COUR DE L'HOTEL CARNAVALET ET STATUE DE LOUIS XIV
(Cliché F. Xicklès)
c'était son gagne-pain. " La vie de cour, dit La Bruyère, est un jeu sérieux, mélancolique et qui applique. " La toute-puissance, jadis aux mains d'un seul, et maintenant divisée, éparpillée ; mais quiconque a, dans l'Etat, recueilli une part de l'héritage de Louis XIV, est resté investi d'une part de la royale divinité... Et il faut toujours gagner son pain. Il y a toujours des abbayes, des croix, des cordons, des sinécures qui sont le prix de la faveur ; et il y a toujours des hommes qui briguent, quémandent, flagornent et qui
Sont ce qu'il plaît au prince, où, s'ils ne peuvent l'être, Tâchent au moins de le paraître.
Ce n'était pas seulement la personne du roi qui fascinait Mme de Sévigné et son siècle, c'était aussi le prodigieux décor dans lequel se déroulaient les pompes de la monarchie : les architectures, les jardins, les bosquets et les fontaines de Versailles. Comment les imaginations n'auraient-elles pas été frappées de ces magnificences que rehaussaient alors le faste des vêtements et des parures, l'éclat des fêtes, l'allégresse des danses et des musiques, alors qu'aujourd'hui, après plus de deux siècles, nous ne pouvons parcourir les galeries désertes de Versailles, errer parmi les charmilles à demi
détruites et les marbres délabrés, sans un élan de reconnaissance pour le roi à qui nous devons ce chef-d'œuvre d'ordre et de majesté ? En 1787, quand Chateaubriand vint à Versailles pour la première fois : " On n'a rien vu, dit-il, quand on n'a pas vu la pompe de Versailles, même après le le licenciement de l'ancienne maison du roi, Louis XIV était toujours là. " Il y est toujours, malgré les révolutions qui ont chassé la monarchie, vidé les appartements et sept fois changé les institutions de la France.
Devant tant de beautés, de souvenirs et de gloires, il serait cruel de s'indigner contre ceux, qui, autrefois, célébrèrent à Versailles le culte du roi. Et grâce soit rendue à MDie de Sévigné qui nous a laissé la chronique du temple maintenant désaffecté !
Les comédies de Molière, les Satires de Boileau, les Caractères de La Bruyère, les sermons de Bourdaloue, ne sont pas seulement des chefsd'œuvre de la langue française. Ce sont encore d'inappréciables documents pour les historiens. Les mémoires, les gazettes, les relations des grands procès, les archives de la police peuvent amuser la curiosité des chercheurs ; ils n'ajoutent que peu de chose au tableau moral du dix-septième siècle tracé par les grands écrivains. Mais ceux-ci n'ont peint que Paris et la cour ; rien ou presque rien, chez eux, touchant la province. Mettons à part, si l'on veut, les Grands jours a" Auvergne de Fléchier, le Roman comique de Scarron et deux ouvrages de Molière : George Dandin et la Comtesse d'Escarbagnac. Encore trouve-t-on trop d'élégance et d'ironie chez Fléchier, trop de burlesque chez Scarron ; et, pour les deux farces de Molière, les personnages y sont dessinés avec une outrance trop cruelle : on y devine les rancunes de l'auteur contre cette province où, pendant sa jeunesse, il
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fut condamné au dur métier de comédien ambulant. Heureusement, nous possédons les lettres de Mme de Sévigné : sans elles, nous en serions réduits aux correspondances administratives. Elles offrent, de simples esquisses et ne concernent que la Provence et la Bretagne. Mais ici, comme ailleurs, Mme de Sévigné est un bon témoin, impartial et sûr. Cette Parisienne n'ai ni dédains ni préjugés : quand elle a passé la barrière de la capitale, elle ne s'imagine pas qu'elle s'aventure dans des îles inconnues, parmi des peuplades sauvages. Ce même regard curieux et amusé dont elle suit les " mouvements de la cour ", elle les promène sur ses voisins de campagne et sur les hôtes de Grignan. Tout l'intéresse : les originaux qu'elle rencontre et les paysages qu'elle découvre. Elle observe sans indignation, sans surprise, ce que les mœurs provinciales ont de fruste et de suranné, car elles retardent toujours sur celles de Paris ; nous le voyons encore aujourd'hui que la commodité des voyages et la diffusion des journaux effacent la diversité des goûts et des coutumes : qu'était-ce au dix-septième siècle où les gens et les nouvelles cheminaient si lentement ? Enfin, Mme de Sévigné est mieux que personne en état de décrire les terribles embarras où se débattait alors
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la noblesse de province : le drame se joue dans sa famille, elle y est mêlée.
En Bretagne, elle est chez elle. Henri de Sévigné appartenait à la meilleure et à la plus ancienne noblesse de la province. Il avait laissé à sa veuve et à ses enfants des terres en Basse et en Haute-Bretagne. Parmi ces propriétés se trouvait le château des Rochers, près de Vitré.
Mme de Sévigné a souvent résidé aux Rochers avec son mari, puis avec sa fille, puis seule ou avec son fils. On a calculé, d'après sa correspondance, que, de 1671 à 1690, ses divers passages en Bretagne équivalent à un séjour de six années environ ; il ne s'agit donc pas d'une simple villégiature. Ses intérêts et ceux de ses enfants l'occupent en Bretagne, et, à mesure qu'elle avance dans la vie, de nouveaux souvenirs l'attachent davantage aux horizons et aux bois des Rochers.
Au début de ces causeries, je vous ai montré une image de l'élégant manoir, avec ses tours et ses tourelles inégales coiffées d'ardoises. Une vaste esplanade le précède : la place Madame, " comme un grand belvédère d'où la campagne s'étend à
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trois lieues d'ici à une forêt de M. de La Trémoïlle ". Elle est charmante, cette campagne toute boisée où pointe un clocher et dont les derniers moutonnements se perdent dans un azur toujours un peu voilé. Ces environs de Vitré, avec leurs châtaigneraies, leurs petits étangs, leurs champs enclos de vieux chênes tordus, montrent une douceur presque angevine. " Ce n'est point la Bretagne, disait Mme de Sévigné, c'est l'Anjou, c'est le Maine à deux lieues d'ici ", et elle disait bien.
Une grille sépare la place Madame des jardins que, du côté de la plaine, soutient un mur d'appui, " pour la belle vue ". Les parterres et les allées sont " tout à fait dans le dessin de M. Le Nôtre ". Du temps de la marquise, des orangers en caisse ornaient les allées.
Une nouvelle esplanade en hémicycle termine les parterres : la place Coulanges, où l'on entend un écho " qui est un petit rediseur de mots jusque dans l'oreille ".
