LE STYLE EST LA PHYSIONOMIE DE LA- PE NSÉE
Regardez bien un visage et tâchez de vous expliquer à vous-même pourquoi ce visage
136 mada:\if. df. si' vigne
vous chaimo, on vous ropousso , ou vous laisse infiifTércnt : 1(^ secret do cette indifférence, de ce cliarmo on de cette répulsion est-il flans tel ou tel trait de ce visage? dans l'ovale plus ou moins régulier du contour? dans la ligne plus ou moins grecque du front? dans le globe plus ou moins enfoncé des yeux? dans leur couleur? dans leur regard? dans le dessin plus ou moins correct des lèvres? dans les nuances plus ou moins vives du teint? Vous ne sauriez le dire, vous ne le saurez jamais; l'impression générale est un mystère, et ce mystère s'appelle physionomie. C'est la contre-épreuve du caractère tout entier sur le front, c'est le résumé vivant et combiné de tous les traits flottants comme une atmosphère de l'àme sur la figure. Tant de nuances concourent <à former celte atmosphère qu'il est impossible à l'homme qui la sent de la décomposer; il aime ou il n'aime pas, voilà
MADAME DE RÉVIGNÉ 137
toulp son analyse; le jugement n'est qu'une impression aussi rapide qu'un instinct, et aussi infaillible en nous que l'impression que nous ressentons en plongeant la main dans une eau brûlante, tiède ou froide; nous avons chaud ou nous avons froid à l'âme en regardant cette physionomie, voilà tout ce qu'il nous est permis de conclure.
Eh bien, il en est de même du style. Nous sentons s'il nous charme ou s'il nous laisse languissants, s'il nous réchauffe ou s'il nous glace ; mais il est composé de tant d'éléments indéfinissables de l'intelligence, de la pensée et du cœur , qu'il est un mystère pour nous comme la physionomie, et qu'en le ressentant dans ses effets il nous est impossible de l'analyser dans ses causes. Les rhéteurs n'ont jamais pu l'enseigner ni le surprendre, pas
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jiliH que les chiinisles n"ont pu saisir le principe de vie qni fuit sous leurs doig'ts dans les éléments qu'ils élaborent : on ne sait ce qu'il pi'uduit, on ne sait pas ce qu'il est. Etcomnienl le saurait-on? L'écrivain ne le sait pas lui-ménio, c est un don de sa nature comme la couleur de ses cheveux ou comme la sensibilité de son tact. Énumérez seulement quelquesunes des conditions innombrables de ce qu'on nomme style, et jugez s'il est au pouvoir de la rhétorique de créer dans un homme ou dans une femme une telle réunion do qualités diverses : il faut qu'il soit vrai et qne le mot se modèle sur l'impression, sans c{uoi il ment à l'esprit, et l'on sent le comédien de parade au lieu de l'homme qui dit ce qu'il éprouve ; il faut qu'il soit clair, sans quoi la parole passe dans la forme des mots et laisse l'esprit en suspens dans les tén(''l)re?: il fau[ ([u'il jaillisse, sans quoi l'elfort de l'écrivain se fait sentir <à l'esprit
MADAME DE SlsYIOXÉ 141
(lu li'cloiir, ot la fatiçîiio do l'un so communiqiio à rautrc; il faut qu'il soit transparent, sans quoi on ne iit pas jusqu'au fond de l'àme; il faut qu'il soit simple, sans quoi l'esprit a ti op d'étonnement et trop de peine à suivre les raffinement de l'expression, et, pendant qu'il admire la phrase, l'impression s'évapore; il faut qu'il soit coloré, sans quoi il reste terne, quoique juste, et, l'objet n'a que des lignes et point de relief; il faut qu'il soit imagé, sans quoi l'objet seulement décrit ne se représente dans aucun miroir et ne devient palpable à aucun sens; il faut qu'il soit sobre, car l'abondance rassasie ; il faut qu'il soit abondant, car l'indigence de l'expression atteste la pauvreté d(! l'intelligence; il faut([ii'il soit modeste, car l'éclat éblouit; il faut qu'il soit riche, car le dénùment attriste; il faut qu'il soit naturel, car l'artifice défigure par ses contorsions la pensée; il faut qu'il coure, car le mouvement
seul cnlraîiic; il faut qu'il soit chaud, car une douce chaleur est la température deTàme; il faut qu'il soit facile, car tout ce qui est peiné est pénible ; il faut qu'il s'élève et qu'il s'abaisse, car tout ce qui est uniforme est faslidieux ; il faut qu'il raisonne, car l'homme est raison; il faut qu'il se passionne, car le cœur est passion ; il faut qu'il converse, caria lectu-re est un entretien avec les absents ou avec les morts; il faut qu'il soit personnel et qu'il ait l'empreinte de l'esprit, car un homme ne ressemble pas à un autre ; il faut qu'il soit lyrique, car Fàme a des cris comme la voix ; il faut qu'il pleure, car la nature humaine a des gém.issements et des larm es; il faut... Mais des pages ne suffiraient pas à énumérer tous les éléments dont se compose le style. En langue écrite, nui ne les réunit jamiais dans une telle harmonie que madame de Sévigné. r.Ue n'est pas un écrivain, elle est le style.
Reprenons sa vie. Elle en a fait la Icclurc à tous ceux qui aimait à se retrouver dans autrui. En l'écoutant vivre, on croit vivre soi-même deux fois. C'est que son livre n'est pas un livre c'est une vie.
Une seule passion avait succcdô dans son àme à celle qu'elle avait eue pour son mari; cette passion, c'était sa fdle. Jamais femme ne fut aussi mère. Si vous ôtiez cette fille de l'àme et des lettres de madame Sévigiiô, il n'y reste-
rait qu'un grand vide sans mouvement, sans chaleur et sans écho, où rien ne palpite, pas même un cœur. Par un phénomène d'instinct maternel, qui ressemble presque autant à un miracle de la nature qu'à un prodige d'affection, bien que celle more eût enfanté cette fille depuis quinze ans, elle semblait porter toujours ce fruil mal détaché de ses entrailles dans ses flancs. Elle continuait à l'envelopper de sa chaleur, cà kii donner sa vie, à vivre de hi sienne. Elle ne sentait Dieu, la nature, le monde, ses ambitions, ses vanilés, ses amitiés môme, que dans cette enfant. Entre l'univers et elle, il y avait sa fdle ; mais , si l'univers avait disparu et que sa fille lui fût restée, elle ne se serait pas aperçue de la disparition de l'univers. 11 faut a.lmettre cette espèce de folie de Tinstinct maternel dans l'àme "cle madame de Sévigné pour comprendre cette connexitô absolue d'ex'Slencc et cet anéantissement coiii[il'. t de
sa personnalité dans une autre. L'antiquité n'a pas de telles fatalités dans ses fables; il n'y a pas dans Y Enfer ou dans le Paradis du Dante une telle identification d'un être dans un autre, un tel supplice, un tel bonheur! tantôt bonheur et tantôt supplice, comme nous allons le voir en la regardant exister !
Après avoir adoré cette fille, son image vivante et même embellie, dans sa retraite pendant ses années d'enfance, madame de Sévigné la produisit enfin au grand jour de Paris et de la cour. S'il lui en coulait de laisser échapper son trésor de son sein, sa vanité maternelle, la plus sainte des vanités, l'enivrait d'avance de l'ivresse d'admiration que sa fille allait exciter à son apparition sur cette grande scène. Cet orgueil impersonnel ne fut pas
trompé, et il ne devait pas l'être : les mémoires et les poésies du temps sont de l'avis de la mère sur les charmes de la fdle. Ménage l'appelle LE MIRACLE DE NOS JOURS. Lc SatlristC
Bussy lui-même ne l'appelle jamais que la plus jolie fille de France. Elle efifaça ce groupe éblouissant de beautés célèbres qui figuraient dans les ballets de Louis XIV, dans les carrousels et dans les fêtes de Fontainebleau. On ne douta pas, à l'envie de ses rivales, que le jeune roi ne fût bientôt ébloui lui-même et qu'elle ne devînt la favorite du règne naissant. Mais, soit que Louis XIV se souvînt trop de ses ressentiments d'enfance<îontre le nom de Sévigné trop mêlé à la Fronde, soit que mademoiselle de Sévigné, trop adorée par sa mère, se sentît audessus de radoration d'un roi, soit enfin qu'elle eût plus l'éclat qui produit l'admiration que cet attrait qui produit l'amour, le roi fut pqji, mais insensible à tant de charmes. Maderaoi-
selle de Sévigné, qui avait autant d'esprit, mais . un autre esprit, que sa mère, sentait elle-même que sa beauté avait plus d'éblouissement que de chaleur.
« Au premier moment, écrit-elle à sa mère, on me croit adorable, et quand on me voit davantage, on ne m'aime plus. »
Madame de Sévigné, q\ii avait placé toute son ambition en elle, aspirait à lui faire épouser un des grands noms de la cour. La naissance, la beauté, la fortune de sa fille, justifiaient cette espérance. Mais la froideur de la fille et peut-être aussi la défaveur secrète delà mère dans l'esprit du roi écartaient les prctendanls.
« La plus jolie fille de France vous fait ses compliments, écrivait-elle à son cousin Bussy; ce nom paraît bien séduisant, je suis pourtant lasse d'en faire les honneurs si longtemps. »
Bussy répond :
« Je reconnais la bizarrerie du destin dans la difficulté de marier la plus jolie fille de France. »
« La plus jolie fille de France, réplique la mère, est plus digne que jamais de vos hommages, et pourtant sa destinée est si difficile à comprendre que, pour moi, je m'y perds. »
L'explication de cette destinée qui humiliait et contristait le cœur de la mère était tout entière dans la crainte que les grandes familles de cour avaient de participer à la défaveur d'une femme qui tenait aux factions politiques éteintes, par sa jeunesse, et aux factions religieuses naissantes, par ses liaisons avec les Arnauld, entachés de jansénisme.
Elle peint ces solitaires avec un charme infini.
« Je revins hier, dit-elle, duMenil, où j'étais allée pour voir le lendemain M. d'Antilly; je fus six heures avec lui ; j'eus toute la joie que
peut donner la conversation d un homme admirable; je vis aussi mon oncle de Sévigné, mais un moment. Le Port-Royal est une Thébaïde; c'est un paradis, c'est un désert où toute la dévotion du christianisme s'est rangée. C'est une sainteté répandue dans tout le pays à une lieue à la ronde; il y a cinq ou six solitaires qu'on ne connaît point, qui vivent comme les pénitents de saint Jean Glimaque ; les religieuses sont des anges sur terre. Mademoiselle de Vertus y achève sa vie avec des douleurs inconcevables et une résignation extrême. Tout ce qui les sert, jusqu'aux charretiers, aux bergers, aux ouvriers, tout est modeste. Je vous avoue que j'ai été ravie de voir cette divine solitude, dont j'avais tant ouï parler; c'est un valon affreux, tout propre à inspirer le goût de faire son salut. Je revins coucher au Menil, et hier ici, après avoir embrassé M. d'Andilly en passant. »
Madame de Sévi gné crut devoir s'éclipser quelque temps avec sa fille dans sa solitude des Rochers pour laisser passer cette mauvaise étoile et pour faire regretter par Paris celle qu'on n'y apercevait pas assez ; elle se retira en Bretagne, et passa tout un hiver aux Rochers. Cette absence réveilla, en effet, les regrets sur lesquels son dépit avait compté. Elle fut assaillie de phrases et de vers, où ses amis, ses admirateurs et ses poètes déploraient son éloignement et la rappelaient à ce centre d'esprit et d'agrément obscurci depuis qu'elle en retirait sa lumière. Saint-Savin, dans une épître familière, se fit l'interprète avoué de ces regrets. Il la flattait dans sa passion.
