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ou par un communisme brutal, que ce soit la société politique qui ait fait la famille ; c'est la nature. Heureusement pour le genre humain, dont la conservation est placée au dessus de nos aberrations et de nos rêves, ce n'est pas sur une loi humaine que la famille est fondée, c'est sur une loi de Dieu, c’est-à-dire sur un instinct. Les instincts sont le droit divin de la constitution de l'humanité : on ne les discute pas, on les subit. L’esprit véritablement philosophique ne se révolte pas contre les instincts; il s'abîme, au contraire, dans la contemplation de la sagesse infinie et de la bonté suprême qui a chargé la nature elle-même de nous promulguer le premier article de cette constitution du genre humain.
La Providence, par une loi aussi mystérieuse qu’elle est clémente, a voulu que l’espèce humaine ne se créât et ne se conservât que par
l’amour. Elle a placé nne passion sympathique
aux sources de la vie pour enfanter l’homme,
et une affection sympathique aux sources de la
famille pour perpétuer la société. Par un mys-
tère de notre origine qui est en môme temps *
une révélation de notre destinée,,, l'étre isolé peut vivre, mais il ne peut se perpétuerjiil
suffit d’être un pour exister, il faut ôtre deux pour créer. L’unité est inféconde, le couple e§t éternel.
De ce couple naît, par l’amour, un troisième être qui le complète : c’est le fruit de l’amour, c’est l’enfant Jusqu’à la naissance de l’enfant, il y avait union, il n’y avait pas encore famille ; l’esprit de famille, c’est-à-dire d’amour conservateur, multiplié par l’être nouveau qui l’inspire et qui le ressent, naît avec le premier en-
fant dans l’àme du père et de la mère, et remonte par une réciprocité instinctive aussi de de l’enfant à la mère et au père. L’enfant les aime parce qu’il en est aimé. Voilà le groupe
achevé. Voilà latrinjtédelanature, d'où j aillit
et rejaillit l’amour comme, l’esprit saint de l’humanité, l’esprit de famille .
Quand la famille se développe et se multi-
plie dans d’autres enfants ou petits-enfants, avec elle se multiplie et se diversifie sous mille formes nouvelles, et dans mille proportions inégales et graduées, cet amour allumé à son premier foyer; le sein de la mère; foyer dont chacun emporte et rapporte une parcelle au groupe commun dont il fait partie. Les rapports entre ces différents membres du
groupe humain s'étendent, se diversifient, se
combinent à l’infini de l’un à l’autre, d’un seul à tous, de tous à un. C’est ce qu’on appelle la parenté : parenté du sang, parenté de l’àme, qui se resserre ou se relâche à mesure que chacun de ces rejetons de la famille porte dans ses veines ce sang plus rapproché ou plus éloigné de sa source, et qu’il conserve aussi plus ou moins de cet amour qui coule dans son cœur avec cette sève de l’arbre humain. Ainsi il y a l’amour parallèle du père pour la mère, de la mère pour le père, l’amour descendant du père et delà mère pour le premier-né, l’amour remontant du premier-né au père et à la mère, l’amour rayonnant du frère au frère, de la sœur à la mère, au père, au frère, des oncles et des tantes aux neveux et aux nièces, des neveux et des nièces aux oncles et aux tantes, du petit-enfant à Taïeule et de l’aïeule aux petits-enfants, jusqu’à la dernière génération, que la brièveté de la vie ou sa longé-
vile nous permet d’atteindre de l'œil, du cœur ou de la pensée ; enfin , l’amour répercuté, attiédi, mais conservant encore une sympathique réciprocité et une douce chaleur entre les enfants de ces frères, et de ces sœurs, de ces petits-enfants, tant que la sève, le nom et la mémoire de la racine commune se perpétuent dans les rameaux. L’esprit de famille se forme de ces rejaillissements à l’infini, de toutes ces affinités directes ou indirectes de cœur à cœur, qui vont se refroidissant à mesure qu’elles divergent des trois premiers cœurs, mais qui gardent, même à la circonférence la plus éloignée, un peu de la température du premier foyer.
Le même sang puisé à la même veine, le même lait sucé à la même mamelle, le même nom dont chacun porte la responsabilité (modeste ou illustre, peu importe), mais solidaire, nom qui ne peut se ternir ou se glorifier dans un
seul sans se glorifier ou se ternir un peu dans tous; la même fortune qui fait vivre largement ou étroitement toute la race du domaine séculaire de la maison, par l’héritage aggloméré ou subdivisé, selon le petit nombre ou le grand nombre des enfants; la môme maison paternelle à la ville ou aux champs, dont le toit a caché tous ces berceaux pendant l’enfance de la famille, et dont l’ombre nous suit jusqu’aux derniers jours de la vie; les mômes traditions, ce ciment des idées qui tient ensemble les piétés, les habitudes, les mœurs, les sentiments innés du groupe héréditaire; enfin les mômes souvenirs des leçons, desentretiens, des travaux, des voisinages, des amitiés, des plaisirs, des hospitalités, de l’aisance, de la gône, du bonheur, des larmes, des naissances, des morts, des espérances, tristes ou doux mystères du môme foyer, tout cela compose, môme «i notre insu, autour de nos cœurs, une atmos-
pbère d’impressions ineffaçables qui nous pénètre par tous nos sens moraux comme par tous nos sens corporels, atmosphère à laquelle il est impossible d'échapper, qui n'a pas la rigidité froide d’une législation sans doute, mais qui a la toute-puissance de la nature.
