‹ Madame de Sévigné (volume 2)Chapitre 9 sur 10 · ELSO · texte numérisé non relu

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walis réunis l'attendaient dans l'Océan pour l'anéantir, il fit voile pour Cadix au lieu de faire voile vers Brest et vers Napoléon, et y enferma ses escadres dans une ruineuse inaction.

C'était l'instant décisif que l'hésitation de son amiral coûtait à Napoléon. Une lui restait que peu d'heures pour prévenir la déclaration de guerre de l'Autriche et l'insurrection de l'Allemagne entière, fomentée et soldée parle génie patriotique de M. Pitt,

dont l'or et la politique sauvaient depuis tant d'années son pays. Napoléon ne doutait pas que Villeneuve ne fût dans les eaux de Brest.

« Partez! écrivait-il coup sur coup à l'amiral Gantheaume, emprisonné depuis tant de mois dans ce port, et à qui Villeneuve venait rouvrir enfin l'Océan ; partez, et accourez ici : nous aurons vengé en un jour six siècles d'infériorité et de honte! Jamais, pour un plus grand résultat, mes soldats de terre et de mer n'auront exposé leur vie !» *

« Partez ! écrivait-il du même style à Villeneuve ; partez, et ne perdez pas un instant, et avec mes escadres réunies entrez dans la

Manche 1 Nous sommes tous prêts, tout est embarqué pour la descente ! Partez ! et en vingt-quatre heures tout est terminé ! »

On sent dans le style la fièvre du cœur et la volonté. Tout fut perdu. Napoléon apprit le lendemain la stupeur de Villeneuve à Cadix et l'immobilité forcée de Gantheaume. ^

« Villeneuve j s'écriait-il dans sa fureur qui se vengeait des choses en injures contre les hommes, Villeneuve n'est pas digne de

commander seulement une frégate ! C'est un homme aveuglé par la peur ! »

Il lui prodigua devant son ministre de la marine les noms de lâche ou de traître. Dans un tel moment et pour un tel homme, toutes les prudences qui rompaient ses plans étaient lâchetés, toutes les contrariétés de la fortune étaient trahisons.

« C'en estfait, écrivait-il à l'instant àM.de Talleyrand, son ministre des affaires étrangères, mes flottes sont perdues de vue sur l'Océan ; si elles reviennent dans la Manche, il en est temps encore, je m'embarque, je descends en Angleterre, je coupe à Londres le nœud des coalitions. Si, au contraire, mes amiraux manquent de caractère et ma-

nœu\Tent mal, j'entre avec deux cent mille hommes en Allemagne, je prends Vienne, je chasse les Bourbons de Naples, et, le continent pacifié, je reviens sur l'Océan et j'y conquiers la paix maritime! »

Il ne resta pas longtemps dans l'incertitude. Le courrier qui lui apportait la nouvelle de la retraite de Villeneuve à Cadix le trouva au bord de la mer, dévorant du regard les côtes d'Angleterre, qu'un soleil d'été lui montrait blanchissantes au-dessus de la brume du matin. Des imprécations de rage contre Villeneuve éclatèrent de ses lèvres à la lecture de ses dépêches ; il les jeta avec impatience dans les flots, et, nouveau Xerxès, il aurait fait battre cet autre

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Hellespont, que la pusillanimité de ses amiraux, disait-il, lui fermait plus que la nature. II ordonna à son ministre de la marine de remplacer cet amiral malhabile ou malheureux par l'amiral Rosily, et, retournant à l'instant toutes ses pensées vers l'Autriche, il marcha par toutes les routes sur Ulm, avec une armée de deux cent cinquante mille combattants. La victoire ne tarda pas à le consoler sur terre de ses rêves évanouis sur l'Océan.

Cependant Villeneuve, redoutant la colère de Napoléon, dont les éclats étaient venus jusqu'à lui, quoique adoucis par l'indulgence et les ménagements du ministre de la marine Decrès, tremblait dans Cadix d'être déshonoré aux yeux des flottes et de la France par une destitution déjà ordonnée par Napoléon, mais que Decrès lui dérobait encore. Il ravitaillait ses escadres, il exerçait ses matelots, il cimentait avec les amiraux espagnols Gravina et Cisneros une

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confraternité d'armes qui ne faisait des deux flottes qu'une seule nation. Il espérait, après avoir formé et aguerri ainsi son armée navale, reprendre la mer avec une supériorité de nombre et une égalité de tactique qui lui permettraient de reconquérir en un jour la gloire perdue par tant d'hésitation. Ce fut dans ces dispositions de son âme flottante entre le désespoir du passé et l'espoir de l'avenir que Villeneuve apprit l'arrivée soudaine à Madrid de l'amiral Rosily ; la rumeur publique disait Rosily destiné à prendre bientôt le commandement en chef des flottes combinées. A cette rumeur, qui arrive de Madrid jusqu'à Cadix, Villeneuve n'hésite plus, il veut ou prévenir le déshon-

neur de son remplacement par une victoire qui le cou^Te ou qui le venge de la disgrâce de Napoléon, ou périr du moins dans une défaite glorieuse qui honore son malheur par sa mort. Il sort le 19 octobre de la rade de Cadix, à la tète de quarante-deux vaisseaux ou frégates de guerre, et vogue vers le détroit de Gilbraltar, au hasard de s'y briser contre la flotte de Nelson.

