‹ Madame de SevigneChapitre 8 sur 10 · XL VU · texte numérisé non relu

XL VU

La légèreté, les amours, les repentirs de son

fils, sont le texte habituel de ses confidences à

sa fille. Mais il n’est que l’objet de son enjouement qui le sacrifie sans cesse au sourire de

sa sœur.

« Comme je venais de me promener avanthier, je trouvai au bout du mail le (rater , qui

se mit à deux genoux aussitôt qu’il m’aperçut, se sentant si coupable d’avoir été trois semai-

nes sous terre à chanter matines, qu’il ne

croyait pas pouvoir m’aborder d’une autre façon. J’avais bien résolu de le gronder, et je ne sus jamais où trouver de la colère; je fus fort aise de le voir. Vous savez comme il est divertissant; il m’embrassa mille fois; il me donna les plus méchantes raisons du monde, que je pris pour bonnes. Nous causons fort, nous lisons, nous nous promenons et nous achevons ainsi l’année, c’est-à-dire le reste. »

Elle entremêla cependant sa solitude de visites à M. et madame de Chaulnes; il faut lire ces triomphantes descriptions des

états, 'on se sent en pleine Bretagne du dix-

septième siècle.

« Juin 1671. Je ne sais encore, écrit-elle à sa fille, ce que me feront les états; je crois que je m’enfuirai de peur d’être ruinée. C’est une belle chose que d’aller dépenser mille écus en fricassées et en dîners, pour l’honneur d’être la maison de plaisance de M. et ma-

dame de Chaulnes, de madame de Rohan, de M. de Lavardin, et de toute la Bretagne, qui, sans me connaître, pour le plaisir de contrefaire les autres, ne manquerait pas de venir ici. Nous verrons. »

« J’allai dîner lundi chez M. de Chaulnes, qui fait tenir les états deux fois par jonr, de peur qu’on ne vienne me voir. Je n’ose vous dire les honneurs qu’on me fait dans ces états; cela est ridicule. Cependant je n’y ai point encore couché, et je ne puis quitter mes bois ni mes promenades, quelque prière que l’on me fasse. »

« Août 1671. Enfin, ma chère fille, me voilà en pleins états, sans cela les états seraient en

pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitôt

que j’eus cacheté mes lettres, je vis entrer

quatre carrosses à six chevaux dans ma cour

avec cinquante gardes à cheval, plusieurs

chevaux de main et plusieurs juges à cheval.

226 MADAME DE SÉVfrGNÉ •

C’étaient M. de Chaulnes, M. Rohan, M. de

Lavardin, MM. Coëtlogon, de Locmarie, les barons de Guais, les évêques de Rennes, de Saint-Malo, les MM. d’Argouges, et huit ou dix que je ne connais point; j’oublie M. d’Harouïs, qui ne vaut pas la peine d’être nommé. Je reçois tout cela. On dit et on répondit beaucoup de choses. Après une promenade dont ils furent fort contents, une collation très-bonne et très-galante sortit d’un des bouts du mail, surtout du vin de Bourgogne, qui passa comme de l’eau de Forges ; on fut persuadé que cela s’était fait avec un coup de baguette. M. de Ghaulnes me pria instamment d’aller à Vitré.

J'y vins donc lundi au soir; M. de Chaulnes me donna à souper, avec la comédie de Tartufe , point trop mal joué,. et un bal où le passepied et le menuet pensèrent me faire pleurer : cela me fait souvenir de vous si vivement que je n’y puis résister, il faut promptement que je

me dissipe. On me parle de vous très-souvent.

et je ne cherche point longtemps mes réponses, car j’y pense à l’instant môme, et je crois toujours que c’est qu’on voit mes pensées au

travers mon corps de jupe. Hier je reçus

toute la Bretagne à ma tour de Sévigné. Je fus

encore à la comédie c’était Andromaque que me fit pleurer plus de six larmes, c’est assez pour une troupe de campagne... Vous voilà bien instruite, Dieu merci, de votre bon pays. »

