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Et cette douleur se nourrit et se renouvelle de tout ce qui rappelle la fille à la mère. Un mois après, sa maison, l’escalier, la chambre où l’adieu s est consommé, rouvrent par tous ses sens toutes ses blessures :
« Je vous assure, ma chère enfant, lui écritelle alors, que je songe à vous continuellement, et que je sens tous les jours ce que vous me dites une fois : qu’il ne fallait pas appuyer sur certaines pensées. Si l’on ne glissait pas
dessus , on serait toujours en larmes , c’està-dire moi. 11 n’y a lieu dans celte maison qui
ne me blesse le cœur. Toute votre chambre
me tue, j’y ai fait meltre un paravent tout au milieu pour rompre la vue; une fenêtre de ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse d'Hacqueville, et par où je vous rappelai,
me fait peur à moi-même, quand je pense
combien alors j’étais capable de me jeter par la fenêtre, car je suis folle quelquefois. Ce cabinet où je vous embrassais sans savoir ce que je faisais ; ces Capucins où j’allais entendre la messe; ces larmes qui tombaient de mes yeux à terre comme si c’eût été de l’eau qu’on eût répandue; Sainte-Marie, madame de la Fayette, mon retour dans cette maison, votre appartement, la nuit, le lendemain ; et votre première lettre, et toutes les autres, et encore tous les jours; et tous les entretiens de ceux qui entrent dans mes sentiments, ce pauvre
d'Hacqueville est le premier, je n’oublierai jamais la pitié qu’il eut de moi ! Voilà donc où j’en reviens, il faut glisser sur tout cela et se bien garder de s’abandonner à ses pensées et aux mouvements de son cœur. J’aime mieux m’occuper de la vie que vous faites maintenant. Cela me fait une diversion, sans m’éloigner pourtant de mon sujet et de mon objet aimé.
Je songe donc à vous, et je souhaite toujours de vos lettres; quand je viens d’en recevoir, j’en voudrais bien encore. J’en attends présentement, et je reprendrai ma lettre quand j’aurai de vos nouvelles. J’abuse de vous, ma très-chère; j'ai voulu aujourd’hui me permettre cette lettre d’avance, mon cœur en avait besoin, je n’en ferai pas coutume. »
Lxrv
Celte fixité de regard sur l’objet disparu ne se lasse pas, elle suit madame de Grignan dans tout le voyage. Madame de Sévigné craint d’obséder, elle s'efforce quelquefois de sourire à travers les larmes. Le moindre retour de tendresse de son enfant vers elle, une flatterie, une caresse l’enivre, lui arrache un cri de joie;
elle veut se faire pardonner de trop aimer par
celle qu’elle fatigue d’amour.. ; .
• Vous comprenez bien, ma belle, qu’à la
manière dont vous m écrivez, il faut que je
pleure en lisant votre lettre. Joignez à la ten-
dresse et à l'inclination naturelle que j’ai pour vous la petite circonstance d’ètre persuadée que vous m’aimez, et jugez de l'excès de mes sentiments! Méchante! pourquoi me cachezvous quelquefois de si précieux trésors? Vous avez peur que je meure de joie? Mais ne craignez-vous pas aussi que je meure de déplaisir de croire voir le contraire? Je prends votre ami d’Hacqueville à témoin de l’état où il m’a vue autrefois!... Mais quittons ces tristes souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m’est dure et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vérités; madame de Guénégaud me mande de quelle manière elle vous a vue pour moi. Je vous conjure de garder le fond de ces sentiments, mais plus de larmes ! elles ne vous sont pas aussi saines qu’à moi! Je suis à présent assez raisonnable, je
me soutiens au besoin, et quelquefois je suis quatre ou cinq heures comme une autre ; mais peu de chose me replonge en mon premier état : un souvenir, un lieu, une parole, une pensée un peu trop arrêtée, vos lettres surtout, les miennes même en les écrivant, quelqu’un qui me parle de vous, voilà des écueils à mon courage, et ces écueils se rencontrent souvent. Je vois madame de Villars; je m’y plais parce qu’elle entre dans mes sentiments. Madame de la Fayette comprend aussi les tendresses que j’ai pour vous, elle est touchée de celles que vous me témoignez. J’ai vu cette pauvre madame Amyot, elle pleure bien, je m’y connais! Hélas! de quoi ne me souviens-je pas !
