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LE GRAND ESCALIER DE L HOTEL PA1 VA

La cheminée ne le cède en rien à celle du grand salon. Deux satyres de Dalou. l'un couronné de pampre, l'autre de lierre, soutiennent le manteau que surmonte un délicieux groupe de Dalou « La Jeune Fille, aux raisins » aux pieds de laquelle deux lionnes de Jacquemart sont paisiblement étendues.

Le grand escalier, entièrement d'onyx et que décorent les statues de Virgile, Pétrarque et du Dante par Cugniot. Aube et Barrias, est d'une magnificence sans égale (i).

Sur la colonne de soutènement, deux vers latins sont gravés en lettres d'or sur une tablette de marbre.

Puisât arnica cohors. do ni us ingens p en dite portas Inuita turra venit. claudite parva doinus.

Si la foule des amis se présente, ouvre toutes grandes les portes de la vaste maison : mais si c'est la foule des importuns^ entrebâille les portes de V étroite demeure.

Le premier étage est réservé aux appartements particuliers de Mme de Païva. Ici l'on pénètre dans les arcanes du temple, dans la retraite de la femme avant tout soucieuse de sa beauté et où mystérieusement ses élégances s'élaboraient.

Dans un faste égal à celui des pièces d'apparat, la curiosité du visiteur surprend les secrets de la vie

(1) C'est en faisant allusion à ce magnifique escalier qu'Emile

Augier écrivit, dit-on, sur l'Album de la Païva, ce vers souvent

cité :

Ainsi que la vertu, le vice a ses degrés...

privée, les dessous ignorés, les intimités du cabinet de toilette.

C'est le petit salon de repos, proche de la bibliothèque que décorent des médaillons et une cheminée de Dalou : c'est le salon des fournisseurs dont Faustin Besson a peint le plafond ; c'est la chambre de toilette avec sa cheminée en marbre de Carrare, sur laquelle s'épanouit « La Femme et l 'Enfant » de Carrier-Belleuse, et dont la glace, richement encadrée, supporte à sa corniche un groupe de « colombes se becquetant parmi des roses ».

C'est ensuite la salle de bains, de style mauresque, avec ses carrelages d'onyx, ses revêtements d'agate et de céramiques vénitiennes, ses faïences de Deck, ses miroirs orientaux, et sa baignoire dont les robinets de bronze sont incrustés de rubis.

C'est enfin, dominant le tout, la chambre à coucher de la Marquise, claire, spacieuse, largement aérée, aux murs couverts de lambris ciselés et de moulures d'une finesse incomparable et au milieu de laquelle se trouvait le lit. un lit immense, de proportions inusitées, dont le chevet supportait, dit-on. deux vastes coffres-forts où la Païva renfermait son or et ses bijoux.

Elle dormait ainsi étendue sur ses richesses, comme dans la crainte d'en être un instant séparée, et elle devait y songer encore dans ses rêves !

L'hôtel a vraiment grand air. Un extrême souci de la perfection dans le détail a présidé à son ornementation comme à son ameublement. L'on pourrait critiquer un abus incontestable de marbres et de

dorures. Dans ces lambris surcharge's d'une profusion de décorations, dans ces fioritures accumulées sans nécessité, on sent trop un luxe de parvenu, un désir d'éblouir et d'impressionner par la richesse et la somptuosité. Plus de simplicité eût produit un plus grand effet, et l'ensemble de cet hôtel, si remarquable à tant de points de vue, eût été moins froid et moins solennel.

De même, le goût, qui présida au choix de la décoration picturale, n'est pas à l'abri de toutes critiques. L'à-propos y fait souvent défaut. Si certains sujets, « V Assomption de la Courtisane, Antoine et Cléopâtre, Vénus sortant des flots, et la déesse Hébé offrant le nectar divin à la Jeunesse », semblent a leur place, que viennent faire en ces lieux les statues de l'auteur des Géor giques et de l'Amant de Laure, les portrait de Madame de Maintenon et de l'Impératrice de Russie ?

N'est-elle pas étrange, l'idée d'avoir placé sur la porte de la chambre à coucher de Mme de Païva, des médaillons intitulés « Pulchritudo, Scientia, Genius, Nobilitas, Ingeninm, Fortitudo, Divitiœ ». Telles n'étaient pas précisément les qualités essentielles de la dame de céans (i).

(1) Les descriptions des médaillons de la cheminée du salon des Griffons et de la grande chambre à coucher sont également à noter. L'un représente " Une femme, demi-nue, assise sur une branche dj bois mort, se cachant les seins de ses bras repliés ; son altitude respire le désespoir ; devant elle, un Amour, debout, chaussé de patins , tenant, dune main, un oiseau aux ailes déployées, et de Vautre un rameau desséché, symbole df adieu, s'apprête à fuir ".

L'autre " Une femme couchée, dont la brise soulève doucement

Mais ce que Ton regrette surtout dans cet hôtel, c'est de n'y trouver que du moderne. C'eût été pourtant une gaîté pour les yeux, un plaisir pour l'esprit, de découvrir dans ce cadre tout neuf, une majestueuse tapisserie de l'école flamande, un vieux meuble d'un pur style Louis XV, une toile d'un maître d'autrefois, quelque souvenir d'une époque disparue...

Madame de Païva n'avait pas l'âme d'un collectionneur. Le goût des choses du passé lui faisait défaut. Elle n'appréciait que le moderne.

Et pourtant les artistes auxquels elle s'adressa ne firent pour la plupart que copier plus ou moins fidèlement l'ancien : la Renaissance les influença manifestement. Rarement on trouve chez eux le désir de créer un style inédit, la recherche d'une formule d'art nouvelle, l'effort d'une conception inattendue.