« Si vous me demandez comment je me trouve aux Rochers après tant de bruit, je vous dirai que je suis transportée de joie, j’y serai pour le moins huit jours, quelque façon qu’on me fasse pour me faire retourner. J’ai un besoin de repos qui ne se peut dire; j’ai besoin de dormir; j’ai besoin de manger, car je meurs de faim à ces festins; j’ai besoin de me rafraîchir; j’ai besoin de me taire, tout le monde m’attaquait et mon poumon était

usé. Enfin, ma chère enlant, j’ai retrouvé mon abbé, ma Mousse, ma chienne, mou mail, Pilois, mes maçons; tout cela m’est uniquement bon en l’état où je suis. Quand je commencerai à m’ennuyer, je m’en retournerai. »

Au retour à Paris, les lettres changent de sujets, et reprennent aussi aisément le ton grave qu’elles étaient descendues au ton enjoué. Là, c’est la cour avec ses vicissitudes de faveur et de disgrâce; c’est le jugement plus ou moins sain sur les grands poètes, les grands écrivains et les grands orateurs sacrés

du jour; c’est la lutte entre la foi et la philo-

sophie, lutte dans laquelle la mère penche pour la foi passive et aveugle, la fille pour la

religion indépendante et raisonnée; c’est la discussion entre elles sur leurs prédilections

littéraires, leurs réflexions sur les livres lus à

la môme heure à Livry ou à Grignan. M. de Sévigné prend parti pour sa mère, il plaisante sa sœur avec un agrément exquis et de bon goût.

« Ah! pauvre esprit, écrit-il, vous n’aimez point Homère! Les ouvrages les plus parfaits vous paraissent dignes de mépris, les beautés naturelles ne vous touchent point, il vous faut du clinquant ou des petits corps (allusion à Descartes, dont madame de Grignan faisait sa principale étude). Si vous voulez avoir quelque repos avec moi, ne lisez point Virgile; je ne vous pardonnerais jamais les injures que vous pourriez lui dire. Si vous vouliez cependant nous faire expliquer le sixième livre et le neuvième, où est l’aventure de Nisus et d’Ëuryalus, et le onze et le douze, je suis sûr

que vous y trouverie^du plaisir/ Tnnius vous paraîtrait digne de votre estime et de votre amitié, et en un mot, comme je vous connais,

je craindrais fort pour M. de Grignan qu’un

pareil personnage vînt aborder en Provence.

Mais moi, qui suis bon frère, je vous souhaiterais du meilleur de mon cœur une telle aventure; puisqu’il est écrit que vous devez avoir

la tête tournée, il vaudrait mieux que ce fût de cette sorte que par Vindéfectibilitê de la matière et par les négations non couver sibles (doctrine cartésienne). 11 est triste de n’être occupé que d’atomes et de raisonnements si

subtils que l’on n’y puisse atteindre

» Quoi qu’il puisse arriver, je vous assure que ma reconnaissance et ma tendresse seront toujours les mêmes pour vous, ma belle petite sœur. »

Corneille, la Fontaine, Bourdaloue, Bossuet, Fénelon, l’Àrioste, le Tasse, Pétrarque, Montai-

gné, Boileau, don Quichotte, le Koran, Nicole, Pascal, Molière, ôtaient ses favoris; elle ne pressentait pas la grandeur de Racine, dissimulée sous l’uniforme perfection du style, dans le poète jeune encore qui venait éclipser ses vieilles admirations. Racine, d’ailleurs, alors amoureux de la Champmeslé, actrice et beauté célèbre, était le rival heureux du baron son fils, épris de la comédienne, et qui lui prodiguait son cœur et sa fortune. Les préventions de madame de Sévigné contre Racine étaient une antipathie de famille. Dans tout le

reste, son jugement sain était le précurseur

de celui de la postérité. Son parti pris contre les jésuites et son engouement pour les jansénistes ne l'empêchaient pas de proclamer Bossuet et Bourdaloue les maîtres de la chaire sacrée, et de s’extasier à leur prédication. Sa dévotion cependant, conforme en cela aux autres sentiments de son âme, sacrifie tout à

son unique passion pour sa fille; elle était

plutôt une science qu’une inspiration, un devoir de sa vie qu’un élan de son âme. La foi apprise en faisait le fond, la piété tendre n’v était pour rien, elle croyait plus qu’elle n’adorait.

