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Mais Nelson, qui connaissait ces bas-fonds, évita le piège. Sans paraître s'occuper des bricks, il s'avança en ordre de bataille sur la tête de la flotte française comme à un assaut de front sur le centre d'une position ; puis, virant de bord et se précipitant sans sonder, sans hésiter et sans tirer , entre l'extrémité de la ligne d'embossage de Brueys et F ilôt fortifié d'Aboukir, il franchit ce passage à pleines voiles avec la moitié de ses vaisseaux, en y perdant seulement le Culloden.
A mesure que ses vaisseaux franchissaient la passe, il s'embossaient chacun derrière un des vaisseaux de Brueys. L'autre moitié de l'armée de Nelson, s'arrêtant tout à coup
et se coupant en deux, se rangea du côté de la mer en face des vaisseaux français attaqués ainsi par les deux flancs, et le feu s'ouvrit comme un double tonnerre sur le pont des bâtiments immobiles de Brueys.
La flotte française, ayant ainsi perdu à la fois, par une erreur de son chef, la protection qu'elle avait espérée de terre et la faculté du mouvement dans un combat à l'ancre, prévit son destin. Il ne lui restait qu'à périr glorieusement en entraînant le plus de vaisseaux ennemis possible dans sa destruction. Elle fut digne de la grandeur de son désastre. L'armée républicaine de cette flotte, commandée encore à ce dernier jour par les ofTiciers héroïques des guerres de la
révolution, s'éleva au niveau de l'antiquité par son suicide : héros d'une autre Salamine, à qui il ne manque qu'un Tliémistocle ! Le Spartiate^ le Franklin, t Orient Je Tonnant, répondant de leurs deux batteries à la fois aux doubles bordées des vaisseaux anglais, jonchèrent les ponts de Nelson de mâts, de vergues, de morts et de blessés. La victoire ne fut pas le prix de la supériorité navale, mais de la fatalité de l'embossage. Jamais la flotte française n'avait vaincu plus glorieusement qu'elle ne succomba. Chaque vaisseau fut une scène des Thermopyles, car les combattants ne combattaient plus pour vaincre mais pour mourir. Chaque pont vit tomber un à un ses commandants, ses officiers, ses
canonniers, et ne rendit plus aux Anglais que des cadavres et des bûchers. L'amiral Brueys, déjà blessé aux premières mitrailles, se tenait debout sur la dunette de son vaisseau VOrient, entouré des restes de son état-major, implorant la mort pour couvrir son infortune. Un boulet de Nelson le coupa en deux ; Brueys s'opposait encore de ses mains mourantes à ceux qui voulaient le descendre sous le pont.
« Non! non! s'écria-t-il, un amiral français doit expirer sur son banc de quart. «
Son capitaine de pavillon, Casa-Bianca, tomba un moment après sur le corps de son général. L Orient, sans chef, combattait comme de lui-même. Nelson fut atteint d'un
de ses coups ; il tomba la tête labourée par un fragment de ses vergues. Le sang inonda son visage, et la peau de son front, retombant sur son œil unique, le plongea dans les ténèbres qu'il prit un moment pour la nuit de la mort.
Certain déjà de triompher, mais croyant sa blessure mortelle, Nelson fit appeler le chapelain du Vangard et le chargea de redire ses dernières tendresses à sa famille. Un silence d'anxiété terrible suspendit la respiration du vaisseau pendant que les chi-
rurgiens sondaient la blessure. Un cri de joie retentit à bord lorsqu'ils eurent déclaré qu'elle n'était que superficielle, et que le vainqueur serait conservé à sa patrie. La nuit inaperçue, tant le feu du combat éclairait les vagues, couvrait déjà depuis trois heures les combattants. Les vaisseaux français se taisaient un à un à mesure que leurs équipages décimés manquaient aux canons, sombraient en pleine mer, dérivaient entraînant leurs câbles coupés vers la plage, ou s'échouaient sur les écueils. LOrient brûlait par ses ponts supérieurs, et tirait encore de ses bas-ponts, prêts à être consumés par l'immense bûcher que la brise de nuit attisait autour des batteries. Les vaisseaux an-
glais avaient cessé de lui répondre et se retiraient à distance, pour échapper à son inévitable explosion. Le capitaine Dupetit- Thouars, commandant du Tonnant, ne ralentissait pas son feu au spectacle de ces désastres. Il ne combattait plus pour la gloire ni pour la vie, mais pour l'immortalité. Un bras emporté par un boulet, les deux jambes fracassées par >a mitraille, Dupetit- Thouars faisait jurer à son équipage de ne jamais amener son pavillon et de jeter son corps à la mer, pour que ses restes mêmes ne fussent pas captifs des Anglais, Ce vaisseau, ainsi que k FranMin,}onché des corps de ses officiers, ne fut bientôt plus qu'un cadavre sur la mer.
