‹ Madame de Montespan et Louis XIV: étude historiqueChapitre 84 sur 204 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

besse de FonlevrauU connaissaient bien, c'était son esprit, son savoir, et sa raison aussi aimable que judicieuse. Plus docte que beaucoup de savants, sachant plusieurs langues, traduisant Homère et Plalon, elle avait encore, sans parler de sa beauté attestée par divers portraits S tous les charmes et toutes les grâces de la femme. Lors de sa vêture, où tout Paris accourut, deux reines, Anne d'Autriche et Marie-Thérèse, avaient voulu lui donner le voile. Quelques visites à la cour, pendant la faveur de madame de Montespan, la firent connaître du roi, qui lui confia, à vingt-cinq ans (16 août 1670), Tabbaye de Fentevrault, dont plusieurs princesses du sang avaient été les supérieures. Sa protectrice n'avait pas précisément les vertus nécessaires pour choisir une bonne abbesse. Aussi les religieuses de fonlevrault protestèrent-ellestoutd'abord,etCIémeiil X (nelui en faisons pas un crime) résista. Un cardinal ami kva ses doutes*; et, par un heureux hasard, l'abbaye de FonlevrauU ne tomba jamais en meilleures mains. Par "Onheur encore, son gouvernement dura trente-quatre

* Madame de Sévigné prétend, il est vrai, qu'ayant vu le portrait de ■adainede Fontevrault dans l'atelier de Mignard, elle ne la trouva pas du tout jolie. « U faut être pour cela bien difiicile, dit à ce sujet Victor Coii- ^^^\[loc. cit. p. 258, note) nous la renvoyons au portrait de Gautrcl et ''^témoignage unanime des contemporains.»

* Bibl. irap. Mss. Cabinet des titres. Oraison funèbre de très-ilhislre ^ feligieuie dame Marie-Uagdeleine-Gabrielle de Bochechouart de ^ortemart, abbesse, chef et générale de V abbaye de Fontevrault, pro- ^^^e dans la grande église de l'abbaye de Fontevrault, le 6 novembre 1704 par messire Antoine-Anselme, abbé de Saint -Si ver, e c (In-io (je 50 pages, u'» 81 à 12i.) — Voir aussi son article dans Moréri.

ans. L'abbé Testu^ disait d'elle, pour qualifier son naturel exquis, qu'elle parlait comme une personne cpi parle, tandis que madame de Montespan parlait commfi une personne qui lit, et madame de Thianges comnM une personne qui rôve*. On doit passer un peu d*eu gération aux panégyriques, et d'ailleurs, dans certaine circonstances, l'exagération ne trompe personjM L'oraison funèbre que l'abbé de Saint-Sever prononc aux obsèques de l'illustre abbesse signale, après avoi épuisé le chapitre des vertus chrétiennes, la voix^ l'ai engageant et l'abord gracieux de Gabrielle de Bochi chouart. « Un style doux et léger, dit Tabbé Anselmi le naturel et Télégance, le bon sens et la sincérité oi rendu ses lettres précieuses. » Si charmantes qu'dk soient, le feu sacré qui donne la \ie à celles demadam de Sévigné n'y brille pas assez souvent, et le parfum s'a est un peu évaporé. C'est à elle que madame de Main tenon, si compassée d'ordinaire, adressa ces complî mcnts, les plus affectueux qu'ait tracés sa plume: «J n'ai jamais changé de sentimens pour vous ; vous ave

• Jacques Teslu, de rAcadémie française, aumônier et prédicateord roi, moit en 1700. On sait que Louis XIV ne voulut jamais le nomm^ évêquc, i'i cause de ses airs trop mondains. L'abl é Testu était des 89 de l'abbesse de Fonlevrault, et leurs relations ne trouvèrent pas grfc auprès de tous. Madame de Sévigné elle-même (lettre du 13 mai 461 semble avoir pris l'accusation au sérieux. L'abbesse de Fontevrauk 8*« pli(|ue à ce sujet de la manière la plus claire et la plus vive dansHi lettFe du 27> août 1071. Nous la publierons dans un volume s|»écialqi nous avons le projet de lui consacrer.

* Souvenirs de Madame de Caylm, p. 69.

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touché mon goût et rempli mon estime; j'ai cru ne pas TOUS déplaire, et tout cela, Madame, a subsisté dans lous les temps et subsistera toujours. Mais je vous demande en grâce de me traiter comme vous me traitiez, et de ra'estimer assez pour croire que ce que la fortune fait en mafaveur ne m a point gAtée. Je souffre fort volontiers tout ce qu'elle m'attire des gens qui ne meconnoissenl point et dont l'opinion m'est assez indiflérente. 11 n'en est pas de même de vous, Madame, dont l'estime et l'approbation m'ont été précieuses, et je serois au désespoir que^vous me crussiez assez folle pour avoir oublié combien votre amitié m'honore et avec quel respect je Ws vous assurer que je la mérité par la manière dont je suis pour vous ^ » D'autres lettres de madame de Baintenon prouvent la considération qu'avaient value à Tabbesse de Fontevrault son excellent esprit, sa raison, sa science gracieuse, enfm toutes les qualités aimables et solides que le monde lui reconnaissait et adttiirait. Ajoutons, c'est madame de Montespan ellenaémequi nous l'apprend, « qu'elle n'avoit pas pris la tyrannie des religieuses qui veulent toujours arracher 'es filles à leurs parens '. »