« Je viens de classer ma petite bibliothèque

en une matinée, dit-elle. J’ai apporté ici une

quantité de livres, je les ai rangés ce matin; «

on ne met pas la main sur tel que ce soit sans qu’on ait envie de le lire tout entier, tout une tablette de dévotion. Bon Dieu! quel point de vue pour honorer notre religion! L’autre tablette est toute d’histoire admirable! l’autre de morale, l’autre de poètes, et de nouvelles, et de mémoires. Les romans sont méprisés et ils ont gagné les petites armoires. Quand je rentre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi j'en sors. Il serait digne de vous, ma fille. »

Les plus hautes questions de métaphysique

sacrée se jouent alors sous sa plume avec la même souplesse de mouvement que les badinages de sa pensée. Elle soutient, en les modérant par son sens exquis, les théories sur la grâce et sur Y action de Dieu dans les créatures, sorte de fatalité chrétienne de ses

amis de Port-Royal. Une femme, simple disciple, corrige, en les expliquant, les apôtres.

« Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin? Voilà les bons ouvriers pour rétablir la souveraine volonté de Dieu; ils ne marchandent point à dire que Dieu dispose de ses créatures. Gomme le potier, il en choisit, il en rejette ; ils ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver la justice, car il n’y a point d’autre justice que sa volonté : c’est la justice même, c’est la règle, et, après tout, que doit-il aux hommes? Rien du tout. Il leur fait donc justice quand il les laisse à cause du pêché originel, qui est le fondement de tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu’il sauve par son fils. Jésus-Christ le dit luimême : « Je connais mes brebis, je les mènerai paître moi-môme, je n’en perdrai aucune; je les connais, elles me connaissent. Je vous ai choisis, dit-il à ses apôtres; ce n’est pas . vous qui m’avez choisi. » Je trouve mille passages sur ce ton, je les entends tous, et,

quand je vois le contraire, je dis : C’est qu'ils

ont voulu parler communément; c’est comme quand on dit que Dieu s’est repenti, qu’il est c n furie, c’est qu’ils par'ent aux hommes; et je tiens à cette première grande vérité, qui est toute divine, qui me représente Dieu comme Dieu, comme un maître, comme un souverain créateur et auteur de l’univers, et comme un être enfin très-parfait selon la réflexion de votre père (Descartes). Voilà mes petites pensées respectueuses, dont je ne tire point de conséquences ridicules et qui n’ôtent point l’espérance d’être du nombre choisi, après tant de grâces qui sont des préjugés et des fondements de cette confiance. Je hais mortellement de vous parler de tout cela, pourquoi m’en parlez-vous? Ma plume va comme une étourdie! »

Elle passe de ces sublimités de la métaphy- . sique aux plaisanteries les plus enjouées et les

moins maternelles sur les amours de sou fils, qu’elle livre à la risée un peu amère de sa sœur. Par une fatalité héréditaire contre le cœur des Sévigné, cette môme Ninon de Lanclos, qui avait enlevé à vingt ans l’amour de son mari à madame de Sévigné, lui enlevait à cinquante-quatre ans le cœur de son fils. La fleur de la beauté survivait aux années dans cette courtisane. Sa renommée d’esprit, de goût, de philosophie qui s'accroissait avec le nombre de ses adorateurs, ajoutait pour Sévigné à sa séduction. Ninon n’était plus seulement un attrait, elle était une mode; on se

, glorifiait d’èlre asservi à ses charmes. Les hommes les plus illustres par le talent, et quelques-uns môme des plus austères par leurs* principes, ne se déshonoraient pas en fréquentant sa maison. On voit par les plaintes de madame de Sévigné à sa fille que Racine et Boileau soupaient chez Ninon au dépens de son

MADAME DE SÉV1GNÉ 239

üls, après avoir Iule matin leurs vers au roi et à madame de Maintenon.