La flamme toujours croissante de rOrient éclairait seule la rade couverte de débris. Les matelots de ce vaisseau se précipitaient par les sabords dans la mer, s' attachant à des débris pour se laisser ainsi dériver à la côte. Ils conjurèrent leur commandant Gasa-Bianca, criblé de blessures, de se laisser sauver par eux. Soit impossibilité de remuer ses membres fracassés, soit volonté stoïque de ne pas survivre à son bâtiment, Gasa-Bianca repoussa les supplications de
son équipage. On voulut sauver au moins son fils, enfant de douze ans, de la plus héroïque espérance, que sa tendresse pour son père avait fait embarquer avec lui; mais l'enfant, s'enlaçant au corps de son père, résista aux prières et à la force, et voulut mourir dans les bras de celui qui lui avait donné la vie.
L'explosion, qui s'approchait, força les généreux marins à abandonner ce groupe funèbre à sa tendresse. UOrient sauta en l'air à onze heures; avec une explosion qui fit trembler l'Egypte jusqu'à Rosette et avec un éclair de flamme qui éblouit longtemps l'horizon. Ses mâts, ses vergues, ses membrures, ses canons, retombèrent en pluie de
feu sur la rade, comme un pan de ciel qui s'écroulerait au contre-coup des combats humains. Le soleil en se levant ne découvrit sur la rade d'Aboukir que des carcasses de vaisseaux échouées ou fumantes, dispersées au hasard de la houle. Quelques pavillons français flottaient encore sur ces débris. Nelson lui-même, rasé de mùts et réduit à des voiles basses, pouvait à peine mouvoir sa flotte victorieuse mais désemparée. Deux de ses vaisseaux, seuls intacts dans leur mâture, achevèrent la conquête des dépouilles de la nuit. Quelques commandants français échouèrent leurs bâtiments sur le sable et les incendièrent pour en disputer les débris aux vainqueurs. L'armée française était
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désormais prisonnière dans sa conquête en ÉgAj^pte. La capitulation future de cette armée était la seconde victoire de Nelson. La fortune n'accordait pas tout au même peuple; elle donnait à l'un la terre, à l'autre l'Océan.
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« Cette victoire de Nelson, disent les historiens français témoins de la bataille, fut peut-être la plus complète qui ait jamais été remportée sur mer depuis l'invention de la poudre. »
Nelson ne la dut qu'à sa témérité et à l'immobilité de la flotte de Brueys. Ce que cette flotte héroïque flt à l'ancre montre ce qu'elle aurait fait au vent. Elle ne combattit pas, efle fut immolée ; mais son suicide entraîna des milliers d'ennemis dans sa mort, et couvrit d'un respect, égal à la gloire, la marine française.
Nelson, après avoir rendu grâces au dieu des batailles sur le sable de la plage d'Aboukir, employa dix-huit jours à radouber ses vaisseaux avant de pouvoir ouvrir une de ses voiles au vent. Les bâtiments légers portèrent son triomphe à sa patrie.
Mal guéri de ses blessures, il revint à Naples savourer son triomphe dans les dé-
lires de l'amour. La cour, tremblante et rassurée par son triomphe, vola au-devant de lui sur la rade de Naples et lui fit cortège jusqu'au palais. Lady Hamilton s'évanouit d'émotion dans la chaloupe et fut portée inanimée aux pieds de Nelson. Bientôt elle protégea le départ de la cour de tout l'ascendant qu'elle avait sur le cœur de Nelson. Les Français approchaient. La cour méditait la fuite. Le peuple de Naples la surveillait. La qualité d'ambassadrice et l'intimité de lady Hamilton avec la reine lui permettaient de servir d'intermédiaire active entre la flotte et la cour, sans éveiller sur ce projet de départ les soupçons de la multitude agitée. A l'abri d'un souterrain ignoré qui
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existe sous les fondations du palais et qui communique à la mer, lady Hamilton fit embarquer nuitamment sur les vaisseaux de Nelson les trésors, les diamants de la couronne, les objets d'art et de luxe, s'élevanl à une valeur de quatre-vingts millions.
Nelson, s'approcliant lui-même de l'entrée de ce souterrain dans trois chaloupes, pendant la nuit orageuse du 21 décembre, enleva la famille royale, les ministres, sir William et lady Hamilton, elles transporta, malgré la fureur des lames, sur son vaisseau le Vangard. Une tempête de trois jours menaça d'engloutir entre Naples et la Sicile cette cour fugitive, à qui la mer et la terre semblaient à la fois se refuser.