Au delà commence le parc ou " bois de décoration " : Mme de Sévigné y a tracé de grandes avenues qu'elle a nommées : la Solitaire, Y Infinie, la Royale, Y Humeur de ma mère, Y Humeur de ma fille, etc.. Des arbres des Rochers elle goûte, en
toute saison, la changeante beauté. En automne, elle admire la persistance de leur verdure : " Le vert en est cent fois plus beau que celui de Livry. Je ne sais si c'est la qualité des arbres ou la fraîcheur des pluies ; il n'y a pas de comparaison ; tout est aujourd'hui du même vert du mois de mai. Les feuilles qui tombent sont feuille-morte ; mais celles qui tiennent sont encore vertes ; vous n'avez jamais observé cette beauté. " Elle les aime aussi en hiver, dépouillés de leur frondaison : " Ces bois sont présentement tout pénétrés de soleil, quand il en fait ; un terrain sec et une place Madame où le midi est à plomb, et un bout d'une grande allée où le couchant fait des merveilles... " C'est dans cette belle maison et ce beau parc que Mme de Sévigné mène sa vie de provinciale, " vie toute médiocre, toute simple et toute solitaire ", mais d'où mille occupations chassent l'ennui. D'abord, des lectures profanes ou sacrées, divertissantes ou édifiantes : je vous ai déjà dit la quantité et la diversité des livres qu'elle dévorait. D'interminables conférences avec le jardinier Pilois, son " favori ", dont elle préfère la conversation à "celle de plusieurs qui ont conservé le titre de chevaliers au Parlement de Rennes". Puis, chaque jour elle se promène longuement
dans ses bois pour y surveiller les ouvriers qui plantent de nouvelles allées, défrichent de nouvelles places, construisent un labyrinthe, élèvent de petits abris contre la pluie et peignent sur les arbres des devises de sa composition ou bien des vers de Guarini. "Ce matin, je me suis mise dans la rosée jusqu'à mi-jambe pour faire des alignements. " Un autre jour : " Je m'amuse à faire abattre de grands arbres ; le tracas que cela fait représente au naturel des tapisseries où l'on peint les ouvrages de l'hiver: des arbres qu'on abat, des gens qui scient, d'autres qui font des bûches, d'autres qui chargent une charette, et moi au milieu, voilà le tableau. " Il est d'un bien joli peintre ; ce serait du pur La Fontaine, s'il n'y manquait la divine cadence du vers.
Il lui faut aussi, — avec le secours du bien bony — régler ses comptes de propriétaire, recevoir les fermiers qui viennent payer ou ne pas payer leurs fermages :
II me vint voir, l'autre jour, une belle petite fermière de Bodégat [c'est une de ses terres de Basse-Bretagne], avec de beaux yeux brillants, une belle taille, une robe de drap d'Hollande découpé sur du tabis, les manches tailladées : ah ! Seigneur ! quand je la vis, je me crus bien ruinée ; elle me doit huit mille francs. Tout cela
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s'accommodera. Vous voulez savoir mes affaires ? M. de Grignan aurait été amoureux de cette femme : elle est sur le moule de celle qu'il a vue à Paris. Ce matin, il est entré un paysan avec des sacs de tous côtés ; il en avait sous ses bras, dans ses poches, dans ses chausses... Le bon abbé, qui va droit au fait, crut que nous étions riches à jamais : " Hélas ! mon ami, vous voilà bien chargé ; combien apportez-vous ? — Monsieur, dit-il en respirant à peine, je crois qu'il y a bien ici trente francs." C'étaient ma bonne, tous les doubles de France qui se sont réfugiés dans cette province avec les chapeaux pointus, et qui abusent ici de notre patience. (15 juin 1680.)
Quelquefois des bateleurs ou des "bohèmes" (des bohémiens) passent sur la route, s'arrêtent à la porte des Rochers et demandent la permission de montrer leurs talents à la dame du château. On fait entrer une de ces troupes de "bohèmes". Une jeune fille danse un menuet avec une telle perfection que Mme de Sévigné, se rappelant les menuets jadis dansés à la Cour par sa fille, se prend d'amitié pour la petite danseuse. Celle-ci la prie d'écrire en Provence pour son grand-père : " Et où est-il votre grand-père ? — // est à Marseille^ d'un ton très doux, comme si elle disait : il est a Vincennes. " Et Mme de Sévigné s'empresse d'écrire à Vivonne, général des galères, pour qu'on relâche un peu les fers de ce brave
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capitaine " bohème " dont la petite-fille danse si bien qu'on n'a jamais vu personne danser comme elle, hormis Mlle de Sévigné.
Enfin, ce sont les visites des voisins. Parmi eux, quelques fâcheux. Avec ceux-là, elle se ménage " les délices d'un adieu charmant ", et quelle joie quand elle voit s'éloigner la "chienne de carrossée " qui est venue interrompre sa promenade ou sa lecture ! Mais elle connaît aussi quelques originaux propres à égayer sa solitude par leurs lubies et leurs excentricités. Les originaux pullulaient en province. (A dire vrai, quand on lit Saint-Simon, Tallemant et Mme de Sévigné elle-même, on s'aperçoit qu'il n'en manquait pas à Paris.) On composerait toute une galerie de ceux qui passent aux Rochers. Choisissons.
Voici le marquis de Pomenars, un délicieux gredin auquel il eut fallu souhaiter deux têtes : "jamais la sienne n'ira jusqu'au bout. " Il réjouirait la tristesse même, bien qu'il soit en constante affaire avec la justice du roi. Un jour qu'il arriva à Laval et trouva une grande assemblée de peuple, " il demanda ce que c'était. C'est, lui dit-on, qu'on pend en effigie un gentilhomme qui avait enlevé la fille de M. le Comte de Créance. " Cet homme là, sire, c'était lui-même.
