‹ Madame de Sévigné (volume 2)Chapitre 1 sur 10 · Madame de Sévigné · texte numérisé non relu

Madame de Sévigné

La gloire a ses hasards, ou plutôt elle a ses mystères, car il y a une raison à tout; nous appelons mal cà propos myslèrc cette logique secrète des choses humaines, que notre irréflexion n'a pas assez approfondie, et dont nous attribuons les ellels an hasard au lieu de les attribuer à leur véritable cause.

Disons d'abord quel est ce hasard qui nous

frappe l'esprit au seul nom de madame de Sévigné. Nous chercherons ensuite si la gloire de ce nom est bien en effet un hasard, et nous explicpierons le mystère de cette immortalité d'un commérage devenu un des plus grands vestiges d'un des plus grands siècles. Le hasard, le voici :

Une femme obscure, une pauvre veuve, mère de deux jeunes enfants, sans importance personnelle dans la nation, sans rang à la cour, sons nom qui attire d'avance sur elle l'attention de son pays, sans le prestige des dignités qu'elle aurait recueillies d'un père ou d'un mari, sans haute fortune, sans grande parenté parmi ceux qui remuent les affaires de son temps, sans faveur et même sans distinction du roi qui règne, cachée tantôt dans une rue d'an quartier subalterne de Paris, tantôt dans les allées d'une métairie de la Bourgogne ou de la basse Bretagne; cette veuve oisive s'as-

sied les soirs d'été à l'ombre de son arbre des Rochers, se recueille les soirs d'hiver au coin de son feu de Paris', écoute son cœur, regarde par un coin de fenêtre ou d'horizon la figure ■ du monde qui passe, prend la plume, la laisse 'courir à son caprice sur son genou, s'épanche avec sa fille, cause avec ses amis, chuchote avec les absents, s'entretient avec elle-même ou avec Dieu, jette jour par jour lettres et billets à la poste, ne pense ni au public, ni à la gloire, et se trouve tout à coup et à l'improviste avoir construit, non-seulement le monument littéraire le plus original, le plus varié, le plus national de son siècle, mais peutêtre le monument le plus intime et le plus pathétique du cœur humain dans tous les siècles.

Le temps a marché, des curieux ont décacheté les lettres : le babillage est devenu génie, le commérage est devenu histoire, le chu-

cliotement estdevenuun des plus longs bruits delà postérité.

Voilà le hasard. Et maintenant voyons le mystère.

Le mystère ? Il est en deux mots : c'est que rintérôt des choses Immaines n'est pas dans la grandeur des situations ou des événements, mais dans l'émotion de l'âme où ces situations et ces événements retentissent. L'àme est aux choses humaines, petites ou grandes, ce que l'air est au bruit: le véhicule du son. Vous aurez beau frapper les plus grands coups sur le métal le plus sonore, si l'air manque ou s'il est raréfié, vous n'entendrez rien, l'écho sera

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muet ; sans air, point de bruit ; sans âme, point d'impression, et de là point d'intérêt, et de là encore point de gloire. C'est le secret du cœur humain, qui ne peut être ému que par consonnance avec ce qui a été ému avant lui.

Or, il y a des âmes cachées au monde, plus émues et par conséquent plus sonores que tout le siècle dans lequel Dieu les jette, comme il jette des échos dans le secret des forêts et des antres; on ne les voit pas, on les entend jusqu'à ce que le bûcheron ait renversé les arbres ou que le temps ait réduit le roc en poussière. Ces âmes communicativcs, véhicules des impressions et des retentissements de leur propre cœur ou des bruits de leur siècle, s'interposent puissamment par leur nature émue et vibrante entre le monde et nous, forcent à penser et à sentir en elles et par elles, quand nous voudrions en vain leur échapper. Elles sont l'élément sensible, le milieu sympathique

( pour nous servir d'un terme matériel) à travers lequel nous percevons tout, le présent, le passé et souvent nous-mêmes. Aussi qu'arrive-t-il dans les jeux de la réputation et de la gloire littéraire? Il arrive que des êtres inaperçus de leurs comtemporains, des hommes cachés, des femmes obscures, quelquefois des âmes anonymes, comme l'auteur de l'/y/^Yation de Jésus-Christ, sont en réalité plus grands et plus immortels que tout leur siècle, et que, pendant c^ue les hommes qui remuent à grandes brassées les choses humaines, qui bouleversent lesempires, qui manient les sceptres, qui agitent les assemblées, qui administrent les affaires publiques, qui font l'histoire ou qui l'écrivent, s'efforcent de créer un grand bruit permanent après eux autour de leur nom, ces hommes sont supplantés clans la gloire par quelqu'un qu'ils n'avaient pas môme aperçu sous leurs pieds dans la foule,

par un pauvre moine coiumc l'anonyme de Ylmitation^ par un pauvre horloger comme J.-J. Rousseau, par une pauvre femme comme madame de Sévigué. La postérité sait à peine le nom des prétendus grands politiques, grands poètes, grands orateurs, grands écrivains, qui monopolisaient la renommée du temps, et elle écoute après des siècles les plus secrètes palpitations du cœur de ces êtres ignorés, comme si ces palpitations étaient les plus grands événements de l'humanité. Ils le sont en effet ; car les choses ne sont rien, c'est le cœur humain qui est tout dans l'homme. La gloire le sait bien, elle : voilà pourquoi elle prend ses vrais et éternels favoris, non dans ceux qui lui font le plus de bruit, mais dans ceux qui lui font les plus pathétiques confidences de l'àme. Tel est, selon nous, le mystère de la renommée toujours croissante de madame de Sévigné. Mainlrnant racontons sa vie.

Mais, non. Avant de raconter sa vie, disons, pour qu'on le comprenne bien, un mot du genre de littérature qui lui vaut rintérêt du monde, qui n'existait pas avant elle, qu'elle a créé, et qui ne peut être caractérisé, selon nous, que par un mot : la [littérature domestique, le génie du foyor, le cœur de la famille.

Il y a deux centres entièrement différents auxquels aboutissent les pensées, les actes, les écrits de l'homme dans nos sociétés modernes, et même dans les sociétés de tous les âges : le public restreint caché derrière les murs du foyer et resserré par des liens plus étroits autour du cœur.

11 n'est pas vrai, comme on a affecté de le dire de nos jours pour autoriser la destruction de la famille par un individualisme impossible

OU par un communisme brûlai, que ce soil la sociélé politique qui ait fait la famille ; c'est la nature. Heureusemeni pour le genre humain, dont la conservation est placée aa-dessus de nos aberrations et de nos rêves, ce n'est pas sur une loi humaine que la famille est fondée, c'est sur une loi de Dieu, c'est-à-dire sur un instinct. Les instincts sont le droit divin de la constitution de l'humanité : on ne les discute pas, on les subit. L'esprit véritablement philosophique ne se révolte pas contre Icsinstincis; il s'abîme, au contraire, dans la contemplation de la sagesse infinie et de la bonté snprème qui a chargé la nature elle-même de nous promulguer le premier article de cette constitution du genre Immain.

La Provitlcnce,par une loi aussi mystérieuse qu'elle est clémente, a voulu que l'espùce humaine ne se créât et ne se conservât que par l'amour. Elle a placé nne passion sympathique aux sources de la vie pour enfanter l'homme, et une affection sympathique aux sources de la famille pour perpétuer la société. Par un mystère de notre origine qui est en même temps une révélation de notre destinée, l'être isolé peut vivre, mais il ne peut se perpétuer; il

suffit d'ôtre un pour exister, il faut être deux pour créer. L'unité est inféconde, le couple est éternel.