Lady Hamilton, aussi intrépide dans ce danger que Nelson lui-même, se dévoua à la reine, son amie, et à la famille royale, avec Foubli d'elle-même et l'abnégation d'une esclave antique pour sa maîtresse. Le dernier enfant de la reine expira de fatigue et de terreur dans les bras de lady Hamilton. Le roi et la reine débarquèrent trois jours après à Palerme avec le cadavre de leur fils. La république , proclamée dans tout le royaume, menaça jusqu'à Messine. Le cardinal Ruffo seul, moins prêtre que soldat, homme de guerre civile, Charette italien sous l'habit de pontife, fit une Vendée de la Calabre, et, levant quarante mille hommes au nom de la religion inquiétée et du roi
proscrit, marcha lentement snrNaples pour y opérer la contre-révolution. Nelson observait de Palerme ces mouvements du royaume attisés par la reine et attendait impatiemment l'heure d'un débarquement et d'une restauration. Les faveurs du roi et de la reine, et l'amour de lady Hamilton au milieu de cette cour voluptueuse et dans ce climat assoupissant, n'amortissaient pas son ardeur des combats et ne prévalaient pas sur ses remords. Un accent de mélancolie et de découragement de soi-même révèle le trouble de son âme dans sa correspondance de Palerme :
« Je loge toujours, écrit-il, dans le palais de lady Hamilton ; elle est mon conseil, ma
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confidente, mon secrétaire, ma garde-malade. Ma santé, il est vrai, est altérée ; mais tant que je respirerai, si la reine l'ordonne, je resterai ici pour la xjrotéger... Mes pensées me dévorent et me tuent!... Mon seul désir quelquefois est de descendre avec honneur dans la tombe, et, lorsque la volonté de Dieu m'y appellera, je recevrai la mort comme on accueille un ami !... Ce n'est pas que je sois insensible aux honneurs et aux richesses que mon roi et mon pays accumulent sur moi ; mais je suis prêt à quitter ce monde de trouble, et je n'envie personne, excepté ceux dont le domaine immuable se compose de six pieds de terre !...» Au milieu de ces dégoûts, expiation du
bonheur que l'âme se reproche, la reine et lady Hamlllon lui avaient soufflé leur haine implacable contre les républicains de Naples. On reconnaît l'accent de la guerre civile dans les lettres qu'il écrit de Palerme à son ami l'amiral Troubridge, qui commandait le blocus de Naples.
« Écrivez-moi bientôt, lui dit-il avec une joie féroce, qu'on a coupé quelques têtes : il ne faut rien moins que cela pour me reconforter un peu !... »
Bientôt le cardinal Rufïb, appelé à grands cris par les quarante raille lazzaroni, populace qui adorait sa servitude parce qu'elle était trop abjecte pour comprendre la liberté, arriva avec son armée aux portes de Naples. Nelson, à ce bruit précurseur d'une contre-révolution, rappela à lui toutes les escadres de la Méditerranée dispersées devant l'Egypte ou devant les côtes d'Italie, et forma une armée navale de dix-huit vaisseaux près de l'île de Maritimo, sur le revers
oriental de la Sicile. Lady Hamilton s'y embarqua avec lui pour le golfe de Naples, afin de préparer elle-même les voies à la reine son amie et de devancer ses vengeances. Nelson, en approchant de Naples , trouva la capitale déjà domptée et occupée par l'armée du cardinal Ruffo. Les chefs républicains, enfermés dans les forts de Naples, avaient capitulé avec Ruffo. Cette capitulation leur assurait la vie et la liberté de quitter le royaume. Le capitaine anglais Foots, qui commandait le blocus en attendant Nelson, avait signé cette capitulation à la requête de Ruffo. Nelson entra à pleines voiles le 25 juin, à la tête de sa flotte, dans la baie de Naples, Le bruit d'une capitula-
tion qui allait enlever des victimes à la reine s'était répandu sur la flotte, Lady Hamilton se refusait à y ajouter foi. Debout sur le pont du Foudroyant, k côtéde Nelson, la vue d'un pavillon de paix sur les châteaux de Naples lui confirma cette rumeur.
