‹ Madame de Prie, 1698-1727Chapitre 10 sur 133 · XIV MADAME DE PRIE · texte numérisé non relu

XIV MADAME DE PRIE

mités, particulièrement sur la menace de perdre la vue, à laquelle tout le monde avait ajouté foi au courant de 1718 pour le déposséder, nommer la Duchesse régente et rétablir les princes légitimés dans leurs dignités et privilèges.

Ces choses se disaient couramment, et que le duc d'Orléans, secondé par le cardinal Dubois, avait biaisé avec un art infini, de faron à déjouer leur entente en confondant si bien les intérêts de chacun, en créant des susceptibilités ou des inimitiés si opportunes entre les frondeurs, qu'il les avait mis dans l'impossibilité de nuire à n'importe quel moment donné.

Mais ce qui était aussi au vu et au su du public, c'était que par suite de l'ancienne aversion existant entre les deux sœurs, Mme la duchesse d'Orléans et Mme la duchesse die Bourbon, aversion que toutes deux elles avaient communiquée à leurs fils, une lutte plus acharnée encore (jue par le passé allait éclater entre ces deux familles si jjuissantcs, ({ue pareillement M. le Duc, qui, quoique jeune alors, s'était ardemment mêlé à l'affaire de la succession de M. le Prince son père, où il avait été outrageusement lésé par les légitimés et qui depuis s'était déclaré en chaque circonstance leur ennemi irréductible, principalement au lit de justice de 1717, où il avait obtenu leur abaissement, serait à tout jamais odieux à cette faction sur laquelle il remportait, en lui dérobant le ministère, un triomphe si important.

On en voulait donc terriblement au duc de Bourbon, premier ministre, tant au Palais-Royal qu'à Sceaux et en maints endroits de Versailles. On en voulait peut-être encore davantage à la marquise de Prie, sa maîtresse. Et voici ])our(iuoi.

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M. le Duc (Louis-Henri de Bourbon-Condé, troisième du nom, né le 18 août 1C92), atteignait à cette époque sa trente-deuxième année.

Il s'était marié en 1712 à sa cousine germaine, Mlle de Conti, avec qui non seulement il ne s'était jamais entendu, mais avec qui il se vantait presque de navoir jamais eu aucun commerce.

Elle était morte trois ans avant l'élévation de son mari, à la suite d'une longue et douloureuse maladie. M. le Duc l'avait peu pleurée, comme on })Ouvait s'y attendre. D'ailleurs, à l'instant de cette mort, sa liaison avec Mme de Prie, datant de quelques mois à peine, était encore dans toute la force d'une passion nouvellement satisfaite.

A l'extérieur, M. le Duc n'avait rien qui pût plaire. Il était grand, sec, le visage osseux. On lui avait reconnu toutefois une assez belle figure vers sa première jeunesse, mais un accident l'avait défiguré. Se trouvant à la chasse avec le duc de Berry, celui-ci l'avait blessé d'un plomb à l'œil gauche, qui en était resté crevé.

Il avait toujours été très adonné aux exercices du corps, où il excellait, à la bonne chère et à la galanterie. Ses aventures avec Mnies de Zurlauben, de Nesle, de Polignac étaient demeurées légendaires à la cour. On y riait encore de la manière dont Mme de Nesle savait tromper le borgne de Bourbon, ainsi qu'elle le nommait, comme do son désespoir lors de sa séparation d'avec cette belle.

On appréciait très diversement son caractère. Alors que les uns le jugeaient avec la même défaveur que Barbier,

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Marais ou Duclos, d'autres, tels que Saint-Simon et Morosini, lui reconnaissaient un certain mérite.

Madame douairière d'Orléans, dont les jugements présentent au moins l'avantage d'être constamment sincères, écrivait de lui en 1719 :

« M. le Duc a beaucoup de qualités et beaucoup d'amis- 11 est poli et sait bien vivre, mais son génie n'a pas beau, coup d'étendue. Il n'est pas non plus fort instruit, mais il a de la hauteur et de la noblesse dans le caractère et il sait garder son rang. »

M. le Duc possédait en effet de la volonté, malgré ce qu'on disait, et plus encore que de la volonté, de l'opiniâtreté.

Il était capable de déterminations promptes, souvent heureuses, parce qu'il les acconq)agnait de beaucoup de courage. Sur ce point, il s'était fait une réputation très méritée à l'armée de Flandres, où sa bravoure avait passé pour téméraire.

Sa carrière politique avait été ce qu'elle devait être chez le second prince du sang exposé à éveiller la jalousie du premier, du duc d'Orléans Régent, en l'espèce, et par cela même contraint de borner son action à des résultats toujours incomplets.

Ses amis assuraient qu'il avait rempli cette tâche difficile au mieux des intérêts de sa maison, grâce peut-être justement à ces sorties véhémentes qui avaient la vertu d'intimider ses adversaires.