De ce couple naît, par l'amour, un troisième être qui le complète : c'est le fruit .de l'amour, c'est l'enfant. Jusqu'à la naissancé^de l'enfant, il y avait union, il n'y avait pas encore famille ; l'esprit de famille, c'est-à-dire d'amour conservateur, multiplié par l'être nouveau qui l'inspire et qui le ressent, naît avec le premier enfant dans l'àme du père et de la mère, et remonte par une réciprocité instinctive aussi de de l'enfant à la mère et au père. L'enfant les aime parce qu'il en est aimé. Yoilà le groupe achevé. Voilà latrinitédelanature, d'où j'aillit et rejaillit l'amour comme l'esprit saint de riiumanité, l'esprit de famille.

Quand la famille se développe et se multiplie dans d'autres enfants ou petits-enfants, avec elle se multiplie et se diversifie sous mille formes nouvelles, et dans mille proportions inégales et graduées, cet amour allumé à son premier foyer, le sein de la mère ; foyer dont chacun emporte et rapporte une parcelle au groupe commun dont il fait partie. Les rapports entre ces différents membres du groupe humain s'étendent, se diversiflent, se

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combinent à l'infini de l'un à l'aulre, d'un seul à tous, de tous à un. C'est ce qu'on appelle la parenté : parenté du sang, parenté de l'àme, qui se resserre ou se relâche à mesure que chacun de ces rejetons de la famille porte dans ses veines ce sang plus rapproché ou plus éloigné de sa source, et qu'il conserve aussi plus ou moins de cet amour qui coule dans son cœur avec cette sève de l'arbre humain. Ainsi il y a l'amour parallèle du père pour la mère, de la mère pour le père, l'amour descendant du père et delà mère pour le premier-né, l'amour remontant du premier-né au père et à la mère, l'amour rayonnant du frère au frère, de la sœur à la mère, au père, au frère, des oncles et des tantes aux neveux et aux nièces, des neveux et des nièces aux oncles et aux tantes, du petil-enfant à l'aïeule et de l'aïeule aux petits-enfants, jusqu'à la dernière génération, que la brièveté de lavie ou sa longé-

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vite nous permet d'atteindre de l'œil, du cœur ou de la pensée ; enfin, l'amour répercuté, attiédi, mais conservant encore une sympathique réciprocité et une douce chaleur entre les enfants de ces frères, et de ces sœurs, de ces petits-enfants, tant que la sève, le nom et la mémoire de la racine commune se perpétuent dans les rameaux. L'esprit de famille se forme de ces rejaillissements à l'infmi, de toutes ces affinités directes ou indirectes de cœur à cœur, qui vont se refroidissant à mesure qu'elles divergent des trois premiers cœurs, mais qui gardent, même à la circonférence la plus éloignée, un peu de la température du premier foyer.

Le môme sang puisé à la même veine, le môme lait sucé à la même mamelle, le même nom dont chacun porte la responsabilité (modeste ou illustre, peu importe), mais solidaire, nom qui ne peut se ternir ou se glorifier dans un

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seul sans se glorifier ou se ternir un peu dans tous; la même fortune qui fait vivre largement ou étroitement toute la race du domaine séculaire de la maison, par l'héritage aggloméré ou subdivisé, selon le petit nombre ou le grand nombre des enfants ; la même maison paternelle à la ville ou aux champs, dont le toit a caché tous ces berceaux pendant l'enfance de la famille, et dont l'ombre nous suit jusqu'aux derniers jours de la vie; les mêmes traditions, ce ciment des idées qui tient ensemble les piétés, les habitudes, les mœurs, les sentiments innés du groupe héréditaire; 'enfin les mêmes souvenirs des leçons, des entretiens, des travaux, des voisinages, des amitiés, des plaisirs, des hospitalités, de Faisance, de la gêne, du bonheur, des larmes, des naissances, des morts, des espérances, tristes ou doux mystères du môme foyer, tout cela compose, môme à notre insu, autour de nos cœurs, une atraos-

pbère d'impressions inc'iFaçaljlcs qui nous péiiùtre par tous nos sens raoï'aitx connue par tous nos sens corporels, atmospiière à laquelle il est impossible cVéchapper, qui n'a pas la rigidité froide d'une législation sans doute, mais qui a la toute-puissance do la nature.

C'est ce qui fit que, dans les temps primitifs où tout était inné et rien écrit, dans les sociétés naissantes où les lois n'étaient que les inspirations de nos instincts, le souverain n'était que le père, la tribu n'était que la famille, la nation n'était que la fraternité du sang dans une collection de tribus. On a pu détrôner le patriarche, on a pu réduire bien au delà du juste l'autorité paternelle, on a pu détruire la tribu et l'absorber dans l'État; mais on ne détruira jamais la famille, elle subsistera éternellement comme l'heureuse protestation de la nature contre l'absorption de l'État, elle

subsistera avec la propriété héréditaire , sa base divine, contre le communisme, cette révolte impuissante de Tulopie contre l'instinct.

On conçoit qu'un groupe d'êtres si distincts et si intimement liés les uns aux autres au milieu du grand groupe national doit avoir nonseulement ses lois, ses mœurs, ses sentiments, ses devoirs, ses relations à part, mais même sa littérature. C'est cette littératurcquc nous avons appelée en commençant IrIiIU- rature domcslique ou famiUcrc, j^ruro doul madame de Scvigné est la plus complote et lapins admirable expression.

Celte littérature est de sa nature toute confidentielle. La maison est murée comme la vie privée. On n y parle ou Fou n'y écrit qu'à demivoix, pour être lu ou entendu au coin du feu des parents et des proches. Les bruits de la maison ne se répandent pas sur la place publique. Cequ'on publie pour le monde a un accent, ce qu'on confie aux siens en a un autre. On écrit pour le public ou pour la postérité des poèmes, des histoires, des philosophies, des harangues, des romans, des livres; on n'écrit pour la famille que des lettres. La famille n'a donc, comme l'amitié ou l'amour, qu'un seul genre de littérature : la correspondance. Quand la correspondance a le génie de l'agrément, comme l'a eu celle de madame de Sévigné, la famille, après la mort, laisse une à une envoler les feuilles mystérieuses; le siècle les recueille, tous les siècles les lisent, et le dialogue à voix basse entre une mère et sa fille devient

l'entretien de la postérité. Voilà l'histoire de madame de Sévigné. En décachetant ses lettres, on a enlevé le sceau de son cœur qui a été brisé par cette indiscrétion, c'est le sceau du siècle où elle a vécu.

Cette femme, du fond de sa masure des Rochers, est l'écho d'un règne. C'est ce qui fait que la correspondance de madame de Sévigné, quelque intime qu'elle soit, est cependant essentiellement historique; c'est ce qui fait aussi que ce livre, écrit par une femme qui écoutait aux portes d'une cour, est très-aristocratique ; que, pour s'y complaire, il faut être né ou avoir vécu dans les régions élevées de la société élégante auxquelles ces lettres font de perpétuelles allusions, allusions qu'on ne goûterait pas si on n'en savaitpas un peula langue, les demi-mots et les mystères ; c'est ce qui fait enfin que ce livre, quoique éminemment national, ne sera jamais populaire. Si madame de

Sévigiié, au lieu d'être une femme de haute naissance écrivant pour des courtisans, n'eût été qu'une tendre mère vivant dans les conditions communes de l'existence et écrivant pour une famille d'un étage plus bas dans la vie, son livre, plus accessible, plus intelligible et plus sympathique à toutes les classes qui oiit une âme, ne serait pas seulement les délices du monde raffiné, il serait le manuel de toutes les familles, le diapason du cœur humain.