C'est ce qui fit que, dans les temps primitifs où tout était inné et rien écrit, dans les sociétés naissantes où les lois n'étaient que les inspirations de nos instincts, le souverain n'était que le père, la tribu n’était que la famille, la nation n’était que la fraternité du sang dans une collection de tribus. On a pu détrôner le patriarche, on a pu réduire bien au delà du juste l’autorité paternelle, on a pu détruire la tribu et l’absorber dans l’État; mais on ne détruira jamais la famille, elle subsistera éternellement comme l’heureuse protestation de la nature contre l’absorption de l’État, elle
subsistera avec la propriété héréditaire, sa base divine, contre le communisme, cette révolte impuissante de l'utopie contre l’instinct.
On conçoit qu’un groupe d'êtres si distincts et si intimement liés les uns aux autres au milieu du grand groupe national doit avoir nonseulement ses lois, scs mœurs, ses sentiments, ses devoirs, ses relations à part, mais môme sa littérature. C’est cette littérature que nous avons appelée en commençant la littérature domestique ou familière , genre dont madame de Sé vigne est la plus complète et la plus admirable
Cette littérature est de sa nature toute confidentielle. La maison est murée comme la vie privée. On n'y parle ou Ton n’y écrit qu’à demivoix, pour être lu ou entendu au coin du feu des parents et des proches. Les bruits de la maison ne se répandent pas sur la place publique. Cequ’on publie pour le monde a un accent, ce qu’on confie aux siens en a un autre. On écrit pour le public ou pour la postérité des poèmes, des histoires, des philosophies, des harangues, des romans, des livres; on n’écrit pour la famille que des lettres. La famille n’a donc, comme l’amitié ou l’amour, qu’un seul genre de littérature : la correspondance. Quand la correspondance a le génie de l’agrément, comme l’a eu celle de madame de Sévigné, la
famille, après la mort, laisse une à une envo-
1er les feuilles mystérieuses; le siècle les recueille, tous les siècles les lisent, et le dialogue à voix basse entre une mère et sa fille devient
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l’entretien d?; ta postérité,. Voilà l’histoire de madame de Sévigné. En décachetant ses lettres, on- a enlevé le sceau de son coeur qui a été brisé par cette indiscrétion, c’est le sceau du siècle où elle a vécu.
Cette femme, du fond de sa masure des Rochers, est l’écho d’un règne. C’est ce qui fait que la correspondance de madame de Sévigné, quelque intime qu’elle soit, est cependant essentiellement historique; c’est ce qui fait aussi que ce livre, écrit par une femme qui écoutait aux portes d’une cour, est très-aristocratique ; que, pour s’y complaire, il faut être né ou avoir vécu dans les régions élevées de la société élégante auxquelles ces lettres font de
perpétuelles allusions, allusions qu’on ne goû-
terait pas si on n’en savaitpas un peula langue, les demi-mots et les mystères; c’est ce qui fait « enfin que ce livre, quoique éminemment national, ne sera jamais populaire. Si madame de
Séviané, au Heu d’ôtre uae femme de haute naissance écrivant pour des courtisans, n’eût été qu’une tendre mèrp vivant dans les conditions communes de l’existence et écrivant pour
une famille d’un étage plus bas dans la vie,
son livre, plus accessible, plus intelligible et
plus sympathique à toutes les classes qui ont
une àme, ne serait pas seulement les délices du monde raffiné, il serait le manuel de toutes les familles, le diapason du cœur humain.
Qu’on nous pardonne un souvenir d’enfant qui tient à ce récit. Nous avons appris à lire dans ce livre ; une mère, élevée dans les élégances d’esprit d’une cour, et reléguée après
sa jeunesse par la modicité de sa fortune dans
une retraite rurale semblable aux Rochers de madame de Sévignô, trouvait dans cette femme, *
outre les analogies d’esprit et de cœur, tousfes
. - souvenirs du mon^e aristocratique qu’elle avait
' fréquenté, tous les recueillements de la soli-
tude champêtre qu’elle habitait avec ses enfants, et tous les épanchements pieux de son cœur de mère qui couvait un nid contre les vents de la vie. Ce livre, ouvert, fermé, rouvert à toutes les pages, était sans cesse sur la tablette de pierre fruste de là cheminée. Quand nous avions bien mérité ûu jour par nos leçons bien apprises sous les arbres du jardin et bien récitées sur les genoux maternels, on nous récompensait en nous lisant quelques lettres choisies et appropriées à nos années celles surtout où la mère parle à sa fille de ses bois, de son allée, de son chien, de ses rossignols, de sa piété, de ses méditations religieuses au coucher du soleil sur la terrasse de Livry, de son oncle, l'obligeant abbé de Coulanges, de ses
amis et de ses voisins venant la distraire de ses plantations ou de ses rêveries du soir. Nous connaissions les sentiers des Rochers et les parterres de Livry comme ceux de notre polit do-
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maine paternel. Ces lieux et ces impressions faisaient corps avec nos pensées de dix ans.
Nous voyions notre mère dans celte mère ; nous nous voyions nous-mêmes dans ces enfants.
