VIII. Hôtel Carnavalet (3). — C'est la façade
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(3) D'après une gravure ancienne. Album de la collection des Grands écrivains (Hachette).
de l'hôtel sur la rue Culture-Sainte-Catherine, aujourd'hui rue de Sévigné. L'église qu'on aperçoit au bout de la rue est l'église Saint-Paul.
Cette belle demeure, bâtie au seizième siècle par Bullant sur les dessins de Pierre Lescot, fut louée en 1677 Par Mme de Sévigné qui fit aménager un appartement particulier pour Mme de Grignan.
IX. L! abbaye de Livry ('). — C'est à Livry, chez son oncle l'abbé de Coulanges, que Mme de Sévigné allait rêver, se reposer, faire ses dévotions; c'était " son lieu favori pour écrire ". Le parc et les jardins de l'abbaye ont été défigurés. Il reste un corps de bâtiment du dix-septième siècle. Les dispositions intérieures ont été modifiées.
X. Les Rochers (3). — Les défenses et les fortifications qui, au dix-septième siècle, entouraient encore ce manoir breton, ont disparu. Mais il reste les anciens bâtiments d'habitation avec leurs tours et leurs tourelles, et la chapelle, petite construction ronde, surmontée d'une coupole et où sont conservés les sièges, les chandeliers et les
(') Autour de Paris (i" série), page 295. (-) De Bretagne en Saintonge p. 43.
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lourdes boiseries de l'invention de l'abbé de Coulanges. D'ailleurs, tout ce qui peut évoquer aux Rochers le souvenir de Mme de Sévigné y a été maintenu avec une intelligente piété.
XI. Grignan au dix-septième siècle (1). — Cette image du château de Grignan est une aquarelle du dix-septième siècle conservée à la Bibliothèque nationale.
Cette vieille forteresse féodale, magnifiquement transformée à la Renaissance et à laquelle Mansard avait ajouté des bâtiments grandioses, a été ruinée par la Révolution. Il y a quinze ans, ces grands débris formaient encore un admirable tableau. On y voyait d'exquis ornements de la Renaissance, des façades du dix-septième siècle à demi écroulées, des ifs taillés, des statues brisées, des vases de marbre d'un galbe imprévu et puissant. Hélas ! Grignan a été restauré, férocement restauré. Un propriétaire a d'abord brocanté les frises, les médaillons, les cheminées de la Renaissance et les grands vases de marbre. Puis un autre propriétaire s'est mis en tête de reconstruire Grignan. Où en sont ces travaux ? Je l'ignore ; depuis sept ans je ne suis pas retourné à Grignan ;
(') Provence, p. 1.
»4 MADAMB DE SÉVIGNÉ
mais dans ce temps-là, l'irréparable sacrilège était déjà accompli. Toutes les vieilles pierres avaient été profanées, tous les souvenirs effacés, et l'ombre de Mme de Sévigné avait fui ce château tout neuf.
XII. La terrasse de Grignan (1). — Cette terrasse est une immense esplanade dallée où roulaient les carrosses ; elle recouvre la voûte de l'église bâtie au pied du rocher, elle en épouse le dessin, elle en couronne la nef et les clochers carrés. Et de cette terrasse, quel horizon du Ventoux aux monts de l'Ardèche !
XIII. Ecriture de Mme de Sévigné (2). — C'est la première page d'une lettre à sa fille non datée, mais qu'il est facile de placer au 1 3 septembre 1 679.
Considérez cette vaste feuille de papier où la plume court la " bride sur le cou ", sans une pause, sans une rature. Remarquez que la ponctuation se réduit à quelques virgules. Mme de Sévigné ne ponctue pas ; elle se contente de ce qu'elle appelle ses petites raiesy mais elle y tient,
(') Province, p. i .
(2) On trouvera un fac-similé de l'écriture de Mme de Sévigné, de Mme de Grignan et de Bussy-Rabutin dans l'Album de la Collection des Grands écrivains (Hachette).
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car " elles donnent, dit-elle, de l'attention, elles font faire des réflexions, des réponses, des épigrammes, des satires ". En réalité, elles marquent les mouvements et les intonations de la parole. Et ces signes, très clairs pour ceux qui connaissaient la voix et la manière de causer de Mme de Sévigné, restent pour nous un peu mystérieux. Forcément, on les a remplacés dans nos éditions par la ponctuation régulière. Mais cette substitution indispensable rend quelquefois très difficile la lecture à haute voix d'une lettre de Mme de Sévigné. Regardez enfin cette grande écriture* précipitée qui dédaigne l'orthographe et qui dans sa hâte enchaîne parfois les mots les uns aux autres : tout y trahit l'allégresse de la pensée et la fougue du sentiment.
Voilà ce qui saute aux yeux. Cependant cette écriture vaut d'être étudiée de plus près. Je suis persuadé que la graphologie est une science positive ; mais je la connais mal. Aussi me suis-je adressé à une personne qui fait aujourd'hui autorité en la matière, et je lui ai soumis l'écriture de Mme de Sévigné. Voici la consultation que m'a donnée Mme de Salberg :
" i° Tracé léger et couché : sensibilité sentimentale ; 2° écriture entièrement liée, légère et couchée :
don de pressentiment et d'intuition instinctive ; 3° absence de -ponctuation : absence d'esprit méthodique et d'ordre matériel ; 40 quelques accentuations : un certain ordre cérébral ; 50 direction exclusivement dextrogyre : bonté et générosité ; 6° lettres ouvertes par le haut (0 et a) : parole abondante ; 7* lettres espacées : idées larges ; 8° beaucoup d'air entre les lignes : intelligence lucide ; 90 allure rapide : accélération de la pensée; io° signature haute et sans paraphe : simplicité orgueilleuse ; 1 1° pesée également légère : immatérialité... "
Nous verrons, au cours de nos causeries, si la lecture des lettres justifie les constats de la graphologie.
XIV. Ecriture de Mme de Grignan. — Le contraste avec l'écriture de sa mère est frappant.
C'est la seconde page d'une lettre écrite par Mme de Grignan à Pompone au sujet de sa disgrâce, en 1679.
Consultation graphologique : " i° Tracé lâché : manque de supériorité morale ; 2° tracé baveux : mauvaise circulation du sang ; 30 tracé descendant : grande dépression ; 40 pas d'air entre les lignes : absence de clarté dans les idées ; 50 écriture entièrement liée : tendance au sophisme ; 6° barres
de T accrochées à la base des lettres : grande persévérance dans le vouloir ; 70 signature très étalée et très haute : amour du faste.
XV. Ecriture de Bussy-Rabutin. — C'est la fin d'une lettre de Bussy au P. Brotier. L'écriture est d'une merveilleuse élégance.
