A RENÉ DOUMIC
de l'académie française
Ce cours a été professé à la Société des conférences. Je le publie sans y rien changer. C'est l'esquisse imparfaite d'un portrait de Mme de Sévigné. Mon dessin n'était pas d'épuiser le sujet, encore moins de le renouveler. Fidèle aux traditions de la Société des Conférences, j'ai simplement voulu inspirer à ceux qui m'écoutaient, l'idée de relire un des chefs d'oeuvre de la langue française. Pour y réussir je ne possédais ni le talent ni le savoir des maîtres qui m'avaient précédé dans la même chaire : les Brunetière, les Faguet, les Doumic, les Jules Lemaître; mais j'avais, comme eux, la passion de notre littérature classique et le désir de faire partager à mes auditeurs mes goûts, mes curiosités, mes admirations. Aujourd'hui je demande à mes lecteurs de ne chercher dans ses causeries ni une biographie complète, ni une étude critique, mais seulement une introduction à la lecture des Lettres de Mme de Sévigné.
En flânant à travers la France j'ai eu souvent l'occasion d'évoquer le souvenir de Mme de Sévigné. Si quelqu'un veut connaître avec quelque détail les lieux où la marquise a soit vécu soit passé : Livry, Grignan, la Visitation du faubourg Saint- Jacques, Les Rochers, le Buron, la Seilleraye, je me permets de le renvoyer aux
divers volumes où j'ai recueilli mes notes de promenade. (') Un peu hâtivement rédigées, ces notes contenaient quelques inexactitudes que j'ai tâché de faire disparaître dans mes conférences ; mais on y trouvera, sur certains épisodes de la vie de Mme de Sévigné, des remarques et des citations qui ne pouvaient entrer dans le cadre d'une étude générale.
(!) Autour de Paris (ire série) : L'abbaye de Livry. — Provence : Grignan. — Paris .• Les Visitandines du faubourg Saint-Jacques. — De Bretagne en Saintonge : Mme de Sévigné en Bretagne.
11 y a quatre-vingt-dix ans, Sainte-Beuve prétendait que, pour goûter le charme de Mme de Sévigné, pour comprendre la ferveur de ses admirateurs, il ne suffisait pas de parcourir un choix de ses lettres ; il fallait, disait-il, cheminer pas à pas dans cette correspondance, tout suivre, tout dévider, — l'expression est de Mme de Sévigné elle-même, — bref, faire pour elle ce qu'on faisait, paraît-il, en 1829, pour Clarisse Harlowe, quand on avait quinze jours de loisir et de pluie à la campagne. A dire vrai, il faudrait avoir une furieuse passion de la lecture pour venir à bout, en quinze jours, du recueil des Lettres, car il forme treize volumes in-octavo, de quatre cent cinquante pages chacun ; et, si vous voulez suivre le conseil de Sainte-Beuve, vous ferez bien de vous ménager un grand mois de retraite et de ne céder ni à l'attrait du bridge, quand il pleuvra, ni à celui de la promenade, entre deux averses. D'ailleurs vous serez récompensés. Je viens de lire à la file ces treize volumes in-octavo, et c'est, je vous assure, un délicieux divertissement.
Il y a des instants, je ne le nie pas, où l'on est un peu las de ce que Mme de Sévigné appelait ses lanterneries et ses fagotages ; on s'égare au milieu de tant d'allusions mystérieuses dont on n'aura jamais la clef, puisque les lettres de Mme de Grignan ont été détruites ; si curieux que l'on soit des détails de la vie d'autrefois, on ne tient pas à être si abondamment renseigné sur les grossesses et les couches de Mme de Grignan, les comptes et les procès de la marquise, les méfaits du chocolat et les mérites comparés des divers laxatifs ; si touchant que soit l'amour maternel, on éprouve parfois le regret que la pauvreté de la parole humaine contraigne les grandes passions à de fâcheuses redites. Il y a dans cette longue correspondance des endroits un peu fastidieux malgré la continuelle, la miraculeuse vivacité du style. Mme de Sévigné était la première à en convenir, quand, songeant à la campagne bretonne : " Cela s'appelle, disait-elle, des landes dans ce pays-ci. Il y en a beaucoup dans mes lettres, avant que de trouver la prairie. " Elle exagérait : il y avait sans doute quelques landes, mais comme celles de la Bretagne, fleuries d'ajoncs au printemps, de bruyères en automne, et les prairies étaient éblouissantes.
