‹ Madame de Sévigné (volume 2)Chapitre 10 sur 10 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Après la reddition des deux vaisseaux amiraux, les Anglais fondirent avec leurs vaisseaux libres et victorieux sur le reste de la ligne du centre, égale encore en nombre et en canons à l'ennemi. Ils la rompirent de nouveau par des manœuvres plus impétueuses, et, les séparant en groupes d'un ou deux bâtiments contre trois, ils livrèrent autant de combats qu'il y avait de vaisseaux encore en bataille. Là chacun des commandants de ces bâtiments, n'ayant à

prendre conseil que de sa faiblesse ou de son désespoir, se signala isolément par des timidités ou des e^jploits qui, en ternissant ou en illustrant son nom, ne servaient plus au salut mais à la gloire de la journée. Le Fougueux, commandé successivement par trois officiers tués tour à tour sur leur dunette, ne se rendit que quand son pont fut couvert de quatre cents cadavres; le Pluton, commandé par le capitaine Gosmao, avait abordé le Mars, vainqueur du Bucentaure, et allait délivrer Villeneuve, prisonnier sur ce vaisseau, quand ses deux mâts s'écroulèrent sous les boulets de trois autres bâtiments accourus au secours du Mars. Le contre-amiral Magon, Achille de la flotte

combinée, voguant au-devant des Anglais quand sa ligne lléchissait ou fuyait à leur approche, précipitait son vaisseau sur le Tonnant de quatre-vingts canons, plongeait son beaupré dans les haubans du grand mût du Tonnant, et s'élançait de là sur le gaillard de son ennemi, quand les bordées de deux autres vaisseaux attachés aussi à ses flancs le couvrirent de mitraille et le forcèrent à se retirer sur sa dunette derrière un rempart de cadavres. Trois fois, la hache d'abordage à la main, il refoula les Anglais qui avaient envahi la moitié de son pont, trois fois il les rejeta de ses bordages dans la mer. Frappé d'un biscaïen au bras gauche, il combattait encore du bras droit.

Un autre biscaïen lui fracasse la jambe, on l'emporte sous l'entre-pont pour étancher son sang, mais les déchirures des flancs du Pluton laissaient passer la mitraille jusque dans cet asile des blessés; une balle lui perça la poitrine et retendit mort entre les bras de ceux qui le soutenaient. Son vaisseau ne se rendit que sur son cadavre. Huit autres succombèrent comme lui.

L'amiral Gravina, commandant en chef l'escadre espagnole, est frappé du coup mortel en défendant, avec le sang-froid de sa race, le vaisseau le Prince-des-Asturies, et l'honneur du nom espagnol. L'équipage de r Achille , le dernier des vaisseaux de Villeneuve qui combattirent jusqu'au désespoir.

avait laissé prendre le feu pendant le combat à ses ponts supérieurs ; uniquement acharné à lancer la mort à l'ennemi par ses batteries rasantes, il ne s'occupait pas de la mort qui grondait sur sa tête et des flammes qui dévoraient ses ponts et ses mâts. L'explosion était imminente ; les vaisseaux anglais se retirèrent d'horreur et d'effroi pour en éviter les débris. Les matelots de F Achille tiraient toujours, et, jetant à la mer quelques débris flottants de leur vaisseau, ils attendaient la dernière minute pour se précipiter eux-mêmes aux flots sur ces débris. L'Achille éclata comme un volcan dans le vide laissé autour de lui , tombeau volontaire de cinq cents braves. Les Anglais, fidèles à l'or-

dre du jour de Nelson, ne laissèrent pas la haine survivre au combat, ils recueillirent en foule l'équipage submergé dans leurs chaloupes. Ce coup de tonnerre finit la bataille au centre de la mêlée.

Le contre-amiral Dumanoir, qui pouvait la ranimer et peut-être la disputer ou l'honorer encore, se replia lentement avec ses quatre vaisseaux de haut bord, tête de ligne qui n'avait pas tiré un coup de canon ; il se contenta de prolonger à distance la ligne des vaisseaux anglais à demi-désemparés eux-mêmes, et de les saluer de quelques bordées en se retirant intact et sans gloire du champ de bataille. Il n'eut pas même la fortune de sauver les vaisseaux qu'il espérait

ramener ainsi à Brest : l'escadre de Gornwalis en fit sa proie avant qu'ils eussent doublé le cap de Bretagne.