Revenons au héros de l'Angleterre. Nous avons vu qu'après avoir parcouru depuis

deux ans l'Océan et la Méditerranée dans tous les sens à la poursuite des flottes françaises combinées, qui ne lui avaient échappé qu'en restant enfermées dans Brest ou en s'emprisonnant elles-mêmes dans la rade de Cadix, Nelson, qui n'avait pas quitté le pont de son vaisseau une seule fois en trois ans, était rentré à Portsmouth pour prendre quelques mois de repos dans la sécurité où se reposait enfin sa patrie. Lassé de triomphes, comblé de fortune, rassasié de gloire, mutilé de coups, épuisé de santé, altéré d'amour, son seul désir alors était de jouir, dans la solitude de la campagne et dans la société d'une femme adorée, des jours que ses blessures et ses fatigues lui laissaient

encore à vivre. Il avait fait transporter tous ses trésors et tous ses meubles dans sa maison de campagne de Merton. La présence de lady Hamilton, de sa fille et de ses sœurs, lui préparait, dans cette retraite, toute la félicité intérieure dont on peut jouir dans le remords.

Il y était établi depuis peu de jours, et il en savourait délicieusement la solitude, quand un matin de l'automne, avant le lever du soleil, on frappa à la porte de son ermitage. Nelson, selon ses habitudes de bord qu'il avait conservées à terre, ne donnait au sommeil que des heures courtes et interrompues; il était déjà levé et habillé. Il fit ouvrir, un homme entra ; c'était un desofïiciers

de vaisseau de son escadre, le capitaine Blackwood, qui lui apportait des dépêches de l'amirauté.

« Je suis sûr, dit Nelson à Blackwood, que je pressens ce que vous allez m'apprendre. Ce sont des nouvelles des Hottes espagnole et française combinées, et je vois que ce sera encore à moi de les anéantir ! »

Blackwood, en effet, apprit à Nelson que les flottes, après une relâche à Vigo, s'étaient abritées pour se refaire et pour se réarmer à Cadix.

« Eh bien, comptez, s'écria Nelson avec la confiance acquise par tant de triomphes, que je donnerai encore une leçon à Villeneuve! »

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Il se disposa sans bruit à partir pour Londres et à offrir son bras à son pays. Mais, ému d'avance de la douleur que son éloignement allait causer à lady Hamilton et à ses sœurs, il manqua de courage pour leur révéler les dépêches qu'il avait reçues pendant leur sommeil, et la résolution qu'il avait prise de sacrifier son repos et leur bonheur à une nouvelle gloire. Il s'efforça de détourner la conversation sur des sujets indifférents pour leur dérober la préoccupation et la tristesse de son âme. Lady Hamilton, avec la pénétration naturelle de l'amour, ne s'y laissa pas tromper. Elle entraîna Nelson dans une allée écartée du jardin qu'il appelait son banc de quart, et lui

demanda tendrement le sujet de sa peine.

« Je n'ai point de peine, répondit Nelson en s'élïorçant de sourire ; la félicité dont je jouis est sans nuages : je vis dans le sein de l'amour et entouré de ma famille ; l'air et le calme des champs rétablissent de jour en jour ma santé, qui me promet des années prolongées par le bonheur. Je ne changerais pas ma retraite contre le palais du roi d'Angleterre 1 »

Lady Hamilton ne se paya pas de ces sul)terfuges de la tendresse embarrassée de Nelson ; elle lui dit qu'elle lisait mieux que lui-même dans sa pensée, qu'il avait appris des nouvelles des flottes combinées, qu'il regardait d'avance ces derniers vaisseaux de

la France et de l'Espagne comme sa conquête légitime et comme la propriété de sa gloire, qu'il se rongerait d'envie et de regrets si un autre amiral que lui accomplissait ce triomphe, qu'il regardait avec raison ces flottes comme le prix de ces deux années passées sur toutes les vagues de l'Océan et comme la récompense d'une si longue et si glorieuse poursuite.

