‹ Madame de SevigneChapitre 3 sur 10 · XX · texte numérisé non relu

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La Fontaine, Montreuil, Ménage, Segrais, Saint-Pavin, Benserade, Racan, la célébraient

Ht

à l’envi. Le premier lui adressa cette épigramme amoureuse, à propos d’un jeu de société où elle avait paru avec un bandeau sur les yeux :

De toutes les façons vous avez l’art de plaire;

Sous mille aspects divers vous charmez tour h tour. Voyant vos yeux bandés, on vous prend pour l’amour 1 Les voyant découverts, on vous prend pour sa mère !

ut

Le comte du Lude et le comte de Bussy-Rabutin, les deux hommes les plus séduisants de la cour, affichaient pour elle une adoration dont elle était flattée , mais que son amour pour son mari découragea de toute espérance.

Le comte de Lude, caractère noble et généreux, l’en estima davantage. Bussy-Rabulin, qui était son cousin, ne lui pardonna jamais son inditférence. Possédé de tous les genres de vanité qui dépravaient en lui tous les genres de mérite, son amour dédaigné se changea en haine sourde, mais implacable. De courtisan public de sa cousine, il se fît pamphlétaire anonyme dans son Histoire amoureuse des Gardes , et il s’efforça honteusement de ternir sa vertu dont il n’avait pu triompher.

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Madame de Sévigné n’aspirait, au milieu de cette atmosphère d’adoration , qu’à se recuci 1 1 ir, avec le mari qu’elle aimait, dans l’isolement d'une vie paisible, à la campagne, loin des vanités et des séductions de Paris. Elle parvint, au printemps de 1645, à entraîner le marquis de Sévigné dans une de ses terres de Bretagne, aux environs de Vitré. *

Cette terre, depuis longtemps négligée, s’appelait les Rochers. Ce vieux château fut le gîte

Si MADAME DE SÉVIGNÉ

de son court bonheur, comme le donjon de

Bourbilly avait été celui de son berceau. Cette demeure lui rappelait Bourbilly. Ses murs et scs jardins délabrés attestaient la longue absence de ses possesseurs. Son horizon bornait les désirs et les pensées comme les yeux. Le château s’élevait sur une éminence de sol, au pied de laquelle murmurait une petite rivière cherchant sa pente entre les blocs de granit verdis d’arbustes. L’ombre dormante des châtaigniers, des chênes et des hêtres noircissait les rares clairières; des haies de houx et d’épines encadraient les champs cultivés et les pelouses tachées des fleurs jaunes des genêts ; des landes immenses, bornées au loin parla brume, s’éclairaient ça et là d’une nappe d’étang ou d’un rejaillissement de soleil ; la mélancolie de la terre s’y communiquait à l’âme. Quelques vestiges d’une antique magnificence marquaient cependant la maison

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d’un signe de vétusté et de noblesse. De Iongués avenues, plantées de vieux arbres sur les bords et pavées de gros blocs de pierre fruste, y aboutissaient du côté qui regarde Vitré. La maison était et elle est encore composée d’un donjon peut exhaussé, flanqué de deux larges tours dont les corniches sont bordées de tètes de monstres sculpées grossièrement dans la pierre. Une troisième tour contient l’escalier en limaçon éclairé par des fentes dans les murs

massifs qu’un jour oblique traverse d’étage en étage. De vastes salles nues, voûtées ou plafonnées de noires solives, reçurent les jeunes époux. Ils y vécurent plusieurs années, dans une retraite occupée, pour madame de Sévigné, des soucis de sa tendresse, et, pour son mari, des soins de sa fortune à rétablir et des distinctions que sa province natale offrait à un gentilhomme déjà promu aux grades élevés de l’armée.

Au mots de mars 1647, elle accoucha aux Rochers d’un fils, héritier du cœur et de l’esprit de sa mère, et qui, s’il ne fut pas la passion, fut du moins l’amusement et la consolation de sa vie. L’année suivante lui donna une fille qui fut depuis madame de Grignan et que sa mère a immortalisée de sa tendresse. M. de Sévigné, que la dernière guerre de la Fronde avait rappelé à l’armée, l’attirait à Paris. Elle y revint avec ses deux enfants au moment où la régente Anne d’Autriche y entrait triomphante avec le jeune roi, sous la protection de Mazarin.

