‹ Madame de Montespan et Louis XIV: étude historiqueChapitre 186 sur 204 · LE MARQUIS DE MONTESPAN ET LOUVOIS · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE MONTESPAN ET LOUVOIS

« Monsieur de Maqueron, je suis informé qu'une querelle assez vive a eu lieu entre les cavaliers de la compagnie de M. le marquis de Montespan et les gens du sous-bayle de Perpignan. Je m'étonne que vous ne m'ayez encore transmis aucun renseignement sur cette affaire, et vous exhorte à réparer au plus tôt ce qui ne peut être qu'un oubli. Il ne faut rien oublier, soit dans les informations du sous-bayle de Perpignan, soit dans celles des désordres commis à Ole, pour impliquer le commandant de la compagnie et le plus grand nombre de cavaliers qu*il se pourra, afin qu'ils prennent Tépouvante et que la plupart désertent, et principalement le capitaine, après quoi ce ne seroit pas une affaire que d'achever la ruine de la compagnie. Si vous savez le nom des cavaliers qui ont insulté le sous-bayle, il les faut arrêter dès le premier jour, afin de faire un exemple, et que, par leur déposition, lors de leur exécucution, vous ayez davantage de preuves et de charges contre le capitaine, pour tâcher, de façon ou d'autre, de l'impliquer dans les informations, de manière que l'on puisse le casser avec apparence de justice. Si vous pouviez faire en sorte qu'il pût être assez chargé pour que le conseil souverain eût matière de prononcer quelque condamnation contre lui, ce seroit une bonne chose.

« Vous devinerez assez les raisons pour peu que vous soyez informé de ce qui se passe dans ce pays-ci. Je vous prie de ne rien oublier pour faire réussir ce que je puis désirer en cette occasion, et de m'en donner des nouvelles tous les ordinaires par une lettre à part écrite de votre main et de me renvoyer celle-ci. — A Ghambord, ce 21* septembre 1669. — Louvois. »

Cette dépêche fut effectivement renvoyée à son auteur, mais rintendant eut le bon esprit d'en faire une copie, sous laquelle on lit la note ci-après :

i V original de cette lettre a été renvoyé de Perpignan à monseigneur le marquis de Louvois^ le 8 octobre 1669, et celle pièce existe au dépôt des archives de la préfecture, carton numéro 380 du fond de ^intendance. »

c Les registres du conseil, dit M. de Barthélémy, ne renferment que peu de renseignements sur la suite de cette affaire , dans laquelle Louvois montra à découvert son triste caractère. On y lit, à la date du 17 décembre suivant, le procès-verbal des interrogatoires de M. de La Grave et l'ordonnance rendue par la cour pour mettre

ce cavalier à réquisition, à peine de vingt-cinq livres par jour, le 1 ^^ iO janvier 1670, la cour déclara avoir été bien et duement eatte- V ^ tenue des défmuts contre ledit marquis de Montespan et les ooiDoè Cartier Palacio ou du Plessis dit Bohême, et Montbr^s. »

Le marquis de Montespan s'était sans doute réfugié ai E^iape. C'est ce que voulait Louvois. Mais comment qualifier les employés pour atteindre ce but?

Pièee n* VI.

COLBEBT. — FÉNELOV.

Si Louis XIY a été llatté, adulé, encensé jusqu'à Tidolâtrie, il reconnaître aussi que, même au comble de sa puissance, la vérité ne lui a pas été épargnée. On a vu comment lui parlaient, en 1675, Bourdaloue et Bossuet. Dix années auparavant, Colbert lui tenait un langage bien autrement sévère dans un mémoire relatif aiu dépoises de Versailles, auxquelles il fut toijgours opposé:

Septembre 1665<.

« Votre Majesté retourne de Versailles. Je la supplie de me permettre de lui dire sur ce sujet deux mots de réflexion que je fais souvent et qu'elle pardonnera, s'il lui plait, à mon zélé.

« Cette maison regarde bien davantage le plaisir et le divertissement de Votre Majesté que sa gloire ; et comme elle fait bien connoitre à tout le monde combien elle préfère, celle-ci à ceux-là, et que c'est assurément rintérieur de son cœur, en sorle qu'il y a toute sûreté de parler librement à Votre Majesté sur cette matière sans courir risque de lui déplaire, je croirois prévariquer à la fidélité que je lui dois si je ne lui disois qu'il est bien juste qu'après une si grande et si forte application qu'elle donne aux affaires de son état avec l'admira lion de tout le monde, elle donne quelque chose à ses plaisirs et à ses divertissemens, mais qu'il faut bien prendre garde qu'ils ne préjudicient à sa gloire.

' Lettres de Colbert t t. II, I'* partie, p. cox.

