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FAÇADE DE L HOTEL PA1VA

Dressant sa silhouette légère à l'ombre des grandes constructions qui ont transformé si désavantageusement l'Avenue des Champs-Elysées , le petit hôtel Païva conserve le souvenir de la célèbre aventurière...

Sans lui. peut-être, son nom serait aujourd'hui oublié. La réputation, dont elle a joui quelques années, n'était pas faite pour lui survivre et sa notoriété risquait d'être éphémère.

Pourtant, dans l'histoire de la Société Parisienne sous le second Empire, la Païva occupe une place prépondérante, et dans les mémoires de l'époque, fréquemment il est question d'elle. Sa physionomie toutefois est enveloppée d'une légende.

De son vivant, elle se plaisait à répandre autour d'elle un certain mystère. Volontiers, elle racontait sur sa jeunesse des histoires étranges que ses amis colportaient complaisamment et que le public acceptait en les amplifiant.

L'on assurait qu'elle était la fille naturelle du prince Constantin de Russie, qu'elle avait été princesse indienne , sultane et même surintendante de sérail à Constantinople. D'autres voyaient en elle une espionne subventionnée par le gouvernement allemand, et chargée de surprendre, dans le laisser-aller des conversations mondaines , des renseignements qu'on utilisait en haut lieu.

On savait qu'elle était fort riche et qu'elle dépensait l'argent sans compter. Mais plus qu'à son luxe, plus qu'à sa fortune, plus même qu'à ses aventures, elle devait sa réputation au magnifique hôtel qu'elle possédait aux Champs-Elysées.

C'était, au dire des rares privilégiés qui y avaient pénétré, un véritable palais de conte des Mille et une Nuits, une merveille d'art et de somptuosité. L'on

citait les noms des artistes qui y avaient travaillé : Dalou, Baudry, Carrisr-Belleuse, Barrias , Picou, Delaplanche, Auguste Cain et une foule d'autres non moins estimés.

Tout, disait-on, y était admirable. Le marbre, l'onyx, l'agate, les pierres rares y étaient répandus à profusion ; ce n'étaient que festons , ce n'étaient qu'astragales, peintures murales, bas-reliefs finement ciselés, œuvres d'art de tout genre, un ensemble unique de chefs-d'œuvre, le déploiement d'un luxe incomparable...

Aujourd'hui, la porte de l'hôtel s'est ouverte pour qui voulait le visiter, et l'on convient que s'il y avait peut-être quelque exagération dans ces éloges, la légende toutefois n'était pas, sur ce point, sensiblement inférieure à la réalité. Les critiques s'accordent à reconnaître la valeur artistique de l'hôtel Païva et à voir en lui « le spécimen le plus complet, le plus achevé . le plus artistique de l'architecture privée sous le second Empire (i) ». Nul ne conteste le souci d'art qui présida à sa décoration.

Mais pour s'être souvent occupé de l'hôtel luimême, on a quelque peu négligé la femme extraordinaire qui l'édifia pour sa fantaisie. Sa personne demeure mystérieuse — et nul encore n'a sérieusement cherché à dégager ce qu'il y a de vrai dans l'histoire légendaire de cette Madame de Païva, chez laquelle, selon l'expression de Concourt, on devi-

(1) Victor Champier. Une visite à l'hôtel Païva. Revue des

Avis décoratifs. nn 8.

nait. en la terrible implacabilité de son visage de blonde, un passé qui faisait peur.

Ce fut en Tannée 1848 que celle qui devait être la Païva et qui n'était alors que Thérèse Lachmann.vint s'installer à Paris. Elle avait 22 ans. son enfance s'était écoulée à Moscou où elle était née d'une famille de Juifs polonais réfugiés en Russie. Ses parents devaient être de condition modeste, bien que plus tard, dans des actes officiels, elle attribuait à son père le titre pompeux de « capitaliste ».