Les guerres civiles avaient porté jusque dans les villes la licence soldatesque des camps. Le marquis de Sévigné s’attacha à une beauté célèbre dont l’existence rappelait à Paris les grandes courtisanes historiques d’Athènes ou de Rome ; profession admise à des conditions de honte dans les civilisations païennes, mais incompatible avec les mœurs chrétiennes qui allaient devenir si austères peu de temps après. Cette exception avouée à la décence pu-

blique dans deux courtisanes presque contemporaines, Marion Delorme et Ninon de Lenclos,

ne peut s'expliquer que par deux considérations

historiques : l’introduction de la licence ita-

lienne à la cour par les Médicis et leur cortège, et la dépravation de l'aristocratie française par

la licence militaire transportée des champs de

bataille dans la capitale.

Ninon était fille d'un gentillehomme de Touraine nommé Lenclos. Sa beauté précoce, perfectionnée par les soins d’un père dépravé qui ne lui enseigna pour toute vertu que l'art de séduire, l'introduisit à Paris dans les cercles les plus élégants de la noblesse. Comme musicienne et comme danseuse, elle s'y donna en spectacle dès son enfance. Son esprit sans contrainte, ses passions sans constance, sa philosophie sans frein, la firent rechercher tour à tour par les gentilshommes les plus débauchés de l'époque ; elle ne se vendit point, mais elle

se donna à plusieurs, perdant insolemment toute pudeur pour conserver sa liberté. Cette noblesse de licence et cette réserve de sa probité dans le vice la firent admettre d$ms les sociétés légères d'hommes lettrés, et môme de

femmes peu scrupuleuses qui recherchaient la

beauté et l'esprit plus que la vertu. Elle fréquentait assidûment la maison du poète Scarron, centre alors de littérature triviale; la

jeune et belle orpheline delà maison d’Aubigné, devenue l'épouse de Scarron,. était son amie. A la mort de Scarron, cette étrange amitié subsistait encore ; et l’histoire se confond d’étonnement envoyant la jeune veuve, pieuse, irréprochable, qui devait entrer, si peu d’années après, dans la couche de Louis XIV, partager le logement, la société, et quelquefois le lit delà courtisane Ninon.

Le comte de Bussy-Rabutin, pour détacher le cœur de sa cousine de son mari et devenir

son consolatenr et son séducteur, instruisit

madame de Sévigné de la passion de M. de Sévigné pour Ninon. La douleur de la vertueuse épouse brisa son cœur, mais ne ramollit pas aux séductions de Bussy ; elle lui ferma sa porte avec indignation, et feignit d’ignorer l’infidélité de son mari.

« Sévigné, disent les mémoires du temps,

n’est point un honnête homme; il ruine sa femme, qui est une des plus agréables de Paris. »

Pour sauver les débris de la fortune de sa nièce et l’avenir de ses enfants, l’abbé de Coulanges la contraignit à se séparer de biens; mais, en prenant cette précaution, elle cautionna son mari pour une somme énorme, égale aux dettes qu’il avait alors. Elle se retira seule aux Rochers avec ses enfants, laissant le marquis de Sévigné à la liberté de ses désordres.

Il s’était attaché à une autre beauté célèbre, rivale de Ninon, nommée madame deGondran, et d’un nom plus familier, Lolo. Le chevalier d’Albret, cadet de la maison de Miossens, lui disputa sa conquête. Sévigné triompha à force de prodigalités et de passion. Cette rivalité fit du bruit dans Paris; on prévit un duel, on écrivit prématurément à madame de Sévigné aux Rochers que son mari avait été blessé par

son rival. Elle lui adressa une lettre de douleur, de désespoir et de pardon. Le bruit était anticipé, le duel avait été ajourné. Sévignê reçut ainsi en tendres reproches les derniers adieux de celle qu’il trahissait pour un caprice. Le jour était pris du combat. Il fut courtois et chevaleresque ; les deux combattants s'expliquèrent et s’embrassèrent avant de tirer l'épée, pour satisfaire à ce qu’un usage barbare appelait en France l’honneur. Sévigné reçut le coup mortel ; il expira à vingt-sept ans, dans la fleur de sa vie.

Sa femme, qui pardonnait tout à son âge, à sa légèreté, aux habitudes du temps, faillit mourir de douleur en apprenant sa catastrophe; elle accourut à Paris pour s'entourer de ses chers vestiges. 11 ne lui restait de son mari que les preuves de son ingratitude. Pour conserver à ses enfants le portrait et les cheveux de celui qu’elle avait tant aimé, elle fut obli-

gée de les demander à madame de Gondran, cette Lolo, cause de sa perte. Madame de Gondran lui remit ses cheveux et ce portrait, cruelles consolations ; en sorte que cette malheureuse veuve ne put jamais depuis regarder l’image de celui qu’elle adorait sans se retracer en même temps son abandon et son ingratitude !

