L ACCUSATION
Après avoir passé en revue les témoins de l'affaire, il nous faut maintenant aborder l'examen des principaux faits invoqués par l'accusation. Ces faits ne sont pas seulement infirmés par les contradictions des accusateurs, tous convaincus de faux témoignages ; ils se heurtent encore aux plus grossières des invraisemblances.
On sait que la principale charge portée contre Madame de Montespan était de s'être rendue à diverses reprises chez des sorciers et empoisonneurs notoires pour s'y livrer aux pratiques les plus extravagantes et les plus criminelles de messes noires, de conjurations et de sorcellerie. Mais quand on avance de pareilles assertions, songe-t-on un moment à la place que tenait
la favorite à la Cour, à l'armée de serviteurs empressés autour d'elle ? Qu'on nous dise ce que devenaient alors les quatre gardes du corps qui l'accompagnaient partout quand elle sortait sans le roi. Qu'on nous dise où elle les quittait, où elle laissait son carrosse et le reste de son escorte et la multitude de gens dont il aurait fallu acheter le silence. Qu'on nous explique surtout comment ces allées et venues ont pu échapper si longtemps à l'attention du roi qui savait tout, qui était renseigné sur tout. « Le roi, dit excellemment « M. Lavisse, dans ce paragraphe intitulé « l'œil du « Roi », très curieux des nouvelles de police, était « informé de tout ce qui pouvait l'intéresser par le « lieutenant de police dont « les mouches » travail- « laient dans les églises, les monastères, les hôtels, « les maisons particulières et les rues de Paris. « A la Cour, il avait un lieutenant de police en la « personne de celui de ses valets de chambre qui « faisait fonction de gouverneur de Versailles. Le gou- « verneur, qui répandait des espions dans les coins « obscurs des escaliers, des galeries, des corridors, « des cours et des jardins, dans les cabarets, dans les « rues, et jusque dans les appartements par des do- « mestiques donnés ou gagnés, savait tout ce qui se « passait et en rendait compte, tellement que jus- « qu'aux galanteries de la Cour et de la Ville et aux
« aventures de chacun, le Roi était informé de tout. » « Et il arrivait que des gens étaient punis sans savoir « d'où le coup leur était parti. »
Ainsi donc, tandis que le roi, si curieux, se tient au courant des faits et gestes du plus petit gentilhomme de sa Cour, comment admettre un instant qu'il ait pu ignorer les visites et les déplacements de celle qui lui tenait si étroitement à tant de titres et plus que la reine elle-même ?
Sans doute Madame de Montespan, de Versailles ou de Saint-Germain, se rendait parfois à Paris; mais ces déplacements, dont le but était avouable, se faisaient au grand jour et la chronique nous en a conservé le souvenir. En 1675, quand un premier accès de piété chez le roi faillit amener une séparation définitive entre les deux amants, elle se retira pendant quelque temps dans cette maison de la rue de Vaugirard, où Madame de Maintenon élevait en secret les premiers enfants qu'elle avait eus de Louis XIV. Dès cette époque aussi, elle faisait de fréquentes visites rue Saint- Dominique, à cette maison de Saint-Joseph qu'elle devait habiter plus tard pendant de longues années, et dont la plupart des bâtiments, construits par elle, subsistent encore et forment aujourd'hui la partie la plus ancienne de l'hôtel du Ministère de la Guerre. C'est en 1671 , à l'âge de trente et un ans, et trois ans
avant l'entrée de Mademoiselle de la Vallière aux Carmélites, que Madame de Montespan, se souvenant des recommandations de sa mère mourante et à la demande de la première Supérieure de la Communauté, commença à s'intéresser sérieusement à Saint - Joseph. Et, en 1681, quelques mois à peine après F Affaire des Poisons, « les charités qu'elle avait bien voulu répandre sur les pauvres filles orphelines de la maison de Saint -Joseph, soit par les bâtiments qu'elle a fait construire, soit par la subsistance quelle fournit depuis longtemps à plus de cent pauvres filles », étaient si grandes, que les administrateurs de la Communauté, en reconnaissance, lui conféraient « la charge et qualité de Supérieure, avec toute l'autorité qui lui convient ».
Cette piété elle-même, attestée à toutes les époques par les actes les plus authentiques, ne présente-t-elle pas l'incompatibilité la plus absolue avec les sacrilèges que supposent les messes noires et les autres pratiques dont on l'accuse ? On a prétendu, sur une phrase malveillante de la Grande Mademoiselle, qu'avant d'être aimée du roi et pour gagner les bonnes grâces de la reine, elle communiait presque tous les jours. Mais quel besoin avait-elle encore d'hypocrisie, quand elle était au comble de la faveur? Et à tous ceux qui s'étonneraient de cette contradiction entre une pareille
religiosité et sa conduite, n'a-t-elle pas fourni ellemême l'explication de cette inconséquence, si fréquente d'ailleurs chez les gens du xvne siècle, quand elle répondait à une dame, s'étonnant de ses austérités : « Eh quoi ! Madame ! Quand on fait un péché, est-ce une raison pour commettre tous les autres? » A ceux qui se la représentent se livrant de gaieté de cœur aux pires sacrilèges, qu'on nous permette de rappeler les déclarations si catégoriques de Saint-Simon : « Son péché n'avait jamais été accompagné de l'oubli. Elle quittait souvent le Roi pour aller prier dans son cabinet. Rien ne lui aurait fait rompre aucun jeûne ni un jour maigre, elle fit tous les carêmes et avec austérité quant aux jeûnes, dans tous les temps de son désordre... jamais rien qui approchât du doute ou de l'impiété. » On nous dit encore que « la fin de la vie de Madame de Montespan, ses pénitences extravagantes comme l'avaient été ses crimes, ses terreurs folles furent la confirmation des dépositions de la Chambre Ardente. » Mais, nous l'avons déjà fait remarquer ailleurs, outre que ces terreurs ont été fortement exagérées, la longue liaison de Madame de Montespan avec le roi et le scandale qui en résulta étaient, selon les idées chrétiennes du xvue siècle et en dehors de toute autre cause, des raisons plus que suffisantes pour expliquer et justifier les plus grands remords et la plus sévère