Consultation graphologique : " \° Relief du tracé: brio de l'esprit ; 2° direction verticale : prépondérance du cerveau ; 30 grande clarté entre les lignes : esprit clair ; 40 lettres groupées dans chaque mot : facultés encyclopédiques ; 50 jolies majuscules : sens esthétique ; 6° fréquents gestes vers la gauche : culte du souvenir ; 70 jambages formant poche : cerveau enregistreur ; 8° lettres ouvertes par en haut : facilité de parole ; 90 signature entièrement différente du texte : nature double, fourberie; io° fréquents lassos : don de séduction ; 1 ip tracé appuyé : forte vitalité, appétits sensuels ; 120 écriture en relief et ronde : mémoire visuelle.
Maintenant que nous connaissons les visages, les logis et les écritures, nous pourrons, me semble-t-il, mieux cheminer à travers la correspondance de Mme de Sévigné.
Marie de Chantai était la petite fille de Jeanne-
Françoise Fremyot, baronne de Chantai, qui, sous la direction de saint François de Sales, fonda l'ordre de la Visitation. Son père, Celse-Bénigne de Rabutin, baron de Chantai, périt en se battant contre les Anglais dans l'île de Ré.
Elle naît à Paris le 5 février 1626. A six ans, elle est orpheline de père et de mère. A dix-huit ans, elle épouse un gentilhomme breton, le marquis Henri de Sévigné, qui, six années plus tard, se fait tuer en duel, lui laissant un fils et une fille. Elle se donne tout entière au soin de sa fortune et à l'établissement de ses enfants. Elle vit ordinairement à Paris près de la cour, où elle est reçue mais dont elle ne fait point partie. Pour sa santé, elle va quelquefois à Vichy et à Bourbon. Par goût et par économie, elle réside assez souvent dans son château des Rochers, près de Vitré ; elle fait aussi quelques séjours en Provence auprès de sa fille, la comtesse de Grignan. Voilà tous les événements de sa vie. Ses épreuves sont celles du moins malchanceux d'entre nous : des embarras d'argent, des rhumatismes et la douleur de voir partir ceux qu'on aime. Elle mourut à soixante-dix ans en possession de sa vive et lucide intelligence. Bonne chrétienne, elle n'avait jamais douté de la Providence.
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Rien de moins romanesque qu'une telle existence, pareille à tant d'autres. Comment donc Mme de Sévigné a-t-elle ensorcelé son siècle et la postérité ?
Comme dans le conte de Perrault, les fées furent convoquées à son baptême. " La première lui donna pour don qu'elle serait la plus belle personne du monde ; celle d'après, qu'elle aurait de l'esprit comme un ange ; la troisième qu'elle aurait une grâce admirable à faire tout ce qu'elle ferait " et à dire tout ce qu'elle dirait ; " la quatrième, qu'elle danserait parfaitement bien ; la cinquième, qu'elle chanterait comme un rossignol." Survint alors la vieille fée qu'on avait oublié d'inviter et qui, " branlant la tête plus de dépit que de vieillesse ", dit : La marquise aura une fille belle comme le jour, mais dont le cœur sera sec comme la paume de ma main et dont l'humeur sera si vaniteuse et si revêche que sa mère en pensera mourir de chagrin. Ce dernier don fit frémirtoute la compagnie; mais unejeunefée sortit de derrière la tapisserie et dit : Rassurez-vous, la marquise n'en mourra pas. A cause de sa fille, elle pleurera toutes les larmes de son corps ; mais elle écrira divinement, et, pour faire connaître à cette fille toute la chaleur de sa tendresse, elle
composera des lettres si agréables qu'elle-même en sera un peu consolée et que sa gloire durera autant que fleurira le langage de son pays.
Les fées ne se trompent jamais : tout s'est accompli selon leurs prédictions. Nous le savons, car jamais femme ne s'est racontée avec autant de liberté et de franchise. Pour ses quarante-quatre premières années, nous possédons seulement quelques lettres éparses ; à partir de 1670, nous entrons dans l'intimité de sa vie et de sa pensée. Cependant, comme, chemin faisant, elle reviendra souvent sur le passé et que, d'ailleurs, à causer avec une femme de quarante-quatre ans, on distingue aisément ce qu'elle fut vingt années plus tôt, c'est bien son vivant et fidèle portrait que Mme de Sévigné nous a livré elle-même. Sans doute, il ne faut pas, avec elle, tout prendre au pied de la lettre : cette personne bienveillante n'est impitoyable ni pour les autres, ni pour elle-même ; il lui arrive de dire la demi-vérité ou la vérité et demie, par coquetterie ou bien par " pure eutrapélie ", comme disait Renan ; elle concède bien volontiers à ses amis tout ce qu'ils exigent pour lui garder leur amitié ; elle flatte sa fille qu'elle aime aveuglément et dont elle est vaine ; ses sympathies ou l'intérêt des siens lui inspirent
parfois des opinions un peu déconcertantes. Mais tout cela ne saurait nous donner le change, car tout cela ne s'adresse pas à nous. Jamais, à la différence des auteurs de Mémoires, Mm« de Sévigné n'a songé à duper la postérité, pour la bonne raison que jamais elle n'a soupçonné que la postérité irait un jour mettre le nez dans ses papiers. Elle savait bien que ses lettres ou du moins certaines de ses lettres seraient lues par d'autres que par ses correspondants, elle n'ignorait pas qu'elle écrivait à ravir, elle en tirait gloire, et elle aimait à divertir sa fille et ses amis ; mais, c'est à eux seuls qu'elle pense, quand elle cède au désir de plaire ou à la crainte de déplaire. Pour nous, ses lecteurs d'aujourd'hui, nous n'existions pas pour elle. Nous sommes les spectateurs inattendus d'une comédie qui jamais ne fut réglée à notre intention. C'est un amusement rare; et comme toutes ces lettres attestent le goût, la bonté et l'honneur de celle qui les a écrites, nous pouvons jouir de notre plaisir, sans que vienne s'y mêler ce malaise qui nous prend à la lecture d'autres correspondances où de pauvres âmes nous livrent, bien malgré elles, le secret de leurs faiblesses les moins avouables et de leurs erreurs les plus ridicules.
De la tendresse et de la passion, du bon sens et de la fantaisie, de l'esprit et de la gaieté, surtout de la gaieté, une nature riche, variée et ardeme, voilà Mme de Sévigné telle qu'elle s'est peinte elle-même, et telle qu'elle fut au témoignage de ses contemporains.
Reprenons le portrait tracé par Bussy — le cousin de Mme de Sévigné — dans Y Histoire amoureuse des Çaules. 11 est de la plus noire méchanceté. Il offensa cruellement le modèle, et on le comprend de reste. Il a indigné et scandalisé pendant deux siècles les amoureux posthumes de Mme de Sévigné. Cependant, mêlées à beaucoup de perfidies, on y trouve encore assez de vérités pour que nous ne fassions point fi de la peinture. Expliqué, commenté et retouché, le terrible portrait en apprendra plus long que les éloges fades et vagues des admirateurs. Souvenons-nous qu'il s'agit ici d'une Sévigné qui vient de passer la trentaine.