Cette douleur fut si violente et si obstinée, que madame de Sévigné ne put jamais apercevoir de loin, dans les cercles ou dans les promenades, le chevalier d’Albret ou un des témoins du duel sans tomber en défaillance.

Sévigné avait été sou premier amour, il devait être le dernier. De ce jour elle jeta un linceul sur son cœur et l’ensevelit, pour ainsi dire, tout jeune et tout vivant avec les cendres de son mari.

Une autre passion possédait déjà toute l’âme de madame de Sévigné : c’était celle de ses enfants, et surtout de sa fille. Elle renonça pour jamais à l’idée d’un second mariage, qui lui aurait donné un autre père. La pensée que ses deux chers fruits de son seul amour pourraient avoir, dans les enfants d’un autre lit, des rivaux de tendresse de son cœur lui faisait horreur. Elle se dévoua entièrement à leur hon-

Heur, aieui fortune, à leur éducation. La femme

n'exista plus en elle; il n'y eut plus que la mère.

« J'ai effacé de ma mémoire toutes les dates de ma vie, écrit-elle dans sa vieillesse, je ne me souviens que de celle de mon mariage et de ' celle de mon veuvage. »

Sous la tutelle de son oncle, le serviable abbé de Coulanges, elle s'occupa, pendant de longues années, à relever les ruines de sa modique fortune des dissipations de son mari, et à administrer Bourbilîy et les Rochers. Elle passait une partie de l'année avec l’abbé de Coulanges dans ces terres, le reste à Paris ou à Livry, séjour chéri de sa jeunesse. Elle avait, relâché ses liens avec le monde sans les rompre; elle prévoyait que son fils aurait besoin de patrons à la cour, et sa fille de mari sortable à sa naissance; elle cultivait pour ses enfants les amitiés qui pouvaient rejaillir en crédit et en faveur sur eux. Sa solide raison l’éloi-

MADAME DE SÉV1GNÉ 9>

gnait des partis extrêmes; elle ne se croyait pas le droit de disposer de son sort tant que celui de son fils et de sa fille ne serait pas fixé. Elle restait mondaine par devoir et aimable par vertu; elle Tétait aussi par inclination naturelle. Accueillie dans le monde par un enthousiasme universel, regrettée avec passion dès

qu’elle s’en absentait, elle jouissait d’autant plus de cette faveur de la cour et des salons, qu’elle ne leur apportait qu’un cœur libre et qu’elle ne leur demandait que des amitiés.

C’est l’époque où elle se fit le plus d’amis parmi les hommes célèbres et parmi les femmes remarquables de ce siècle fécond en noms devenus illustres. On trouverait sur les adresses de ses lettres le catalogue de toutes les hautes vertus de son temps : le prince de Condé, le duc de Rohan, le comte du Lude, toujours épris, quoique toujours écarté, Ménage,

Marigny, le cardinal de Retz, Montmorency,

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Brissac, Bellièvre, Montrésor, Châteaubriand, de Chaulnes, Caumartin, d’Hacqueville, Corbinelli, les Arnauld, pères du jansénisme; Pascal, leur apôtre; ddlumières, d’Argenteuil, Bussy, sans cesse amoureux, sans cesse importun, souvent perfide par ressentiment; Sablonière; l’Écossais Montrose, le martyr héroïque de son roi proscrit; Ja duchesse de Longueville, l’àme découragée de la Fronde, éteinte malgré son souflle qui l’attisait toujours ,1a duchesse de Lesdiguières, la duchesse de Montbazon, la princesse Palatine, pour laquelle Cinq-Mars était mort sur l’échafaud; madame Henriette de Coulanges, sœur de l'abbé; madame de Lavardin, madame de Maintenon, mademoiselle de la Vallière, madame de Montes pan, mademoiselle de Lavergne, Henriette d’Angennes, devenue comtesse d’Olonne, célèbre alors par sa beauté, depuis par ses scandales; madame de la Fayette, l’amie du grand

duc de la Rochefoucauld, Fauteur des Maximes; la Rochefoucauld lui-même, ce juge difficile et souverain des mérites et des grâces; de Wardes, Tureune, Bossuet, Corneille, Fénelon, Racine, Molière, la Fontaine, Boileau, apparaissantou disparaissant tourà tour sur l'horison du grand siècle. Voilà celte société de la vie entière de madame de Sévigné: voilà les amis, les corressespondants, ou les sujets de son long commerce épistolaire. Si son temps, revivant dans 9es lettres, doit beaucoup à Fintérêt que son style sait y répandre, on ne peut nier que ces lettres ne doivent beaucoup à l'intérêt du temps.