Tout compte fait, ce voyage à travers landes et prairies laisse des impressions si charmantes qu'après l'avoir accompli, rien ne me semblait plus facile et plus agréable que de vous communiquer mon plaisir.
Malheureusement, ayant lu Mme de Sévigné, j'eus la curiosité de lire tout ou à peu près tout ce que l'on a écrit sur ses lettres et sa personne. Ce fut alors que je compris la témérité de mon entreprise.
Sainte-Beuve — en 1829 — disait que le style de Mme de Sévigné avait été si souvent et si spirituellement jugé, analysé, admiré qu'il était difficile de trouver un éloge à la fois nouveau et convenable à lui appliquer. Depuis, tous les historiens de la littérature française, tous les critiques se sont ingéniés à définir le style de Mme de Sévigné. D'autre part, sur sa personne, ses goûts, ses amis, son entourage, tout a été dit. Nous n'ignorons rien de la famille de Grignan. Il n'est pas jusqu'à la santé de Mme de Sévigné qui n'ait été étudiée par des médecins. Or, la lecture de tous ces critiques, de tous ces historiens, de tous ces médecins, me forçait de le constater avec tristesse, les idées que m'avaient suggérées les lettres de Mme de Sévigné, beaucoup d'autres les
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avaient eues avant moi ; j'arrivais bon dernier. Finalement, j'en ai pris mon parti : je vous conterai ce qui m'est passé par l'esprit, tandis que je lisais Mme de Sévigné. Tant pis si les autres l'ont déjà dit. D'ailleurs mon cadre est étroit ; il s'agit de six brèves causeries, où, comme il est juste, la plupart du temps je passerai la parole à la plus brillante causeuse qui fut jamais. Le commentaire sera si modeste que personne ne voudra lui reprocher de ne pas être original.
Avant de feuilleter avec vous les lettres de Mme de Sévigné, j'ai cru bon de faire passer sous vos yeux les portraits de la marquise, de ses enfants et de quelques-uns de ses amis. La présentation n'est pas inutile. Dans le monde, c'est un rite qu'on ne saurait négliger sans exposer les gens à de cruels impairs et à de douloureuses méprises. Ici, comment s'intéresser à des personnes dont on ignore les traits et la physionomie ? Tous les signalements que je pourrai vous apporter, si exacts soient-ils, ne vaudront jamais des images même deux fois déformées par le portraitiste et le photographe. Pour que vous puissiez mieux entrer
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dans l'intimité de Mme de Sévigné, je vous ferai voir les lieux où elle a vécu. Enfin je veux vous montrer quelques fac-similés d'écritures, qui révèlent assez bien les esprits et les caractères.
I. Portrait de Mmt de Sévigné par Mignard (1). — Ce portrait offre toutes les garanties d'authenticité ; il appartient à la famille de Luçay, de la descendance directe de Mme de Sévigné.
Dans YHistoire amoureuse des Gaules, Bussy- Rabutin a fait le portrait de sa cousine, Mmo de Sévigné, portrait d'une extrême perfidie :
ci jyjme ^e Sévigné a d'ordinaire le plus beau teint du monde, les yeux petits et brillants, la bouche plate mais de belle couleur ; le front avancé, le nez semblable à soi, ni long, ni petit, carré par le bout. (Ce bout de nez carré, Mme de Sévigné ne le transmit pas à sa fille, mais il se retrouva chez sa petite-fille, Mme de Simiane) ; la mâchoire comme le bout du nez, et tout cela, qui en détail n'est pas beau, est à tout prendre assez agréable. Elle a la taille belle sans avoir bon air, elle a la jambe bien faite ; la gorge, les bras et les mains mal taillés ; elle a les cheveux blonds, déliés et épais. "
(») Page 139.
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Comparez avec le portrait de Mignard ; je vous laisse le soin de dire où Bussy a cédé à ses rancunes de séducteur éconduit.
Mme de Sévigné écrivait un jour à sa fille : " Je voudrais que mon portrait fût un peu moins rustaud : il ne me paraît pas propre à être regardé agréablement et tendrement. " On n'est pas absolument sûr que le portrait dont elle parle, soit celui que vous avez sous les yeux ; cependant c'est probable, car la remarque s'y applique assez bien.