Il ny a point de femme qui ait plus d'esprit qu'elle, et fort peu qui en aient autant ; sa manière est très divertissante. Il y en a qui disent que pour une femme de qualité, son caractère est un peu trop badin. Du temps que je la voyais, je trouvais ce jugement-là ridicule et je sauvais son burlesque sous le nom de gaieté ; aujourd'hui qu'en ne la voyant plus, son grand feu ne m'éblouit pas,
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je demeure d'accord qu'elle veut être trop plaisante. Si on a de l'esprit, et particulièrement de cette sorte d'esprit qui est enjoué, on n'a qu'à la voir ; on ne perd rien avec elle : elle vous entend, elle entre juste en tout ce que vous dites, elle vous devine et vous mène d'ordinaire bien plus loin que vous ne pensez aller. Quelquefois aussi on lui fait bien voir du pays ; la chaleur de la plaisanterie l'emporte. En cet état, elle reçoit avec joie tout ce qu'on lui veut dire de libre, pourvu qu'il soit enveloppé ; elle y répond même avec mesure et croit qu'il irait du sien, si elle n'allait au delà de ce qu'on lui a dit. Avec tant de feu, il n'est pas étrange que le discernement soit médiocre : ces deux choses étant d'ordinaire incompatibles, la nature ne peut faire de miracle en sa faveur ; un sot éveillé l'emportera toujours auprès d'elle sur un honnête homme sérieux. La plus grande marque d'esprit qu'on lui peut donner, c'est d'avoir de l'admiration pour elle ; elle aime l'encens, elle aime d'être aimée, et pour cela elle sème afin de recueillir, elle donne de la louange pour en recevoir. Elle aime généralement tous les hommes, quelque naissance et quelque mérite qu'ils aient et de quelque profession qu'ils soient ; tout lui est bon, depuis le manteau royal jusqu'à la soutane, depuis le sceptre jusqu'à l'écritoire. Entre les hommes, elle aime mieux un amant qu'un ami, et, parmi les amants, les gais plus que les tristes. Les mélancoliques flattent sa vanité, les éveillés son inclination ; elle se divertit avec ceux-ci et se flatte de l'opinion qu'elle a bien du mérite d'avoir pu causer de la langueur à ceux-là...
Bussy est forcé de reconnaître que Mme de Sévigné a beaucoup d'esprit et du plus divertissant. Autrement, après tout ce qu'il a dit du nez, de la mâchoire, de la gorge et des bras de sa cousine, comment se justifierait-il de lui avoir si longtemps fait la cour ? D'ailleurs là-dessus les contemporains sont unanimes. " Par son aisance, dit Saint-Simon, ses grâces naturelles, la douceur de son esprit, elle en donnait à qui n'en avait pas, extrêmement bonne d'ailleurs, et savait extrêmement de toutes sortes de choses sans vouloir jamais paraître savoir rien. " Du reste, nous pouvons en juger, puisque cet esprit a passé de sa conversation dans ses lettres.
Pour le reste, Bussy trace l'image d'une jeune femme intarissablement gaie, coquette, vaine de l'empire qu'elle exerce sur tant d'hommes illustres ou spirituels. Turenne, le prince de Conti, Lude, Méré, Ménage, Bussy lui-même, voilà la liste — incomplète — de ses adorateurs. Il n'était pas vrai qu'elle préférât ses amants à ses amis, car elle déploya une charmante industrie pour faire que ses amants devinssent ses amis. Elle en vint à bout, même avec Bussy, et elle y eut quelque mérite. Écoutez la suite du portrait.
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Elle est d'un tempérament froid, au moins si l'on en croit feu son mari ; aussi lui avait -il l'obligation de sa vertu. Comme il disait, toute sa chaleur est dans l'esprit. A la vérité, elle compense bien la froideur de son tempérament, si l'on s'en rapporte à ses actions ; je crois que la foi conjugale n'a pas été violée, si l'on regarde l'intention. C'est une autre chose, pour en parler franchement. Je crois que son mari s'est tiré d'affaire devant les hommes, mais je le tiens trompé devant Dieu...
Et quand je lis : trompé, c'est pour ne point parler comme Molière.
Puis Bussy lui reproche longuement tous les manèges d'une fausse prude.
Mme de Sévigné n'a pas trompé son mari. C'est Bussy qui le dit ; il le dit en rechignant, mais il le dit ; or, quand je vous conterai les relations du personnage avec sa belle cousine, vous verrez que la caution est bonne. Tallemant, qu'on ne peut suspecter d'indulgence à l'égard de ses contemporains et de ses contemporaines, n'a recueilli sur elle aucune " historiette " scandaleuse. Et voilà encore une excellente référence.
Veuve, elle ne s'est pas remariée. Cette Célimène sans méchanceté n'a écouté ni Alceste, ni Acaste, ni Clitandre, ni Oronte. Pourquoi ?
Elle avait fait du mariage une fâcheuse expé-
rience. Elle avait tendrement aimé son mari, cavalier agréable, bien fait et spirituel. Celui-ci lui avait préféré Ninon de Lenclos et d'autres ; " il aima partout, dit encore Bussy, mais il n'aima jamais rien de si aimable que sa femme ", et ce fut pour les yeux de Mme de Gondran, la belle Loto, qu'il se fit, un beau matin, transpercer par le chevalier d'Albret. Après de pareils déboires, il eût été naturel qu'elle cherchât une revanche. Ce fut, dit-on, l'amour maternel qui l'en détourna, et l'on cite un passage d'une lettre qu'elle écrivit à sa fille. Parlant de la " bonne " princesse de Tarente, dont "le cœur était de cire ", elle ajoutait : " Je ne vois pas qu'elle ait eu assez de loisir pour aimer sa fille au point de se comparer à moi. Il faudrait plus d'un cœur pour aimer tant de choses à la fois. Pour moi, je m'aperçois tous les jours que les gros poissons mangent les petits. Si vous êtes un préservatif, comme vous le dites, je vous suis trop obligée, et je ne puis trop aimer l'amitié que j'ai pour vous. Je ne sais de quoi elle m'a gardée, mais quand ce serait du feu et de l'eau, elle ne me serait pas plus chère. " Ainsi s'expliquerait la vie de Mme de Sévigné. Tout de même, il faudrait savoir si c'est elle qui n'a pas voulu tenter l'aventure, ou si c'est l'aventure qui
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ne l'a pas tentée. On admettrait volontiers qu'elle a immolé toute autre affection à l'amour de ses enfants, si, après avoir pleuré son mari, elle s'était retirée du monde. Elle s'y jeta à corps perdu et y joua un jeu où, sans une extrême froideur, une femme est assurée de perdre la partie. Mme de Sévigné l'a toujours gagnée. Décidément ce brutal de Bussy n'avait peut-être pas tort. A la sainteté près, Mme de Sévigné tenait de sa grand'mère, sainte Jeanne de Chantai, qui, de son propre aveu, connut toutes les tentations de l'esprit, mais n'eut jamais à " combattre la chair et le sang ".