Jeune encore, elle avait épousé un petit tailleur français établi à Moscou : François Hvacinthe Villoing. Mais peu de temps après son mariage, elle avait abandonné le domicile conjugal ainsi que l'enfant qui lui était né pour courir à l'aventure. Elle s'était d'abord rendue à Constantinople. puis après une série de pérégrinations elle avait échoué à Paris.

Elle était dépourvue de toute ressource et demandait à la galanterie de quoi ne pas mourir de faim. Son existence était à la merci des rencontres quotidiennes et sans la sécurité du lendemain, c'était l'indigence et presque la misère.

Sa situation s'améliora quelque peu. le jour où elle fit la connaissance de son coreligionnaire, le pianiste Henri Herz. qui s'intéressa à son sort. Elle s'installa chez lui et. aux veux de tous, se rit passer pour sa femme légitime. Il paraîtrait même qu'elle envoya des lettres de faire-part pour annoncer son pseudomariage avec Herz.

Ils vécurent ainsi quelque temps : mais malgré le

succès remporté par Henri Herz, dont le talent était partout fort apprécié, les concerts qu'il donnait ne lui fournissaient pas le moyen de subvenir aux folles dépenses de sa compagne. Tout ce qu'il possédait eut bientôt fait d'y passer et, quand il n'eut plus le sou, elle le planta là. Bientôt après, il s'embarqua pour l'Amérique, dans l'espoir de reconstituer une fortune si rapidement envolée (i).

Ayant cessé d'être Madame Herz, Thérèse reprit son ancien état civil et son ancienne profession. Elle connut à nouveau la vie aventureuse de ses débuts. Toutefois ses relations avec Henri Herz ne lui avaient pas été inutiles ; par lui, elle avait fréquenté les milieux artistiques et avait su s'y faire des relations qui devaient lui être précieuses.

Elle n'était plus la petite étrangère sans argent et sans appui, perdue dans la grande ville, elle avait franchi le seuil de la vie parisienne et commençait à être connue. Sa jeunesse et sa beauté ne passaient plus inaperçues.

Cette situation toutefois n'était pas faite pour la satisfaire. La médiocrité ne convenait ni à ses goûts, ni à son tempérament ; en elle bouillonnait un violent désir de s'élever, d'être quelqu'un, de jouir des beaux côtés de la vie, de figurer parmi les favorisés de la fortune. Sa compréhension de l'organisation sociale était simple, à son sens il n'y avait que deux catégories de personnes : ceux qui ont et ceux qui

(l) Dans la suite, Henri Herz revint à Paris, il fut nommé professeur au Conservatoire et fonda une lubrique de pianos en association avec Kepferet son frère, Jacques Herz.

n'ont pas. Or à quoi bon vivre dans la misère et dans la gêne quand d'autres vivaient dans l'opulence ?

Elle possédait une ambition démesurée au service de laquelle elle mettait une volonté de fer.

Elle était convaincue que pour qu'une chose se réalise, il suffisait de le vouloir fermement, âprement. Pouvoir, c'était vouloir.

Un jour elle citait l'exemple d'une femme qui, pendant trois années, avait vécu dans une retraite absolue, repliée sur elle-même, étrangère au monde extérieur, ne prenant que la nourriture indispensable, l'attention constamment dirigée vers un projet dont elle souhaitait ardemment la réalisation et dont l'idée remplissait toute sa pensée ; et après une pause elle ajoutait : « Cette femme c'était moi » (i).

Toute sa vie, elle fut ainsi, énergique, autoritaire, tendant vers le même but toutes les forces de son être. Elle confirma le proverbe « ce que femme veut, Dieu le veut ». Madame de Païva fut la théoricienne de la volonté.

Théophile Gautier raconte qu'à cette époque, il avait été lui rendre visite dans l'hôtel meublé, où elle avait alors élu domicile, n'ayant pas même dans son dénuement, une demeure qui lui appartînt.