Depuis, le livre m’était tombé des mains. 11 y avait assez de tendresse pour tous les âges, il n’y avait plus assez de passion pour ma jeu-
nesse.
vm
Enfin, un jour, le hasard d’une chasse égarée clans les forêts de la haute Bourgogne me conduisit au revers d’une colline boisée, d’où se découvrait é travers les feuilles jaunies et les brumes transparentes de l'automne une large vallée au-dessous de moi. Des prairies en formaient le bassin, une rivière de quelques pas de largeur, traversée à gué par des troupeaux de vaches blanches et de bœufs
roux, y serpenlait sous une double haie de
.jCL
30 madame de sévjgné
grands saules. Le vent de l'eau, en retournant
les feuilles, les faisait miroiter comme des la-
mes (Tangent. Cette rivière sans cours et sans murmure semblait sortir au midi de l’ombre d'une vaste étendue de bois, comme un égouttement delà brume sur les innombrables rameaux; du côté du nord, elle étincelait au soleil couchant aussi loin que l’œil pouvait la suivre entre d’autres falaises boisées qui s'entr’ouvraient pour lui laisser passage. Excepté
le bassin herbeux de la vallée, tout était f ret
continue à l’horizpn ; un ciel bas et opaque pesait sur la contrée; le silence n’était interrompu
do loin en loin que par le mugissement répercuté de quelque vache qui appelait son petit
aventuré sur les berges fangeuses de la rivière
et par la cognée des bûcherons qui dépeçaient çà et là de grands chênes abattus sur la lisière des bois et qui en entassaient les bûches écorcées en piles rouges comme le sang au bord
de la rivière. Une fumée de feu de charbon-
nier s'élevait d'une clairière à quelque distance et montait en spirale lourde et bleuâtre
vers les nuages, comme l’haleinerd’un feu trop
mouillé de rosée.
C’était la saison et l’heure où les brouillards
humides qui sortent des bois rampent sur l'herbe, montent, descendent au plus léger mouvement de l’air, se déchirent, se recomposent, s’éclaircissent de nouveau à un rayon de soleil, et, par leurs ondulations convulsives,
semblables à celles des grandes vagues, imi-
tent tout d'une mer tempétueuse, excepté son bruit.
Tout à coup, au-dessus de ce lit mouvant des
brumes, je vis transpercer et surgir, comme «
une coque de navire en perdition, une tour
noire, au faite de laquelle une volée deeorneil-
les s’ébattait en jetant des cris; deux autres tourelles sortirent peu à peu de l’ombre éclair-
cio, comme si on les avait dépouillées lambeau par lambeau de leur linceul de brume qui retombait à leurs pieds; puis le toit rouge d’un haut et large donjon carré; puis la longue façade grise d’un château démantelé, percé irrégulièrement de fenêtres hautes ou basses, où le lierre des fossés se cramponnait par touffes aux grillagés de fer. Les parapets éboulés de ces fossés trempaient par brèches dans l'eau stagnante qui servait d’abreuvoir auxbœufset aux poulains ; le pont-levis, dont les chaînes brisées et inutiles pendaient comme deux branches de gibet au-dessus de la porte, était remplacé par une chaussée en pierre. Des charrettes dételées et des gerbes éparses en jonchaient le sol. Une paysanne en sabots jetait du grain aux poules sur les marches d’une porte en ogive, dont les écussons mutilés parle marteau do la révolution populaire ressemblaient à un stigmate blanc de boulet sur un mur de rem
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part. Une seule cheminée fumait en tourbillons d’une fumée noire et épaisse de fagots sur tout le vaste édifice. Les fenêtres, au lieu de réverbérer le soleil couchant sur des vitres, dégor-
geaient par toutes leurs ouvertures ou leurs lucarnes la paille et le foin de la dernière récolte. Des batteurs en grange faisaient entendre le bruit cadencé de leurs fléaux dans la grande salle des gardes. On voyait que le château était devenu une ferme ; mais par une vicissitude assez ordinaire à ces édifices des siècles passés, trop vastes pour leur possesseur actuel, la ferme était devenue château.
À quelques centaines de pas de l’édifice principal, une maisonnette adossée à des écuries et à des granges, scmblableàun cottage anglais • des bois de Richmond ou de Windsor, éclatait de jeunesse, de propreté, d’élégance, au milieu d’une pelouse enceinte de barrières peintes à l’huile et entrelacées de roses tardives et
db jasmins odorants. Les fenêtres à grandes vitres de cristal éblouissaient les yeux delà réverbération des derniers rayons du jour; la fumée imperceptible de bois sec en sortaitde plusieurs cheminées en fonte, comme pour inviteT les hôtes ; des palefreniers en vestes jaunes y promenaient des chevaux scellés sur des allées de sable devant la porte; des maîtres ou des visiteurs apparaissaient et disparaissaient sur le seuil ; tout y annonçait la vie, le mouvement, l’opulence dun foyer d’automne habité par une famille hospitalière.
J’ignorais tout, le château, la ferme, le cottage, les maîtres anciens, les maîtres nouveaux, et jusqu’au nom de la vallée où la voix des meutes sur la piste du chevreuil m’avait emporté.
