MERE ET FILLE MADAME DE PLÉNEUF ET MADAME DE PRIE
Agnès Rioult d'Ouilly, depuis Mme de Pléncuf, mère de Mme de Prie, était née en 1681, de Pierre Rioult, receveur général des finances de Poitou, et de Marie Meslayer.
Elle appartenait par l'un el l'autre à ces familles de finance que les malheurs des temps, les besoins de la guerre et plus encore l'évolution constante des sociétés élevèrent si prodigieusement à l'entrée du dix-huitième siècle.
Les Rioult pouvaient eux-mêmes servir d'exemple do la fortune rapide de ces gros traitants, qui, tout en restant liés de tant de côtés à la roture, parvenaient en moins d'un demi-siècle à se glisser parmi les gens du plus beau monde.
Ils s'étaient, en effet, anoblis de leur propre mouveriKMit ou à peu près, en ajoutant à leur nom roturier des ap()ellations de terres, RioulL d'Ouilly, Rioult de Cursay, Rioult d'Estouy.
Ils possédaient des châteaux en maints lieux de province, et de somptueux hôtels à Paris. Ils acquéraient des emj)lois, des dignités, des privilèîçes. Ils contractaient des unions avec les gens de qualité. Pierre Uioult, tout le premier, épousait, une fois devenu veuf, la veuve du marquis de l'Hôpital.
A côté de cela, néanmoins, ils demeuraient les vrais manieurs d'argent, bafoués à la cour, soupçonnés à la ville, honnis du populaire, qui leur attribuait l'ensemble de ses maux, et toujours en susceptibilité avec la justice, comme deux autres Rioult, dont l'un fut taxé à cent mille livres, l'autre à quarante mille livres de restitution par la célèbre chambre criminelle de 1716.
Quoi qu'il en fût, Agnès Rioult d'Ouillyn'en constituait pas moins, à l'heure où elle parvenait à ses quinze ans, uni parti fort sortable. Elle était divinement jolie, avec une dot de conséquence. Elle eut cent soupirants, parmi lesquels son père eût pu choisir un nom, de la jeunesse, un air du monde.
Il négligea tous ces avantages pour ne s'attacher qu'au solide.
Il la maria à Etienne Berthelot de Pléneuf, directeur des poudres et salpêtres de France.
L^^poux avait trente-cinq ans, peu d'extérieur, une noblesse de création aussi récente que celle des Rioult d'Ouillv; par-dessus le marché, il était veuf avec un fils déjà grandelet. Mais il était fort riche, très protégé. II appartenait aux Berthelot (jui, du fuil dune tante, parente proche de Colbert, dérivaient de ce puissant ministre. Il avait un père sur la tête duquel les fonctions les plus honorables, les plus lucratives s'étaient curieusement accumulées.
Celui-ci, le vieux François Berthelot, encore vivant à
LE FINANCIER liERTIIELOT DE PLENEUF 3
cette fin de siècle, avait en ell'et plus occupé de postes qu'aucun autre premier commis de l'État.
Colbert avait d'abord fait de lui un directeur général de l'artillerie, soit à cette époque une sorte de réorganisateur d'un nouveau et consitlt'rable service. Il l'avait ensuite employé à ses vues si étendues de colonisation.
Berthelot avait été l'un des importateurs de l'influence franfjaise au Canada. Il y possédait dès 167G des terrains de la valeur d'une province, que le Grand Roi avait transformés pour lui en comté de Saint-Laurent. 11 avait entièrement civilisé ce bien d'outre-mer, construit des villes et villages, édifié des églises, fondé des écoles, labouré les superficies les plus étendues, ensemencé et récolté.
Cette œuvre aciievée, on l'avait vu aux Fermes générales, où il jouissait d'une telle considération que, lors du renouvellement du bail de 1686, Louis XIY avait exigé qu'on confiât à François Bertbelot le soin d'en rédiger la teneur.
Mais ce n'était pas lout. Louvois, secrétaire d'j<]tat à la guerre, s'était servi de lui comme Colbert lavait fait. Il avait jeté les yeux sur le beau- père d'Agnès Rioult d'Ouilly à l'beure nièine où on bouleversait de fond en comble les anciens règlements de l'armée. Il lui fallait un bon général des vivres, soit un bon intendant général. Il avait pris Berthelot et s'en était toujours loué.
Fort riche par tant de sources de fortune, le premier commis, fermier général et vivrier, avait acheté, acheté sans regarder, des biens au soleil et des cliarges : ici la seigneurie de Rebourseau aux Seignelay^ celle de Jouy aux Sourdis, celles de Pléneuf et de Guémadeuc aux Richelieu ; là, le secrétariat privé de Mme la Daupliine- Bavière, la direction générale des poudres et salpêtres, et ainsi de suite.
\iu mémo temps il mariait ses filles comme les plus illustres seigneurs auraient désiré le faire. 11 casait l'une chez Ravot d'Ombreval, du parlement de Paris; il donnait la seconde au comte de Goyon-Matig-non, depuis maréchal de France; il unissait enlin la dernière à Potier de Novion, petit-fils de M. le Premier, et lui aussi président du parlement de Paris, en succession de son grandpère.