On n'apercevait plus de fumée qu'au dessus du groupe de sept vaisseaux où le Formidable luttait en désespéré contre le Téméraire et contre le vaisseau de Nelson la Victoire. On a vu que le capitaine Lucas, du Formidable, attaché flanc contre flanc à la Victoire et canonné en proue et en poupe par deux autres bâtiments ennemis, ne pou

vait faire feu de ses batteries de côté où la Victoire le serrait de ses murailles, et que le combat presque corps à corps était devenu entre ces deux bâtiments un feu à bout portant de mousqueterie. Le pont du Formidable^ plus élevé d'un étage que celui de la Victoire, dominait d'une batterie le pont de Nelson ; les Français, de plus, avaient dispersé un groupe de tirailleurs sur leurs hunes, sortes de planchers suspendus à demi-hauteur des mâts, d'où Ton peut se couvrir en visant comme d'une meurtrière ; les biscaîens et les halles, choissisant de là les victimes, pleuvaient sur l'équipage anglais et surtout sur le groupe des officiers désignés à la mort par leurs insignes. Le capitaine Hardy va-

liait d'être blessé après deux cents autres. Nelson, signalé par ses décorations et par les ordres qu'on venait recevoir de lui, avait les pieds dans le sang de ses compagnons, quand un coup de feu éclatant au bord de la hune d'artimon du Formidable l'atteignit entre l'épaule et le cou, et le précipita comme par l'impulsion d'une main invisible, sur le pont, le front dans le sang. Trois matelots et le capitain Hardy, qui le couvraient de leurs corps , se précipitèrent pour le relever, et lui-même, s'aidant de la seule main qui lui restait, se relevait sur un genou en regardant Hardy :

« Je suis mort, mon ami, lui dit-il ; cette fois les Français en ont fmi avec Nelson !

— J'espère que non, répondit son ami.

— N'espérez rien, répliqua Nelson; la balle m'a percé l'épine dorsale. »

La contention de l'esprit et le feu de l'action concentraient tellement la vie dans sa pensée après le coup mortel, qu'il continuait de donner des ordres à Hardy et aux officiers rapprochés de lui pendant qu'on le transportait par l'échelle de poupe dans sa chambre, et que s' apercevant que les cordes qui font manœuvrer le gouvernail, emportées par la mitraille , n'avaient pas été replacées, il ordonna d'en replacer de neuves. En passant sous l'entre-pont rempli de ses marins, il se couvrit lui-même le visage d'un pan de son habit, de peur que

sa mort ne décourageât son équipage.

L'entre-pont était jonclié de blessés et de morts, sur les corps desquels on fut obligé de frayer passage à l'amiral ; on le déposa sur un lit de camp, dans le logement des aspirants de marine. La blessure, sondée, ne laissa pas d'espoir aux chirurgiens. On déroba néanmoins à tout le monde, excepté au capitaine de pavillon Hardy, cette triste certitude, pour ne pas frapper la flotte, pendant la bataille, du coup qui frappait son chef et son âme. Convaincu lui-même, par la sensation de la mort dans le coup, que les secours de l'art lai étaient superflus, il ordonna aux chirurgiens de l'abandonner à son sort et de réserver leurs moments et

leur zèle pour ceux à qui les secours pouvaient profiter :

« Pour moi , dit-il , vous ne pouvez plus rien 1 »

On se borna à éventer son visage et à désaltérer , par quelques gouttes d'eau, la soif ardente qui le consumait. Il était étranger à ce qui se passait en lui et autour de lui ; il n'était attentif qu'aux bruits et aux événements de la bataille , dans laquelle son esprit combattait encore de son lit de mort ; il en demandait sans cesse les progrès et les circonstances. A chaque vaisseau ennemi qui se rendait, réquipage de la Victoire poussait une acclamation tïimphale, et, à chacune de ces ex-

clamalions, un éclair de joie brillait dans ses yeux, un rayon de gloire illuminait et colorait son visage mourant. Le capitaine Hardy était remonté sur sa dunette pour commander le feu et les manœuvres.

« Oii est Hardy? répétait Nelson ; pourquoi ne vient-il pas? Sans doute il est frappé comme moi, et on me cache sa mort. »

Hardy redescendit enfm, après une heure d'absence, auprès du lit de mort du héros. Ils se serrèrent les mains dans un long silence.

« Eh bien, Hardy, dit Nelson à son capitaine, comment se déclare la journée? »

— A merveille j répondit le commandant de la Victoire; dix vaisseaux ont déjà amené

leur paillon ; les autres comiDattent un à un ou se dipersent. Cinq seulement paraissent vouloir revenir sur nous et menacer la Victoire (c'étaient ceux de Dumanoir); j'ai rappelé , en votre nom , cinq ou six des nôtres pour les écraser.