Plusieurs de ces hommes, encore jeunes et déjà illustres, s'efforcaient d'effacer dans le cœur de la belle veuve lesouvenir de son mari ; le prince le Conti et le surintendant général des finances, le tout-puissant Fouquet, l’ob9édaient de leur cuite. Fouquet est le seul qui parait

avoir effleuré son cœur. Jeune, beau, respectueux dans les formes, audacieux dans les pensées, disposant en maître aussi absolu que Richelieu ou Mazarin des trésors de la France, tenant dans ses mains les rênes du royaume, assez puissant pour inspirer des ombrages fondés au jeune roi, assez téméraire pour affecter la

rivalité avec le roi lui-jnème en amour, Fou-

quet s'était déclaré hautement l'adorateur de madame de Sévigné. Elle avait été, sinon touchée, au moins reconnaissante d'un hommage qui effaçait par tant d’éclat tous les autres. Être la pensée dominante d’un homme vers lequel se tournaient alors toutes les pensées de l’amour ou de l’ambition des femmes de cette cour, faisait pardonner par madame de Sévigné au surintendant du royaume la témérité de •ses hommages secrets et publics. C'est la seule circonstance dans son long veuvage où l’on aperçoive une impression de réciprocité pour

les sentiments tendres qu’elle inspirait sans les encourager, et encore ce fut le malheur seul de Fouquet qui fit transpercer au dehors ce sentiment contenu dans l’àme de madame de Sévigné. Si elle aima une fois, cet

amour ne se révéla que par des larmes sur les

infortunes de celui qu’elle n’avouait que pour ami.

XXYU!

Le coup qui frappa l’ambitieux ministre fut longtemps invisible sur sa tète; la dissimulation nécessaire aux rois, enseignée dans ses derniers avis, sur son lit de mort, par Mazarin à Louis XIV, prépara tout avec lenteur et mystère pour que la chute n’eût pas de contre-coup capable d’ébranler son trône. Colbert, esprit probe, sûr, servile, ingrat et envieux, fut son seul confident. Déjà, pendant les derniers mois de la vie de Mazarin, Colbert, quoiques créa-

turc de Fouquet etconfidcnt dece surintendant

des nuances, avait dénoncé, dans une lettre secrète à Mazarin, les malversations ou les manœuvres de chiffres à l’aide desquelles Fouquet dissimulait dans ses comptes le véritable dtat du trésor. Cette dénonciation de Colbert avait éveillé l’attention de Mazarin; sa mort avaitprévenulavériûcationdu crime. LouisX IV, informé par Mazarin, soupçonnait Fouquet de dilapidation, sans oser l’en convaincre. Les besoins urgents du trésor public le forçaient à

ne pas scruter trop avant la conduite de son surintendant, dont l’habile agiotage lui fournissait seul, au premier moment de son règne, les ressources nécessaires à l’administration du royaume et au luxe de la cour. Mais

Louis XIV soupçonnait plus que la probité de

Fouquet, il suspectait sa fidélité politique ; il le croyait capable de réver de nouvelles factions suscitées contre son maître pour s’emparer sans

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rival des atfaircs et pour devenir un nouveau Richelieu sousunsecond Louis XIII, ou un clieî do factieux contre une cour dont il ne serait plus le premier ministre. Tout indique que ces soupçons étaient fondés, et que, s'il n’y avait pas encore assez d’indices pour frapper, il y avait assez d’ombres dans la conduite de Fouquet pour se prémunir. Tout justifie Louis XIV d’avoir prévenu lecoup parle coup. Lesfemmes et les poètes salariés par le surintendant ont pleuré sur sa disgrâce; mais les juges et les hommes d’État ont absous le roi de sa prêtent

due ingratitude. Fouquct ne dissimulait déjà plus des richesses et des somptuosités dont la source était trop intarisable pour être pure ; il achetait par des dons, des pensions, des li-. béralités royales, les femmes et les hommes qui pouvaient ou combattre ou assurer sa domination dans l’intimité et jusque dans les amours de son maître; il se faisait un parti

séditieuse. Pour le frapper, il fallait le tromper et l’amener à renoncer, par l’appât d’une faveur plus haute, à sa place dans le parlement. Le roi y réussit en le comblant d’espérances et en lui faisant envisager ses fonctions subalternes comme incompatibles avec celles qu’il lui destinait. 11 fallait, de plus, attendre pour sévir contre lui qu’il eût fait rentrer dans le trésor public, à une époque encore éloignée, les millions nécessaires aux services publics, qae son agiotage seul y faisait affluer. Une circonstance hâta le dénoûment, maissans être la véritable cause.