Berthelot détenait })lus de biens que ce qui lui était raisonnablement nécessaire pour vivre luxueusement.
Il l'avait com[)ris; il avait partagé sa fortune avec ses enfants. A l'ainé, il avait cédé sa terre de Jouy et sa charge de secrétaire des commandements de Madame la Dauphine; à un autre, il avait fait présent de son titre de comte de Saint-Laurent et de sa place de fermier général; celui-ci avait profité de Rebourseau, celui-là, de Saint- Alban.
Pléneuf avait reçu pour sa part la })ropriété de ce nom, plus l'emploi de directeur général des poudres et salpêtres de France. Il n'était assurément pas le moins bien loti des enfants de François Berthelot, surtout si l'on admet que ce dernier avait fait en outre les avances du traité signé par son fils Pléneuf en 1700, deux ans par conséquent après la naissance de Mme da Prie, car il ne s'agissait là dedans de rien moins (jue de sept millions à verser au trésor royal par le fermier dudit article, pour un exercice de dix années.
l^e jeune couple entrait ainsi en ménage sous les auspices les jilus favorables. Le mariage avait été brillant. 11 avait eu lieu à l'Arsenal. C'était là, que le commissaire général logeait près de ses bureaux et de ses ateliers.
L'espace ne manquait pas dans cette vaste construction. IjC duc du Plaine, grand mai(r«^ de lartillerie, après M. de
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la Meillorave, le duc du Lude et le niarécliai d'Humières, en habitait la façade regardant la rivière. Pléneui" était installé dans les bâtiments donnant sur le rempart et la porte Saint-Antoine.
Il y avait vécu près de neuf années, en y préparant patiemment et constamment les voies à sa fortune future, se produisant partout où il pouvait se produire, s'insinuant partout où il pouvait s'insinuer.
Sa charge ne lui interdisait pas une sorte de maraude dans les ail'aires voisines. Il s'était intéressé, comme on le disait à l'époque, à celles du Roi. Il y avait réalisé de superb(;s bénéfices, quand il lui était venu à l'idée de reprendre les traditions paternelles.
François Berthelot s'était distingué comme munitionnaire des vivres. Pléneuf voulut l'imiter, et y réussit autant que lui.
Barbezieux, qui le soutenait comme le marquis de Louvois, son père, l'avait soutenu, le recommanda à Tallard, au prince de Vaudemont, à Vendôme, à d'autres g-énéraux, qui le mirent à l'épreuve et semblèrent s'en contenter pour un temps.
Chamillard, en remplaçant Barbezieux, (it plus encore pour l'époux d'Agnès Rioult d'Ouilly et le père de la marquise de l*ric.
Il était l'obligé du comte de Matignon, dont Pli'neuf était beau-frère. Le comte l'avait fort servi lorsqu'il était lui-même petit intendant en Basse-Normandie. Devenu contrôleur général, puis secrétaire d'État à la guerre, il se ressouvint des bons oflices rendus.
Il protég'ea Pléneuf, le recommanda chaudement, l'imposa presque aux nouveaux commandants des armées du roi en Italie durant les campagnes de 1701, 1702 et 170.'3. Mais en cela il n'eut pas la main aussi heureuse que
Barbezieux. Sous le couvert de si hautes références, Pléneuf avait volé outrageusement, tant et si bien qu'on s'en était ému à la cour.
Le Roi avait ordonné une enquête, de laquelle il avait paru clair comme le jour que les troupes avaient été maintes fois affamées, les blessés abandonnés à leur triste sort, les hôpitaux rançonnés, et cent friponneries de la même valeur.
Tout autre que Pléneuf aurait succombé devant de semblables accusations. Mais l'ex-commissaire des poudres et s;:lpétres de France avait les reins solides. Il se sentait assez appuyé pour se rire de l'orage . Il était rentré à Paris dans le courant de 1706, le front haut, après s'être substitué en Italie un de ses frères, Berthelot de Duchy^ à qui il avait abandonné le soin de régler diverses affaires véreuses, en endossant du même coup sa mauvaise ri'putation.
11 avait antérieurement à cela quitté l'Arsenal pour aller habiter un magnifique hôtel à moitié reconnaissable de nos jours au coin des rues de Cléry et Poissonnière.
Il l'avait prodigieusement orné, ainsi que le château de Ville-Evrard, près Nogent-sur-Marne, dont il s'était rendu acquéreur peu auparavant. Il avait fait de ces résidences de ville et de campagne les plus charmants séjours du monde.
Mme de Pléneuf l'y attendait. Elle y triomphait en reine. Elle passait à cette date pour l'une (h's plus belles femmes de la capitale, et son es})rit comme ses charmes physiques attiraient chez elle tout le Paris d'alors.
Sa con.sidération, au contraire, laissait fort à désirer. On avait beaucoup parlé d'elle pendant les absences prolongées de Berthelot de Pléneuf. On en parlait encore davantage à Iheure du retour de celui-ci, de telle façon