PORTRAIT DU CARDINAL DE RETZ
(appartient à la famille de Luçay)
Le 24 janvier 1674, Mme de Sévigné se rendait à Port-Royal-des-Champs pour voir Arnauld d'Andilly qui s'y était retiré depuis quelques mois. Le surlendemain, elle écrivait à Mme de Grignan :
Ce Port-Royal est une Thébaïde ; c'est le paradis; c'est un désert où toute la dévotion du christianisme s'est rangée ; c'est une sainteté répandue dans tout ce pays à une lieue à la ronde. Il y a cinq ou six solitaires qu'on ne connaît point, qui vivent comme les pénitents de saint Jean Climaque. Les religieuses sont des anges sur terre. MUe de Vertus y achève sa vie avec une résignation extrême et des douleurs inconcevables : elle ne sera pas en vie dans un mois. Tout ce qui les sert jusqu'aux charretiers, aux bergers, aux ouvriers, tout est saint, tout est modeste. Je vous avoue que j'ai été ravie de voir cette divine solitude, dont j'avais tant ouï parler; c'est un vallon affreux, tout propre à faire son salut...
Voilà, en peu de lignes, Port-Royal tel que l'ont représenté tous les pèlerins du dix-septième siècle, tel que l'admirent encore tant d'esprits étrangers à la controverse théologique, plus étran-
gers encore à l'ascétisme de saint Jean Climaque.
Port-Royal : au creux d'une vallée humide qu'enveloppent des bois touffus de chênes et de châtaigniers, un pauvre monastère de l'ordre de Cîteaux dont les bâtiments conventuels ont été reconstruits sans art et sans luxe ; une vieille église ogivale surmontée d'un petit clocher pointu; une grange, un colombier, des tombes, des vergers, de modestes logis pour les pénitentes du dehors ; une grande croix de bois au pied de laquelle les mères assises en cercle, la quenouille à la main, s'entretiennent des choses saintes ; un étang que rase le vol des hirondelles ; sur la colline un plant de vigne, et plus haut un bâtiment de ferme où s'abritent quelques solitaires.
Port-Royal : une doctrine de fer et une dialectique de feu ; le goût de la vérité et la passion de la controverse ; des têtes obstinées et des cœurs inflexibles ; des renoncements, des mortifications, des pénitences ; de grandes religieuses : l'indomptable mère Angélique, la mère Angélique de Saint- Jean qui mêlait quelque raillerie à sa rude austérité, la mère Agnès en qui l'intraitable génie des Arnauld se tempérait d'un peu de tolérance et de beaucoup de tendresse, la sœur Briquet si vaillante dans la persécution et qui avait la langue si bien pendue,
et tant de filles héroïques que l'archevêque Harlay de Champvallon jugeait " pures comme des anges et orgueilleuses comme des démons " ; les messieurs, tous ces admirables bonshommes, graves et candides, dont la plupart étaient venus " au désert " après bien des incertitudes et des orages, des gentilshommes, des clercs, des soldats, des médecins, des gens de loi : M. de Saint-Gilles qui maniait le rabot, lisait du grec et jouait de la flûte, M. Charles Duchemin qui labourait la terre et raillait avec tant d'esprit les gens du roi en perquisition chez les solitaires ; M. Bouilli qui taillait la vigne, M. Raphaël Le Charron d'Espinoy de Saint-Ange, lampiste et vitrier du monastère, M. de Gibron, cuisinier des domestiques, M. de Coislin du Camboût de Pontchateau qui cueillait les fruits et les vendait sur les marchés, vêtu de grosse serge comme un laboureur, et le plus saint de tous, M. Hamon qui, monté sur un âne, faisait des ouvrages de tricot pour que ses mains ne demeurassent pas inoccupées, tandis que du cœur et des lèvres il priait sans relâche, M. Hamon qui dans un solide latin composait les épitaphes de ses frères et qui faisait confidence à ses amis des " petites rêveries " que lui suggérait le spectacle des bois et de la campagne.
Port-Royal : les petites écoles où enseignait le bon Lancelot, auteur du Jardin des Racines grecques ; l'enfance et la vieillesse de Racine, ses premiers vers et les dernières pages de sa prose limpide ; le style rugueux et décoloré d'Antoine Arnauld ; la chaude éloquenced'Antoine Le Maître; lagracieuse subtilité de Nicole ; l'érudition de Le Nain de Tillemont ; et le génie de Biaise Pascal !
Port-Royal : des murs blancs et nus où l'on voit pour tout ornement un crucifix, des sentences tirées des psaumes, quelques froides peintures de Philippe de Champaigne ; tout ôté aux sens, tout donné à l'esprit ; le charme des choses visibles méprisé comme un appât diabolique ; fi de ces églises trop belles où, pour prier, M. Hamon est obligé de fermer les yeux !
Et cependant, merveilleuse revanche de l'art proscrit et de la beauté réprouvée, voici qu'avec les siècles les figures de ces religieuses et de ces solitaires, le vallon témoin de leurs pénitences et jusqu'aux vestiges du monastère anéanti, tout Port-Royal s'est enveloppé d'une poésie sombre et émouvante qui enchante l'imagination des hommes, comme le ferait la plus parfaite des œuvres d'art !
Enfin, pour accroître par un puissant contraste
le prestige des souvenirs, des bois et des ruines, la pensée que ce magnifique foyer de vertu et d'ardeur spirituelle s'est allumé à trois lieues de Versailles, du Versailles de Mansart et de Le Nôtre, de Quinault et de Lulli, du Versailles où nous suivions naguère Mme de Sévigné, du Versailles de Mme de Montespan, théâtre de toutes les splendeurs, de tous les orgueils et de toutes les bassesses. Quel siècle !