— J'espère, dit Nelson, que pas un de mes vaisseaux n'a amené son pavillon.

Hardy lui répondit que l'honneur de la flotte victorieuse était à l'abri d'un tel désastre. Tranquille alors sur la victoire, Nelson fit un retour mélancolique sur luimême :

« Je suis un homme mort, Hardy, lui dit-il ; je m'en vais à grands pas ; avant peu d'instants, c'en sera fait de Nelson ! »

Son ami lui donna encore quelques fausses lueurs d'espoir, et, serrant de nouveau sa main déjà froide, remonta, le cœur brisé, à son poste sur le pont.

LY

Nelson s'entretint alors de son état avec son médecin, qui étudiait tous les symptômes de la vie ou de la mort dans les sensations du blessé.

« Je sens là quelque chose, lui dit Nelson en mettant sa main sur son cœur, qui m'annonce ma fm prochaine.

— SoulFrez-vous beaucoup ? lui demanda le médecin.

— Assez, répondit le blessé, pour que la mort me parût un soulagement, quoique cependant, ajouta-t-il d'une voix plus sourde, tout le monde désire de vivre encore un moment de plus, Hélas ! que deviendrait en ce moment la pauvre lady Hamilton, si elle pouvait savoir l'état où je suis loin d'elle ? »

Sa patrie, sa gloire, son fatal amour, se disputaient ses dernières pensées.

Un instant après, Hardy redescendit avec un visage plus rayonnant, et, prenant la main de Nelson, il lui annonça enfin la victoire incontestée et complète. Il ne pouvait

pas encore toutefois, dire précisément à l'amiral combien de vaisseaux ennemis étaient les dépouilles de son triomphe, mais il pensait qu'il y avait au moins quatorze ou quinze bâtiments amenés.

«C'est bien! c'est beau! s'écria Nelson ; cependant, reprit-il avec un certain regret, et en faisant allusion à sa conversation du matin avec Blackwood, j'avais parié pour vingt! »

Puis élevant fortement la voix et précipitant les mots :

\ « Jetez l'ancre, Hardy, lui dit-il; mouillez la flotte avant la nuitl »

Hardy lui laissa entendre que ce soin dépendait désormais de Gollingwood , à qui

son rang décernait le commandement de la flotte.

« Non! non! pas pendant que je respire encore, dit avec autorité l'amiral, et en faisant un effort pour se soulever sur son séant.

« Suivez mes ordres, jetez l'ancre ! l'ancre avant la nuit! Vous, pré^jarez-vous à jeter l'ancre?... »

Il avait prévu dès le matin un coup de vent redoutable aux vainqueurs et aux vaincus dans la nuit suivante, et la pensée de mouiller la flotte en sûreté après le combat l'obsédait sans cesse.

« Ne jetez pas mon corps par-dessus le bord à la mer, dit-il encore à Hardy; je dé-

sire reposer auprès des miens clans le cimetière du village paternel ; à moins, ajouta-t-il en pensant à la sépulture des héros à Westminster, qu'il ne plaise à mon roi et à mon pays de disposer de mes restes autrement. Mais surtout, mon cher Hardy, poursuivit-il avec une tendresse de passion que l'approche de la séparation éternelle semblait redoubler; oh! surtout ayez soin de lady Hamilton, Hardy ! Veillez sur l'inforlunée lady Hamilton ! »

Après un moment de silence, et comme pour recevoir de son ami un gage de l'exécution des ses derniers vœux :

« Embrassez-moi, Hardy, lui dit- il. Hardy se pencha et baisa sa joue. C'est bien, dit

Nelson ; maintenant je suis en repos : grâce à Dieu j'ai fait mon devoir. »

Hardy voyant ses paupières se fermer , resta encore un moment à écouter la respiration pénible et pressée du mourant ; il se pencha de nouveau sur le lit, et baisa le front du héros.

Qui est celui-là? s'écria Nelson en rouvrant les yeux.

— « C'est Hardy qui prend congé de vous, » lui dit-il.

— Dieu vous bénisse, Hardy! balbutiat-il en cherchant à revoir le visage de son ami à travers les ténèbres de la mort.

Hardy remonta à son poste et ne le revit plus vivant.

Le ministre de la religion priait au pied de son lit do mort ; Nelson le vit, et lui fit un signe de reconnaissance.

