‹ Madame de Sévigné (volume 2)Chapitre 7 sur 10 · ELSON · texte numérisé non relu

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Ce fut l'époque de la plus violente passion de Nelson pour l'idole qu'il avait laissée à Naples. L'aljsence, eu concentrant l'image de cette merveilleuse beauté dans son cœur par le souvenir, ajoutait la mélancolie à son ivresse. La mer, la solitude du bord, la mort sans cesse présente, le sentiment de l'instabilité de la vie qui presse l'âme avide de félicité, comme, dans les festins antiques , la mort les pressait de saisir les voluptés fugitives ; l'obsession d'une seule

ima.îïe présente à la pensée, et qu'aucune autre image ne fait évaporer du cœur; l'ignorance des habiletés de la femme et l'incrédulité à leurs inconstances, expliquent ces démences de la passion coupable dans les marins et dans les guerriers. Ils emportent avec eux dans leur cœur des impressions que rien ne vient changer. Les longues campagnes et les longues navigations avec un seul souvenir sont des maladies de cœur qui s'aggravent par l'isolement et qui fmissent par tuer la raison comme la vertu. La raison et la vertu de Nelson étaient mortes : son amour vivait seul en lui.

« Hélas! écrit-il par toutes les voiles à son idole, que le pont de mon vaisseau me

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paraît vide et morne après la société que j'ai perdue pour me confiner dans une cabine solitaire sur l'Océan ! Vous m'avez rendu toute place sur le globe odieuse, excepté celle où vous êtes ! »

Ses amis les plus dévoués, qui avaient conservé le droit de lui dire la vérité, le gourmandaient en vain dans leurs conversations et dans leurs lettres. Il convenait avec eux de la justice de leurs reproches, il se dévorait de ses ijropres remords; mais

ces remords, assez vifs pour empoisonner sa vie, n'étaient pas assez énergiques pour le rendre à la vertu. Il désobéit même plusieurs fois aux ordres de son gouvernement, qui le rappelait dans l'Océan, pour rester sur la Méditerranée , plus près de lady Hamilton, et les yeux tîxés sur Naples.

Peu de temps après, Bonaparte s'embarquant à Toulon sur la flotte la plus imposante qui ait jamais, depuis les croisades, traversé la Méditerranée avec une armée d'expédition, laissait l'Angleterre indécise

sur le véritable but d'un tel armement. Allait-il franchir le détroit pour attaquer la Grande-Bretagne dans une de ses îles européennes ou dans les Indes? Allait-il s'emparer de Constantinople et dominer de là la Russie, l'Autriche et les mers d'Europe? L'amiral Saint- Vincent, chargé du commandement suprême de toutes les forces navales de l'Angleterre sur les côtes de France, d'Italie et d'Espagne; n'osant dégarnir les grandes stations qu'il occupait devant nos ports et devant Cadix, délégua à Nelson, comme au plus brave et au plus actif de ses lieutenants, l'observation, la poursuite et, s'il était possible , l'anéantissement de l'expédition française.

Nelson, successivement rallié par seize vaisseaux de haut bord, et conservant son pavillon amiral sur le VcmganJ, se lança au hasard sur les traces inconnues de cette flotte dont aucun indice ne lui révélait la route ou la destination. Après avoir touché à la Corse, déjà laissée derrière lui par Bonaparte, et parcouru en vain les mers d'Espagne, il revint à Naples le 16 janvier, découragé de vaines poursuites, épuisé de vivres et de munitions. Les avis des consuls anglais en Sicile lui apprirent à Naples la conquête de Malte par Bonaparte, l'appareillage de la flotte française aussitôt après la sommation à cette île, et tournèrent enfin ses conjectures sur l'Egypte.

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Les intrigues de lady Hamilton, animées à la fois par la passion qu'elle avait pour la reine et par celle dont elle brûlait pour Nelson, obtinrent de la cour de Naplcs, malgré une apparente neutralité, tous les secours et tous les ravitaillements nécessaires à l'escadre anglaise pour renouveler une si périlleuse campagne. En peu de jours Nelson reprit la mer, toucha la Sardaigne, longea les côtes du Péloponèse, parcourut en tous sens la mer d'Orient, sonda vainement par ses avisos le rade d'Alexandrie où les Français n'avaient pas été vus encore, franchit, désespéré, la mer d'Egypte, s'approcha de Candie pendant que l'escadre républicaine longeait cette île par le bord opposé, se rap-

procha de Malte , interrogea vainement toutes les voiles de l'Archipel, apprit qu'on élevait dans sa patrie contre sa lenteur ou son incapacité des accusations qui redoublèrent sa course, s'irrita contre les vents, força dévoiles, bravâtes tempêtes, et, revenant encore sur son sillage, aperçut enfin, le 1" août, au lever du jour, la forêt de mâts nus de la flotte française à l'ancre dans la rade d'Aboukir, à six lieues d'Alexandrie, près de l'embouchure du Nil.

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Bonaparte avait déjà débarqué, il marchait à travers le désert vers le Caire. L'amiral Brueys commandait la flotte, composée de dix-sept vaisseaux de guerre, de quatre frégates et d'un grand nombre de bâtiments légers. Cet amiral attendait à chaque instant l'apparition de l'armée navale anglaise. La supériorité du nombre de ses vaisseaux et de ses canons, l'égalité de valeur dans ses équipages, auraient permis en tout autre temps à Brueys d'attendre Nelson sans reculer et de le chercher lui-même pour lui

disputer la Méditerranée. Mais les batailles navales ont des hasards que les instructions de Bonaparte et la nature de l'expédition défendaient à Brueys de courir. La flotte française, appui et arsenal de l'armée de terre, était la seule base d'opérations de Bonaparte en Egypte. La destruction de cette flotte enlevait à l'armée française le seul moyen de communication et le seul espoir de renfort de la mère patrie. C'était le pont entre la France et l'Egypte. Exposer les vaisseaux à l'incendie en pleine mer, c'était trahir à la fois l'armée qu'il venait d'apporter et la France à qui il en devait le retour. Brueys, après de vains efforts pour entrer dans le port fermé d'Alexandrie , qu'on

croyait alors trop peu profond pour recevoir des vaisseaux de grande profondeur de quille s'était décidé à faire mouiller la flotte dans la rade d'Aboukir, Il en avait fortifié les écueils. Six vaisseaux à l'ancre disposés en croissant concave comme le rivage, appuyés d'un côté par l'ilôt d'Aboukir, forteresse naturelle armée de canons, appuyés de l'autre par un bras avancé de la rade, étaient autant de forteresses immobiles présentant leurs batteries à la mer. Elles pouvaient combiner leurs feux sur un même bâtiment. Inabordables, aux yeux de Brueys, du côté de la terre, ces défenses donnaient ainsi à une bataille navale la solidité et l'inexpugnabilité d'un rempart de feu.

A deux heures de l'après-midi du 1" août, Brueys, averti par ses signaux de l'apparition de Nelson en vue de l'Egypte, rappela à bord tous ses équipages. Il ordonna à deux de ses bricks, r Alerte et le Railleur, qui tiraient peu d'eau, d'aller reconnaître la flotte anglaise à portée de canon, puis de prendre la fuite en passant, pour rentrer dans la rade, sur des bas-fonds où il espérait que leur exemple entraînerait les vaissaux d'avant-garde de Nelson sur leur trace et les ferait échouer dans le vase du Nil.

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