« Cher Nelson, ajouta-t-elle les larmes aux yeux, quel que soit pour nous le déchirement d'une si cruelle séparation après une réunion si courte, offrez sans hésiter vos services à votre pays ; ils seront acceptés; vous recouvrerez la tranquillité de votre âme et après une dernière et glorieuse victoire,

i^'ous reviendrez être heureux ici, avec nous ! »

Nelson " s'attendrit lui-même jusqu'aux larmes à ces paroles d'une femme qui lui arrachait si doucement son secret et qui ne voulait pas de bonheur même au prix de la gloire de son héros I

« Généreuse Emma! s'écria-t-il, tendre et magnanime Emma ! ah ! s'il n'y avait plus d'Emma, il n'y aurait plus de Nelson dans le monde ! »

Nelson partit dans la journée pour Londres. On l'y attendait. On lui donna le choix des vaisseaux, des amiraux, des capitaines dont il formerait sa flotte. Les préparatifs eurent la promptitude de sa pensée. Il s'irritait de toute heure perdue qui pouvaient donner à Villeneuve l'occasion de sortir de Cadix et de s'élancer vers les Indes ou vers les Antilles. Il fit mettre son pavillon d'amiral sur le même vaisseau qui lui avait tant de fois porté bonheur pendant les années

qu'il venait de passer à son bord. Au moment d'y monter, un glorieux ou funèbre pressentiment parut l'y saisir. Il fit appeler le gardien de ses meubles déposés à Londres, et il lui ordonna de faire graver son histoire dans une courte épitaphe sur le cercueil creusé dans le mât du vaisseau conquis d'Aboukir, mât dont le capitaine Halvv^ell lui avait fait présent après la victoire :

« J'en aurai besoin à mon retour, dit-il d'un accent prophétique. L'image de la mort était devant lui ; il ne la redoutait pas pour lui-même, mais il pensait au deuil de son vieux père et de lady Hamilton.

« J'ai quilté cette nuit ce cher et trois fois

cher séjour de Merton, lit-on dans sonjournal, à la date du 14 septembre 1805, cette maison oii je laisse tout ce qui m'attache à la vie, pour aller servir mon roi et ma patrie ! Puisse le grand Dieu, devant lequel jem'incline, me rendre digne des grandes choses que mon pays attend de moi ! S'il permet que je revienne ici après avoir accompli mon devoir, mes actions de grâce devant le trône de sa miséricorde ne cesseront pas pendant que je vivrai; si, au contraire, c'est l'ordre de sa bonne et sage providence d'abréger mes jours sur cette terre, je m'y soumets avec une complète résignation, lAein de confiance dans l'espoir qu'il voudra bien protéger après moi tous ceux que je laisse

en arrière ! Que sa volonté s'accomplisse 1 Amen! amen! amen! »

On voit que les faiblesses et le désordre du cœur n'avaient point obscurci dans ce grand homme l'idée et le sentiment qui font la seule vraie grandeur de l'humanité, et que l'héroïsme et la piété se fortifiaient l'un par l'autre dans son cœur.

Son embarquement sur le Victory , à Portsmouth, fut un triomphe. Le peuple de la côte lui fit un cortège d'un million d'hommes jusqu'à son vaisseau. Les applaudisse-

ments et les sanglols se mêlaient sur les vagues au bruit des saluts de la flotte à son chef. L'Angleterre tout entière, si grande parce qu'elle est reconnaissante, semblait avoir le double pressentiment de la victoire et de la perte de son héros. La gloire de Nelson était descendue, par les récits des matelots, jusque dans le fond des peuples : Chaque Anglais croyait lui devoir son foyer, son champ, son orgueil. Sa popularité était du patriotisme, son nom était le paladium de sa patrie. Thémistocle mutité de l'Angleterre, chacun voulait graver dans sa mémoire, au départ, l'image du sauveur de son pays. Lestroupes furent obligées d'employer les armes pour l'arracher à l'enthousiasme

de ia multitude qui le suivait jusque dans les flots.

Les escadres anglaises qu'il rallia sur sa route et la flotte de la Méditerranée, dont il venait prendre le commandement, le reçurent comme le peuple de Porstmouth l'avait perdu, avec des frénésies d'enthousiasme. Il portait la victoire dans son nom. Arrivé le 22 septembre devant Cadix, Nelson apprit avec des transports de joie que Villneuve y était encore ; il croisa avec son armée à une dislance suffisante des terres pour que sa

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flotte ne fût pas aperçue des cotes d'Espagne, et pour encourager par une mer vide la sortie des flottes combinées.

En attendant cette grande heure de sa vie Xelson entretint ses équipages dans des émotions d'impatience, de patriotisme et de gloire qui devançaient le combat. Il inspira pour toute tactique son âme à sa flotte. 11 ne donna pour ordre de bataille que l'ordre de marche ordinaire de ses vaisseaux : sa flotte sur deux lignes et une avant-garde do huit bâtiments.