LES CENSEURS DE LOllS Xlï. 383

« Cependant, si Votre Majesté veut bien chercher dans Versailles où sont plus de 500,000 écus qui y ont été dépensés depuis deux ans, elle aura assurément peine à les trouver. Si elle veut faire réflexion que Ton verra à jamais dans les comptes des trésoriers de ses bâtimens que, pendant le temps qu elle a dépensé de si grandes sommes en cette maison, elle a négligé le Louvre, qui est assurémenlle plus superbe palais qu'il y ait au monde et le plus digne de la grmdeur de Votre Majesté ^ . . Et Dieu veuille que tant d'occasions qui la peuvent nécessiter d'entrer dans quelque grande guerre, en jniôtant les moyens d'achever ce superbe bâtiment, ne lui donnent #our longtemps le déplaisir d'en avoir perdu le temps et Toccasion !

« Votre Ms^jesté sait qu'au défaut des actions éclatantes de la guerre, rien ne marque davantage la grandeur et l'esprit des princes que les bâtimens ; et toute la postélité les mesure à l'aune de ces superbes maisons qu'ils ont élevées pendant leur vie. quelle pitié que le plus grand roi et le plus vertueux, de la véritable vertu qui fait les plus grands princes, fût mesuré à l'aune de Versailles ! Et toutefois, il y a lieu de craindre ce malheur. Et, pour moi, j'avoue à Votre Majesté que, nonobstant la répugnance qu'elle a (^'augmenter les comptans, si j'avois pu prévoir que cette dépense eût été si grande, j'aurois été d'avis de l'employer en des ordonnances de comptant, afin d'en ôter la connoissance.

« Votre Mag'esté observera de plus, s'il lui plaît, qu'elle est entre les mains de deux hommes* qui ne la connoissent presque qu'à Versailles, c'est-à-dire dans le plaisir et dans le divertissement, et qui ne connoissent point du tout l'amour qu'elle a pour la gloire, de quelque part qu'elle doive venir; que la portée de leurs esprits, suivant leurs conditions, divers intérêts particuliers, la pensée qu'ils ont <le faire bien leur cour auprès de Votre Majesté, joint à la patronance dont ils sont en possession, fera qu'ils traîneront Votre Majesté de desseins en desseins pour rendre ces ouvrages immortels, si elle n'est en garde contre eux.

« Pour concilier toutes choses, c'est-à-dire pour donner à la gloire ^e Votre Majesté ce qui doit lui appartenir, et à ses diverlissemens ^e même, elle pourroit faire terminer promptement tous les comptes

^ ^ic. La phrase n'est pas achevée.

Saus doute Le Nôtre et l'architecte LeVau.

584 AFFEKDICK.

de Tersailles, fixer une somme pour y employer tous les ans; peutélre même seroit-il bon de la sépara* entièrement des antres fonds des bàtimens, et ensuite s^appliquer tout de bon à acheverle Louvre. Si la paix dure encore longtemps, élever des monumeDs publics qui portent la gloire et la grandeur de Votre Mi\jeslé loin que ceux que les Romains ont autrefois élevés. >

Les extraits qu'où va lire d'un mémoire écrit Tannée d'apns ( 1666 ) par le courageux ministre prouvent que si Louis Xïï ne suivait pas tous les conseils que Golbert lui donnait, il avait du moins le bon esprit de provoquer les observations, et de les entendre sous la forme même la plus sévère*.

FonUinebleau, 22 juillet 1666.

« Voici, Sire, uu métier fort difficile que je vais entreprendre. 1) y a près de six mois que je balance à dire à Votre Majesté les choses fortes que je lui dis bier et celles que je m'en vais encore lui dire.

f L'ordre de Votre Majesté, sa haute vertu, mou cœur, qui n'est plein que d'amour et de zèle pour la personne et la gloire de Votre Majesté, me donnent la hardiesse de parler.

c Je fais auprès de Votre Majesté le métier, sans comparaison, le plus difûcile de tous ; il faut de nécessité que je me charge des cho- :>cs les plus difficiles, et de quelque nature qu'elles soient. Je me confie en la bonté de Votre Majesté, en sa haute vertu, en l'ordre qu'elle nous a souvent donné et réitéré de l'avertir au cas qu'elle allât trop vite, et en la liberté qu'elle m'a souvent donnée de lui dire mes sentimens.

« Votre Majesté me dit hier que ma pensée étoit qu'il falloit licencier des troupes. Non, Sire; que Votre Majesté soit, s'il lui plaît

• Lettres de Colbert, t. II, !'• partie, p. ccxvii. — On lit en tête du mémoire cette note de la main de Colbert : « J'ai envoyé ce mémoire au roi le 22 juillet; Sa Majesté Ta lu une fuis, l'a approuvé, Ta relu le 25 au malin en ma présence, et a pris résolution sur chacun article, laquelle elle a exécutée. >

persuadée qu'en tout ce qui dépendra de moi, j'irai plus vite que c|ui que ce soit aux choses qui regarderont sa véritable gloire.