« Hélas! ie n'ai pas été un bien grand pécheur, lui dit-il avec un triste enjouement.

Puis, après un long silence :

« Souvenez-vous bien, répéta-t-il encore au prêtre, que j'ai légué la pauvre lady Hamilton et ma petite fille Horatia à ma patrie ! »

Il tomba enfin dans une rêverie vague pendant laquelle ses lèvres s'agitaient pour articuler des paroles inachevées où les noms d'Emma, d'Horatia , de patrie , mouraient inachevés sur sa bouche. Puis, faisant un suprême effort, il répéta distinctement trois fois les derniers mots de son ordre du jour à la ilotte, en se les appliquant glorieusement à lui-même :

« Grâce à Dieu, j'ai fait mon devoir!

Et ii expira fièrement en soldat , comme il avait vécu.

Il était quatre heures et demie du soir, et le dernier coup de canon de poursuite retentissait sur la mer; une salve emportait son âme du champ de bataille et la saluait

dans la postérité qui commençait pour le héros.

La nuit et la tempête se chargèrent d'achever sa victoire mais la mer lui en disputa le prix. Six vaisseaux sans voiles, sans mâts et sans agrès, comme ceux des Espagnols et des Français, portaient dans leurs membrures mutilées et dans leurs équipages décimés l'expiation de leur triomphe. Ils pouvaient à peine se remuer sur la houle qui montait avec le vent au coucher du soleil. L'amiral

Golling^vond, qui avait pris le commandement de ces débris et couvert ses vaisseaux du deuil qu'il portait en son âme au lieu de mouiller la flotte, comme Nelson mourant l'avait prophétiquement recommandé, employa le reste du jour à amariner les dixsept vaisseaux rendus pendant le combat et à poursuivre le reste. La tempête et les ténèbres le surprirent pendant cette recherche des dépouilles. La mer, le vent, la foudre, les écueils, rendirent cette nuit, le jour suivant et la seconde nuit après la bataille, plus terribles que la bataille elle-même. Les éléments soulevés se jouèrent pendant soixante heures de ces trois flottes qui couvraient, la veille, l'Océan de leurs pavillons. Une

partie des vaisseaux pris par Nelson séparés par la toute-puissance des vagues des vaissaux anglais qui les escortaient enchaînés à leurs câbles, rompirent ces câbles et s'enfuirent ou se laissèrent dériver aux lames sur les écueils du cap Trafalgar. Le Buceti' taure fut pulvérisé sur les rochers de la côte en y touchant ; V Indomptable, arraché pendant la nuit de ses ancres, éclaira lui-même de ses fanaux allumés sur son pont sa course funèbre vers la côte, et sombra avec son équipage tout entier, dont on n'entendit qu'un seul cri , sur le rocher appelé la Pointe -du -Diamant. Gollingwood , craignant de perdre tous ses trophées, incendia lui-même en mer la Sainte-Trinité, le

plus grand bûcher flottant qui eût jamais brûlé sur la mer. 11 jeta dans ce même bûcher les trois vaisseaux à trois ponts espagnols le Saint-Augustin, Y Argonaute et le Santa-Anna. Le Beruick sombra de lui-même avec tout son monde. Les autres flottèrent au hasard et allèrent s'échouer de baie en baie sur les côtes d'Afrique ou d'Espagne. L'amiral anglais ramena péniblement le reste à Gibraltar, avec le cercueil de Nelson. Les voiles de sa patrie régnèrent seules pendant de longues et tristes années sur l'Océan et sur la Méditerranée. Pendant que Bonaparte conquérait l'Europe continentale à ses armes, Nelson avait assuré le monde maritime à sa patrie.

L'amiral de Villeneuve, captif en Angleterre, trembla devant la grandeur du désastre qu'il avait prophétisé, mais que le reproche de lâcheté adressé à son nom par Bonaparte lui avait fait témérairement braver. Sous prétexte d'étudier la structure du corps humain pour occuper le loisir de sa prison, il étudiait froidement, sous un homme de l'art, la place et l'organisation du cœur. Quand il fut sûr du coup, il se perça le cœur d'une longue épingle patiemment

iBÙ NELSON

enfoncée entre les côtes. Il expira, comme Sénèque, d'une mort lente, savourée et volontaire, pour prévenir la honte de vivre ou le supplice de la tyrannie. Il prouva ainsi à ses calomniateurs, par cette mort, comme il l'avait prouvé dans la bataille, que ce cfu'il avait redouté le plus dans les rencontres inégales, ce n'était pas la mort pour lui-même, mais la défaite pour son pays.