« Nelson ! s'écria-t-elle indignée, en montrant du geste les signes de capitulation arborés sur les forts ; Nelson, faites abattre à J'instant ce drapeau; on ne capitule pas avec des rebelles I »
Nelson, asservi par l'amour, obéit à cette rage. Le généralissime Ruffo, moins implacable qu'un amiral étranger dans une cause civile oùl'on est d'autant plus ennemi qu'on est plus compatriote, se refusa noblement à
violer ia parole donnée. Appelé sur le Foudroyant pour y recevoir par l'organe delady Hamilton les injonctions absolues de la reine, Ruffo plaida avec énergie la cause de ses ennemis vaincus et amnistiés. Il déclara à Nelson et à sa complice que, si la vie et la liberté des chefs républicains n'étaient pas respectées, il retirerait ses troupes de Naples, ne voulant pas entacher ses armes, même pour la cause de son Dieu et de son roi, d'une félonie et d'un meurtre sur des concitoyens désarmés. Lady Hamilton, animée de la vengeance de son amie, prit tout sur elle, et Nelson prit tout sur sa servilité et sur la iionte de son pays. La capitulation signée par le commandant du blocus Foots,
fut enlevée à cet officier, déchirée et jetée à la mer par lady Hamilfon. Les chefs républicains enfermés dans les châteaux, qui comptaient dans leurs rangs presque toute la jeune noblesse de Naples et ce que le clergé, la littérature et les arts avaient d'éminent, furent au nombre de six mille, livrés au glaive des commissions militaires ou aux poignards de la populace.
Les jugements et les massacres ensanglantèrent, pendant une terreur de sangfroid sur les lies et sur la flotte, la mer de Naples. Ceux que la potence avait épargnés étaient égorgés par le couteau et jetés aux vagues de la mer. Des sicaires et des délateurs, ressuscites du temps de Tibère, don-
naient les formes de la justice à ces assassinats. Quarante mille citoyens tombaient sous le coup des lois de mort qui frayaient dans le sang le retour au roi et à son implacable épouse. Des tribunaux ambulants parcouraient les provinces avec les bourreaux. Des hommes vivants, saisis par les lazzaroni, étaient jetés dans des bûchers allumés sur la place du palais, sous les canons de la flotte qui rapportait la famille royale. La reine adressait de Palerme des listes de proscription où les noms des victimes étaient inscrits par la vengeance.
Trente mille captifs encombraient les prisons de Naples; la torture y arrachait l'aveu des crimes ou des complicités politiques.
Les juntes d'état envoyaient chaque jour leur contingent de victimes à l'échafaud. Les hommes les plus illustres par le nom, par les services ou par le génie, tels que Cyrillo, Menthone, Conforti, Fiano, Albonese, Fiorentino, Pagano, l'évêque Sarno, le prélat Natale, la marquise San-Feiice, la poétesse Éléonore Pimentel, et trois cents victimes, l'élite de la ville, furent pendus et jetés aux flots pour toute sépulture après leur supplice ; les princes Torclla et Riario, le baron Poërio, orateur illustre et modéré; le marquis Carleto, le chevalier Abamonti, relégués par grâce dans l'île déserte de Farignana, près des écueils de Sicile, furent enfermés dans une caverne sous-marine qui
avait servi jadis de tombe anticipée aux exilés de Rome. Serra et Riario, jeunes fils des plus hautes familles, tombèrent sous la hache avant d'avoir atteint l'âge même du crime. La tète d'un enfant de seize ans, le fils unique du marquis Genzano, dont l'innocence et la beauté faisaient l'admiration et la pitié de la ville, tomba aussi sous la hache du bourreau. Son père, Brutus de la lâcheté, pour dissimuler sa douleur, brigua une infâme complicité avec les profanateurs de son propre sang, et offrit, quelques jours après le supplice, un festin de congratulation aux juges. Une jeune femme de la haute noblesse, condamnée à i'échafaud pour avoir, par amour pour un des chefs
républicains dont la vie était menacée, révélé une conspiration contre la république, se déclara enceinte la veille du supplice : la cour, outrageant sa pudeur, la fit conduire au palais pour livrer son corps à l'examen des médecins du roi. Déclarée enceinte, on suspendit l'exécution jusqu'à sa délivrance; jetée sur un bâtiment et enfermée dans les cacliots de Palerme, le jour où elle donna la vie à son enfant fut le dernier jour pour elle. Les proscriptions de Marins, de Sylla, de Tibère et de la Convention étaient égalées par la haine d'une cour italienne, servie par une populace fanatique et protégée par un héros anglais asservi à une courtisane.
Nelson ne préserva même pas ses bâtiments des souillures de sang de cette terreur royale. L'amiral napolitain Carraciolo, autrefois son compagnon de guerre dans des campagnes navales où la flotte napolitaine et la flotte anglaise étaient combinées, avait fait fidèle cortège au roi sur son vaisseau jusqu'en Sicile à l'approche des Français. Rappelé à Naples après la révolution consommée, sous peine de voir ses biens confisqués, il était rentré, avec l'autorisation
du prince, dans sa patrie. Elevé malgré lui par le gouvernement républicain au commandement général de la flotte par l'éminence de sa renommée et de ses talents, il était coupable d'avoir servi sa patrie pendant l'interrègne. Ses nombreux amis, pressentant la vengeance de la reine, l'avaient fait évader des forts pendant la négociation, sous les habits d'un paysan calabrais.