De Port-Royal, Mme de Sévigné fut l'amie fidèle " Les autres, dit Sainte-Beuve, sont des solitaires, les autres des disciples, des adhérents, des affiliés, des dévots ou des dévotes à Port-Royal, des mères de l'Eglise et des dames de la Grâce ; elle. . . elle est Vamie et pas autre chose. "
En recherchant les raisons, les limites et les suites de cette amitié, nous serons conduits à nous demander comment Mme de Sévigné comprit et pratiqua sa religion : ainsi s'achèvera le portrait que nous avons tenté de tracer dans cette suite de causeries.
Mme de Sévigné était attachée à Port-Royal par un lien héréditaire.
Elle était, par son père, petite-fille de la baronne de Chantai qui avait fondé la Visitation et qui fut canonisée au dix-huitième siècle. Enfant et orpheline, elle avait beaucoup entendu parler de cette grand'mère lointaine qui, dans son monastère d'Annecy, priait pour les siens. Elle eut même l'occasion de la voir et de recevoir ses conseils, quand la fondatrice de la Visitation vint à Paris pour les affaires de son ordre, mais, dans les lettres que nous possédons, elle n'a rien dit de ces souvenirs d'enfance. Elle avait seize ans à la mort de sa grand'mère. Toute sa vie elle vénéra la mémoire de l'illustre religieuse, et se montra fière de tenir par les liens du sang à la fondatrice d'un institut chaque jour plus nombreux et plus populaire. Elle était reçue familièrement dans tous les couvents de la Visitation: au faubourg Saint-Jacques où elle allait pleurer le départ de sa fille ; au faubourg Saint-Antoine où elle avait choisi la place de sa sépulture, si elle mourait à Paris ; au faubourg Saint-Germain d'où elle écrivait à Mme de Grignan: " Je vous amènerai ici, non seulement comme une relique vivante de ma grand'mère, mais comme une personne curieuse qui doit aimer à voir une très belle maison de campagne ; vous en serez surprise... " Lorsqu'elle passait par une ville où
se trouvait une communauté de filles de la Visitation, elle ne manquait jamais d'aller saluer les religieuses. Ce fut aux Visitandines de Nantes qu'elle confia sa fille pendant un an ou deux, et ce fut chez celles d'Aix que Blanche-Marie, la fille aînée des Grignan, passa toute sa vie.
Fidèle au souvenir de sa grand'mère, Mme de Sévigné devait être l'amie de Port Royal. En effet François de Sales et la mère de Chantai avaient voué à la mère Angélique, première abbesse de Port-Royal réformé, une affection spirituelle qui jamais ne s'était démentie : "La bien-heureuse mère de Chantai, dit Racine dans son Abrégé de rhistoire de Port-Royal, vécut encore vingt ans, depuis qu'elle eut connu la mère Angélique. Elle ne faisait pas de voyage à Paris qu'elle ne vînt passer plusieurs jours de suite avec elle, versant dans son sein ses plus secrètes pensées, et désirant avec ardeur que les Filles de la Visitation et celles de Port-Royal fussent unies du même lien d'amitié qui avait si étroitement uni leurs deux Mères. " Dans sa prison de Vincennes, l'abbé de Saint-Cyran avait été consulté par la fondatrice de la Visitation et lui avait envoyé une longue lettre de direction. Enfin il ne faut pas oublier que ses amitiés jansénistes avaient à ce point compromis Jeanne de
Chantai que sa canonisation fut retardée d'un siècle.
Voilà la première cause de la sympathie de Mme de Sévigné pour Port-Royal. Ses relations mondaines achevèrent de la rapprocher du jansénisme.
Une des plus constantes et des plus ferventes amitiés qu'ait entretenues Mme de Sévigné, a été celle du cardinal de Retz. Cette amitié s'était formée an temps de la Fronde, le marquis de Sévigné étant parent des Gondi.
Chateaubriand s'est beaucoup moqué de la liaison de Retz et de Mme de Sévigné, dans la Vie de Rancéy ouvrage un peu sénile et très bâclé, où pullulent les erreurs historiques et où le style même a parfois de singulières faiblesses. On y rencontre cependant un beau portrait du cardinal. La haine a ranimé la verve du vieil écrivain, car à travers Paul de Gondi, " homme de beaucoup d'esprit, mais prélat sans jugement et évêque sacrilège ", c'est Talleyrand qu'il veut une fois de plus accabler de ses mépris et de ses injures. En passant, la pauvre Sévigné reçoit quelques éclaboussures.
" Celle-ci, dont on a publié peut-être trop de lettres, dit Chateaubriand, ne pouvait se garantir de la raillerie, même envers des gens qu'elle croyait aimer ; elle appelait le cardinal de Retz le héros du bréviaire. " — Cette plaisanterie était assez innocente. Du reste, elle ne se faisait point illusion sur les faussetés et les faiblesses du personnage, car, La Rochefoucauld ayant composé de Retz un portrait ressemblant mais sans aucune indulgence, elle envoyait ce morceau à sa fille, ajoutant qu'on y trouvait " la vérité toute nue et toute naïve ".
" Le cardinal lui mandait de Saint-Denis en 1649 qu'il s'ennuierait fort sans l'espoir quelle lui passerait par les mains au sac de Paris. " — Chateaubriand se trompe, Gondi était à Paris en 1649, et c'étaient les partisans du roi qui se trouvaient à Saint-Denis. L'auteur de ce poulet est Bussy et non le coadjuteur.
ce ^mt de Sévigné annonce, nombre d'années après, au vieil acrobate mitre, que Molière lui lira, à lui, Trissotin et que Despréaux lui fera connaître son Lutrin. " — C'est exact, et cet acrobate mitre est du meilleur Chateaubriand.