les moindres choses me sont chères. »
A dater de cette séparation commence la véritable œuvre de madame de Sévigné, l’épanchement de sa vie dans ses lettres à sa fille. La correspondance de son esprit fait place
à la correspondance de son cœur; elle n’avait
que le génie de l'agrément, le génie de la ten- ' t dresse éclate sous ses larmes; elle ne vit plus que pour écrire à sa fille, et pour que la douce
assiduité de ses lettres, besoin quotidien de ** son amour, ne devienne pas une fastidieuse obsession de tendresse éternellement répétée sous sa plume, elle glane partout dans ses détails domestiques, dans ses entretiens, dans ses lectures, dans ses élévations, à la cour, à la ville, à l’armée, et jusque dans les scandales de son siècle, ce qui peut lui faire pardonner de tant écrire. Elle s’efforce d’intéresser et d’amuser, afin qu’on lui pardonne \ d’attendrir. A celte date aussi commence v l’histoire épistolaire du siècle de Louis XIV; une femme cachée dans la rue des Tournelles ou dans sa retraite des Rochers lient à son insu la plume d’un secrétaire élégant de ce règne, tandis que Saint-Simon tient celle
de Tacite dans l'antichambre du Dauphin.
Singulière destinée de ce règne heureux en tout d'avoir été écrit tout entier dans ses cou-
lisses plusque dans ses annales par une mère qui cherche à amuser sa fille et par un courtisan qui cherche à stygmatiser ses rivaux i Voltaire, dans son Histoire du siècle de Louis XIV , est moins historique que ces deux échos. On peut affirmer que cette bonne fortune d'avoir eu pour annalistes involontaires une mère aussi émue que madame de Sévigné et un satiriste aussi passionné que Saint-Simon a beaucoup contribué à l’intérêt et au retentissement de cette grande époque. La correspondance privée de madame de Sévigné devient donc tout à coup une chronique de France. On y voit passer en quelques lignes, en impressions successives, en anecdotes, en portraits^ en confidences, en demi-mots, en réticences, eu applaudissements et en murmures, mais ou
y voit passer tout vivants les événements, les hommes, les femmes, les gloires, les hontes, les douleurs du siècle. Il y a sur chacune de ces pages une empreinte du temps devenue ineffaçable sous cette main de femme. C’est le tableau de famille du dix-septième siècle, retrouvé sous la poussière du château de Grignan pour la dernière postérité.
On ne peut ni réduire, ni analyser, ni graver un pareil tableau; il faut le lire traits par traits épars dans deux mille lettres, et le peintre y est tellement confondu avec les figures, qu’en étudiant le siècle on s’apparente forcément avec l’écrivain. Aussi serait-il impossible d’enlever madame de Sévigné du tableau sans déchirer la toile et sans qu’il manquât la plus vive couleur et la plus naïve expression à ce règne.
L’absence de madame de Grignan ne sépara madame de Sévigné de sa fille que des
yeux. Jamais elle ne lui fut plus présente.
Les intérêts de M. et madame de Grignan
devenus désormais sa seule pensée la rendirent plus ambitieuse que la nature ne l'avait faite, elle fit attention à tout ce qui pouvai servir ou desservir à la tour la fortune de son gendre, elle se fit l’ambassadeur perpétuel du nouveau gouverneur de Provence auprès des hommes de qui cette fortune et cette considé-
ration dépendaient, pendant qu’elle écrivait
d’admirables conseils politiques à « M. de Grignan pour lui apprendre à ménager les partis, les intérêts, les vanités à Àix et à Marseille; elle se répandait plus que jamais dans les sociétés influentes de Paris pour y faire valoir ses services; elle y cultivait avec assiduité toutes les amitiés de sa jeunesse pour les reporter sur sa fille. Jusque-là elle avait joui négligemment d’être aimée ; maintenant elle aspirait * volontairement à plaire. Ses
agréments n’étaient plus seulement des hasards, c’étaient des moyens; sa beauté toujours jeune, ses entretiens toujours recherchés, son esprit plus souple et plus caressant que jamais, étaient devenus la diplomatie des deux familles. Elle ne négligeait plus rien de ce qui pouvait rendre son nom agréable au roi et aux favorites. Son fils, revenu de la malheureuse campagne de Candie, avait besoin de
faveur pour s’élever dans l’armée. C’est aussi *
leiomps où, la cour, commençant à tourner
à la dévotion espagnole transmise avec le sang de Philippe. II par Anne d’Autriche à son fils, madame de Sévigné suit à son insu le courant d’idées qui mène à la fois au ciel et à la faveur
royale; sa vie prend le pli, ses lettres ,pren-
nent l’accent, ses pensées contractenfsous leur légèreté superficielle une certaine onction de piété facile. On peut croire que la douleur de vivre loin ide l’objet unique de sa passion
l'incline aussi pins naturellement ‘vers la source des consolations surnaturelles. Cependant il faut remarquer, à sa gloire, que cette dévotion, devenue à celte époque un costume de cour, ne fut jamais chez elle une lâche
adulation pour le parti dominant dans le
conseil de la conscience du roi; elle resta secrètement fidèle à ses premières amitiés et à ses constantes vénérations pour les Arnauld, les rigoristes et les indépendants du catholi-*
cisme; ses gémissements et des tendresses *
pour les solitaires persécutés de Port-Royal éclatent dans ses lettres avec un accent de sainte opposition qui absout' de servilité sa. dévotionnelle lisait beaucoup les Essais de Nicole. Ce philosophe stoïque du détachement des choses humaines la persuadait.