Sans doute il en est ainsi daus les constructions comme dans les ameublements de l'époque. L'architecture et l'art décoratif du second Empire sont dépourvus de toute originalité. Mais précisément la Païva eût fait œuvre intéressante et méritoire en ne sacrifiant pas au goût du jour et en aidant les artistes de son temps à réaliser un style caractéristique, renouvelant ainsi l'œuvre dans laquelle leurs devanciers du xvme siècle et même du premier Empire avaient excellé.

On évalue à une dizaine de millions le prix de revient de cet hôtel, et cette estimation n'a rien

le voile ; un Amour s'approche d'elle et la contemple. Tout autour, des feuillages, et, sur le gazon épais, les armes de V Amour fatigué, le carquois vide de flèhes, et la trompe du départ ",

d'exagéré. La marquise avait voulu avoir une demeure splendide et avait su pour cela faire le nécessaire.

Sans doute, elle eût pu obtenir un semblable résultat en dépensant des sommes sensiblement moins élevées. En matière d'art, le prix des objets plutôt que leur valeur esthétique influençait son jugement.

Comme un jour, son architecte soumettait à son approbation un devis relatif à l'ameublement de son hôtel, et dans lequel il avait prévu pour l'achat de son lit un crédit de 50.000 francs — « 50.000 francs ! s'écria-t-elle, mais vous voulez donc que j'aie des punaises ! 50.000 francs !.. ce n'est pas assez., mettez 100.000 francs » (1).

Toutefois elle ne se contentait pas de verser de l'argent, elle suivait de près la marche des travaux, et rien n'était exécuté sans qu'elle eût au préalable donné son approbation. Chaque jour, à son retour du Bois, elle se faisait conduire aux Champs-Elysées, et ce n'était pas un spectacle banal de la voir avec ses toilettes élégantes monter sur les échelles et les échafaudages, examinant le travail commencé, critiquant ceci, conseillant cela, stimulant le zèle de chacun, reprochant à son architecte d'être « le père éternel >•.

Elle ne manquait pas de goût et possédait des idées personnelles, ayant acquis au contact des hommes cultivés qu'elle fréquentait, une éducation artistique assez complète.

(I) Gazette anecdoti que, littéraire, artistique et bibliorjrapJtique du 31 mai 1870.

C'était sa manière à elle d'encourager les arts en faisant travailler les artistes qu'elle payait largement ; et l'emploi qu'elle sut faire de sa fortune peut faire excuser, jusqu'à un certain point, l'origine de cette fortune.

Mais elle fit mieux, elle eut l'habileté de découvrir des artistes ignorés, et par la confiance qu'elle mit en eux leur permit d'arriver à la fortune et à la notoriété. Quand elle chargea Paul Baudry d'exécuter le plafond de son salon, il n'était qu'au début de sa carrière, et c'est en travaillant à l'hôtel Païva qu'il préludait à la décoration du foyer de l'Opéra. Elle découvrit le talent du jeune Dalou et les œuvres qu'il exécuta pour elle, laissent prévoir le maître qu'il devait être par la suite.

Ce fut là le véritable mérite de Madame de Païva, et ce mérite, nul ne saurait le lui contester.

Ce qui avait permis à Madame de Païva de se faire construire une telle demeure, c'était d'avoir rencontré sur son chemin le comte Henckel de Donnersmarck.

Ce jeune allemand était fort riche et possédait, notamment en Silésie, des mines de cuivre qui lui assuraient de larges revenus. Il était né à Breslau en 1830 et se trouvait ainsi être de quelques années plus jeune que Madame de Païva. Avec lui la Païva fit preuve d'une grande habileté. Le sachant follement épris, elle fit mine de repousser ses avances et de se dérober à ses sollicitations ; il n'en fut naturellement que plus amoureux et ses instances redoublèrent. Quand elle fut sûre de son. empire et qu'elle eut

acquis la certitude que ce jeune homme qui, à vingtcinq ans, était déjà blasé sur tout et ne savait que faire de sa fortune, lui appartenait corps et âme. alors seulement elle céda.

Il ne tarda pas à devenir effectivement le véritable mari et en prit toutes les prérogatives. De l'autre, il n'était plus question depuis longtemps. Jamais, du reste, il n'avait beaucoup compté et. si Ton en croit Viel Castel. le lendemain même de son mariage, Madame de Païva avait tenu à son mari, à peu près le raisonnement suivant : « Mon cher ami, vous m'avez donné votre nom. Je vous ai donné en échange certaine petite satisfaction... que vous avez paru apprécier et qui, certes, a sa valeur. Maintenant nous sommes quittes, allez-vous-en. a Et sans insister davantage. M. de Païva s'en serait allé. Mais ce n'est sans doute là qu'une coupable médisance.

Son hôtel terminé, Madame de Païva allait pouvoir s'offrir la satisfaction de posséder, à son tour, un salon. C'était là un luxe d'ordre supérieur, un plaisir vraiment aristocratique.

De tout temps, elle avait aimé la société des littérateurs et des artistes et sa demeure leur avait toujours été hospitalière. Sa nouvelle installation lui permettait de les traiter magnifiquement, et à peine installée, elle lança ses invitations.

Les habitués de la maison furent Paul de Saint- Victor. Léon Gozlan. Emile de Girardin. le bibliophile Jacob. Ponsard, Emile Augier, les frères Goncourt. Arsène Houssaye, Théophile Gautier, Sainte- Beuve et même l'austère M. Taine. C'était, à quel-

ques exceptions près, les familiers de la princesse Mathilde. Aux Champs-Elysées comme à Saint- Gratien. on rencontrait les mêmes visages.

La cousine de l'empereur n'était pas sans en concevoir une certaine irritation, et dans leur Journal, les Goncourt nous font assister aux colères de la grande dame, furieuse de voir son salon comparé à celui de la grande demi-mondaine.

