‹ Madame de PontivyChapitre 1 sur 9 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

posthume, un commentaire fameux: sansTavoir lue, qui ne connaît le Clou d'Or ? Inachevées et fragmentaires, elles furent imprimées en 1881 par son dernier secrétaire, M. Jules ïroubat.

Toutesles quatre, elles résument, avec Volupté, Teffort d'imagination de Sainte-Beuve : sous des noms différents, c'est Amaury encore, et c'est donc toujours lui qu'elles engagent en des aventures où le vraisemblable prolonge le réel après l'avoir longtemps côtoyé.

Gomme Chateaubriand, qu'il n'a dénigré que pour s'être senti, au fond, trop semblable à lui, Sainte-Beuve n'a jamais pu intéresser son imagination qu'à son propre cœur. Il avoue quelque part (i) que ses articles de critique ne sont sou-

(i) Portraits de Femmes, p. /ii2.

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vent que « de petites nouvelles à un seul personnage », une occasion pour lui « de produire ses propres sentiments sur le monde et la vie, d'exhaler avec détour une certaine poésie cachée... de continuer peut être Félégie interrompue ». Jusque dans les Lundis, en peignant les autres il se peint : à plus forte raison lorsqu'il s'impose l'illusion d'inventer des personnages et des événements. Il a pris soin d'en avertir :

(( — Pourquoi je ne fais plus de romans ? — L'imagination, pour moi, n'a jamais été qu'au service de ma sensibilité propre. Faire un roman, pour moi, ce n'était qu'une manière indirecte d'aimer et de le dire... » (i)

Ses nouvelles sont, ainsi, des confessions à peine voilées, des pièces à décharge ou à conviction pour servir au procès que sa postérité la plu s

(i) Portraits Littéraires, tomrlll, p. 54 i-

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directe et la plus chère a commencé d'instruire, sans bienveillance, contre son cœur.

Il a beaucoup aimé —quelque sens précis que l'on entende donner à ce verbe. Mais deux femmes, entre autres, ont enfoncé leur empreinte dans sa vie. M""*^ Victor Hugo le brûla de toutes les flammes d'une passion partagée : M™^ d'Arbouville l'enveloppa dans le frémissant rayonnement d'une tendresse qui se contraint et s'épure. L'une fut le plein soleil du midi, l'autre, aux heures déjà déclinantes, sourit et brilla comme l'étoile du soir. C'est en songeant à la beauté (c sérieuse et pensive » de M'"*" Victor Hugo que Sainte-Beuve écrivit Madame de Pontivy ; c'est en la regrettant, et pour s'efforcer de la moins regretter qu'il écrivit Christel. Asservi à l'amitié sereine et sage de M""^ d'Arbouville, et pour protester encore contre cet asservissement, il ébaucha le Clou d'Or et la Pendule.. .

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On a cherché en mille papiers jaunis le secret de Sainte-Beuve et d'Adèle Hugo ; il se pourrait que ce secret, mis en liberté, à ce qu'il semble, par quelqueslettresque publia, cette année même, M. Louis Barthou (i), ait été enfermé, dès iSSy, danSiUadame de Poniivy . Sainte-Beuve lui-même invitait les initiés à l'y chercher. Il confiait à A'inet :

« ... Cette nouvelle n'a été écrite qu'en vue d'une seule personne, et pour la lui faire lire, et pour lui en faire agréer et partager le sentiment (2). »

Et à la fmdu Livre d'Amour, après les quatre pièces qu'il présentait à part, comme une sorte d'épilogue douloureux, « parce qu'elles se rap-

(i) Les Amours d'un Poète, Conard éd. 1919. (2) Correspondance de Ste-Beuve, t. I, p. 44-

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portent à la même passion, dont elles expriment ou le déchirement, ou la décroissance », il inscrivait cet avertissement sur son exemplaire personnel :

« ... C'est à ce moment, et pour s'efforcer de la ramener, qu'a été écrite la petite nouvelle qui a pour titre : Madame de Pontivy. »

« A ce moment, » c'étaient les derniers mois de i836 où un malentendu avait grandi entre « lui et elle » — les premiers mois de cette année 1887 qu'il devait appeler « l'année fatale » parce qu'elle amènerait l'irréparable rupture entre Hugo et lui.

Mais quel malentendu, à cette date précise, pouvait bien diviser M™* Hugo et Sainte-Beuve ? De quelle nature était l'obstacle, ou le scrupule, ou la lassitude, qui allait mettre fin à leurs amours ? Nul encore ne l'a éclairci.

Pour tenter de le faire, il faut lire, d'abord,

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Je sonnet qui est la dernière des quatre pièces par où s'achève le Livre d'Amour :

Décembre.