« Votre Majesté a quatre sortes de dépenses à faire : la première et la plus importante de toutes à présent est la guerre de mer; la seconde, les affaires étrangères ; la troisième, la guerre de terre ; la quatrième, les dépenses du dedans du royaume, les plaisirs et les divertissemens de Votre Majesté.

« Je suis persuadé. Sire, que les deux premières doivent, sans difficulté, marcher d*un pas égal, à Texclusion des deux autres, lesquelles ne doivent subsister que des restes, pour ainsi dire, de ces deux premières.

« L3 troisième doit aussi subsister, s'il est possible ; mais comme elle doit avoir son temps, même de préférence aux deux autres, elle peut bien souffrir quelque diminution dans un temps où elle n'est pas nécessaire.

f La quatrième dépense doit souffrir toute la rigueur des retranchemens et toute Téconomie possible, par cette belle maxime, qu'il faut épargner cinq sols aux choses nécessaires, et jeter les millions quand il est question de votre gloire.

i Je déclare à Votre Majesté, en mon particulier, qu*un repas inutile de mille écus me fait une peine incroyable; et lorsqu'il est question de millions d'or pour la Pologne, je vendrois tout mon t)ien, j'engagerois ma femme et mes en fans, et j'irois à pied toute ma vie pour y fournir, s'il étoit nécessaire. Votre Majesté excusera, s'il lui plaît, ce petit transport.

« Il faut donc voir s'û se peut faire des retranchemens suffisans dans cette quatrième sorte de dépenses ; et, en cas que cela ne se puisse, voir ce qui se peut retrancher sur la troisième pour faire subâster les deux premières. C'est ici que Votre Majesté me permettra, s'il lui plaît, de parler avec liberté.

« Elle a tellement mêlé ses divertissemens avec la guerre de terre qu'il est bien difficile de les diviser, et si Votre Majesté veut bien examiner en détail combien de dépenses inutiles elle a faites, elle verra bien que, si elles étoient toutes cetranchées, elle ne seroit point réduite à la nécessité où elle est.

f J'entends dire que les 800,000 livres d'étapes qui ont été fournies dans les provinces dans le même temps que les troupes ont été payées règlement, sont consommées. N'est-il pas vrai que si Ton

Mt> J|fl>ENDlCE.

aroîl Uisfié les troupes dans leurs quartiers, sans lestaire joueràb navette oomme l*on a fait par des changemens et des marches perpétuelles, c^te somme pourroit servir aux dépenses de ittA^ t J^entends dire de plus que tous les deniers revenants4)0Bsde Tannée dernière et de la présente sont consommés en revues, en subsistances de troupes et autres dépenses qui concernent les asr semblées de troupes que Votre Majesté a faites.Ges deniers revenaDtsbons ont monté toutes les années passées à 4 ou 500,000 livres,el ont tovgours été fournis par M. Le Tellier environ ce temps-ci. Je ne crob pas a\tMr eu tort de compter que ces deux sommet poorroienl sertir aux dépenses de TÉtat pendant ces mois-ci ; oflMndant tOQl est consommé.

t Si Votre Miû^lé ^oi^ ^^ informée de tous les désordres qne H» marches perpétuelles de troupes causent dans les provinces, combien voo» peuples en sont dégoûtés, combien de paysans de Gliampigneet des autres frontières ont déjà passé et se disposent dépasser ilans les pays étrangers, elle valait bien de quelle importance il lui est de remédier à un si grand inal.

« Outre ces deux dépenses qui sont grandes. Votre Majesté doit considérer qu'elle a triplé les dépenses de son écurie sous prétexte que, dès lorsqu'elle aura des affaires, elle laremettroitaumèmeétat qu'elle éloit auparavant ; et si Votre Majesté examine bien, elle trouvera que cette augmentation en livrées, en nourriture d'hommes et de chevaux, en achats, en gages, va à plus de 200,000 li>Tes par au.

• Si Voire Mjyesté considère son jeu, celui de la reine, toutes les fdHes, repas et festins extraordinaires, elle trouvera que cet article monte encore à plus de 500,000 livres*, et que les rois, ses prédécesseurs, n'ont jamais fait cette dépense, et qu'elle n'est point (lu tout nécessaire.

«( La dépense des meubles, quoique Votre Majesté s'en retranche, lie laisse pas de monter toujours insensiblement à dps sommes assez considérables.

« Votre Majesté donne encore beaucoup de pensions et de grati- Ikations inutiles à sa gloire, demeurant d'accord toutelois qu'il faw* que Votre Majesté donne quelque chose à ses plaisirs.