« Un jour, racontent-ils, Hébert demande conseil « à la princesse à propos d'un travail que sollicite de « lui la Païva, qui est venue l'enlever dans ^on ate- « lier. La princesse est fort indignée qu'un peintre de « la valeur d'Hébert travaille pour une pareille « femme, et lui dit :

« — Une drôlesse comme ça protéger l'art... Mais « vous ne pourriez pas seulement mener chez elle « votre mère voir vos peintures î

« — Ne faites pas vos yeux jaunes, dit Hébert en « se défendant mollement.

« — C'est que, pour moi, c'est bien simple ces « questions-là, reprend la princesse , vous pouvez « faire tout pour ces dames quand c'est gratis, mais « du moment qu'il y a de l'argent... Est-ce que vous « ne pensez pas comme moi ? dit-elle brusquement « à Soulié qui soutient cyniquement qu'un artiste « comme Raphaël aurait travaillé pour n'importe « quelle femme de son temps, et finit par s'écrier : « Moi je n'ai pas de principes ! »

« Cette déclaration fait lever la princesse qui, se « retournant prête à sortir, nous souhaite le bonsoir, « en nous jetant : « Vraiment, avec vos indulgences,

« si je revenais au monde, vous me feriez désirer, « Messieurs, d'être une femme à tempérament, une « gueuse î » (i).

Ces scènes se renouvelaient fréquemment et chacun, à tour de rôle, recevait une « terrible semonce ». Elle se plaignait « d'avoir à partager avec de pareilles femmes la société, la pensée de ses amis, d'hommes comme Sainte-Beuve, Taine, Renan, lui volant vingt minutes lorsqu'ils dînaient chez elle, pour aller les porter chez cette fille ». Elle s'élevait contre les grands exemples de domination de ces femmes, honorées de la fréquentation des philosophes, des hommes de lettres, des savants, des penseurs, «contre la puissance de ces fillasses n'ayant point pour excuse un art, un talent, un nom, le génie d'une Rachel, et chez qui les plus purs allaient manger les truffes de la courtisane » (2).

Mais la princesse avait beau dire, ses familiers n'en fréquentaient queplusassidûment l'hôtel Païva.Lesinvitations étaient recherchées par tout le inonde et dans tous les mondes. Ce n'était pas que les réceptions de la marquise fussent fort attrayantes : Goncourt avouait qu'on s'y ennuyait franchement. Une gêne planait sur l'assistance, un malaise indéfinissable. Théophile Gautier lui-même perdait sa verve habituelle. Une lourde contrainte paralysait toute expansion.

Certains s'efforçaient de réagir et de provoquer quelque gaieté dans ces réunions qui en étaient totalement dépourvues.

(1) Journal des Goncourt, Tome 2, p. 288.

(2) Id. Id. Tome 3, p. 224.

Un soir, le dîner terminé, on annonce la visite inattendue de l'empereur Napoléon III. Grand émoi dans l'assistance. Mme de Païva s'avance au devant de cet hôte de marque, elle lui fait les honneurs de son hôtel, le présente à ses invités. L'Empereur se montre particulièrement aimable, il a pour chacun une parole amicale, promet aux uns une décoration, à d'autres une nomination qu'il sait convoitée. Puis, élevant la voix :

« Messieurs, dit-il, je sais que toutes les opinions sont représentées ici ; mais j'aime trop la liberté pour ne pas reconnaître que ceux qui ne pensent pas comme moi obéissent à leur idéal, et que cet idéal. . . »

Il ne put achever ; les rires qui cherchaient à se dissimuler, éclatèrent soudain. Le premier moment d'étonnement passé, on n'avait pas eu de peine à reconnaître dans cet impérial visiteur, le joyeux humoriste Vivier, bien que, par un habile grimage, il eût accentué la ressemblance physique qu'il avait avec l'empereur. Et toute la soirée, on s'égaya fort du dépit que manifestait Mme de Païva, peu satisfaite d'avoir été mystifiée de la sorte.

Il n'en était pas toujours ainsi. Ces dîners d'hommes — car les femmes n'y étaient admises que par exception et n'y venaient que fort rarement — manquaient d'entrain. La conversation traînait languissante, la Païva ignorait l'art de créer une intimité entre ses invités, une atmosphère de confiance et d'abandon. Impassible et froide, elle présidait les réunions, jetant un mot par-ci par-là, glaçant par sa

froideur les bonnes volontés qui ne demandaient qu'à s'employer.

Il lui manquait cette qualité essentielle pour une maîtresse de maison : l'amabilité. Jamais elle n'eut une de ces attentions qui ravissent ceux auxquels elles s'adressent et qui commandent la sympathie.

Elle voulait que chez elle tout fût grave et sévère. N'alla-t-elle pas. un jour, jusqu'à congédier un domestique qui, servant un repas, s'était permis de sourire à la boutade d'un convive ? (i)

Quelles devaient être par moments les pensées de cette femme, quand se prélassant dans ce faste imposant, entourée de ces hôtes d'élite empressés à lui être agréables, elle faisait un retour vers le passé. I[ devait y avoir en elle l'orgueil d'avoir réussi, la joie d'avoir fait si brillamment son chemin ... et sans doute aussi, un peu de mépris pour cette société qui lui avait rendu cette réussite si facile.

L'hôtel était luxueux mais inconfortable. De sa jeunesse passée en Russie, la marquise avait conservé

(1) Un habitant de Ponlchartrain, M. I , dont le père connut fort bien Mme de Païva, nous racontait une anecdote à peu près semblable.

L'n jour, la châtelaine de Pontchartrain visitait son parc, quand, rencontrant un jardinier, elle lui demanda « comment ça allait ». — Mais, Madame la Marquise, répondit-il, je vous remercie. . . ça boulotte ! »

Cette expression parut un peu trop familière à Mme de Païva, elle y vit un manque de respect ; et cette parole malencontreuse coûta sa place à ce brave homme.