" Elle parle du bon cardinal ; elle nous apprend qu'il se fait peindre par un religieux de Saint-
Victor, qu'il donnera son image à Mœe de Grignan, laquelle ne s'en souciait pas du tout. " — En effet, Mme de Grignan détestait Retz, comme elle détestait tous les amis de sa mère, et Mme de Sévigné s'en désespérait, persuadée qu'une fois ses dettes payées, le cardinal voulait laisser sa fortune aux enfants de Mmc de Grignan.
" Mmede Sévigné se promène comme une bonne avec le malade ; elle insiste pour que sa fille accepte une cassolette de lui, et sa fille la refuse avec dédain. " — D'après ce que nous avons vu de Mnie de Grignan, il n'est pas téméraire de penser qu'elle eût montré moins de dédain, si elle avait partagé les espoirs de sa mère au sujet de l'héritage du cardinal.
" Mais à mesure que l'on approche de la fin du cardinal, l'admiration de Mme de Sévigné baisse, parce que ses espérances diminuent. Légère d'esprit, inimitable de talent, positive de conduite, calculée dans ses affaires, elle ne perdait de vue aucun intérêt, et elle avait été dupe des intentions testamentaires qu'elle supposait au coadjuteur. " — En faveur de cet inimitable de talent^ pardonnons tout à Chateaubriand. Cependant ne lui laissons pas dire que l'intérêt seul guida Mme de Sévigné et que son admiration diminua dans les dernières années de
Retz : c'est le contraire de la vérité. Elle lui témoigna jusqu'à la fin le même attachement et, le lendemain de la mort de son ami, elle écrivait à Bussy : " ... Plaignez-moi d'avoir perdu le cardinal de Retz. Vous savez combien il était aimable et digne de l'estime de tous ceux qui le connaissaient. J'étais son amie depuis trente ans, et je n'avais jamais reçu que des marques tendres de son amitié. Elle m'était également honorable et délicieuse. Il était d'un commerce aisé plus que personne du monde. Huit jours de fièvre continue m'ont ôté cet illustre ami. J'en suis touchée jusqu'au fond du cœur...
Lorsque Retz s'était retiré du monde pour donner le spectacle d'une vie régulière et d'une fin pénitente, elle avait cru à sa sincérité. Avaitelle été dupe de l'amitié ? Dans son étude sur les Dernières années du cardinal de Retz^ M. Gazier affirme et prouve qu'elle ne s'était pas trompée, et il invoque le grave témoignage des jansénistes et d'Arnauld lui-même.
Les jansénistes! ils restèrent jusqu'au dernier jour fidèles à celui qui les avait tour à tour flattés, exploités, trahis et servis. Les mystérieuses relations du cardinal avec les jansénistes n'ont jamais été tout à fait éclaircies. Ils furent ses auxiliaires
232 MADAME DE 8ÉVIGNÉ
dans sa lutte contre Mazarin, et sans doute aussi ses bailleurs de fonds. D'autre part, le cardinal fut le meilleur artisan de la " Paix de l'Eglise " qui, en 1668, arrêta les persécutions contre Port-Royal. Est-ce là un beau côté de la vie de Retz ? Est-ce un fâcheux épisode de l'histoire du jansénisme ? 11 eût mieux valu peut-être que, même par excès de crédulité, tant de vertu ne fût pas la caution de tant d'infamie. Quoi qu'il en fût, l'amitié de Retz rapprochait Mme de Sévigné du parti janséniste.
Voici des accointances moins suspectes.
Mme de Sévigné a des relations plus ou moins étroites avec la grande tribu janséniste, la famille des Arnauld.
Elle aime et vénère Arnauld d'Andilly, le " bonhomme " comme elle l'appelle. C'est la plus noble et la plus attachante figure du premier Port- Royal, que ce vieillard aimable et enthousiaste, " effleuré de Montaigne ", dit Sainte-Beuve, ami des longues conversations et dont le grand divertissement est de tailler les espaliers de Port-Royal, ces espaliers dont Racine enfant a chanté les pavies et les abricots sans pareils, Mme de Sévigné lui
reproche par taquinerie d'avoir " plus envie de sauver une âme qui est dans un beau corps qu'une autre ". Lui, la morigène, blâmant l'excès de son amour maternel. " J'allai dîner à Pomponne ; j'y trouvai notre bonhomme qui m'attendait; je n'aurais pas voulu manquer à lui dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m'étonna ; plus il approche de la mort, et plus il s'épure. Il me gronda très sérieusement, et, transporté de zèle et d'amitié pour moi, il me dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir ; que j'étais une jolie païenne ; que je faisais de vous une idole dans mon cœur : que cette sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me parût moins criminelle ; qu'enfin je songeasse à moi. Il me dit tout cela si fortement queje n'avais pas le mot à dire. " (29 avril 1671.) On sait, d'ailleurs, comment M™ de Sévigné a suivi les conseils du vieux janséniste.
La même année, elle a l'occasion de conter comment Louis XIV accueille Arnauld d'Andilly, quand celui-ci vient à Versailles remercier le roi d'avoir nommé ministre son fils Arnauld de Pomponne. Quelle verve dans le récit de cette entrevue !
