‹ Madame de SevigneChapitre 1 sur 10 · Madame de Sevigne · texte numérisé non relu

Madame de Sevigne

La gloire a ses hasards, ou plutôt elle a ses mystères, car il y a une raison à tout; nous appelons mal à propos mystère cette logique secrète des choses humaines, que notre irréflexion n’a pas assez approfondie, et dont nous v attribuons les effets au hasard au lieu de les attribuer à leur véritable cause.

Disons d’abord quel est ce hasard qui nous

frappe l’esprit au seul nom de madame de SéVigné. Nous chercherons ensuite si la gloire de ce nom est bien en effet un hasard, et nous expliquerons le mystère de cette immortalité d’un commérage devenu un des plus grands vestiges d’un des plus grands siècles. Le hasard, le voici : -

Une femme obscure, une pauvre veuve,

mère de deux jeunes enfants, saris importance

personnelle dans la nation, sans rang à la cour,

sans nom qui attire d’avance sur elle l’attention de son pays, sanfe le prestige des dignités qu’elle aurait recueillies d’un père ou d’un mari, sans haute fortune, sans* grande parenté parmi ceux qui remuent les affaires de son temps, sans faveur et même sans distinction du roi qui règne^ cachée tantôt dans une rue d’un quartier subalterne de Paris, tantôt dans te allées d’une métairie de la Bourgogne ou de la basse Bretagne} cette veuve oisive s’as-

sied les soirs d’été à l'ombre de son arbre des Rochers , se recueille les soirs d’hiver au coin de son feu de Paris, écoute son cœur, regarde par un coin de fenêtre ou d’horizon la figure du monde qui passe, prend la plume, la laisse courir à son caprice sur son genou, s’épanche avec sa fille, cause avec ses amis, chuchote avec les absents, s’entretient avec elle-même ou avec Dieu, jette jour par jour lettres et billets à la poste, ne pense ni au public, ni à la gloire, et se trouve tout à coup et à l’improviste avoir construit, non-seulement le monument littéraire le plus original, le plus varié, le plus national de son siècle, mais peutêtre le monument le plus intime et le plus pathétique du cœur humain dans tous les sièqles.

Le temps a marché, des curieux ont décacheté les lettres : le babillage est devenu génie, le commérage est devenu histoire, le chu-

4 MADAME DE SÉV1GNÉ

chotement estdevcnuun des plus longs bruits delà postérité.

Voilà le hasard. Et maintenant voyons le mystère.

Le mystère ? Il est en deux mots : c’est que l’intérêt des choses humaines n’est pas dans la grandeur des situations ou des événements, mais dans l’émotion de l’àme où ccs situations et ces événements retentissent. L’àme esj, aux choses humaines, petites ou grandes, ce que l’air est au bruit: le véhicule du son. Vous aurez beau frapper les plus grands coups sur le métal le plus sonore, si l’air manque ou s’il est raréfié, vous n’entendrez rien, l’écho sera

muet ; sans air, point de bruit ; sans âme, point d’impression, et de là point d'intérôt, et de là encore point de gloire. C’est le secret du cœur humain, qui ne peut être ému que par consonnance avec ce qui a été ému avant lui.

Or, il y a des âmes cachées au monde, plus émues et par conséquent plus sonores que tout le siècle dans lequel Dieu les jette, comme il jette des échos dans le secret des forêts et des antres ; on ne les voit pas, on les entend jusque ce que le bûcheron ait renversé les arbres ou que le temps ait réduit le roc en poussière. Ces âmes communicatives, véhicules des impressions et des retentissements de leur pro- *

pre cœur ou des bruits de leur siècle, s'interposent puissamment par leur nature émue et

vibrante entre le monde et nous, forcent à pen-

ser et à sentir en elles et par elles, quand nous voudrions en vain leur échapper. Elles sont l’élément sensible, le milieu sympathique

MADAME DE SÉVJGNOî 7

( pour nous servir d’un terme matériel ) A travers lequel nous percevons tout, le présent, le passé et souvent nous-mêmes. Aussi qu'arrive-t-il dans les jeux de la réputation et de la gloire littéraire? Il arrive que des êtres ina~ perçus de leurs eomtemporains, des tommes cachés, des femmes obscures, quelquefois dè$ âmes anonymes, comme l'auteur de Y Imita*tjon de Jésus-Christ, sont on Eéalité plus grands et plus immortels que tout leur siècle, et que, pendant que les hommes qui remuent à grandes brassées les choses humaines, qui

bouleversent lesempires, qui manient les sceptres, qui agitent les assemblées; qui administrent les affaires publiques, qui font Hiis-* toire ou qui l’écrivent, s'efforcent de créer un grand bruit permanent après eux autour dfl leur nom, ces hommes sont supplantés dans la gloire par quelqu'un qu'ils n’avaient pan môme aperçu sous leurs pieds dans la fouie,

par un pauvre moine comme l’anonyme de limitation, par un pauvre horloger comme J. -J. Rousseau, par une pauvre femme comme madame de Sévigné. La postérité sait à peine le nom des prétendus grands politiques, grands poètes, grands orateurs, grands écrivains, qui monopolisaient la renommée du temps, et elle

écoute après des siècles les plus secrètes pal-

pitations du cœur de ces êtres ignorés, comme si ces palpitations étaient les plus grands événements de l’humanité. Ils le sont en effet :

caj les choses ne sont r'^n, c’est le cœur hu-i

main qui est tout dans l'homme. La gloire le 1 '

sait bien, elle : voilà pourquoi elle prend ses vrais et éternels favoris, non dans ceux qui lui font le plus de bruit, mais dans ceux qui lui font les plus pathétiques confidences de l'àme.

Tel est, selon nous, le mystère de la renommée toujours croissante de madame de Sévigné. Maintenant racontons sa vie.

Mais, non. Avant de raconter sa vie, disons, pour qu’on le comprenne bien, un mot du genre de littérature qui lui vaut l'intérêt du monde, qui n’existait pas avant elle, qu’elle a créé, et qui ne peut être caractérisé, selon nous, que par un mot : la littérature domestique, le génie du foyer, le cœur de la famille.

lit

Il y a deux centres entièrement différeras auxquels aboutissent les pensées, les actes, les écrits de l'homme dans nos sociétés modernes, et même dans les sociétés de tous les âges : le public restreint caché derrière les murs du foyer et resserré par des liens plus étroits autour du cœur.

Il n’est pas vrai, comme on a affecté de le dire de nos jours pour autoriser la destruction delà famille par un individualisme impossible

Page 1