Il convient toutefois de faire remarquer que Mme de Païva a laissé à Pontchartrain le souvenir d'une femme charitable, toujours disposée à soulager les infortunes qui lui étaient signalées. Et ceci compense cela.

Plafond du Grand Salon. — "Le Jour chassant la Nuit", par P. Baudry.

le goût du froid. Au plus fort de l'hiver, elle se faisait coiffer, les fenêtres grandes ouvertes. Les superbes cheminées de marbre et d'onyx n'étaient jamais allumées, et parfois les invités grelottaient.

Mais ce qui était le plus insupportable, c'était l'admiration forcée, imposée à tout le monde. L'étonnement était de commande. La Païva donnait le prix le chaque objet : « Voyez comme c'est beau, disaitelle, ça m'a coûté tant ». Et elle citait toujours un chiffre fort élevé.

Alors on était forcé de s'extasier. Personne n'avait le courage de son opinion, on eût craint de contrarier la maîtresse de maison en ne trouvant pas admirable un objet qui avait coûté si cher. Pour donner son appréciation, on attendait qu'elle eût tourné le dos.

Les repas étaient somptueux ; des fleurs rares et des fruits magnifiques que la Païva cultivait dans les serres de son château de Pontchartrain, décoraient la table. Les mets étaient nombreux et recherchés, bien que Concourt prétendait n'y rien trouver, « qui pût étonner un estomac ».

Elle aimait à faire ostentation de son opulence ; et c'est pourquoi à la société des gens riches, elle préférait celle des écrivains et des artistes généralement peu fortunés. Elle les éblouissait de son luxe et trouvait en eux des admirateurs et des obligés. Les financiers, par contre, n'étaient que rarement admis : à leur égard elle affectait même un certain dédain.

Quel mérite était-ce donc de n'être que riche ? Quelle supériorité pouvait donner cet argent qu'elle savait si facile à obtenir ?

Ce n'était ni le charme, ni la beauté de la maîtresse de logis qui attiraient le monde. Comme les femmes de sa race, son éclat s'était vite effacé, et à quarante ans elle était déjà une vieille femme. Son savant maquillage ne parvenait pas « à réparer des ans l'irréparable outrage ». Sous le fard, les rides apparaissaient.

Avec son visage recouvert d'une épaisse couche de poudre de riz. ses yeux ombrés, ses lèvres rouges, ses lourds cheveux ondulés et qu'on devinait ne pas lui appartenir, elle évoquait ces « vieilles courtisanes » chères à Baudelaire.

Toutefois si le visage était flétri, l'allure était restée jeune. Grande, élancée, la taille bien prise, elle portait admirablement la toilette. Son goût des bijoux

était sa principale coquetterie, et elle assurait en avoir toujours sur elle pour plus de 500.000 francs.

Les portraits de Madame de Païva sont malheureusement presque introuvables. Elle n'aimait pas notamment à se faire photographier, car si elle était fière de sa prestance et de sa plasticité, elle l'était moins, à juste titre, de son visage qui était le point faible de sa beauté. Il est néanmoins certain qu'elle servit de modèle à Baudry, quand il exécuta la figure de femme qui symbolise la « Nuit » , dans le plafond du grand salon. On ne saurait toutefois chercher là un portrait fidèle de la Païva ; Baudry avait dû agir en galant homme, en la représentant telle « qu'elle aurait voulu être » et non pas telle « qu'elle était ».

Pourtant, dans cette tête représentée de profil, et dont la sombre chevelure se perd dans l'ombre du voile étendu derrière elle, on retrouve les traits essentiels et caractéristiques, bien que l'artiste ait atténué ce qu'ils avaient de dur et de heurté.

Elle devait à ses origines sémitiques, ce nez légèrement busqué et ce galbe des joues qui allait s'épaissir avec les années.

Ce qui frappait surtout les personnes qui l'approchaient pour la première fois, c'était l'exagération avec laquelle elle aimait à se farder. Son visage était complètement émaillé.

Chaque jour, elle passait de longues heures à sa toilette, entourée d'une légion de femmes de chambre dont plusieurs s'occupaient uniquement des fards et des parfums.

Aussi, quelle dut être son irritation quand, un jour, ayant dans un accès de mauvaise humeur, traité de « Vieux Cabotin ». le régisseur de son domaine de Pontchartrain.un ancien ac'eur du vaudeville, Ballard, que les nécessités de la vie avaient contraint de quitter le théâtre, celui-ci répondit avec fierté :

— «Vieux cabotin !... c'est possible, Madame... Mais moi, au moins, je ne me maquillais que le soir. »

Et cet usage immodéré de la poudre de riz inspirait à Roger de Beauvoir, ce distique digne d'illustrer un mirliton.

Quand achever -a-t-on ce bel hôtel d'albâtre? La Païva. pourtant ne manque pas de plâtre, (i)

Le comte Henckel était loin de posséder la bonhomie souriante de M. de Païva. Cet homme aux cheveux pommadés, au visage dur, au regard sévère, ne se départissait jamais d'une extrême réserve. Il parlait peu, se désintéressait de ce qui se disait autour de lui, et plus qu'un autre, il semblait s'ennuyer aux réceptions de la marquise.

(1) A la suite d'une précédente étude, l'auteur a reçu plusieurs lettres anonymes paraissant avoir été écrites par une ancienne femme de chambre delà Païva. « On ne peut s'imaginer — est-il dit dans une de ces letlres — quels soins la marquise apportait à sa toilette. Chaque matin, elle prenait successivement plusieurs bains, dans lesquels un flacon tout entier de parfum était répandu. Ensuite on la frictionnait et on la massait. Bien que cette opération fût parfois fort douloureuse, elle ne se plaignait jamais, et reprochait même aux masseuses de ne pas se montrer assez énergiques. Pour les frictions, elle faisait usage de lait mélangé d'alun et plus volontiers de simples citrons... » — Les spécialistes apprécieront l'efficacité de ce traitement.