"Toute sa chaleur était à l'esprit. " Ajoutons : et au cœur, la ressemblance sera parfaite. Elle avait une sensibilité délicate et passionnée. Elle passait tout à ses amis, rien à leurs ennemis. Elle ignorait la rancune, puisqu'elle s'est réconciliée avec Bussy lui-même ; mais elle adoptait jusqu'à l'exécration les ressentiments de ceux qu'elle aimait. Les Grignan s'étant brouillés avec l'évêque de Marseille, elle conçut contre ce prélat une telle haine qu'à confesse le prêtre dut lui refuser l'absolution.
Bussy continue :
Pour avoir de l'esprit et de la qualité, elle se laisse un
peu trop éblouir aux grandeurs de la cour. Le jour que la reine lui aura parlé, et peut-être demandé seulement avec qui elle sera venue, elle sera transportée de joie, et, longtemps après, elle trouvera moyen d'apprendre à tous ceux desquels elle se voudra attirer le respect, la manière obligeante avec laquelle elle lui aura parlé. Un soir que le Roi venait de la faire danser, et s'étant remise à sa place qui était auprès de moi : " Il faut avouer, me dit-elle, que le Roi a de grandes qualités ; je crois qu'il obscurcira la gloire de tous ses prédécesseurs. " Je ne pus m'empêcher de lui rire au nez, voyant à quel propos elle lui donnait ces louanges, et de lui répondre : " On n'en peut douter, madame, après ce qu'il vient de faire pour vous. " Elle était alors si satisfaite de Sa Majesté que je la vis sur le point, pour lui témoigner sa reconnaissance, de crier : vive le Roi !
Ici le trait porte. Mme de Sévigné fut sans doute un peu trop éblouie des grandeurs de la cour. Mais bien rares les femmes — et les hommes — d'esprit et de qualité qui ne pratiquèrent pas alors l'idolâtrie générale. Et Bussy lui-même ! nous en reparlerons.
Voici maintenant d'atroces injustices. Continuons pourtant notre lecture, ne serait-ce que pour rétablir la vérité méchamment altérée par Bussy. Il avait sollicité de sa cousine un prêt d'argent ; elle avait refusé.
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Il y a des gens qui ne mettent que les choses saintes pour bornes à leur amitié et qui feraient tout pour leurs âmes à la réserve d'offenser Dieu. Ces gens-là s'appellent amis jusqu'aux autels. L'amitié de Mme de Sévigné a d'autres limites : cette belle n'est amie que jusqu'à la bourse ; il n'y a qu'elle de jolie femme au monde qui se soit déshonorée par l'ingratitude... Ceux-là qui la veulent excuser disent qu'elle défère en cela au conseil des gens qui savent ce que c'est que la faim et qui se souviennent encore de leur pauvreté.
La plus grande application qu'a Mm* de Sévigné est à paraître tout ce qu'elle n'est pas...
Mme de Sévigné est inégale jusqu'aux prunelles des yeux et jusqu'aux paupières ; elle a les yeux de différentes couleurs, et les yeux étant les miroirs de l'âme, ces égarements sont comme un avis que donne la nature à ceux qui l'approchent de ne pas faire un grand fondement sur son amitié.
Ces vilenies se réfuteront d'elles-mêmes quand on verra de quelle façon elle aimait ses amis et comment la mort seule a dénoué les amitiés qu'elle avait formées dans sa jeunesse. Mais il faut s'arrêter au reproche d'avarice. Là-dessus on a parfois écouté Bussy avec trop de complaisance.
Elle fut toujours bonne ménagère, attentive et scrupuleuse. Les frasques et les gaspillages de son mari l'avaient obligée à une sévère économie. Quand ses enfants eurent recueilli la plus grande
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part des biens paternels, elle subsista — péniblement — du revenu de quelques terres et d'une pension que lui faisait son fils. Les dernières années de sa vie, elle se débattit contre de cruels embarras. Un an avant sa mort, elle écrivait qu'elle pensait mourir sans argent comptant, mais aussi sans dettes, et " c'est assez, disait-elle, pour une chrétienne ". Son vœu ne fut pas exaucé ; à son décès, elle devait 70.000 livres. L'avarice cependant lui faisait horreur: "Je serais bien fâchée, ma chère enfant, d'être capable de faire ce que je fais pour avoir de l'argent de reste ; je craindrais l'avarice qui est ma bête ; mais je suis bien en sûreté de cette vilaine passion ; je ne saurais douter au contraire que je ne sois dévorée de l'amour de la justice. Aussi je vais sans crainte et sans honte dans le chemin de cette sainte économie que vous approuvez. "
Elle avait remis le soin de sa fortune à son oncle, l'abbé de Coulanges, que, dans la famille, on avait surnommé le bien bon : c'était un honnête homme de vie régulière et d'humeur un peu chagrine, ordonné, méticuleux et maniaque, qui était tout occupé " des beaux yeux de sa cassette " ou, pour mieux dire, de la cassette de sa nièce. Il passait son temps à empiler des jetons pour dé-
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brouiller les comptes de la marquise. Mme de Sévigné l'aimait tendrement. C'était à lui que s'adressait tout à l'heure l'allusion de Bussy. Mme de Sévigné s'en souvenait, lorsque, après la mort du bien bon, elle écrivait à son cousin :
Je lui avais, comme vous savez, des obligations infinies. Je lui devais la douceur et le repos de ma vie ; c'est à lui que vous devez la joie que j'apportais dans votre société ; sans lui nous n'aurions jamais ri ensemble ; vous lui devez toute ma gaieté, ma belle humeur, ma vivacité, le don que j'avais de vous bien entendre, l'intelligence qui me faisait comprendre ce que vous m'aviez dit et deviner ce que vous alliez dire ; en un mot, le bon abbé en me retirant des abîmes où M de Sévigné m'avait laissée, m'a rendue telle que vous m'avez vue et digne de votre estime et de votre amitié. Je tire le rideau sur vos torts ; ils sont grands, mais il les faut oublier, et vous dire que j'ai senti vivement la perte de cette agréable source de tout le repos de ma vie. Il est mort en sept jours, d'une fièvre continue, comme un jeune homme, avec des sentiments chrétiens dont j'étais extrêmement touchée, car Dieu m'a donné un fonds de religion qui m'a fait regarder assez solidement cette dernière action de la vie. La sienne a duré quatre-vingts ans: il a vécu avec honneur, il est mort chrétiennement. Dieu nous fasse la même grâce !