Pendant que je contemplais, immobile, cette contrée inconnue et celle ruine .sans nom pour
moi, j’entendis galoper un cheval sur ma trace,
et je fus rejoint par un ami, un de mes compagnons de chasse, M. de Capmas. Il habitait depuis plusieurs années la .petite ville de Semur, capitale pittoresque de ces forêts, de ces rochers nt de ces torrents : homme déjà mûr., mais toujours jeune, que sa passion pour la chasse et son aimable cordialité avaient rendu •familier et cher à tous les foyers de la tuute
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Bourgogne. Il aimait les vers et la littérature autant que la voix des chiens dans les forêts et le galop des chevaux sous les voûtes de feuilles; cette analogie de goûts nous avait naturellement liés. Il fut depuis un de mes compagnons de tente dans les déserts de la Mésopotamie et aux rochers de la Palestine. Hélas ! il n’habite plus ici- bas que dans ma mémoire; mais il est un de ces absents dont on fait toujours commémoration et dont le souvenir sourit jusque dans la mort !
« Savez-vous oû nous sommes ? me dit-il avec
l’accent d’interrogation fine et suspendue d’un homme qui aime à causer une surprise agréable.
» — Non, lui dis-je, mais c’est un des plus moroses paysages et une des plus mélancoliques ruines que j’aie jamais rencontrées, dans nos chasses.
» — Je le crois bien ! reprit-il, mais cette vallée et ce château vous donneraient bien plus
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d’émotion aux yeux et au cœur si vous en saviez le nom et si je vous disais de qui ces ruines furent le berceau?
» — Où sommes-nous donc? lui dis-je.
» — A Bourbilly, me répondit-il, château de madame de Sévigné ! »
A ce nom, le paysage, indifférentet mort tout à l'heure, s’illumina soudain pour moi comme si on avait allumé un phare sur toutes les collines du morne horizon; je crus voir les ondes paresseuses et les flaques d'eau extravasée du Serin dans les prairies réfléchir l’image de cette enfant aux cheveux blonds, devenuel’en-
fant chérie de son siècle; je crus entendre son
nom murmuré par la rivière, par les feuilles, par les échos des vieux murs, et jusque par les cris des corneilles effarées autour des crénaux du donjon. Puissance d'un nom qui vit et qui fait revivre toute la contrée morte à laquelle il a été une fois identifié!
Toutes les pages du livre, chéri de ma mère et depuis longtemps fermé, se rouvrirent et se répandirent en intarissables émotions de souvenir ; mais aucune page ne valait pour moi celle que le hasard venait d’écrire et de peindre . dans cette vallée sous mes yeux.
Un autre hasard servit mieux encore ma piété historique pour cette mémoire qui se confondait dans mon cœur avec celle de ma mère. Le propriétaire actuel du château et des
bois de Bourbilly était un ami de mon compagnon de chasse. Il nous reçut en hôte cordial,
heureux de secouer la poussière du monument
dont son culte pour madame de Sévigné l'avait rendu possesseur, et de nous conduire pas à pas sur toutes les traces que cette famille, devenue par le génie la famille de tout le monde, avait laissées dans ces sillons, dans ces allées, dans ces salles et sur ces écussons, sur ces toiles enfumées suspendues aux murs du château.
Nous passâmes deux jours et deux nuits dans ce pèlerinage de souvenirs et de sentiment.
L’histoire de madame de Sévigné partait de là à l’âge de dix ans et revenait là dans sa vieillesse; c’était le cycle de sa vie, il n’y avait qu’à regarder et à lire pour revivre avec elle toute cette vie.
C était là en effet qu’elle était née, ou du
moins qu'elle avait été allaitée et bercée au
printemps de l’année 1626 , époque où sa mère, qui l’avait mise au monde pendant un séjour à Paris, la rapporta dans ce nid de famille; c’est là que ses yeux s'étaient ouverts à la lumière, qu’elle avait essayé ses premiers pas sur ces dalles, balbutié les premiers mots sous ces voûtes, reçu, pendant les années où l’àine émane des lieux, les premières impressions de
celte nature, joué dans ces prairies comme le chevreuil de ces forêts, et respiré, avec cet air élastique et toujours frissonnant de la haute Bourgogne, cette vigueur de santé et cette impressionnabilité des sens qui donnèrent à son teint ces roses célèbres, et à son âme ce perpétuel frisson de sensibilité, prélude du génie quand il n’est pas le prélude de la passion.
J’étudiais avec complaisance les analogies mystérieuses de ce paysage serein sur un horizon grave avec l’espritde cette femme mobile dont le sourire éclate sur un fond caché de mélancolie. Qui ne connaît pas le site ne con-
naît pas la plante, disent les Persans; l’homme
est plante jusqu’à un certain âge de la vie, et l’âme a ses racines dans le sol, dans l’air et
. dans le ciel qui ont formé les sens.
Le père de madame de Sévigné, gentilhomme de haute naissance du Charolais, transplanté dans la haute Bourgogne, était fils de Christophe de Rabutin, baron de Chantal, dont il possédait le fief, près d’Autunf et. seigneur de*
Bourbilly, terre près de Semur.
Christophe de Rabutin avait épousé made-
moiselle de Chantal, fille d’un président au parlement de Dijon. A la mort de son mari, tué à la chasse à l’àge de trente-six ans, sa veuve,
éprise d'une vénération mystique pour saint François de Sales, gentilhomme de Savoie et évéque de Genève, abandonna la maison de son beau-père infirme et ses enfants pour suivre comme une Madeleine les conseils de la perfection chrétienne la plus raffinée en désertant les devoirs de la commune. Elle cessa d’être mère selon la nature pour devenir mère selon la grâce d’un ordre monastique de femmes connues sous le nom de sœurs de la Visitation. Saint François de Sales, homme dont la candeur ne cherchait pas la vertu hors de la
nature, détourna longtemps sa prosélyte dune * obsession qui l’édifiait, mais qui lui était importune. La baronne de Chantal s’obstina; elle passa sur le corps de son fils qui s’était jeté sur le seuil de la porte pour l’empêcher de sortir de sa maison et d’entrer dans un monastère; elle s’attacha au saint, elle entretint avec lui une correspondance spirituelle ; elle fut fonda-
trice ; elle devint sainte. C’est sous ce titre que
son ordre la vénère aujourd’hui. Ses religieuses en ont fait leur patronne; mais elle n’est ni celle des mères ni celle des orphelins.