« La copie porte bien 300«000 livres. N'est-ce pas une erreur; ne s'agira»'' il puK Ut trois millions? .

jr Voire Majesté avoit augmenté la dépense de ses gardes-ducorps de 64,000 livres par comptant, et cette augmentation ne devoit durer que pendant la paix ; cependant cette dépense continue et augmente. ^

« Votre Majesté a mis les compagnies de gendarmes et chevauléger&de Monseigneur le d^.uphin, de la reine, écossois, etc., à 1 00,(1(1) livres de solde chacune par an : c'est une dépense exorbitante qui n'a jamais été. Les gendarmes écossois avoient20 000 livres de solde au plus, et les autres compagnies, 30 ou 40 au plus.

i Jusqu'à présent, Votre Majesté a voulu faire assembler souvent des corps d'armée au dedans de son royaume pour en faire des revues.

« Elle a voulu augmenter beaucoup les troupes de sa maison.

f Elle a voulu qu'elles fussent extraordinairement lestes et braves.

i Elle a voulu que les officiers retinssent une partie de la solde pour fournir aux habits, casaques et autres ajustemens.

n Elle a voulu que Ifrjolde de l'infanterie ordinaire fût de 6 sols 6 deniers, et a permis aux officiers de retenir un sol ou deux pour les habits.

c Que Votre Majesté ait, s'il lui plait, la bonté d'entendre quelques raisons contraires et de les examiner.

f Premièrement, en général, ce sont toutes augmentations de dépenses que l'État ne peut pas supporter.

Sur la marche des troupes au dedans du royaume et l'assemblée des corps d'armée:

Jt II suffit de dire que telle ville ou lieu d'étape a souffert depuis six mois cent logemens différens de troupes, et que ceux qui en ont eu le moins en ont souffert plus de cinquante. Toutes les troupes vivent à discrétion en entrant et sortant des lieux où elles logent. Les quatre généralités de Paris, Amiens, Soissons et Ghâlons ont souffert plus de logemens depuis six mois que pendant les six dernières années de la guerre ; c'est assez dire pour connoître clairement que ces généralités seront plus ruinées avant que la guerre commence qu'elles ne l'ont été pendant vingt-cinq années de la guerre passée.

« Les grands rois ont toujours pris plaisir d'être loués de n'avoir

fait marcher leurs années que dans le pays de leurs ennemis, eljamais dans celui de leurs sujets.

Sur i* augmentation et la beauté des troupes de sa maison :

« La prodigieuse diiïérence qui se trouvera entre ces troopes el celles des armées abattra le cœur des ofiGciers et soldats de cellesci et les ruinera, parce que, dès lors qu'il y aura un bon offîder ou un bon soldat dans les troupes d'armée, il fera tous ses efforts pour entrer dans celles de sa maison.

« Ces troupes seront toujours regardées comme Fobjet particulier de Famitié. des soins et de la dépense du roi, ce qui causera de mauvais effets dans les esprits des autres troupes, qui composeront assurément le plus grand nombre.

f Le compte du roi n'est pas d'avoir un corps de troupes extraordinairement bon, et le reste foible et mauvais , parce que partout où le bon corps se trouvera, il battra ; mais Tautre sera kittu, et comme il sera beaucoup plus grand, il y a quelque risque qu'il n'emporte l'autre.

« Le compte du roi est que toutes ses troupes soient également fortes et bonnes, et qu'elles fassent partout une résistance égale à ses ennemis.

« Cette distinction trop grande de sa maison en toutes choses ralentit le zèle de tous les autres sujets ; les grands rois ont toujours embrassé leur dernier et plus éloigné sujet comme le plib proche; toutefois, avec quelque différence, pour la distribution des grâces seulement. Nos grands rois, François I", Henri IV, n'ont jamais fait ces distinctions. Ce dernier s'est fait souvent garder par tous les vieux corps, et, de .son temps jusqu'au règne de Louis Xili, le régiment de Picardie l'a toujours disputé au régiment des gardes.

a Louis XIII a été le premier de nos rois qui ait fait la distinction des troupes de sa maison ; encore n'y avoit-il que sa compagnie de mousquetaires à cheval de cent hommes, avec ses compagnies d(^ gens d'armes et de chevau-légers.