Cette double séduction dans la môme famille, à trente ans de distance rouvrit, la blessure au cœur de madame de Sévigné ; elle se révolta contre Ninon et s’efforça de faire rougir son fils d’une passion contre nature.

« Mais qu’elle est dangereuse cette Ninon 1 écrit-elle à sa fille; si vous saviez comme elle dogmatise sur la religion, cete vous ferait horreur. Son zèle pour pervertir les jeunes gens est pareil à certain M. de Saint-Germain, que nous avons vu quelquefois à Livry, Elle trouve que votre frère a la simplicité d’une colombe ;

- il ressemble à sa mère; c’est madame de Grignan qui a tout le sel de la maison et qui n est pas si sotte que d’ôtre dans cette docilité. Quelqu'un pensa prendre votre parti, et voulut lui ôter l’estime qu’elle a pour vous : elle le fil taire et dit qu’elle en savait plus que lui. Quelle

210 MADAME DE SÉVIGNS

corruption! Quoi! parce qu’elle vous trouve belle et spirituelle, elle veut joindre à cela cette bonne qualité sans laquelle, selon scs maximes, on ne peut être parfaite! Je suis vivement touchée du mal qu’elle fait à mon fils

sur ce chapitre. Ne lui en mandez rien : nous

faisons nos efforts, madame de la Fayette et moi, pour le dépêtrer d’un engagement si dangereux. »

Plus loin :

« Je crois que le chapitre de votre frère vous a fort divertie. Il est présentement en quelque repos : il voit pourtant Ninon tous les jours,

mais c’est en ami. Je l’emmène en Bretagne,

où j’espère que je lui ferai recouvrer la santé de l’àme et du corps. »

L’éloignement, les reproches tendres de sa mère, plus confidente de ses désordres que la décence maternelle ne le tolérerait aujourd’hui, enfin la guerre arrachèrent Sévigné à

• MADAME I)E SÉVLGNÉ 24 !

l’amour de Ninon. Madame deSévigné le conduisit en Bretagne et fit diversion à ses regrets par le charme de ses entretiens et de son indulgence.

Madame de Sévigné alla ensuite passer quinze mois en Provence auprès de madame de Grignan, et reconquit tous les cœurs aliénés par la froideur de sa fille.

« Il y a huit mois que je suis ici, mon cher cousin, écrit-elle à Bussy. Je vous mandai le courage que j’avais eu d’y venir de Bretagne; je ne m’en suis pas repentie. Ma fille est aimable, comme vous le savez; elle m’aime extrêmement. M. de Grignan a toutes les qualités

qui rendent la société agréable. Leur château esi très-beau et très-magnifique. Cette maison a un grand air ; on y fait bonne chère, on y voit mille gens. Nous y avons passé l’hiver sans autre chagrin que d’y avoir le maître de la maison malade d’une lièvre dont le quinquina a eu toutes les peines du monde à le tirer, tout quinquina qu’il est. Enfin il est guéri,Il a fait un voyage à Aix, où l’on a été ravi de le revoir. D’un autre côté, mon fils est venu encore de Bretagne prendre des eaux en ce pays, où la bonne compagnie, qu’il augmente fort par sa présence, lui fait plus de bien que tout autre remède. Nous sommes donc ici tous ensemble.