Ce fils, dont la baronne de Chantal avait franchi le corps pour quitter le monde, fut le père de madame de Sèvigné. Il épousa Marie de Coulanges, fille d’un conseiller d’État. Remarqué à la cour par son esprit, à la guerre par sa bravoure, dans quelques duels du temps
par sa main prompte à l’épée, il mourut sur le champ de bataille contre les Anglais, à la ; Rochelle. Grégorio Léti, l’historien de ce temps, dit que M. de Chantal tomba sous l’épée de
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Cromwell lui-même. Trois chevaux tués sous lui et vingt-sept coups de lance sur le corps attestent scn héroïsme.
Sa veuve lui survécut peu. Leur enfant if avait que* six ans à sa mort. Cette enfant,
Marie de Rabutin-Chantal, qui devait être un
jour le prodige des mères, ne connut ainsi
aucune des tendresses de mère; elle inventa
la passion maternelle à elle seule. Son aïeule, la baronne de Chantal, tout absorbée dans la fondation de ses quatre-vingts monastères, relégua sa petite-fdle orpheline aux soins de sa famille maternelle. On lui donna pour tuteur le vieil abbé de Coulanges, son oncle, qui possédait le prieuré de Livry, près de Paris. Cet oncle devint un père pour l'orpheline. On ignore comment ce vieux abbé, régulier sans rudesse,' tendre sans faiblesse, * éleva cette
enfant sans mère; mais, à quinze ans, une jeune fille accomplie en beauté, en grâce, en
instruction sérieuse et en talents précoces, sor-
tit de la solitude de Livry et éblouit, dès sa première apparition, le monde.
Ce qu’on appelait le monde alors, c’était la place Royale à Paris, quartier aristocratique, renfermant entre quatre rangs d’arcades ténébreuses une place plantée de quelques tilleuls. Mais ce quartier était habité par l’élite de la noblesse et de la littérature françaises. C’était le vestibule des Tuileries, le portique de la cour. Pour aller aux honneurs, à la considération, à la renommée, à la gloire, on passait par . là. Il y a des pavés qui anoblissent. L’orgueil,
la vanité, la prééminence de race ou de profession, sont si inhérents à la nature humaine, quon se fait un privilège d’une arcade ou d’une fenêtre sur la rue comme d’un trône dans un palais.
La famille de Coulanges la présenta à la cour. Son portrait écrit par madame de la Fayette, les exclamations échappées à tous ses contemporains illustres, tels que Ménage, Chapelain, Bussy-Rabutin, et les nombreux portraits peints par les meilleurs artistes de son , époque expliquent l’attention unanime qui se fixa sur cette jeune fille. Elle fut enveloppée d’enthousiasme et d'amour; son premier pas dans le monde trouva l’accueil dans tous les yeux; cet accueil qu’elle devait à son visage ouvrit son àme à la sérénité. C’est le privilège de la beauté d’éclore ainsi au milieu de la douce chaleur qu’elle inspire, de la ressentir ellemême et de commencer la vie par la reconnais-
sance. Ce premier regard du public est un miroir où la vie sourit ou sc fronce aux yeux d’une jeune femme, et la prédispose pour jamais à se féliciter ou à s’attrister de l’existence. C’est la physionomie de sa destinée qui lui apparaît en un coup d’œil. Tout, dans cette physionomie du monde où elle entrait, fut caressant pour la belle orpheline. Elle sentit que la nature l’avait créée pour être l'heureuse favorite, non d’un roi, mais d’un temps. Elle aima en retour, dès la première heure, ce monde qui l’aimait.
o Je ne veux pas vous écraser de louanges, lui écrivit à son début madame de la Fayette, dont l’esprit et le style faisaient autorité dans celte société aristocratique et lettrée du dixseptième siècle; je ne veux pas m’amuser à vous dire que votre taille est admirable, que votre teint a une fleur.. ., que votre bouche, vos dents, vos cheveux sont incomparables... Votre
miroir vous le dit mieux; mis, comme vous ne pariez pas devant votre miroir, il ne peut vous dire ce que vous êtes quand vous parlez. .. Sachez donc, si par hasard vou9 l'ignorez encore, que votre esprit pare et embellit tellement votre beauté, qu’il) n’y en a point sur la terre d’aussi enivrante, lorsque vous ôtes animée dans une conversation sans contrainte.