Sa gaieté, sa belle humeur, sa vivacité, cet air
de joie qu'elle mettait dans ses propos et dans ses lettres, Bussy ne les a pas niés, dans son méchant portrait. Il faut pourtant y insister. Ce sont là les traits qui frappent dès l'abord et demeurent dans la mémoire.
Mme de Sévigné dut, dit-elle, cette belle humeur à la tranquillité d'esprit que lui assura le bien bon. Elle la dut aussi à sa santé florissante. Cette blonde, alerte et robuste, ne connut ni maladie ni malaise jusqu'à quarante-huit ans ; alors quelques vapeurs l'incommodèrent, qui revinrent encore l'année suivante : " C'étaient les adieux de ce qu'on croyait parti. " A cinquante ans, une violente attaque de rhumatisme la cloua dans son lit et lui fit enfler les mains. Mais, bientôt rétablie, elle constata que jamais sa taille n'avait été aussi merveilleuse et son teint aussi beau ; cette taille et ce teint étaient les plus vifs agréments de sa personne; elle les conserva jusque dans la vieillesse. Pour ne pas désobliger les médecins, rassurer sa fille et voir du pays, elle fut aux eaux de Vichy. Elle en revint en si bel état que son cousin le " petit Coulanges " s'écriait en la revoyant : " Nous la tenons enfin, cette incomparable mère beauté, plus incomparable et plus mère beauté que jamais. " Elle se plaindra, de temps en temps, de quelques
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vapeurs, d'un peu de néphrite et de rhumatisme ; mais ni les saignées qu'elle déteste, ni les remèdes dont elle abuse, quand c'est sa fille qui les lui conseille, ne triompheront de son heureuse complexion jusqu'à la brève maladie qui l'emportera.
Comment une femme qui, à soixante-quatre ans, mordant à même sa beurrée, y marquait toutes ses dents, n'eût-elle pas aimé la vie ? Comment n'eûtelle pas donné raison à Montaigne jugeant que " la plus expresse marque de la sagesse est une esjouissance constante " ?
Bienfaisante gaieté qui la garda des dangers d'un esprit trop prompt et d'une sensibilité trop ardente.
Pour s'épanouir, une pareille nature avait besoin de vivre dans un air d'amitié et de bienveillance. Etant de Bourgogne, le pays des " trouveurs à redire ", elle adorait la raillerie. Elle y excellait, car elle tenait des Rabutin, ses aïeux, une magnifique désinvolte pour dire aux gens leurs quatre vérités. Son père, c'est elle qui nous le raconte, écrivait à Schomberg qui venait d'être fait maréchal de France :
Monseigneur, Qualité, barbe noire, familiarité.
Chantal.
Il voulait dire par là que Schomberg avait été fait maréchal, parce qu'il avait de la qualité, une barbe noire comme Louis XIII et de la familiarité avec lui. Elle ajoutait : " Il était joli, mon père ! " Elle aussi rabatinait à merveille, mais elle émoussait la pointe de la raillerie ; pour ne point troubler sa propre allégresse, elle évitait de blesser autrui.
Et sa naturelle gaieté la sauva aussi du désespoir où la jetaient les absences et l'insensibilité de sa fille. Un jour, Jules Lemaître ayant un peu tarabusté Mme de Sévigné finissait en protestant de son affection pour cette grosse mère-la-joie qui fut, à certaines minutes, je le crois, une mère de douleur. Grosse eût fait enrager Mme de Sévigné qui, passé la cinquantaine, se vantait d'avoir vaincu l'embonpoint et conservé le dos plat. Pour le reste, rien de plus vrai. Et ces minutes-W furent terribles, car elle avait la fibre délicate et l'imagination brûlante. Mais elle trouvait en elle-même tant de ressources pour ne point se laisser abattre ! D'abord, les larmes : elle en versait des torrents, et, après
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avoir fait jouer la fontaine, comme elle disait, elle sentait sa peine à demi apaisée. Ensuite, tout lui était divertissement : la lecture, la musique, la causerie, le clair de lune, le silence de la campagne et le bruit du monde. Enfin, elle avait sa philosophie et sa religion qui bientôt lui rendaient le repos et la joie. Sagesse humaine et résignation chrétienne s'accordaient pour la consoler des contrariétés et des orages.
Quelle sottise, disait-elle à Bussy, de ne point suivre les temps et de ne point jouir avec reconnaissance des consolations que Dieu nous envoie après les afflictions qu'il veut quelquefois nous faire sentir! La sagesse est grande, ce me semble, de souffrir la tempête avec résignation, et de jouir du calme, quand il lui plaît de nous le redonner : c'est suivre l'ordre de la Providence. La vie est trop courte pour s'arrêter longtemps sur le même sentiment; il faut prendre le temps comme il vient, et je sens que je suis de cet heureux tempérament: e me ne preggio (et je m'en estime), comme disent les Italiens. Jouissons, mon cher cousin, de ce beau sang [le sang des Rabutin] qui circule si doucement et si agréablement dans nos veines.
La joie de vivre est la source de sa bonté et le secret de son bonheur. La joie d'écrire fait la plus grande beauté de son style.
Elle est un de ces écrivains dont parle La Bruyère, " qui écrivent par humeur, que le cœur fait parler, à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier ". Aussi quand on a prononcé le mot de naturel a-t-on à peu près tout dit de son style, à condition d'entendre par ce mot ce qui est conforme non pas à nos goûts et à nos habitudes, mais à la nature même de l'écrivain. Il y a chez Mme de Sévigné des coquetteries de langage qui peuvent paraître affectées, c'est un naturel de plus.
Veut-on cependant définir avec un peu plus de précision l'originalité de la langue et des tournures de Mme de Sévigné, c'est encore La Bruyère qu'il faut citer. Parlant de la littérature épistolaire, il juge que les femmes y surpassent les hommes. " Elles trouvent, dit-il, sous leur plume, des tours et des expressions qui souvent, en nous, ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche ; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu'elles placent si juste, que tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté, et semblent être faits seulement pour l'usage où elles les mettent ; il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout un sen-
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timent, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate : elles ont un enchaînement de discours inimitable qui se sent naturellement et qui n'est lié que par le sens. " Peut-être La Bruyère avait-il lu quelques lettres de Mme de Sévigné. En tout cas, ces remarques, surtout la dernière, relative à V enchaînement du discours^ s'appliquent à merveille au style de la marquise...