La seule manœuvre recommandée à ses capitaines était de couper en deux la ligne ennemie à la hauteur du dixième ou du douzième bâtiment de Villeneuve, vers l'ex-

trémité, pendant qu'il fondrait lui-même sur le centre et que son avant-garde combattrait la tète.

ft Mais comme la fumée des bordées, ajouta- t-il dans son ordre du jour, pourra dérober les signaux et les ordres, chaque capitaine sera sûr de bien faire en s' attachant au vaisseau ennemi qui se trouvera en face de lui ! »

Nelson ordonnait à la fin de ses instructions qu'on lui communiquât à l'instant les noms de chaque officier, soldat ou matelot tué ou blessé dans le combat, afin que ces noms, envoyés par lui à l'Angleterre, y fussent l'objet des prières et de la reconnaissance de la patrie !

Le 20 octobre, à l'aurore, les frégates échelonnées par Nelson sur la mer, depuis les côtes d'Espagne jusqu'à la flotte anglaise que ces frégates servaient à la fois à éclairer et à masquer, annoncèrent par leurs signaux que la flotte combinée sortait de la rade de Cadix, D'heure en heure, elles lui signalaientla marche ou les bordées de cette armée navale, qui paraissait indécise encore si elle se dirigerait vers le détroit ou vers l'Océan. Le soir, un vent lourd du sud-ouest

parut contrarier ses mouvements et la faire virer de bord pour rentrer à Cadix. Dans tous les cas, il était évident que la flotte combinée voulait garder libre derrière elle la mer de Cadix, afin d'avoir sa retraite assurée dans la rade. Nelson passa tour à tour de l'espoir au découragement, à la réception de ces signaux.La nuit lui déroba son mystère. Debout sur le pont de son vaisseau avant la première aube du jour, les premiers signaux de ses frégates qu'il put apercevoir lui apprirent que la flotte combinée tenait encore la mer et qu'elle faisait route vers le nord. Il frémit d'ardeur et lança lui-même toutes ses voiles un peu obliquement vers le même point de l'borizou.

Au lever du soleil, le commandant de l'Euryalc , Blackwood, ami particulier de l'amiral, lui fit le signal télégraphique d'un changement de direction dans la marche de Villeneuve. La flotte combinée paraissait revenir au sud et au détroit.

« C'est ce que je ne lui permettrai pas de faire, si cela est au pouvoir de Nelson, «écrivit l'amiral sur son journal en rentrant dans sa galerie.

Quelques minutes plus tard, le soleil, qui se levait sur un horizon moite mais serein , frappant sur les voiles hautes de l'escadre combinée, les fit émerger une à une de la brume. Le jour montra à Nelson et à ses équipages l'immense ligne de mâts chargés

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de voiles des quarante-deux vaisseaux et des huit frégates de Villeneuve. Huit lieues de mer séparaient à peine les deux armées ; un vent maniable et doux enflait les voiles. Une mer creuse et lourde, à longues lames, mais sans écume, battait les flancs des bâtiments avec des murmures qu'allaient couvrir bientôt les mugissements des bordées. C'était la matinée du 21 octobre, jour augurai et heureux , fêté dans la famille de Nelson. Ce même jour et à la même heure, son oncle et son protecteur , le capitaine Suckling, avait signalé sa carrière militaire par un combat naval dont quatre vaisseaux français avaient été le prix. Nelson avait la superstition de tous les grands hommes. Ils sen-

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tent mieux que les autres la disproportion entre leur faiblesse réelle et les grandes choses qui s'accomplissent par eux ; ils attribuent avec raison, les uns à la fortune , les autres à la Providence, d'autres plus follement à des retours périodiques de jours heureux ou malheureux , une influence occulte sur leur destinée. Les anniversaires, pour les grands hommes, sont la reconnaissance forcée de l'action supérieure de Dieu dans les choses humaines. Nelson avait cette religion des héros : il ne douta pas de la victoire en s'apercevant que le hasard lui présentait la bataille dans un jour si heureux pour son nom.

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Pendant que la flotte anglaise déployait toute sa toile pour dévorer l'espace entre elle et la flotte combinée, Nelson sur la Vietour en tête de la colonne de droite, Gollingwood sur le Royal-Souverain en tête de la colonne de gauche, Nelson, redescendu dans sa chambre, prit la plume et répandit son âme devant Dieu. Il écrivit d'abord sur son livre-journal la prière suivante :

« Puisse le grand Dieu , devant lequel je m'anéantis en adoration, accorder à mon

pays , dans l'intérêt général de l'Europe opprimée, une grande et glorieuse victoire, et puisse-t-il, par sa grâce, ne tenir cette victoire par aucune faute d'aucun de ceux qui vont combattre et triompher ! Puisse l'humanité, après la victoire, être le trait dominant de la flotte britannique I Quant à moi personnellement, je remets ma vie à celui qui me l'a donnée. Que ses bénédictions reposent sur ce que je vais entreprendre pour servir fidèlement mon pays ! Je confie et j'abandonne à lui seul moi et la juste cause qu'il a daigné me charger en ce jour de défendre ! Ainsi soit-il ! ainsi soit-il ! ainsi soit-il !