Elle traversait une crise de tristesse et de découragement, souffrant de son indigence, prise d'une rage impuissante contre le sort qui s'acharnait contre elle. Malade, elle n'avait personne à se; côtés pour lui

(1) Journal des Goncourt. Tome 3, p. 18C.

donner les soins nécessaires. Et dans la mélancolie de cette pauvre chambre d'hôtel, elle inspirait vraiment la pitié.

Soudain, dans un accès de fureur, concentrant toute son énergie, elle dit à Théophile Gautier : «Tu vois où j'en suis... il se peut que je n'en revienne pas... Alors tout est dit... mais si j'en reviens, je ne suis pas femme à gagner ma vie dans la confection, et je veux avoir un jour, tu entends bien, le plus bel hôtel de Paris... rappelle-toi ça ! » Et, lui montrant les robes et les lingeries étalées sur les meubles, elle ajouta : « Je ne suis pas mal outillée, n'est-ce pas ?... mais on n'est jamais sûr de rien... je puis rater mon coup... alors bonsoir ». Et elle sortit de sa poche, un flacon de poison qui ne la quittait pas.

Ne possédait-elle pas, du reste, tout ce qu'il fallait pour faire son chemin ? Elle était jeune , et dans tout l'éclat de ses 25 ans, elle se savait belle et séduisante. Déjà le monde lui avait réservé des succès pleins de promesses et elle avait senti monter vers elle le désir des hommes. D'autres avaient réussi qui ne la valaient pas, pourquoi ne réussirait-elle pas, elle aussi, à son tour ? Pour cela il suffisait que son étoile lui fût favorable, et elle avait confiance en son étoile.

Elle intéressa à son sort une couturière à la mode, Camille, qui lui fournit à crédit le complément de toilettes qui lui était nécessaire, en ajoutant malicieusement : « Et maintenant, vous n'avez plus qu'à faire le reste ! » Elle s'en acquitta fort convenablement.

Peu de temps après, on la vit. tantôt à Londres, tantôt à Paris, étaler le luxe le plus brillant. La fortune était venue à elle, la vie commençait à lui sourire, son rêve se réalisait. Les hommes les plus recherchés s'empressaient autour d'elle et imploraient ses faveurs.

Elle eut garde de se cuirasser le cœur, afin de se rendre inaccessible à toute sensibilité comme à toute émotion. Dans la voie où elle s'était engagée, rien ne pouvait la faire hésiter, aucune force au monde n'était capable de faire plier son inflexible volonté. Toute entière à son but, elle resta la femme intéressée et froide, qui ne connaissait qu'une chose : l'argent, car pour elle, l'argent était tout et elle savait que par lui elle pourrait triompher et obtenir tout le reste. Sa préoccupation constante fut d'être riche pour dominer.

Elle fut tour à tour la maîtresse du duc de Grammont. de lord Stanley, du duc de Guiches et de bien d'autres hommes non moins riches et non moins généreux.

Pourtant un jour vint où ce succès ne la satisfit plus entièrement : un dernier échelon lui restait à franchir L'heure avait sonné pour cette fille galante de devenir une femme du monde. Précisément le petit tailleur moscovite, qu'autrefois elle avait épousé, venait de mourir fort à propos, peut-être du chagrin de s'être vu abandonné. Thérèse était libre, il lui était possible de faire un mariage vraiment en rapport avec sa nouvelle condition.

Un monsieur d'un beau nom et de belles manières, possédant un titre par surcroît, lui convenait à merveille. Pour elle, ce n'était qu'un jeu de se le procurer. Et c'est ainsi qu'un beau jour, la veuve Villoingi née Lachmann, devint Madame la marquise de Païva y Araujo.

A première vue, la chose paraît surprenante. Ce nom de Païva ressemble assez à un nom de guerre, il sonne agréablement à l'oreille. Païva ! ainsi s'appelle la divinité du soleil chez les Lapons ! Thérèse Lachmann ne pouvait mieux choisir.