Qu'on nous pardonne un souvenir d'enfant qui tient à ce récit. Nous avons appris à lire dans ce livre ; une mère, élevée dans les élégances d'esprit d'une cour, et reléguée après sa jeunesse par la modicité do sa fortune dans une retraite rurale semblable aux Rochers de madame de Sévigné, trouvait dans cette femme, outre les analogies d'esprit et de cœur, tous les souvenirs du monde aristocratique qu'elle avait fréquenté, tous les recueillements de la soli-

tude champêtre qu'elle habitait avec ses enfants, et tous les épanchemeiits pieux de son cœur de mère qui couvait un nid contre les vents de la vie. Ce livre, ouvert, fermé, rouvert à toutes les pages, était sans cesse sur la tablette de pierre fruste de la cheminée. Quand nous avionsbien mérité du jour par nos leçons bien apprises sous les arbres du jardin et bien récitées sur les genoux maternels, on nous récompensait en nous lisant quelques lettres choisies et appropriées à nos années celles surtout où la mère parle à sa fille de ses bois, de son allée, de son chien, de ses rossignols, de sa piété, de ses méditations religieuses au coucher du soleil sur la terrasse de Livry, de son oncle, Tobligeant abbé de Coulanges, de ses amis et de ses voisins venant la distraire de ses plantations ou de ses rêveries du soir. Nous connaissioDsles sentiers des Rochers et les parterres de Livry comme ceux de noire petit do~

maine paternel. Ces lieux et ces impressions faisaient corps avec nos pensées de dix ans. Nous voyions notre mère dans cette mère ; nous nous voyions nous-mêmes dans ces enfants.

Depuis^ le livre m'était tombé des mains. 11 y avait assez de tendresse pour tous les âges, il n'y avait plus assez de passion pour ma jeunesse.

Enfin, un jour, le hasard d'uno chasse égarée dans les forêts de la haute Bourgogne me conduisit au revers d'une colline boisée, d'où se découvrait à travers les feuilles jaunies et les brumes transparentes de l'automne une large vallée au-dessous de moi. Des prairies en formaient le bassin, une rivière de quelques pas de largeur, traversée à gué par des troupeaux do vaches blanches et de bœufs roux, y serpentait sous une double haie de

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grands saules. Le vent de l'ean, en retournant les feuilles, les faisait miroiter comme des lames d'argent. Cette rivière sans cours et sans murmure semblait sortir au raidi do l'ombre d'une vaste étendue de bois, comme un égoutteraent de la brume sur les innombrables rameaux; dii côté du nord, elle étincclait au soleil couchant aussi loin que l'œil pouvait- la suivre entre d'autres falaises boisées qui s'entr'ouv raient pour lui laisser passage. Excepté le bassin lierbeux de la vallée, tout était forêt continue à rhorizon ; un ciel bas et opaque pesait sur la contrée; le silence n'était interrompu do loin en loin que par le mugissement répercuté de quelque vache qui appelait son petit aventuré sur les berges fangeuses de la rivière et par la cognée des bûcherons qui dépeçaient çà et là de grands chênes abattus sur la lisière des bois et qui en entassaient les bûches écorcôes en piles rouges comme le sang au bord

do la rivière. Une fuiiK^'c clc fou de charbonnier s'élevait d'une clairière à quelque distance et montait en spirale lourde et bleuâtre vers les nuages, comme l'haleine d'un feu trop mouillé de rosée.

C'était la saison et l'heure où les brouillards humides qui sortent des bois rampent sur l'herbe, montent, descendent au plus léger mouvement de l'air, se déchirent, se recomposent, s'éclaircissent de nouveau à un rayon de soleil, et, par leurs ondulations convulsives, semblables à celles des grandes vagues, imitent tout d'une mer tempétueuse, excepté son bruit.

Tout à coup, au-dessus de ce lit mouvant des brumes, je vis transpercer et surgir, comme une coque de navire en perdition, une tour noire, au faîte de laquelle une volée de corneilles s'ébattait en jetant des cris; deux autres tourelles sortirent peu à peu de l'ombre éclair-

cie, comme si on les avait dépouillées lambeau par lambeau de leur linceul de brume qui retombait à leurs pieds; puis le toit rouge d'un haut et large donjon carré; puis la longue façade grise d'un château démantelé, percé irrégulièrement de fenêtres hautes ou basses, où le lierre des fossés se cramponnait par touffes aux grillages de fer. Les parapets éboulés de ces fossés trempaient par brèches dans l'eau stagnante qui servait d'abreuvoir aux bœufs et aux poulains ; le pont-levis, dont les chaînes brisées et inutiles pendaient comme deux branches de gibet au-dessus de la porte, était remplacé par une chaussée en pierre. Des charrettes dételées et des gerbes éparses en jonchaient le sol. Une paysanne en sabots jetait du grain aux poules sur les marches d'une porte en ogive, dont les écussons mutilés par le marteau de la révolution populaire ressemblaient à un stismale blanc de boulet sur un mur de rem-

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part. Une seule cheminée fumail en tourbillons d'une fumée noire et épaisse de fagots sur tout le vaste édifice. Les fenêtres, au lieu de réver- Lérer le soleil couchant sur des vitres, dégorgeaient par toutes leurs ouvertures ou leurs lucarnes la paille et le foin de la dernière récolte. Des batteurs en grange faisaient entendre le bruit cadencé de leurs fléaux dans la grande salle des gardes. On voyait que le château était devenu une ferme; mais par une vicissitude assez ordinaire à ces édifices des siècles passés, trop vastes pour leur possesseur actuel, la ferme était devenue château,

A quelques centaines de pas de rédifice principal, une maisonnette adossée à des écuries et à des granges, semblableâun cottage anglais des bois de Richmond ou de Windsor, éclatait de jeunesse, de propreté, d'élégance, au milieu d'une pelouse enceinte de barrières peintes à l'huile et entrelacées de roses tardives et

de jasmins odorants. Les fenêtres à grandes vitres de cristal éblouissaient les yeux de la réverbération des derniers rayons du jour; la fumée imperceptible de bois sec en sortait de plusieurs cheminées en fonte, comme pour inviter les hôtes; des palefreniers en vestes jaunes y promenaient des chevaux scellés sur des allées de sable devant la porte ; des maîtres ou des visiteurs apparaissaient et disparaissaient sur le seuil ; tout y annonçait la vie, le mouvement, l'opulence d'un foyer d'automne habité par une famille hospitalière.

J'ignorais tout, le château, la ferme, le cottage, les maîtres anciens, les maîlres nouveaux, et jusqu'au nom de la vallée où la voix des meutes sur la piste du chevreuil m'avait emporté

Pendant que je contemplais, immobile, celte contrée inconnue et cette ruine sans nom pour moi, j'entendis galoper un cheval sur ma trace, et je fus rejoint par un ami, un de mes compagnons de chasse, M. de Capmas. Il habitait depuis plusieurs années la petite ville de Semur, capitale pittoresque de ces- forêts, de ces rochers et de CCS torrents : homme déjà mûr, mais toujours jeune, que sa passion pour la cb.as^e et son aimable cordialité avaient rendu familier et cher à tous les foyers de la haute

Bourgogne, Il aimait les vers et la littérature autant que la voix des chiens dans les forêts et le galop des chevaux sous les voûtes de feuilles; cette analogie de goûts nous avait naturellement liés. Il fut depuis un de mes compagnons de tente dans les déseris de la Mésopotamie et aux rochers de la Palestine. Hélas ! il n'habite plus ici- bas que dans ma mémoire; mais il est un de ces absents dont on fait toujours commémoration et dont le souvenir sourit jusque dans la mort !

« Savez-vous où nous sommes ? me dit-il avec l'accent d'interrogation fine et suspendue d'un hommequi aime à causer une surprise agréable.

» — Non, lui dis-je, mais c'est un des plus moroses paysages et une des plus mélancoliques ruines que j'aie jamais rencontrées, dans nos chasses.

» — Je le crois bien ! repiit-il, mais cette va ' c et ce château vous donneraient bien plus

d'émotion aux yeux et au cœur si vous en saviez le nom et si je vous disais do qui ces ruines furent le berceau?