Votre fille est le seul ouvrage Que la nature ait achevé ; Dans les autres elle a rêvé.
Aussi la terre est trop petite Pour y trouver qui la mérite...
La m.ère offensée fut sourde à ces repentirs
de Paris ; elle prolongea jusqu'au printemps son séjour aux Rochers, s'exerçant par la réflexion et par la lecture h se passer du monde. Elle s'y occupait cà relever sa fortune pour ses enfants et à embellir sa demeure.
« Je fais planter, dit-elle dans une de ses lettres, une infinité de petits arbres et un labyrinthe d'où on ne sortira pas sans un fils d'ariane. J'ai aussi acheté plusieurs morceaux de terre à qui j'ai dit, suivant ma manière accoutumée: Je vous fais parc! de sorte que j'ai étendu mes jardins et mes promenoirs, sans qu'il m'en ait coûté beaucoup. »
A son retour à Paris, après la courte campagne de Louis XIV en Franche-Comté, elle trouva le roi étalant scandaleusement à Compiègne et à Paris, sans respect pour la jeune reine, ses amours mal éteints avec mademoiselle de la Vallière, madame de Monaco, madame de Montespan, légitimant par des actes publics les enfants qu'il avait de ses favorites, faisant enregistrer, en termes effrontés, au parlementletitrededuchesse qu'il conféraitàruiie,
156 MADAME DE SÉYIGNÉ
enlevant l'autre à son mari, et s'affranchissant des murmures de M. de Montespan en l'exilant au fond de la France ; mais la divinité du roi était devenu un dogme si incrusté dans la ser- ^^lié des courtisans, que les insolences même du roi contre les lois, les mœurs, la religion, le mariage, paraissaient royales, et que, tout en rougissant, la cour adorait.
Bien que madame de Sévigné fût, suivant deux vers italien de Ménage.
Donna bella, gentil, cortesse e saggia, Di castità, di fede e d'amor tempia,
c'est-à-dire « femme accomplie de beauté, d'amabilité, de vertu, dont Tàme était un sanctuaire de chasteté, de foi et de pur amour ! » la corruption de l'exemple tombait de si haut, et le vice se confondait tellement avec la majesté qu'elle ne se montre pas dans ses lettres aussi scandalisée qu'elle était pure. Pendant ces longues années de dépravation publique,
elle continue de suivre sa fille dans les fêtes de la cour ; seulement elle restreint autour d'elle, comme un rempart contre la licence générale des esprits et des mœurs, un petit concile d'hommes et de femmes qui faisaient, parleur sévérité, exception au temps. Ses amis les plus intimes à cette époque étaient madame de Scudéry, tante de mademoiselle de Scudéry, veuve comme madame de Sévigné à trente ans ( elle avait épousé un vieillard qu'elle avait aimé malgré son âge, et elle se refusait, comme madame de Sévigné, à de nouveaux liens ) ; madame de La Fayette, que son attachement au duc delà Rochefoucauld tenait dans l'éloignement de la conr, semblable ainsi à un blâme muet ; madame de Guénégaud, parente et voisine des Arnauld, au château de Fresne, près de Livry ; enfin les Arnauld eux-mêmes les anciens amis de Fouquet et les patrons de Pascal. Elle passa l'été de 1CC7 dans cet
air sain et vivifiant au château de Fresnes, c II faut que je vous dise comme je suis, écritelle à M. de Pomponne, membre de cette fa-^ mille des Arnauld et ambassadeur alors en Suède. J'ai M. d'Audilly à ma main gauche, c'est-à-dire du côté de mon cœur; j'ai madame de la Fayette à ma droite ; madame de Guénégaud devant moi, qui s'amuse à barbouiller de petites images ; un peu plus loin, madame de Mottevill efl'auteur des Mémoires), qui rêve profondément ; notre oncle de Cessac, que je crains parce que je ne le connais guère ; madame de Caderousse ; mademoiselle sa sœur, qui est un fruit nouveau que vous ne connaissez pas, et mademoiselle de Sévigné sur le tout, allant et venant par le cabinet comme de petits frelons^ Je suis assurée que cette compagnie vous plairait comme à moi. »
Ce portrait de famille unissait dans ses personnages le vieux siècle au nouveau Le chef
de la famile des Arnauld d'Andilly, âgée à peu près de quatre-vingts ans avait vu Richelieu, Mazarin, les orages et les transformations des derniers règnes ; il écrivait, dans sa verte vieillesse, les mémoires qui ont servi de matéjiaux à notre histoire.
Madame de Sévigné écrit de Li vry, le 29 avril : « J'ai fait un fort joli voyage. Je partis hi^ assez matin de Paris ; j'allai dîner à Pomponne, j'y trouvai notre bonhomme (Arnauld ) qui m'attendait ; je n'aurais pas voulu manquer à lui dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m'étonna : plus il approche de la mort, plus il s'épure. 11 me gronda très-sérieusement, et transporté de zèle et d'amitié pour moi, il me dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir, que j'étais une jolie païenne, que je faisais de vous une idole dans mon cœur, que cette sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me
parût moins criminelle ; qu'enfin je songeasse à moi. 11 me dit cola si fortement que je n'avais pas le mot à dire. Enfin, après six heures de conversation très-agréable, quoique très-sérieuse, je le quittai et vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de mai, le rossignol, le coucou, la fauvette, qui ont ouvert le printemps dans la forêt ; je m'y suis promenée tout le soir toute seule; j'y ai trouvé mes tristes pensées, mais je ne veux plus vous en parler. J'ai destiné une partie de cette après-dînée à vous écrire dans le jardin, où je suis étourdie de trois ou quatre rossignols qui sont sur ma tête. Ce soir je m'en retourne à Paris pour faire un paquet et vous l'envoyer.
Madame de la Fayette, versée comme un érudit dans les langues classiques et qui commentait Horace et Virgile, écrivait en même temps ses premiers romans français où palpitait un cœur qui se repose d'avoir aimé : elle déplo-
rait en se moment l'absence de son ami, le duc de la Rochefoucauld, qui servait, quoique infirme, en volontaire au siège de Lille. Madame de Motteville, celte confidente d'Anne d'Autriche, importume au roi dont elle avait trop ouvertement blâmé les vices, s'était retirée après la mort de la reine-more ; elle écrivait en silence ses Mémoires avec l'autorité d'une femme qui a tout vu, mais avec les réticences d'une confidente qui sait se taire.
Madame de Guénégaud peignait avec un talent qui rivalisait avec celui des maîtres du temps. Ses tableaux, suspendus à côté de ceux du Poussin, décoraient la chapelle et la galerie du château de Fresnes. Les entretiens roulaient sur les victoires du roi en Flandre et sur les chefs-d'œuvre du Misantlwpc du Ckl et H'Andromaquc, dont Molière, Corneille et Racine illustraient cette année la scène. Les juges étaient dignes de ces jeux du génie.
La paix d'Aix-la-Chapelle et la construction de Versailles, les fêtes que le roi y donna à madame de iMontespan, encore dérobée sous le demi-jour mais déjà reine de son cœur, rappelèrent madame de Sévigné et sa fille à Paris. Elles assistèrent à ces fêtes de 1688, dont la description transporte l'imagination aux féeries du luxe. Mademoiselle de Sévigné, assise à la table du roi, au milieu de trois cents femmes avides de son coup d'œil, les éclipsa toutes. Le roi parut ébloui. Les courtisans, qui devinaient
les goûts du maître, se répandirent en idolâtrie pour la nouvelle idole. Le duc de la Feuillade, favori, à qui madame de Montespan portait ombrage, fomenta dans le cœur du roi un penchant qu'il crut entrevoir pour mademoiselle de Sévigné ; le bruit se répandit qu elle avait conquis la faveur du maître; le siècle était si assoupli qu'on ne supposa pas m'ême une résistance. Bussy, l'ami de la mère, le protecteur né de la fille, le gentilhomme superbe de sa naissance et de ses grades se félicite touthaut dans ses lettres de la honteuse faveur de sa jeune cousine. 11 se trompait : le roi avait dissimulé sous son attention feinte pour mademoiselle de Sévigné sa passion réelle pour madame de Montespan.
Cette fausse faveur ne servit heureusement qu'à la fortune du fils de madame dé Sévigné. Ce jeune homme, doué de toute la bravoure de son père et de toutes les grâces de sa mère,
n'occupait dans le cœur de madame de Sévigné que le peu de place qu'y laissait sa fille. Les grandes passions ne souffrent pas le partage. Cette mère l'aimait, mais avec la négligence d'un cœur trop plein d'un autre sentiment. Le Laron de Sévigné, carcatère souriant, tolérait sans envie cette négligence de sentiment de sa mère pour lui. Il se rangeait volontairement au second rang dans son cœur; soit amour pour cette mère dont il aimait j'usqu'à l'injustice, soit lialntude prise de bonne heure de n'occuper dansla famille qu'un rang cher mais subalterne, soit admiration pour celte sœur qui avait accoutumé depuis son b'^rceau tous les familiers de madame de Sévigné à l'enthousiasme, il s'accommodait complaisamment de cette seconde place, il était le courtisan plus que le fils et le frère de sa mère et de sa sœur Il amusait et intéressait cette mère pUis qu'il ne la passionnait. Elle songeait cependant à sa
fortune militaire. Son éducation forte et littéraire, sous le regard d'une mère si supérieure, le plaçait au niveau de toute la jeunesse de son âge. 11 avait vingt ans, il attendait une occasion de se signaler à l'attention dn roi. Cette occasion se présenta.