Insensé, qu'ai-je fait ? Voyant le mal sacré Dévorer tout son cœur et me brûler comme elle, J'ai voulu, sans atteinte à la flamme éternelle, Diminuer pourtant l'incendie effaré.

J'ai voulu sur l'autel, tout de foudre éclairé, Allumer un rayon pour l'absence fidèle, Et plus également ménag^er Tétincelle, La lampe vigilante, et qui luit au degré.

Jai voulu de Didon, ou de Phèdre, ou d'Hélène, Faire, 6 ma Laure aimée, une plus douce Reine, Pour ells aussi plus douce, et pour le cher vainqueur.

Souriant, se plaisant aux tristesses légères, Chantant sa mélodie au fond des jours sévères; Je voulais la nuance, et j'ai gâté l'ardeur!

Écrits en « décembre » i836, ces vers sont l'introduction naturelle à Madame de Pontivy qui fut composée dans les semaines suivantes.

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Us définissent, d'avance, le dissentiment qui séparera quelque temps les deux amants de la nouvelle, M. de Murçay et M"'* de Pontivy : elle « ne voyait que la passion » ; lui (( se reposait volontiers et se perdait dans les flammes de son amie, comme l'étoile du matin dans une magnifique aurore » ; et il « essayait d'orner et d'introduire une part de raison durable dans la passion toujours vive » ; si bien qu'après six saisons « cet amour sans infidélité, sans soupçons, sans accidents du dehors, se mourait, en quelque sorte de lui-même, et de sa propre langueur ».

Or M. de Murçay et M™'' de Pontivy, c'est Sainte-Beuve et M"^ Hugo. Sainte-Beuve entreprend de démontrer que M. de Murçay a pu réveiller dans leurs deux cœurs

L'Amour cet enfant mort qui n'était qu'endormi, (i)

(i) Ce vers blanc n'est point le seul que Ton trouvera dans Madame de Pontivy : on en rencontrera de plus nom-

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et provoquer en eux une seconde floraison de tendresse, plus sûre, celle-là, plus égale, plus sereine — définitive.

La Revue des Deux Mondes du i5 mars iSSy porta ce plaidoyer insidieux et secrètement ardent à M""^ Hugo ; comment douter que Sainte- Beuve y ait transposé, dans les moindres détails, l'histoire de leur passion réciproque? Et n'apparaît-il point, dès lors, que le refroidissement, puis la rupture ne provinrent ni d'un scrupule, ni d'un remords, mais uniquement d'un désaccord sentimental? Elle, comme bien des femmes, ne concevait la passion qu'exclusive, sans cesse grandissante, et toujours sans partage ; lui ne consentait point de n'être qu'un amant; homme de lettres il avait ses occupations et ses préoccu-

breux encore dans Uirislel qui pourrait bien avoir t'té conçue d'abord sous la forme d'un poème destiné à entrer dans la seconde édition des Pensées d'Août (i84o).

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pations : elle se crut négligée, dédaignée ; il se jugea méconnu ; au contraire de ce qu'on avait présumé elle ne cessa point de le voir parce qu'elle l'aimait moins, ou parce qu'elle ne l'aimait plus ; mais elle était de celles qui exigent d'étie aimées trop afin de croire qu'elles le sont toujours assez... Douloureuse et délicate histoire où l'esprit, le cœur, les sens se divisèrent sans doute les responsabilités.

A peine Sainte-Beuve eut-il compris sa maladresse qu'il s'en accusa : Madame de Pontivy contient ses explications et ses supplications.

Il faut bien croire cependant que M*"* Hugo demeura obstinée, non point dans son dédain ou dans sa lassitude, mais dans la secrète rancune de sa fierté blessée. Désespérant de l'émouvoir, Sainte-Beuve accepta de partir enseigner à Lausanne, d'où, à la fin de l'année, il écrivit à X. Mar-

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mier : « Oublions ce que nous avons cru éternel... Voyez- vous ; c'est à jamais fini de ce côté que vous savez : je ne reverrai ni n'écrirai jamais; j'ai été si blessé d'une telle indifférence I » (i).

Il souffrit plusieurs années : lorsque, revenu de Lausanne, il commença en 1889, de rêver au pur amour d'une vierge, de croire quïl le rencontrerait auprès de la fille aînée du général Pelletier, et d'en tracer un mélancolique et idéal portrait dans Christel, — même alors le souvenir de la passion perdue le poursuivait ; et il ne pouvait s'empêcher de la célébrer dans l'instant même qu'il invoquait la puissance de l'amour « en un moment conçu » — du chaste amour sans fin de mènrie qu'il n'a pas eu de cause.

(i) Correspondance de Sainte-Beuve. I, p. ^2.

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