Arrêté, interrogé, reconnu, ramené les mains derrière le dos à Naples, on l'avait livré, sur l'ordre de Nelson, à l'escadre anglaise. On ne doutait pas que cette prison apparente ne fût pour l'infortuné Garraciolo une hospitalité déguisée, car le supplice n'oserait atteindre un hôte de la Grande-
Bretagne. Mais lady Hamilton avait résolu de faire d'un vaisseau anglais l'échafaud du plus illustre des Napolitains. Nelson reçut Garraciolo sur le Foudroyant, habité encore par lui et par sa favorite ; il y convoqua une cour martiale d'officiers siciliens, présidée par le comte de Thurn. Garraciolo comparut devant ses juges. Il demanda à recueillir des pièces justificatives de son innocence et des témoignages de sa conduite pendant l'interrègne de son souverain. Les juges trouvant cette demande juste et la communiquant à Nelson, il leur dit de prononcer sans délai; les juges obéirent et proncèrent l'exil perpétuel. Nelson, eu recevant communication de la sentence, fit substituer
lib NELSON
impérativement sur l'arrêt le mot de mort à celui d'exil. Une heure après, le condamné, garrotté pour le supplice, fut descendu du Fûudr ayant dant une chaloupe et conduit sur son propre vaisseau amiral, la Minerve^ pour y être supplicié du supplice infamant des malfaiteurs. Lady Hamilton, enfermée avec Nelson dans la galerie du Foudroyant, avait refusé de voir et d'entendre tous ceux qui, comptant sur l'intercession d'une femme, avaient imploré sa compassion. Nelson lui-même était resté sourd aux insinuations de ses officiers. La cour voulait ce sang, et l'amour payait le crime. Arrivé sur le pont de la Minerve, à l'ancre à côté du Foudroyant, Carraciolo accepta la
mort sans pâlir et murmura seulement contre l'ignominie de la potence.
« Je suis vieux, dit-il à l'officier qui commandait le cortège, mes cheveux blancs m'avertissent que la mort va retrancher bien peu de jours à ma carrière ; je ne laisse après moi ni veuve ni orphelins pour me pleurer; je ne marchande point contre la mort ; mais, après soixante-douze ans d'une vie d'honneur, il est dur de laisser l'ignoble image de la potence attachée à ma mémoire. Demandez seulement à l'amiral anglais, autrefois mon compagnon d'armes et mon ami, de changer l'infâme supplice qu'on me prépare par la corde contre la mort du soldat par le feu. »
L'officier anglais qui reçut ces nobles supplications fit suspendre l'exécution, et courut les rapporter à Nelson, qui restait invisible sur son bord.
« Faites votre devoir, » répondit durement l'amiral anglais en se détournant pour éviter toute insistance.
Carraciolo, hissé par le cou à la grande vergue de la Minerve, expira de la mort des scélérats, aux applaudissements des uns, à la pitié des autres, à la honte de tous, et surtout de Nelson. Lady Hamilton monta, dit-on, sur la dunette du Foudroyant pour contempler le cadavre de la victime de la reine, pendu jusqu'à la nuit à ce gibet flottant. Quand les ténèbres eurent couvert les
ilottcs, on attacha deux boulets rames aux pieds du cadavre, et on le jeta à la mer; mais la mer n'en voulut pas !
Trois jours après, le roi Ferdinand était ramené de Palerme dans la baie de Naples, sur un vaisseau anglais du capitaine Hardy. Debout sur la dunette de ce vaisseau, il lisait les arrêts de mort et de proscription que la reine sa femme voulait faire exécuter avant son débarquement, afm que le sang des proscrits fût lavé sous les pas de son mari. Lady Hamilton, accourue au-devant de son amie pour lui rendre compte de ses vengeances, était non loin du roi avec Nelson et un groupe de courtisans auprès de la reine. La mer était animée et enflait
de grosses lames autour de la poupe. Tout à coup un buste de vieillard, sortant de l'eau jusqu'à la ceinture, apparut au sommet d'une lame comme celui d'un homme qui aurait marché sur les flots, la tète haute, la chevelure éparse et ruisselante. Un cri d'horreur s'éleva de la poupe. Le roi se retourna et reconnut aux traits du visage son amiral Carraciolo.
« Que nous veut ce mort? dit-il en s'adressant à son aumônier placé derrière lui.
— On dirait, répondit le moine, qu'il vient implorer, par la permission, de Dieu, la sépulture chrétienne pour son corps.