Les Turcs assiégeaient depuis vingt-quatre ans la capitale de la Crète, Candie, défendue par les Vénitiens. La vieille alliance de la France et de la Turquie, pour contre-balancer la maison d'Autriche, empêchait Louis XIV de porter secours aux Vénitiens ; d'un autre côté, l'antipathie religieuse des chrétiens contre les musulmans faisait rougir le roi très-chrétien de laisser succomber le dernier rempart du christianisme dans la Méditerranée, sans lever le bras pour défendre la croix presque abattue sous ses yeux. Il fallait concilier la déférence pour le pape avec sa politique; il ne se présentait qu'un subterfuge, indigne à la fois du po-
li tique et du chrétien; l'embarras de conscience le lui fit adopter. Tout en continuant de déclarer amitié aux Turcs, il autorisa le duc de La Feuiîade à lever un corps de gentilshommes volontaires qui n'auraient d'autre drapeau que celui de la croix et qui iraient combattre contre les Ottomans. La noblesse française se jeta avec l'impétuosité de son courage dans cette expédition d'aventuriers désavoués, mais protégés. Les d'Aubusson, parents du héros de Rhodes, les Langeron, les Beauvau, les Fénelon, les Créqui, les La Rochejacquelein , les Xaintrailles, les Saint-Paul, les Gramont, les Château-Thierry, les Chamborant, s'enrôlèrent dans cette croisade. Turénne, ami et admirateur de madame de Sévigné, conseilla à son fils de commencer sa carrière militaire par cette campagne sur laquelle la religion et la distance jetteraient le prestige qui couvre toujours les choses d'Orient. Le duc de la Rochefoucault donna à madahie
de SévigrxC le même conseil. Le jeune comte de Saint-Paul, fils charmant de la belle duchesse de Longueville, et dont le duc de la Rochefoucauld passait pour être le père, levait un escadron de cent cinquante jeunes gentilshommes impatients d'exploits. Le baron de Sévigné partit avec le comte de Saint-Paul. Les Français y montrèrent une valeur qui honora leur nom, mais aussi une jactence, une insubordination et une impatience qui perdirent la ville. Ils périrent presque tous dans des sorties contre une armée de Turcs. Les Vénitiens leur reprochèrent leur fougue, ils reprochèrent aux Vénitiens leur prudence ; décimés par le sabre des Ottomans, ils laissèrent la plage de Candie couverte des cadavres de leurs chefs; les survivants se rembarquèrent avant la chute de la place, laissant l'île de Crète déplorer le funeste secours qu'ils lui avaient apporté et que leur inconstance avait tourné en ruine.
Le départ de son fils pour une expédition si capricieusement conçue et si capricieusement abandonnée coûta quelques larmes à madame de Se vigne, mais ces larmes furent promptement séchées par un sourire de sa fille. Rien ne manquait profondément à son cœur tant que sa fille lui restait. Sa tendresse même a un accent léger quand elle parle à ses amis de cette absence de son fils.
« Je crois que vous ignorez, écrit-elle que
mon fils est allé en Candie avec le duc de la Feuillade et la comte de Saint-Paul. Cette fantaisie lui est entrée fortement dans la tête; il en a parlé au cardinal de Retz, à M. de Turenne, à M. de la Rochefoucauld. Voyez quels personnages! J'en ai pleuré amèrement, j'en suis sensiblement affigée; je n'aurai pas un moment de repos pendant tout ce voyage ; j'en vois tous les périls, j'en suis morte; mais enfin je n'ai pas été maîtresse, et, dans ces occasions-là, les mères n'ont pas beaucoup voix au chapitre. »
Quand on compare cette légère mention du départ de son fils pour une campagne où l'héroïque héritier des Sévigné allait braver le fer, et le feu, et la mer sans beaucoup de chances de retour, avec les explosions de larmes, d'anxiété et de désespoir de la môme femme lorsque sa fille entreprend le moindre petit voyage en province par un jour de pluie, on a
la mesure du sentiment de cette mire pour son fils ou pour sa fille. Ce fils cependant mérilait mieux d'une telle mère. En partant pour l'île de Crète, il avait de lui-même donné à madame de Sévigné sa signature en blanc pour consentir à tous les avantages de fortune qu'il lui conviendrait de faire à sa sœur, dans les stipulations matrimoniales qui pourraient intervenir en son absence.
L'heure désirée et redoutée qui allait séparer la fille de sa mère sonnait enfin. Le comte de Grignan, lieutenant général du roi en Languedoc, gentilhomme illustre de province, âgé de près de. quarante ans, déjà deux fois veuf, d'un esprit plus solide qu'étendu, d'une figure plus terne qu'attrayante, d'un caractère plus ambitieux que séduisant, épousa, le 29 janvier 1669, mademoiselle de Sévigné. La mère, en choisissant M. de Grignan de préférence à un gendre plus jeune, dont le cœur n'aurait
pas porté déjà la trace de deux unions et le deuil de deux épouses, n'eut évidemment pour but que de conserver sa fille à Paris. Elle se flattait que M, de Grignan, courtisan estimé du roi, changerait sa place en Languedoc contre une place à la cour dont il avait la promesse. Mademoiselle de Sévigné céda par obéissance et par lassitude d'attendre plutôt que par inclination. Sa tiédeur naturelle n'avait pas besoin d'amour dans le mariage ; sa mère l'avait lassée d'adoration; tout fat convenance, calcul et froide raison dans son consentement à ce mariage. On voit avec quelle ruse d'instinct maternel madame de Sévigné lui en dérobe et s'en dérobe à elle-même toutes les disparités dans ses lettres à ses amis,
« Il faut que je vous apprenne que la plus jolie fille de France épouse, non le plus joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume. Toutes ses femmes sont mortes pour
faire place à ma fille, et même son père et son fils, par une bonté extraordinaire, en sorte qu'étant plus riche qu'il n'a jamais été, et se trouvant d'ailleurs, et par sa naissance, et par ses mariages, et par ses bonnes qualités, tel que nous pouvions le souhaiter, nous ne le marchandons point comme on a coutume de le faire, et nous nous en fions bien aux deux familles qui ont passé avant nous. Le public paraît content, c'est beaucoup... Il a du bien, de la qualité, une charge, de l'estime, de la considération dans le monde : que faut-il davantage ? Je trouve que nous sommes bien sorties d'intrigue. »
On voit par ces allusions railleuses et presque cruelles au double et heureux veuvage de M. de Grignan, à la mort complaisante de son père et de son fils unique, que sa joie d'avoir trouvé un mari selon ses desseins l'emportait sur la décence môme des expressions. On
s'apercevra de plus en plus, en lisant sa correspondance, que l'esprit était en plus grande proportion que le sentiment dans sa nature, et qu'à l'exception de sa fille, tout était léger dans ses émotions.
XLÏ
Les premiers mois du mariage de madame de Grignan répondirent en effet aux espérances qu'avait eues madame de Sévigné de ne jamais se séparer de sa fille. Ils s'.écoulèrent dans cette douce retraite de Livry, qui rappelait à madame de Sévigné ses plus beaux jours de jeunesse, en abritant encore les plus beaux jours de sa maturité. Tout ce qu'elle écrit de Livry, pendant et après ce séjour, respire la paix, l'ombre et le recueillement de ces bois.
Une seule amertume empoisonna pour elle ce bonheur. Un cheval fougueux rcnverea sous les yeux de la jeune comtesse de Grignan le frère cadet du comte de Grignan. Madame de Grignan était enceinte : l'excès de son émotion la fit défaillir, elle se blessa. Cette sensibilité bien naturelle fut interprétée par la calomnie comme la preuve d'une préférence criminelle de la comtesse pour le plus beau, le plus jeune et le plus aimable des Grignan; le monde retentit de ces soupçons; les poètes le consacrèrent dans leurs épigrammes; les femmes, jalouses de la beauté et de la vertu dans une femme, rélevèrent jusqu'aux oreilles du roi. Madame de Sôvigné, atteinte dans ce qu'elle avait de plus vulnérable, la renommée de sa fille, s'en plaignit au duc de la Rochefoucauld et au prince de Condé, qui soufflèrent de haut sur celte calomnie ; mais la cicatrice en resta au cœur de madame de Sévigné, et son
ressentiment contre celles qui avaient colporté cette rumeur ne s'amortit jamais. Ce ressentiment, qui venait de sa tendresse, est inépuisable.
« J'allai cliez madame de la Fayette, écrit-elle à sa fille; M. do la Rochefoucauld y vint ;' on ne parla que de vous, de la raison que j'avais d'être touché, et du dessein de parler comme il faut à Mélusine (madame de Marans). Je vous réponds qu'elle sera bien relancée. D'IIacqueville vous rendra un bon compte de cette affaire... »
« L'affaire de Mélusine est entre les mains de Langlade, après avoir passé par celles de M. de la Rochefoucauld et de d'Hacqueville. Je vous assure qu'elle est bien confondue et bien méprisée par ceux qui ont l'honneur de la connaître. »
Un malheur plus réel la menaçait. Ce gendre auquel elle avait sacrifié tant de convenances
dans Tunique espoir de le conserver à Paris, échoua dans ses sollicitations d'une charge à la cour et fut nommé lieutenant général du roi ou vice-gouverneur de Provence. Cette charge exigeait que M. de Grignan résidât dans son gouvernement. Elle obtint avec peine qu'il laisserait sa fille jusqu'à sa délivrance. Madame de Grignan mit au monde une fille qu'on appela mademoiselle d'Adhémar, qui promettait les charmes de sa mère et l'esprit de sa grandmère, mais que des ambitions cruelles de famille ensevelirent, à la fleur de sa beauté, dans un monastère.
On voit plus tard que madame de Sévigné ne put conserver au monde cette première petitefdle ; mais elle sauva du cloître "Pauline, qui fut depuis madame de Simiane. 11 faut l'entendre elle-même ; elle multiplie ses efforts et ses insinuations :
« Votre petite demoiselle (Marie-Blanche,
MADAME DE SÉYIGNÉ 179
raademoiselle d'Adhémar) me fait pitié d'être destinée à demeurer dans ce couvent, perdue pour vous. En attendant une vocation, vous n'oseriez la remuer, de peur qu'elle ne se dissipe. Cette enfant est d'un esprit chagrin et jaloux, tout propre à se dévorer.
» Je fais réponse à ma chère petite Adhémar (Marie-Blanche) avec une vraie amitié. La pauvre enfant ! qu'elle est heureuse, si elle est contente ! Cela est, sans doute; mais vous m'entendez bien. »
Quelques années après, au sujet de sa seconde petite-fiUe Pauline, elle écrit :
« Aimez, aimez Pauline; donnez-vous cet amusement ; ne vous marîyrisez point à vous ôter cette petite personne; que craignez-vous? Vous ne laisserez pas de la mettre au couvent dans quelques années, quand vous le jugerez nécessaire. Tàtez, tàtez un peu de l'amour maternel ; on doit le trouver assez salé, lorsque
180 MADAME DE SÉVTGNÉ
c'est un choix du cœur et que ce choix regarde uue créature aimaijle. Je vois d'ici cette petite; elle vous ressemblera, malgré la marque de l'ouvrier. Il est vrai que ce nez est une étrange airaire; mais il se rajustera, et je vous réponds que Pauline sera belle.
» Je sais comme on reçoit M. de Grignan en Provence. Je lui recommande Pauline et le prie de la défendre contre votre philosophie. Ne vous "ôtez pas tous deux ce joli amusement : hélas! a-t-on si souvent des plaisirs à choisir? Quand il s'en trouve quelqu'un d'innocent et de naturel sous notre main, il me semble qu'il ne faut pas se faire la cruauté de s'en priver. Je chante donc encore une fois : Aimez-, aimez Pauline, aimez sa grâce extrême. »
»... Mais parlons de Pauline, l'aimable, la jolie petile créature! Je suis étonnée qu'elle ne soit pas devenue sotte et ricaneuse dans ce couvent. Ah! que vous avez bien fait de l'en
retirer! Gardez-la, ma fille, ne vous privez pas de ce plaisir; la Providence en aura soin. Je vous conseille de ne pas vous défendre de Taimer, quand vous devriez la marier en Béarn.
