‹ Madame de SevigneChapitre 7 sur 10 · LXV · texte numérisé non relu

LXV

L*absonce du roi de Paris, la fluctuation de sa vie dans le vide, le besoin de repasser sur les traces de ses beaux jours de recueillement avec sa fille, la ramènent aux Rochers, au fond de la Bretagne, pendant la session des états de la province où son tils représentait la noblesse. C’est là que toute sa légèreté s’évapore et que la solitude pour laquelle elle semblait si peu faite l’enveloppe du seul bonheur qui lui reste, ses souvenirs et ses tristes-

ses. La perte de la présence de sa fille en a fait une autre femme. Elle s’y plonge dans toute la poésie des larmes, elle y épuise Pinfini du regret, elle y découvre ces délicieuses sympathies entre la nature inanimée et Pâme vivante qui ont fait depuis le génie de Jean-Jacques Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre, de Chàteaubriand, et qui étaient des mystères’ pour les écrivains de la cour toute mondaine de Louis XIV.

« Enfin, ma fille, me voici dans ces pauvres Rôchers. Peut-on revoir ces allées, ces devises, ce petit cabinet, ces livres, cette chambre, sans mourir de tristesse? 11 y a des souvenirs agréables; mais il y en a de si vifs et de si tendres, qu’on a peine à les supporter. Ceux que j’ai de vous sont de ce nombre. Ne comprenez-vous pas bien l’effet que cela peut faire dans un cœur comme le mien? J’ai quelquefois des rêveries, dans ces bois, d’une telle

noirceur, que j’en reviens plus changée que dans un accès de fièvre. Là je rêve tout ce qu’on peut rêver; j’en ai le temps et le lieu; j’ai le champ libre dans mon jardin pour y faire ce qui me plaît, il me plaît de m’v promener le soir jusqu’à huit heures; mon fils n'y est plus, cela fait un silence, une tranquillité, une solitude que je ne crois pas qu’on puisse rencontrer ailleurs. Je ne vous dis point à qui je pense, ni avec quelle tendresse! Quand on ♦ devine, ik n’est pas besoin de parler. Nous lisons toujours le Tasse et cette Morale de Nicole, qui est admirable, et la Cléopâtre de mademoiselle de Scudéry aux heures perdues :

c est ordinairement sur cette lecture que je m’endors. »

« Ah! mon enfant! poursuit-plle à une autre heure, que je viens de bien me promener dans 17/m meur de ma fille! (Nom qu’elle avait donné,

dans l’enfance de madame de Grignan, a une

allée de ses bois orà sa fille aimait à réver

seule.) Je viens de ce bois; vraiment ces allées

sont d’un charme duquel je ne me lasse pas!

Il y en a six que vous ne connaissez pas du tout,*

mais celles que vous connaissez sont embellies

par la croissance des' arbres; il fait à présent

beau et sec, j’y demeure entre chien et loup;

c’est là que j’ai le loisir de vous air or. Je vous

remercie, mon enfant, d’avoir conservé quel-

que doux souvenir du patrio riido ! et pourquoi

serait-il impossible de vous revoir dans ces

belles allées?... »

Elle puise alors dans son âme, pour l’intérêt

de ses lettres à sa fille, tout ce que la vie de la campagne olfre de douces vicissitudes quotidiennes, de détails domestiques, de distrac- /

tions familières. On la suit dans ses promenades, dans ses visites à ses voisins, dans ses soirées d’automne au coin du feu, dans ses

lectures, dans ses badinages avec son fils

qu’elle ne traite jamais sérieusement, jusque dans ses regrets d’avoir laissé sa chienne Marphise à Paris, et dans ses remords d’en avoir adopté et d’en aimer une autre.

« Vous ôtes étonnée que j’aie un petit chieu,

voici l’aventure. J’appelais par contenance une chienne courante d’une madame qui demeure au bout de ce parc. Madame de Tarente me dit : Quoi! vous appelez un chien?

Je veux vous en envoyer un, le plus joli du

•monde. Je la remerciai et lui dis la résolution

*que j’avaie prise de ne plus m’engager dans

celle sottise. Cela se passe, on n’y pense plus. Deux jours après, je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de chien toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie

maison un petit chien tout parfumé, d’une

beauté extraordinaire, des oreilles, des soies, une baleine douce, petit comme une sylphide, blondin comme un blondi n; jamais je ne l‘su

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plus étonnée ni plus embarrassée. Je voulus le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter* La femme de chambre qui l’a élevé en a pensé mourir de douleur. C’est Marie qui aime le petit chien! il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu; il ne mange que du

pain; je ne m*y attache point; mais il corn-

mence à m’aimer, je crains de succomber.

Voilà l’histoire que je vous prie de ne point mander à Marphise, car je crains Ses reproches. Au reste, une propreté extraordinaire, il s’appelle Fidèle; c’est un nom que les amants de la princesse n’ont jamais mérité de porter ; ils ont été pourtant d’un assez bel air; je vous conterai quelques jour ses aventures... »

« Ce que vous me dites sur Fidèle est fort

plaisant et fort joli* C’est la vraie conduite d’une coquette que celle que j’aie eue. Il est vrai que j’en ai honte et que je m’en justifie, comme vous avez vu; car il est certain que

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j’aspirais au chef-d’œuvre de n’avoir aimé qu’un chien, malgré les Maximes de M. de la Rochefoucauld, et je suis embarrassée de Marphise; je ne comprends pas ce qu’on en fait; quelle raison lui donnerai -je? Gela me jette insensiblement dans les menteries ; tout au moins je lui conterai bien toutes les circonstances de mon nouvel engagement. Enfin c’est un embarras oh j’ai résolu de ne jamais me retrouver : c’est un grand exemple de la misère humaine. Ce malheur m’est arrivé par le voisinage de Vitré. »

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