C'est avec cette charmante abbesse et sa brillante sœur que le savant évoque dont nous avons parlé entrelint, vers la fin du dix-septième siècle, une corres-

* Correspondance générale, t. lU, p. 58; lettre du 27 jniHet 1080. ' Bihl. du Louvre, F. 525-5; lettre aiitograplio au duc de Noailles, du H août 1091.

iU MADAME DE MONTESPAN.

pondaiicc un peu littéraire, un peu précieuse, passa* bicinoiit superficielle. Toulon enseignant le latin au dia* phin de France le plus difficile à élever, et en dirigeai pour Tusage du prince une nouvelle édition des classi ques, Daniel Huet publiait des dissertations sur Tori gine des romans et sur la certitude du christianisme sur la situation du paradis terrestre et contre Descai tes; il composait en outre des poésies grecques et lat nés fort estimées. Obéissant à une vocation lente et p: resseuse, il n'était entré dans les ordres qu'à trente-s ans. L'amitié du duc de Montausier lui fit répai^r temps perdu, et il obtint bientôt une bonne abbayes Normandie, puis l'évôché de Soissons, échangé pi tard contre celui d'Avranches, délaissé enfin pa la résidence de Paris. Un contemporain disait lui qu) c'était « un vrai sage, aimant le monde et plaisir, se livrant tour à tour à la société et à la i traite, se désolant de n'avoir pas assez de piété, pourtant bon évôque^ » Pour calmer ses scrupules, \ de ses amis le louait d'être (( pieux sans être dévot On va voir en effet que la dévotion du bon évêqi d'Avranches n'avait rien de trop farouche, et qu'il ei tendait le badinage presque aussi bien queFléchier.l paradoxe soutenu par lui devant madame de Montes^

* Le marquis de Sourches lo juge autrement, a C'étoit, dit-il, homme savant d'une certaine science qui n'étoit pas agréable. » (J moires^ t. I, p. 3i0.) Le marquis de Sourches n'avait-il pas lui-mê l'esprit trop lourd pour bien juger Iluct? lo style de ses Mémoires fait supposer.

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fal le point de dépnrt de leur rorrospondancc. Il nvnit prétendu quo la conversation était gro88i(^>rc, trompeuse, dangereuse ; que la plupart des chosos précieuses qui s'y disaient tombaient dans des onûlles indifférentes, et que, souvent, entraltié par la contradiction, on allait au deUi de sa pensée, ce qui était cause qu'on se faisait des ennemis sans le vouloir. « L'écriture, au contraire (c'est madame de Montespan qui résumait de la sorte lopinion de lluet), met h couvert d(; lou8 ces inconvénicns ; elle fait en même temps la srtrcté de ceux qui écrivent et le bonheur de ceux h (pii l*on écrit. On s'explique avec confiances parce; qu'on n'est entendu que de celui de qui on veut l'être, et ce qu'on dit lui devient mille fois plus agréable; par IWrance qu'il a de ne le partager avec peTsonne. Msiscequi constitue le principal avantage; des lettre;s sur la conversation, c'est qu'elles ne vous donnetiL pQs seulement des paroles epie le vcîit empejrte et que Tnir dissipe ; (;lles renelent les pe;n.sées visible's et "Ussi durables que le papier même; i\ epji on les confie;, ''n a la joie d'y ree;onnollre la main de la personne e|ui nous écrit, de la suivre dnns toule;s les ligrie;s où elle n passé; on recherche jusque élans la mnniejre dont le;s 'crmes sont tracés, ce que les termes le;s plus vifs ne; wuroient bien faire sentir. » Madame de Memlespan flvaii toujours cru (elle en eîonvie;nt dans la même lettre) «quo la vivacité de la conversation et le plaisirde voir naître les pensées h; ele;ve)ienl emporter sur lo ^

ta,

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d'une lettre, qui peut être faite avec un grand loisir. Une aussi spirituelle causeuse ne pouA^ait être en e d'un autre avis. Convertie pour la forme à celui de Hi elle ajoutait : «Vous voyez, Monsieur, que j'ai ai bien profilé de vos instructions, et j'espère que vous \ en apercevrez encore mieux dans la suite par la ré larité que j'aurai à entretenir lecommerce de lettres je commence aujourd'hui avec vous*. »

Un joli compliment adressé par elle et par une de nièces au cher évêque d'Avranches, et non daté, si de près, à ce qu'il semble, ces préliminaires. Ces billet en caractères microscopiques, ainsi conçu : « P prenons la liberté de vous adresser ces petites étrei qui accompagnent les souhaits que nous faisons j votre prospérité cl santé. Que Dieu augmente voire • rage, qu'il conserve votre bonne humeur, qu'il n. tienne la fraîcheur. de votre teint, qu'il rende vos ( purgatives, les sueurs abondantes, les fraises ra chissantes et les pois plus aisés à digérer 1 Ce son souhaits de vos Irès-humbles et très-obéissantes

* Bibl. imp. Mss. S. F. 5, 272; Correspondance de Huet, 1. 1". sont que des copies; les lettres originales sont en Angleterre lOrd Ashburnam. Celle dont on vient de lire des extraits a été im{ dans le temps, sur nn quart de feuille, sans date ni suscription. avait écrit de sa main, en tôle : }£llre de madame de Montespan. besse de Fontevrault n'y avait-elle pas mis du sien? Les pensée style donnent Heu de le croire. Il y a moins de suWe et de liant chf Montespan.

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