Tout ce que vous dites vous sied si bien, que
l’éclat de votre esprit en ajoute à votre teint et à vos yeux ; et, quoiqu’il semble que l’esprit n’impressionne que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit par votre physionomie même les yeux... Quand on vous écoute, *
on cède à la beauté du monde la plus ache-
•i Le pinceau de Mignard, plusieurs années après ce portrait écrit, nous rend sep beaux cheveux blonds foncés, oadés sur le front comme de petites vagues écumantes au souffle
de Pinspiration, et surmontés d’une branche de citronnier en fleur; l’ovale déprimé des joues vers la bouche par la mélancolie, puis légèrement renflé pour donner de la solidité
après la délicatesse au menton; un front dont
la douce convexité fait glisser la lumière
f,6 MADAME DE SEVIGNÉ
comme une transparence de la pensée; des tempes qui palpitent, des yeux bleus qui révent en regardant, des paupières fines, plissées, veinées d'azur et d’ albâtre, qui voilent à demi le globe de l’œil ; un nez grec et effilé à son confluent avec le front, fortement noué à l'extrémité par le muscle relevé entre les ailes roses des narines ; des lèvres qui se reposent l'une contre l’autre d’avoir souri, et qui reprennent peu à peu l’inflexion de la gravité habituelle; une peau à petits grains où courent mille frissons visibles; cette fleur printanière de teint qu’elle avait apportée de
ses montagnes natales et qui ne se flétrit
jamais, au récit de ses contemporains, même sous les années et sous les larmes ; une pysionomie si mobile et si fugitive qu’on peut lui prêter autant d’expressions qu’il y a de nuances dans les sentiments d’une Ame féminine ; enfin un buste digne de porter cette tête,
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large aux épaules, fuyant aux bras, libre au
sein, svelte à la ceinture, propre à donner à Tattitude ou à la démarche celte dignité, ce mouvement, celte .cadence des pas qui rendent la taille d’une femme, quand elle se lève, inexprimable en mesures et en nombres, mais qui font qu’elle remplit à vos yeux l’espace et qu’elle s’agrandit jusqu’au ciel. C’est ce prestige de l’atmosphère, qui rend dans ses portraits madame de Sévigné plus grande que nature. On sent que le peintre, ébloui comme un amant, a voulu répandre autour de cette figure une atmosphère, et qu’il ne peint pas des contours bornés, mais une impression infinie, éparse et invisible autour de la beauté !
Telle était à dix-huit ans, et telle après quarante ans, cette physionomie oti l'éblouissement du premier moment se changeait en attrait et en éternelle mémoire dans tous ceux qui la voyaient, ne fut-ce qu'une heure.
Il n’y eut qu’un cri à la cour sur la merveille de la maison de Coulanges. Cette faveur du monde n’altéra pas la modestie de la jeune fille. Elle avait contracté dans la solitude de son adolescence à Livry, dans la lecture des
livres grave, dans la société des philosophes jansénistes, voisins et amis de son oncle, une réflexion précoce, une piété solide, des goûts d’esprit, des excercices d’études qui la rendaient plus apte à devenir une seconde Héloïse chez Fulbert, qu’une favorite évaporée de
cour. Son nom; sa grâce, sa fortune de trois.
cent mille francs, dot considérable pour le temps, son titre de fille unique, qui permettait ‘aux aspirants à sa main de ne devoir son cœur ■qu’à sa préférence, la firent rechercher pour
épouse par les fils des plus hautes maisons
de Paris. Elle leur préféra un jeune gentil-
homme breton, Henri de Sévigné ou de Sêvigny, parent œt protégé du cardinal de Retz.
L’abbé de Coulanges, quoique de mœurs sévères, était lié de subordination et de défé*
rence avec ce coadjuteur de Paris. Étourdi,
débauché et factieux, le cardinal de Retz, flot-
tant entre la petite intrigue, la grande' ambi-
{ih
tion et la licencieuse volupté de son temps,
était l’Alcibiade milré de la Fronde. On ne pouvait s’empêcher de l’aimer en le méprisant, comme un enfant à qui la fortune avait donné pour amusement le peuple, le parlement, la cour et l’Église, et qui n’avait fait de
tout cela qu’un jouet. Un reste de popularité
attaché à son nom par la Fronde, et un reste
de respect attaché à son titre ecclésiastique
par l’Église, lui laissaient alors une certaine
considération dans le monde; son esprit char-
mant et léger couvrait les inconséquences de son caractère; on croyait à sa fortune, même après qu’il l’eut dissipée. L’abbé de Coulanges espérait bien d’un jeune militaire protégé par un futur archevêque de Paris. Le cardinal de
Retz avait assez de génie pour s’élever un jour
au rang de Richelieu et de Mazarin, s’il n’avait
pas dévoré d’avance sa haute fortune dans les
petites factions." Mademoiselle de Chantal ne
vit dans le marquis Henri de Sévigné qu'une
charmante figure, une bravoure romanesque, une élégance martiale, un nom apparenté à la cour et un attrait pour elle qu'elle inspirait à toute la jeunesse du temps et qu’elle ne ressentait que pour lui seul. Mais ces grâces du marquis de Sévigné cachaient, sinon des vices,
au moins des légèretés d’âme, de mœurs et
de caractère qui ne pouvaient se fixer à rien, pas môme au bonheur. Le premier pas de cette jeune femme si digne de la constance d’un mari la jeta dans le piège d’un amour ardent en elle , léger et fugitif dans M. de Sévigné.