Et pourtant el'e fut réellement, devant la loi comme devant l'Eglise, la très authentique marquise de Païva. Le mariage fut célébré à la Mairie du second arrondissement de Paris et à la Chapelle des Frères des Ecoles Chrétiennes à Passy(i).

Qui donc était ce M. de Païva, qui n'avait pas reculé devant une telle union, renouvelant à vingt-

Ci) Extrait de l'Acte de mariage religieux célébré au Pensionnat des Frères de Passy, le 5 juin 1851.

« Je certifie moi, premier aumônier du Pensionnat des Frères des Ecoles Chrétiennes à Passy, avec la permission de Mgr. Sibour, archevêque de Paris, avoir reçu le 5 juin 1851, dans la Chapelle dudit pensionnat, le mutuel consenlement que se sont donné pour le mariage Albino Francisco de Païva y Araujo (Portugais) et Mme Ve Villoing, née Thérèse-Pauline-Blanche Lachmann (Russe) et leur avoir donné la Bénédiction nuptiale, en présence des témoins N... notaire, d'Antas, secrétaire de l'Ambassade de Portugal, Barclay, peintre à Passy, et Théophile Gautier, homme de lettres, qui ont signé le présent acte avec les susdits époux n.

Voir l'Appendice.

cinq siècles de distance le geste de Périclès épousant la courtisane Aspasie ?

— C'est assurément une situation fort délicate que d'être le mari d'une femme célèbre. L'éclat que donne à votre nom la renommée de votre épouse est toujours difficile à soutenir ; on risque tort en cette occurence de paraître un peu terne, voire même un peu ridicule.

La chose se complique singulièrement quand c'est aux aventures galantes de la femme qu'est due cette notoriété. Qu'on accepte les faits ou qu'on se révolte contre eux, de toutes façons le rôle est difficile à tenir, et mieux vaudrait, sans doute, laisser dans l'ombre ces maris infortunés.

Mais celui qui s'intéresse à l'histoire, qui l'étudié dans ses grandes manifestations comme dans ses menus détails, ignore ces scrupules. Dans son désir de savoir et d'être renseigné, il ne recule devant aucune indiscrétion et ne connaît aucun ménagement. M. Féron. M. de Montespan. le marquis Le Normand d'Etiolles. M. du Barry et tant d'autres appartiennent à l'histoire. Pourquoi ferait-on exception pour M. de Païva ?

Georges Albino Franco, marquis de Païva y Araujo. était le cousin du ministre de Portugal à Paris. Luimême avait appartenu quelque peu à la diplomatie et avait notamment rempli, à l'Exposition universelle de i8ss. les fonctions de commissaire-adjoint de la section portugaise.

Au physique, c'était un homme de forte stature, large d'épaules et d'un léger embonpoint. Les lèvres et le menton rasés, le visage encadré d'un collier de barbe noire, il avait la physionomie suffisamment sympathique.

Ce noble portugais possédait cette particularité de n'avoir que des dettes, et de passer néanmoins pour être colossalement riche. Il était toujours à la recherche de gens aimables disposés à lui prêter de l'argent, c'était là son moindre défaut.

On l'entendait sans cesse parler des vastes propriétés que sa mère possédait au Portugal et dont il devait hériter un jour. Il réussissait ainsi à inspirer confiance et trouvait le crédit qui lui était nécessaire pour mener la vie calme, paisible et confortable qui convenait à ses goûts.

Du reste, on savait que le ménage Païva menait grand train, et l'on était en droit de supposer que le mari contribuait pour quelque peu aux dépenses de la maison.

Le jour où l'on vit sortir de terre le somptueux hôtel des Champs-Elysées, dont la construction et l'ornementation avaient coûté plusieurs millions, que l'on savait avoir été intégralement payés, on n'eut plus de doute sur la véritable richesse du marquis de Païva.

