‹ Madame de PaïvaChapitre 1 sur 5 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Cest une physionomie d'une singulière complexité que cette Païva. Courtisane parvenue,, elle n'est cependant pas représentative de sa classe. Elle offre un phénomène unique, qui ne tient ni au temps ni au milieu, mais à la race. Cest la juive errante et victorieuse. Aucune similitude entre elle et les jolies affranchies du Second Empire, capiteuses et piaffantes, folles de ces corps dont on était fou, reines de la fête, prodigues des dons de leur beauté et qui jetèrent, à travers les splendeurs du régime, le rire effronté de la Belle Hélène. Madame de Païva ne savait pas rire. Elle alla vers son but, orgueilleuse et mystérieuse, froidement calculatrice. Un puissant instinct de domination était en elle qui fut le ressort caché de sa vie. Paraître : ce dessein était le sien déjà à Moscou, dans la pauvre maison du tailleur Villoing, qui avait rencontré Thérèse Lachmann,et s' était flatté de rattacher à l'établi

familial, dans l'horizon restreint d'une existence honnête et droite. Peu expansive, d'une instruction médiocre, d'une beauté banale, elle répugnait aux travaux du foyer et les caresses de son petit lui étaient indifférentes. Ses pensées, présomptueuses néanmoins, tissaient sa vie future comme un conte de fée. . . Elle se voyait, au-delà d'une route à la pente un peu rude, sur un sommet qui, pour d'autres, serait un calvaire, dans V éblouisse ment d'une apothéose chèrement payée. . . Mais elle n'était pas Jemme à craindre que sa volonté se rebutât devant l'ironie, le blâme ou l'outrage. Quand elle quitta la maison du mari, tournant le dos au berceau où son petit dormait, elle n'avait pas plus d'argent que de nippes, et comptait, pour faire son chemin, sur les heureux hasards dont la jeunesse d'une femme est à peu près certaine qui n'a pas alourdi son bagage des conseils de la vertu.

On ne sait pas grand chose de cette fuite vers la terre promise, de cette volonté errante à l'aventure pour l'aventure, qui se donne sans se laisser. Elle veut arriver : elle arrive. Elle n'est de nulle part, c'est la nomade cosmopolite. Pour ce premier exode, elle traverse Constantinople et Vienne, puis hésite entre Londres et Paris. C'est Paris qui deviendra le champ fructueux de ses opérations. Elle y jette son

dévolu; il est, non le résultat d'un caprice, mais à! un plan. Le caprice n' 'habita jamais l'âme de cette étrangère ; elle ne livra rien au hasard, à la fantaisie ; tout fut, chez elle, délibéré, voulu. Elle eut toujours une boussole sous son oreiller, et par nature avisée, jamais ne perdit le nord, . .

M. Emile Le Senne, qui a pressenti ce que cette énigme féminine a d'intérsssant et qui, le premier, lui consacre une étude vraiment révélatrice, n'a pas manqué de souligner certaine conversation entre Mme de Païva et Théophile Gautier, dans cette chambre d hôtel meublé, oit elle avait étalé ses robes et ses dessous — comme un combattant ses armes. « Je ne suis pas mal outillée, n est-ce pas f » lui dit-elle. Elle n est plus une débutante à cet instant de sa vie ; mais elle est plus que jamais V ambitieuse qui ne lésine pas sur les moyens. Aucun ne coûte encore à cette étrangère dont les sens, que sa tête domine, jouent, pour la conquête du but, la comédie des frissons.

Elle a déjà passé dans la vie d'un homme et l'a bouleversée ; elle s'est fait lancer par celui dont elle a pris, provisoirement et sans droit, le nom — car cest un nom qu'il lui faut qui ne soit pas un nom de guerre, un nom qui sonne sa victoire.

Ce qui est digne de remarque dans l'esprit

de cette parvenue du Gotha : c'est l'esprit de suite. Toute aventure retentissante lui est un nouveau degré vers l'ascension. Du petit tailleur Villoing à Herz, quelle distance. Mais Herz n'est lui-même qu'une marche taillée dans ce rocher qu elle escalade avec une audace inouïe,, un sang-froid prodigieux, une méthode implacable et sûre. La fausse Madame Herz a masqué la femme du gagne-petit de Moscou ; mais son ambition rêve mieux que les complaisances parisiennes dune liaison d'artiste, et} un jour, elle se hisse jusqu'à ce Païva, gentilhomme ruiné, qui, lorsqu'il lui aura donné un titre, tout ce qu'il possède, pourra aller mourir sur un lit d'hôpital, à quelques pas de l'hôtel magnifique qui portera son nom.