Il y a une jeune petite Grignan que vous ne connaissez pas, qui tient fort bien sa place. Elle a seize ans; elle est jolie, elle a de l’esprit, nous lui en donnons encore. Tout cela ensemble fait fort bien et trop bien; car je trouve que les jours vont si vite, et les mois et les an-

nées! je ne puis plus les retenir. Le temps vole et m’emporte malgré moi ; j’ai bien voulu le retenir, c’est lui qui m’entraîne, et cette pensée me fait grand’peur. Le petit Grignan a passé l’hiver avec nous, il a eu la fièvre ce printemps; il n’est que depuis quinze jours retourné à son régiment. Il est encore dans les secrets de la Providence de savoir quand nous partirons pour Paris. »

De là elle revint à Paris, de là aux Rochers. La Bretagne était alors agitée par des soulèvements de paysans, occasionnés par la misère publique. Les termes dans lesquels madame de Sévigné s’exprime sur les supplices en masse infligés aux malheureux Bretons sont plus que cruels, ils sont légers; l’air de la cour avait endurci son âme sur les souffrances de ce qui

mourait ainsi au-dessous de son niveau. Cette

femme si sensible à un pli de feuille de rose

dans la destinée de sa fille rit des potences où

les troupes du roi pendent de malheureux paysans agenouillés devant leurs bourreaux, et qui ne savent pas même la langue de leurs oppresseurs. Il faut arracher ces feuilles de la correspondance de madame de Sévigné pour * croire à sa sensibilité. Une femme qui peut chercher dans le spectacle de ces supplices des agréments de style pour amuser sa fille peut- • être mère, mais elle n’est plus femme. Hâtonsnous de glisser sur cette tache qui attriste ces lettres.

Le bonheur d’être cinq ans réunie à sa fille

interrompt l’œuvre de sa vie, écrire et regret-

ter. Elle marie son fils à une jeune héritière de

Bretagne, qui ramène le baron de Sévigné des

égarements de sa jeunesse à une vie honnête,

retirée dans son bonheur et presque acétique.

Il devient un des plus fervents et des plus aus-

téres disciples des amis de sa mère à Port-

Royal. Madame de Sévigné, seule désormais, partage sa vie efitre Paris, Livry et les "Rochers.

Elle retrouve dans ce recueillement les sources des ses sensibilités et les grâces tristes de son style. Elle écrit à cette époque :

« Nous avons eu ici les plus beaux jours du monde jusqu’à la veille de Noël. J’étais au bout de la grande allée, admirant la beauté du soleil, quand tout d’un coup je vis sortir du couchant un nuage noir et poétique, où le soleil

alla se plonger, et en même temps un brouillard affreux ; et moi de m’enfuir. Je ne suis point sortie de ma chambre ou de la chapelle jusqu’à aujourd’hui que la colombe a apporté le rameau. La terre a repris sa couleur, et le soleil ressortant de son trou fera que je reprendrai aussi le cours de mes promenades; car vous pouvez compter, ma très-chère, puisque vous

aimez ma santé, que, quand le temps est vi-

lain, je suis au coin de mon feu lisant et eau-

sant avec ipon fils et sa femme. »

Dans cette solitude elle perdit peu de l’inté-

rôt de son existence, car elle était de ces âmes de température tiède, auxquelles la vieillesse enlève peu de leur chaleur en ajoutant à leur sérénité. La seule passion, au plutôt le seul instinct qu’elle avait eu dans toute sa vie était son instinct de mère ; celui-là s’accroît au lieu de décroître dans la femme avec les années.

Moins on vit en soi, plus on revit dans son enfant. Sa vie ne s’épuisait pas, elle se transvasait de plus en plus dans une autre.

Dans une telle disposition d’esprit on ne sent pas le vide, car le cœur qui n’a jamais débordé est toujours aussi plein. L’amitié suffit à la température de pareilles âmes. Madame de Sévigné avait beaucoup d'amis avec lesquels elle s’entretenait par un doux exercice de plume de causer spirituellement de toute chose; à l’exception de sa fille, sa vie n’avait été qu’une conversation de soixante el dix ans. Un seul homme, parmi ces nombreux causeurs,

paraît avoir échauffé son âme jusqu’à la chaleur de la véritable amitié : cet homme était Gorbinelli. C’egt le nom qui revient le plus souvent dans ses lettres.