Il approcha, trouva que le peintre l'avait mal habillé ; il s'en plaignit ; il alla souper et coucher chez le juge qui l'avait condamné. Le lendemain, il vint ici pâmant de rire : il en partit cependant de grand matin... " Pomenars fabrique aussi de la fausse monnaie. Il échappe tout de même à la potence, et meurt de la pierre, confessé par Bourdaloue. " Ah ! c'était une belle confession que celle-là! Il y fut quatre heures. "
Tout près des Rochers, le château d'Argentré est enfoui au milieu des haliers et des futaies d'un grand parc mystérieux qu'on prendrait pour le domaine de la Belle au Bois dormant. Là demeuraient les du Plessis d'Argentré. Le père et le fils, qui avaient de l'esprit, plaisaient à Mme de Sévigné, mais de toute la famille, c'était la fille, la " divine du Plessis ", qu'on voyait le plus souvent aux Rochers. Cette créature, laide et bigle, défigurée par toutes sortes d'infirmités, minaudière et jalouse, importune et indiscrète, donnait la comédie à toute la compagnie. Elle jouait "la dévote, la capable, la peureuse, la petite poitrine, la meilleure fille du monde"; elle prenait des airs de tartufe pour avouer ses péchés, contait à tout venant ses remèdes et ses lavements, se mêlait " d'être sentencieuse et de faire la personne
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de bon sens", imaginait des fables absurdes dont elle ne voulait plus démordre. On la mystifiait, on la bernait; tout le monde, jusqu'aux domestiques, s'amusait de sa crédulité. Railleries et bourrades, elle acceptait tout en souriant, contrefaisant un jour Mme de Sévigné et le lendemain Mme de Grignan. " Son goût pour moi me déshonore, disait Mme de Sévigné ; je lui dis des rudesses abominables. " Elle n'en convenait pas moins que cette personne horripilante avait les meilleurs sentiments du monde : "J'admire que cella puisse être gâté par l'impertinence de son esprit et la ridiculité de ses manières. "
Aux portes de Vitré, sur le chemin qui conduisait aux Rochers, s'élevait le Château-Madame. Une partie du parc forme aujourd'hui le jardin public de Vitré. (En 191 1, on y a placé une statue de Mme de Sévigné.) Ce Château-Madame était habité par la duchesse de la Trémoïlle, princesse de Tarente. Mme de Sévigné et la " bonne Tarente " voisinaient souvent. Mme de Sévigné tirait vanité de sa glorieuse intimité avec une " Altesse " ; de pareilles relations la faisaient, disait-elle, honorer de ses paysans ; en effet, la duchesse de Trémoïlle, tante de Mme la Palatine, était alliée à toutes les couronnes de l'Europe.
D'origine allemande, elle n'avait jamais voulu abjurer le protestantisme ; aussi la voyait-on rarement à la Cour ; elle s'était confinée en Bretagne. Cette bonne huguenote allait régulièrement au prêche; mais "son cœur était de cire ", et elle avait été contente de trouver en Mme de Sévigné une aimable confidente à qui faire le récit de ses romanesques infortunes. Ayant reçu d'elle un petit chien qui s'appelait Fidèle, Mme de Sévigné écrivait à Mme de Grignan : " C'est un nom que les amants de la princesse n'ont jamais mérité de porter; ils ont été pourtant d'un assez bel air ; je vous conterai quelque jour ses aventures..." Elle n'a pas tenue sa promesse, du moins dans ses lettres; mais elle a souvent plaisanté, avec sa fille, les ridicules tudesques de la "bonne Tarente", sa grande " écriture de cérémonie où les L et les D s'ornaient de lacs d'amour ", sa manie de soigner les gens à la manière du Médecin malgré lui. Voulez-vous connaître la conversation de deux voisines ?
J'ai vu la princesse qui parle de vous, qui comprend ma douleur, qui vous aime, qui m'aime et qui prend tous les jours douze tasses de thé ; elle le fait infuser comme nous, et remet encore dans la tasse plus de la moitié d'eau bouillante : elle pensa me faire vomir. Cela, dit-elle,
la guérit de tous ses maux ; elle m'assure que M. le Landgrave en prenait quarante tasses tous les matins. " Mais, madame, ce n'est peut-être que trente. — Non, c'est quarante ; il était mourant ; cela le ressuscite à vue d'oeil. " Enfin, il faut avaler tout cela. Je lui dis que je me réjouissais de la santé de l'Europe, la voyant sans deuil; elle me répondit qu'elle se portait bien, comme je pouvais le voir par son habit ; mais qu'elle craignait d'être bientôt obligée de prendre le deuil pour sa sœur l'Électrice [la femme de l'Electeur palatin] ; enfin, je sais parfaitement les affaires d'Allemagne. Elle est bonne et très aimable parmi tout cela.
Mme de Sévigné ne nous a pas seulement donné une amusante peinture de la vie de château. Avec elle, nous assistons aussi aux événements qui intéressent la province.
Tous les deux ans, les trois ordres se réunissaient pour régler les dépenses de la province, les dons, les allocations, recevoir les communications de la couronne, rédiger un cahier que des députés devaient porter au roi. Ces Etats s'assemblaient tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, souvent à Vitré.
Mme de Sévigné possédait une grande maison dite la Tour de Vitré. Cette maison a disparu. Mais, malgré les démolisseurs qui ont jeté bas ses
remparts et les architectes qui ont rebâti son château, la petite ville de Vitré, avec ses porches, ses balcons, ses pignons vêtus d'ardoises, ses logis de la Renaissance et ses rues raboteuses, n'a guère changé d'aspect, depuis le temps où Mme de Sévigné s'y rendait pour assister à l'ouverture des États de Bretagne. Elle y venait d'autant plus volontiers que les réjouissances qui accompagnaient la tenue des Etats étaient données par ses bons amis, le duc de Chaulnes, gouverneur de la province, et la duchesse do Chaulnes.
Cette fois encore, je lui passe la parole :
M. de Chaulnes arriva dimanche au soir, au bruit de tout ce qu'on en peut faire à Vitré. Le lundi matin, il m'écrivit une lettre et me l'envoya par un gentilhomme. J'y fis réponse par aller dîner avec lui. On mangea à deux tables dans le même lieu ; il y a quatorze couverts à chaque table. Monsieur en tient une, Madame l'autre : cela fait une assez grande mangerie. La bonne chère est excessive ; on remporte les plats de rôti, comme si on n'y avait pas touché ; mais pour les pyramides du fruit, il faut faire hausser les portes ; cette pyramide avec vingt porcelaines fut si parfaitement renversée à la porte, que le bruit en fit taire les violons, les hautbois, les trompettes. Après le dîner, MM. de Locmaria et de Coëtlogon, avec deux Bretonnes, dansèrent des passe-pieds merveilleux et des menuets, d'un air que nos bons danseurs n'ont pas, à beaucoup près : ils y font des pas de Bohémiens et de bas-
Bretons avec une délicatesse et une justesse qui charment... Je suis assurée que vous auriez été ravie de voir danser Locmaria, les violons et les passe-pieds de la Cour font mal au cœur au prix de ceux-là ; c'est quelque chose d'extraordinaire: ils font cent pas différents, mais toujours cette cadence courte et juste ; je n'ai point vu d'homme danser comme lui cette sorte de danse. Après ce petit bal, on vit entrer tous ceux qui arrivaient en foule pour ouvrir les Etats. Le lendemain, M. le président, MM. les procureurs et avocats généraux du Parlement, huitévêques, MM. de Molac, La Coste et Coëtlogon le père, M. Boucherat qui vient de Paris, cinquante bas-Bretons dorés jusqu'aux yeux, cent communautés... Je n'avais jamais vu les Etats : c'est une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y en ait qui aient un plus grand air que ceux-ci. Cette province est pleine de noblesse : il n'y en a pas un à la guerre, ni à la Cour... Les états ne doivent pas être longs : il n'y a qu'à demander ce que veut le roi ; on ne dit pas un mot: voilà qui est fait. Pour le gouverneur, il y trouve, je ne sais comment, plus de quarante mille écus qui lui reviennent. Une infinité d'autres présents, des pensions, des réparations des chemins et des villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie : voilà les Etats. J'oublie quatre cents pièces de vins qu'on y boit ; mais si j'oubliais ce petit article, les autres ne l'oublieront pas, et c'est le premier. (5 août 167 1.)