»... Dites-moi si vous ôterez Pauline d'avec vous; c'est un prodige que cette petite, son esprit est sa dot. Je la mènerais toujours avec moi, j'en ferais mon plaisir, je me garderais bien de la mettre (au couvent) avec sa sœur. Enfm, comme elle est extraordinaire, je la traiterais extraordinairement.
» Jamais vous ne serez embarrassée de cette enfant; au contraire, elle pourra vous être utile. Enfm j'en jouirais, et ne me ferais point le martyre de m'ôter cette consolalion. »
Cette digression nous a paru nécessaire pour montrer la protestation du cœur de madame de Sévigne contre cetîe coutume barbare qui sacrifiait les filles à la fortune du fils. Reprenons notre récit à la première séparation de madame de Sévigné d'avec madame de Grignan.
Le frisson de cœur de madame de Sévigné, à l'approche du moment où il faudrait rendre sa fille à son gendre, la saisit le lendemain de
la délivrance de mndame de Grignan, La douleur la rend pour la première fois éloquente; ses lettres à M. de Grignan ne sont plus des conversations et des anecdotes, ce sont des supplications et des plaidoyers. Elle lui dispute un à un les semaines, les jours, les heures; tous les prétextes lui sont des raisons pour ajourner ce fatal départ; elle sent qu'on va lui arracher son âme, elle a l'agonie de la séparation. Ses lettres palpitent, Lriilcnt, ou transissent comme la peau. La puérilité y devient pathétique; elle se retient à tout comme quelqu'un qui se noie, même r la pluie qui tombe et au vent qui court.
« Je vous avoue que l'excès d'un si mauvais temps fait que je me suis opposée à son départ pendant quelques jours. Je ne prétends pas qu'elle évite le froid, ni les boues, ni les fatigues du voyage, mais je ne veux pas qu'elle soit noyée. Cette raison, quoique très-forte, ne
MADAME DE SÉVIGXÉ 185
la retiendrait pas présentement, sans le coadjuteur qui part avec elle et qui est engagé de marier sa cousine d'Ilarcourt. Cette cérémonie se fait au Louvre. M. de Lyonne est le procureur; le roi lui a parlé... Ce serait une chose si étrange que d'aller seule, et c'est une chose si heureuse pour elle d'aller avec son beau-frère; que je ferai tous mes efforts pour qu'ils ne se quittent pas. Cependant les eaux s'écouleront un peu; je veux vous dire de plus que je ne sens pas le plaisir de l'avoir présentement; je saisquil faut qu'elle parie; ce qu'elle fait ici ne consiste qu'en devoir et en affaires; on ne s'attache à nulle société; on ne prend aucun plaisir ; on a toujours le cœur serré ; on ne cesse de parler de chemins, de pluies, des histoires tragiques de ceux qui se sont hasardés. En un mot, quoique je l'aime comme vous savez, l'état où nous sommes à présent nous pèse et nous ennuie; ces derniers jours-ci n'ont aucun
agi'ément. Je vous remercie de la pitié que je vous fais; vous pouvez mieux comprendre qu'un autre ce que je souffre et ce que je vais souffrir! »
Le surlendemain, nouvel obstacle.
« Les pluies ont été et sont encore si excessives, qu'il y aurait eu de la folie à se hasarder. Toutes les rivières sont débordées, tous les grands chemins sont noyés, toutes les ornières cachées ; on peut fort bien verser dans tous les gués; enfin, la chose est au point que madame de Rochefort, qui est chez elle à la campagne, qui brûle d'envie de revenir à Paris où son mari la souhaite et où sa mère l'attend avec une impatience incroyable, ne peut pas se mettre en chemin, parce qu'il n'y a pas de sûreté, et qu'il est vrai que cet hiver est épouvantable ; il n'a pas gelé un moment, et il a plu tous les jours comme des pluies d'orage; il ne passe plus aucun bateau sous les ponts;
les arches da pont Neuf sont quasi-comblées ; enfui c'est une chose étrange. »
Le jour arrive cependant; Tadieu est consommé ; il faut assister dans son cœur même à ses durs moments. On ne sait lequel est le plus ou le moins cruel d'avant ou d'après la séparation. Le carrosse de la fdle n'est pas encore aux barrières de Paris que déjà la mère s'assied pour lui écrire, espérant la rejoindre au moins par la pensée. On voit même qu'elle étouffe à d^mi ses sanglots pour ne pas se rendre trop importune à ce qu'elle aime. Cette première lettre après le départ a le désordre d'une àme où la douleur, comme dans une chambre vide, n'a pas encore rangé les traces éparses d'un déménagemeot.
« Ah! ma douleur serait bien faible si je pouvais vous la peindre; aussi je ne l'entreprendrai pas. J'ai beau chercher ma fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu'elle fait
l'éloignent de moi !. . . Je m'en allai donc à cette chapelle de Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant; il me semblait qu'on m'arracbait le cœur et l'àme ; en effet, quelle rude séparation! Je demandai la liberté d'être seule; on me mena dans la cbambre de madame de Houssuit, on me fit du feu, Agnès me regardait sans me parler; c'était notre marché. J'y passai jusqu'à cinq heures sans cesser de sangloter; toutes mes pensées me faisaient mourir. J'écrivis à W. de Grignan, vous pouvez juger sur quel ton; j'allai ensuite chez madame de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par rintérêt qu'elle y prit; elle était seule et malade, et triste de la mort d'une sœur religieuse. Elle était comme je pouvais la désirer. M. de la Rochefoucauld y vint; on ne parla plus que de vous, et de la raison que j'avais d'être touchée... Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n'étais pas avancée
d'uu pas pour le repos de mon esprit. L'aprèsdîtiée se passa chez madame de la Troclie et à l'Arsenal. Le soir, je reçus votre lettre, qui me remit dans mes premiers transports... »
Et cette douleur se nourrit et se renouvelle de tout ce qui rappelle la fille à la mère. Un mois après, sa maison, l'escalier, la chambre où l'adieu s'est consommé^ rouvrent par tous ses sens toutes ses blessures :
« Je vous assure, ma chère enfant, lui écritelle alorSj que je songe à vous continuellement, et que je sens tous les jours ce que vous me dites une fois : qu'il ne fallait pas appuyer sur certaines pensées. Si l'on ne glissait pas
dessus 5 on serait toujours en larmes , c'està-dire moi. Il n'y a lieu dans celte maison qui ne me blesse le cœur. Toute votre chambre me tue, j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu pour rompre la vue; une fenêtre de ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse dllacqueville, et par où je vous rappelai, me fait peur à moi-même, quand je pense combien alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre, car je suis folle quelquefois. Ce cabinet où je vous embrassais sans savoir ce que je faisais ; ces Capucins où j'allais entendre la messe; ces larmes qui tombaient de mes yeux à terre comme si c'eût été de l'eau qu'on eût répandue; Sainte-Marie, madame de la Fayette, mon retour dans cette maison, votre appartement, la nuit, le lendemain; et votre première lettre, et toutes les autres, et encore tous les jours; et tous les entretiens de ceux qui entrent dans mes sentiments, ce pauvre
d'IIacqueville est le premier, je n'oublierai jamais la pitié qu'il eut de moi ! Voilà donc où j'en reviens, il faut glisser sur tout cela et se bien garder de s'abandonner à ses pensées et aux mouvements de son cœur. J'aime mieux m'occuper de la vie que vous faites maintenant. Cela me fait une diversion, sans m' éloigner pourtant de mon sujet et de mon objet aimé. Je songe donc à vous, et je souhaite toujours de vos lettres; quand je viens d'en recevoir, j'en voudrais bien encore. J'en attends présentement, et je reprendrai ma leltre quand, j'aurai de vos nouvelles. J'abuse de vous, ma très-chère; j'ai voulu aujourd'hui me permettre cette lettre d'avance, mon cœur en avait besoin, je n'en ferai pas coutume. »
LXÎV
Cotte fixité de regard sur l'objet disparu ne se lasse pas, elle suit madame de Grignan dans tout le voyage. Madame de Sévigné craint d'obséder, elle s'efforce quelquefois de sourire à travers les larmes. Le moindre retour de tendresse de son enfant vers elle, une flatterie, une caresse l'enivre, lui arrache un cri de joie; elle veut se faire pardonner de trop aimer parcelle qu'elle fatigue d'amour.
« Vous comprenez bien, ma belle, qu'à la
manière dont vous m'écrivez, il faut que je pleure en lisant votre lettre. Joignez à la tendresse et à lÏDclination naturelle que j'ai pour vous la pctile circonstance d'être persuadée que vous m'aimez, et jugez de l'excès de mes sentiments ! Méchante ! pourquoi me cachezvous quelquefois de si précieux trésors? Vous avez peur que je meure de joie? Mais ne craignez-vous pas aussi que je meure de déplaisir de croire voir le contraire? Je prends votre ami d'Hacqueville à témoin de l'état où il m'a vue autrefois!... Mais quittons ces tristes souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vérités; madame de Guénégaud me mande de quelle manière elle vous a vue pour moi. Je vous conjure de garder le fond de ces sentiments, mais plus de larmes ! elles ne vous sont pas aussi saines qu'à moi! Je suis à présent assez raisonnable, je
me soutiens au besoin, et quelquefois je suis quatre ou cinq heures comme une autre ; mais peu de chose me replonge en mon premier état : un souvenir, un lieu, une parole, une pensée un peu trop arrêtée, vos lettres surlout, les miennes même en les écrivant, quelqu'un qui me parle de vous, voilà des écueils à mon courage, et ces écueils se rencontrent souvent. Je vois madame de Yillars; je m'y plais parce qu elle, entre dans mes sentiments. Madame de la Fayette comprend aussi les tendresses que j'ai pojr vous, elle est touchée de celles que vous me témoignez. J'ai vu cette pauvre madame Amyot, elle pleure bien, je m'y connais! Hélas! de quoi ne me souviens-je pas ! les moindres choses me sont chères, »
A dater de cette séparation commence la véritable œuvre de madame de Sévigné, répanchement do sa vie dans ses lettres à sa fille. La correspondance de son esprit fait place
à la correspondance de son cœur; elle n'avait que le génie de l'agrément, le génie de la tendresse éclate sous ses larmes ; elle ne vit plus que pour écrire à sa fille, et pour que la douce assiduité de ses lettres, besoin quotidien de son amour, ne devienne pas une fastidieuse obsession de tendresse éternellement répétée sous sa plume, elle glane partout dans ses détails domestiques, dans ses entretiens, dans ses lectures, dans ses élévations, à la cour, à la ville, à l'armée, et jusque dans les scandales de son siècle, ce qui peut lui faire pardonner de tant écrire. Elle s'efforce d'intéresser et d'amuser, afin qu'on lui pardonne d'attendrir. A cette date aussi commence l'histoire épistolaire du siècle de Louis XIV; une femme cachée dans la rue des Tournelles ou dans sa retraite des Rochers tient à sou insu la plume d'un secrétaire élégant de ce règne, tandis que Saint-Simon tient celle
de Tacite dans rantichambve du Dauphin.