Et pourtant on allait volontiers chez la Païva. Le motif en était simple. Elle avait remarqué que rien n'est apprécié comme ce qui est malaisé à obtenir, aussi se montrait-elle fort exigeante dans le choix de ses invités. « On avait beau être une personnalité de la politique, de la fortune, de l'aristocratie, on ne passait pas » (i). Ceux qu'elle daignait recevoir considéraient la chose comme un privilège. Les moins vaniteux étaient fiers de pouvoir dire qu'ils avaient passé la soirée chez elle. Comme au Paradis, il y avait beaucoup d'appelés et peu d'élus.

L'hôtel des Champs-Elysées était de plus une des rares maisons où les hommes de lettres se retrouvaient vraiment entre eux, sans qu'aucun élément disparate se mêlât à leur société. Ils pouvaient, en toute indépendance, s'entretenir de questions professionnelles ou artistiques qui les intéressaient, exposer leurs projets, définir leurs tendances, trouvant dans la discussion des théories et l'échange des idées, l'expression plus nette de leur pensée et le courage de poursuivre l'œuvre entreprise. Et c'est pourquoi ils appréciaient l'hospitalité de cette parvenue, qui se montrait si heureuse de les recevoir et chez laquelle ils avaient l'impression de se croire véritablement chez eux.

N'était-il pas tout naturel que sa société habituelle fût principalement composée de littérateurs et d'artistes. Bien que son mariage lui eût concédé une sorte de façade mondaine, elle n'en continuait pas moins à appartenir à la prostitution dorée et, l'eût-

(l) Arsène Houssaye. -Les Confessions. Tome 5, p. 335,

elle désiré, les femmes du monde auraient sans doute hésité à se rendre chez elle, dans la crainte de s'y compromettre.

Tel n'était pas son avis. « Quand vous voudrez des daines du Faubourg Saint-Germain, disait-elle à ses amis, vous me le direz, je suis assez riche pour vous payer des duchesses ». Mais elle n'eut pas à tenir sa promesse. 3

Du reste, dans son désir d'obtenir par ses réceptions, une certaine célébrité, elle n'était pas sans s'être rendu compte que les salons d'un caractère littéraire avaient de tout temps acquis une notoriété que ne connaissaient pas les salons purement politiques ou mondains. Le renom de ceux-ci ne survit que rarement à la disparition de la génération qui les fréquenta et a la mode qui fit leur succès.

Parmi les salons du xvme siècle — cette époque des salons par excellence — il n'est guère question aujourd'hui de ceux de la maréchale de Luxembourg, de la duchesse de Yilleroy ou de Mme de Mazarin, si célèbres du temps, tandis que la, réputation des salons de Mme Geoffrin. de Mme du Deffand et de Mme de Tençin s'est maintenue.

En associant ainsi son nom. aux noms parfois illustres de ses invités. Mme de Païva acquérait aux yeux de ses contemporains un incontestable prestige. Elle pouvait espérer qu'après sa mort, il serait encore question d'elle, non seulement dans l'histoire mondaine, mais surtout dans l'histoire littéraire du second empire.

Au surplus, il n'est pas donné à tout le monde de

savoir ainsi réunir autour de soi un groupe d'amis fidèles et assidus, de les retenir et les intéresser.

Avoir un salon î tel fut, tel est encore, le rêve d'un grand nombre de femmes. Beaucoup le tentèrent, certaines y réussirent, fort peu y excellèrent.

On ne saurait du reste refuser à Madame de Païva une rare intelligence ; elle savait, quand la chose était nécessaire, se montrer infiniment souple, insinuante et habile. Les humbles débuts à Paris avaient été pour elle un rude apprentissage, et l'expérience qu'elle y avait acquise n'avait pas été perdue.

Cette enfant du peuple, dont l'éducation et l'instruction premières avaient nécessairement été fort négligées, s'était de suite sentie à sa place, le jour où l'opulence était venue. Elle possédait une merveilleuse faculté d'assimilation, et semblait tout naturellement faite pour occuper la situation où les circonstances l'avaient élevée.

«Artiste jusqu'au bout des ongles, elle avait, a dit d'elle Edouard Drumont, l'instinct de toutes les élégances, l'intuition de l'art en ce qu'il a de plus raffiné » (î).

Elle n'eut rien du « monstre humain » de « l'infernale Circé » que certains chroniqueurs ont voulu voir en elle, et trop souvent l'on s'est montré à son égard d'une sévérité vraiment excessive.

Ses qualités étaient réelles ; il n'y a pas que des blâmes à lui adresser. Dès sa jeunesse, la Païva avait compris que la volonté est le plus puissant des leviers,

(I) Edouard DmJMONT. - La France Juive, p. i 11.

et que sans elle, rien ne peut s'accomplir. Ce fut une règle de conduite dont elle ne se départit jamais et il faut reconnaître que sa vie offre une magnifique leçon d'énergie.

Comme Rastignac au Père-Lachaise, elle avait du, autrefois, s'écrier dans un geste de défi : « Et maintenant ...à nous deux, Paris ! ». A cette heure la conquête était achevée. Ce résultat avait été obtenu par le seul effort de sa volonté. Pour sortir de l'ornière et s'imposer à tous, elle n'avait eu qu'à le vouloir.

Et pourtant si elle intéresse, elle n'est en rien sympathique, cette femme si froide et si insensible qui, sans doute, n'aima jamais et ne fut jamais sérieusement aimée. Dans l'attachement qu'elle eut pour le comte Henckel, il n'est pas possible de reconnaître un véritable amour. Chez elle, tout n'était que calcul et préméditation, la moindre spontanéité lui faisait défaut ; la raison avait atrophié le cœur...