Trois ans plus tard, elle eut sous les yeux un spectacle beaucoup moins réjouissant que celui des fêtes de Vitré : la répression de la révolte de 1675.
Des édits particulièrement odieux aux Bretons sur le timbre, la marque de la vaisselle d'étain et le monopole du tabac avaient été abrogés en 1673 et, en témoignage de reconnaissance, les Etats avaient fait au roi un don de 2.600.000 livres ; mais, l'année suivante, les taxes furent rétablies, et, au printemps de 1675, des troubles éclatèrent dans plusieurs villes de Bretagne. A Rennes, le duc de Chaulnes, ayant voulu "dissiper le peuple ", fut accueilli, à coups de pierre.
Mme de Sévigné se trouve alors à Paris, sur le point de partir pour les Rochers. Elle paraît d'abord attacher peu d'importance à ces désordres ; mais la sédition se propage dans les campagnes ; des bandes s'organisent, pillent et brûlent des châteaux, pendent des gentilshommes : c'est la Jacquerie. Mme de Sévigné commence de s'inquiéter : " Ces démons, écrit-elle, sont venus piller et brûler jusqu'auprès de Fougères : c'est trop près des Rochers. Cependant arrivent bientôt des nouvelles plus rassurantes : soutenus par les troupes que Louvois a expédiées en Basse-Bretagne, les gentilshommes ont étouffé la révolte. Elle se décide à partir. Au mois de septembre, la voici en Bretagne. Les troubles sont apaisés ; on procède maintenant au châtiment des rebelles.
On a souvent accusé Mme de Sévigné d'avoir parlé avec trop de détachement des représailles et des pendaisons dont la Bretagne fut alors le théâtre.
Notons d'abord qu'elle écrit à sa fille dont le mari gouverne la Provence, et qu'elle-même est l'amie des principaux fonctionnaires qui représentent en Bretagne l'autorité du roi : M. d'Harrouys, trésorier des États, qui la reçoit dans son château de la Silleraye, près de Nantes ; M. de Lavardin, lieutenant général aux huit évêchés de Bretagne, qui lui donne l'hospitalité à Malicorne, près du Mans ; enfin le duc de Chaulnes, gouverneur de la Bretagne, qui, en toute occasion, lui témoigne l'affection la plus vive, et qui a été le premier à subir les injures et les violences des émeutiers.
A peine arrivée en Bretagne, elle écrit : " Nos pauvres bas-Bretons, à ce qu'on nous vient d'apprendre, s'attroupent quarante, cinquante par les champs ; et dès qu'ils voient les soldats, ils se jettent à genoux et disent meâ culpâ: c'est le seul mot de français qu'ils sachent ; comme nos Français qui disaient qu'en Allemagne on ne disait pas un mot de latin à la messe que Kyrie eleison. On ne laisse pas de pendre ces pauvres bas-Bretons ; ils demandent à boire et du tabac, et de Çaron pas un
mot. " Cette dernière expression, tirée d'un dialogue de Lucien, signifie que ces bas-Bretons n'ont aucun souci de la vie future.
Quelques jours plus tard, elle apprend que M. de Chaulnes amène quatre mille hommes pour punir la ville de Rennes. " L'émotion y est grande, dit-elle, et la haine incroyable dans toute la province contre le gouverneur... On croit qu'il y aura de la penderie. M. de Chaulnes a été reçu comme un roi, mais, comme c'est la crainte qui fait changer leur langage, M. de Chaulnes n'oublie pas toutes les injures qu'on lui a dites, dont la plus douce et la plus familière était gros cochon, sans compter les pierres dans sa maison et dans son jardin, et les menaces dont il paraît que Dieu seul empêchait l'exécution : c'est cela qu'on va punir.
Elle prend le parti de ses amis, mais elle songe aussi à " la désolation et à la tristesse de toute la province ". Le Parlement a été transféré de Rennes à Vannes. Un magistrat, parent de Mme de Sévigné, M. de Montmoron, s'est réfugié aux Rochers " pour ne pas entendre les pleurs et les cris de Rennes en voyant sortir son cher Parlement ". Elle ajoute : " Me voilà bien Bretonne, comme vous voyez ; mais vous comprenez bien que cela tient à l'air qu'on respire, et aussi à quelque chose
de plus ; car, de l'un à l'autre, toute la province est affligée. " Peu à peu, sa sensibilité s'éveille à la vue de tant de braves gens consternés ; la présence de tous les soldats qui occupent la province et doivent y passer l'hiver, l'inquiète; les persécutions que subissent les habitants de Rennes l'émeuvent. Nous sentons que, sans la désapprouver, elle trouve la répression trop dure.
On a fait une taxe de cent mille écus sur les bourggeois ; et, si on ne les trouve dans les vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de les recueillir sur peine de la vie, de sorte qu'on voyait tous ces misérables, vieillards, femmes accouchées, enfants errer en pleurs au sortir de cette ville, sans avoir de nourriture ni de quoi coucher. On roua hier un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré : il a été écartelé après sa mort, et ses quatres quartiers exposés aux quatre coins de la ville... Il dit en mourant que c'étaient les fermiers du papier timbré qui lui avaient donné vingt-cinq écus pour commencer la sédition, et jamais on n'en a pu tirer autre chose. On a pris soixante bourgeois ; on commence demain à pendre. Cette province est un bel exemple pour les autres et surtout de respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne leurs point dire d'injures et de ne point jeter de pierres dans leurs jardins.
Dans ces lignes, il y a déjà un peu d'attendrissement et un peu d'ironie. Bientôt, elle écrit à sa fille : "Les punitions et les taxes ont été cruelles; il y aurait des histoires tragiques à vous conter d'ici à demain..." Enfin, avec une ironie qui, cette fois, n'est plus voilée, elle dit : " Vous me parlez bien plaisamment de nos misères; nous ne sommes plus si roués ; un en huit jours seulement pour entretenir la justice. 11 est vrai que maintenant la penderie me paraît un rafraîchissement ; j'ai une toute autre idée de la justice depuis que je suis dans ce pays ; vos galériens me paraissent une société d'honnêtes gens qui se sont retirés du monde pour mener une vie douce. Nous en avons bien envoyé par centaines ; ceux qui sont demeurés sont plus malheureux que ceux-là. "
Est-ce là de l'insensibilité ?
