fois dans les repaires des pires malfaiteurs, où les moindres dangers qu'elle court sont ceux du chantage, du vol ou de l'assassinat. Ces faits se seraient répétés à diverses reprises pendant le cours de plusieurs années et cet étonnant policier n'a rien su, n'a rien soupçonné. Et s'il l'apprend, ce n'est que par hasard, longtemps après, par la voie de malfaiteurs de profession ou, comme dans la pièce de M. Sardou, par la bouche d'un malheureux échappé au naufrage sur les côtes de

la Riviera. Et c'est cet étonnant policier qu'on charge de l'instruction d une affaire dans laquelle se rencontrent, suivant l'expression de Louvois, les gens les plus retors et les plus hâbleurs, les plus fortes têtes! Dans ce nouveau rôle, la candeur de M. La Reynie ne se dément pas d'ailleurs un seul instant, elle éclate à chaque page de ces fameuses notes destinées a Louvois et au roi, dans ces solennelles lapalissades ou dans ces singuliers défis au bon sens et à la logique, dont nous avons cité quelques échantillons, soit qu'il s'agisse de Mademoiselle Desœillets qui est coupable à moins qu'elle ne soit innocente, ou de l'ingénuité de la fille Voisin « où, si les choses sont fausses, tout le monde peut être trompé », ou encore des dépositions de celle-ci, d'autant plus dignes de foi qu'elles sont contredites par plus de gens.

On sait comment finit l'Affaire des Poisons. Faute de preuves, la Commission avait dû renvoyer les uns après les autres les principaux accusés. Les charges les mieux échafaudées ne tenaient pas devant les simples réponses de ceux-ci et devant les contradictions qui éclataient entre les témoignages des accusateurs. Luxembourg, ayant été confronté avec une sorte d'aventurier qu'il avait eu à son service, Montemajor, celui-ci aurait déclaré que M. de Luxembourg « riait parfois de ses prédictions, mais que d'autres, moins

incroyants, le consolaient de ses moqueries, ajoutant, d'un ton détaché, que depuis qu'il était à Vincennes, il avait eu de M. de Louvois l'ordre de travailler pour lui sur ce qui regardait l'avenir et de lui rendre compte du résultat de ses calculs ». Révélation inattendue, remarque M. de Ségur « qui mit Luxembourg en gaieté et les magistrats mal à l'aise ». Faute de preuves en matière d'empoisonnements, on en vint à rechercher toute espèce de délits. Luxembourg fut interrogé sur le fait de la fausse monnaie. L'Italien Primi, pour avoir fait de la graphologie avec trop de conviction, fut à deux pas de la Bastille et ne dut d'y échapper qu'à une protection spéciale du roi, mais l'impression était produite et il fut désormais admis que la graphologie sentait la corde.

Cependant, à mesure que Louvois perdait du terrain, le parti de Colbert reprenait confiance. Le roi, fixé maintenant sur la valeur de l'épouvantail qu'on avait agité devant ses yeux, se montrait mécontent et honteux d'un tel apparat de justice conduisant à un semblable résultat. Il confirmait la mise en liberté de Luxembourg, mais n'osait le recevoir. Et comme si cette affaire devait conserver jusqu'au bout le caractère d'un duel entre les deux ministres, c'est Colbert qui, en 1681, chargeait l'avocat Duplessis de rédiger, d'après les dépositions des témoins de la Chambre

Ardente, un mémoire justificatif en faveur de Madame de Montespan. Dans cette série de plaidoyers qu'on n'a pas encore réfutés, l'avocat, reprenant les unes après les autres les diverses charges de l'accusation, en montre les contradictions et les invraisemblances, mais ce qui fait l'intérêt capital de ce document, c'est l'insistance avec laquelle il montre comment beaucoup des faits dirigés en apparence contre Madame de Montespan font en réalité partie du « complot contre Mgr Colbert ».

Cette fois encore, « l'équité naturelle du roi et son ferme bon sens », hâtèrent le dénouement. 11 ne rendit pas à l'ancienne maîtresse une affection dont il n'était plus le maître et que depuis longtemps déjà il avait portée ailleurs, mais, ce qui importe pour notre démonstration, il la conserva dans toutes ses charges et dignités, parmi lesquelles celles de surintendante de la maison de la reine qui était la première charge de la Cour. La Chambre Ardente, après une longue suspension, ferma définitivement ses portes le 21 juillet 1682, et Louvois, nous l'avons vu. en répartissant entre diverses forteresses les prisonniers de M. de La Reynie, proclamait solennellement que les accusations portées par eux contre Madame de Montespan étaient « sans aucun fondement ».