Après cette invocation et cette résignation de sa vie à son créateur , Nelson , revenant par la pensée unique et obstinée de sa vie à celle qui en avait fait à la fois le charme et le remords, mais dont l'image se plaçait encore en ce moment entre la mort et lui, écrivit sur son journal la note suivante, en forme de testament ou de dernier vœu à son pays :

nu NELSON

• 22 octobre 1805, en vue des flottes combinées de France et d'Espagne, et à en\iron dix milles de distance entre nous.

» Considérant que les éminents services d'Emma Hamilton, veuve de sir William Hamilton , ont été les plus grands que je connaisse rendus au roi et au pays , sans qu'elle en ait jamais reçu aucune récompense ni de son pays ni de son roi :

« La première fois quaut elle obtint communication de la cour de Naples, en 1796 , d'une lettre menaçante du roi d'Espagne à son frère le roi de Naples, et que la communication de cette lettre confidentielle au ministre anglais lui fit prendre des mesures

nécessaires au salut de l'Augleterre contre l'Espagne ;

» La seconde fois, quand elle obtint , par son ascendant sur la reine de Naples, pour la flotte anglaise que je commandais , les secours, les vivres et les munitions, sanslesquels'cette flotte n'aurait jamais pu faire voile de nouveau pour la côte d'Eg^^pte et détruire à ALoukir l'armée navale de Bonaparte...

» S'il eût été en ma puissance de recompenser dignement de tels services, je l'aurais fait moi-même, et je n'aurais pas invoqué pour elle la munificence de ma patrie ; mais, comme cela est au-dessus de ma puissance, je laisse Emma Hamilton à mon pays et à mon souverain comme un legs à acquit-

ter, afm qu'ils lui fassent une convenable munificence pour maintenir son rang dans la vie.

» Je lègue aussi à la munificence de mon pays ma fille adoptive Horatia Nelson Thompson, et je désire qu'elle ne porte à l'avenir que le seul nom d'Horatia Nelson.

» Voilà les seules grâces que je demande à mon roi et à mon pays, au moment où je vais combattre leurs ennemis!... Que Dieu bénisse mon roi et ma patrie , et tous ceux qui me sont si chers sur la terre ! Quant à ma famille , je n'ai pas besoin de la recommander ici ; elle sera, je n'en puis douter, l'objet de la plus éclatante libéralité! «

Nelson, après avoir signé cette note , ap-

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pela le capitaine de la Victoire , Hardy, et le capitaine Blackwood, de l'Euryale^ et les pria de signer ce monument de sa tendresse et de ses vœux après lui , afin de constater l'authenticité de cette page de son journal. Ses deux amis signèrent selon ses désirs.

Horatia Nelson, dont il parlait dans ce testament comme de sa fille adoptive , était son enfant ; elle était âgée de cinq ans et vivait à Merton sous les soins de lady Hamilton, sa mère. Les dernières minutes du

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séjour de Nelson à Merton avaient été employées par lui en prières à genoux devant le berceau de sa fille endormie. Il associait dans sa passion l'enfant et la mère ; il les pleurait d'avance ensemble en s'approchant de sa dernière heure. Semblable à Antoine entouré des statues de Cléopâtre ou au maréchal Berthier agenouillé sous sa tente devant l'image de la belle Italienne qu'il adorait, Nelson suspendait dans sa chambre à bord le portrait en pied de lady Hamilton; il en portait un autre en miniature sous son uniforme , contre son cœur. Son amour , comme celui des chevaliers du moyen âge, était une religion délirante de la beauté. Au moment où l'on arrimait les meubles du

vaisseau pour le combat et où ses serviteurs détachaient des parois de sa galerie le portrait de lady Hamilton pour le descendre à l'abri des boulets, sous l'entre-pont :

« Prenez bien garde à mon ange gardieni » leur dit-il en regardant une dernière fois cette image.

Ces soins donnés à ceux qui devaient lui survivre, Nelson, entouré de ses compagnons de guerre les plus dévoués , remonta sur le pont pour ne plus penser qu'a l'en-

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nemi. On n'observa en lui qu'un calme et un sang-froid intrépides qui contrastaient avec son ardeur impatiente et enjouée au début d'une action. Ce n'était plus l'homme brûlant d'enthousiasme d'Aboukir et répendant le feu de son âme au milieu du feu de ses bordées.

On voyait la flotte combinée s'avancer en ordre serré de bataille avec une résolution et une rapidité qui raccourcissaient à chaque vague la distance et qui ne laissaient plus douter de la bataille.

Nelson ne paraissait douter ni de la victoire pour son pays ni de la mort pour luimême ; il en augurait d'avance les résultats avec ses officiers.