» — Où sommes-nous donc? lui dis-je.

» — A Bourbilly, me répondit-il, château de madame de Sévigné ! »

A ce nom, le paysage, indifférent et mort tout à l'heure, s'illumina soudain pour moi comme si on avait allumé un phare sur toutes les collines du morne horizon; je crus voir les ondes paresseuses et les flaques d'eau extravasée du Serin dans les prairies rénéchir l'image de cette enfant aux cheveux blonds, devenuel'enfant chérie de son siècle; je crus entendre son nom murmuré par la rivière, par les feuilles, par les échos des vieux murs, et jusquepar les cris des corneilles effarées autour des crénaux du donjon. Puissance d'un nom qui vit et qui fait revivre toute la contrée morte à laquelle il a été une fois identifié !

Toutes les pages du livre, chéri de ma mère et depuis longlemps fermé, se rouvrirent et se répandirent en intarissables émotions de souvenir ; mais aucune page ne valait pour moi celle que le hasard venait d'écrire et de peindre dans cette vallée sous mes yeux.

Un autre hasard servit mieux encore ma piété historique pour cette mémoire qui se confondait dans mon cœur avec celle de ma mère. Le propriétaire actuel du château et des

bois de Bourbilly était un ami de mon compagnon de chasse. Il nous reçut en hôte cordial, heureux de secouer la poussière du monument dont son culte pour madame de Sévigné l'avait rendu possesseur, et de nous conduire pas à pas sur toutes les traces que cette famille, devenue par le génie la famille de tout le monde, avait laissées dans ces sillons, dansées allées, dans CCS salles et sur ces écussons, sur ces toiles enfumées suspendues aux murs du château. Nous passâmes deux jours et deux nuits dans ce pèlerinage de souvenirs et de senlimeut. L'histoire de madame de Sévigné partait de là à l'âge de dix ans et revenait là dans sa vieillesse; c'était le cycle de sa vie, il n'y avait qu'à regarder et à lire pour revivre avec elle toute cette vie.

C'était là en effet qu'elle était née, ou du moins qu'elle avait été allaitée et bercée au printemps de l'année 1626, époque où sa mère, qui l'avait mise au monde pendant un séjour à Paris, la rapporta dans ce nid de famille; c'est là que ses yeux s'étaient ouverts à la lumière, qu'elle avait essayé ses premiers pas sur ces dalles, balbutié les premiers mots sous ces^ voûtes, reçu, pendant les années où l'àme émane des lieux, les premières impressious de

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cette nature, joué dans ces prairies comme le chevreuil de ces forêts, et respiré, avec cet air élastique et toujours frissonnant de la haute Bourgogne, cette vigueur de santé et cette impressionnabilité des sens qui donnèrent à son teint ces roses célèbres, et à son âme ce perpétuel frisson de sensibilité, prélude du génie quand il n'est pas le prélude de la passion.

J'étudiais avec complaisance les analogies mystérieuses de ce paysage serein sur un horizon grave avec l'esprit de cette femme mobile dont le sourire éclate sur un fond caché de mélancolie. Qui ne connaît pas le site ne connaît pas la plante, disent les Persans; l'homme est plante jusqu'à un certain âge de la vie, et l'âme a ses racines dans le sol, dans l'air et dans le ciel qui ont formé les sens.

XIÎ

Le père de madame de Sévigné, gentilhomme de haute naissance du Charolais, transplanté dans la haute Bourgogne, était fils de Christophe de Rahutin, baron de Chantai, dont il possédait le fief, près d'Autun, et seigneur de Bourbilly, terre près de Semur.

Christophe de Rahutin avait épousé mademoiselle de Chantai, fille d'un président au parlement de Dijon. A la mort de son mari, tué à la chasse à l'âge de trente-six ans, sa veuve.

éprise d'une vénération mystique pour saint François de Sales, gentilhomme de Savoie et évêque de Genève, abandonna la maison de son beau-père infirme et ses enfants pour suivre comme une Madeleine les conseils de la perfection chrétienne la plus raffinée en désertant les devoirs de la commune. Elle cessa d'être mère selon la nature pour devenir mère selon la grâce d'un ordre monastique de femmes connues sous le nom de sœurs de la Visitation. Saint François de Sales, homme dont la candeur ne cherchait pas la vertu hors de la nature, détourna longtemps sa prosélyte d'une obsession qui l'édifiait, mais qui lui était. importune. La baronne de Chantai s'obstina; elle passa sur le corps de son fils qui s'était jeté sur le seuil de la porte pour l'empêcher de sortir de sa maison et d'entrer dans un monastère; elle s'attacha au saint, elle entretint avec lui une correspondance spirituelle ; elle fut fonda-

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trice ; elle devint sainte. C'est sous ce titre que son ordre la vénère aujourd'hui. Ses religieuses en ont fait leur patronne; mais elle n'est ni celle des mères ni colle des orphelins.

Ce fils, dont la baronne de Chantai avait franchi le corps pour quitter le monde, fut le père de madame de Sévigné. Il épousa Marie de Coulanges, fille d'un conseiller d'État. Remarqué à la cour par son esprit, à la guerre par sa bravoure, dans quelques duels du temps par sa main prompte à l'épée, il mourut sur le champ de bataille contre les Anglais, à la Rochelle. Grégorio Léti, l'historien de ce temps, dit que M. de Chantai tomba sous l'épée de

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Cromwell lui-même. Trois chevaux Iik^-s sous lui et vingt-sept coups de lance sur le corps attestent son héroïsme.

Sa veuve lui survécut peu. Leur enfant n'avait que six ans à sa mort. Cette enfant, Marie de Rabutin-Chantal, qui devait être un jour le prodige des mères, ne connut ainsi aucune des tendresses de mère; elle inventa la passion maternelle à elle seule. Son aïeule, la baronne de Chantai, tout absorbée dans la fondation de ses quatre-vingts monastères, relégua sa petite-fille orpheline aux soins de sa famille maternelle. On lui donna pour tuteur le vieil abbé de Coulanges, son oncle, qui possédait le prieuré de Livry, près de Paris. Cet oncle devint un père pour l'orpheline. On ignore comment ce vieux abbé, régulier sans rudesse, tendre sans faiblesse, éleva celle enfant sans mère; mais, à quinze ans, une jeune fille accomplie en beauté, en grâce, en

instruction sérieuse et en talents précoces, sortit de la solitude de Livry et éblouit, dès sa première apparition, le monde.

^ Ce qu'on appelait le monde alors, c'était la place Royale à Paris, quartier aristocratique, renfermant entre quatre rangs d'arcades ténébreuses une place plantée de quelques tilleuls. Mais ce quartier était habité par l'élite de la noblesse et de la littérature françaises. C'était le vestibule des Tuileries, le portique de la cour. Pour aller aux honneurs, à la considération, à la renommée, à la gloire, on passait par là. Il y a des pavés qui anoblissent. L'orgueil,

la vanité, la prééminence de race ou de profession, sont si inhérents à la nature humaine, qu'on se fait un privilège d'une arcade ou d'une fenêtre sur la rue comme d'un trône dans un palais.

La famille de Coulanges la présenta à la cour. Son portrait écrit par madame de la Fayette, les exclamations échappées à tous ses contemporains illustres, tels que Ménage, Chapelain, Bussy-Rabutin, et les nombreux portraits peints par les meilleurs artistes de son époque expliquent l'attention unanime qui se fixa sur cette jeune fille. Elle fut enveloppée d'enthousiasme et d'amour; son premier pas dans le monde trouva l'accueil dans tous les yeux ; cet accueil qu'elle devait à son visage ouvrit son âme à la sérénité. C'est le privilège de la beauté d'éclore ainsi au milieu de la douce chaleur qu'elle inspire, de la ressentir ellemême et de commencer la vie par la reconnais-

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sance. Ce premier regard du public est un miroir où la vie sourit ou se fronce aux* yeux d'une jeune femme, et la prédispose pour jamais à se féliciter ou à s'attrister de l'existence. C'est la physionomie de sa destinée qui lui apparaît en un coup d'œil. Tout, dans cette pliysionomio du monde où elle entrait, fut caressant pour la belle orpheline. Elle sentit que la nature l'avait créée pour être l'heureuse favorite, non d'un roi, mais d'un temps. Elle aima en retour, dès la première heure, ce monde qui l'aimait.