Il avait, on le répète, fort bien mené la vigoureuse campagne entreprise en 1717 contre les princes légitimés <lans le but de les ramener au rang de simples pairs du royaume. Il avait su se faire accorder postérieurement à cela la surintendance de l'éducation du Roi enfant, puis la direction de sa maison militaire.

IXTROnUCTION XVII

Il avait servi pareillement la cause du financier Law avec tant d'ardeur qu'on put l'accuser à l'époque d'être l'un des auteurs de ce Système si décrié. En tout cas il avait eu l'honnêteté de défendre jusqu'à la dernière heure le dieu déchu. Le jour où Law avait dû gagner la frontière des Flandres, sa vie étant en danger à Paris, c'était un carrosse du duc de Bourbon qui l'y avait transporté.

Il était immensément riche dès avant le Système, puis- (juo Henri-Jules de Bourbon-Condé, son père, lui avait laissé, entre autres biens, dix-huit cent mille louis d'or en monnaie, outre des sommes énormes d'argent blanc.

Il avait sensiblement accru cette fortune par l'agio. Les gens bien informés supputaient qu'il possédait en 1720 soixante millions au bas mot.

Cependant aucune de ces qualités personnelles ni aucun de ces puissants moyens de dominer les hommes : le rang, les biens, la qualité de chef d'un parti important, n'avaient été mis en œuvre pour un but suivi. L'eflort donné, le prince retournait à sa vie de plaisirs ou d'exercices violents, sans plus vouloir se préoccuper des affaires de l'État.

Il avait appartenu à Mme de Prie de réagir contre cette apathie, de modifier ce caractère, de régulariser enfin, pour ainsi dire, le mouvement de cette force inconsciente d'elle-même en l'applicjuant à une lin certaine.

Et elle y avait effectivement si heureusement emplové son influence dès la première heure, (ju'au bout de dixhuit mois le cliarme avait opéré.

Dès l'été de 1721 (les relations de la marquise et de M. le Duc dataient de l'année précédente), l'entourage de celui-ci ne reconnaissait plus en lui le même liomine.

Raymond, introducteur des ambassadeurs, pouvait écrire alors au cardinal Dubois, qui le chargeait parfois de

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pénétrer certains arcanes de la cour : « On a été chercher M. le Duc. Je n'ai jamais su pourquoi! On l'a rendu si formidable qu'il mérite des attentions. Un prince, qui ne pensait point et tout livré aux plaisirs, s'est consacré aux affaires. Il a renoncé à tout pour ne pas quitter le Roi. Il est poussé par une maîtresse insolente et ambitieuse à l'excès qui lui fait jouer un rôle dans le temps que cela paraissait un miracle, et qui serait portée à risquer sa tète et celle de son amant pour lui faire avoir l'autorité entière. »

Ainsi Mme de Prie avait opéré cette transformation que ses contemporains considéraient comme quasi miraculeuse.

Comment ceux dont la politique s'était basée depuis cinq ou six années sur l'insuffisance, l'indifférence, l'absence d'ambition de M. le Duc, n'en auraient-ils pas profondément voulu à cette femme qui leur créait maintenant tant d'ombrage en réveillant un rival endormi?

Ils lui avaient déjà imputé de précédents déboires. Mais leur fureur n'avait plus connu de bornes le jour où M. le Duc se fut assuré le ministère par ladroite manœuvre que Ton vient de dire et dont chacun avait fait de suite honneur à la promptitude d'esprit de la marquise.

De là le débordement d'injures dont on l'abreuva jusqu'à sa mort.

Car si les contemporains de M. le Duc avaient jugé ce prince avec une sévérité évidente, ils se montrèrent pour le coup impitoyables à l'égard de son amie.

Non pas qu'ils lui aient refusé des ciiarmes physiques comme des qualités d'intelligence par trop manifestes. Non ! Ils chantèrent sur tous les tons des attraits et des capacités qu'ils ne pouvaient lui contester de bonne foi.

On connaît le portrait que le président Hénault a

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esquissé de la jeune femme : « Il n'y avait rien de si joli qu'elle quand elle partit rejoindre son mari, ambassadeur du Roi à Turin. Une taille déliée et au-dessus de la moyenne, une figure, un air de nymphe, le visage délicat, de jolies joues, le nez bien fait, d(^s cheveux cendrés, les yeux un peu chinois, mais vifs et gais, et en tout une physionomie fine et distinguée, une voix légère comme sa figure. »

Celui (ju'a laissé Saint-Simon ne lui cède en rien quant aux formules admiratives: «Mme de Prie était belle, bien faite, plus charmante par ces je ne sais quoi qui enlèvent, et de beaucoup d'esprit extrêmement cultivé, avec de la mémoire et le jugement de n'en rien montrer. »

D'Argenson, de son côté, la proclamait la fleur des pois. Aux yeux de Duclos, « elle possédait plus que de la beauté. Tout en elle séduisait. » Toussaint, l'auteur des Mœurs, la proclamait le pendant en grâces captivantes de la délicieuse Mme de Nesle.