Madame de Païva ajoute ainsi une figure nouvelle à la galerie des femmes galantes que la littérature emprunta à la réalité, et auxquelles elle a donné une sorte de consécration, en en faisant la personnification d'un type abstrait.

A côté de Manon Lescaut, la courtisane insouciante, enjouée et prodigue, à côté de Marie Duplessis, la courtisane amoureuse et accessible aux nobles sentiments, la Païva représente la courtisane ambitieuse et intéressée, la prostituée triomphante et enrichie.

A son tour, le roman s'emparera d'elle, l'imagination suppléera au réel, on développera ce qui eonsti-

tuait sa caractéristique. Déjà, de son vivant, elle deviendra la Madelon d'Edmond About(i), mais toutes les héroïnes conçues â son image resteront toujours inférieures au modèle.

Par l'affirmation si nette de sa personnalité, elle réalise un type féminin d'une espèce assez rare ; et ne fût-ce qu'à ce titre, elle mériterait encore de retenir l'attention du psychologue et de l'observateur.

\Msf^>lS

FAC-SIMILE DE LA SIGNATURE DE Mme DE PAÏVA (2)

On aurait tort, du reste, de ne voir en Madame de Païva qu'une femme qui, favorisée par les événements, et servie par une remarquable énergie, a réussi à faire son chemin. Son exemple est d'une signification plus haute, et les circonstances donnent

(1) À propos de son roman Madelon, Edmond About écrivait à un ami. « Pour composer un type qui fût à peu près le caractère de laCatin de notre époque, j'ai pris des trais de caractère épars un peu partout... Le physique de Madelon ne ressemble pas mal à Juliette Beau, et ceux qui auront cru un instant la reconnaître, la verront en Païva au dernier chapitre ». Lettre autographe de la collection Léon Gaucher.

(2) Reproduit de Y Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux.

à sa physionomie un relief singulièrement plus saisissant.

Son triomphe est un symbole, il marque l'avènement de toute une classe, précédemment reléguée dans l'ombre.

La Païva fut l'étrangère d'Alexandre Dumas fils, « la guenon du pays de Nod, la bête à sept cornes, nouvelle incarnation de la femme décidée à faire sa révolution à son tour. »

Jamais la fille n'avait connu pareille splendeur ; à aucune époque, sa suprématie ne s'était si nettement affirmée. Jusqu'alors, son pouvoir s'était exercé dans un cercle étroit et son influence n'avait eu qu'une portée restreinte.

Maintenant ces femmes étaient reines. Elles avaient réussi à conquérir dans la société, une place prépondérante. On les méprisait, mais on les enviait. Toutes les indignations soulevées contre elles ne faisaient que consacrer leur puissance.

Les femmes du monde les regardaient avec hauteur, mais copiaient leurs toilettes et ne pouvaient s'empêcher de s'intéresser à leurs faits et gestes. Les unes et les autres rivalisaient d'élégance et de luxe. Leurs équipages marchaient côte à côte au Bois de Boulogne, et c'était à celles-ci qu'était réservées les curiosités et les admirations de la foule.

L'heure du reste était favorable à cet état de choses. Les dernières années du second Empire marquèrent dans toutes les classes de la société et particulièrement dans les classes aisées, un grand besoin de bien-être et de luxe. Le développement

des affaires avait enrichi bien des gens, de grosses fortunes s'étaient rapidement constituées et l'on ne songeait qu'à jouir de la vie. L'esprit public était tout entier aux choses légères. L'opérette triomphait. On sifflait Wagner et l'on applaudissait Offenbach.

Le monde politique, justement inquiet des manifestations populaires et des mécontentements qu'on sentait gronder dans l'ombre, cherchait dans les fêtes l'oubli de ses trop justes préoccupations. L'Exposition de 1867 avait marqué l'apogée du règne. Paris était vraiment la ville lumière, la capitale de l'Europe. Les souverains étrangers avaient tous été, à tour de rôle, les hôtes de l'empereur et le gouvernement en tirait un grand orgueil. La foule avait acclamé le roi Guillaume et son chancelier Bismarck, et nul ne se souciait des nuages qui s'amoncelaient à l'horizon.

Paris se montrait tout particulièrement hospitalier envers les riches étrangers que les expositions universelles avaient fait venir, et qui, séduits par l'agrément et la gaîté de la vie parisienne, avaient négligé de réintégrer leur pays. Ils dépensaient avec aisance des fortunes tantôt réelles, tantôt problématiques, et dont l'origine demeurait le plus souvent incertaine. Du jour au lendemain, sans stage préalable, sans transition, ils avaient acquis le droit de cité. Le cosmopolitisme s'introduisait en France.

Plus nombreuses encore, les femmes étaient accourues. Il en était venu des contrées les plus lointaines, des régions les plus ignorées. La renommée de Paris les avait attirées. On les y avait accueillies avec empressement. Il leur suffisait d'être belles, avenan-

tes, sans préjugés et sans fausses hontes. Nul ne cherchait à découvrir leur origine et à dévoiler le mystère de leur passé. Leur qualité d'étrangères augmentait leur attrait et leur donnait une chance de plus.

Parmi ces femmes, la Païva occupait la première place. Son succès avait était le plus éclatant.

Riche, célèbre, entourée de luxe, elle savourait la joie du triomphe, son but était atteint ; elle avait montré ce que la volonté d'une femme était capable de faire, et cette fille, partie de rien et arrivée si haut pouvait dire, non sans cynisme, « que tous ses désirs étaient venus à ses pieds comme des chiens couchants ».

Ce succès lai paraissait tout naturel. Il lui avait suffi de poursuivre avec une opiniâtreté de tous les instants, le but qu'elle s'était imposé, de montrer en toutes circonstances une invincible volonté, et surtout de se laisser conduire par sa destinée, par cette extraordinane Providence, ce Mazzal juif, en qui elle avait une confiance absolue.