Rien de moins discret que cet hôtel, où tout le luxe de la parvenue s'étale, insolent, sur la voie triomphale que le Tout-Paris du Second Empire sillonne ; les matériaux les plus rares y sont prodigués par les artistes les plus adroits, et certain escalier d'onyx — qu'on aperçoit du trottoir — y est, à lui seul, un symbole. Enivrée de sa puissance qui n'a de courtisans que chez les joueurs de flûte, cependant Mme de Païva y meurt de dépit et de rage de ne pouvoir, à sa table, faire s'asseoir que les thuriféraires accoutumés des agapes où la chère est bonne, les vins exquis, et libre

le commerce des propos. « Si vous voulez des duchesses, leur dit-elle, un soir, quelle offre à ses convives des pêclies en plein hiver, vous n'avez quel me les demander. » Mais les duchesses ne vinrent jamais, ni aucune autre femme, même parmi celles qui régnaient plus par les séductions de leurs charmes que par les rigueurs de leur vertu. Sa célébrité l'isolait dans son orgueil sans grâce, sec vanité souffrait du dédain de cette société parisienne qui, de son nom de marquise authentique avait fait le sobriquet d'une lionne arrivée : la marquise de Païva était la Païva : elle l'est restée.

Cependant, elle avait attaché à son char un homme qui devait accroître sa fortune et combler son ambition. Dans le tourbillon de ses passagers adorateurs, elle l'avait rencontré, allemand compassé et lourd, rigide et sentimental, égaré dans la capitale où ses maîtres l'avaient envoyé en éclaireur des événements dont les signes annonciateurs, noyés dans les lueurs de Vapothéose, nous échappaient.

Comment ne se seraient-ils point compris, pleinement et vite, ces deux êtres de volonté froide et d'énergie dissimulée ? N' étaient-ils pas comme les associés d'une même tâche, que le destin réunissait ? Les jalousies, les rancœurs de la Païva, ses haines de ce monde

brillant où elle se sentait frappée d'ostracisme, ne devaient-elles pas trouver un écho dans le cœur du hobereau hautain dont M. de Bismarck avait fait Vun des instruments de sa politique? On assure, qu'un jour, que le front de celle dont il édifiait le luxe, venait, sous le fard, de rougir d'une audace de la blague de Paris, ses invités le trouvèrent martelant de ses doigts les vitres des croisées, ses yeux errant sur V avenue j pleine du tumulte incessant des brillants équipages ; sa voix siffla, cruellement prophétique : « Sous ces croisées, nos soldats victorieux défileront. . . » Les thuriféraires rirent de la boutade.

La prophétie s'est réalisée. Quand la Païva revint, en 1871, après une éclipse en Silésie, le monde impérial était évanoui, nos cœurs étaient en deuil et les Tuileries en ruines. Sur ces ruines et ces deuils, elle édifia alors le dernier étage de son triomphe ; elle devint l'épouse de celui dont elle était déjà l'associée; comtesse cette fois, comtesse de Donner smark, apparentée aux plus illustres et aux plus riches familles a" outre-Rhin. Son rôle n était pas terminé. Son hôtel s entr' ouvrit encore. On vit, à travers les volets, filtrer une lumière de fête ; mais les invités arrivaient en grand mystère, les cols relevés comme des conspira-

teurs ; ils étaient introduits par des valets discrets, dans des salons où la conversation ne s'engageait que portes closes et à voix basse. C'était au temps des Jières revendications, alors que la France, prête à tous les sacrifices, mettait sa fierté à n'espérer que des retours victorieux de la justice immanente le rachat de ses. revers.

D'autres diront ce qu'on négociait, à cette heure, chez la Païva ; quels colloques s'y échangeaient, quelles combinaisons s'y ébauchaient dont la révélation tardive, par les soins du comte de Donnersmarck , nous fut une stupeur. La Païva a été, à ce moment, une page de notre histoire. M. Emile Le Senne ne l'aborde point. Il ne s'est acharné qu'à découvrir les origines de cette personnalité énigmatique et troublante . Il a écarté les légendes pour les données authentiques ; il s est efforcé d'arriver à la vérité à travers les subterfuges, les complaisances intéressées, les dissimulations et les mensonges. Il a découvert quel'imposture, — servie peut-être par la raison d'Etat, — avait maquillé jusqu'à l'état-civil. Malgré tout, la physionomie attirante, fascinante, hallucinante de cette Danaé qui finit en Deborah, commence, grâce à lui, à s'accuser dans un relief vrai. Cette première étude de M. Emile Le Senne répond à d'intenses curiosités;

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