Singulière destinée de ce règne heureux en tout d'avoir été écrit tout entier dans ses coulisses plus que dans ses annales par une mère qui cherche à amuser sa fdle et par un courtisan qui cherche à stygmatiser ses rivaux! Voltaire, dans son Histoire du siècle de Louis A7F, est moins historique que ces deux échos. On peut affirmer que cette bonne fortune d'avoir eu pour annalistes involontaires une mère aussi émue que madame de Sévigné et un satiriste aussi passionné que Saint-Simon a beaucoup contribué à l'intérêt et au retentissement de cette grande époque. La correspondance privée de madame de Sévigné devient donc tout à coup une chronique de France. On y voit ^passer en quelques lignes, en impressions successives, en anecdotes, en portraits, en confidences, en demi-mots, en réticences, en applaudissements et en murmures, mais on
y voit passer tout vivants les événements, les hommes, les femmes, les gloires, les hontes, les douleurs du siècle. 11 y a sur chacune de ces pages une empreinte du temps devenue InefTaçahle sous cette main de femme. C'est le tableau de famille du dix-septième siècle, retrouvé sous la poussière du château de Grignan pour la dernière postérité.
On ne peut ni réduire, ni analyser, ni graver un pareil tableau; il faut le hre traits par traits épars dans deux mille lettres, et le peintre y est tellement confondu avec les figures, qu'en étudiant le siècle on s'apparente forcément avec l'écrivain. Aussi serait-il impossible d'enlever madame de Sévigné du tableau sans déchirer la toile et sans qu'il manquât la plus vive couleur et la plus naïve expression à ce règne.
L'absence de madame de Grignan ne sépara madame de Sévigné de sa fille que des
yeux. Jamais elle ne lui fut plus présente. Les intérêts de M, et madame de Grignan devenus désormais sa seule pensée la rendirent plus ambitieuse que la nature ne l'avait faite, elle fit attention à tout ce qui pouvai servir ou desservir à la cour la fortune de son gendre, elle se fit l'ambassadeur perpétuel du nouveau gouverneur de Provence auprès des hommes de qui cette fortune et cette considération dépendaient, pendant qu'elle écrivait d'admirables conseils politiques à M. de Grignan pour lui apprendre à ménager les partis, les intérêts, les vanités à Aix et à Marseille; elle se répandait plus que jamais dans les sociétés influentes de Paris pour y faire valoir ses services*, elle y cultivait ave assiduité toutes les amitiés de sa jeunesse pour les reporter sur sa fille. Jusque-là elle avait joui négligemment d'être aimée ; maintenant elle aspirait volontairement à plaire. Ses
agréments n'étaient plus seulement des hasards, c'étaient des moyens; sa beauté toujours jeune, ses entretiens toujours recherchés, son esprit plus souple et plus caressant que jamais, étaient devenus la diplomatie des deux familles. Elle ne négligeait plus rien de ce qui pouvait rendre son nom agréable au roi et aux favorites. Son fils, revenu de la malheureuse campagne de Candie, avait besoin de faveur pour s'élever dans l'armée. C'est aussi le temps où, la cour commençant à tourner à la dévotion espagnole transmise avec le sang de Philippe II par Anne d'Autriche à son fils, madame de Sévigné suit à son insu le courant d'idées qui mène à la fois au ciel et à la faveur royale; sa vie prend le pli, ses lettres prennent l'accent, ses pensées contractent sous leur légèreté superficielle une certaine onction de piété facile. On peut croire que la douleur de vivre loin de l'objet unique de sa passion
l'incline aussi plus naturellement vers la source des consolations surnaturelles. Cependant il faut remarquer, à sa gloire, que cette dévotion, devenue à cette époque un costume de cour, ne fut jamais chez elle une lâche adulation pour le parti dominant dans le conseil de la conscience du roi; elle resta secrètement fidèle à ses premières amitiés et à ses constantes vénérations pour les Arnauld, les rigoristes et les indépendants du catholicisme; ses gémissements et des tendresses pour les solitaires persécutés de Port-Hoycd éclatent dans ses lettres avec un accent de sainte opposition qui absout de servilité sa dévotion; elle lisait beaucoup les Essais de Nicole. Ce philosophe stoïque du détachement des choses humaines la persuadait.
« Je poursuis cette morale de Nicole, que je trouve délicieuse; elle ne m'a encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j'en
attends : car j'y trouve tout, et la conformité à la volonté de Dieu pourrait me suffire, si je né voulais un remède spécifique. Enfin je trouve ce livre admirable; personne n'a encore écrit comme ces messieurs, car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau. On aime tant à entendre parler de soi et de ses sentiments, que, quoique ce soit en mal, on en est charmé. J'ai môme pardonné YcnfJure du cœur en faveur du reste, et je maintiens qu'il n'y a point d'autre mot pour expliquer la vanité et l'orgueil, qui sont proprement du vont : cherchez un autre mot! j'achèverai cette lecture avec plaisir.
» Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève; surtout je suis charmée du troisième traité, des moyens de conserver la paix avec les hommes : lisez-le, je vous prie, avec attention, et comme chacun s'y trouve, et philosophes, et jansénistes, et molinistes, et
tout le monde enfin! Ce qui s'appelle chercher au fond du cœur avec une lanterne, c'est ce qu'il l'aiL; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, et que nous n'avons pas l'esprit de démêler ou la sincérité d'avouer; en un mol, je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurs-là.
» Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de bons livres. Celui dont il s'agit présentement, c'est cette Morale de Nicole ; il y a un traité sur les moyens d'entretenir la paix entre les hommes, qui me ravit. Je n'ai jamais rien vu de plus utile, ni si plein d'esprit et de lumières. Si vous ne l'avez pas lu, lisez-le; et si vous l'avez lu, relisez-le avec une nouvelle attention. Je crois que tout le monde s'y trouve; pour moi, je suis persuadée qu'il a été fait à mon intention, j'espère aussi d'en profiter, j'y ferai mes efforts. Vous savez
que je ne puis souffrir que les vieilles geus disent : Je suis trop vieux pour me corriger. Je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire : Je suis trop jeune. La jeunesse est si airaable qu"il faudrait Tadorer, si Tànie et l'esprit étaient aussi parfaits que le corps. Mais, quand on n est plus jeune, c'est alors qu'il faut se perfectionner et tâcher de regagner, par les bonnes qualités, ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que j"ai fait ces réflexions, et, par cette raison, je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon àme, à mon cœur, à mes sentiments. Voilà de quoi je suis remplie et de quoi je remplis cette lettre, n'ayant pas beaucoup d'autres sujets.
» Voilà les tours que me fait mon imagination à tout moment : il me semble toujours que tout ce que j'aime, que tout ce qui m'est bon, va m'échapper, et cela donne de telles
détresses à mon cœur, que, si elles étaient continuelles comme elles sont vives, je n'y pourrais pas résister. Sur cela il faut faire des actes de résignation à Tordre et à la volonté de Dieu. iM. Nicole n'est-il pas encore admirable là-dessu.^? J'en suis charmée, je n'ai rien vu de pareil. Il est vrai que c'est une perfection un peu au-dessus de l'humanité, que rinditférence qu'il veut de nous pour l'estime et l'improbation du monde; je suis moins capable que personne de la comprendre; mais, quoique dans l'exécution on se trouve faible, c'est pourtant un plaisir que de méditer avec lui, et de faire réflexion sur la vanité de la joie ou de la tristesse que nous recevons d'une telle fumée; et à force de trouver un raisonnement vrai, il ne serait pas impossible qu'on s'en servît dans certaines occasions. En un mot, c'est toujours un trésor, quoi que nous en puissions faire, d'avoir un si bon miroir
208 MADAME DE SÉVIGXÉ
des faiblesses de notre cœur. M. d'Andilly est aussi content que nous de ce beau livre.
» I! s'en faut bien que le livre de M. Nicole ne fasse en moi d'aussi beaux eifets qu'en M. de Grignan ; j'ai des liens de tous côtés, mais surtout j"en ai un qui est dans la moelle de mes os. Et que fera là-dessus M. Nicole? Mon Dieu, que je sais bien l'admirer! mais que je suis loin de cette malheureuse indifférence qu'il veut nous inspirer! »
Elle s'accusait à sa fille de scniir rélévalion de celle morale sans avoir la force de sevrer son cœur de rafTeclion qui le remplissait.
« Ilélas! mes paroles sont assez bonnes. Je
les range comme ceux qui disent bien; mais
la tendresse de mes sentiments me tue. Par
exemple, je n'ai point été trom;.ée par les
douleurs d'être séparée de vous; je les ai
imaginées comme je les sens. J'i;i toujours
compris que rien ne remplirait votre place,
que votre sou\'enir me serait toujours sensible aucœar, que je m'ennuierais de votre absence, que jour et nuit je serais occupée de vous! Oui, je suis tout cela comme je l'avais pressenti ; il y a plusieurs endroits sur lesquels je n'ai pas la force d'appuyer; toute ma pensée glisse là-dessus, comme vous disiez, et je n'ai pas trouvé que le proverbe fût vrai pour moi, CCavoir la rohc selon le froid. Je n'ai point de robe pour ce froid-là! »
Elle allait chercber ses consolations dans les temples et ses souvenirs à Livry.
« Mon enfant, écrit-elle quelques jours après, il y a trois heures que je suis partie de Paris avec Tabbé (de Coulanges), Hélène (sa femme de chambre),- Hébert (son valet de chambre) et Marphise (sa chienne), dans le dessein de me retirer du monde et du bruit jusqu'à jeudi soir. Je prétends être en solitude, je fais de lui une petite Trappe; je veux prier Dieu, y
faire mille réflexions; j'ai résolu d'y jeûner beaucoup pour toutes sortes de raisons; de marcher pour tout le temps que j'ai été dans ma chambre, et surtout de m'y ennuyer pour l'amour de Dieu. Mais, ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c'est de penser à vous, ma fdie; je n'ai point encore cessé depuis que je suis arrivée, et, ne pouvant contenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici ? et de quelle façon toutes ces pensées me traversentelles le cœur! 11 n'y a point d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue... Je vous vois, vous m'êtes présente, je pense et repense à vous," ma tète et mon esprit se creusent; mais j'ai beau tourner, j'ai
beau chercher cette chère enfant que j'aime avec tant de passion, elle est à deux cents lieues de moi, je ne l'ai plus. Sur cela, je pleure sans pouvoir m'en empêcher. Ma bonne,
voilà qui est bien faible; pour moi, je ne sais
pas être forte contre ma tendresse si juste et si naturelle. L'état où ce lieu m'a mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne pas parler de ma faiblesse; mais vous devez aimer et respecter mes larmes qui viennent d'un cœur tout à vous.
» Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré pour vous depuis que je suis ici, je serais très-bien disposée pour faire mes Pâques et mon jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais résolu et de la manière dont je l'avais prévu. C'est une chose étrange qu'une imagination vive qui représente toutes choses comme si elles étaient encore; sur cela on songe au présent, et, quand on a le cœur
comme je l'ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous, notre maison de Paris m'as- Ëomme encore tous les jours, et Livry m'achève. Pour vous, c'est par un cfTort de mémoire que vous pensez à moi; lu Provence n'est point obligve de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent vous rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j'aie eue ici. Une grande solitude, un grand silence, un office triste, des ténèbres chantés avec dévotion, un jeûne canonique et une heauté dans ces jardins dont vous seriez charmée, tout cela m'a plu. Je n'avais jamais été à Livry la semaine sainte.
» Hélas! que je vous y ai souhaitée! Quelque ennemie que vous soyez de la solitude, vous auriez été contente de celle-ci.
» Mais je m'en retourne à Paris par nécessité. B
L'absence du roi de Paris, la fluctuation de sa vie dans le vide, le besoin de repasser sur les traces de ses beaux jours de recueillement avec sa fille, la ramènent aux Rochers, au fond de la Bretagne, pendant la session des états de la province où son lils représentait la noblesse. C'est là que toute sa légèreté s'évapore et que la solitude pour laquelle elle semblait si peu faite l'enveloppe du seul bonheur qui lui reste, ses souvenirs et ses tristes-
ses. La perle de la présence de sa fille en a fait une autre femme. Elle s'y plonge dans toute la poésie des larmes, elle y épni.^e l'infini du regret, elle y découvre ces délicieuses sympathies entre la nature inanimée et Tàme vivante qui ont fait depuis le génie de Jean -Jacques Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand, et qui étaient des mystères pour les écrivains de la cour toute mondaine de Louis XIV.
« Enfin, ma fille, me voici dans ces pauvres Rochers. Peut-on revoir ces allées, ces devises, ce petit cabinet, ces livres, cette chambre, sans mourir de tristesse? 11 y a des souvenirs agréables; mais il y en a de si vifs et de si tendres, qu'on a peine à les supporter. Ceux que j'ai de vous sont de ce nombre. Ne comprenez-vous pas bien l'effet que cela peut faire dans un cœur comme le mien? J'ai quelquefois des rêveries, dans ces bois, d'une telle
noirceur, que j'en reviens plus changée que dans un accès de fièvre. Là je rêve tout ce qu'on peut rêver; j'en ai le temps et le lieu; j'ai le champ libre dans mon jardin pour y faire ce qui me plaît, il me plaît de m'y promener le soir jusqu'à huit heures; mon fils n'y est plus, cela fait un silence, une tranquillité, une solitude que je ne crois pas qu'on puisse rencontrer ailleurs. Je ne vous dis point à qui je pense, ni avec quelle tendresse ! Quand on devine, il n'est pas besoin de parler. Nous lisons toujours le Tasse et cette Morale de Nicole, qui est admirable, et la Clcopa.tre de mademoiselle de Scudéry aux heures perdues : c'est ordinairement sur cette lecture que je m'endors. »
« Ah! mon enfant! poursuit-elle à une autre heure, que je viens de bien me promener dans Y Humeur de ma fille! (^om({\}i'Q{\Q avait donné, dans l'enfance de madame de Grignan, à une
allée de ses bois où sa fille aimait à rêver seule.) Je viens de ce Lois; vraiment ces allées sont d'un charme duquel je ne me lasse pas! Il y en a six que vous ne connaissez pas du tout, mais celles que vous connaissez sont cmLeliies par la croissance des arbres; 11 fait à présent beau et sec, j'y demeure entre chien et loup; c'est là que j'ai le loisir de vous aimer. Je vous remercie, mon enfant, d'avoir conservé quelque doux souvenir dupalrlo nldu! et pourquoi serait-il impossible de vous revoir dans ces belles allées?... »
Elle puise alors dans son âme, pour l'intérêt de ses lettres à sa fille, tout ce que la vie de la campagne offre de douces vicissitudes quotidiennes, de détails domestiques, de distractions familières. On la suit dans ses promenades, dans ses visites à ses voisins, dans ses soirées d'automne au coin du feu, dans ses lectures, dans ses badinages avec son fils
qu'elle ne traite jamais sérieusement, jusque dans ses regrets d'avoir laissé sa chienne Marphise à Paris, et dans ses remords d'en avoir adopte et d'en aimer une autre.
« Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien, voici l'aventure. J'appelais par contenance une chienne courante d'une madame qui demeure au bout de ce parc. Madame de Tarante me dit : Quoi! vous appelez un chien? Je veux vous en envoyer un, le plus joli du monde. Je la remerciai et lui dis la résolution que j'avaie prise de ne plus m'engager dans cette sottise. Cela se passe, on n'y pense plus. Deux jours après, je vois entrer uu valet de chambre avec une petite maison de chien touîe pleine de rubans, et sortir de celte jolie maison un petit chien tout parfumé, d'une ])eauté extraordinaire, des oreilles, des soies, une haleine douce, petit comme une sylphide, blondin comme un ])londin; jamais je ne fus
220 MADA3IE DE SÉYIGNÉ
pins étonnée ni plus emharrassée. Je voulus le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter. La femme de chambre qui l'a élevé en a pensé mourir de douleur. C'est Marie qui aime le petit chien! il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu; il ne mange que du pain; je ne m'y attache point; mais il commence à m'aimer, je crains de succomber. Voilà rhistoire que je vous prie de ne point mander à Marphise, car je crains ses reproches. Au reste, une propreté extraordinaire, il s'appelle Fidèle; c'est un nom que les amants de la princesse n'ont jamais mérité de porter ; ils ont été pourtant d'un assez bel air; je vous conterai quelques jour ses aventures... »
« Ce que vous me dites sur Fidèle est fort plaisant et fort joli. C'est la vraie conduite d'une coquette que celle que j'aie eue. Il est vrai que j'en ai honte et que je m'en justilie, comme vous avez vu; car il est certain que
j'aspirais au chef-d'œuvre de n'avoir aimé qu'un chien, malgré les Maximes de M. de la Rochefoucauld, et je suis embarrassée de Marphise; je ne comprends pas ce qu'on en fait; quelle raison lui donnerai-je? Cela me jette insensiblement dans les menteries ; tout au moins je lui conterai bien toutes les circonstances de mon nouvel engagement. Enfin c'est un embarras où j'ai résolu de ne jamais me retrouver : c'est un grand exemple de la misère humaine. Ce malheur m'est arrivé par le voisinage de Vilré. »
La légèreté, les amours, les repentirs de son fils, sont le texte habituel de ses confidences à sa fille. Mais il n'est que l'objet de son enjouement qui le sacrifie sans cesse au sourire de sa sœur.
« Comme je venais de me promener avanthier, je trouvai au bout du mail le f rater, qui se mit à deux genoux aussitôt qu'il m'aperçut, se sentant si coupable d'avoir été trois semaines sous terre à chanter matines, qu'il ne
croyait pas pouvoir m'aborder crime autre façon. J'avais bien résolu de le gronder, et je ne sus jamais où trouver de la colère; je fus fort aise de le voir. Vous savez comme il est divertissant; il m'embrassa raille foi ■; il me donna les plus méchantes raisons du monde, que je pris pour bonnes. Nous causons fort, nous lisons, nous nous promenons et nous achevons ainsi Tannée, c'est-à-dire le reste. »
Elle entremêla cependant sa solitude de visites à M. et madame de Chaulnes ; il faut lire ces triomphantes descriptions des états, on se sent en pleine Bretagne du dixseptième siècle.
« Juin 1671. Je ne sais encore, écrit-elle à sa fille; ce que me feront les états; je crois que je m'enfuirai de peur d'être ruinée. C'est une belle chose que d'aller dépenser mille écus en fricassées et en dîners, pour l'honneur d'être la maison de plaisance de M. et ma-
dame de Chaiilnes, de madame de Rolian, de M. de Lavardin, et de toute la Bretagne, qui, sans me connaître, pour le plaisir de contrefaire les autres, ne manquerait pas de venir ici. Nous verrons. »
« J'allai dîner lundi chez Y,, de Chaulnes, qui fait tenir les états deux fois par jonr, de peur qu'on ne vienne me voir. Je n'ose vous dire les honneurs qu'on me fait dans ces états ; cela est ridicule. Cependant je n'y ai point encore couché, et je ne puis quitter mes bois ni mes promenades, quelque prière que l'on me fasse. »
« Août 1671. Enfin, ma chère fille, me voilà en pleins états, sans cela les états seraient en pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitôt que j'eus cacheté mes lettres, je vis entrer quatre carrosses à six chevaux dans ma cour avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main et plusieurs juges cà cheval.
f26 MADAME DE SÉVIGNÉ
C'étaient M. de Chaulnes, M. Rohan, M. de iavardin, MM. Coëtlogon, do Locmarie, les barons de Guais, les évoques de Rennes, de Sainl-Malo, les MM. d'Argoiiges, et huit ou dix que je ne connais point; j'oublie M. d'Haronïs, qui ne vaut pas la peine d"ètrej nommé. Je reçois tout cela. On dit et on répondit beaucoup de choses. x\pi-ès une promenade dont ils farent fort contents, une collation très-bonne et très-galante sortit d'un des bouts du mail, surtout du vin de Bourgogne, qui passa comme de l'eau de Forges; on fut persuadé que cela s'était fait avec un coup de baguette. M. de Chaulnes me pria instamment d'aller à Vitré, j'y vins donc lundi au soir; M. de Chaulnes me donna à souper, avec la comédie de Tartufe^ point trop mal joué, et un bal où le passepied et le menuet pensèrent me faire pleurer : cela me fait souvenir de vous si vivement que je n'y puis rtsist(}r, il faut promptement que je
me dissipe. On me parle de vous très-souvent, et je ne cherche point longtemps mes réponses, car j'y pense à l'instant même, et je crois toujours que c'est qu'on voit mes pensées au travers mon corps de jupe. Hier je reçus toute la Bretagne à ma tour de Sévigné. Je fus encore à la comédie c'était Andromaque qui me fit pleurer plus de six larmes, c'est assez pour une troupe de campagne... Vous voilà bien instruite, Dieu merci, de votre bon pays. » « Si vous me demandez comment je me trouve aux Rochers après tant de bruit, je vous dirai que je suis transportée de joie, j'y serai pour le moins huit jours, quelque façon qu'on me fasse pour me faire retourner. J'ai un besoin de repos qui ne se peut dire; j'ai besoin de dormir; j'ai besoin de manger, car je meurs de faim à ces festins; j'ai besoin de me rafraîchir; j'ai besoin de me taire, tout le mo:idc m'attaquait et mon poumon était
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usé. Enfin, ma chère enfant, j'ai retrouvé mon abbé, ma Mousse, ma cliienne, mon mail, Pilois, mes maçons; tout cela m'est uniquement bon en l'état où je suis. Quand je commencerai à m'ennuyer, je m'en retournerai. »
XLVIÎI
Au retour à Paris, les lettres changent de sujets, et reprennent aussi aisément le ton grave qu'elles étaient descendues au ton enjoué. Là, c'est la cour avec ses vicissitudes de faveur et de disgrâce; c'est le jugement plus ou moins sain sur les grands poètes^ les grands écrivains et les grands orateurs sacrés du jour; c'est la lulte entre la foi et la philosophie, lutte dans laquelle la mère penche pour la foi passive et aveugle, la fille pour la
religion indépendante et raisonnée; c'est la discussion entre elles sur leurs prédilections littéraires, leurs réflexions sur les livres lus à la même heure à Livry ou à Grignan. M. de Sévigné prend parti pour sa mère, il plaisante sa sœur avec un agrément exquis et de bon goût.