Le Roi causa une demi-heure avec le bonhomme d'Andilly aussi plaisamment, aussi bonnement, aussi agréablement qu'il est possible. Il était aise de faire voir son esprit à ce bon vieillard, et d'attirer sa juste admiration ; il témoigna qu'il était plein du plaisir d'avoir choisi M. de Pomponne, qu'il l'attendait avec impatience, qu'il aurait soin de ses affaires, qu'il savait qu'il n'était pas riche. Il dit au bonhomme qu'il y avait de la vanité à lui d'avoir mis dans la préface de Josèphe qu'il avait quatrevingts ans, que c'était un péché : on riait, on avait de l'esprit, le roi disant qu'il ne crût pas qu'il le laissât en repos dans son désert, qu'il l'enverrait quérir, qu'il le voulait voir comme un homme illustre par toutes sortes de raisons. Comme le bonhomme l'assurait de sa fidélité, il dit qu'il n'en doutait point, et qu'il savait trop bien tous ses devoirs pour manquer à celui-là ; que quand on servait bien Dieu, on servait bien son roi. Enfin ce furent des merveilles ; il eut soin de l'envoyer dîner, de le faire promener dans une calèche ; il en a parlé un jour entier en l'admirant. Pour le bonhomme, il est transporté, et dit, de moment en moment, sentant qu'il en a besoin : " Il faut s'humilier. " Vous pouvez penser la joie que tout cela me donne, et la part que j'y prends. (23 septembre 1671.)
Et nous tenons là une bonne preuve de la véracité de Mme de Sévigné ; elle n'a rien ajouté aux coquetteries du roi et aux joyeux ébahissements du bonhomme : nous possédons la relation de l'entrevue par Arnauld d'Andilly lui-même. Il y a
pourtant dans le récit du vieux solitaire un trait qui manque dans celui de Mme de Sévigné et qu'il faut recueillir pour que la scène ait tout son prix.
Avant de prendre congé du roi, Arnauld d'Andilly lui avoue qu'il lui reste une chose à souhaiter. " Eh quoi ? me répondit le roi. — L'oserai-je dire, " Sire ? — Oui. — C'est, Sire, que Votre Majesté " me fasse l'honneur de m'aimer un peu. " En achevant ces paroles, je lui embrassai les genoux et Sa Majesté me fit l'honneur de m'embrasser d'une manière qui me combla d'obligations. Quand on voit ce vieil homme, qui depuis vingtsix ans n'a point paru à la cour, supplier à genoux Louis XIV de l'aimer un peu, qui raillerait la joie enfantine de Mme de Sévigné, lorsqu'elle se sent " en fortune " pour un mot obligeant du roi ?
Mme de Sévigné semble avoir peu connu Antoine Arnauld, le frère du bonhomme d'Andilly : ce grand docteur vivait le plus souvent enveloppé de nuées et de mystère ; mais elle admirait ses livres et surtout le Traité de la fréquente communion. Tous les fils du bonhomme étaient ses amis. Arnauld de Luzancy se chargeait de lui trouver un précepteur pour les petits marquis de Grignan. Elle goûtait fort la société de l'abbé Arnauld dont le jansénisme mitigé s'accommodait mieux du commerce des
femmes que de celui des théologiens. C'est cet abbé Arnauld qui, dans ses Mémoires, a peut-être dessiné le plus gracieux portrait de la marquise, celui qu'elle eût préféré à tous les autres, si elle l'eût connu : " Il me semble que je la vois encore, telle qu'elle me parut la première fois que j'eus l'honneur de la voir, arrivant dans le fond de son carrosse tout ouvert, au milieu de monsieur son fils et de mademoiselle sa fille ; tous les trois tels que les poètes représentent Latone, au milieu du jeune Apollon et de la petite Diane, tant il éclatait d'agrément et de beauté dans la mère et les enfants. " Ce fut avec Arnauld de Pomponne qu'elle eut la liaison la plus étroite et la plus affectueuse. Elle lui avait adressé ses admirables lettres sur le procès de Foucquet. Elle resta fidèle à Pomponne disgracié, comme elle était restée fidèle à Foucquet déchu. Décidément elle disait vrai : l'ingratitude était bien sa bête d 'aversion. 11 faudrait citer à son honneur tout ce qu'elle écrivit alors à sa fille. Ecoutez au moins ce fragment de lettre qui nous remet en plein Port-Royal :
Mme de Lesdiguières a écrit à la mère Angélique de Port-Royal. [Il s'agit de la mère Angélique de Saint- Jean], sœur de ce ministre malheureux [Pomponne] ; elle me montra sa réponse ; je l'ai trouvée si belle que je
l'ai copiée, .et la voilà. [Malheureusement elle ne nous a pas été conservée.] C'est la première fois que j'ai vu une religieuse penser et parler en religieuse. J'en ai bien vu qui étaient agitées du mariage de leurs parentes, qui sont au désespoir que leurs nièces ne soient point mariées, qui sont vindicatives, médisantes, intéressées, prévenues ; mais je n'en avais point encore vu qui fût véritablement et sincèrement morte au monde. Jouissez, ma très chère, du même plaisir que cette rareté m'a donné. C'était la chère fille de M. d'Andilly, et dont il me disait : " Comptez que tous mes frères, et tous mes enfants, et moi nous sommes des sots en comparaison d'Angélique. " Jamais rien n'a été bon de tout ce qui est sorti de ces pays-là, qui n'ait été corrigé et approuvé d'elle ; toutes les langues et toutes les sciences lui sont infuses ; enfin c'est un prodige, d'autant plus qu'elle est entrée en religion à six ans. J'en ai refusé hier une copie à Brancas ; et je lui dis : " Avouez seulement que ce n'est pas trop mal écrit pour une hérétique. "
Enfin, il y eut un Sévigné à Port-Royal : le chevalier Renaud, oncle du marquis de Sévigné.
Ce chevalier de Malte avait été capitaine au régiment de Normandie. Pendant la guerre de Trente ans, il s'était signalé par sa belle conduite ; devant Poligny, il prit à l'ennemi deux canons et un drapeau. Il avait aussi le goût de l'étude : entre deux batailles, il lisait quelque bon livre " pour
apprendre à bien vivre et à bien mourir ". Il était plein de charité : dans une ville mise à sac, il recueillit une petite fille que ses parents avaient abandonnée sur un fumier, l'enveloppa dans son manteau, se chargea de son éducation et, jusqu'à sa mort, paya sa pension dans le couvent où elle était entrée.