« Je ne veux pas vous écraser de louanges, lui écrivit à son début madame de la Fayette, dont l'esprit et le style faisaient autorité dans cette société aristocratique et lettrée du dixseptième siècle; je ne veux pas m'amuser à vous dire que votre taille est admirable, que votre teint aune fleur...., que votre bouche, vos dents, vos cheveux sont incomparables... Votre

miroir vous le dit mieux ; mais, comme vous ne parlez pas devant votre miroir, il ne peut vous dire ce que vous êtes quand vous parlez... Sachez donc, si par hasard vous l'ignorez encore, que votre esprit pare et embellit tellement votre beauté, qu'il n'y en a point sur la terre d'aussi enivrante, lorsque vous êtes animée dans une conversation sans contrainte. Tout ce que vous dites vous sied si bien, que l'éclat de votre esprit en ajoute à votre teint et à vos yeux; et, quoiqu'il semble que l'esprit n'impressionne que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit par votre physionomie même les yeux... Quand on vous écoute, on cède à la beauté du monde la plus achevée!... » I

Le pinceau de Mignard, plusieurs années après ce portrait écrit, nous rend ses beaux cheveux blonds foncés, ondes sur le front comme de petites vagues écumantes au souffle de rinspiration, et surmontés d'une branche de citronnier en fleur; l'ovale déprimé des joues vers la bouche par la mélancolie, puis légèrement renflé pour donner de la solidité après la délicatesse au menton ; un front dont la douce convexité fait glisser la lumière

comme une transparence de la pensée; des tempes qui palpitent, des yeux bleus qui rêvent en regardant, des paupières fines, plissées, veinées d'azur et d'albâtre, qai voilent à demi le globe de l'œil ; un nez grec et effilé à son confluent avec le front, fortement noué à l'extrémité par le muscle relevé entre les ailes roses des narines ; des lèvres qui se reposent Tune contre l'autre d'avoir souri, et qui reprennent peu à peu l'inflexion de la gravité habituelle ; une peau à petits grains où courent mille frissons visibles ; cette fleur printanière de teint qu'elle avait apportée de ses montagnes natales et qui ne se flétrit jamais, au récit de ses contemporains, même sous les années et sous les larmes ; une pysionomie si mobile et si fugitive qu'on peut lui prêter autant d'expressions qu'il y a de nuances dans les sentiments d'une âme féminine ; enfin un buste digne de porter cette tête,

large aux épaules, fuyant aux bras, libre au sein, svelte à la ceinture, propre à donner à l'attitude ou à la démarche cette dignité, ce mouvement, cette cadence des pas qui rendent la taille d'une femme, quand elle se lève, inexprimable en mesures et en nombres, mais qui font qu'elle remplit à vos yeux l'espace et qu'elle s'agrandit jusqu'au ciel. C'est ce prestige, de l'atmosphère, qui rend dans ses portraits madame de Sévigné plus grande que nature. On sent que le peintre, ébloui comme un amant, a voulu répandre autour de cette figure une atmosphère, et qu'il ne peint pas des contours bornés, mais une impression infinie, éparse et invisible autour de la beauté !

Telle était à dix-huit ans, et telle après quarante ans, cette physionomie où l'éblouissement du premier moment se changeait en attrait et en éternelle mémoire dans tous ceux qui la voyaient, ne fût-ce qu'une heure.

Il n'y eut qu'un cri à la cour sur la merveille de la maison de Coulanges. Cette faveur du monde n'altéra pas la modestie de la jeune fille. Elle avait contracté dans la solitude de son adolescence à Livry, dans la lecture des

livres grave, dans la société des philosophes jansénistes, voisins et amis de son oncle, une réflexion précoce, une piété solide, des goûts d'esprit, des excercices d'études qui la rendaient plus apte à devenir une seconde Héloïse chez Fulbert, qu'une favorite évaporée de cour. Son nom, sa grâce, sa fortune de trois cent mille francs, dot considérable pour le temps, son titre de fille unique, qui permettait aux aspirants à sa main de ne devoir son cœur qu'à sa préférence, la firent rechercher pour épouse par les fils des plus hautes maisons de Paris. Elle leur préféra un jeune gentilhomme breton, Henri de Sévigné ou de Sévigny, parent et protégé du cardinal de Retz. L'abbé de Coulanges, quoique de mœurs sévères, était lié de subordination et de déférence avec ce coadjuteur de Paris. Étourdi, débauché et factieux, le cardinal de Retz, flottant entre la petite intrigue, la grande ambi-

MADAME DE SÉVIGNÉ Gl

tion et la licencieuse volupté de son temps, était l'Alcibiadc mitre de la Fronde. On ne pouvait s'empêcher de Taimer en le méprisant, comme un enfant à qui la fortune avait donné pour amusement le peuple, le parlement, la cour et l'Église, et qui n'avait fait de tout cela qu'un jouet. Un reste de popularité attaché à son nom par la Fronde, et un reste de respect attaché à son titre ecclésiastique par rÉglise, lui laissaient alors une certaine considération dans le monde; son esprit charmant et léger couvrait les inconséquences de son caractère; on croyait à sa fortune, même après qu'il l'eut dissipée. L'abbé de Coulanges espérait bien d'un jeune militaire protégé par , un futur archevêque de Paris. Le cardinal de Retz avait assez de génie pour s'élever un jour au rang de Richelieu et de iMazarin, s'il n'avait pas dévoré d'avance sa haute fortune dans les petites factions. Mademoiselle de Chantai ne

vit dans le marquis Henri de Sévigné qu'une charmante figure, une bravoure romanesque, une élégance martiale, un nom apparenté à la cour et un attrait pour elle qu'elle inspirait à toute la jeunesse du temps et qu'elle ne ressentait que pour lui seul. Mais ces grâces du marquis de Sévigné cachaient, sinon des vices, au moins des légèretés d'âme, de mœurs et de caractère qui ne pouvaient se fixer à rien, pas même au honheur. Le premier pas de cette jeune femme si digne de la constance d'un mari la jeta dans le piège d'un amour ardent en elle , léger et fugitif dans M. de Sévigné.

« Il aimait partout, dit Bussy dans ses mémoires, et il n'aima jamais rien d'aussi aimable que sa femme. Il l'estimait sans l'aimer ; elle, sans pouvoir l'estimer, ne put jamais cesser de l'aimer. »

Ce mariage la lança dans un nouveau monde. Les factions, décapitées par la hache du cardinal de Richelieu, avaient renoué après lui leurs tronçons sanglants et étaient ressuscitées en guerres civiles. Richelieu avait semé la vengeance avec le sang. C'est la suite naturelle de toute terreur. On fait honneur à ses exécutions d'avoir éteint les factions dans les supplices; c'est lui qui les rendit plus implacables et plus nationales en les désespé-

rant. Les princes, les nobles, le parlement, le peuple, se jetèrent dans les rébellions armées et dans les séditions civiles pour échapper aux échafauds ou à la tyrannie dont ce Sylla en robe de pourpre les avait épouvantés.