Gorbinelli était un de ces hommes rares que la nature semble avoir créés pour être les spectateurs bénévoles des choses humaines, sans y prendre jamais d’autre part que la curiosité du spectacle et l’intérêt qu’ils portent aux auteurs. Ces hommes modestes, mais nécessaires, ressemblent aux confidents sur la scène; ils écoutent, ils sont là pour remplir le vide du théâtre et pour donner la réplique aux personnages; ils ont besoin d’autant d’intelligence et de finesse que les premiers rôles, mais ils n’ont pas besoin d’autant de passion, et les applaudissements ne sont pas pour eux. 4

Gorbinelli n’avait rien de cette vanité française qui veut être regardée, il lui suffisait de jouir. Italien de naissance, indifférent comme

un étranger, lettré comme un Florentin de la

grande époque philosophique et poétique de Léon X, amené en France par le cardinal Mazarin, employé quelques années à Rome par

ce ministre à des négations secondaires, où

il avait eu le secret des grandes affaires politiques dénouées par son adresse sans en avoir le mérite apparent et la récompense, Corbinelli

était resté à Paris vivant d’une pension

médiocre et ne désirant rien de plus que son

loisir, Il cultivait pour lui-même les lettres,

l'antiquité, l’histoire, la philosophie, la société

éminente de son temps. C’était un Saint -Évrïv

mond italien, égal aux plus grands esprits, mais craignant la peine que donne la recherche de la gloire, et se renfermant par paresse autant que par défaut d’ambition dans le rôle d’amateur. Il avait été un des premiers à sentir l’exquise supériorité de grâce attique dans madame de Sôvigné, et il avait fait d’elle sa

Beatrix. Son admiration, son assiduité, son

culte qui ne demandait aucun retour, Favaient

apparenté dans la maison; il était devenu

l’homme nécessaire. . Madame de Sévigné, d’abord charmée de son esprit, puis touchée de sa constance et de son désintéressement, avait fini par parler et par sentir tout haut devant lui; tout cœur qui bat fortement dans la poitrine a besoin de s’entendra dans un

autre cœur. Corbinelli était l’écho de l’esprit,

de l’âme et de la vie de madame de Sévigné.

IFpartageait par complaisance ou par préven-

lion jusqu’à ses adorations maternelles pour sa *

fillo. A Paris, Corbinelli voyait tous les jours

madame de Sévigné; il la suivait quelquefois,

à Livry ou aux Rochers; absente, il lui écrivait ou en recevait des lettres fréquentes. L’empire de son amie sur lui était si doux qu’il ne se

sentait pas esclave en ôtant asservi à tous ses goûts; cet empire ôtait si absolu, qu’à l’époque

où madame de Sévigné devint dévote, Corb-

nelli devint mystique. 11 la suivit comme le

satellite suit la planète, depuis les dissipationi mondaines de sa jeunesse jusqu’à 1’ascétisme

de Port-Royal et au pied des autels.

Tel était le principal ami de madame de Sé-

vigné. Si on était son nom de ses lettres, on mutilerait ce monument; il y est incrusté

jusqu’au cœur, et il le mérite. Il ne faut p^ts

priver' xle tels dévouements de leur seifïe

gloire, la gloire d’avoir aimé. Corbinelli, dont la

douce philosophie et l’aimable insouciance d&

lui-même* prolongèrent démesurément Texte-

tcnce, survécut à son amie comme il aurait

survécu à sa propre vie; il ne mourut qu’à l’àge de cent quatre ans. Les sentiments doux vivifient l’homme.

Ceux de madame de Sévigné étaient trop vifs pour qu’elle n’en fût pas consumée. L’obsession d'une seule pensée la suivait de plus en plus jusque dans ses retraites. La vie de sa fille, devenue mère à son tour, agitée par l’ambition, gênée par la prodigalité de M. de Grignan, se répercutait douloureusement dams . la sienne. Elle avait de temps en temps quelques cris de joie, bientôt changés en réflexions et en larmes, à la vue des sites que remplissait pour elle l’image de son enfant.