Mais l'analyse littéraire la plus exacte, la plus subtile ne vaudra jamais la lecture d'une lettre de Mme de Sévigné. Certains de ses récits les plus célèbres figurent dans toutes les anthologies : le mariage de la Grande Mademoiselle, la mort de Vatel, la procession de Sainte-Geneviève, la fenaison, la maladie de Mme de Brissac. Au cours de nos causeries, j'aurai l'occasion de citer un grand nombre de ses lettres. Aujourd'hui, pour vous donner une idée de sa manière de conter,je vous lirai seulement l'aventure de M. de Béthune. Nous avons la chance de rencontrer la même historiette rapportée dans une autre correspondance du temps. Les deux textes, rapprochés l'un de l'autre, feront voir comment Mme de Sévigné fit de l'anecdote un chef-d'œuvre.
La duchesse d'Uxelles écrivait à son ami le comte de La Garde, le 28 mars 1889 :
Il arriva ici une étrange aventure jeudi au soir. Le comte de Béthune, appelé par sobriquet Cassepot, frère de celui qui est en Pologne, âgé de plus de soixante ans, a violé le droit d'hospitalité en séduisant, chez M. le duc d'Estrées qui lui avait donné retraite, Mlle de Vaubrun, la soeur de sa femme, qui n'a pas dix-sept ans. MUe de Vaubrun s'était mise aux filles de Sainte-Marie du faubourg Saint-Germain, le lundi gras, pour mieux cacher son jeu. Béthune fut l'enlever à ce couvent avec un exempt et quatre gardes de M. de Gèvres (M. de Gèvres était gouverneur de Paris), qui enfoncèrent la grille du parloir à coups de bûches et amenèrent la demoiselle à l'hôtel de Gèvres. Les avis étant donnés de part et d'autre, le lieutenant criminel se transporta sur les lieux et parla, vendredi au matin, à M. de Gèvres. Celui-ci dit n'avoir point connaissance du fait, hors que M. de Béthune lui avait demandé une chambre, et que, pour ses gardes, ils ne logeaient pas chez lui. Le duc de Gèvres alla ensuite à Versailles et montra au roi un certificat de MIle de Vaubrun qu'elle était mariée. Il lui demanda pardon et dit qu'il croyait n'avoir point fait de mal. Il reçut là-dessus une réprimande, le roi lui remontrant qu'il ne lui avait pas donné le gouvernement de Paris pour ne point maintenir la justice, et la fille fut ramenée le soir à la maison... On croit que M. d'Estrées a consenti à laisser la vie sauve à M. de Béthune qui va en Suisse, mais qu'il veut que l'affaire soit poursuivie, afin qu'il ait la tête coupée en effigie. On ajoute que non seulement sa colère est très grande contre lui mais aussi contre M. le duc de Gèvres que M. de Lamoignon et M. le procureur général allèrent voir sur-
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le-champ pour le désabuser sur ce qu'il pensait que cette action était fort indifférente...
Telle était l'affaire consciencieusement rapportée par une personne qui, assurément n'avait pas le don de conter, et encore ai-je obligé de débroussailler un peu sa syntaxe à votre intention.
Voici maintenant le cher-d'ceuvre :
Ecoutez un peu ceci, ma bonne. Connaissez-vous M. de Béthune, le berger extravagant de Fontainebleau, autrement Cassepot ? Savez-vous comme il est fait ? Grand, maigre, un air de fou, sec, pâle... Tel que le voilà, il logeait à l'hôtel de Lyonne avec le duc, la duchesse d'Estrées, Mme de Vaubrun et MUe de Vaubrun. Cette dernière alla, il y a deux mois, à Sainte- Marie du faubourg Saint-Germain : on crut que c'était le bonheur de sa soeur qui faisait cette religieuse et qu'elle aurait tout le bien. Savez-vous ce que faisait ce Cassepot à l'hôtel de Lyonne? L'amour, ma bonne, l'amour avec MUe de Vaubrun : tel que je vous le figure, elle l'aimait. Benserade dirait là-dessus, comme de Mme de Ventadour qui aimait son mari : " Tant mieux, si elle aime celui-là, elle en aimera bien un autre. " Cette petite fille de dix-sept ans a donc aimé ce Don Quichotte; et hier, il alla, avec cinq ou six gardes de M. de Gèvres, enfoncer la grille du couvent avec une bûche et des coups redoublés : il entre avec un homme à lui dans ce couvent, trouve MUe de Vaubrun qui l'attendait, la prend, l'emporte, la met dans un carosse, la
mène chez M. de Gèvres, fait un mariage sur la croix de l'épée, couche avec elle ; et le matin, dès la pointe du jour, ils sont disparus tous deux et on ne les a pas encore trouvés. En vérité, c'est là qu'on peut dire encore :
Agnès et le corps mort s'en sont allés ensemble.
Le duc d'Estrées crie qu'il a violé les droits de l'hospitalité. Mme de Vaubrun veut lui faire couper la tête. M. de Gêvres dit qu'il ne savait pas que ce fût Mlle de Vaubrun. Tous les Béthunes font quelque semblant de vouloir empêcher qn'on ne fasse le procès de leur sang. Je ne sais pas encore ce qu'on en dit à Versailles. Voilà, ma chère bonne, l'évangile du jour ; vous connaissez cela, on ne parlait d'autre chose. Que dites-vous de l'amour? Je le méprise quand il s'amuse à de si vilaines gens. (25 mars 1689.)
Et trois jours après Mme de Sévigné conte à sa fille la fin de l'aventure :
...M. de Gèvres... courut à Versailles dire au roi qu'étant ami de M. de Béthune, il n'avait pu se dispenser de le servir. Le roi le gronda, lui dit qu'il ne lui avait pas donné le gouvernement de Paris pour en faire un tel usage : il demanda pardon, le roi s'est adouci. Pour M. de Béthune, il peut s'en aller où il voudra ; mais si on le prenait et qu'on lui fît son procès, homme vivant ne le pourrait sauver : toute la famille des Béthunes tâchera de l'empêcher de se représenter. M. de Lamoignon a ramené la fille chez sa mère qui pensa crever en la revoyant. Elle dit qu'elle n'est point mariée ; elle a pourtant passé deux nuits avec ce vilain Cassepot. On dit qu'elle est mariée, il
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y a quatre mois, qu'elle l'a écrit au roi. Rien n'est si extravagant que toute cette affaire. Le duc d'Estrées est outré qu'un homme qu'il logeait généreusement, ait ainsi blessé et outragé l'hospitalité. Ils se prirent de paroles, le duc de Charost (proche parent de M. de Béthune) et lui : c'était le jour de Notre-Dame (l'Annonciation). Le duc d'Estrées poussait un peu loin les reproches et les menances et ne ménageait point les termes ; le duc de Charost pétillait, et lui dit : " Monsieur, si je n'avais point communié aujourd'hui, je vous dirais et cela et cela encore " ; et finit : " Car enfin, sans la belle Gabrielle, notre ami, vous seriez assez obscur ; vous avez eu sept tantes qu'on appelait les sept péchés mortels ; ce sont vos plus belles preuves. " Le duc d'Estrées montait aux nues, et rien n'était plus plaisant que de dire tout cela, croyant ne rien dire ; et nous disions hier au soir : " Songez que voilà son style le jour de communion, qu'aurait-il fait un autre jour ?" (25 mars 89).