« Je poursuis cette morale de Nicole, que je
trouve délicieuse: elle ne m’a encore donné
aucune leçon : contre la pluie, mais j’en
204 MADAME DE SÉVIÜNÉ
attends : car j’y trouve tout, et la conformité à la volonté de Dieu pourrait me suffire, si je ne voulais un remède spécifique. Enfin je trouve ce livre admirable; personne n’a encore écrit comme ces messieurs, car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau. On aime tant à entendre parler de soi et de ses sentiments, que, quoique ce soit en mal, on en est charmé. J’ai même pardonné l'enflure du cœur en faveur du reste, et je maintiens qu’il
- n’y a point d’autre mot pour expliquer la
vanité et l'orgueil, qui sont proprement dp vent : cherchez un autre mot! j’achèverai cette lecture avec plaisir.
» Je lis M. Nicole avec ' un plaisir qui
m’enlève; surtout je suis charmée du troisième traité, des moyens de conserver la paix avec les hommes : lisez-le, je vous prie, avec attention, et Comme chacun s’y trouve, et philosophes, et jansénistes, et molinistes, et
tout le monde enfin ! Ce qui s'appelle chercher au fond du cœur avec une lanterne, c’est ce qu’il fait; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, et que nous n’avons pas l’esprit de déméler ou la sincérité d’avouer; en un mol, je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurs-là.
» Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de bons livres. Celui dont il s’agit présentement, c’est cette Morale de Nicole; il y a un traité sur les moyens d’entretenir la paix entre les hommes, qui me ravit. Je n’ai jamais rien vu de plus utile, ni si
plein d’esprit et de lumières. Si vous ne l’avez pas lu, lisez-le; et si vous l’avez lu, relisez-le
avec une nouvelle attention. Je crois que tout le
monde s'y trouve; pour moi, je suis persuadée
qu’il a été fait à mon intention, j’espère aussi
d’en profiter, j’y ferai mes efforts; Vous savez
que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent : Je suis trop vieux pour me corriger. Je pardonnerais plutôt .aux jeunes gens .de dire : Je suis trop jeune. La jeunesse est si aimable qu'il faudrait l’adorer, si l'âme et l’esprit étaient aussi parfaits que le corps. Mais, quand on n’est plus jeune, c’est alors qu’il faut se perfectionner et tâcher de regagner, par les bonnes qualités, ce qu'on perd du côté des agréables. 11 y a longtemps que j’ai fait ces réflexions, et, par cette raison, je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, â mon cœur, à mes sentiments.
Voilà de quoi je suis remplie et de quoi je remplis cette lettre, n’ayant pas beaucoup d’autres sqjets.
» Voilà les tours que me fait mon imagination à tout moment : il me semble toujours que tout ce que j’aime, que tout ce qui m’est bon, va m’échapper 4 et cela donne de telles
détresses à mon cœur, que, si elles étaient continuelles i comme elles sont vives* je n’y pourrais pas résister. Sur cela il faut faire des actes de résignation à l’ordre et à la volonté de Dieu. Ml Nicole n’est-il pas encore admirable là^dessus ; ? J'en suis charmée; je n’ai rien vu de pareil II est vrai que c’est une perfection un peu au-dessus de l'humanité, que l’indifférence qu’il veut de nous pour l’estime et l’improbation du monde; je suis moins capable que personne de la comprendre; mais, quoique dans l’exécution on se trouve faible, c’est pourtant un plaisir que de méditer
avec lui, et de faire réflexion sur la vanité de
la joie ou de la tristesse que nous recevons
d’une telle fumée; et*à force de trouver un
raisonnement vrai, il ne serait pas impossible qu’on s’en servit dans certaines occasions. En
un mot, c’est toujours un trésor, quoi que nous
en puissions faire, d’avoir un si .bon miroir
des faiblesses de notre cœur. M. d'Andilly est aussi content que nous de ce beau livre.
