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Celte digression nous a paru nécessaire pour montrer la protestation du cœur de madame de Sévigné contre cetle coutume barbare qui sacrifiait les filles à la fortune du fils. Reprenons notre récit à la première séparation de
madame de Sévigné d’avec madame de Gri-
gnan.
Le frisson de cœur de madame de Sévigné, à l’approche du moment où il faudrait rendre sa ûlle à son gendre, la saisit le lendemain de
la délivrance de madame de Grignan. La douleur la rend pour la première fois éloquente; ses lettres à M. de Grignan ne sont plus de3 conversations et des anecdotes, ce sont des supplications et des plaidoyers. Elle lui dispute un à un les semaines, les jours, les heures; tous les prétextes lui sont des raisons pour ajourner ce fatal départ; elle sent qu’ou va lui arracher son âme, elle a 1 agonie de la séparation. Ses lettres palpitent, brûlent, ou transissent comme la peau. La puérilité y devient pathétique; elle se retient à tout comme quelqu’un qui se noie, même à la pluie qui tombe et au vent qui court.
« Je vous avoue que l’excès d’un si mauvais temps fait que je me suis opposée à son départ pendant quelques jours. Je ne prétends pas qu’elle évite le froid, ni les boues, ni les fatigues du voyage, mais je ne veux pas qu’elle soit noyée. Cette raison, quoique très-forte, en
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la retiendrait pas présentement, sans le coadjuteur qui part avec elle et qui est engagé de marier sa cousine d Harcourt. Cette cérémonie se fait au Louvre. M. de Lyonne est le procureur; le roi lui a parlé... Ce serait une chose si étrange que d’aller seule, et c'est une chose si heureuse pour elle d’aller avec son beau-frère, que je ferai tous mes efforts pour qu’ils ne se quittent pas. Cependant les eaux s’écouleront un peu; je veux vous dire de plus que je «ne sens pas le plaisir de l’avoir présentement; je • sais Ü faut qu’elle parte ; ce qu’elle fait ici ne consiste qu’en devoir et en affaires; on ne s’attache à nulle société; on ne prend aucun plaisir ; on a toujours le cœur serré ; on ne cesse* de parler de chemins, de pluies, des histoires tragiques de ceux qui se sont hasardés. En un mot, quoique je l'aime comme vous savez, l’état où nous sommes à présent nous pèse et nous ennuie; ces derniers jours-ci n’ont aucun
agrément. Je voua remercie de la pitié que je vous fais; vous pouvez mieux comprendre qu’un autre ce que je souffre et ce que je vais souffrir 1 *>
Le surlendemain, nouvel obstacle, t Les pluies ont été et sont encore si excessives, qu’il y aurait eu de la folie à se hasarder. Toutes les rivières sont débordées, tous les grands chemins sont noyés, toutes les ornières cachées ; on peut fort bien verser dans tous les gués; enfin, la chose est au point que madame de Rochefort, qui est chez elle à la campagne,
qui brûle d’envie de revenir à Paris où son
- mari la souhaite et où sa mère l’attend avec 'une impatience incroyable, ne peut pas se mettre en chemin, parce qu’il n’y a pas de sûreté, et qu’il est vrai que cet hiver est épouvantable; U n’a pas gelé un moment, et il a
plu tous les jours comme des pluies d’orage;;
fli ne passe plus aucun bâteau sous les ponts;
les arches du pont Neuf sont quasi-combles ;
enfin c’est une chose étrange. »
Le jour arrive cependant; l’adieu est consommé ; il faut assister dans son cœur même à ses durs moments. On ne sait lequel est le
plus ou le moins cruel d’avant ou d’après la
séparation. Le carrosse de la fille n'est pas
encore aux barrières de Paris que déjà la mère
s’assied pour lui écrire, espérant la rejoindre
au moins par la pensée. On voit môme quelle
étouffe à demi ses sanglots pour ne pas se renr
dre trop. importune à ce qu’elle aime. Cette
première lettre après le départ a le désordre
* * d’une âme où la douleur, comme dans une
chambre vide, n’a pas encore rangé les traces
éparses d’ un déménagement.
« Ah! ma douleur serait bien faible si je pouvais vous la peindre; aussi je ne l’entreprendrai pas. J’ai beau chercher ma fille, jp ne la trouve plus, et tous les pas qu’elle fait
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l’éloignent de moi!... Je m’en allai doncà celle
chapelle de Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant; il me semblait qu’on m’arrachait le cœur et l’âme; en effet, quelle rude
séparation! Je demandai la liberté d’être
seule i- on me mena dans la chambre de
madamede Houssuit, on me fit du feu, Agnès me? regardait sans me parler; c’était notre
marché.* J’y passai jusqu’à cinq heures sans
cesser de sangloler; toutes mes pensées me faisaient mourir. J’écrivis à M. de Grignan, vous pouvez juger sur quel ton; j’allai ensuite chez madame de la Fayette, qui redoubla rnes douleurs par l’intérêt qu’elle y prit; elle était seule et malade, et triste de la mort d’une sœur religieuse. Elle était comme je pouvais la désirer. M. de la Rochefoucauld y vint; on ne parla plus que de vous, et de la raison que j’avais d’être touchée... Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n’étais pas avancée
d’un pas pour le repos de mon esprit. L’ aprèsdînée se passa chez madame de la Troche et à
• l’Arsenal. Le soir, je reçus votre lettre, qui me
remit dans mes premiers transports.. . »