Sans doute, Mme de Sévigné n'invoque ni les lois divines, ni les droits de l'homme contre les exécuteurs des volontés du roi. D'abord, ces exécuteurs, nous l'avons vu, sont ses plus chers amis. Puis n'oublions pas que la révolte de la Bretagne se doublait d'une véritable trahison : des émissaires bretons s'étaient rendus en Hollande auprès du prince d'Orange; une flotte hollandaise croisait dans la Manche, attendant que les rebelles
lui ouvrissent le port de Morlaix. Or, Mme de Sévigné a un jour exprimé l'horreur que lui inspiraient "tous les infidèles à leur roi ".
Ces Bretons, Mme de Sévigné les a toujours aimés... et compris. Elle a souvent fait allusion à leur ivrognerie, mais pour que ce reproche fût injuste, il faudrait que les Bretons d'alors eussent été bien différents de ceux de maintenant. Elle s'est moquée de la sonorité baroque de leurs noms, elle s'est amusée de Mlle de Croque-Oison et de Mlle de Kerborgne : raillerie bien innocente. Elle a plaisanté la gaucherie des recrues bretonnes, mais elle a remarqué aussi " que ce sont les commencements qui sont un peu ridicules" ; ces excellents danseurs devaient faire d'agiles soldats. " Le régiment de Kerman est fort beau : ce sont tous les bas-Bretons grands et bien faits au-dessus des autres, qui n'entendent pas un mot de français, si ce n'est quand on leur fait faire l'exercice, qu'ils font d'aussi bonne grâce que s'ils dansaient des passe-pieds: c'est un plaisir que de les voir. " Elle fut surtout sensible aux nobles et généreuses qualités de la race: "J'aime nos Bretons; ils sentent un peu le vin ; mais votre fleur d'oranger ne cache pas d'aussi bons cœurs." Et, pour finir, ce trait admirable : " Vous ririez de voir comme
tous les vices et toutes les vertus sont jetés pêlemêle dans le fond de ces provinces, car je trouve des âmes de paysans, plus droites que des lignes, aimant la vertu, comme naturellement les chevaux trottent. "
Des âmes des paysans plus droites que des lignes, aimant la vertu comme naturellement les cheveaux trottent : voilà une de ces brusques et familières images, comme on en trouve tant chez Mme de Sévigné. Quelle médaille incomparable ! le métal est sans alliage, la frappe sans défaut : c'est le génie même de notre langue.
A Grignan, bien qu'elle fût heureuse d'être réunie à sa fille et fière des hommages que " la reine de Provence " recevait sous ses yeux, Mrae de Sévigné s'accoutumait malaisément aux mœurs, au climat et au paysage. " Que vous êtes excessifs en Provence ; tout est extrême, vos chaleurs, vos sereins, vos brises, vos pluies hors de saison, vos tonnerres en automne: il n'y a rien de doux ni de tempéré. " Au site de Grignan, grandiose mais desséché par les rafales de la bise
(nous disons le mistral), elle préférait les délicates ondulations et les riantes couleurs de l'Ile-de- France, l'air " doux et gracieux", la fraîcheur, la tranquillité, le silence de Livry; aux cyprès et aux arbrisseaux rabougris de la campagne provençale, les bois touffus des Rochers qui convenaient si bien à la rêverie ; à "ce diantre de Rhône, si fier, si orgueilleux, si turbulent ", cette " belle Seine dont les bords sont ornés de maisons, d'arbres, de petits saules, de petits canaux qu'on fait sortir de cette grande rivière...".
Elle n'est pas insensible à la joie dont tout resplendit, sous le ciel de Provence, par un beau jour d'hiver. La voici à Marseille, dont elle fait cette éblouissante peinture : "Je suis charmée de la beauté singulière de cette ville. Hier, le temps fut divin, et l'endroit d'où je découvris la mer, les bastides, les montagnes et la ville est une chose étonnante... La foule des chevaliers qui vinrent hier voir M. de Grignan à son arrivée; des noms connus, de Saint-Herem, etc.. ; des aventuriers, des épées, des chapeaux de bel air; des gens faits à peindre une idée de guerre, de roman, d'embarquement, d'aventure, de chaînes, de fers, d'esclaves, de servitude, de captivité; moi qui aime les romans, tout cela me ravit ; je suis trans-
portée. " Cependant ce sont là, comme on dit aujourd'hui, de simples impressions de touriste.
Pour réconcilier Mme de Sévigné avec la Provence, il fallut l'âge et le plaisir de chauffer ses rhumatismes au soleil. Alors elle comprit mieux la " triomphante beauté " du château de sa fille. Il y a déjà un peu de nostalgie dans ces lignes qu'elle écrit des Rochers, dans l'été de 1689 : "Toutes vos vues sont admirables ; je connais celle du mont Ventoux; j'aime fort tous ces amphithéâtres, et je suis persuadée, comme vous, que si jamais le ciel a quelque curiosité pour nos spectacles, ses habitants ne choisiront pas d'autre lieu que celuilà pour les voir commodément." Quelques mois plus tard, elle est à Grignan et écrit à Bussy : "Je sens un soleil capable de rajeunir par sa douce chaleur. " Un an avant sa mort, elle a tout pardonné à la Provence, même le mistral, et de Grignan elle écrit à son cousin Coulanges : "Hélas! mon cousin, nous avons cent fois plus de froid qu'à Paris ; nous sommes exposés à tous les vents : c'est le vent du Midi, c'est la bise, c'est le diable ; c'est à qui nous insultera ; ils se battent entre eux pour avoir l'honneur de nous enfermer dans nos chambres ; toutes nos rivières sont prises ; le Rhône, ce Rhône si furieux,
résiste pas; nos écritoires sont gelées; nos plumes ne sont plus conduites par nos doigts, qui sont transis ; nous ne respirons plus que la neige ; nos montagnes sont charmantes dans leur excès d'horreur ; je souhaite tous les jours un peintre pour bien représenter l'étendue de toutes ces épouvantables beautés, voilà où nous en sommes. " iy épouvantables beautés, des montagnes charmantes dans leur excès d'horreur, voilà des mots que Mme de Sévigné n'eût point prononcés vingt ans plus tôt !
En feuilletant ses lettres, on est informé de la vie qu'elle menait dans cette demeure fastueuse, de la bonne chèe qu'on y faisait, de la petite cour qui entourait les Grignan ; on trouve aussi des scènes plaisantes et pittoresques où revit la Provence avec ses usages, ses costumes, ses pèlerinages, ses processions. Je me contente de réunir ici quelques scènes de la vie de province qu'on pourrait intituler : Embarras, expédients et déchéance d'une grande famille de Provence. Dans sa belle étude sur le marquis de Grignan, M. Frédéric Masson a conté avec beaucoup de verve la dernière partie de l'histoire. Je remonterai un peu plus haut, et, chemin faisant, je noterai quelques nouveaux traits du caractère de Mme de
Sévigné ; hélas ! ce ne sont peut-être pas ceux qui lui font le plus d'honneur.