Mazarin, mille fois plus politique parce qu'il était plus pacificateur et plus humain, paraît moins colossal aux yeux du vulgaire, parce que la politique fait moins de bruit que la terreur, et que le vulgaire comprend mieux la violence que la sagesse; mais, c'est aux yeux du philosophe et de l'homme d'État, c'est Mazarin qui fut le grand ministre, c'est Richelieu qui fut le grand vengeur. La constance d'Anne d'Autriche dans son attachement à ce conseiller de sa régence, la dictature qu'elle lui donna dans son gouvernement comme dans son cœur, Thabiletô tour à tour ferme et souple de cet Italien, neutre dans nos partis, mais nécessaire pour les neutraliser tous ; l'art avec

lequel il les balança l'un par l'autre, et finit, après les avoir, non vaincus, mais lassés, par les ramener tous d'eux-mêmes, repentants, soumis et obéissants, aux pieds d'un roi de quatorze ans, est le chef-d'œuvre de l'art de gouverner les hommes. C'est précisément parce que ce chef-d'œuvre de diplomatie, d'intelligence, d'obstination vers le but, de négociation, de ti.'mpéraments, de fermeté et de patience, est trop compliqué qu'il n'est pas compris; mais il le sera. Le nom do Mazarin doujinera le siècle de Louis XIV; car c'est lui qui a fait le roi, c'est lui qui a fait le règne. Et quand il mourut à Yincennes dans son lit, les rênes de l'empire encore dans la main, il remit la France à ce pupille do son génie comme un père remet à son fils son compte de tutelle. Les factions étaient bquidées, les factieux étaient devenus des courtisans, et ce compte de tutelle se soldait par le

royaume de France. Malheur au peuple qui estime Richelieu et qui ne comprend pas Mazarin !

Quoi qu'il en soit, à l'époque où madame de Sévignô entrait dans le monde, Mazarin, qui régnait encore, avait si bien pacifié l'empire, que toutes les factions civiles féodales ou parlementaires étaient devenues de simples factions d'esprit, de littérature ou dégoût. Le génie littéraire du siècle naissait de la sécurité générale. Les esprits s'étaient fécondés dans la licence, et produisaient avec une autorité modérée. C'est une loi de l'esprit humain : le

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génie des lettres éclôt à la suite des longues interruptions de la pensée par les révolutions ou par la guerre. Les secousses civiles donnent des répercussions, des exercices, des impatiences d'idées à Timagination des peuples. Après les convulsions démocratiques d'Athènes, le siècle de Périclès ; après les proscriptions de Rome et le meurtre inutile de César, le siècle d'Auguste; après les déchirements des républiques italiennes, le siècle des Médicis; après la Ligue et la Fronde, ces guerres féodales de la France, le siècle de Louis XIV ; enfin, de nos jours, après les convulsions de la liberté, les bouleversements de l'Europe et de la restauration, salutaire à la littérature, des Bourbons, une renaissance intellectuelle dans toute l'Europe : renaissance courte-comme cette restauration, mais qui laissera de grands noms à la postérité !

Voyons comment naissait ce siècle littéraire de Louis XIV, et où tant de gloire avait son berceau.

Les hommes et les femmes déjà nés ou près de mourir qui composaient, depuis le commencement du siècle, cette élite de l'esprit humain, étaient Malherbe, Corneille, Voiture, le premier Balzac, Ménage, Saint-Évremond, Sarrazin, Chapelain, Péhsson, Pascal, Bossuet, Molière, la Fontaine, Fénelon, Boileau, Racine,

Fléchier, Bourdaloue, la Rochefoucauld, la Bruyère, Chaulieu, madame de la Fayette, la marquise de Sablé, la duchesse de Longueville, madame de Cornuel, et enfin madame de Sévig-né elle-même, bien jeune alors, attirée par l'éclat de ce qui commençait à briller autour d'elle, et ne se doutant pas que son nom, perdu dans la foule, survivrait un jour à plusieurs d'entre ces noms.

Une jeune femme d'origine italienne, de là maison florentine des Savelli, parents des Médicis, alliés de nos rois, avait apporté en France le goût, le sentiment, les délicatesses et même les raffinements de la poésie italienne. C'était madame de Rambouillet, femme du marquis de Rambouillet, grand seigneur, ambassadeur et courtisan. Madame de Rambouillet, mariée à seize ans, jeune et belle encore, avait une fille de quinze ans dont elle paraissait être la sœur. La mère avait inspiré à la

fille cette passion de la poésie de, l'imagination et des lettres qu'elle avait respirôe elle-même avec l'air de l'Arno et des collines de Toscane. Cette fille se nommait Julie d'Ângennes, nom encadré depuis dans des guirlandes de vers. La mémoire de ces deux femmes était embaumée des stances du Tasse, de l'Arioste, des tercets du Dante, des sonnets de Pétrarque. Elles cherchaient à prolonger de ce côté des Alpes, dans une langue jusque-là incomplète, les échos de ces divins poètes, échos eux-mêmes de ceux du siècle d'Auguste. Une analogie de goûts, de nobles loisirs, de lectures et de conversations littéraires, réunissait chez elles tous les hommes et toutes les femmes de lacour et de la ville qui tenaient la cour de l'esprit français à l'hôtel de Rambouillet, sur la place de Carrousel, à côté de ce palais où Louis XIV tenait la cour de la politique, de l'ambition et de la faveur. La maison de madame de

Rambouillet était l'académie des délicats et des curieux; c'est ainsi qu'on appelait alors tous ceux qui, sans faire profession du métier des lettres, formaient pour ainsi dire le public ou le parterre exquis des poètes, des prosateurs et des académiciens ofTiciels de leur temps. 11 y a eu sans cesse et jusqu'à nos jours, à Paris, comme il y avait à Athènes, à Flo- .rence, de ces maisons de goût, présidées par des femmes supérieures en esprit ou en grâces, où le monde et les lettres se rencontrent pour se féconder mutuellement.

Là, dans la noble émulation des plaisirs de

l'esprit et dans l'aimable égalité du culte des

choses intellectuelles, tous ceux qui les aiment

se confondent avec ceux qui les cultivent.

Attirés les uns par le besoin d'être loués, les

autres par le plaisir d'admirer, quelques-uns

par la vanité de jug.jr, ils forment le foyer

précurseur du grand foyer du siècle, l'avant-

goùt du public, le vestibule de la gloire. Ainsi,

Lucrèce Borgia tant calomniée, à Rome ; Éléo-

nore d'Est, à Ferrare; Yittoria Colonna, àNaples ; madame de Rambouillet, à Paris, pendant la minorité de Louis XIV; madame de Maintenon, dans la vieillesse de ce roi; madame du Deffant et madame Geoffrin, sous Louis XV; madame la duchesse d'Anville, sous Louis XVI; madame de Staël, dans son exil sousTEmpire; madame deMontcalm, madame la duchesse de Broglie, madame de Sainte-Aulaire, madame de Duras, sous la Restauration; madame Récamier, sous le Directoire; puis sous trois règnes et jusqu'à nos jours, d'autres que l'amitié nous •interdit de nommer; cette dynastie élective des femmes supérieures qui groupent autour d'elles les supériorités de leur époque par la seule attaction de leur mérite et de leur accueil, se perpétue de siècle en siècle. Elle ne s'interrompt qu'aux époques des grandes con^^llsions civiles et aux époques plus abjectes où la frénésie de l'or, possédant pour un moment le

mondo, relègue clans le silence et dans l'ombre toutes les nobles passions de l'esprit.

Ces temps sont courts comme les éclipses de lumière dans le ciel, comme les éclipses de la pensée sur la terre. On n'en compte que trois en France : la régence du duc d'Orléans après le règne de Louis XIV ; le Directoire après la terreur de 1793, et le temps présent, qui se hâte de jouir dans la crainte d'être surpris entre deux spéculations par les écroulements qui ont secoué le monde.