Sur la beauté des habits et ajustemens des troupes,

« L'on a toujours cru qu'un soldat et demi ou un soldat et un quart mal habillés valoient plus qu'un soldat richement

habillé, pourvu que le premier eût le nécessaire et qu'il fût également armé. C'a été une des plus grandes questions des plus grands conquérans de Tantiquité , de savoir s'il valoit mieux que les soldats fussent richement armés et habillés que de ne Tèlre pas. « Alexandre disoit qu'il aimoit mieux les voir richement armés, |iarce que, dans le combat, la conservation de leurs armes et de leurs habits augmentoit leur valeur ; Jules César, au contraire, que la richesse des armes et des habits amoUissoit le cœur de ses soldats par la crainte de les perdre et la trop grande envie de les conserver, et redoubloit la valeur de ses ennemis pour les gagner.

t Votre Majesté verra de quel sentiment elle sera, mais je lui dois dire que presque tous les grands capitaines ont été de celui de Jules César ; sur quoi il faut observer que cette question n'étoit que sur les richesses gagnées par les soldats sur leur ennemis...

Sur les revues et la marche des troupes,

« A regard de l'assemblée des troupes et de leurs marches, je n'ai pas cru qu'une affaire si importante seroit confiée à un jeune homme de vingt-quatre ans (Louvois), sans expérience sur celte matière, fort emporté, et qui croit qu'il est de l'autorité de sa charge de ruiner le royaume, et qui veut encore le ruiner parce que je le veux sauver.

i J'avois vu, dans la guerre dernière, que toutes les fois qu'il éloit question de faire marcher des corps de troupes et des revues, celui qui avoit l'autorité de Votre Majesté en main et le secrétaire d'État de la guerre, avec celui qui avoit soin des fîiiances, cher choient tous les moyens possibles paur ne le pas faire; et, quand cela ne se pou voit éviter, on cherchoit tous les expédiens pour en faire le moins et pour éviter la trop grande charge des peuples.

« On croyoit faire quelque chose de considérable de sauver de logemens et de passages une province, et aussi l'on écoutoit favorablement les habitans des villes quand ils venoient se plaindre, et on rendoit justice sévère sur les officiers et sur les troupes ; au lieu qu*à présent aucun habitant des villes n'ose phir se plaindre, parce que tous ceux qui sont venus ont été traités de coquins et de séditieux, et les peuples ont appris ces mauvais traitemens qui ont été prononcés par celui qui parle au nom de Votre Majesté.

« A l*égard des refîtes, il est frai, Sîtp, que feu ai puièà loin Majesté ; mais je o^ai jamais cm qu'elles dussent tout dustàsx Totre Vajesté, ni que la marcbe des troupes et rassenUèe des années au dedans du ropume, qoi en attire la raine, sus difficulté, pût def enir un difeitissement de dames. Si ¥otre lijesté feut rappeler sa mémoire, elle troorcra (et je ne sais mène si la proposition écrite de ma main n'en est pas encore parmi les papiers de Votre Vajesté) que je disois alors qu'oHe pourroit foire un ou deux foyages sur la frontière pendant nûfer, fisiter d faire ksrerues de trois ou quatre garnisons chaam fojm^y ensuite y envoyer quelques officiers d'armée et quelques ordiioires pour les surprendre et les tenir en haleine ; qu^au commencement da printemps Votre Majesté pourroit aller à Compiégne, où, se trw- Tant à huit ou dix lieues de tous les quartiers, elle pourroit les mter et les surprendre souvent par elle-même, par M. de Turenne, l>ar des officiers d'armée, par des ordinaires. Et pour peu qae Votre Majesté y feuille faire de réflexion, elle trouvera que de «^ façon elle auroit su la véritable foix» des troupes, et auroit toujours tenu les officiers dans la crainte et dans Inapplication d'avoir de bonnes compagnies.

« Les soins de Votre Majesté se seroient également répandus sur toutes les troupes de ses armées, et l'on n'auroit point vu cette prodigieuse distinction des troupes de sa maison aux autres, laquelle fera toujours un mauvais effet.

« Il n'y a pas d'apparence que Votre Majesté soit persuadée que les revues qu'elle a faites soient véritables, puisque les officiers ont été avertis huit ou quinze jours auparavant qu'ils dévoient paroUre en présence de Votre Majesté...

• Plût à Dieu, Sire, que Votre Majesté eût une fois bien examiné cette matière, qu'elle eût pris elle-même ou fait prendre les sentimens de tout ce qu'il y a de gens sensés ! Elle Irouveroit que sa j;loire souffre quelque diminution de ces fanfares et de tous ces onieniens inutiles dont, outre cela, la dépense ruine les officiers et les cavaliers, et que la véritable gloire de Votre Majesté rece\Toit de l'augmentation si elle retranchoit toutes ces superfluités, si cl!e l'épiuidoit ses soins également sur les troupes de ses armées et sur celles (le sa maison; si elle prenoit soin que toute la cavalerie portât (les cuirasses, que les armes fussent bonnes et que chaque

ilier eût un bon buffle, un bon chapeau de pluie et un manteau même sur la croupe de son cheral ; tout le reste ne sert qu'à 1er, à embarrasser, et est absolument inutile. J entends dire qu*il est impossible que les cavaliers puissent 1er des cuirasses. Je sais. Sire, pour l'avoir vu, et Vutre Ms^jesté I peut informer, que pendant tout le temps que le maréchal don a été maître de camp général de la cavalerie légère, ou

I a commandé les armées de Votre Majesté, aucun cavalier n'a se présenter devant lui sans cuirasse, et que jamais la cavalerie été meilleure que de son temps. Pourquoi Votre H^esté ne t-elle ne pas faire la même chose?

