CHAPITRE DEUXIÈME
Si deux natures étaient faites pour se heurter et se iriser en cas d'intérêts contraires, c'étaient celles de madame de Montespan et de Lauzun. Ils avaient pourtant vécu en bonne intelligence pendant plusieurs années, et Lauzun, favori intime du roi, car il était brave, hardi, avec un air de noblesse et de hauteur incomparable, avait eu, l'un des premiers, le secret de sa nouvelle passion. Cette confidence et les assiduités qui devaient s'ensuivre Tavaient même fait passer pour l'amant de madame de Montespan. Nous savons, en outre, qu'à son second accouchement (31 mars 1670), il reçut le petit duc du Maine enveloppé à la hâte dans des langes, le prit sous son manteau, et l'emporta avec le plus grand secret dans un carrosse qui l'attendait au petit parc de Saint-Germain ^
Que se passa-t-il ensuite? Saint-Simon raconte, en entrant dans les détails, que Louis XIV avait promis secrètement à Lauzun de le nommer grand maître de l'artillerie, et que celui-ci, ayant ébruité le projet, le fil manquer. Madame de Sévigné parle dans une de ses lettres^ des rages continuelles du petit Lauzun^. On devine jusqu'où elles durent aller. Il s'était adressée madame de Montespan; mais peu sûr de ses dispositions, il aurait obtenu d'une de ses femmes, dont il était l'amant, de se cacher, ô scandale ! sous le lit môme delà favorite, pendant une visite du roi, et il aurait pu
* Mademoiselle de Montpensier, Mémoires^ t. IV, p. 395.
• lettre du 13 janvier 1672.
se convaincre que, loin de le servir, elle lui rendait les plus mauvais offices. « Une toux, dit Saint-Simon, te moindre mouvement, le plus léger hasard, pouvoit déceler ce téméraire, et alors que seroit-il devenu? Ce sont de ces choses dont le récit étouffe et épouvante tout à la fois. Il fut plus heureux que sage, et ne fut point découvert. ))Ce qui dut suivre, les insultes à madame de Montespan, Tindignation, Tévanouissement de celle-ci, la colère du roi appelé en toute hâte, tout cela est encore fort obscur, malgré les affirmations de Saint-Simon. D'après un autre chroniqueur, qui écrivait avant lui, Lauzun à qui madame de Montespan promettait d'appuyer son mariage auprès du roi, se serait méfié d'elle, et une femme de chambre lui aurait prouvé qu'elle agissait contre ses intérêts *. Le marquis de La Fare raconte, de son côté, que l'opposition au mariage vint de madame de Montespan, à laquelle madame de Maintenon aurait persuadé que, s'il avait lieu, l'ascendant et le crédit de Lauzun seraient irrésistibles. Quoiqu'il en soit, Louis XIV relira sa parole, et cet acte, après l'éclat de l'approbation, parut si exorbitant, qu'une lettre d'explications fut adressée le 19 décembre 1670* à tous les ambassadeurs français à
* Bibl. imp. Mss. Fonds Bouhier, 34, Mélanges de Plnlibert Delamare article 1603.
» Mémoires de mademohelîe de Montpensier, t. IV, p. 624 ; Appendice pièce 11" IX. Celte lettre, publiée d'abord dans une brochure du temps, est auihentique. Elle se trouve aux Archives des Affaires étrangères, France, vol. 192, pièce n" 150,