Parent de Retz, il fut entraîné dans la Fronde et n'y connut que des déboires.
A quarante-trois ans, il épousa une veuve, Mme de La Vergne, et devint ainsi le beau-père de la jeune Marie-Madeleine qui, quelques années plus tard, fut Mme de La Fayette. Sa femme, qui lui avait apporté des biens considérables, mourut après six ans de mariage. Il en éprouva un profond chagrin. La politique l'avait déçu, ses amis l'avaient trahi. Il comprit le néant du monde, se résolut à la retraite. A partir de ce moment, je suis en l'abrégeant le récit de Fontaine. (Les Mémoires de Fontaine, rédigés sans style mais avec une délicieuse bonhomie, sont l'ouvrage le plus propre à nous faire connaître l'esprit et les gens de Port- Royal.)
M. de Sévigné choisit Port-Royal de Paris où il fit bâtir un logis fort propre, dans lequel M. de Saci et moi avons eu un appartement. Sa vie retirée et les entretiens
de M. Singlin et de la mère Angélique le firent entrer en de grands sentiments de pénitence que M. de Saci cultiva. Ensuite son repos lui fît mieux connaître la laideur de sa vie tumultueuse, et pour mieux réparer ses fautes, il voulut employer tout son bien en aumônes... Que Dieu, qui ne laisse pas un verre d'eau sans récompense, lui en tienne compte en son paradis !
Il ne voulut pas quitter son carrosse, parce qu'il le regardait comme étant moins à lui qu'à ses amis, au service desquels il l'avait entièrement sacrifié... Lorsqu'il n'y eut plus guères que M. de Saci qui s'en servait, il vit que M. de Saci avait peine que pour lui on fît la dépense de l'entretien d'un carrosse ; ainsi sa charité trouva un milieu qui fut de se défaire de ses six chevaux et de son carrosse et de faire prix avec un homme de lui donner deux voyages par semaine avec un cocher propre et deux bons chevaux, moyennant six cents livres par an. Il avait cependant retenu le corps du carrosse. On ménageait toujours ces deux jours de la semaine pour les visites de M. de Saci ; car pour M. de Sévigné, il sortait peu, à moins que ce ne fût pour mener M. de Saci se promener. Il se contentait d'aller prendre l'air au jardin des Capucins qui sont proche de là. Il n'y avait qu'une incommodité qui est qu'allant là avec son parasol, de peur du mal de tête, les petits enfants, qui n'étaient pas accoutumés à voir un homme ainsi coiffé, le suivaient avec quelques cris désagréables; sur quoi il demanda à M. de Saci s'il ne ferait pas bien de se faire suivre de son valet de chambre, pour battre régulièrement la mesure, lorsque ces enfants commenceraient leur musique, et pour leur faire changer de ton. Il est vrai que ce cas de conscience fit rire M. de
Saci, et que M. de Sévigné comprit que le meilleur serait de ne pas battre si dévotement ces enfants, qui ne feraient que s'irriter davantage par un traitement qu'ils n'attendaient pas...
Lorsqu'on fît la transmigration des religieuses de Port- Royal de Paris à Port-Royal-des-Champs, M. de Sévigné n'hésita pas. Il voulut les suivre...
Il semble que la nouvelle solitude de ce saint désert lui inspira de nouveaux sentiments pour la pénitence, la voyant si bien pratiquer devant ses yeux par toutes sortes de personnes. Il se regarda lui seul comme un grand champ de bataille, où il entreprit de remporter à l'avenir autant de victoires sur son ennemi qu'il en avait été terrassé de fois. Il l'attaqua par son plus grand défaut qui était un certain air impérieux, que lui avait donné sa noblesse et son commandement dans les armées, et qui depuis s'était nourri dans ses grands biens... Ayant jusquelà aimé la délicatesse dans son vivre, il cultiva l'abstinence et la mortification dans le manger. Il n'est pas croyable combien il gourmanda l'avarice, donnant toute sa vaisselle d'argent dont jusque-là il ne s'était point défait.
Mais ce qu'on admira le plus, ce fut la douceur qu'on lui vit avoir pour ses domestiques ; car il leur avait été toujours extrêment dur et fâcheux. Cependant à force de se combattre il devint si bon envers ses domestiques, que ses infirmités l'obligèrent de garder, qu'il les servait luimême, presque autant qu'il en était servi...
Il mourut entre les bras de M. de Saci avec la même piété qu'il avait vécu.
Mme de Sévigné, dans ses lettres, parle assez rarement de son oncle de Sévigné qui se trouvait en même temps le beau-père de sa meilleure amie, Mme de La Fayette. Elle respectait, sans doute, la pénitence et les mortifications du vieux frondeur déçu ; mais un jour qu'elle envoyait à Mme de Grignan un collier de perles de douze mille écus et des pincettes, " les plus parfaites de Paris ", pour arracher les poils importuns de la barbe de M. de Grignan, elle y joignait un livre : M Voici, disait-elle, un livre que mon oncle de Sévigné me prie de vous envoyer; je m'imagine que ce n'est pas un roman ; je ne lui laisserai pas le soin de vous envoyer des Contes de la Fontaine qui sont... Vous en jugerez.
Elle admirait Port-Royal, les Arnauld et son oncle de Sévigné ; elle jugeait le " vallon affreux " tout propre à faire son salut ; mais, après avoir passé dans la " Thébaïde " un édifiant après-midi, elle retournait au monde sans dégoût. De toutes les voies qui mènent au ciel, elle était résignée à ne point suivre la plus étroite. Elle ne renonça jamais à lire les Contes de La Fontaine.