« Ah! pauvre esprit, écrit-il, vous n'aimez point Homère! Les ouvrages les plus parfaits vous paraissent dignes de mépris, les beautés naturelles ne vous touchent peint, il vous faut du clinquant ou des petits corps (allusion à Descartes, dont madame de Grignan faisait sa principale étude). Si vous voulez avoir quelque repos avec moi, ne lisez point Virgile; je ne vous pardonnerais jamais les injures que vous pourriez lui dire. Si vous vouliez cependant nous faire expliquer le sixième livre et le neuvième, où est l'aventure de Nisus et d'Euryalus, et le onze et le douzC; je suis sûr
que vous y trouveriez du plaisir. Turnus vous paraîtrait digne de votre estime et de votre amitié, et en un mot, comme je vous connais, je craindrais fort pour M. de Grignan qu'un pareil personnage vînt aborder en Provence. Mais moi, qui suis bon frère, je vous souliailerais du meilleur de mon cœur une telle aventure; puisqu'il est écrit que vous devez avoir la tète tournée, il vaudrait mieux que ce fût de cette sorte que par VindéfectibUité de la 'matière et par les négations non conversibles (doctrine cartésienne). Il est triste de n'être occupé que d'atomes et de raisonnements si subtils que l'on n'y puisse atteindre
» Quoi qu'il puisse arriver, je vous assure que ma reconnaissance et ma tendresse seront toujours les mêmes pour vous, ma belle petite sœur. »
Corneille, la Fontaine, Bourdaloue, Bossuet, Fénelon, TArioste, le Tasse, Pétrarque, Montai-
232 MADAME DE SÉYIGNÉ
gne, Boileau, don Quichotte, le Koran, Nicole, Pascal, Molière, étaient ses favoris; elle ne pressentait pas la grandeur de Racine, dissimulée sous ruDiforme perfection du style, dans le poëte jeune encore qui venait éclipser ses vieilles admirations. Racine, d'ailleurs, alors amoureux de la Champmeslé, actrice et beauté célèbre, était le rival heureux du baron son fils, épris de la comédienne, et qui lui prodiguait son cœur et sa foriune. Les préventions de madame de Sévigné contre Racine étaient une antipathie de famille. Dans tout le reste, son jugement sain était le précurseur de celui de la postérité. Son parti pris contre les jésuites et son engouement pour lés jansénistes ne rempêchaicnt pas de proclamer Bossuet et Bourdaloue les maîtres de la chaire sacrée, et de s'extasier à leur prédication. Sa dévotion cependant, conforme en cela aux autres sentiments de son âme, sacrifie tout à
son unique passion pour sa fille; elle ctdit plutôt une science qu'une inspiration, un devoir de sa vie qu'un élan de son âme. La foi apprise en faisait le fond, la piété tendre n'y était pour rien, elle croyait plus qu'elle n'adorait.
« Je viens de classer ma petite bibliothèque en une matinée, dit-elle. J'ai apporté ici une quantité de livres, je les ai rangés ce matin; on ne met pas la main sur tel que ce soit sans qu'on ait envie de le lire tout entier, tout une tablette de dévotion. Bon Dieu! quel point de vue pour honorer notre- religion! L'autre tablette est toute d'histoire admirable! l'autre de morale, l'autre de poètes, et de nouvelles, et de mémoires. Les romans sont méprisés et ils ont gagné les petites armoires. Quand je rentre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi j'en sors. Il serait digne de vous, ma fille. »
Les plus hautes questions de métaphysique sacrée se jouent alors sous sa plume avec la même souplesse de mouvement que les badinages de sa pensée. Elle soutient, en les modérant par son sens exquis, les théories sur la grâce et sur V action de Dieu dans les créatures, sorte de fatalité chrétienne de ses amis de Port-Royal. Une femme, simple disciple, corrige, en les expliquant, les apôtres.
236 MADAME DE SÉYIGNÉ
« Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin? Voilà les bons ouvriers pour rélaLlir la souveraine volonté de Dieu; ils ne marchandent point à dire que Dieu dispose de ses créatures. Comme le potier, il en choi it, il en rejette ; ils ne sont point en poine de faire des compliments pour sauver la jusiice, car il n'y a point d'autre justice que sa volonté : c'est la justice même, c'est la règle, et, après tout, que doit-il aux hommes? Rien du tout. Il leur fait donc justice quand il les laisse à cause du péché originel, qui est le fondement de tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu'il sauve par son fils. Jésus-Christ le dit luimême : « Je connais mes brebis, je les mènerai paître moi-môme, je n'en perdrai aucune; je les connais, elles me connaissent. Je vous ai choisis, dit-il à ses apûtres; ce n'est pas vous qui m'avez choisi. « Je trouve mille passages sur ce ton, je les cntcEds tous, et,
quand je vois le contraire, je dis : C'est quïls ont voulu parler communément; c'est comme quand on dit que Dieu s'est repenti, qu'il est en furie, c'est qu'ils parlent aux hommes; et jo tiens à cette première grande vérité, qui est toute divine, qui me représente Dieu comme Dieu, comme un maître, comme un souverain créateur et auteur de l'univers, et comme un être enfin très-parfait selon la réflexion de votre père (Descartes), Voilà mes petites pensées respectueuses, dont je ne tire point de conséquences ridicules et qui n'ôtent point l'espérance d'être du nombre choisi, après tant de grâces qni sont des préjugés et des fondem-ents de cette confiance. Je hais mortellement de vous parler de tout cela, pourquoi m'en parlez-vous? Ma plume va comme une étourdie! »
Elle passe de ces sublimités de la métaphysique aux plaisanteries les plus enjouées et les
moins maternelles sur les amours de son fils, qu'elle livre à la risée un peu amère de sa sœur. Par une fatalité héréditaire contre le cœur des Sévigné, cette même Ninon de Lanclos, qui avait enlevé à vingt ans l'amour de son mari à madame de Sévigné, lui enlevait à cinquante-quatre ans le cœur de son fils. La fleur de la beauté survivait aux années dans cette courtisane. Sa renommée d'esprit, de goût, de philosophie qui s'accroissait avec le nombre de ses adorateurs, ajoutait pour Sévigné à sa séduction. Ninon n'était plus seulement un attrait, elle était une mode; on se glorifiait d'être asservi à ses charmes. Les hommes les plus illustres par le talent, et quelques-uns même des plus austères par leurs paincipes, ne se déshonoraient pas en fréquentant sa maison. On voit par les plaintes de madame de Sévigné à sa fille que Racine et Boileau soup lient chc z Ninon au dépens de son
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fils, après avoir lu le malin leurs vers au roi et .à madame de Maintenon.
Cette double séduction dans la même famille, à trente ans de distance rouvrit, la blessure au cœur de madame de Sévigné ; elle se révolta contre Ninon et s'efforça de faire rougir son fils d'une passion contre nature,
« Mais qu'elle est dangereuse celte Ninon ! écrit-elle à sa fille; si vous saviez comme elle dogmatise sur la religion, cela vous ferait horreur. Son zèle pour pervertir les jeunes gens est pareil à certain M, de Saint-Germain, que nous avons vu quelquefois à Livry, Elle trouve que votre frère a la simplicité d'une colombe ; il ressemble à sa mère ; c'est madame de Grignan qui a tout le sel de la maison et qui n'est pas si sotte que d'être dans cette docilité. Quelqu'un pensa prendre votre parti, et voulut lai oter l'eslime qu'elle a pour vous : elle le fit taire et dit qu'elle en savait plus que lui. Quelle
corruption! Quoi! parce qu'elle vous trouve belle et spirituelle, elle veut joindre à cela cette bonne qualité sans laquelle, selon ses maximes, on ne peut être parfaite! Je suis vivement touchée du mal qu elle fait à mon fils sur ce chapitre. Ne lui en mandez rien : nous faisons nos efforts, madame de la Fayette et moi, pour le dépêtrer d'un engagement si dangereux. »
Plus loin :
« Je crois que le chapitre de votre frère vous a fort divertie. Il est présentement en quelque repos : il voit pourtant Ninon tous les jours, mais c'est en ami. Je remmène en Bretagne, où j'espère que je lui ferai recouvrer la santé de l'àme et du corps. »
L'éloignement, les reproches tendres, de sa mère, plus confidente de ses désordres que la décence maternelle ne le tolérerait aujourd'hui, enfin la guerre arrachèrent Sévigné à
FaiTiour de Ninon. Madame de Sévigné le conduisit en Bretagne et fit diversion à ses regrets par le charme de ses entretiens et de son indulgence.
Madame de Sévigné alla ensuite passer quinze mois en Provence auprès de madame de Grignan, et reconquit tous les cœurs aliénés par la froideur de sa fille.
« Il y a huit mois que je suis ici, mon cher cousin, écrit-elle à Bussy. Je vous mandai le courage que j'avais eu d'y venir de Bretagne; je ne m'en suis pas repentie. Ma fdle est aimable, comme vous le savez; elle m'aime extrêmement. M. de Grignan a toutes les qualités
qui rendent la société agréalile. Leur château est très-beau et très-magnifique. Cette maison a un grand air; on y fait bonne chère, on y voit mille gens. Nous y avons passé l'hiver sans autre chagrin que d'y avoir le maître de la maison malade d'une fièvre dont le quinquina a eu toutes les peines du monde à le tirer, tout quinquina qu'il est. Enfin il est guéri II a fait un voyage à Aix, où Ton a été ravi de le revoir. D'un autre côté, mon fils est venu encore de Bretagne prendre des eaux en ce pays, où la bonne compagnie, qu'il augmente fort par sa présence, lui fait plus de bien que tout autre remède. Nous sommes donc ici tous ensemble. 11 y a une jeune petite Grignan que vous ne connaissez pas, qui tient fort bien sa place. Elle a seize ans; elle est jolie, elle a de l'esprit, nous lui en donnons encore. Tout cela ensemble fait fort bien et trop bien ; car je trouve que les jours vont si vite, et les mois et les an-
nées! je ne puis plus les retenir. Le temps vole et m'emporte malgré moi ; j'ai bien voulu le retenir, c'est lui qui m'entraîne, et cette pensée me fait grand "peur. Le petit Grignan a passé l'hiver avec nous, il a eu la fièvre ce printemps; il ncsl que depuis quinze jours retourné à son régiment. 11 est encore dans les secrets de la Providence de savoir quand nous partirons pour Paris. »
De là elle revint à Paris, de là aux Rociiers. La Bretagne était alors agitée par des soulèvements de paysans, occasionnés par la misère publique. Les termes dans lesquels madame de Sévigné s'exprime sur les supplices en masse infligés aux malheureux Bretons sont plus que cruels, ils sont légers; Tair de la cour avait endurci son àme sur les soufTrances de ce qui ■mourait ainsi au-dessous de son niveau. Cette femme si sensible à un pli de feuille de rose dans la destinée de sa fille rit des potences où
les troupes du roi pendent de malheureux paysans agenouillés devant leurs bourreaux, et qui ne savent pas même la langue de leurs oppresseurs. Il faut arracher ces feuilles de la correspondance de madame de Sévigné pour croire à sa sensibilité. Une femme qui peut chercher dans le spectacle de ces supplices des agréments de style pour amuser sa fille peutêtre mère, mais elle n'est plus femme. Hàtonsnous de glisser sur cette tache qui atiriste ces lettres.