256 MADAME DE 6ÉVIGNÉ .

« Me voilà, ma fille, lui écrit-elle de la Silleraie, dans les dernières années, me voilà dans un lieu où vous fûtes un jour avec moi ; mais il n’est pas reconnaissable, il n’y a plus pierre sur pierre de ce qui était en ce tempslà »

Et, en retournant aux Rochers :

« J’ai trouvé des bois, dit-elle d’une beauté

et d'une tristesse extraordinaires : tous les arbres que vous ayez vus petits sont devenus grands et droits, et beaux en perfection. Ils sont élevés, et font une ombre agréable; ils ont quarante ou cinquante pieds de hauteur. 11 y a un petit air d’amour maternel dans ce détail : songez que je les ai tous plantés et. que je lésai vus, comme disait M. de Montbazon, pas plus grands que cela (M. de Montbazon avait l’habitude de parler ainsi de ses

propres enfants). C'est ici une solitude faite

exprès pour y bien rêver : j’y pense à vous à

MADAME DE 5ÉVIGNÉ 237

tout moment, je vous regrette, je vous souhaite. Votre santé, vos affaires, votre éloignement, que pensez-vous que tout cela fasse entre chien et loup? J’ai ces vers dans la tête :

Sons quel astre cruel l’avez-vous rais au jour,

L’ohjet infortuné d'une si tendre amour?

. » Il fout regarder la volonté de Dieu bien fixement, pour envisager sans désespoir tout

ce que je vois, dont assurément je ne vous en-

treliendrai pas... Je retrouvai, l’autre jour, une lettre de vous, où vous m’appeliez ma bonne maman; vous aviez dix ans, vous étiez à Sainte-Marie, et vous me contiez la culbute de madame Amelot, qui de la salle se trouva

dans la cave. 11 y a déjà du bon style à cette/

lettre. J’en ai trouvé mille autres, qu on écrivait alors à mademoiselle de Sévigné; toutes les rencontres sont bien heureuses pour me faire souvenir de vous, car sans cela (ajoute-

t-elle en souriant tristement) où en prendraije l'idée ?

» Nous faisons une vie si réglée, poursuitelle, qu’il n’est pas possible de se mal porter. On se lève à huit heures; très-souvent je vais, jusqu’à neuf heures que la messe sonne, prendre la fraîcheur des bois. Après la messe on s’habille, on se dit bonjour, on retourne cueillir des fleurs d’oranger, on dîne, on lit ou l’on *

travaille jusqu’à cinq heures. Depuis que nous n’avons plus mon fils, je lis pour épargner la

petite poitrine de sa femme. Je la quitte à cinq heures, je m’en vais dans les aimables allées, j’ai des livres, je change de place, je varie le tour de mes promenades. Un livre de dévotion, un livre d’histoire; on va de l’un à l’autre, cela fait divertissement, un peut rêver à Dieu, à sa Providence, posséder son âme, songer à l’avenir; enfin, sur les huit heures, j’entends la cloche, c’est le souper. Je suis quelquefois un

MADAME DK SÉVïfiNÉ 259

peu loin ; je retrouve ma bellû-fllle dans son beau parterre, nous nous sommes une compagnie; on soupe pendant l’entre chien et loup,,. Je retourne avec elle à la place Coulanges , au milieu de ses orangers. Je regarde d’un œil d’envie la sainte horreur des bois, au travers la belle porte de fer que vous ne connaissez pas. Il y a un écho « un petit rediseur mot à mot jusque dans V oreille. »

On voit qu’elle voulait dire jusque dans le cœur. L’écho existe encore, dit M. de Walsh, auteur d’une biographie des plus accentuées de madame de Sévigné. Une plaque de marbre dans le parterre indique aux pèlerins des Rochers la place où il faut prononcer le nom que cette mère lui a appris pour qu’il le répète.

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