Un jour que Louis XIV avait accepté une fête du surintendant en son honneur au château de Vaux, le jeune roi, en parcourant les appartements secrets de celte magnifique demeure, aperçut dans un cabinet de tableaux le portrait de mademoiselle de la Vallière, objet de sa première passion publique. Fouquet avait eu

l’audace de l'aimer et la témérité de la faire

peindre. Lç roi, indigné de cette profanation

de ses amours, se retira le ressentiment dans le cœur ; mais il n’éclata pas encore. Sa mère fit avertir Fouquet par la duchesse de Chevreuse de se défier de la feinte sécurité qui l’entourait. Le roi redoubla de faveur et de fausse confiance pour détourner son ministre de ces* pressentiments. Fouquet, tremblant de trop croire à son empire ou de trop s’en défier, flottait entre la pensée de se réfugier en Italie ou de s’enfermer dans Belle-Isle.

Il parlit pour Nantes dans cette perplexité.

C’était là, hors de Paris et loin du parlement,

' que le roi avait résolu de l’atteindre. A peine Fouquet était-il parti, que Louis XIV, se défiant

■tu

lui-même de tous les instruments de son autorité peut-être vendus secrètement à Fouquet, appela un officier obscur de sa garde et lui donna l’ordre d’arrêter le surintendant à son

arrivée à Nantes. L’officier partit avec dix cavaliers sûrs, devança le ministre, à Nantes et le ramena prisonnier^ Paris. Ses papiers saisis, portés chez le roi et scrutés par lui seul, livrèrent à Louis XIV le secret des trames, des amours, des ambitions de Fouquct. On dit que le nom de madame de Sévigné se trouva parmi les noms des femmes qu’il comptait au nombre de ses amies, et sur lesquelles il se réservait de répandre les faveurs de sa prédilection

et de sa toute-puissance. On attribua à cette

découverte, dont madame de Sévigné était parfaitement innocente, la froideur que Louis XIV témoigna constamment à madame de Sévigné, la femme la- plus éminente de son siècle.

Louis XIV ne pardonnait jamais volontiers deux torts aux hommes et aux femmes de son entourage : le tort d’avoir trempé dans la Fronde et

le tort d’une trop éclatante supériorité d’esprit.

Tout éclat qui no servait pas à relever le sien

l’offusquait. 11 aimait le talent, mais à condition de l’enchâsser comme un ornement dans sa couronne. L’adulation était à ses yeux la première condition du génie.

Madame de Sévigné avait l’esprit courtisan, mais elle n’avait pas le cœur servile. L’infortune de Fouquet ne fit que raviver son inclination et sa reconnaissance pour lui. Elle ne sacrifia rien de son attendrissement et de sa pitié à sa complaisance d’opinion pour le roi. Elle témoigna aux disgrâces du surintendant un intérêt si tendre et si hardi qu’il s’éleva jusqu'au murmure et jusqu’à l’opposition contre ses persécuteurs. Elle fit partie de cette

faction de la fidélité et du malheur qui suivit Fouquet jusque devant ses juges et jusqu’à son cachbt perpétuel. C'est la chaleur de ce sentiment qui fit éclater, pour la première fois, son ardeur épistolaire dans sa correspondance de tous les jours avec les amis de son ami. Son

amitié lui révéla sou talent : tout, même la re-

nommée, devait avoir une source pure dans ce cœur né pour les sentiments doux. Ceux quelle exprime pour Fouquet ont un accent qu’on ne retrouve nulle part ailleurs dans ses lettres : c’est l’accent d’une pitié si tendre pour l’infortune, qu’on peut le confondre avec l’accent dun amour contenu.

Louis XIY n’en était pas encore arrivéà cette

possession hardie de despotisme qui lui permit,

plus tard, tant de proscriptions sans jugement.

Il fit juger le surintendant, non par des juges indépendants, mais au moins par des commissaires réputés libres. Le procès fut long, dilli-

cile, plein de retours, de révélations, d’espérances et de terreurs tour à tour. Madame de Sévigné ensuivit les phases avecl’anxiété d'une amie qui ne désavoue rien de son attachement

pour un accusé et qui l’encourage de l’œil et . du cœur devant ses juges. Les cassettes trouvées chez le surintendant avaient révélé une correspondance intime, mais innocente, entre la femme gracieuse et le ministre bienveillant. Cette découverte, qui révélait tant de secrétes intelligences et qui faisait trembler tant de coupables, émut, sans la déconcerter, madame de Sévigné. Elle brava avec la sécurité d’une bonne conscience le murmure public qui' s’éleva contre elle à la lecture de ces lettres.