Le boiilieur cVétrc cinq ans réunie à sa fille interrompt l'œuvre de sa vie, écrire et regretter. Elle marie son fils à une jeune héritière de Bretagne, qui ramène le Laron de Sévigné des égarements de sa jeunesse à une vie honnête, retirée dans son bonheur et presque acétique. 11 devient un des plus fervents et des plus austères disciples des amis de sa mère à Port- Royal. Madame de Sévigné, seule désormais, partage sa vie entre Paris, Livry et les Roche] s.
Elle retrouve dans ce reçu jillemeiit les sources des ses sei;sibilitôs et les grâces tristes de son style. Elle écrit à cette époque :
« Nous avons eu ici les plus beaux jours du inonde jusqu'à la veille de Noël, J'étais au bout de la grande allée, admirant la beauté du soleil, quand tout d'un coup je vis sortir du couchant un nuage noir et poétique, où le soleil alla se plonger^, et en même temps un brouillard aflfreux ; et moi de m'enfuir. Je ne suis point sortie de ma chambre ou de la chapelle jusqu'à aujourd'hui que la colombe a apporté . le rameau. La terre a repris sa couleur, et le soleil ressortant de son trou fera que je reprendrai aussi le cours de mes promenades; car vous pouvez compter, ma très-chère, puisque vous aimez ma santé, que, quand le temps est vilain, je suis au coin de mou feu lisant et causant avec mon fils et sa femme. »
Dans cette solitude elle perdit peu de l'inté-
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r(H de son existence, car elle était de ces âmes de température tiède, auxquelles la vieillesse enlève peu do leur chaleur en ajoutant à leur sérénité. La seule passion, au phi tôt le seul instinct qu'elle avait eu dans toute sa vie était son instinct de mère ; celui-là s'accroît au lieu de décroître dans la femme avec les années. Moins on vit en soi, plus on revit dans son enfant. Sa vie ne s'épuisait pas, elle se transvasait de plus en plus dans une autre.
Dans une telle disposition d'esprit on ne sent pas le vide, car le cœur qui n'a jamais débordé est toujours aussi plein. L'amitié suffît à la température de pareilles, âmes. Madame de Sévig-né avait beaucoup d'amis avec lesquels elle s'entretenait par un doux exercice de plume de causer spirituellement de toute chose; à l'exception de sa fille, sa vie n'avait été qu'une conversation de soixante el dix ans. Un seul homme, parmi ces nombreux causeurs,
paraît avoir échauffé son âme jusqu'à la chaleur de la véritable amitié : cet homme était Corbinelli. C'est le nom qui revient le plus souvent dans ses lettres.
Corbinelli était un de ces hommes rares que la nature semble avoir créés pour être les spectateurs bénévoles des choses humaines, sans y prendre jamais d'autre part que la curiosité du spectacle et Tintérct qu'ils portent aux auteurs. Ces hommes modestes, mais nécessaires, ressemblent aux confidents sur la scène; ils écoutent, ils sont là pour remplir le vide du théâtre et pour donner la réplique aux personnages; ils ont besoin d'autant d'intelligence et de finesse que les premiers rôles, mais ils n'ont pas besoin d'autant de passion, et les applaudissements ne sont pas pour eux.
Corbinelli n'avait rien de cette vanité française qui veut être regardée, il lui suffisait de jouir. Italien de naissance, indifférent comme
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un étranger, lettré comme un Flurentia de la grande époque philosophique et poétique de Léon X, amené en France par le cardinal Mazarin, employé quelques années à Rome par ce ministre à des négations secondaires, où il avait eu le secret des grandes affaires politiques dénouées par son adresse sans en avoir le mérite apparent et la récompense, Corbinolli était resté à Paris vivant d'une pension médiocre et ne désirant rien de plus que son loisir. Il cultivait 'pour lui-même les lettres, Tantiquité, l'histoire, la philosophie, la société éminente de son temps. C'était un Saint Évremond italien, égal aux plus grands esprits, mais cïaignant la peine que donne la recherche de la gloire, et se renfi^mant par paresse autant que par défaut d'an'ibi lion dans le rôle d'amateur. Il avait été un des premiers a sentir Fexquise supériorité de grâce attique dans madame de Sévigné, et il avait fait d'elle sa
Beatrix. Son admiration, son assiduité, son culte qui ne demandait aucun retour, Favaient apparenté dans la maison; il élail devenu rijomme nécessaire. Madame de Sévigné, d'abord charmée de son esprit, pais touchée de sa constance et de son désintéressement, avait fini par parler et par sentir tout haut devant lui; tout cœur qui bat fortement dans la poitrine a besoin de s'entendre dans un autre cœur. Corbinelli était l'écho de l'esprit, de l'àme et de la vie de m.adame de Sévigné. Il partageait par complaisance on par prévention jusqu'à ses adorations maternelles pour sa fille. A Paris, Corbinelli voyait tous les jours madame de Sévigné; il la suivait quelquefois a Livry ou aux Rochers; absente, il lui écrivait ou en recevait des lettres fréquente s. L'empire de son amie sur lui était si doux qu'il ne se sentait pas esclave en étant asservi à tous ses goûts; cet empire était si absolu, qu'à l'époque
OÙ madame de Sévigné devint dévote, Corbnelli devint mystique. 11 la suivit comme le satellite suit la planète, depuis les dissipation! mondaines de sa jeunesse jusqu'à rascétisme de Port-Royal et au pied des auîels.
Tel était le principal ami de madame de Sévigné. Si on était son nom de ses leltres, on mutilerait ce monument; il y est incrusté jusqu'au cœur, et il le mérite. 11 ne faut pas priver de tels dévouements de leur seule gloire, la gloire d'avoir aimé. Corbinelli,dontla douce philosophie et l'aimable insouciance de lui-même prolongèrent démesurément l'existence, survécut à son amie comme il aurait survécu à sa propre vie; il ne mourut qu'à l'âge de cent quatre r ns. Les sentiments doux vivifient l'homme.
LU
Ceux de madame de Sévigné étaient trop vifs pour qu'elle n'en fût pas consumée. L'obsession d'une seule pensée la suivait de plus en plus jusque dans ses retraites. La vie de sa fille, devenue mère à son tour, agitée par l'ambition, gênée par la prodigalité de M. de Grigïian, se répercutait douloureusement dans la sienne. Elle avait de temps en temps quelques cris de joie, bientôt changés en réflexions et en larmes, à la vue des sites que remplissait pour elle l'image de son enfant.
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« Me voilà, ma fille, lui écrit-elle de la Silleraie, dans les dernières années, me voilà dans un lieu où vous fûtes un jour avec moi; mais il n'est pas reconnaissable, il n'y a plus pierre sur pierre de ce qui était en ce tempslà »
Et, en retournant aux Rochers :
« J'ai trouvé des bois, dit-elle d'une beauté et dune tristesse extraordinaires : tous les arbres que vous avez vus petits sont devenus grands et droits, et beaux en perfection. Ils sont élevés, et font une ombre agréable ; ils ont quarante ou cinquante pieds de hauteur. Il y a un petit air d'amour maternel dans ce détail : songez que je les ai tous plantés et que je les ai vus, comme disait M. de Montbazon, jxis plus grands que cela (M, de Montbazon avait l'habitude de parler ainsi de ses propres enfants). C'est ici une solitude faite exprès pour y bien rêver : j'y pense à vous à
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tout moment, je vous regrette, je vous souhaite. Votre santé, vos affaires, votre ôloignement, que pensez-vous que tout cela fasse entre chien et loup? J'ai ces vers dans la tète :
Sous quel astre cruel l'avez-vous mis au jour, L'objet infortuné d'une si tendre amour?
» Il faut regarder la volonté de Dieu bien fixement, pour envisager sans désespoir tout ce que je vois, dont assurément je ne vous entretiendrai pas... Je retrouvai, l'autre jour, une lettre de vous, où vous m'appeliez ma bonne maman; vous aviez dix ans, vous étiez à Sainte-Marie, et vous me contiez la culbute de madame Amelot, qui de la salle se trouva dans la cave. Il y a déjà du bon style à cette lettre. J'en ai trouvé mille autres, qu'on écrivait alors cà mademoiselle de Sévigné; toutes les rencontres sont bien heureuses pour me faire souvenir de vous, car sans cela (ajoute-
t-elle en souriant tristement) où en prendrai'je ridée ?
» Nous faisons une vie si réglée, poursuitelle, qu'il n'est pas possible de se mal porter. On se lève à huit heures; très-souvent je vais, jusqu'à neuf heures que la messe sonne, prendre la fraîcheur des bois. Après la messe on s'habille, on se dit bonjour, on retourne cueillir des fleurs d'oranger, on dîne, on lit ou l'on travaille jusqu'à cinq heures. Depuis que nous n'avons plus mon fils, je lis pour épargner la petite poitrine de sa femme. Je la quitte à cinq heures, je m'en vais dans les aimables allées, j'ai des livres, je change de place, je varie le tour de mes promenades. Un livre de dévotion, un livre d'histoire; on va de l'un à l'autre, cela fait divertissement, un peut rêver à Dieu, à sa Providence, posséder son âme, songera l'avenir; enfin, sur les huit heures, j'entends la cloche, c'est le souper. Je suis quelquefois un
peu loin; je retrouve ma belle-fille dans son beau parterre, nous nous sommes une compagnie; on soupe pendant l'entre chien et loup... Je retourne avec elle à la place Coulanges, au milieu de ses orangers. Je regarde d'un œil d'envie la sainte Jiorrcur des bois, au travers la belle porte de fer que vous ne connaissez pas. Il y a un écho « un petit rediseur mot à mot jusque dans l'oreille. »
On voit qu'elle voulait dire jusque dans le cœur. L'écho existe encore, dit M. de AYalsh, auteur d'une biographie des plus accentuées de madame de Sévigné. Une plaque de marbre dans le parterre indique aux pèlerins des Rochers la place où il faut prononcer le nom que cette mère lui a appris pour qu'il le répète.