Et pourtant, sa situation était loin d'être brillante. Ses créanciers eussent sans doute été moins confiants s'il avait pris soin de leur communiquer son contrat de mariage, à condition toutefois qu'ils aient su lire entre les lignes.

Par ce contrat, les futurs époux adoptaient le régime de la séparation de biens et déclaraient se soumettre à la loi française. Dans la comparution, tous deux sont domiciliés à la même adresse, au numéro a de la rue Rossini, ce qui laisse croire que ce mariage n'était qu'une régularisation. Des esprits pointilleux, et mal intentionnés envers M. de Païva, pourraient également remarquer qu'il est dit que la totalité du mobilier garnissant l'appartement commun appartenait en propre à la future épouse. Son apport comprend également «un million en diverses valeurs, actions et argent », ainsi qu'il est stipulé sans autre détail.

De son côté, le mari apporte « le majorât de Lessa dans la province de Minho au Portugal », mais il déclare sous le même article qu'il prend à sa charge « le paiement d'une dette d'honneur provenant de son père et s'élevant approximativement à 200 coûtas, argent de Portugal, soit 1.200.000 francs environ ».

Le contrat néglige — sans doute à dessein — de donner une estimation nette de cet apport, déduction faite du passif qui le grève. L'art des hommes de loi ne consiste-t-il pas souvent à exprimer d'une manière convenable des choses que l'on préfère ne pas préciser ?

Peut-être la valeur du domaine de Lessa n'égalait-t-elle pas les 1.200.000 francs d'hypothèques dont cette terre était grevée, ce qui eût contraint M. de Païva à vivre aux dépens de sa nouvelle épouse ? Peut-être même cette dette paternelle que ce bonfils avait si noblement faite sienne. avait-elle une

tout autre origine. Il se pourrait que les coulisses des théâtres et les salles de jeu qu'il fréquentait volontiers, y fussent pour quelque chose. Le marquis de Païva pensait comme le prince d'Aurec, qu'en toutes choses, « il y a la manière ».

En fin du contrat, la future épouse faisait donation à son mari, au cas où il lui survivrait, « de la pleine propriété de tous les biens qui composeraient sa succession », et cela sans exiger de lui une réciprocité qui, assurément, eût été tout au plus illusoire.

La fortune de la femme eût permis au ménage de vivre dans l'aisance, sinon dans le grand luxe. Pour d'autres, c'eût été la richesse, mais pour ces deux époux également prodigues ce million était bien peu de chose.

Ils commencèrent par quitter leur appartement de la rue Rossini pour s'installer plus luxueusement place Saint-Georges, à côté de l'hôtel de Thiers, que, du reste, ce voisinage intriguait fort.

Madame de Païva pouvait mesurer le chemin parcouru et estimer que jusqu'à présent, elle s'était assez convenablement tirée d'affaire ; son temps n'avait pas été perdu. Mais si prospère que fût sa condition, ce n'était pas là le rêve qu'elle avait caressé, son ambition était loin d'être satisfaite. Elle était résolue à ne pas s'arrêter en si beau chemin ; il lui fallait poursuivre sa marche ascendante, gravir de nouveau les échelons delà hiérarchie sociale, monter encore plus haut. Elle eût pu faire sienne la devise de Fouquet « Qtw non ascendant ? »

Bientôt son rez-de-chaussée de la place Saint- Georges lui parut trop étroit et. à peine installée, elle songea de suite à le quitter.

Depuis longtemps elle projetait de posséder dans le plus beau quartier de Paris un hôtel qui constituât une pure merveille, où le luxe le plus rare s'alliât à l'art le plus pur. où tout fût splendide jusque dans les moindres détails. Elle dépenserait les millions qui seraient nécessaires et jetterait franchement l'argent par les fenêtres. Les artistes de premier ordre travailleraient à l'embellissement de cette demeure. On ferait appel à tous les talents comme à toutes les compétences. Peintres, sculpteurs, ouvriers d'art, ébénistes, ornemanistes, tous rivaliseraient de zèle pour transformer cet édifice en un petit chef-d'œuvre.