« Il n’y a rien de plus vrai, écrit-elle à M.de Pomponne, membre de cette famille pieuse des Arnauld, voisin et ami de son oncle l’abbé de Coulanges ; et il n’y a rien de plus vrai que l’amitié se réchauffe quand on est dans les mômes intérêts; vous m’écrivez si obligeamment là-dessus, que je ne puis y répondre plus juste qu’en vous assurant que je suis dans les mêmes sentiments pour vous que vous avez

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pour moi ; mais que dites- vous de tout ce qu'on a trouvé dans ces cassettes? Auriez-vous jamais cru que mes pauvres lettres se trouvassent placées si mystérieusement? Je vous assure, quelque gloire que j’en puisse tirer par ceux qui me rendront justice, de n’avoir jamais eu avec lui d’autre commerce que celui-là. Je ne laisse pas d’être sensiblement touché de me voir obligée de me justifier, et peut-être fort

inutilement à l’égard de mille personnes qui ne comprendront jamais cette vérité. Je pense que vous comprenez bien la douleur que cela fait à un cœur comme le mien ; je vous conjure de dire sur cela ce que vous savez ; jene puisavoir trop d’amis en cette occasion ; j’attends avec impatience M. votre frère (l’abbé Arnauld d’Andilly) pour me consoler un peu avec lui de cette étrange aventure. Cependant je ne cesse pas de souhaiter de tout mon cœur du soulagement aux malheureux, et je vous de-

mande toujours la consolation de votre amitié. » « Remerciez mademoiselle de Scudéry, écrite elle quelques jours après à Ménage, de rester si courageusement fidèle à son amitié pour Fouquet, et de me défendre contre les insinuations calomnieuses à ce sujet. Je voudrais de tout mon cœur que Ton pût oublier le surintendant lui-mômc. »

Dans les lettres qu’elle écrit plus tard de sa retraite des Rochers aux A rnauld, exilés pour la cause de Fouquet, elle n’appelle jamais l’accusé que notre cher ami. Elle sait que ces lettres seront décachetées par les ennemis de Fouquet, et elle les brave; elle verse des larmes courageuses sur son sort; elle suit de l’œil

et de l’oreille son attitude et ses réponses dans

les interrogatoires; elle écrit à M. de Pomponne :

« Notre cher etmalheureux ami aparlé deux heures ce matin, mais si admirablement bien,

que plusieurs n’ont pu s'empêcher de l’admirer. M. Renard a dit, enlre autres : « 11 faut » avouer que cet homme est incomparable; il » n a jamais si bien parlé dans le parlement, il » se possède mieux qu’il n’a jamais fait. » C’était sur les six millions et sur ses dépenses ; il n’y a rien de comparable à ce qu’il a dit là-dessus. Je vous écrirai jeudi ou vendredi. Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne ce que je souhaite le plus ardemment! Priez noire solitaire (Arnauld) de prier Dieu pour notre pauvre ami.

»Notrecher ami est encore allé sur lasellctte. L’abbé d’Efïiat l’a salué en passant; il lui rendit son salut avec celte mine riante et fixe que nous connaissons. L’abbé d’Efliat a été si

saisi de tendresse qu’il n’en pouvait plus.

» Cela durera encore toute la semaine prochaine, c’est-à-dire qu’entre ci et là ce n’est

pas vivre que la vie que nous passons. Pour

moi, je ne suis pas connaissable, et je ne crois

pas que je puisse allbr jusque-là...

» Au fond de mon cœur, j’ai un petit brin d’espérance; je ne sais d'où il vient, ni où il va, et môme il n’est pas assez grand pour que je puisse dormir en repos... Je ne puis voir que les gens avec qui j’en puis parler, et qui sont dans les mômes sentiments que moi. Elle (madame du Plessis) espère comme je fais, sans en savoir la raison. Mais pourquoi espérez-vous ? Parce que j’espère. Voilà nos réponses; ne sont-elles pas bien raisonnables? Si nous avions un arrôt tel que nous le souhaitons, le comble de ma joie serait de vous envoyer un homme à cheval à toute bride, qui vous apprendrait cette agréable nouvelle, et le plaisir d’imaginer celui que je vous ferais rendrait le

mien entièrement complet. »

Plus loin elle écrit :

« Je ne saurais dire ce que je ferai si cela

n’est pas; je ne comprends pas moi-méme ce que je deviendrai. » •’ * ’

Elle relève avecorgueil tout ce qui est digne, elle blâme tendrement tout ce qui est imprudent dans les paroles de l’accusé. Elle déplore quelques impatiences de Fouquel contre ses juges.