Madame de Sévigné, introduite par son mari dans le salon de madame do Rambouillet, y apportait tout ce qui pouvait la séduire ellemême en y séduisant cette société : une jeun'esse qui répandait la fraîcheur du matin et la vie sur tout; une beauté qui rayonnait involontairement, sans la prétention d'éblouir ou d'éclipser autour d'elle; une instruction supérieure à son âge et à son sexe, puisée dans la solitude studieuse de Livry; une teinture des

langues mortes, suffisante pour goûter Homère et Virgile; une mémoire ornée de tous les chefsd'œuvre de l'Arioste et du Tasse; un goût prématuré qui, sans lui ôter l'enthousiasme, lui donnait de bonne heure le discernement, cette expérience de l'esprit.

Tant de charmes et tant d'âme la rendirent en peu de temps, dans cette société, l'objet d'une admiration générale : amitié dans les femmes, protection dans les vieillards, passion dans les jeunes hommes.

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La licence des mœurs, encouragée par la publicité des amours du roi et par les traditions encore vivantes de la Fronde, où les princesses étaient les embauclieuses des factions; l'exemple même du marquis de Sévigné, mari indifférent et amant volage, autorisaient la jeune femme à ces liaisons qui ne scandalisaient plus le temps. Son amour obstiné pour son mari l'en défendit autant que sa vertu. Son nom retentit dans les vers des poètes, jamais dans

les chuchotements de la chronique amoureuse de cette cour. Elle ne vit dans les accents passionnés de ses adorateurs que des jeux d'esprit qui flattaient ses oreilles sans aller jusqu'à son cœur. Elle resta, sans ostentation et sans morgue, pure au milieu de cette corruption. Tous les poètes de son temps attestent ce désintéressement des passions, si naturel en elle, qu'on l'accusait de froideur.

Cette pureté fut une rare exception de son siècle ; mais elle fut inaltérable, sans être austère. Elle semblait demander grâce plutôt qu'hommage pour sa vertu ; elle joua avec les passions qu'elle inspirait, saiis s'en laisser effleurer, et, de tant d'idolâtries qui brûlaient l'encens à ses pieds, elle ne respira que la fumée.

La Fontaine, Montreuil, Ménage, Segrais, Saint-Pavin, Benserade, Racan, la célébraient à l'envi. Le premier lui adressa cette épigramme amoureuse, à propos d'un jeu de société où elle avait paru avec un bandeau sur les yeux :

De toutes les façons vous avez Vart de plaire; Sous mille aspects divers vous charmez tour à tour. Voyant vos yeux bandés, on vous prend pour l'amour I Les voyant découverts, on vous prend pour sa mèro I

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Le comte du Lude et le comte de Bussy-Rabutin, les deux hommes les plus séduisants de la cour, affichaient pour elle une adoration dont elle était flattée , mais que son amour pour son mari découragea de toute espérance. Le comte de Lude, caractère noble et généreux, l'en estima davantage. Bussy-Rabutin, qui était sou cousiU; ne lui pardonna jamais son inditférence. Possédé de tous les genres de vanité qui dépravaient en lui tous les genres de mérite, son amour dédaigné se changea en haine sourde, mais implacable. De courtisan public de sa cousine, il se fit pamphlétaire anonyme dans son Histoire amoureuse dés Gaules, et il s'efforça honteusement de ternir sa vertu dont il n"avait pu triompher.

Madame de Se vigne n'aspirait, au milieu de cette almosphôre d'adoration, qu'à se recueillir, avec le mari qu'elle aimait, dans l'isolement d'une vie paisible, à la campagne, loin des vanités et des séductions de Paris. Elle parvint, au printemps de 1C45, à entraîner le marquis de Sévigné dans une de ses terres de Bretagne, aux environs de Vitré.

Cette terre, depuis longtemps négligée, s'appelait les Piocliers. Ce vieux château fut le gîte

de son court bonheur, comme le donjon de Bourbilly avait ôté celui de son berceau. Cette demeure lui rappelait Bourbilly. Ses murs et ses jardins délabrés attestaient la longue absence de ses possesseurs. Son horizon bornait les désirs et les pensées comme les yeux. Le château s'élevait sur une éminence de sol, au pied de laquelle murmurait une petite rivière cherchant sa pente entre les blocs de granit verdis d'arbustes. L'ombre dormante des châtaigniers, des chênes et des hêtres noircissait les rares clairières; des haies de houx et d'épines encadraient les champs cultivés et les pelouses tachées des fleurs jaunes des genêts; des landes immenses, bornées au loin par la brume, s'éclairaient ça et là d'une nappe d'étang ou d'un rejaillissement de soleil ; la mélancohe de la terre s'y communiquait à l'âme. Quelques vestiges d'une antique magnificence marquaient cependant la maison

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d'un signe de vétuslé et de noblesse. De longues avenues, plantées de vieux arbres sur les bords et pavées de gros blocs de pi;3rre fruste, y aboutissaient du côté qui regarde Vitré. La maison était et elle est encore composée d'un donjon peut exhaussé, flanqué de deux larges tours dont les corniches sont bordées de tètes de monstres sculpées grossièrement dans la pierre. Une troisième tour contient l'escalier en limaçon éclairé par des fontes dans les murs massifs qu'un jour oblique traverse d'étage en étage. De vastes salles nues, voûtées ou plafonnées de noires solives, reçurent les jeunes époux. Ils y vécurent plusieurs années, dans une retraite occupée, pour madame de Sévigné, des soucis de sa tendresse, et, pour son mari, des soins de sa fortune h rétablir et des distinctions que sa province natale offrait à un gentilhomme déjà promu aux grades élevés de l'armée,

Au moïs de mars 1647, elle accoucha aux Rochers d'ua fils, héritier du cœur et de l'esprit de sa mère, et qui, s'il ne fut pas la passion , fut du moins l'amusement et la consolation de sa vie. L'année suivante lui donna une fille qui fut depuis madame de Grignan et que sa mère a immortalisée de sa tendresse. M. de Sévigné, que la dernière guerre de la Fronde avait rappelé à l'armée, l'attirait à Paris. Elle y revint avec ses deux enfants au moment où la régente Anne d'Autriche y entrait triomphante avec le jeune roi, sous la protection deMazariii.

Les guerres civiles avaient porté jusque dans les villes la licence soldatesque des camps. Le marquis de Sévigné s'attacha à une beauté célèbre dont l'existence rappelait à Paris les grandes courtisanes historiques d'Athènes ou de Rome ; profession admise à des conditions de honte dans les civilisations païennes, mais incompatible avec les mœurs chrétiennes qui allaient devenir si austères peu de temps après. Cette exception avouée à la décence pu-

blique dans deux courtisanes presque contemporaines, Marion Delormect Ninon de Lenclos, ne peut s'expliquer que par deux considérations historiques : l'introduction de la licence italienne à la cour par les Médicis et leur cortège, et la dépravation de l'aristocratie française par la licence militaire transportée des champs de bataille dans la capitale.

Ninon était fille d'un gentillehomme deTouraino nommé Lenclos. Sa beauté précoce, perfectionnée par les soins d'un père dépravé qui ne lui enseigna pour toute vertu que l'art dft séduire, l'introduisit à Paris dans les cercles les plus élégants de la noblesse. Comme musicienne et comme danseuse, elle s'y donna en spectacle dès son enfance. Son esprit sans contrainte, ses passions sans constance, sa philosophie sans frein, lalirent rechercher tour à tour par les gentilshommes les plus débauchés de l'époque; elle ne se vendit point, mais elle

se donna h plusieurs, perdant insolemment loule pudeur pour conserver sa liberté. Cette noblesse de licence et cette réserve de sa probité dans le vice la firent admettre dans les sociétés légères d'hommes lettrés, et môme de femmes peu scrupuleuses qui recherchaient la beauté et Tesprit plus que la vcrlu. Elle fréquentait assidûment la maison du poëte Scarron, centre alors de littérature triviale; la jeune et belle orpheline delà maison d'Aubigné, devenue réponse de Scarron, était son amie. A la mort de Scarron, cette étrange amitié subsistait encore ; et Thistoire se contondd'étonnement envoyant la. jeune veuve, pieuse, irréprochable, qid devait entrer, si peu d'années après, dans la couche de Louis XIV, partager le logement, la société, et quelquefois le lit delà courtisane Ninon.