Sa foi était profonde ; mais elle eût pensé con-
trarier le dessein de la Providence en se retirant d'un monde qu'elle charmait par son esprit et sa bonté, sans y scandaliser personne.
" Une de mes grandes envies, disait-elle, c'est d'être dévote... Je ne suis ni à Dieu ni au diable : cet état m'ennuie, quoique entre nous, je le trouve le plus naturel du monde. On n'est point au diable, parce qu'on craint Dieu et qu'au fond on a un principe de religion ; on n'est point à Dieu aussi, parce que sa loi est dure, et qu'on n'aime point à se détruire soi-même. Cela compose les tièdes dont le grand nombre ne m'inquiète point du tout;j'entre dans leurs raisons. Cependant Dieu les hait : il faut donc en sortir, voilà la difficulté. " La tranquillité d'un pareil aveu montre combien elle est peu janséniste.
Elle goûte beaucoup les ouvrages de ses amis de Port-Royal. Elle n'a jamais vu " une force et une énergie comme il y en a dans le style de ces gens-là " ; elle lit les Provinciales dès qu'elles paraissent, et les trouve " fort belles " ; les relisant trente ans plus tard, elle s'écrie : " Peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces dialogues de Platon qui sont si beaux ? Mais, après les dix premières lettres, quel sérieux, quelle soli-
dite, quelle force, quelle éloquence, quel amour pour Dieu et pour la vérité ! " Et il est inutile de rappeler une fois de plus son engouement pour Nicole. Mais, pas plus que ses amitiés, ses préférences littéraires n'enchaînent son jugement.
Au mois de novembre 1664, elle se rend à la Visitation du faubourg Saint-Jacques et elle y rencontre quelques religieuses de Port-Royal transférées dans ce couvent sur l'ordre de l'archevêque : elles ont refusé de signer le formulaire qui condamne certaines propositions de Jansénius. Parmi ces rebelles se trouve une sœur de Pomponne. C'est à ce dernier qu'écrit alors Mme de Sévigné :
La pauvre enfant s'est évanouie ce matin ; elle est très incommodée. Sa tante [la mère Agnès] a toujours la même douceur pour elle. Monsieur de Paris [l'archevêque] lui a donné une certaine manière de contre-lettre qui lui a gagné le cœur : c'est cela qui l'a obligée de signer ce diantre de formulaire ; je ne leur ai parlé ni à l'une ni à l'autre ; M. de Paris l'avait défendu. Mais voici encore une image de la prévention ; nos sœurs de Sainte-Marie m'ont dit : " Enfin, Dieu soit loué ! Dieu a touché le cœur de cette pauvre enfant ; elle s'est mise dans le chemin de l'obéissance et du salut. " De là je vais à Port- Royal : j'y trouve un certain grand solitaire que vous connaissez [Arnauld d'Andilly] qui commence par me dire : " Eh bien ! ce pauvre oison a signé ; enfin Dieu l'a
abandonnée, elle a fait le saut. " Pour moi, j'ai pensé mourir de rire en faisant réflexion sur ce que fait la préoccupation. Voilà bien le monde en son naturel. Je crois que le milieu de ces extrémités est toujours le meilleur.
C'est du pur Montaigne, et rien n'est moins janséniste. Mais,comme elle est femme, ce "milieu", elle ne s'y tient pas toujours. Nous l'avons vue parfois céder à son humeur, lorsqu'elle juge les poètes de son temps : s'agit-il de religion, ses opinions ne sont pas beaucoup plus constantes. Ses fréquentations chez les Arnauld, la lecture assidue de Pascal et de Nicole lui ont inspiré l'horreur des jésuites et, sur ce chapitre-là, elle trouve Mmc de Grignan bien prudente et bien réservée : " Je vous admire en vérité d'être deux heures avec un jésuite sans disputer ; il faut que vous ayez une belle patience pour lui entendre dire ses fades et fausses maximes. Je vous assure que, quoique vous m'ayez souvent repoussée politiquement sur ce sujet, je n'ai jamais cru que vous fussiez d'un autre sentiment que moi, et j'étais quelquefois un peu mortifiée qu'il me fût comme défendu de causer avec vous sur une matière que j'aime, sachant bien qu'au fond de votre âme vous étiez dans les bonnes et droites opinions. Je n'aurais jamais cette tran-
quillité avec un bon père. J'en trouvai un à Vichy; dès la première visite, nous fûmes brouillés, et ses eaux en furent tellement troublées qu'il fut contraint d'aller à Saint-Mion pour se rafraîchir... Mais cette aversion pour les jésuites ne diminue en rien son admiration pour Bourdaloue : " Jamais, dit-elle, prédicateur évangélique n'a prêché si hautement et si généreusement la vérité chrétienne.' Et, dans un accès de mauvaise humeur que lui ont causé les trop ingénieuses subtilités de son cher Nicole, elle va jusqu'à dire : " Je veux mourir si je n'aime mille fois mieux les jésuites ; ils sont du moins tout d'une pièce, uniformes dans la doctrine et dans la morale. Nos frères disent bien et concluent mal ; ils ne sont point sincères, me voilà dans Escobar. " 11 est vrai qu'elle s'empresse d'ajouter : " Ma fille, vous voyez bien que je me joue et que je me divertis.
Je crois qu'elle se joue et se divertit bien souvent, et sans le dire. On soupçonne chez elle des réticences, des ironies auxquelles nous n'entendons goutte. Aussi laisserai-je de côté les lettres où elle cause avec sa fille de la grâce, de la prédestination, de saint Paul et de saint Augustin. Du reste, sur ces graves matières, elle semble avoir eu des avis un peu flottants, toujours au gré de son humeur.