« Combien de ces vaisseaux rendus ou coulés vous paraitront-ils un témoignage suffisant pour nous d'une grande victoire ? dit-il , en plaisantant , à son ami Blackwood.

— Douze ou quinze , répondit Blackwood.

— Ce n'est pas assez, répliqua Nelson, je ne serai pas content à moins de vingt vaisseaux. »

Un peu avant que les deux flottes fussent à portée de boulet , Nelson , qui réservait pour le moment suprême la harangue concise qu'il avait coutume d'adresser à ses équipages , fit élever au sommet du mât de

la Victoire le mot d'ordre de la journée , at-

tendu de tous les matelots. Cette harangue, immortelle dans la mémoire des marins, ne contenait que les trois mots qui mènent les braves à la mort, la patrie, la confiance , le devoir.

« L'Angleteere compte que chaque homme fera son devoir. »

Un cri d'admiration et d'enthousiasme salua de vaisseau en vaisseau ces simples mots portés de mâts en mâts à travers les airs à toute la flotte. L'âme de Nelson, que le devoir seul avait arraché à son repos, faisait appel, avec une mâle simplicité^ à ce sentiment dans les autres. Il fut compris et répondu; l'image de la patrie, la voix du devoir, la confiance dans le chef, passèrent

dans l'âme des marins. L'histoire a conservé cette harangue militaire comme un modèle de la langue des héros avec celle de Bonaparte en Egypte. Le génie des deux armées et des deux chefs se caractérise dans les deux allocutions :

« Du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent ! » avait dit Bonaparte à ses soldats. «L'Angleterre compte que chaque homme fera son devoir, disait Nelson à ses marins. »

On sent à la différence d'accent et d'émulation donnée aux deux peuples que l'un pense à la gloire et l'autre aux foyers. La gloire de l'Anglais, c'est sa patrie ; celle du Français, c'est le monde. La renommée

enivre l'un, le devoir snfïit à l'autre : la postérité distribuera selon les mobiles et selon les œuvres.

« Et maintenant, dit Nelson, au bruit des acclamations qui accueillaient son ordre du jour avant la bataille, je ne puis rien de plus. Que le grand dispensateur des événements fasse le reste selon sa volonté et selon la justice des causes ! Je lui rends grâce de cette grande occasion de faire moi-même mon devoir! »

Il portait sur son uniforme ordinaire de généralissime les quatre étoiles des décorations dont il avait été gratifié à l'étranger et dans sa patrie. Ces décorations le signalaient au feu des tirailleurs dont les Français couvrent les haubans, les hunes, et les mâts, dans les combats de mer, pour éclaircir les rangs de l'ennemi. Sur le pont, les officiers de Nelson tremblant pour la vie de leur chef, qui se posait ainsi lui-même en butte aux coups prémédités de l'ennemi, se communiquaient à voix basse leur inquiétude sur une existence qui les résumait toutes. Ils s'encourageaient à voix basse les uns les autres à conjurer l'amiral d'enlever ou de couvrir ces insignes. Nul ne l'osa; on se

souvint que dans une autre circonstance il avait résisté avec indignation à la pensée de s'effacer ainsi devant la mort.

« Non ! non ! avait-il répondu , j'ai gagné en honneui' ces signes du brave, et en honneur je veux mourir avec eux! »

On le pria seulement de songer à son rang de général en chef, de ne pas s'engager le premier, comme un vaisseau d'avantgarde, avec la masse serrée des vaisseaux de la flotte combinée, et à permettre, en diminuant ses voiles, au vaisseau le Lcviatho.n, qui suivait le sien, de le dépasser et de recevoir le premier le feu des Français :

« Je le veux bien , répondit-il en sou-

riant; que le Léviathan passe avant moi, s'il le peut! »

Mais en même temps il ordonna au commandant Hardy, son capitaine de pavillon, de forcer de voiles, et il fondit comme un ouragan sur la ligne française. Ses capitaines quittèrent alors le pont de la Victoire pour retourner chacun à son vaisseau. En les congédiant au bord de l'échelle de poupe, il serra tendrement la main au capitaine Blackwood, qui le félicitait d'avance de la victoire :

« Adieu, Blackwood, lui dit-il tristement en serrant sa main, que le Tout-Puissant vous bénisse I Je ne vous reverrai plus. »

Quelques instants après, la tête de colonne de l'amiral Çollingwood, son second, qui débordait par l'obliquité de la marche d'un demi-mille la colonne commandée par Nelson lui-même, fendit la ligne de bataille des Espagnols et des Français. Le vaisseau le Umjal-Souvcrain, monté par Çollingwood, se précipita sur le vaisseau espagnol à trois ponts le Sant a-Anna , et s' attachant flanc contre flanc à ce vaisseau, le couvrit de son feu , de ses boulets et de sa fumée.