Le comte de Bussy-Rabutin, pour détacher le cœur de sa cousine de son mari et devenir son consolateur et son séducteur, instruisit madame de Sévigné de la passion de iM. de Sévigué pour Ninon. La douleur de la vertueuse épouse brisa son cœur, mais ne l'amollit pas aux séductions de Bussy ; elle lui ferma sa porte avec indignation, et feignit d'ignorer l'infidélité de son mari.

« Sévigné, disent les mémoires du temps,

n'est point un honnête homme; il ruine sa femme, qui est une des phis agréables de Paris. »

Pour sauver les débris de la fortune de sa nièce et l'avenir de ses enfants, l'abbé de Coulanges la contraignit à se séparer de biens; mais, en prenant celte précaution, elle cautionna son mari pour une somme énorme, égale aux dettes qu il avait alors. Elle se retira seule aux Rochers avec ses enfants, laissant le marquis de Sévigné à la liberté de ses désordres.

Il s'était attaché à une autre beauté célèbre, rivale de Ninon, nommée madame deGondran, et d'un nom plus familier, Lolo. Le chevalier d'Albret, cadet de la maison de Mlossens, lui disputa sa conquête. Sévigné triompha à force de prodigalités et de passion. Cette rivalité fit du bruit dans Paris; on prévit un duel, on écrivit prématurément à madame de Sévigné aux Rochers que son mari avait été blessé par

son rival. Elle lui adressa une lettre de douleur, de désespoir et de pardon. Le bruit était anticipé, le duel avait été ajourné. Sévigné reçut ainsi en tendres reproches les derniers adieux de celle qu'il trahissait pour un caprice. Le jour était pris du combat. Il fat courtois et chevaleresque ; les deux combattants s'expliquèrent et s'embrassèrent avant de tirer Tépée, pour satisfaire à ce qu'un usage barbare appelait eu France l'honneur. Sévigné reçut le coup mortel ; il expira à vingt-sept ans, dans la fleur de sa vie.

Sa femme, qui pardonnait tout à son âge, à sa légèreté, aux habitudes du temps, faillit mourir de douleur en apprenant sa catastrophe; elle accourut à Paris pour s'entourer de ses chers vestiges. 11 ne lui restait de son mari que les preuves de son ingratitude. Pour conserver à ses enfants le portrait et les cheveux de celui qu'elle avait tant aimé, elle fut obli-

géedc les demander à madame de Gondran, cette Lolo, cause de sa perte. Madame de Gondran lui remit ses cheveux et ce portrait, cruelles consolations ; en sorte que cette malheureuse veuve ne put jamais depuis regarder rimage de celui qu'elle adorait sans se retracer en même temps son abandon et son ingratitude!

Cette douleur fut si violente et si obstinée, que madame de Sévigné ne put jamais apercevoir de loin, dans les cercles ou dans les promenades, le chevalier d'Albret ou un des témoins du duel sans tomber en défaillance.

Sévigné avait été son premier amour, il devait être le dernier. De ce jour elle jeta un linceul sur son cœur et Tensevelit, pour ainsi dire, tout jeune et tout vivant avec les cendres de son mari.

Une autre passion possédait déjà toute l'âme de madame de Sévignô : c'était celle de ses enfants, et surtout de sa fille. Elle renonça pour jamais à l'idée d'un second mariage, qui lui aurait donné un autre père. La pensée que ses deux chers fruits de son seul amour pourraient avoir, dans les enfants d'un autre lit, des rivaux de tendresse de son cœur lui faisait horreur. Elle se dévoua entièrement à leur bonheur, àleurfortune, àleur éducation. La femme

n'exista plus en elle; il n'y eut plus que la mère.

« J'ai effacé de ma mémoire toutes les dates de ma vie, écrit-elle dans sa vieillesse, je ne me souviens que de celle de mon mariage et de celle de mon veuvage. »

Sous la tutelle de son oncle, le serviable abbé de Coulatiges, elle s'occupa, pendant de Ioqgues années, à relever les ruines de sa modique fortune des dissipations de son mari, et à administrer Bourbilly et les Rochers. Elle passait une partie de l'année avec l'abbé de Coulanges dans ces terres, le reste à Paris ou à Livry, séjour chéri de sa jeunesse. Elle avait relâché ses liens avec le monde sans les rompre j elle prévoyait que son fils aurait besoin de patrons à la cour, et sa fille de mari sortableàsa naissance; elle cultivait pour ses enfants les amitiés qui pouvaient rejaillir en crédit et en faveur sur eux. Sa solide raison l'éloi-

gnait des partis extrêmes; elle ne se croyait pas le droit de disposer de son sort tant que celui de son fils et de sa fille ne serait pas fixé. Elle restait mondaine par devoir et aimable par vertu; elle l'était aussi par inclination naturelle. AccLicillie dans le monde parmi enthousiasme universel, regrettée avec passion dès qu'elle s'en absentait, elle jouissait d'autant plus de celle faveur de la cour et des salons, qu'elle ne leur apportait qu'un cœur libre et qu'elle ne leur demandait que des amitiés.

C'est l'époque où elle se fit le plus d'amis parmi les hommes célèbres et parmi les femmes remarquables de ce siècle fécond en noms devenus illustres. On trouverait sur les adresses de ses lettres le catalogue de toutes les hautes vertus de son temps : le prince de Condé, le duc de Rohan, le comte du Lude, toujours épris, quoique toujours écarté. Ménage, Marigny, le cardinal de Retz, Montmorency,

Brissac, Bellièvre, Montrésor, Chateaubriand, de Chaulnes, Caumartin, d'Hacqueville, Corbinelli, les Arnauld, pères du jansénisme; Pascal, leur apôtre; d'Humières, d'Argenteuil, Bussy, sans cesse amoureux, sans cesse importun, souvent perfide par ressentiment; Sablonière; l'Écossais Montrose, le martyr héroïque de son roi proscrit; la duchesse de Longueville, l'âme découragée de la Fronde, élointe malgré son souffle qui l'attisait toujours , la duchesse de Lesdiguières, la duchesse de Montbazon, la princesse Palatine, pour laquelle Cinq-Mars était mort sur Fcchafaud; madame Henriette de Coulanges, sœur deTabbé; madame de Lavardin, madame de Maintenon, mademoiselle de la Valhôre, madame de Montes pan, mademoiselle de La vergue, Henriette d'Angennes, devenue comtesse d'Olonne, célèbre alors par sa beauté, depuis par ses scandales; madame de la Fayette, Famic du grand

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duc de la Rochefoucauld, l'auteur des Maœimcs; la Rochefoucauld lui-même, ce juge difficile et souverain des mérites et des grâces; de Wardes, Turennc, Bossuet, Corneille, Fénelon, Racine, Molière, la Fontaine, Boileau, apparaissant ou disparaissant tour à tour sur l'horison du grand siècle. Voilà cette société de la vie entière de madame de Sévigné; voilà les amis, les corressespondants, ou les sujets de son long commerce épistolaire. Si son temps, revivant dans ses lettres, doit beaucoup à l'intérêt que son style sait y répandre, on ne peut nier que ces lettres ne doivent beaucoup à l'intérêt du temps.

Plusieurs de ces hommes, encore jeunes et déjà illustres, s'efforçaient d'effacer dans le cœur de la belle veuve le souvenir de son mari ; le prince le Conti et le surintendant général des finances, le tout-puissant Fouquet, l'obsédaient de leur culte. Fouquet est le seul qui paraît

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