« Il aimait partout, dit Bussy dans ses mémoires, et il n’aima jamais rien d’aussi aimable que sa femme. Il l'estimait sans l’aimer; elle, sans pouvoir l’estimer, ne put jamais cesser de l’aimer. »
Ce ma ri aire la lança dans un nouveau monde. Les factions, décapitées par la hache du cardinal de Richelieu, avaient renoué après lui leurs tronçons sanglants et étaient ressuscitées en guerres civiles. Richelieu avait semé la vengeance avec le sang. C’est la suite naturelle de toute terreur. On fait honneur à ses exécutions d’avoir éteint les factions dans les supplices; c'est lui qui les rendit plus implacables et plus nationales en les désespé
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rant. Les princes, les nobles, le parlement, le peuple, se jetèrent dans les rébellions armées et dans les séditions civiles pour échapper aux échafauds ou à la tyrannie dont ce Sylla en robe de pourpre les avait épouvantés.
Mazarin, mille fois plus politique parce qu’il était plus pacificateur et plus humain, paraît moins colossal aux yeux du vulgaire, parce que la politique fait moins de bruit que la terreur, et que le vulgaire comprend mieux la violence que la sagesse; mais, c’est aux veux du philosophe et de l’homme d’État, c’est Mazarin qui fut le grand ministre, c’est Riche lieu qui fut le grand vengeur. La constance d’Anne d’Autriche dans son attachement à ce
conseiller de sa régence, la dictature qu’elle lui donna dans son gouvernement comme dans son cœur, i’habiieté tour à tour ferme et souple de cet Italien, neutre dans nos partis, mais nécessaire pour les neutraliser tous ; l’art avec
lequel il les balança l’un par l’autre, et finit, après les avoir, non vaincus, mais lassés, par les ramener tous d’eux mômes, repentants* soumis et obéissants, aux pieds d’un roi de quatorze ans, est le chef-d’œuvre de l’art de gouverner les hommes. C’est précisément parce que ce chef-d’œuvre de diplomatie, d’intelligence, d’obstination vers le but, de négociation, de tempéraments, de fermeté et de patience, est trop compliqué qu’il n’est pas compris ; mais il le sera. Le nom de Mazarin dominera le siècle de Louis XIV; car c’est lui qui a fait le roi, c’est lui qui a faille règne. Et quand il mourut à Vincenues dans son lit, les rênes de l'empire encore dans la main, il remit la France à ce pupille de son génie comme un père remet à son fils son compte de tutelle. Les factions étaient liquidées, les factieux étaient devenus des courtisans,
et ce compte de tutelle se soldait par le
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royaume de France. Malheur au peuple fui estime Richelieu et cpi ne comprend pas Mazariu !
Quoi qu’il en soit, à l’époque oiï madame de
Sévigné entrait dans le monde, i\lazarim y qui
régnait encore* avait si bien pacifié l'empire,
que toutes les factions, civiles féodales ou par-
iementaires étaient devenues de simples fac-
tions d’esprit* de littérature ou de goût. Le génie littéraire, du siècle naissait de la sécurité générale. Les esprits s’étaient fécondés dans la licence, et produisaient avec une autorité modérée. C’est une loi de l’esprit humain : le
génie des lettres éclôt à la suite des longues
interruptions de la pensée par les révolutions
ou par la guerre. Les secousses civiles donnent des répercussions, des exercices, des impatiences d'idées à l’imagination des peuples.
Après les convulsions démocratiques d’Athènes, le siècle de Périclès; après lès proscriptions de Rome et le meurtre inutile de César,
le siècle d'Auguste; après les déchirements des républiques italiennes, le siècle des Médi-
cis; après la Ligue et la Fronde, ces guerres féodales de la France, le siècle de Louis XIV ; enfin, de nos jours, après les convulsions de la liberté, les bouleversements de l’Europe et *. de la restauration, salutaire à la littérature,
des Bourbons, une renaissance intellectuelle
dans toute l'Europe : renaissance courte comme cette restauration, mais qui laissera de grands noms à la postérité !
Voyons comment naissait ce siècle littéraire de Louis XIV, et où tant de gloire avait son. berceau. - *. *
Les hommes et les femmes déjà nés ou près de mourir qui composaient, depuis le commencement du siècle, cette élite de l’esprit humain, étaient Malherbe, Corneille, Voiture, le premier Balzac, Ménage, Saint-Évremond, Sarrazin, Chapelain, Pélisson, Pascal, Bossuet, Molière, la Fontaine, Fénelon, Boileau, Racine,
Fléchier, Bourdaloue, la Rochefoucauld, la Bruyère, Chaulieu, madame de la Fayette, la marquise de Sablé, la duchesse de Longueville, madame de Cornueî, et enfin madame de Sévigné elle-môme, bien jeune alors, attirée par l’éclat de ce qui commençait à briller autour d’elle, et ne se doutant pas que son nom, perdu dans la foule, survivrait un jour à plusieurs d’entre ces noms.
Une jeune femme d’origine italienne, de là maison florentine des Savelli, parents des * Médicis, alliés de nos rois, avait apporté en France le goût, le sentiment, les délicatesses etmême les raffinements de la poésie italienne. C’était madame de Rambouillet, femme du marquis de Rambouillet, grand seigneur, ambassadeur et courtisan. Madame de Rambouillet, mariée à seize ans, jeune et belle encore, avait une fille de quinze ans dont elle paraissait être la sœur. La mère avait inspiré à la
fille cette passion de la poésie de, l'imagination et des lettres qu’elle avait respirée elle-même avec l’air de l’Arno et des collines de Toscane. Cette fille se nommait Julie d’Angennes, nom encadré depuis dans des guirlandes de vers.