— Qu'on la lui donne ! repartit le roi. » Il descendit morne et consterné sous le pont,
pendant que des matelots anglais repêcliaient le cadavre et le transportaient, pour être enseveli, dans la petite église de pêcheurs de Santa-Lucia, sur le quai de Naples. La tempête avait rompu les liens qui attachaient les boulets aux pieds de Carraciolo, et le corps, enflé par les eaux, avait remonté de lui-même à la surface. Jamais, par une sorte de miracle naturel, la vengeance divine ne s'était ainsi montrée face à face en reproche à la vengeance politique.
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Les honteux services rendus dans cette circonstance à la cour de Naples par lady Hamilton et par Nelson reçurent leur prix. Lady Hamilton fut rassasiée d'honn eurs et de présents par la reine. Quand Nelson ramena pour un moment le roi en Sicile, où les affaires du royaume le rappelaient, après 'la restauration de son pouvoir à Naples, on construisit dans le palais de Palerme un temple de la Gloire, décoré de tous les emblèmes du triomphe. A son en-
trée dans le palais, Nelson, au-devant de qui le roi , la reine , leurs enfants, leur famille et lady Hamilton s'étaient précipités, fut couronné de lauriers par les mains des fils de la reine. Le roi lui présenta une épée enrichie de diamants et le titre de duc de Bronté ou duc du Tonnerre, avec le duché de ce nom, d'un revenu royal. Les plus habiles sculpteurs de l'Italie taillèrent sa statue et lui décernèrent une colonne rostrale. Ce n'était pas assez de tant de gloire, de tant de fortune et de tant de voluptés pour couvrir la honte et les remords d'un héros vendu par une favorite aux passions d'une cour sanguinaire et corrompue.
Rentré en Angleterre avec lady Hamilton, il y reçut le triomphe d'Aboukir et de Naples. Tous les vaisseaux de la Tamise se pavoisèrent de ses couleurs au bruit de son arrivée. Le gouvernement et les corporations de Londres lui décernèrent des adresses triomphales et des armes d'honneur, comme au sauveur de sa patrie. Le peuple, soulevé d'enthousiasme sur ses pas, lui fit des ovations et des cortèges spontanés à travers la ville. Ses exploits voilaient ses
faiblesses à l'œil de ses compatriotes. Il jouit mal de sa renommée et de sa popularité. Enchaîné aux charmes de lady Hamiiton, devenue veuve, il se sépara avec scandale de sa femme Nisbet et de son fils adoptif, indigné des affronts faits à sa mère. Il fut juste cependant dans sa faiblesse, et il n'imputa jamais à lady Nelson les torts de ce divorce.
« Le ciel m'est témoin, lui écrivait-il, qu'il n'y a pas une innocence, une vertu et une tendresse que je ne reconnaisse en
vous ! »
Mais, maître de son estime, il n'était plus maître de son cœur ; une courtisane le retenait dans ses séductions. Il acheta pour elle,
dans la campagne de Londres, une maison de plaisance, Merton ; il y cacha son amour, sa gloire et son remords. Il eut une fille, et lui donna le nom d'Horatia.
La guerre de la Baltique le rappela sur l'Océan. Il commanda la flotte qui força le port de Copenhague et incendia la flotte danoise. Cet incendie, plus digne d'un Attila de la mer que |l'un soldat, illumina son nom d'horreur en Europe, d'une gloire fanatique à Londres. Il y rentra de nouveau
en triomphateur, et y reçut du roi le titre de lord. La Grande-Bretagne voyait eu lui seul le contre-poids de Napoléon.
Cependant Napoléon poursuivait son grand duel contre l'indépendance du continent. Tant que l'Angleterre était libre , la liberté du monde avait un asile et pouvait avoir un vengeur. Il fallait enlever ce dernier point d'appui au levier des nations vaincues, asservies, mal résignées, pour s'assurer solidement leur immobilité, leur
alliance ou leur servitude. Napoléon, après les victoires qui avaient ébloui l'Egypte, conquis l'Italie, intimidé l'Allemagne, rivé la faible Espagne à sa politique, incorporé la Hollande, avait transporté les rêves de son génie des rivages de la Syrie aux grèves de la mer d'Angleterre. Cet empire universel qu'il avait construit en imagination dans l'Orient au commencement de sa fortune, il l'avait transporté désormais en Occident. Échoué devant les murs de Saint- Jean d'Acre et foudroyé à Aboukir par le canon de Nelson, Napoléon reconstruisait ce rêve à Boulogne, en vue des rochers de Douvres ; et, par une bizarre rencontre de la destinée, le même homme qui avait déconcerté ses
plans sur la côte d'Egypte allait les déconcerter encore sur les côtes de la Manche. On eût dit que Nelson et Napoléon étaient en ce moment les deux grands antagonistes dans lesquels se personnifiaient et se résumaient, sur la terre, la conquête de l'Europe, sur la mer, la résistance du continent. C'est ainsi qu'à l'époque de la chute de la république romaine. Pompée et César avaient assumé sur deux noms la liberté et l'asservissement du monde. C'était aussi par une bataille navale, la bataille d'Actium, qu'ils avaient tenté de se disputer l'empire; la perte de cette bataille avait livré l'univers à César.