« Brave GoUingwood , s'écria Nelson en montrant cette trouée de flamme dans le centre de l'ennemi ; voyez comme il lance son vaisseau dans le feu, sans regarder ni devant, ni derrière, ni à côté de lui ! Voilà la route ouverte, prenez tous le vent ! »

Pendant que Nelson s'écriait ainsi sur la dunette de la Victoire, GoUingwood, ivre déjà du feu au milieu de ce foyer de foudres, s'écriait de son côté, en montrant du geste à son capitaine de pavillon Rotherham le tourbillon de fumée qui les enveloppait :

« Ah ! que Nelson serait heureux , s'il était ici I »

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Il n'allait pas tarder à s'y jeter lui-même. Déjà les boulets de sept vaisseaux de la flotte combinée passaient sur sa tête , déchiraient ses voiles et pieu valent sur le pont de la Victoire. Le premier qui tombra frappé de mort à ses pieds fut son secrétaire Scott, qui causait avec le capitaine de pavillon Hardy. Pendant qu'on le relevait pour éloigner le cadavre des yeux de l'amiral, un boulet ramé coucha huit hommes coupés en deux sur le pont.

« Gela est trop vif pour durer longtemps, dit-il au capitaine Hardy. »

Le vent d'un boulet lui coupa la parole et emporta un groupe de matelots entre le capitaine et lui. Mais la Victoire, encore muette, réservait son feu en avançant toujours. Elle était foudroyée à portée de pistolet à la fois par le vaisseau français le Redoutable, monté par le capitaine Lucas, par le Bucentaure, vaisseau à trois ponts, monté par l'amiral Villeneuve lui-même , enfin par le vaisseau espagnol la Sainte- Trinité, de cent cinquante canons, la plus vaste forteresse flottante qui eût jamais pesé sur la mer. Hardy demanda à l'amiral lequel de ces vaisseaux il fallait aborder

corps à corps pour enfoncer cette ligne de feu et pour frayer la route à sa colonne.

« Le plus rapproché, lui répondit Nelson, peu importe; choisissez vous-même! »

Hardy ordonna au timonnier de diriger la Victoire sur le Bcdoutable, et de se coller sabord contre sabord à ce vaisseau. Les deux vaisseaux, après avoir vomi l'un contre l'autre toute la mitraille de leurs flancs, se heurtèrent d'un choc retentissant, aggravé par la houle, comme pour s'éventrer par l'abordage. La force du coup et celle du vent qui s'engouffrait à la fois dans cette masse de voiles confondues, firent reculer le Redoutable et entraînèrent avec lui kc Victoire. Les vaisseaux qui suivaient Nelson

passèrent par l'ouverture que ce vide laissait dans la ligne de bataille, et, se divisant après, les uns à gauche, les autres à droite, séparèrent en groupe confus les tronçons de la vaste ligne formée par la flotte combinée. La rapidité de leurs mouvements , la sûreté de leurs manœuvres, le sangfroid et l'intrépidité de leurs marins, l'agilité de leurs voiles, les multipliaient à leur gré et en un clin d'œil partout où ils voyaient un vaisseau ennemi à foudroyer, un vaisseau anglais à secourir : la mer et le vent, rebelles aux autres, semblaient d'intelligence avec ces maîtres de l'Océan. Nelson s'en liait maintenant à leur instinct de la victoire et ne combattait plus que pour lui-même.

Villeneuve, déjà brisé dans sa ligne et écrasé au centre par Nelson et ses quinze vaisseaux, appelait en vain par des signaux répétés sur ses frégates les dix vaisseaux de son escadre de réserve, imprudemment annulés poUi le combat. Ces vaisseaux, immobiles et comme pétrifiés de stupeur, contemplaient à distance l'extrémité de leur général et de leur armée, faisant de vains efïorts pour regagner le vent ; d'autres, en grand nombre, détachés de la ligne, se laissaient dériver à la lame hors du champ de bataille, tirant de loin des bordées perdues, et ne sachant, faute d'habitude et d'âme commune, risquer ou accomplir aucune de ces témérités de manœuvre qui ramé-

nenl des vaisseaux souventés au combat.

Cependant quelques vaisseaux héroïques, animés par des commandants au cœur de bronze, soutenaient seuls le choc de CoUingwood et de Nelson. Le capitaine du Redoutable, Lucas, digne de se mesurer avec un héros, avait couvert de morts et de mourants le pont de la Victoire avant de recevoir son choc. Forcé de fermier ses batteries basses du côté où Nelson l'écrasait de son poids, parce que la convexité des deux vaisseaux, les faisant se toucher à la base, ne laissait entre eux, au sommet, qu'un intervalle à travers lequel on pouvait presque se combattre corps à corps, Lucas se préparait à l'abordage, et armait ses plus

intrépides marins pour fondre à la première ouverture sur le bord de Nelson. Le carnage ainsi rapproché entre ces deux vaisseaux inondait de sang les deux ponts. Une fumée lourde, que le vent n'avait plus la force de dissiper, enveloppait les vaisseaux et les combattants eux-mêmes. On tirait au hasard dans une nuit en plein midi, entrecoupée seulement par les éclairs de la fusillade et par le tonnerre des bordées.