II. Portrait de Mme de Sévigné pat Nanteuil (1). — C'est le plus connu et le meilleur de tous les portraits de Mme de Sévigné. De très nombreux graveurs l'ont reproduit depuis Nicolas Edelinck, le gendre de Nanteuil. L'original est aujourd'hui au musée Carnavalet.
On a beaucoup discuté sur l'âge qu'avait Mme de Sévigné au moment où Nanteuil exécuta cet admirable pastel. Une lecture attentive des lettres a permis à M. le marquis de Saporta de fixer la date d'une manière à peu près certaine.
En mars 1671, Mme de Sévigné décrit à sa fille la coiffure à la mode. Elle la trouve très ridicule :
(') Frontispice.
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"Les femmes sensées pâment de rire..." Mais, comme il arrive toujours, quelques semaines après, toutes les "femmes sensées " adoptent la mode nouvelle, et Mme de Sévigné conseille à sa fille d'en faire autant. Quelques semaines encore, et c'est le tour de Mme de Sévigné elle-même. Voici la description de la coiffure : " Imaginez-vous une tête partagée à la paysanne jusqu'à deux doigts du bourrelet : on coupe ses cheveux de chaque côté, d'étage en étage, dont on fait de grosses boucles, rondes et négligées, qui ne viennent pas plus bas qu'un doigt au-dessous de l'oreille : cela fait quelque chose de fort jeune et de fort joli, et comme deux bouquets de cheveux de chaque côté. " C'est tout justement la coiffure du portrait de Nanteuil. Mme de Sévigné ajoutait que " cette coiffure était ridicule à certaines dames dont l'âge et la beauté ne convenaient pas ". Son âge et sa beauté sans doute convenaient encore. Elle avait, en 1671, quarante-cinq ans.
III. Portrait de Mme de Grignan par Mignard (]). — Le plus bel exemplaire de ce portrait se trouve au château des Rochers. C'est vraisemblablement
(') Page 106: Reproduction de la copie conservée au musée Carnavalet.
l'original exécuté par Mignard en 1674 ou en 1675. Le musée Carnavalet en possède une copie.
C'est celui dont Mme de Sévigné disait à sa fille : " Votre portrait est aimable, on a envie de l'embrasser, tellement il sort de la toile. " Elle en fit faire une miniature pour ne jamais s'en séparer. Elle l'appelait le petit ami, et le portait partout avec elle comme un fétiche.
Mme de Grignan y paraît dans tout l'éclat de sa beauté.
IV. Portrait de M"" de Grignan (?) par Mignard (?). — Cette peinture est conservée à Florence, au musée des Offices. L'attribution à Mignard est douteuse, car il faudrait que Mignard eût peint Mme de Grignan à deux époques différentes. D'ailleurs, est-ce bien Mme de Grignan ? On retrouve, sans doute, ici quelque chose de l'autre portrait, et l'on peut attribuer à la différence des coiffures ce qui au premier abord semble écarter l'idée de la ressemblance. Les marguerites que l'on voit au corsage, et que d'ailleurs on retrouve dans les autres portraits de Mme de Grignan, font penser que cette image est bien la sienne : elle s'appelait Marguerite.
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V. Portrait de Charles de Sévigné par Sébastien Bourdon Q) — Ce charmant portrait du fils de Mme de Sévigné est au château des Rochers et appartient à Mmc la Comtesse de Nétumières.
Quand je vous conterai les aventures de Charles de Sévigné, il ne faudra pas oublier cette figure gracieuse, délicate et un peu efféminée.
VI. Portrait du comte de Bussy-Rabutin gravé par Edelinck d'après une peinture de Le Febvre (2).
Bussy était le cousin de Mme de Sévigné ; nous le retrouverons à tous les moments de la vie de la marquise.
C'est ici un Bussy déjà mûr ; mais avec ses lèvres sensuelles, ses yeux pétillants de malice et son air victorieux, il conserve encore quelque chose de charmant et de redoutable.
VII. Portrait de Nicolas Foucquet par Sébastien Bourdon. — C'est au musée de Versailles qu'est conservé ce joli portrait. Il y a bien de la ruse et de la volupté dans ces traits délicats.