Au début de son mariage, elle s'était rendue à un bal des Tuileries, et dès le seuil, un chambellan de service l'avait poliment invitée à se retirer. Sa colère n'avait eu d'égal que l'étonnement de ce bon M. de Païva, qui ne s'expliquait pas cette mesure de rigueur. Sa rancune était tenace, elle s'était promis de se venger.

Maintenant, elle comparait sa puissance à celle de cette même impératrice qui, jadis, l'avait fait mettre iî la porte, mais dont elle allait, après la guerre, ache-

ter les bijoux, et même, dit-on, le diadème qu'au moment de ses fiançailles l'empereur lui avait donné.

Le Bal Mabille. alors en pleine vogue, était contigu à l'hôtel Païva. Le soir, à l'heure du spectacle, les habituées du lieu, s'écartant des quadrilles, pouvaient apercevoir, par dessus le mur mitoyen, le palais étincelant de lumières de la grande courtisane. Il se dressait devant elles comme un exemple et un encouragement, et elles y voyaient la réalisation palpable de leurs ambitions les plus secrètes. C'était l'éden mystérieux où elles pouvaient avoir l'espérance de parvenir un jour, et dans lequel l'une d'elles avait déjà eu le bonheur de pénétrer.

Le plafond d'un des salons du premier étage représentait « V Apothéose de la Femme ». Ne symbolisait-il pas plutôt « L Apothéose de Thérèse Lachmann » ?

Le comte Henckel continuait à mettre à la disposition de son amie de quoi satisfaire ses moindres caprices. Sa fortune pouvait suffire à tout et sa générosité était sans limites.

Pour tout remerciement, il souhaitait pouvoir l'épouser un jour. De son côté, elle n'avait pas de désir qui lui tint plus à cœur, et volontiers elle eût cessé d'être marquise de Païva pour devenir la femme du comte Henckel de Donnersmarck, et par ce fait, la cousine du prince de Bismarck. Son ambition était sans limites.

Malheureusement, ce projet semblait irréalisable : M. de Païva vivait encore. Ce mari, pourtant si dé-

bonnaire et si complaisant, était devenu singulièrement gênant, et le divorce n'avait pas encore été établi. Mais quand Madame de Païva voulait une chose, elle ne connaissait aucun obstacle. Elle transmit à Rome une demande d'annulation de son mariage religieux, et grâce à de hautes influences sa requête fut favorablement accueillie.

Le 16 août 1871. la Congrégation du Saint-Office déclara nul « dirimens impedimentum » ce mariage qui durait depuis vingt ans (1).

Le 28 octobre suivant, le mariage de la Païva avec le comte Henckel était célébré au temple de la

(1) Sentence rendue par la Sainte-Congrégation générale à Rome le 16 Août 1871 (Traduction du latin) :

Dans la Congrégation générale de la Sainte-Inquisition Romaine et Universelle, siégant au Vatican.

Les très éminents et très révérends Cardinaux de la Sainte- Eglise Romaine, inquisiteurs généraux.

Après avoir pris connaissance du présent exposé qui leur a été soumis et après avoir recueilli les votes des U. D. consultés.

Ont décrété :

Vu ce qui est exposé,

Le mariage contracté à Paris, le 5 juin 1851, de Albino Francisco de Païva y Araujo et Thérèse-Pauline Lachmann, est nul pour cause d'einpèchements de tiens dirimants, et en conséquence il n'existe aucun obstacle de ce chef à ce que les personnes sus-nommées ne puissent contracter un autre mariage.

(Signé) S. Pelani, notaire de la Sainte-Congrégation Romaine et Universelle.

A la suite se trouve la pièce suivante :

Je soussigné déclare que la sentence rendue par la Sainte- Congrégation du Saint-Office, le 16 Août 1871, selon le certificat du notaire de cette Congrégation en ces termes « Matrimonium celebratum diequintaJunii anni 1851 Parisiis etc.. » est rendue en dernier ressort, qu'il n'y a point d'appel ni de révision et

Rédemption de l'Eglise Evangélique de la Confession d'Augsbourg (2).

Cette Juive s'était mariée une première fois à l'Eglise russe, une seconde fois à l'Eglise catholique et une troisième fois au Temple protestant. Les ministres de tous les cultes, à l'exception des rabbins, avaient béni ses unions.

L'annulation de son mariage avait été pour M. de Païva un événement fort désagréable, elle l'avait privé du peu de crédit qui lui restait encore. Ses créanciers devenaient exigeants. Plus que jamais, il parlait de ses héritages imminents, de ses domaines en Portugal, mais on n'y croyait plus.

quelle peut et doit être exécutée sans qu'elle ait besoin d'être confirmée par le Saint-Père. Du reste, tout cela est bien évident, vu les derniers mots de la sentence qui autorisent les parties à contracter un autre mariage : ce qui ne pouvait avoir lieu si le précédent ne fût définitivement annulé, et attendu aussi que la suprême Congrégation du Saint-Office ne délivre jamais une sentence de mariage tandis que l'affaire est traitée en son enceinte et qu'elle est irrévocablement arrêtée.

Le cas d'un deuxième jugement devant une autre juridiction ecclésiastique sur la même matière serait absurde, puisqu'il n'y a pas de juridiction possible au dessus de la Sainte-Congrégation du Saint-Office appelée suprême et présidée de droit par le Saint-Père. C'est pourquoi l'approbation du Pontife n'est pas nécessaire à l'exécution de la sentence ci-dessus mentionnée.

En foi de quoi j'ai délivré le présent certificat le 21 septembre

(Signé) Salvatore Martini, avocat du Saint-Collège Romain. (2) Voir l'Appendice.

Sa situation devint critique. Il demanda à ses créanciers de lui accorder un dernier délai, promettant de leur remettre un million à une date déterminée. Le jour venu, il invita quelques amis à dîner, leur offrit un repas aussi somptueux que possible à la Maison Dorée, puis rentré chez lui, il prit un revolver et se le déchargea dans la poitrine.