Napoléon avait accumulé depuis dix-huit mois, dans tous les ports français ou hollandais qui bordent la Manche, les menaces et les moyens d'une descente en Angleterre. L'innombrable flottille de ses chaloupes canonnières, rassemblées autour de Boulogne et prêtes à embarquer ses troupes campées sur le rivage, pouvaient, à un jour de fortune, jeter un immense pont mobile sur ce bras de mer, et verser en quelques heures sur le rivage britannique une de ces armées aussi irrésistibles sur la terre que
les flottes de l'Angleterre étaient irrésistibles sur l'Océan. Quel que fût le patriotisme de cette île, devenue, par le génie de ses enfants, le plus merveilleux foyer de travail, de richesse, de navigation et de civilisation de tous les siècles , si on compare son influence sur l'univers à son étendue géographique, il n'était guère douteux que deux cent mille Français aguerris et animés par
le génie du conquérant moderne n'eussent subjugué, au moins pour un moment, la
Grande-Bretagne, rasé ses forts, encloué ses canons, incendié* ses arsenaux maritimes et dispersé au vent les éléments de sa richesse et de sa liberté. Sans doute l'Angleterre, surprise et enchaînée sur son
propre territoire, se serait réfugiée presque tout entière sur ses flottes, aurait couvert la Manche de ses citadelles flottantes, sur la trace des chaloupes canonnières de Napoléon, les aurait brûlées dans ses propres ports et aurait emprisonné les Français dans leur conquête. Elle aurait obtenu ainsi de Napoléon une retraite volontaire et une glorieuse capitulation pour elle-même. Mais la honte et les calamités d'une invasion à Londres n'en auraient pas moins pesé sur sa fortune et sur son histoire, et l'Angleterre, possédée pendant quelques mois dans sa capitale, aurait payé cher la rançon de sang, de fer et d'or qu'il lui aurait fallu prodiguer pour se reconquérir.
L'Angleterre, attentive aux rassemblements de chaloupes et de troupes de la France, frémissait des conséquences d'un jour d'audace dans l'âme de Napoléon , d'imprévoyance dans une manœuvre d'un de ses amiraux, de calme ou de tempête, saisi par ses -ennemis sur la mer. Ses escadres couvraient la Manche et interceptaient suffisamment les vagues à nos chaloupes de transport , coquilles de noix , selon l'expression dédaigneuse des marins, dont une seule frégate de guerre pouvait submerger des flottes entières. Aussi le plan de Napoléon était de n'aventurer ces flottilles sur la mer qu'après avoir rassemblé de tous les ports de Hollande, de France et d'Espa-
gne, une flotte de cinquante ou soixante vaisseaux de guerre, nouvelle Armada qui se serait jetée dans la Manche pour y livrer bataille aux flottes de l'Angleterre et pour couvrir d'une diversion, par une victoire ou même par une défaite, le transport de son armée de Boulogne à Douvres. Mais ces vaisseaux, enfermés par les blocus supérieurs des escadres britanniques, les uns dans l'Escaut, les autres à Brest, ceux-ci à Toulon, ceux-là à Cadix, ne pouvaient se grouper en armée navale égale ou supérieure aux Anglais qu'à force de mystère, de combinaisons, de bonheur et d'audace dans les amiraux qui les commandaient. Aucun de ces amiraux, ni en France, ni en Hollande,
ni en Espagne, n'avait un génie capable de concevoir ni d'oser ces manœuvres héroïques et désespérées qui font violence aux impossibilités de la fortune, et qui correspondaient avec l'impatience et l'enthousiasme de Napoléon. Braves de cœur, mais timides d'esprit, tous fléchissaient sous le poids des responsabilités qu'on leur commandait d'encourir. La guerre de terre ne veut que de l'héroïsme, la guerre de mer veut de l'héroïsme et de la science. Un corps d'armée vaincu ou décimé se ralhe, se recrute et se reforme ; une escadre échouée ou brûlée engloutit avec elle ceux qui la montent et ne se retrouve qu'en débris fumants sur les flots. Les manœuvres
iSà NELSON
d'une armée de terre, qui ne dépendent, sur un champ de bataille, que du coup d'œil et de la voix d'un chef, dépendent, sur l'Océan, des vents, des distances, des matelots, des calmes, des tempêtes, qu'un génie ne peut prévoir ou surmonter. Ces différences entre ses armées de terre et ses armées de mer rendaient Napoléon aussi impérieux envers ses amiraux qu'il était impérieux envers la nature ; il les accusait des conditions de leur art et des résistances des éléments. Désespérant un moment de la possibilité d'une réunion de ses escadres disséminées en une seule flotte dans la Manche, il avait médité de faire sortir de Toulon et de Brest deux escadres séparées de soixante voiles, por-
tant quarante mille combattants, de les diriger chacune par une route diverse dans la mer des Indes, et d'aller frapper ainsi la puissance anglaise à l'extrémité de l'Orient, en attendant de la frapper au cœur. Ses deux flottes, dans sa pensée, appelleraient inévitablement sur leurs traces les escadres de l'Angleterre, et, pendant que ses escadres voleraient au secours de l'Inde, la Manche, moins surveillée et moins infranchissable, ouvrirait peut-être passage à son armée de terre.