La maison de Grignan succombait sous le fardeau de ses dettes. La plus grande partie de la dot de M1Ie de Sévigné fut consacrée à désintéresser les créanciers du mari ; mais le gouffre ne fut pas comblé. Le comte était obligé à de grandes dépenses pour le service du roi : s'il occupait la place du gouverneur de la province, il était loin d'en toucher les appointements. Sans cesse il devait batailler avec les assemblées de la Provence pour quelques milliers de livres. Ces subsides, qu'on lui marchandait toujours, ne pouvaient lui suffire. Mme de Grignan aimait le jeu et le faste. La détresse delà famille s'aggravait de jour en jour. Mme de Sévigné s'en épouvantait. Ses lettres étaient pleines de remontrances :
Je comprends que vous n'oseriez demander des nouvelles de votre grande dépense : c'est une machine à quoi il ne faut pas toucher, de peur que tout ne renverse. Il y a de l'enchantement à la magnificence de votre château et de votre bonne chère ; votre débris est une chose étonnante ; et quand vous me dites que cela n'est pas considérable, je me perds, et ne peux comprendre comme cela se peut faire ; cela me paraît une sorte de magie noire, comme, la gueuserie des courtisans ; ils n'ont jamais un sou, et font tous les voyages, toutes les campagnes,
suivent toutes les modes, sont de tous les bals, de toutes les courses de bague, de toutes les loteries, et vont toujours, quoiqu'ils soient abîmés ; j'oubliais le jeu qui est un bel article ; leurs terres diminuent, il n'importe, ils vont toujours. Quand il faudra aller au-devant de M. de Vendôme, on ira, on fera delà dépense. Faut-il faire une libéralité ? faut-il refuser un présent ? faut-il courir au passage de M. de Louvois ? faut-il courir sur la côte ? faut-il ressusciter à Grignan l'ancienne souveraineté des Adhémars ? faut-il avoir une musique ? a-t-on envie de quelque tableau ? On entreprend et l'on fait tout. Mon enfant, je mets tout cela au nombre de certaines choses que je ne comprends point du tout ; mais comme je prends beaucoup d'intérêt à celle-ci, j'en suis fort occupée, et je m'y trouve plus sensible qu'à mes propres affaires, c'est la vérité... (21 août 1680.)
Remontrances inutiles. Incapables de modérer leurs dépenses, les Grignan étaient depuis longtemps réduits aux expédients ; or un de ceux auxquels recouraient le plus volontiers les familles menacées de banqueroute, était de mettre les filles au couvent pour se dispenser de leur fournir une dot.
Mme de Grignan avait trois enfants : Blanche- Marie, Louis-Provence, Pauline. (Plusieurs de ses couches avaient été malheureuses.)
Mme de Sévigné fit ce qu'elle put pour épargner le cloître à ses petites-filles ; mais le désir de
toujours approuver sa fille et d'en être toujours approuvée, la rendait prudente et timide.
Pendant ses deux ou trois premières années, Marie-Blanche resta confiée aux soins de sa grand'mère. Celle-ci aimait l'enfant, l'admirait et s'en amusait : " Je lui ai fait couper les cheveux, écrivait-elle à M'1,e de Grignan ; elle est coiffée hurlubrelu ; cette coiffure est faite pour elle. Son teint, sa gorge, tout son petit corps est admirable; elle fait cent petites choses, elle parle, elle caresse, elle bat, elle fait la signe de la croix; elle demande pardon, elle fait la révérence ; elle baise la main ; elle hausse les épaules; elle danse; elle flatte; elle prend le menton, enfin elle est jolie de tout point. Je m'y amuse des heures entières." La petite avait cinq ans et demi, quand sa mère la plaça au couvent de la Visitation d'Aix. " La pauvre enfant ! murmurait Mme de Sévigné, ayez-en pitié ! M,ne de Grignan fut impitoyable. Quand Marie- Blanche eut dix ans, sa grand'mère aurait voulu qu'on la mît à Aubenas où une sœur du comte de Grignan était abesse : " Cette place disait-elle, est convenable aux vocations un peu équivoques." Elle devait être, en effet, un peu équivoque, la vocation de cette gamine de dix ans ! Mme de Sévigné ne fut pas écoutée ; mais elle ne perdit
jamais le souvenir de la recluse. En 1690, elle écrivait à sa fille: "Je fais réponse à ma chère petite d'Adhémar avec une vraie amitié: la pauvre enfant! Qu'elle est heureuse, si elle est contente ! Cela est sans doute; mais vous m'entendez bien." Marie-Blanche avait pris l'habit à seize ans ; elle mourut dans son couvent à soixante-cinq ans.
De Pauline, on se fût volontiers débarrassé de la même façon. Elle avait à peine trois ans que déjà Mme de Sévigné croyait utile d'exhorter Mme de Grignan à aimer sa fille: "Aimez, aimez Pauline; donnez-vous cet amusement ; ne vous martyrisez point à vous ôter cette petite personne ; que craignez-vous ? Vous ne laisserez point de la mettre au couvent pour quelques années, quand vous le jugerez nécessaire. Tâtez, tâtez un peu de l'amour maternel. " (21 juin 1677.) Deux ans après, au moment de venir à Paris, Mme de Grignan envoya Pauline chez l'abbesse d'Aubenas. Mme de Sévigné en témoigna quelque inquiétude: " Il est vrai qu'en quittant Grignan, il faut la mettre en dépôt, comme vous dites; mais que ce ne soit donc qu'un dépôt. " Pauline revint à Grignan; mais on parla, de nouveau, de l'envoyer dans un couvent, et la grand'mère qui, de loin, aimait beaucoup Pauline pour son esprit et sa beauté,
supplia Mme de Grignan de ne point se séparer de son enfant. Un jour ce fut la jeune fille elle-même qui, sans prendre conseil de personne, déclara son intention d'entrer au Carmel. D'où lui était venue cette soudaine résolution ? Un mot de Mme de Sévigné à sa fille explique tout : " Ce n'est pas une chose aisée à soutenir que la pensée de ne pas être aimée de vous; croyez-m'en." (Mai 1690.) Par bonheur, Pauline rencontra Louis de Simiane : elle l'aima, en fut aimée ; et elle fut ainsi sauvée d'une vocation encore plus équivoque que celle de Marie-Blanche.