» Il s’en faut bien que le livre de M. Nicole ne fasse en moi d’aussi beaux eirets qu’en M. de Grignan; j’ai des liens de tous côtés, mais surtout j’en ai un qui est dans la moelle de mes os. Et que fera là-dessus M. Nicole?
Mon Dieu, que je sais bien l’admirer! mais que je suis loin de celte malheureuse indifférence qu’il veut nous inspirer! »
Elle s’accusait à sa fille de sentir l’élévation de cette morale sans avoir la force de sevrer son cœur de raffcction qui le remplissait.
« Hélas! mes paroles sont assez bonnes. Je
les range comme ceux qui disent bien; mais
la tendresse de mes sentiments me lue. Par
exemple, je n’ai point été trompée par les
douleurs d’être séparée de vous; je les ai
imaginées comme je les sens. J’ai toujours
compris que rien ne remplirait votre place,
quo votre souvenir me serait toujours sensible au cœur, que je m'ennuierais de votre absence, que jour et nuit je serais occupée de vous! Oui, je suis tout cela comme je l’avais pressenti; il y a plusieurs endroits sur lesquels je n’ai
pas la force d’appuyer; toute ma pensée glisse
là-dessus, comme vous disiez, et je n’ai pas trouvé que le proverbe, fût vrai pour moi, d 'avoir la robe selon le froid. Je n’ai point de robe pour ce froid-là! »
Elle allait chercher ses consolations dans les temples et ses souvenirs à Livry.
« Mon enfant, écrit-elle quelques jours après,
il y a trois heures que je suis partie de Pàris
avec Tabbé (de Coulanges), Hélène (sa femme .
de chambre), Hébert (son valet de chambre) et Marphise (sa chienne), dans le dessein de me retirer du monde et du bruit jusqu’à jeudi soir. Je prétends être en solitude, je fais d'e lui une. petite Trappe; je veux prier Dieu- y
faire mille réflexions; j’ai résolu d’y jeûner beaucoup pour toutes sortes de raisons; de marcher pour tout le temps que j’ai été dans ma chambre, et surtout de m’y ennuyer pour l’amour de Dieu. Mais, ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c’est de penser à vous,
ma fille; je n’ai point encore cessé depuis que
je suis arrivée, et, ne pouvant contenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire -au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent- - elles le cœur! Il n’y a point d’endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l’église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue... Je vous vois, vous m’étes présente, je pense et repense à vous, ma tête et mon esprit se creusent; mais j'ai beau tourner, j’ai
beau chercher cette chère enfant que j’aime avec tant de passion, elle est à deux cents lieues de moi, je ne l’ai plus. Sur cela, je pleure sans pouvoir m’en empêcher. Ma bonne, voilà qui est bien faible; pour moi, je ne sais pas être forte contre ma tendresse si juste et si naturelle. L'état où ce lieu m’a mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne pas parler de ma faiblesse; mais vous devez aimer et respecter mes larmes qui viennent d’un cœur tout à vous.
» Si j’avais autant pleuré mes péchés que j’ai pleuré pour vous depuis que je suis ici, je serais très-bien disposée pour faire mes Pâques et mon jubilé. J’ai passé ici le temps que j’avais résolu et de la manière dont je l’avais prévu. C’est une chose étrange qu’une * imagination vive qui représente toutes choses comme si elles étaient encore; sur cela on songe au présent, et, quand on a le cœur
comme je l’ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous, notre maison de Paris m’assomme encore tous les jours, et Livry m’achève. Pour vous, c’est par un effort de mémoire que vous pensez à moi; la Provence n’est point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent vous rendre à moL J’ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j’aie eue ici. Une grande solitude, un grand silence, un office triste, des ténèbres chantés avec dévotion, un jeûne canonique et une beauté dans ces jardins dont vous seriez charmée, tout cela m’a plu. Je n’avais jamais été à Livry la semaine sainte.
» Hélas! que je vous y ai souhaitée! Quelque ennemie que vous soyez de la solitude, vous auriez été contente de celle-ci.
* Mais je m’en retourne à Paris par nécessité. »