La joie de la plus grande victoire navale de l'Angleterre fut contristée à Londres par

le deuil de la mort de Nelson. La domination exclusive des mers parut à peine aux Anglais une compensation égale à la perte de leur grand marin. Les couleurs du deuil couvrirent tous les vaisseaux, tous les ports et toutes les chaumières de l'Angleterre ; son cercueil fut le char de triomphe de la mort. La multitude, qui assista au déJjarquement de ce cercueil rapporté par la Victoire, pulvérisa en morceaux la première enveloppe de chêne qui entourait la couche de plomb, et s'en distribua les reliques comme celle d'un dieu mortel de la patrie. Des funérailles nationales lui furent décernées ; des monuments impérissables lui furent votés. Ses statues s'élevèrent dans toutes les grandes

villes du royaume. La nation entière assista à ses obsèques et fit cortège à ses mânes depuis Greemvich jusqu'à Westminster.

Les sanglots contenus de deux millions d'hommes sur son passage furent les acclamations de ce triomphe de regrets. La Tamise elle-même parut couvrir ses flots do deuil. Des milliers de barques pavoisées de noir, suivant celle de son catafalque flottant, s'avançaient lentement aux coups mesurés de rames revêtues d'étoffes noires, maniées par des matelots vêtus de noir. La musique funèbre était interrompue par le canon' des funérailles. Les canonniers de la Victoire le portèrent sur leurs bras entrelacés jusque dans le caveau de son immortalité sous les

> voûtes de Westminter. Au moment où, suivant l'usage des obsèques des amiraux, on descendit sa bannière avec son corps dans la tomde, les matelots delà Victoire se précipitèrent sur cette bannière, la déchirèrent pieusement en mille pièces, et se les partagèrent pour les conserver à jamais dans leurs familles comme un talisman de la patrie. La reconnaissance des peuples est l'émulation de l'héroïsme. La Grande-Bretagne, plus grande en cela qu'Athènes et Rome, multiplie ses grands patriotes en les honorant. Elle vota au frère chéri de Nelson un titre de noblesse et un patrimoine de six mille guinées de revenu, dix mille guinées de rente à ses sœurs, cent mille guinées

consacrées à l'acquisition d'un domaine national pour sa famille. Lady Hamilton et sa fille Horatia furent oubliées dans ces munificences et dans ces honneurs. L'Angleterre n'accepta du testament de son héros que ce qui pouvait honorer sa vie. Moins indulgente et plus religieuse que la France, qui célébra dans Henri IV, dans Louis XIV et dans Napoléon les faiblesses de ses grands hommes autant et plus que leurs vertus, l'Angleterre ne sépare pas complètement, dans ceux qui la servent, l'homme privé de l'homme public ; elle ne popularise pas les vices de ces héros populaires, elle en rougit et elle les voile. La renommée de Nelson lui-même expia et expie encore en Angle-

terre les torts de sa vie. Le patriotisme et la décence de cette nation ont laissé deux taches sur la mémoire de Nelson : une tache de honte dans le meurtre de Garracioli, une tache d'immoralité dans son amour pour une favorite à laquelle il avait donné les droits et la publicité d'une épouse. Nul n'a tenté de laver ces taches, et elles éclatent d'autant plus qu'une plus grande gloire y attire davantage les yeux de la postérité et les reproches de la conscience.

Lady Hamilton, réprouvée par tous comme la cause et l'inspiration des torts et des crimes de Nelson, se perdit, après sa mort, dans l'obscurité d'oii sa beauté seule l'avait sortie. Elle tomba de la splendeur du vice

dans rindifférence, et de l'opulence dans la misère. Un jour, vingt ans après la mort du meutrier de Naples et du héros de Trafalgar, on apprit qu'une femme inconnue, douée des vestiges d'une admirable beauté survivant à l'âge et aux larmes, venait de mourir sur la terre étrangère, dans une chaumière des environs de Boulogne, en France, où elle était venue quelques années auparavant chercher à un prix modique, une obscure hospitalité. Ses papiers apprirent, après sa mort, à ses hôtes, que cette femme indigente et inconnue était lady Hamilton, la veuve d'un ambassadeur, la favorite delà reine de Naples, l'amante de Nelson. Elle fut ensevelie par la charité publique. Nelson en la

nommant clans son testament, ne lui avait légué que le scandale de son amour et la colère de sa patrie.

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