II est encore bon que Votre Majesté sache deux choses dont on osé demeurer d'accord, quand elle Fa demandé : Tune, qu'il n affiché dans Paris un libelle portant ces mots : Louis XIV dona les grandes marionnettes dans la plaine de Moret; Tautre, il en a été distribué un autre dans les maisons portant ces mots : 'allèle des sièges de la Rochelle et de Moret, faits par les rois isXlU et Louis XIV.

Je sais bien, Sire, que ces sortes d'écrits ne doivent entrer pour I dans les résolutions des grands princes, mais je crois qu^ils ^ent être considérés dans les actions qui requièrent Tapproba- [publique... »

e fameux mémoire de Racine sur la misère des peuples, est heureusement perdu ; mais on possède la Dime royale de Yauet les factums de Boisguilbert; la description du paysan français $ Louis XIV par La Bruyère, ne doit pas être non plus oubliée. 11 connaît enfin la lettre violente, excessixe, que Fénelon adressa mis XIV en 1G92, lettre parfaitement authentique, el dont Folal existe encore*.

Depuis environ trente ans, disait le hardi prélat, vos principaux istres ont ébranlé et renversé toutes les anciennes barrières de it, pour faire monter jusqu'au comble votre autorité, qui étoit inuela leur, parce qu'elle étoit dans leurs mains. On n'a plus

)n s'est demanda toutefois hî ejèiie U'IliP avait él/* véritahU^iaent rrriii*r uis IIV.

nos APPENDICE.

parlé de TÊtat ni des règles ; on n's parlé que daroi etdeaoDboo plaisir. Ona poussé tos revenus et vos dépenses à Tinfini ; on loos a élevé jusqu au biel pour avoir effiusé, dit-on, la grandeur de tois vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire pour avoir appiiim la France entière, afln d'introduire à la cour un luxe monstmeni el incurable...

« La guerre de Hollande n'a eu pour fondement qu\ui motif de gloire et de vengeance...

i Cependant vos peuples meurent de faim; la culture des tores est presque abandonnée ; les villes et les campagnes se dèpeapleot ; tous les métiers languissent et ne nourissent plus les ouvriers. Test commerce est anéanti... La France entière n'est plus qu'un gnod hôpital désolé et sans provisions. Les magistrats soiit avilis et èpàses... Le peuple même, qui vous a tant aimé, commence à poèe l'amitié, la confiance, et même le respect. Vos victoires el vos coequétes ne le réjouissent plus; il est plein d'aigreur et de déKspoir. La séditi(m s'allume peu à peu de toutes parts.

« Votre religion ne consiste qu'en superstition et en pratiques superfideiles... Vous rapportai tout à vous comme si vous élîeile Dieu de la terre et que tout le reste n'eût été que pour vous être sacrifié. C'est au contraire vous, que Dieu n'a mis au monde que pour votre peuple. Mais hélas ! vous ne comprenez pointées vérités, comment les goûteriez-vous?...

f Vous avez un archevêque (Harlay de Champvailou), corromps, scandaleux, incorrigible, faux, mutin, artificieux, ennemi de toate vertu, et qui fait gémir tous les gens de bien. Vous vous en accommodez parce qu'il ne songe qu'à vous plaire par ses flatteries...' '

Est-il un roi à qui des vérités aussi fortes aient été dites? Pourquoi Louis XIV en profila-t-il si peu?

Pièce n* Vil.

Le train de maison, les toilettes, le jeu, les charités de madame de Montespan devaient absorber des sommes énormes. Je n'en ai

* Correspondance générale de madame de Mainlenon, t. IV, p. 4$, note.

Jj^OfUvé le détail nulle part ; on le découvrira peut-être un jour, car ^^ s'^enfaut de beaucoup que tous les documents que possèdent les Svands dépôts publics et les archives privées sur le régne de Louis XIV ^<^eDt connus. Essayons d'en donner une idée au moyen d'indica- ^ons officielles éparses ça et là.

Au mois de juillet 1665, le roi fit don aux marquises de Thianges ^t de Montespan et à Claude Picault, sieur de Laval, secrétaire de la chambre du roi, (ces sorles de cadeaux étaient alors très-fréquents), de la succession en déshérence du nommé Dauvergne, à charge d'en laisser le tiers au domaine. Le sieur Dauvergne était Tun des propriétaires des grandes boucheries de Paris ; ses confrères ayant fait opposition à la donation, de longues procédures s'ensuivirent ^ Quoj qull en soit, la générosité était manifeste. C'est la faveur qui so montre à Thorizon.