La mémoire de ces deux femmes était embaumée des stances du Tasse, de l’Ariosle, des tercets du Dante, des sonnets de Pétrarque.
Elles cherchaient à prolonger de ce côté des Alpes, dans une langue jusque-là incomplète, les échos de ces divins poètes, échos eux- mêmes de ceux du siècle d’Auguste. Une analogie de goûts, de nobles loisirs, de lectures et de conversations littéraires, réunissait chez elles tous les hommes et toutes les femmes de la cour et de la ville qui tenaient la cour de l’esprit français à l’hôtel de Rambouillet, sur la place de Carrousel, à côté de ce palais où Louis XIV tenait la cour de la politique, de l’ambition et de la faveur. La maison de madame de
Rambouillet était l’académie des délicats et des curieux; c’est ainsi qu’on appelait alors tous ceux qui, sans faire profession du métier des lettres, formaient pour ainsi dire le public ou le parterre exquis des poètes, des prosateurs et des académiciens officiels de leur temps. 11 y a eu sans cesse et jusqu’à nos jours, à Paris, comme il y avait à Athènes, à Florence, de ces maisons de goût, présidées par des femmes supérieures en esprit ou en grâces, où le monde et les lettres se rencontrent pour se féconder mutuellement.
Là, dans la noble émulation des plaisirs de l’esprit et dans l’aimable égalité du culte des choses intellectuelles, tous ceux qui les aiment
se confondent avec ceux qui les cultivent.
Attirés les uns par le besoin d’étre loués, les
autres par le plaisir d’admirer, quelques-uns
par la vanité de juger, ils forment le foyer
précurseur du grand foyer du siècle, l’avant-
goût du public, le vestibule de la gloire. Ainsi,
Lucrèce Borgia tant Ccdomniée, à Rome; Eléo-
naiv d’Esf, à Ferrare; Vittoria Colonna, à Naples ; madame de Rambouillet, à Paris, pen-
dant la minorité de Louis XIV ; madame de Maintenon, dans la vieillesse de ce roi; madame du Défiant ei madame Geoflnn, sous Louis XV; madame la duchesse d’Anville, sous Louis XVI ; madame de Staél, dans son exil sous l’Empire ; madame deMontcalm, madame la duchesse de Broglie, madame de Sainte-Aulaire, madame de Duras, sous la Restauration; madame Récamier, sous le Directoire; puis sous trois règnes et jusqu’à nos jours, d’autres que 1 amitié nous interdit de nommer; cette dynastie élective des femmes supérieures qui groupent autour d'elles les supériorités de leur époque par la seule attaction de leur mérite et de leur accueil, se perpétue de siècle en siècle. Elle ne s'interrompt qu’aux époques des grandes convulsions civiles et aux époques plus abjectes où la frénésie de l’or, possédant pour un moment le
monde, relègue dans le silence et dans l’ombre toutes les nobles passions de l’esprit.
Gës temps sont courts comme les éclipses de lumière dans le ciel, comme les éclipses de la pensée sur la terre. On n’en compte que trois
en France : la régence du duc d’Orléans après
le règne de Louis XIV ; le Directoire -après la terreur de 1793, et le temps présent, qui se hâte de jouir dans la crainte d’être surpris entre deux spéculations par les écroulements qui ont secoué le monde.
Madame de Sévigné, introduite par son mari dans le salon de madame de Rambouillet, y apportait tout ce qui pouvait la séduire ellemême en y séduisant cette société : une jeunesse qui répandait la fraîcheur du matin et la vie sur tout; une beauté qui rayonnait involontairement, sans la prétention d’éblouir ou d’éclipser autour d’elle; une instruction supérieure à son âge et à son sexe, puisée dans la solitude studieuse de Livry; une teinture des
langues mortes, suffisante pour goûter Homère
et Virgile; une mémoire ornée de tous les chefsd’œuvre de l’Arioste et du Tasse; un goût prématuré qui, sans lui ôter l’enthousiasme, lui donnait de bonne heure le discernement, cette expérience de l’esprit.
Tant de charmes et tant d’àme la rendirent
en peu de temps, dans cette société, l’objet
d’une admiration générale : amitié dans les femmes, protection dans les vieillards, passion dans les jeunes hommes.
La licence des mœurs, encouragée par la publicité des amours du roi et par les traditions encore vivantes de laTronde, où les princesses étaient les embaucheuses des factions; l'exemple même du marquis de Sévigné, mari indifférent et amant volage, autorisaient la jeune femme à ces liaisons qui ne scandalisaient plus le temps. Son amour obstiné pour son mari l’en défendit autant que sa vertu. Son nom retentit dans les vers des poètes, jamais dans
les chuchotements de la chronique amoureuse de cette cour. Elle ne vit dans les accents passionnés de ses adorateurs que des jeux d'esprit qui flattaient scs oreilles sans aller jusqu’à son cœur. Elle resta, sans ostentation et sans morgue, pure au milieu de cette corruption.
Tous les poètes de son temps attestent ce désintéressement des passions, si naturel en elle, qu'on l'accusait de froideur.
Cette pureté fut une rare exception de son siècle ; mais elle fut inaltérable, sans être austère. Elle semblait demander grâce plutôt qu'liommage pour sa vertu ; elle joua avec les passions qu'elle inspirait, sans s’en laisser effleurer, et, de tant d'idolâtries qui brûlaient l’encens à ses pieds, elle ne respira que la fumée.