L'immensité et les lenteurs de ce plan avaient bien vite usé sa patience. Il en avait combiné un autre moins vaste, mais moins lent, et qui devait avoir de même pour résultat de rassembler ses vaisseaux en armée navale sur un point distant de l'Océan, et d'appeler la masse des escadres anglaises loin de la Manche, d'où il voulait à tout prix les écarter. Par son ordre, l'amiral Villeneuve, auquel il destinait le commandement supérieur de ses flottes combinées,
était sorti de Toulon avec treize vaisseaux et quelques frégates. Il avait rallié les escadres espagnoles, commandées par l'amiral Gravina, à Cadix ; de là il avait franchi l'Atlantique et avait rejoint aux Antilles l'escadre de l'amiral Missiessy, forte de six vaisseaux. L'amiral Gantheaume, qui commandait la flotte à Brest, devait profiter de la première tempête qui éloignerait l'amiral anglais Gornwalis de sa croisière devant Brest, pour rejoindre Villeneuve, Gravina et Missiessy à la Martinique. Cette flotte combinée ainsi sous les ordres de l'amiral Villeneuve, après avoir inquiété les Anglais dans leurs possessions des Antilles, devait forcer de voiles vers la France au moment
OÙ les escadres britanniques seraient dis* persées à sa poursuite, leur livrer bataille aux abords de l'Europe, et se je 1er dans la Manche victorieuse ou vaincue, pour y concourir à la descente en Angleterre.
Ce plan, exécuté heureusement au mois de juin par Villeneuve, était resté incomplet seulement par l'immobilité de Gantheaume et de la flotte de Brest, à qui la constance des calmes n'avait pas permis de sortir de la rade. Villeneuve rentrait dans les mers d'Europe avec ordre de livrer bataille à Cornwalis devant Brest, de débloquer ainsi Gantheaume, de rallier cette partie emprisonnée de nos forces navales, et de combattre ensuite avec soixante vais-
seaux de guerre réunis l'armée navale des Anglais, quels que fussent sa force et son nombre, à l'entrée de la Manche.
« Les Anglais, s'écriait Napoléon dans sa confiance, ne savent pas ce qui est suspendu sur leur île. Si je suis maître douze heures de la Manche, l'Angleterre a vécu ! »
XXXYIl
Au moment où il jetait ce cri de joie à sa fortune et de menace à la Grande-Bretagne, il était à Boulogne. Il avait sous les yeux cent soixante-quatre mille hommes vain-
queurs du continent et dévorant du regard une dernière conquête ; il attendait d'heure en heure l'annonce de l'approche de Villeneuve et le bruit du canon de la flotte forçant les escadres de Gornwalis. Villeneuve, en effet, revenait avec la flotte combinée vers les mers d'Europe. Nelson, à la tête de onze vaisseaux seulement, le cherchait hardiment sur les vagues pour le rencontrer, comme autrefois il avait cherché au hasard Napoléon sur la Méditerranée. Convaincu que Villeneuve rentrait en Europe, Nelson se hâtait d'y revenir lui-même, envoyant devant lui une voile rapide pour avertir le gouvernement anglais du danger qui menaçait ses côtes. Villeneuve, en approchant
du Ferrol, tomba par une épaisse brume dans l'escadre de l'amiral Galder, forte de vingt et une voiles. Les deux escadres se livrèrent un combat sans plan et sans grandeur dans les ténèbres du brouillard. Deux vaisseaux espagnols de la flotte combinée restèrent la proie des Anglais. Villeneuve, au lieu de chercher le lendemain le sillage des Anglais et de les vaincre, comme il en avait Tordre, entra dans le port du Ferro, y consuma les jours en ravitaillement inutile de ses vaisseaux, y reçut de nouveau l'ordre de débloquer Brest, de rallier Gantheaume, et de se présenter avec toutes ses voiles dans la Manche. Il répondit qu'il allait obéir ; mais, convaincu que Nelson, Galder et Corn-