Crayonner un bonhomme en trois traits, filer une histoire, faire saillir le comique d'un propos ou d'une attitude, ce n'est qu'une part du talent de Mme de Sévigné. De cette même prose souple et imagée elle a tracé des tableaux dramatiques et poignants, comme le désespoir du maréchal de Grammont à la mort de son fils, le deuil de la France au trépas de Turenne. Enfin elle s'en est servi pour exprimer la beauté et jusqu'à l'âme des paysages.
Les hommes et les femmes du dix-septième siècle furent-ils insensibles au charme delà nature? On l'a dit, on a prétendu que jusqu'à Jean-Jacques Rousseau l'âme française avait été fermée à la séduction des campagnes et des forêts. Il n'en faut rien croire. Au dix-septième siècle, il y avait encore des gentilshommes campagnards qui vivaient heureux sur leurs terres ; tout riche bourgeois possédait sa maison des champs ; tous les écrivains aimaient à faire la retraite à la campagne ; Bossuet se plaisait à Germigny sur les rives de la Marne, Boileau s'en fut loger à Auteuil, village rustique entre la rivière et les bois. Pourquoi ces honnêtes gens, qui avaient des yeux faits comme les nôtres pour sentir la beauté des lignes et des couleurs, auraient-ils ignoré les émotions et les rêveries que nous donne le spectacle de la nature ? Quand Mme de Sévigné se plaît au clair de lune ou au chant des rossignols, elle le dit à ses correspondants, comme la chose la plus naturelle du monde, et ceux-ci ne semblent en marquer aucune surprise. On a donc aimé la nature au dix-septième siècle, comme dans tous les temps, mais alors, ce n'était point la mode d'en parler ni surtout d'en écrire. Jamais il n'y eut littérature plus impersonnelle. Il eût paru inconvenant qu'au lieu de composer un
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ouvrage régulier : comédie, tragédie, épopée, sermon, histoire, un auteur se permît d'occuper le lecteur de lui-même et de lui communiquer ses impressions. A la rigueur on le passait aux poètes, et heureusement La Fontaine a profité de cette licence, comme de beaucoup d'autres. Or, Mme de Sévigné — il faut toujours en revenir là — n'était pas un auteur, elle ne parlait pas au public, elle était libre de ses confidences, comme dans une causerie. Et de toutes les confidences qu'elle a faites à ses correspondants, la plus jolie, la plus gracieuse et la plus rare est celle de son goût pour la campagne.
Soit à Livry — dans l'abbaye du bien bon, — soit aux Rochers, " cette solitude faite exprès pour y rêver ", tout l'enchante : le ciel, les saisons, " le bruit des oiseaux qui commencent d'annoncer le printemps, " l'odeur des chèvrefeuilles, le " triomphe du mois de mai ", les mystères du clair de lune, la fraîcheur et le silence des nuits d'été, les magnificences de l'automne. Sans doute ces lieux lui sont chers, parce que tout y évoque le souvenir de sa fille. Les plus beaux ombrages sont ceux sous lesquels elle espère rencontrer le fantôme de Mme de Grignan. Mais elle aime aussi les arbres pour les jeux de lumière et de couleur dont ils
amusent ses yeux. " Je suis venue achever ici (à Livry) les beaux jours, et dire adieu aux feuilles ; elles sont encore toutes aux arbres ; elles n'ont fait que changer de couleur ; au lieu d'être vertes, elles sont aurore et de tant de sortes d'aurore que cela compose un brocart d'or riche et magnifique que nous voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer. " (3 novembre 1677). Et avec quels accents elle se désespère en voyant que son fils a fait couper les arbres autour de son château de Buron ! " ...Toutes ces Dryades affligées que je vis hier, tous ces vieux Sylvains qui ne savent plus où se retirer, tous ces anciens corbeaux établis depuis deux cents ans dans l'horreur de ces bois, ces chouettes qui, dans cette obscurité, annoncent, par leurs funestes cris, le malheur de tous les hommes, tout cela me fit hier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le cœur ; et que sait-on même si plusieurs de ces vieux chênes n'ont point parlé, comme celui où était Clorinde ? Ce lieu était un luogo d'incanto^ s'il en fut jamais; je revins toute triste..." (27 mai 1680.) Il y a là dedans, pour notre goût, un peu trop de mythologie et de littérature ; mais la plainte n'en est pas moins touchante, elle fait écho à celle de Ronsard pleurant les chênes de la forêt de Gâtines:
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Escoute, bûcheron, arrête un peu le bras, Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas, Ne vois-tu pas le sang, le quel dégoûte à force Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?
On s'est souvent demandé ce que Mm* de Sévigné devait à ses maîtres, à son entourage et à ses lectures. Tout compté, sa dette fut légère.
Ses maîtres ? Ce sont Chapelain et Ménage : ils lui enseignèrent l'italien, l'espagnol et un peu de latin. C'était d'ailleurs tout ce que lui pouvaient apprendre ces deux pédants. Chapelain, honnête homme, assez bon critique, écrivait en prose moins mal qu'en vers, mais il écrivait mal et, somme toute, l'arrêt de Boileau fut sans appel. Et Molière, non plus, ne s'est trompé quand il a ridiculisé Ménage et fait de lui le Vadius des Femmes savantes. C'était un bel esprit vaniteux et galant, savant mais un peu cuistre, faiseur d'épigrammes et de bons mots. Il s'éprit de son élève, il n'avait que treize ans de plus qu'elle. Celle-ci nen conçut ni ressentiment ni frayeur. Elle était coquette, et Ménage n'était pas compromettant. Un jour qu'elle l'invitait à monter dans son carrosse, et qu'il marquait son dépit d'être jugé aussi peu redoutable ;
" Allons, montez, dit-elle, ou, si vous me fâchez, j'irai vous voir chez vous. " Rechignant et grondant, exhalant en prose et en vers sa colère contre la "tigresse au cœur d'acier ", Ménage dut accepter le rôle d'ami et de confident. " Je suis votre confesseur, gémissait-il, et j'ai été votre martyr. — Et moi votre vierge, " répondait-elle. Par bonheur, on a conservé quelques billets écrits par elle à 1' " ami Ménage " : ils sont délicieux ; elle y enseigne à cet amoureux insupportable comment il faut aimer ; elle eût été très capable de lui enseigner aussi comment il faut écrire.