D'un précédent mariage, le comte de Grignan avait deux filles : Louise-Catherine qu'on appelait MUe de Grignan, et Françoise-Julie, dite Mlle d'Alerac. Bien empêché de leur rendre la fortune de leur mère, il restait débiteur de Tune et de l'autre pour des sommes importantes. Il n'y avait que deux vocations opportunes pour le tirer d'embarras.
Avec MIle de Grignan tout alla à souhait. Elle déclara sa volonté d'entrer au couvent. Mme de Sévigné en accueillit la nouvelle avec des transports de joie. Si l'on était tenté de penser que le salut de MUe de Grignan fût alors son unique pensée, on serait vite désabusé en lisant les lettres, —
disons : regrettables, — qu'elle écrivait alors à sa fille : " Vous voilà donc décidée, ma cher enfant, par la plus grande affaire et la plus avantageuse qui pût arriver à votre maison : c'est un coup de partie... Je vois avec plaisir les saintes dispositions croître dans votre sainte fille, et son impatience s'accorde fort avec la mienne... Cette sainte fille est l'objet de mon admiration : vous dites qu'elle se conduit toute seule; ah! ma fille! qu'elle a un bon directeur! Laissez-la faire, abandonnez-la à sa conduite, et croyez, selon ce que j'en puis juger, que jamais une conscience n'a été mieux dirigée. Ce sont des prodiges de grâce que ces vocations ; je suis attendrie de cette haute vertu. " (il et 18 septembre, 2 octobre 1680.) Ce : laissez-la faire , adressé à Mme de Grignan, vaut son pesant d'or. Cependant l'action de la grâce subit quelque retardement. Ce fut seulement six ans plus tard que Mlle de Grignan entra au Carmel. Sa mauvaise santé l'obligea d'en sortir, et elle mena dans le monde la vie d'une religieuse ; mais elle n'en fit pas moins à son père une " donation bien conditionnée " de quarante mille livres. Mme de Sévigné annonça l'aubaine à tous ses amis ; elle eut même l'imprudence d'en faire part à Bussy qui lui répondit avec une délicieuse ironie : " Vous m'avez fait
un fort grand plaisir, ma chère cousine, de réapprendre le soin qu'a eu la belle Madelonne (surnom provençal de Mme de Grignan) d'inspirer de nobles sentiments à l'aînée de ses belles-filles, et l'heureux succès de ses peines. Je ne m'en étonne pas, car lui peut-on refuser quelque chose ? J'en suis ravi et ma fille aussi qui dit que Dieu lui a fait une belle grâce de ne lui avoir pas donné une belle-mère comme elle, parce qu'elle serait aujourd'hui dans un couvent, pour lequel sa vocation était fort médiocre.
Pour MUe d'Alerac, il faut renoncera la cloîtrer. Elle est belle et aime le monde. Au moment même où sa soeur va se faire carmélite, elle se fatigue et se ruine pour figurer dans un carrousel de la Cour. Tout ce que les Grignan peuvent espérer, c'est de lui trouver un mari assez épris pour se montrer conciliant sur certains articles du contrat de mariage. Le vicomte de Polignac se présente ; mais le duc de Montausier, oncle maternel de M1Ie d'Alerac, s'oppose à cette union, jugeant, en conscience, que les garanties offertes par le comte de Grignan pour la sûreté de sa dette ne sont pas suffisantes. Furieux, les Grignan accusent Montausier d'empêcher sa nièce de se marier afin de se réserver l'héritage. Mlle d'Alerac, outrée de la
donation que ses beaux-parents se sont fait consentir par sa sœur, se brouille avec eux et se retire chez Montausier. Celui-ci fait une saisie sur les biens des Grignan pour garantir les droits de sa nièce. Indignation de toute la famille qui crie à l'ingratitude, mais l'opinion lui donne tort. Deux ans après, Mlle d'Alerac épouse M. de Vibraye, et conserve sa créance contre ses beaux-parents. La manœuvre a échoué. En toute cette affaire, Mme de Sévigné prend, naturellement, le parti de sa fille et encourage ses manigances.
Cependant les affaires des Grignan vont de mal en pis. Un moment on a pu croire que les hasards de la politique allaient servir leurs intérêts. Pour punir Innocent XI d'avoir intrigué contre lui, Louis XIV occupe Avignon et remet au comte de Grignan le gouvernement du Comtat : c'est un subside d'environ vingt mille livres par an. Mais, l'année suivante, Innocent XI meurt, et le duc de Chaulnes, le même qui, en Bretagne, témoignait tant d'amitié à Mme de Sévigné, est envoyé comme ambassadeur à Rome pour négocier la restitution du Comtat au Saint-Siège. Aux Rochers où elle est allée cacher sa gêne et faire des économies, Mme de Sévigné gémit sur la perte de ce beau gouvernement : " Quel séjour ! quelle douceur
d'y passer l'hiver ! Quelle bénédiction que ce revenu dont vous faites un si bon usage ! Quelle perte ! Quel mécompte ! J'en ai une véritable douleur... " Finalement, Avignon fait retour à Alexandre VIII.
Si l'on veut savoir à quel désastre est alors exposée la maison de Grignan, il faut lire cette lettre du Ier avril 1689 :
Je ne réponds rien à ces comptes et à ces calculs que vous avez faits, à ces avances horribles, à cette dépense sans mesure : cent vingt mille livres ! Il n'y a plus de bornes : deux dissipateurs ensemble, l'un voulant tout, l'autre l'approuvant, c'est pour abîmer le monde. Et n'était-ce pas le monde que la grandeur et la puissance de votre maison ? Je n'ai point de paroles pour vous dire ce que je pense, mon coeur est trop plein. Mais qu'allez-vous faire ? Je ne comprends point du tout. Sur quoi vivre ? Sur quoi fonder le présent et l'avenir ? Que fait-on quand on est à un certain point ? Nous comptions l'autre jour vos revenus : ils sont grands ; il fallait vivre de la charge, et laisser vos terres pour payer vos arrérages. J'ai vu que cela était ainsi ; ce temps est bien changé, quoique vous ayez reçu bien des petites sommes qui devraient vous avoir soutenus, sans compter Avignon ; il est aisé de voir que la dissipation vous a perdus du côté de la Provence. Enfin cela fait mourir d'autant plus qu'il n'y a point de remède.
Dieu sait comme les dépenses de Grignan, et de ces
compagnies sans compte et sans nombre, qui se faisaient un air d'y aller de toutes les provinces, et tous les enfants de la maison à la table jusqu'au menton, avec tous leurs gens et leur équipage ; Dieu sait combien ils ont contribué à cette consomption de toutes choses. Enfin quand on vous aime, on ne peut pas avoir le coeur content... (Ier avril 1689.)
Rien ne peut conjurer le naufrage. Les deux oncles du comte, l'évêque de Carcassonne et le coadjuteur d'Arles, consentent à rebâtir et à embellir le château de Grignan ; mais on ne peut rien espérer de plus. C'est la banqueroute.