Enfin, Richelieu et Maurepas ne faisaient plus tard qu'apporter à ses pieds un nouveau tribut d'éloges.

Par contre, aucun d'eux n'avait d'expressions assez méprisantes pour flétrir son caractère. Aucun d'eux ne lui marchandait les reproches les plus sanglants, après avoir si vivement célébré sa beauté. A leur dire, elle aurait été affligée de tous les vices : d'une immoralité révoltante, d'une ambition efi'rénée, a\ idc jas(ju'à la manie, en même temps que sordidement avare, fausse, sans foi, sans honneur, perfide et cruelle.

Ses ennemis le disaient. On les croyait d'autant plus qu'ils étaient fort nond)reux.

Elle avait ceux de M. le Duc. Elle avait les siens propres. Elle en avait h. la cour et à la ville, qui l'avaient déjà odieusement noircie avant que cette situation si en vue

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(le favorite d'un prince du sang puissant et à la source des grâces n'eût exaspéré les jalousies.

De quoi ne l'avait-on pas accusée, et fut-il jamais une femme au monde plus perfidement déchirée par la calomnie !

On lui avait reproché une naissance pléhéienne. Elle était, prétendait-on, de la plus hasse extraction. En cela, on errait volontairement et manifestement.

De fait, les financiers Derthelot, d'où elle sortait, s'étaient fait en moins d'un siècle une large place au soleil. Riches plus que considérés, intelligents, actifs, audacieux, ils marchaient à la hauteur des gens de la première qualité, qui n'avaient point hésité à leur donner leurs fils ou leurs filles en mariage, qui n'hésitèrent point à ouvrir leurs rangs à Agnès Derthelot de Pléneuf, par l'intermédiaire du mar<juis de Prie, d'une des meilleures et des plus anciennes maisons du royaume.

En dehors des belles alliances de son mari, Mme de Prie ne tenait-elle pas déjà aux Matignon, aux Potier de Novion et de Gèvres, aux Argenson, aux Gaumartin. aux marquis de l'Hôpital, aux Larcher, aux Portail, à la maison de Lorraine par les Marsan?

On lui avait reproché une corruption précoce, des vices natifs. Elle aurait été débauchée dès avant son mariage. .Mais cette incrimination avait en soi-même quelque chose de si odieux (ju'elle ne fut jamais prononcée à liante voix.

Mlle Bertlielotdc Pléneuf avait été mariée dès ses quinze ans à peine révolus. Il aurait donc fallu admettre ce dérèglement de mœurs chez une enfant dont les premières années s'étaient écoulées au couvent. Il y avait là, on le dit encore, une insinuation qui lit liorreur.

On avait eu beau jeu. par contre, à ternir sa réputation

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de femme mariée. A peine épousée, elle avait rejoint son mari à Turin, où il faisait les fonctions d'envoyé du Roi Très-Chrétien. Elle possédait toutes les séductions. Elle était ornée de tous les attraits. F^lle plut. Elle enchanta cette cour de Piémont, froide pourtant et rig^oriste, où le monarque seul, Victor-Amédée II, se réservait les écarts de conduite qu'il ne pouvait tolérer chez les autres.

On lui prêta des amants. En eut-elle réellement? La correspondance de M. de Prie la peint comme attachée à son devoir, vaillante, dévouée, supportant avec résig^nation une sorte de misère, la plus pénible de toutes, celle des gens en place, qui était venue au ménage par suite de la déroute financière du père de la marquise, Berthelot de Pléneuf.

Elle avait donné à son mari une fille qu'elle avait élevée avec la plus extrême tendresse. Et lorsqu'il était malade, au cours d'un déplacement des princes savoyards à Chambéry, elle avait su le soigner avec une admirable sollicitude, jusqu'à contracter le même mal à son chevet.

Mais la mission de M. de Prie le fatiguait. Elle avait été semée de mille déboires . Il sollicitait son retour en France, ou à défaut de ceci le paiement de ce qui lui était du.

Il avait dépêclié sa femme à Paris pour préparer les voies. Elle y était arrivée en octobre 1718.

Elle y retrouvait ses calomniateurs plus animés que jamais contre elle. Elle faillit. La chose n'est pas contestai)h;. Une intrigue de cour la jota dans les bras du duc de Bourbon.

On avait voulu auprès de ce prince, espoir de tous les partisans de la maison de Condé, une femme intelligente et capable de le guider au milieu du plus étonnant chaos de convoitises et d'intrigues qui fut au monde.

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