Tout Paris connaîtrait l'hôtel de la marquise de Païva et il n'y aurait qu'une voix pour en dire la splendeur. Cette célébrité en valait bien une autre.

Et là, dans ce cadre unique, environnée d'œuvres d'art signées des plus grands noms, elle trônerait au milieu d'une cour d'hommes éminents, auxquels sa richesse en imposerait, et qui seraient flattés d'être reçus chez elle. Et alors ce serait pour elle la rançon des années de misère et d'humiliation qu'elle avait connues, ce serait la revanche de la destinée.

Le ii juillet 1855, elle acheta pour le prix de 406.640 francs, un terrain situé, 25, avenue des Champs-Elysées, à proximité du Rond-Point.

L'endroit était heureusement choisi. Le quartier des Champs-Elysées avait détrôné le vieux faubourg Saint-Germain complètement démodé. La haute

finance, la Cour, la diplomatie, les riches étrangers y avaient élu domicile. La nouvelle parvenue allait prendre place parmi eux et son hôtel rivaliserait de somptuosité avec le leur.

Chaque jour, elle verrait passer devant elle la brillante théorie des attelages somptueux montant vers le Bois de Boulogne nouvellement transformé, et tout le luxe de la ville défilerait sous ses fenêtres.

Une autre considération aurait déterminé Mme de Païva dans le choix de cet emplacement. Peu de temps après son arrivée à Paris, la jeune Thérèse Villoing, réduite à la plus extrême misère, serait tombée d'inanition sur un banc des Champs-Elysées. Secourue par des passants, sa première parole en recouvrant ses esprits, aurait été pour s'écrier : « Là, où la faim me terrassa, s'élèvera l'hôtel où s'affirmera ma puissance ! »

Si ce n'est qu'une légende, elle est assez conforme au caractère de Mme de Païva. Dans ses Confessions, Arsène Houssaye a raconté à sa manière comment s'effectua cette acquisition.

« Un jour, écrit-il, la marquise de Païva, qui venait « d'une promenade au Bois, me rencontra devant « l'hôtel de la Comtesse Le Hon aux Champs-Elysées. « Les chevaux s'arrêtèrent, la marquise me fit un « signe de la main. J'allai à elle.

« — Voyez-vous, me dit-elle en me montrant du « doigt un banc devant une masure qui gâtait l'entrée « de l'avenue, c'est là que, au temps où j'étais pauvre, « abandonnée, je vis Henri Hertz s'asseoir à côté de « moi. Cette rencontre fut le point de départ de ma

« fortune. C'est aussi contre cette masure que, plus

« tard, mes chevaux emportés sont allés s'abattre. Je

« me suis cru perdue, mais ma destinée veillait sur

« moi, cet endroit m'est sacré, je le salue tous les

« jours et j'ai juré de bâtir là mon palais. Je veux

« acheter cette masure. Il y a bien là de quoi avoir

« mes coudées franches. Savez-vous. mon cher

« Houssaye, à qui elle appartient ?

« — A moi, répondis-je à la Marquise.

« — Comment, à vous ?

« Hier même, je l'ai achetée à Emile Péreire. Et « j'ai là une magnifique affaire, car Emile Péreire « m'a traité en ami, 200.000 francs, c'est pour rien.

« — Oui, c'est pour rien. Voulez-vous me le vendre « pour 225.000 francs ?

« — Vous m'offensez dans mon amitié, ma chère « amie. Je vous passe mon marché. Dépêchez-vous « de poser la première pierre.

« La Marquise de Païva me serra la main et me dit : « Dans un an et un jour, le palazzo sera illuminé « pour la fête intime que je donnerai à mes amis.