« Cette manière n’est pas bonne, dit-elle aux Arnauld; il se corrigera; mais, en vérité, la patience échappe, etil me semble que je ferais tout comme lui. »

Elle revient à Paris au moment où le sort de son ami va se décider, elle s’absorbe dans cetle seule pensée, elle se nourrit de scs espérances et de ses craintes, elle veut l’entrevoir une dernière fois quand il va comparaître devant le tribunal, elle se déguise, elle couvre son visage d'un masque, en usage alors, pour cacher la pâleur et le frisson de ses traits.

« Ses jambes tremblent , son cœur bat si vite à son apparition, dit-elle, qu’elle est prête à tomber en défaillance : je ne crois pas qu’il m’ait reconnue, écrit-elle le soir, mais je vous avoue que j’ai été extrêmement saisie quand je l’ai vu entrer par cette petite porte; si vous saviez combien on est malheureux quand on a le coeur fait comme le mien, vous auriez pitié de moi. J’ai été voir madame de Guénégaud, notre chère voisine; nous avons bien parlé du cher ami; elle a vu Sapho (mademoiselle de Scudéry), qui lui a donné du courage; pour moi, j'irai demain en reprendre chez cette amie, car je sens que j’ai besoin de réconfort; ce n'est pas que l’on ne dise mille choses qui doivent faire espérer, mais, mon Dieu! j'ai l’imagination si vive que tout ce qui est incertain me fait mourir! »

Puis, s’indignant jusqu’à la révolte contre le

gouvernement :

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« L'émotion est grande, dit-elle, mais la du reté Test encore plus ! » *

Elle solliciteellc-méme le rapporteur du procès, d’Ormesson, comme dans une cause personnelle.

« Fouquet est un homme dangereux ! » dit

le roi, à son lever, quelques jours avant le jugement.

Ce mot était un arrêt; cependant madame de Sévigné s’obstinait à ne pas désespérer de la justice ou de la miséricorde des hommes.

« Tout le monde, écrit-elle, s’intéresse dans cette grande affaire; on ne parle pas d’autre chose; on raisonne, on tire des conséquences, on compte sur ses doigts les opinions, on s’at-

124 MADAME DE SÉVlGNÉ

tendrit, on craint, on souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé, enfin, mon pauvre monsieur, c’est une chose extraordi-

naire que l’état où l’on est présentement. C’est

une chose divine que la résignation et la fermeté de notre cher malheureux 1 II sait tous les jours ce qui se passe, et il faudrait faire des volumes à sa louange. »

Qui ne reconnaîtrait dans cet accent celui d’un sentiment supérieur à la passion pour la justice et à l’attendrissement même de l’amitié? Fouquet avait dans madame de Sévigné moins qu’une amante, plus qu’une amie, une providence invisible attachée aux mêmes chaînes que lui et prête à vivre de la même vie ou à mourir de la même mort.

Le 19 décembre 1664, au soir, elle écrit:

« Louez Dieu, monsieur, et le remerciez!

Notre pauvre ami est sauvé. Je suis si aise que

je suis hors de moi...

» Je mourrais de peur qu’un autre que moi vous eût donné le plaisir d’apprendre la bonne nouvelle. De longtemps je ne serai remise de

la joie que j’eus hier. »

Lorsque madame de Sévigné apprit que le roi avait aggravé la sentence d’exil en prison perpétuelle à Pignerol, elle écrit :

« Mais non, ce n’est point de si haut que cela vient. De telles vengeances rudes et basses ne sauraient partir d’un cœur comme celui de notre maître. On se sert de son nom, et on le

profane comme vous voyez. Je vous manderai

la suite. »

Le mardi, 23, elle écrit sur un autre ton :

« On espère toujours des adoucissements, je les espère aussi ; l’espérance m’a trop bien servie pour l’abandonner. Ce n’est pas que, toutes les fois qu’à nos ballets je regarde notre maître, ces deux vers du Tasse ne me reviennent à la tète :

Goffredo ascolta, e in rigida sembianza Porge più di timor che di speranza.