Voici maintenant des détails fournis par des ordonnances dites ^comptant^, dont la connaissance était, on le sait, soustraite ù la dumobre des comptes. Nous relèverons en même temps le chiffre de quelques pensions et gratifications données à diverses personnes dont la situation à la cour n'était pas indifférente à madame de Montespan.

On lit dans les Menus de comptant pour les six derniers mois de\611 :

« A la dame marquise de Montespan pour Tentretènement et la nourriture des duc du Maine et comte de Vexin, et des demoiselles de Nantes et de Tours, enfants naturels de Sa Majesté, ensemble de leurs domestiques, train, suite et équipage, pendant les six derniers mois de Tannée 75,000 livres.»

Madame de Montespan reçut donc, pour cet objet seulement, pendant plusieurs années. • . 150,000 livres.

* Arch. de TErap. Journal P. 2, 856, fol. 277.

* Bibl. imp. Mss. Acquisitions nouvelles. Comptanti des années 1677 à 1682.— Arch. de l'Empire, section historique, carton K. 120, n*12; année 1685.

Nombre d'ordonnances (les cartons des Archives de l'Empire en regorgent; n'indiquent pas le nom de la personne à qui elles sont délivrées; on lit. après la somme : pour emplois et affaires secrètes dont je ne veux être ici fait mention. » Au bas, le roi écrivait de sa main : « Je sais l'emploi de celte somme Bon. Louis. » — Une signature quelconque, au dos de l'ordonnance, suffisait . pour constater le payement.

l/et Archives de TEmpire contiennenl le brevet d'une peqMJni k 15,000 livres à elle accordée, le !•' mai 1679*. • '

Kn 1085, c est-à-dire cinq ans après la disgprâce,.les dépeues ayant augmenté à mesure que les enfan^ naturels de Sa Majesté devenaient plus grands, le chiffre des allocations qui leur étaient spéciales changea aussi. Les états de comptant de l'année portent ce qui suit :

« A la duchesse de MontespiB* pour entretènement des doc du Maine et damoiselles de Nantes et dârilois'. . . 500,000 livres, i

On voit encore, tlans les états de 1681, madame de Moutespan, surintendante de la maison de la reine, figurer pour une modeste somme de 5,000 livres, par gratification, en considération de ses services. Pure formule, hélas!

En effet, le même état donne à la duchesse de Fontanges :

1" « Pour sa dépense extraordinaire pendant le voyage qu'élfi fait 20,000 livres/^»

2* « Pour sa pension, pendant les six premiers mois de Tannée 1681 40,000 livres. •

* Voici ce brevet : « 1" mai 1679. — Le Roi voulant gratifier et traiter lavorablement la dame de Montespan, et lui donner moyen «Je subvenir aux dépenses qu'elle est obligée de faire en la charge de chef du conseil et surintendante de la maison de la reine, lui fait don de 15,000 livres de pension annuelle sur le trésor royal. » (Arch. de l'Empire, Registre 23, fol. 154.)

* Un brevet du 11 avril 167î> l'avait autorisée à prendre le rang de duchesse (Voir chap. vi, p. 113, note.) Ce brevet est ainsi conçu : « Aujourd'hui, XI' jour du mois d'avril 1679, le Roi étant à Saint-Germain en Laye, voulant donner des marques de considération particulière et de l'estime qae Sa Majesté fait de la personne de la dame de Monlespan, chef du Conseil et surintendante de la Maison de la Reine, en lui accordant un rang qui la distingue des autres dames de la Cour et de la suite de la dite dame Reine, Sa Majesté veut qu'elle jouisse, pendant sa vie, des mêmes honneurs, rangs, préséances et autres avantages dont les duchesses jouissent, m'ayant, Sa Majesté, commandé d'en expédier le présent brevet, qu'elle a, pour témoignage de sa volonté, signé de sa main, et fait contresigner par moi, conseiller secrétaire d'Ktat et de ses commandemens et finances. Signé ilocn, et plus bas : Colbert. » (Arch. de l'Empire. Begisire du Secrétariat. 0. 23i p. 97.)

* Mademoiselle de Tours et le comte de Vexin étaient morts depuis le comptant de 1677. Il n'est pas encore question du comte de Toulouse, né en 1678.

* Sans doute quelque voyage A la suite de la cour.