« Ce qui fut dit fut fait. » (1)

Les choses ne se passèrent pas ainsi. L'examen des titres de propriété montre que jamais ni Arsène Houssaye, ni Emile Péreire ne furent propriétaires de ce terrain. Les vendeurs de Mme de Païva étaient Mme Grelet, née Lemaigre, de Saint-Maurice, veuve d'un notaire parisien, et Me Ernest Grelet, son fis ;

(1) Arsène Houssaye. Confessions, tome o, p. 935.

qui eux-mêmes avaient acheté cet immeuble, le 26 juillet 185 1. après la faillite du jardin d'Hiver (1).

Elle confia la direction des travaux à l'architecte Maugain, qui dressa les plans d'une construction de deux étages, d'un style Renaissance légèrement atténué. Mais l'essentiel était de soigner l'ornementation. C'était vers ce but que tous les efforts devaient converger (2).

Maugain recruta une légion d'artistes qu'il installa dans un vaste chantier construit sur les lieux mêmes, et ce qui devait être l'hôtel Païva s'exécuta lentement.

Ce ne fut qu'en 1866 que la marquise vint y demeurer, le principal étant terminé, il ne restait plus qu'à procéder au marouflage de quelques peintures.

Privé du riche ameublement qui l'ornait autrefois et n'échappant pas àla tristesse qu'ont inévitablement les demeures abandonnées, l'hôtel Païva est resté ce qu'il était au temps de sa construction. L'ensemble est de toute beauté ; certaines parties en sont tout particulièrement remarquables.

Le grand salon du rez-de-chaussée, éclairé sur Favenue des Champs-Elysées par cinq vastes baies vitrées, présente un aspect grandiose. Le plafond

(1) Sans doute, à la rigueur, on pourrait supposer qu'il y eut au profit d'Arsène Houssaye et d'Emile Péreire, deux promesses de vente non réalisées. Mais la différence du prix cilé par Houssaye et du prix constaté au contrat, rend cetle hypothèse assez invraisemblable : les proprie aires ne pouvaient s'être engagés à vendre 200.000 fr. un terrain qui assurément valait davantage, et qu'effectivement ils vendaient le double à Madame de Païva.

(2) La direction de la partie ornementale de l'hôtel fut confiée au sculpteur Legrain.

peint par Paul Baudry. « Le Jour chassant la Nuit », jouit d'une juste célébrité (i). Cette composition est d'un admirable coloris, les figures aux tons chauds et fleuris s'épanouissent dans toute leur fraîcheur, formant une délicieuse harmonie de mouvement et de couleurs : quatre figures d'angle sculptées par Dalou l'encadrent dignement.

La cheminée monumentale est de marbre blanc et rouge. Delaplanche a ciselé le merveilleux petit basrelief : « La Danse des Amours dans un Jardin planté de lauriers » qui décore le bandeau, ainsi que les deux statues de marbre blanc « La Musique » et « F Harmonie » qui le surmontent.

Les murs de la pièce sont tendus de satin broché dont Maugain exécuta lui-même le dessin, tandis que. dominant de superbes consoles de bronze doré signées Carrier-Belleuse. des toiles de Delaunay, Lévy, Boulanger, Comte occupent le centre des panneaux.

Pour être plus exiguës, les pièces voisines n'en sont pas moins splendides ; le boudoir renferme notamment des peintures murales de Brisset ; le salon des Griffons, une fine cheminée de marbre noir ; le salon de musique, de remarquables médaillons de Picou.

Du côté de la cour intérieure se trouve la salle à manger ornée de boiseries de chêne incrusté de marbre, et dont les portes majestueuses ont pour fronton

(1) Les six voussures qui encadrent le sujet principal représentent : « La Nuit, la Baignade, le Milieu du jour, le Goûter, l'Embuscade, Psyché et l'Amour ».

des allégories de Ranvier : « Mange ce qui est bon, bois ce qui est clair; et ne parle que de ]ce qui] est vrai », conseille une inscription apposée au mur.

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