Cependant je me garde bien de me décourager. 11 faut suivre l’exemple de notre pauvre prisonnier : il est gai et tranquille, soyons-le aussi. »

Ainsi, malgré l’arrêt de Louis XIV, la eon-< science des juges sauva la tête de Fouquet. Il fut donc condamné à l’exil perpétuel. Le roi trouva la peine douce et la liberté de Fouquet trop dangereuse, même hors du royaume: il interpréta despotitiquement l'arrêt et le changea de sa pleine autorité en une prison perpétuelle dans la forteresse de Pignerol. Tout le monde l’oublia, excepté madame de Sévigné.

Il y mourut lentement pendant une capti-

vilé au secret de quinze ans, sans qu’un écho de ce monde qu’il avait rempli y de son nom perçât jamais les murs de sa prison. A la rigueur du châtiment, on jugea de la terreur que ce ministre ambitieux avait inspirée à son maître. Le seul sentiment tendre que madame de Sévigné ait éprouvé dans sa vie, après son veuvage, fut enseveli pour jamais dans le cachot de son ami. Son cœur, désormais vide

de toute tendresse de femme, se reporta tout

entier sur ses enfants. Elle ne reçut plus les contre-coups du monde que pour les transmettre avec les émotions de sa sensibilité oisive à sa fille et à ses amis, comme un spectateur désintéréssé du drame humain , qui regarde de l’amphithéâtre la scène du monde et qui la raconte à voix basse au dehors et à çeux

qu’il veut faire participer à ses impressions.

A dater de ce jour, tout le règne de Louis XIV vient se répercuter dans la conversation

MADAME DE SÉVJGNÉ # 129

écrite d’une femme ; sa correspondance devient

à son insu le chuchotement de l’histoire dans la coulisse du grand siècle. C’est l’heure aussi où son style sort tout nu et tout chaud de son cœur, et où la nature à son insu devient talent. Disons-en un mot.

Buffon a dit : Le style est Vhomme. BufTon a dit dans ce mot ce que le style devrait être bien plutôt que ce qu’il est ; car bien souvent, le style est l’écrivain plus qu’il n’est l’homme. L’art sinterpose entre l’écrivain et ce qu’il écrit; ce n’est plus l’homme que vous voyez, c’est le talent. Le chef-d’œuvre des véritables grands écrivains, c’est d’anéantir en euxletalentetde n’exprimer que l’homme ; mais, pour cela, il faut que la sensibilité soit plus accomplie en eux que l’art, c’est-à-dire, il faut qu’ils soient plus grands

hommes encore par le cœur que par le style.

Combien y a-t-il de livres par siècle, et môme dans tous les siècles, qui portent ce caractère et qui vous donnent de l’àme une impression plus vivante que du génie ?Troisouquatre. Le livre masque presque toujours l’auteur.

Pourquoi? Parce que le livre est une œuvre d’art et de volonté, où l’auteur se propose un but et où il se montre, non ce qu’il est, mais ce qu’il veut paraître. Ce n’est pas dans les livres qu’il faut chercher le véritable style: il n’est paslà. Je me trompe : ilestlà, mais c’est dans les livres que l’homme a écrits sans penser qu'il faisait un livre, c’est-à-dire dans ses lettres; les lettres, c'est le style à nu ; les livres, c’est le style habillé. Les vêtements violent les formes; en style comme en sculpture, il n’y a de beau que la nudité. La nature a fait la chair, l’homme a fait l’étoffe et la draperie. Voulezvous voirie chef-d’œuvre, dépouillez la statue:

cela est aussi vrai de l’esprit que du corps. Ce que nous aimons le mieux des grands écrivains, ce ne sont pas leurs ouvrages, c’est eux-mémes ; les œuvres où ils ont mis le plus d’eux-mêmes sont donc pour nous les meilleurs. Qui ne préfère mille fois une lettre de Cicéron à une de ses harangues ? une lettre de Voltaire à une de ses tragédies? une lettre de madame de Sévigné à tous les romans de mademoiselle de Scudéry, qu’elle appelait Sapho et dont elle regardait d’en bas briller la gloire sans oser élever son «ambition si haut ? Ces grands esprits ont eu du talent dans leurs ouvrages prémédités d’artiste, mais ils n’ont eu de véritable style que dans leur correspondance. Pourquoi encore? Parce que là ils ne pensaient point à . en avoir ou à en faire. Ils prenaient comme madame de Sévigné leur sensation sur le fait ; ils n’écrivaient pas, ils causaient; leur style

n’est plus le style, c’est leur pensée même.

De toutes les facultés de l’esprit, la plus indéfinissable, selon nous, c’est le style, et, si nous avions à notre tour à le définir, nous ne le définirions que par son analogie avec quelque chose qui n’a jamais pu être défini, la physionomie humaine. Nous dirions donc :

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