Mais tout n'est pas là, et les états de comptant de i68i sont fort instructifs :

c A la dame princesse de Soubise, pour la pension qui lui a été accordée par brevet du 23 décembre 1679* 14,000 livres. •

c A la dame de Ludres, ci-devant fille d'honneur de la reine, pour gratification, en considération de ses services, suivant une ordonnance du 22 octobre 1680» 25,000 livres. »

El de quatre ! N'oublions pas un souvenir du jeune âge, la dame

de Beauvais, qui figure sur les états de 1679, pour une pension de

4,000 livres, sur ceux de 1684 pour 8,000 livres, et sur ceux

^de 1685, pour 30,000 livres, à titre de gratification extraordinaire.

Nous avons dit l'estime toute particulière que faisait Louis XI Y de madame de Thianges La spirituelle marquise n'était pas oubliée dans la distribution des faveurs. Elle avait « par chacun an » 9,000 livres de pension et 6,000 livres de gratification. Seulement, en 1677, la gratification fut portée à 30,000 livres, « en considération de ses services. » Lisez, à l'occasion du mariage de sa seconde fille avec le duc de Sforce.

Mentionnons, chemin faisant, une gratification d'un million donnée en 1679 au jeune marquis deMortemart, neveu de madame de Montespan, qui venait d'épouser une fille de Golbert. Les quatre mandats d^9f>i|i à cet effet existent encore, en original '. Sans doute, une ftsMV aussi considérable fut due principalement au tout-puisant ministre ; mais madame de Montespan, qui avait encore, même à cette époque, des moments de grande faveur, et qui traitait tout simplement de haillon mademoiselle de Ludres, un instant sa rivale, ne nuisit pas au résultat.

Voici d'ailleurs une autre source de revenus. Le 26 juin 1697, le secrétaire du comte de Toulouse, Yalincour, écrivait à M. de Lalande-Magon, armateur à Saiiit-Malo : « Si vous jugez à peu prés à quoi peut monter le profit de madame de Montespan pour la part

^ Voir Saint-Simon, t. II et suivants.

• Voir chap. v, p. 93, note 4.

' Arch. de l'Empire, carton K. 119; Comptante de 1679. — Les mandais portent la date du 11 février 1679. Il y en a un de 300,000 livres, un de ^âOO,000 et deux de 250,000 chaque.

5116 APFEHDiCE.

((uVlle avoît dans cet annement S je tous prie de me le mander, ahn que je lut puisse annoiicer par aisance k Fonterrault où elle est et d*où elle demande souTeot des nouTelles, comptant qu'il ne lui en saurait guère rerenir moins d'un million *. »

Nous savons enfin par le journal de Dangeau, i la date du iS janvier 4707, que madame de Hontespan recevait encore du roi, depuis qu^elle avait quitté la cour, cent mille francs par mois, et que cette somme fut réduite des deux tiers en 1707, à cause da mauvais état des finances >.

Que devait- elle recevoir pendant sa laveur?

N'est-ce pas d^elle enfin que madame de Naintenon entendait pv^ 1er un jour qu^elie dit aux demoiselles de Saint-Gyr rassemblées tutour d'elle : c J*ai connu une dame à qui r<m faiswt très-iixmnt des prési^ns considérables, jusqu'à lui faire trouver de grasMi sommes sous le chevet de soa lit, et qui ne remerdoit jamais, qtwqu'elle connût bien les personnes qui lui Cùsoiopt cette unifié, qu'elle les vit tous les jours, et mangeât même aveceUes *?»

Nadame de Hontespan a-t-elle jamais su toutes les somoM qu'elle avait reçues du roi ? Ce n'est pas probable, et Ton peut Are liardiment que sa fiére nature était supérieure à ces calculs. Pis avisée, la marquise de Pompadour tenait trèfr-exactement son livre de dépenses. H existe encore, et nous savons de source certaine qœ, pendant ses dix-neuf années de faveur, on pourrait dire de règne, elle dépensa 56,527,268 livres 12 sous 5 deniers ^.

Ajoutons que les œuvres de charité n'étaient pas ouMiées,etque, dans les derniers temps de sa vie, Cotillon II donniit aussi beaucoup.

Une vieille chanson dit :

Il est doux de ftiire du bien, Surtout quand il n'en coûte rien.

' Il s'agissait de prises faites par un navire commandé par un M. de Beauchesne.

* Je dois communication de cette lettre à M. Arthur de Boislisie donl tes obligeantes communications m'ont été si souvent utiles dans la préparatio» des Lettres de Colbert. — On a vu (chap. vi. p. 104) que déjà, en 1678, Louis Xl^ p.vait prescrit Tarmpmeut de plusieurs navires aux frais de l'État, pourfaif* la course au profit de mesdames de Montespan et de Soissons.

» Voir chap, x, p. 202, note 2.

* Entretiens sur F éducation des filles, p. 106.

* État des aépenses de madame la marquise de Pompadour, du 9 septemMf^

LE JEU ET LES NŒURS AU XYll* SIECLE. 597

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