Il ne reste plus qu'une seule planche de salut : une bonne et fructueuse mésalliance.
Le jeune marquis de Grignan était alors âgé de vingt-trois ans. La Provence avait été sa marraine et il en portait le nom joint à celui du roi. Louis- Provence était l'orgueil de sa mère, mais n'en était que l'orgueil. C'était à propos de lui — il n'avait alors que trois ans — que Mme de Sévigné était obligée d'écrire à sa fille : " Vous ne comprenez pas trop bien l'amour maternel ", et elle ajoutait tristement : " tant mieux, ma fille, il est violent." L'enfant avait été préparé à la vie de cour et au métier des armes. A dix-sept ans, il assistait au siège de Philsbourg, recevait une
légère contusion à Mannheim et revenait à Versailles pour se montrer au roi.
Le petit fripon, après nous avoir mandé qu'il n'arriverait qu'hier mardi, arrive comme un petit étourdi avanthier, à sept heures du soir, que je n'étais pas revenue de la ville... Quand je revins, je le trouvai tout gai, tout joli, qui m'embrassa cinq ou six fois de très bonne grâce ; il me voulait baiser les mains, je voulais baiser ses joues, cela faisait une contestation ; enfin je pris possession de sa tête, je la baisai à ma fantaisie ; je voulus savoir sa contusion ; mais, comme elle est, ne vous déplaise, à la cuisse gauche, je ne trouvai pas à propos de lui faire mettre chausse bas. Nous causâmes le soir avec ce petit compère; il adore votre portrait, il voudrait bien voir sa chère maman ; mais sa qualité de guerrier est si sévère, que l'on n'oserait rien proposer... (8 décembre 1688).
A dix-huit ans, il était colonel du régiment de Grignan, qu'il commanda en Lorraine, en Savoie, en Alsace. On vantait sa jolie mine et son esprit enjoué. Son régiment passait pour un des meilleurs de l'armée.
Sa mère et sa grand'mère songèrent à le marier; mais les familles auxquelles un Grignan auraient pu s'allier sans déchoir, redoutaient la catastrophe dont la maison était menacée. Pour redorer le blason des Adhémars, il fallait se résigner à s'encanailler. Le choix des Grignan tomba sur
Mllf' de Saint-Amans, fille d'un fermier général de Montpellier.
Au dernier moment, Mme de Grignan parut hésiter à faire un tel sacrifice, rude pour sa vanité. Elle craignait l'opinion ; mais autour d'elle, tout le monde la pressait d'accepter l'inévitable : sa mère, son beau-frère, le chevalier de Grignan, la maréchale de Villeroi, le petit Coulanges. Ce chansonnier lui reprochait vertement ses scrupules et la rassurait sur les clabauderies du public.
... Prenez donc le parti qui vous convient ; mais voulezvous mettre le public dans son tort r faites-vous donner une si bonne grosse somme en argent comptant, que vous vous mettiez à votre aise : un gros mariage justifiera votre procédé ; tirez, comme je vous le dis, le plus d'argent comptant que vous pourrez ; car voilà la précaution qu'il faut prendre en pareil cas ; le public dit, et il n'a pas tort, qu'il ne faut jamais compter avec les financiers sur les biens à venir ; et le public est persuadé, et il a raison encore, que, la paix faite, on les pressera tant, qu'on en ruinera beaucoup ; prenez donc bien toutes vos mesures, et consolez-vous d'une mésalliance, et par le doux repos de n'avoir plus de créanciers, dans le séjour de beaux, grands et magnifiques châteaux qui ne doivent rien à personne, et par la satisfaction de donner quelquefois dans le superflu, qui me paraît le plus grand bonheur de la vie. Voilà, ma belle Madame, tout ce que j'ai à vous répondre. ... Je n'ai pu cependant m'empêcher de discourir de tout
cela avec la maréchale de Villeroi qui a bon sens et bon esprit... Elle approuve toutes vos raisons, elle vous loue sans fin et sans cesse et vous conseille d'aller votre grand chemin. Aujourd'hui, comme vous dites fort bien, on parle d'une chose, et demain on n'en parle plus; et quand vous présenterez au public une jolie marquise de Grignan, et qu'il sera persuadé que vous en avez beaucoup de bien, il ne vous fera pas plus votre procès qu'à tous les gens de la première qualité qui vous ont montré le chemin et qui ne croient pas, à l'heure qu'il est, en avoir la jambe moins bien tournée. Voilà qui est dit, et je ne vous en parlerai plus. (28 juin 1694.)
Le mariage eut lieu le 2 janvier 1695 dans la collégiale de Grignan.
MUe de Saint-Amans apportait 400.000 livres de dot à son mari.
La jeune femme était, au dire de Mm* de Sévigné, "jolie, aimable, sage, bien élevée, raisonnable au dernier point". Il eût suffi à Mme de Grignan de témoigner à sa bru un peu d'affection pour sauver au moins les apparences, mais sa vanité était incurable. "En présentant sa belle-fille au monde, dit Saint-Simon, elle en faisait ses excuses, et, avec ses minauderies, en radoucissant ses petits yeux, disait qu'il fallait bien de temps en temps du fumier sur les meilleures terres. Elle se savait un gré infini de son bon mot, qu'avec
raison chacun trouva impertinent, quand on a fait un mariage, et le dire entre bas et haut devant sa belle-fille. Saint-Amans, son père qui se prêtait à tout pour leurs dettes, l'apprit enfin et s'en trouva si offensé qu'il ferma le robinet."
La marquise de Grignan retourna à Paris ; et tantôt à la cour, tantôt à l'armée, le marquis vécut d'une manière agréable et magnifique sur les revenus de la dot de sa femme.
Au cours d'une campagne, il mourut à Thionville de la petite vérole à l'âge de trente-deux ans. Sa mère disparut l'année suivante et son père en 17 14. La famille de Grignan était éteinte.
Pour retarder leur ruine, les Grignan avaient tout immolé à l'honneur du nom : le bonheur de leurs enfants et jusqu'à l'honneur de leur sang. Sacrifices bien inutiles, puisque le nom même allait périr avec le dernier de la race.
Naguère, pour perpétuer le souvenir de cette histoire tragique, il restait encore, au sommet d'un rocher de Provence, les tours et les façades, les terrasses et les jardins d'un palais magnifique. Honteusement saccagés, puis honteusement rafistolés, ces débris n'évoquent plus rien que la triple sauvagerie des révolutionnaires, des brocanteurs et des restaurateurs. Heureusement les livres ont
la vie plus dure que les architectures. Les lettres de Mme de Sévigné raconteront toujours à qui voudra les lire, la gloire, le faste, les angoisses et les misères de cette famille orgueilleuse.