Mais, au moment où le capitaine français jetait déjà ses vergues sur les deux bords des deux vaisseaux pour en faire un pont et des échelles d'abordage contre les flancs de la Victoire, un vaisseau anglais, le Téméraire, commandé par le capitaine Harvey,

accourait au secours de son amiral, et, se plaçant sur le flanc du Redoutable, le démolissait de tous ses canons. Nelson, s' écartant alors d'une demi-encâblure, croisait son feu avec le feu du Téméraire contre le Redoutable, emportait son pavillon et éteignait trois fois le feu de ce vaisseau dans le sang des Français. Mais le Redoutable, après un instant de silence, reclouait d'autres pavillons à ses mâts et rouvrait son feu, comme un mourant qui ne veut ni pitié ni grâce. Ses tirailleurs, dispersés sur ses haubans et sur ses vergues, tenaient à distance ses vainqueurs.

Villeneuve, pendant ce duel entre Nelson et ses plus intrépides vaisseaux, combattait

lui-même à quelques vagues de là sur le Bucentaure. Le mât de beaupré du Bucentaure, engagé au commencement de l'action, par un accident de mer, dans la galerie de poupe du colosse de la flotte, la Sainte- Trinité, faisait de vains efforts pour s'en dégager. Foudroyés dans cette immobilité terrible par la Victoire d'abord et par quatre vaisseaux de Nelson ensuite, ces deux vaisseaux, armés ensemble de cent soixante pièces de canon et de trois mille combattants, écartaient, par des explosions de leur double flanc, les vaisseaux qui les écrasaient à distance. Villeneuve, retrouvant dans le désespoir de sa situation et dans l'ardeur du champ de bataille la résolution qu'on lui

reprochait de n'avoir pas trouvée dans le conseil, égalait Nelson en sang-froid et en défi à la mort sur la dunette de son bâtiment. Le feu de ses quatre vaisseaux semblait l'illuminer et le grandir sur cet écueil de la Sainte-Trinité. Il frémissait de ne pouvoir se détacher pour aller porter lui-même à ses vaisseaux inertes le reproche et le courage de leur général. En vain il conjura l'amiral espagnol, commandant de la Sainte-Trinité, de faire un appel suprême au vent pour extirper son beaupré du flanc de la poupe qui le retenait, au risque d'emporter sa propre proue. La Sainte-Trinité, dont les mâts rasés par les boulets ne pouvaient plus porter de voiles, restait, comme

un tronc démembré, le jouet de la houle et le but de la mitraille. Villeneuve voyait tomber autour de lui tous ses olTiciers et six cents hommes de son équipage; ses mâts eux-mêmes tombaient un à un, entraînant avec eux les haubans, les hunes, les vergues, les cordages et les dernières de ses voiles, linceul troué de cette carcasse de bâtiment. Une bouiïée de vent plus forte déchira un instant le nuage derrière lequel le malheureux amiral ne pouvait que conjecturer le reste du combat. Il aperçut la moitié de ses vaisseaux, immobiles spectateurs de la lutte désespérée de leur escadre ; il leur fit le signal de voguer au feu. Ces vaisseaux étaient assez nombreux pour

changer le désastre en triomphe. Ils ne comprirent pas, ou au moins ils n'obéirent pas au geste qui les appelait, et continuèrent à dériver presque au hasard au gré des brises et loin du champ de bataille. Villeneuve, voyant le Bucentaure démembré, rasé comme un ponton, prêt à s'engloutir, demanda en vain un canot à son équipage et à celui de la Sainte-Trinité pour voler luimême à sa réserve et pour la ramener au combat; les canots suspendus à la poupe, percés de boulets, sombraient en Louchant aux vagues; son vaisseau, muet, ne rendait plus que de la fumée au lieu de bordées par ses sabords. Une chaloupe du vaisseau anglais le Mars s'en approcha impunément

pour sauver l'équipage et pour recevoir l'amiral. Villeneuve, qui n'avait pu trouver un boulet pour lui dans cette grêle et que le malheur réservait au suicide, se rendit quand il n'eut plus ni un canon sous la main ni une planche sous les pieds. Les Anglais le reçurent en ennemi désarmé, avec respect pour son infortune et pour son courage. Le vaisseau amiral espagnol la Sainte-Trinité, abandonné aussi par les sept autres vaisseaux de la même nation, se rendit après quatre heures de combat Intrépide mais solitaire. A l'aspect du pavillon anglais arboré sur ce colosse, l'escadre espagnole se laissa dériver à la brise vers les côtes de l'Espagne.

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