On le transporta à l'hôpital Beaujon, où il mourut dans la soirée (i). Pour rédiger son acte de décès, le concierge de l'hôpital et un infirmier servirent de témoins. Arrivés aux déclarations d'état civil, ils ne surent que dire, et dans le doute on mit... « (sans autres renseignements)»... Certes on ne pouvait supposer qu'il s'agissait du même marquis de Païva dont la chronique mondaine s'était entretenue et qui avait donné son nom à l'un des plus beaux hôtels de Paris à peine distant de quelques centaines de mètres du misérable lit d'hôpital où il venait de rendre son dernier soupir...

La guerre terminée, le comte Henckel fut nommé gouverneur de l'Alsace-Lorraine ; et il convient de dire à l'éloge de Madame de Païva qu'elle usa de son

(1) Extrait des actes de décès de la mairie du VIIIe Arrondissement de Paris. Le 9 novembre 1872, à midi et demi, acte de décès de Albin-François de Païva-Araujo, sans profession, âgé de quarante-cinq ans, marié à (sans autres renseignements), ledit défunt né à Lisbonne, (Portugal), demeurant à Paris, rue Xeuve-des-Mathurins n° 11, et décédé rue du Faubourg Saint- Honoré n° 208, de 8 à 9 heures du soir.

Constaté par nous, officier de l'état-civil du huitième arrondissement de Paris, sur la déclaration de Auguste Gilles, employé, âgé de 5i ans, et de Louis Gatineau, concierge, âgé de 50 ans, demeurant tous deux rue du Faubourg-Saint-Honoré, n» 208, lesquels ont signé avec nous après lecture faite.

ascendant sur son mari pour obtenir de lui qu'il atténuât, dans la mesure du possible, le régime de rigueur auquel étaient soumises les provinces annexées.

Bientôt le comte Henckel fut remplacé dans ses fonctions par le général de Manteuffel. Le ménage revint à Paris et les salons rouvrirent ; on s'y rendit avec autant d'empressement que par le passé, les anciens habitués avaient repris le chemin de l'hôtel, de nouveaux s'étaient joints à eux. Parmi ces derniers se trouvait Gambetta. Le comte et la comtesse Henckel profitèrent même de leurs relations avec le célèbre tribun et de leur parenté avec Bismarck pour négocier entre les deux hommes d'Etat une entrevue destinée à amener un rapprochement entre la France et l'Allemagne, mais que les événements politiques rendirent impossible.

Puis un jour, la Païva prit congé de ses amis et leur annonça qu'elle allait demeurer définitivement hors de France (i). On prétendit que ce départ n'eut rien

(l) Toutefois elle resta propriétaire de son hôtel de l'avenue des Champs-Elysées. A sa mort, celui-ci devint la propriété du comte Henckel de Donnersmarck, son mari, qu'elle avait institué son légataire universel. Dans son testament daté du 12 janvier 1 880 elle avait stipulé qu'au cas où ce legs ne pourrait pas se réaliser par suite du prédécès de son mari, « la moitié de sa fortune serait employée à venir en aide aux arts à Paris ».

Pourtant, après s'être remarié en 1887 à Madame Catherin-3 de Slepzaff, le comte Henckel vendit l'hôtel le 25 novembre 1893, à M. Saloschin, banquier à Berlin, pour la somme de 1.430.000 fr. dans laquelle le mobilier Jigurait pour 252.444 fr.

Le propriétaire étant mort en 1898, l'hôtel fut mis en vente au Palais de Justice le 25 mai 1901 sur une mise à prix de l.'rôO.OOO francs et après une première tentative restée infructueuse, il fut adjugé le 19 mai 1902 à M. Block, à la Société Bernheim et à la Compagnie d'assurances « La Nationale »,

de volontaire, et que convaincue d'espionnage par le gouvernement français, elle fut l'objet d'un arrêté d'expulsion ; mais la chose n'est pas prouvée (2).

Elle s'installa en Allemagne, à Neudeck, près de Tarnovitz, où son mari possédait de vastes propriétés.

Un moment elle songea à y transporter, pierre à pierre, son hôtel des Champs-Elysées, ainsi que les œuvres d'art qui le décoraient ; mais après examen, la chose fut reconnue impossible. Elle se contenta de faire venir l'architecte du Louvre, Lefuel, et le chargea d'édifier dans ce petit village de Silésie, un château conçu dans le style de l'ancien palais des Tuileries.

Elle trouvait ainsi dans sa nouvelle résidence un souvenir de la ville qui avait vu naître et grandir sa destinée, et qu'elle n'avait quittée qu'à regret.

Le 21 janvier 1884, la comtesse Henckel de Donnersmarck mourut au château de Neudeck, riche et considérée...

conjointement sur une enchère de 1.110.050 francs (la mise à prix avait été de Un million).

Pendant l'Exposition de 1900, le cuisinier de l'Empereur de Russie, Cubât, y avait installé un restaurant qui, du reste, ne réussit pas. Il est aujourd'hui occupé par le Traveller's club. À plusieuis reprises, il fut sérieusement question d'y tranféré la Mairie du VIIIe arrondissement. Un projet dans ce sens fut déposé au Conseil Municipal, mais aucune suite ne lui fut donnée. 11 eut été assez piquant de choisir pour cadre à la célébration des mariages, les appartements privés de la Païva !

(2) Le nom de Madame de Païva ne figure pas sur le registre des expulsions tenu à la Préfecture de Police. Toutefois il est à remarquer qu'en dehors des personnes réellement expulsées en bonne et due forme, il en existe d'autres qui sont simplement « invitées à quitter le territoire français ». Ce fut peut-être ce qui se passa pour Mme de Païva.

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