Mme de Sévigné aurait, dit-on, subi l'influence de l'hôtel de Rambouillet et des " ruelles " où elle fréquenta dans sa jeunesse. C'est là que se seraient formés son goût et son style. L'hôtel de Rambouillet a joué un rôle important (on l'a peut-être un peu exagéré) dans les lettres et les mœurs françaises. Précieux et précieuses mirent à la mode une ipolitesse, une pureté de langage, inconnues des contemporains de Henri IV, et introduisirent dans la langue d'heureuses nouveautés. Quant aux mœurs, il n'était pas au pouvoir de quelques femmes spirituelles et vertueuses de les rendre beaucoup meilleures : à travers les lettres de Mme de Sévigné, il apparaît que derrière une
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façade majestueuse, superbement ordonnée, le dixseptième siècle ne fut ni plus ni moins immoral que tous les siècles passés et à venir ; mais la belle façade fut en partie l'œuvre des salons et des ruelles sous Louis XIII et sous la régence d'Anne d'Autriche. Tout cela est vrai, mais par une rencontre singulière, entre tous les écrivains du dixseptième siècle, il n'en est pas un qui, moins que Mme de Sévigné, porte l'empreinte de l'hôtel de Rambouillet. Elle compta sans doute parmi les précieuses les plus célèbres, sous le nom de Sop/ironie, et resta toujours l'amie des habituées de la Chambre bleue; peut-être même, en cherchant bien, découvrirait-on çà et là dans ses lettres quelquesunes de ces pointes qui faisaient les délices de la fille et de la nièce de Gorgibus. Mais ce ne sont certes pas les précieuses qui lui ont enseigné à écrire de ce style juste, rapide et direct, — si juste qu'il ne recule pas devant le mot propre et dit tout avec une verdeur souvent rabelaisienne, si rapide que parfois on perd le fil du discours, si direct qu'on croit à tout moment surprendre la moue des lèvres ou le clignement de l'œil. A l'hôtel de Rambouillet, on cultivait un style oratoire, noble, impersonnel, un grand style sans abandon, sans négligence, tout en métaphores et qui, par
dédain du commun et du familier, tombait dans le vague ou dans l'emphase. De ce style-là, on retrouve les traces chez Fléchier, chez Mme de La Fayette, chez Racine, même chez Bossuet ; jamais chez Mme de Sévigné.
Serait-elle enfin de ces écrivains qui ont beaucoup lu, beaucoup imité avant de posséder un style qui leur appartînt en propre et se sont formés à l'école de leurs devanciers et de leurs contemporains ? Elle a beaucoup lu, et elle s'est ainsi enrichi l'esprit de connaissances très diverses ; c'est d'elle qu'on peut dire qu'elle avait des " clartés de tout ". Elle lisait du français, de l'italien, un peu de latin, des anciens et des modernes, de la théologie et des comédies, du roman et de l'histoire, des gazettes et des poèmes, Rabelais et saint Augustin, Tacite et La Calprenède, Cervantes et le Père Mainbourg. 11 n'y a pas un auteur de son temps — La Bruyère excepté — dont elle ne fasse mention dans ses lettres. Sur la plupart elle donne son avis, et on lui a même reproché certaines injustices, comme si, dans tous les temps, les critiques, même les plus avisés, n'avaient pas commis de lourdes bévues, dès qu'ils se sont mêlés de juger leurs contemporains et de devancer la postérité ! Il lui
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est arrivé de louer des auteurs médiocres ; mais elle a aimé La Fontaine et Molière : ses lettres sont farcies de vers et de locutions tirées de leurs ouvrages. C'est assez pour nous révéler son goût. Mais ce n'est ni dans les fables de La Fontaine ni dans les comédies de Molière qu'elle a cherché des modèles, encore moins dans les sermons de Bourdaloue qui la " transportaient " ou dans les Oraisons funèbres de Bossuet qu'elle appelait des " chefs-d'œuvre d'éloquence ". D'ailleurs, quand ces auteurs publièrent leurs chefs-d'œuvre, il y avait beau temps que Mmede Sévigné écrivait des lettres. Celles qu'elle a adressées à Pompone sur le procès de Fouquet et où elle est toute entière, sont de 1664.
Elle est bien l'écrivain né et qui n'a subi aucune autre influence que " du ciel l'influence secrète ", comme dit Boileau. Elle a sa syntaxe avec les négligences, les brusqueries, les raccourcis et les redites de la conversation, mais assez souple, assez ductile pour rendre tous les retours de la pensée, toutes les nuances du sentiment. Elle a sa langue où s'entremêlent des mots anciens ramassés dans Marot, Rabelais ou Montaigne, des mots tout neufs qui viennent à peine d'entrer dans le vocabulaire, et des mots déli-
cieusement forgés. Elle ne doit rien à personne ; elle est la filleule des fées.
Cette façon d'écrire ravit ou déconcerte, enchante ou exaspère. Ai-je besoin de vous dire qu'elle m'enchante ? Si elle ne m'enchantait pas, je me serais bien gardé de vous infliger six causeries sur Mme de Sévigné.
Je dirai volontiers d'elle, ce qu'elle disait de Benserade et de La Fontaine, un jour que Furetière les avait attaqués. (Evidemment, il est un peu singulier de faire voisiner ainsi dans l'éloge Benserade et La Fontaine ; mais Benserade avait jadis rimé des madrigaux en l'honneur de MUe de Sévigné, quand elle n'était pas encore Mme de Grignan, et dansait à la cour. Pour Mme de Sévigné cela emportait tout.) Elle disait donc aux détracteurs de La Fontaine et Benserade (comme j'aimerais mieux qu'elle l'eût dit seulement aux détracteurs de La Fontaine !) :
Il y a de certaines choses qu'on n'entend jamais, quand on ne les entend pas d'abord : on ne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans le charme et dans la facilité des ballets de Benserade et des fables de La Fontaine : cette porte leur est fermée, et la mienne aussi ; ils sont indignes de comprendre jamais ces sortes de beautés et sont condamnés au malheur de les improuver,
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et d'être improuvés aussi des gens d'esprit. Nous avons trouvé beaucoup de ces pédants. Mon premier mouvement est toujours de me mettre en colère, et puis de tâcher de les instruire ; mais j'ai trouvé la chose absolument impossible. C'est un bâtiment qu'il faudrait reprendre par le pied ; il y aurait trop d'affaires à le vouloir réparer ; et enfin nous trouvions qu'il n'y avait qu'à prier Dieu pour eux ; car nulle puissance humaine n'est capable de les éclairer. "
Prions Dieu, mes frères, pour les esprits durs et farouches qui n'entrent pas dans le charme et dans la facilité de Mme de Sévigné. Et fermons-leur notre porte.
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