Dieu soit loué, elle n'était pas théologienne. Elle se vantait de savoir à fond sa religion : " Oh ! tout ce que j'ai de bon, c'est que je sais bien ma religion, et de quoi il est question... " Elle le savait assurément un peu mieux que beaucoup de femmes de son temps... et du nôtre ; mais, au fond sa grande préoccupation, comme celle de tous les croyants, était de mettre d'accord avec les vérités révélées ses propres inclinations et les leçons de sa propre expérience. C'est cet accommodement qu'elle nomme sa religion. Terrifiée par l'idée de la mort, parce qu'elle aime la vie, épouvantée de l'instabilité des choses humaines (lisez ses lettres sur la chute de Foucquet, la disgrâce de Pomponne, la mort de Louvois, la mort de Turenne et bien d'autres), elle serait fataliste comme un Turc, si la foi chrétienne ne lui apportait l'idée d'une souveraine Providence qui règle la place, la ligne et le terme de toute destinée humaine. " Si vous ne mettez, dit-elle, la volonté de Dieu pour toute règle, pour tout ordre, vous tomberez dans de grands inconvénients... " Et ailleurs : " Il me faut l'auteur de l'univers pour raison de tout... " Sans cesse elle revient sur cette pensée que tout échappe à la volonté de l'homme : les maladies, les morts, les mariages, les | haines, les conversions, les cala-
mités et les prospérités publiques, les victoires et les défaites, la grêle, les chenilles. Laissant tout entre les mains de Dieu, elle trouve dans cette sorte de déterminisme chrétien la tranquillité d'esprit qui fait le bonheur de sa vie.
Mme de Sévigné avait quarante-cinq ans lorsqu'elle se reprochait sa tiédeur et regrettait de ne pas être dévote. Il semble bien qu'au déclin de la vie, vers la soixantaine, sa piété devint plus fervente, non point dans la pratique extérieure, car jamais elle ne fut très formaliste, ni très scrupuleuse ; mais dès ce temps-là, elle se mit à " attendre et regarder un autre temps, du coin de l'œil, dont Dieu est le maître comme de toutes les choses de ce monde ". De ce changement, le ton des lettres ne laisse pas deviner grand'chose: toujours le même enjouement, le pli est pris, c'est sa manière ; néanmoins, ça et là, son accent devient plus grave, et chaque jour de nouveaux deuils rendent l'idée de la mort plus présente à son imagination.
Elle a soixante-deux ans quand elle raconte la mort et les obsèques de son oncle Saint-Aubin, lettres émouvantes qui me dispenseront d'en dire plus long sur les sentiments religieux de Mme de Sévigné. Saint-Aubin s'était retiré dans le faubourg Saint- Jacques, séjour d'élection des personnes
pieuses et pénitentes. Le sachant très gravement malade, Mme de Sévigné se rend à son chevet.
Il m'a tenu longtemps la main en me disant des choses saintes et tendres ; j'étais toute en larmes. C'est une occasion à ne pas perdre que de voir mourir un homme avec une paix et une tranquillité toutes chrétiennes, un détachement, une charité, un désir d'être dans le ciel pour n'être plus séparé de Dieu, un saint tremblement de ses jugements, mais une confiance toute fondée sur les mérites infinis de Jésus-Christ : tout cela est divin. C'est là qu'il faut apprendre à mourir tout au moins, quand on n'a pas été assez heureux pour y vivre. (15 novembre 1688.) — Je veux suivre l'histoire sainte et tragique du pauvre Saint-Aubin. Mercredi dernier, aussitôt que je vous eus écrit, on me vint dire qu'il était fort mal, qu'il avait reçu l'extrême-onction ; j'y courus avec M. de Coulanges ; je le trouvai fort mal, mais si plein d'esprit et de raison, et si peu de fièvre extérieure, que je ne pouvais comprendre qu'il allât mourir... Je trouvai cette amitié, cette douceur, cette reconnaissance en ce pauvre malade, et par-dessus tout ce regard continuel à Dieu, et cette unique et adorable prière à Jésus-Christ, de lui demander miséricorde par son sang précieux, sans autre verbiage... On lut le Miserere ; ce fut une attention marquée par ses gestes et par ses yeux ; il avait répondu à l'Extrême- Onction, et en avait demandé la paraphrase à M. de Saint- Jacques ; enfin, à neuf heures du soir, il me chassa et me dit en propres paroles adieu. Le père Morel y demeura...
A minuit, le malade s'éteignait dans les bras du religieux.
J'y fus le lendemain, qui était hier; il n'était nullement changé ; il ne me fit nulle horreur, ni à tous ceux qui le virent : c'est un prédestiné, on respecte la grâce de Dieu, dont il a été comblé. On lut son testament : rien de plus sage rien de mieux écrit... Le matin nous avons été à son service à Saint-Jacques, sans aucune cérémonie. Il y avait beaucoup de gens touchés de son mérite et de sa vertu... De là nous avons été aux Carmélites, où il est enterré... Leclergé l'areçu du clergé de Saint- Jacques. Cette cérémonie est triste, toutes ces saintes filles sonten haut avec des cierges, qui chantent le Libéra ; et puis enfin on le jette dans cette fosse profonde, où on l'entend descendre, et le voilà pour jamais. Il n'y a plus de temps, pour lui, il jouit de l'éternité ; enfin il n'est plus sur terre. De vous dire que tout cela se passa sans larmes, il n'est pas possible ; mais ce sont des larmes douces, dont la source n'est point amère, ce sont des larmes de consolation et d'envie .. (19 novembre 1688.)
Des derniers moments de Mm* de Sévigné, nous ne savons presque rien. Ces quelques lignes, écrites par le comte de Grignan à un des plus fidèles amis de la marquise, le président de Moulceau, prouvent qu'elle supporta chrétiennement la suprême épreuve :
" Elle a envisagé, dès les premiers jours de sa
maladie, la mort, avec une fermeté et une soumission étonnantes. Cette femme si tendre et si faible pour tout ce qu'elle aimait n'a trouvé que du courage et de la religion, quand elle a cru ne devoir songer qu'à elle.