Louvois perdait donc la partie ; mais ce serait mal connaître l'orgueilleux ministre que de s'imaginer

qu'il acceptait sans retour la défaite. Quelques mois plus tard, Colbert mourait , et Ton apprenait tout à coup que, dans la dépouille du mort, le ministre de la guerre, déjà si chargé d'afïaires, s'était fait donner la surintendance des Bâtiments. Louvois étaitil donc si désireux de diriger les travaux de Mansard, de donner des commandes à Mignard et à Le Brun? >Tous ne le pensons pas ; mais il avait entendu dire que des malversations avaient été commises dans les constructions de Versailles, que des pots-de-vin avaient été donnés, que la grande grille du château, qui ne pesait que vingt mille livres, avait été payée au prix de quarante mille. Après une Affaire des Poisons, on eut une Affaire des Bâtiments où, sous le couvert de quelques comparses, le véritable accusé était le ministre disparu. Le prétexte était différent, le but était le même. Le vaincu de la veille prenait sa revanche . Pendant plusieurs mois la chronique colporta les bruits les plus sinistres, et Madame Colbert, réduite à défendre la mémoire de son mari, fut en butte aux pires suspicions et menacée des perquisitions les plus outrageantes. Cependant, l'excès de la fortune perd les plus grands. Louvois n'allait pas tarder à en faire l'expérience. Comme il arrive souvent, la discorde s'était mise entre les anciens alliés, et quelques années plus tard, une mort inopinée devait

seule sauver l'orgueilleux Aman de la destinée à laquelle, de concert avec une Esther de quarante ans, il avait voulu faire condamner l'altière Yasthi.

Mais si l'étude attentive de l'Affaire des Poisons révèle pour ainsi dire à chaque page les machinations de Louvois contre Colbert, en telle sorte que, considérés de ce point de vue, les personnages de Luxembourg et de Madame de Montespan eux-mêmes n'apparaissent plus que comme des comparses, ne nous attendrissons pas trop sur le grand ministre mourant et persécuté, car les bassesses et les vilenies de Louvois dans l'Affaire des Poisons, nous les retrouverions aisément vingt ans plus tôt sous la main et sous la plume de Colbert dans le procès de Fouquet. Ce sont là les côtés sombres du Grand Siècle, c'est le prix dont on n'a pas cru payer trop cher la faveur du Maître. Mais ce qui dans l'Affaire des Poisons a surtout égaré l'opinion, c'est la multiplicité même des incidents et le grand nombre des personnages mis en cause. Ce fut, à vrai dire, une pièce admirablement montée. On a même voulu la dénommer un drame. C'est lui faire trop d'honneur. Ou plutôt le drame existe, mais il n'est pas là où on a prétendu le voir, il est dans cette lutte à mort entre les deux ministres, il est aussi au fond de cette Chambre Ardente, parmi ces prisonniers de la Bastille et du Château de Vincennes où, à côté

de quelques criminels notoires, véritable gibier de potence, se montrent une foule de malheureux, innocents, mais affolés, sans ressort, sans défense, pauvres loques humaines qui, devant le parti-pris des magistrats, accusent à tort et à travers, par crainte de la torture et des commissaires, comme le dit La Filastre. Et le nom qui convient le mieux à cet étrange faitdivers, c'est celui que l'histoire lui a donné dès l'origine. Ce fut bien, en effet, une affaire et dans le sens le plus moderne du mot, c'est-à-dire le coup monté, l'exploitation habile et cynique des apparences trompeuses, des imprudences compromettantes qu'on noircit en complot contre le prince ou contre l'Etat. Qu'on ne se méprenne pas d'ailleurs sur notre pensée. Nous n'avons jamais voulu dire qu'il n'y ait pas eu d'empoisonneurs au xvne siècle, et pour ceux-là, criminels de droit commun et malfaiteurs de profession, nous estimons qu'il n'était point besoin de tribunaux d'exception et que les justices ordinaires, Châtelet et Parlement de Paris, constituaient la plus sûre et la plus impartiale des juridictions . Mais nous estimons aussi , avec M. de Ségur, que la haine et les machinations, même d'un grand ministre, ne suffisent pas pour transformer en coupables des innocents. Autant que Luxembourg, Madame de Montespan doit sortir indemne de cette aventure. Si elle eut les défauts même de ses qualités,

si elle fut hautaine, moqueuse et dominatrice, elle ne fut pas une empoisonneuse, et, si sur ce point, aux témoignages que nous venons d'énumérer, il était nécessaire d'en ajouter quelque autre, nous n'en connaissons point de plus autorisé et de plus décisif, dans sa modération même, que cette déclaration d'un des hommes de France qui connaissent le mieux le xvue siècle : « Si positifs que semblent les documents que nous a conservés La Reynie lui-même, écrit M. de Boislisle, et quels que puissent être notre estime pour la mémoire de ce grand magistrat, notre respect pour ses convictions, nous demandons qu'il soit permis de protester contre une telle accumulation de faits, dont l'horreur même entraîne toute [une série d'invraisemblances. »

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