XXII MADAME DE PRIE
On avait pensr à Mme de Prie. On avait imaginé, afin (le faire naître cette liaison, certaines rencontres à l'Opéra, qui lui furent postérieurement si fort imputées à crime, quoi(iu"elle n'en eût pas d'abord pénétré le motif. Sa beauté, son esprit lui avaient conquis le cœur de M. le Duc sans qu'elle eût trempé dans cette machination.
On se refusa à l'admettre. On feignit d'ignorer que M. de Prie en avait éprouvé un déplaisir mortel, qu'il l'avait maltraitée, qu'il l'avait battue, ce qui cadrait fort peu avec la donnée d'un époux habitué à des infidélités notoires.
On soutint qu'elle avait agi avec une rare dissimulation, que son plan était tracé de longue date, qu'elle avait ensorcelé son amant grâce h des pratiques galantes importées par elle d'Italie et jusque-là inconnues en France.
On avait également stigmatisé ses prétendues duretés à l'égard de sa mère, « à qui elle aurait fait sentir, d'après Saint-Simon, toute la différence qu'il pouvait y avoir entre une femme de condition qu'elle était devenue et une bourgeoise que sa mère était restée ».
On avait oublié très intentionnellement de démontrer ce qu'avait été cette mère, une belle charmante entre les charmantes, d'une excessive liberté de morale, singulièrement prodigue de ses faveurs, non seulement au temps de sa jeunesse, mais encore lorsque l'âge aurait dû tempérer ses ardeurs, sans mesure et sans conscience.
On passait sous silence son affreuse jalousie à l'endroit de sa fille, aussi bien que ce dont celle-ci avait eu à en souffrir.
On cachait cpie Mme de Pléncuf, enrageant de voir qu'Agnès parvenue à treize ans gagnait chaque jour ce qu'elle-même perdait en attraits, que, conséquemment, les hommages de ses amis allaient à cette enfant, n'avait plus eu la force de supporter sa présence.
INTRODUCTION xxill
On taisait qu'elle eût exigé de son mari l'éloignement (le sa fille, puis son internement dans un couvent, en dernier lieu son mariage à M. de Prie, alors qu'on associait les quinze printemps de cette délicieuse créature aux quarante et un automnes du marquis.
On feignait d'ignorer que cette marâtre, par une étrange aberration de sentiments, eût dès cette époque lié partie avec certains de ses adorateurs pour exercer plus efficacement sa haine contre cette fdle détestée, entraver sa vie, la déconsidérer et la perdre, elle et tous ceux qui pouvaient s'intéresser à son sort.
On feignait d'ignorer que cette coterie, toujours animée et excitée par une femme implacable, avait abreuvé Mme de Prie de dégoûts en préparant sa ruine future par les voies les plus basses.
On blâmait l'ambition excessive de la jeune marquise, mais on ne disait pas que cette ambition lui avait été commandée par la nécessité où elle s'était trouvée de bonne heure do se défendre de tant d'entreprises contre son repos; que naturellement gaie et portée aux distractions, elle se serait sans cela tenue à l'écart des affaires d'État.
En tout ceci on dupait le public, — car de tout ceci une seule chose restait vraie — cette étude réussira peut-être à l'établir, — c'est qu'il y avait bien, entourant lAfme de Prie, une association d'ennemis acharnés dont l'animosité déjà extrême s'était surexcitée à l'arrivée de M. le Duc au pouvoir, que cette haine était connue d'elle et de son prince, qu'ils en avaient mesuré le danger, (jue cette crainte, après les avoir comme contraints à s'emparer du pouvoir pour être mieux armés, influa sur la plus grande partie <le leur conduite, leur inspirant souvent les résolutions les plus inconsidérées, que la ruine