Dens sa simplicité ce jugement du comte de Grignan est le plus vrai qui ait jamais été porté sur Mme de Sévigné.
"Cette femme si tendre et si faible pour tout ce qu'elle aimait... " De sa tendresse, nous avons vu les preuves ; nous avons vu aussi celles de sa faiblesse, car, dans ses lettres, j'ai tâché de ne rien omettre de ce qui nous pouvait révéler son esprit et son cœur.
Elle a été dévouée et fidèle à tous ses amis. Ceux-ci, — hormis Mme de La Fayette, — ne méritaient guère la faveur d'une affection aussi généreuse et aussi constante : Bussy était un vaniteux forcené,Retzun magnifique scélérat, Foucquet un intrigant sans scrupules, Coulanges une âme égoïste et vulgaire, Corbinelli un bohème assez louche. Sans doute, nous choisissons rarement nos amis, et le plus souvent nous adoptons
ceux que les hasards de la vie ont mis sur notre chemin ; remarquez, en passant, que Bussy, Retz et Coulanges sont des cousins de Mrae de Sévigné. On ne saurait non plus, sans injustice, lui reprocher d'avoir, dans ses attachements, cédé au prestige de l'esprit, car elle ne perdait pas une occasion de montrer que son cœur y était intéressé. Pour ses amis elle s'exposait bravement au danger de partager leur disgrâce ou, ce qui était bien plus grave, à un mouvement de mauvaise humeur de Mme de Grignan. Je voudrais croire qu'elle jugeait ses amis à peu près comme nous les jugeons; mais je n'en suis pas sûr... Décidément, elle était " faible pour tout ce qu'elle aimait ". Pour sa fille, sa faiblesse fut extrême, comme sa tendresse. Dans la vie de cette femme naturellement droite et loyale, on rencontre des pensées et des actions qui offensent l'équité et blessent la délicatesse. Je sais qu'en les soulignant j'ai un peu scandalisé quelques-uns de ses admirateurs ; mais, comme elle le disait elle-même, " ce qui est écrit est écrit ", et ce sont ses propres lettres qui témoignent contre elle. Un jour, elle disait à
Mme de Grignan : " Vous savez quelle inclination j'ai eue toute ma vie pour vous : tout ce qui peut
m'avoir rendue haïssable vient de ce fonds. " Elle
avait raison. C'était de ce fonds que venaient les plaisanteries un peu lourdes dont elle accablait tous les ennemis du comte de Grignan en Provence. Du même fonds, toutes les injustices dont son fils aurait pu se plaindre et dont il ne se plaignit jamais. Et quand elle se montrait si timide à défendre le bonheur de ses petits-enfants, quand elle prenait si fort le parti de sa fille occupée à dépouiller les enfants de son mari, quand elle poussait les Grignan à fumer leurs terres grâce à une bonne mésalliance, c'était toujours la même passion qui l'égarait. Reprenant le reproche d'avarice que Bussy lui a adressé dans son pamphlet, on a prétendu qu'en toutes ces occasions elle avait suivi le penchant d'une nature intéressée, avide d'argent. Non ! elle ne fut jamais économe que pour sa fille, et elle disait vrai quand, à propos d'une mère avare, elle écrivait : u Pour moi je me suis dépouillée avec tant de plaisir pour établir mes enfants que j'ai peine à comprendre qu'on veuille, jusqu'à la fin de sa vie, se compter pour tout et les autres pour rien. " Un an avant sa mort, elle écrivait encore : " Les richesses que laisse Mme de Meckelbourg me donnent une joie extrême de penser que je mourrai sans autre argent comptant, mais aussi sans dettes ; c'est tout ce que
je demande à Dieu, et c'est assez pour une chrétienne. " (3 février 1695.) Son voeu ne fut pas exaucé ; en mourant, elle devait plus de 67.000 livres.
Et qu'il est juste, le dernier mot du comte de Grignan ! " Elle n'a trouvé que du courage et de la religion, quand elle a cru devoir ne songer qua elle y Oui, dès qu'aux approches de la mort, elle a pu enfin chasser de son esprit l'obsédante image de sa fille, elle s'est retrouvée elle-même, c'est-à-dire une femme pleine de courage et une excellente chrétienne.
C'était un peu tard, diront les rigoristes. Mais qui donc a jamais demandé que Mme de Sévigné fût, comme sa grand'mère, canonisée par l'Eglise?
Avouons-le, d'ailleurs, si nous nous sommes tant occupé de la vie, des sentiments, des qualités et des faiblesses de Mme de Sévigné, c'est que, sans pénétrer dans son intimité, on ne peut goûter tout le charme de sa correspondance. Le portait que j'ai tenté ne ressemble pas tout à fait à celui que consacre la légende ; tant pis !
En 'dépit qu'on en ait, elle se fait aimer, Sa>grâce est la plus forte...
Sa grâce, ce sont ses lettres ; sa prose qui a le ton, le rythme, la vivacité, la fraîcheur de la parole improvisée ; son air de chez nous qui nous met si vite en familiarité avec elle ; son inimitable accent de France auquel nous reconnaissons tout de suite une " payse " et qui déroute les étrangers, à moins qu'une mystérieuse sympathie ne les illumine, car Walpole invoquait Notre-Dame de Livry ; sa sensibilité juste et bien accordée qui, en tout, lui fit chérir de parfaits emblèmes de son pays et de sa race : les rives de la Loire et de la Seine, les Essais de Montaigne, les fables de La Fontaine, les comédies de Molière, la gloire de Turenne, les splendeurs de Versailles et les vertus de Port- Royal.