‹ Madame de SévignéChapitre 1 sur 14 · PREMIERES ANNEES · texte numérisé non relu

PREMIERES ANNEES

Sommaire. — La petite bien-aimée de sainte Jeanne de Chantai.— Un habit en blasons. — Le grand-père de M"" de Sévigné. — Son ferrailleur de père. — Compliment laconique. — Elle perd ses père et mère en bas âge. — La relique vivante. — L'abbé de Coulanges. — Ce qu'il apprend à sa pupille.— Il lui donne pour précepteurs Chapelain et Ménage. — Leur inHuence sur l'éducation de la jeune orpheline. — Quelques traits conservés par Ménage. — Portrait de M™« de Sévigné. — Sa place à l'hôtel de Rambouillet. — Les accusations de Talleraant des Réaux et la jolie réplique de Louis Veuillot. — Souvenirs et impressions d'enfance. — Comment on aimait la campagne au Grand Siècle.

Originalité des goûts de M™» de Sévigné à cet égard.— Le sentiment de la nature dans ses lettres.

E supplie Dieu vous conserver avec votre petite bien-aimée.

La « petite bien-aimée )), c'est Marie de Rabutin-Chantal, cellelà même qui sera un jour M"^^ de Sévigné, et celle qui fait ce souhait sur le berceau de Ten-

fant de Marie de Coulanges, à qui la lettre est adressée, c'est M'"^ Françoise-Jeanne de Frémyot-Chantal, la sainte amie du doux évêque de Genève, fondatrice avec saint François de Sales de l'ordre de la Visitation, la plus pure des gloires de la famille où l'enfant venait de naître, sainte Jeanne de Chantai.

Plus haut, dans la ligne'e des ancêtres, la fille du jeune baron Celse-Bénigne de Chantai et de Marie de Coulanges, trouvait un autre saint, son grand-oncle par alliance, le célèbre abbé de Clairvaux, qui prêcha la croisade et devait immortaliser dans l'histoire de l'Eglise et de l'Europe le nom de saint Bernard.

L'illustration était grande, et l'origine de la race très noble.

— Je le cède à Montmorency pour les honneurs, non pour l'ancienneté, écrivait un jour à Marie de Chantai son cousin Bussy.

On en était glorieux dans la famille de Rabutin-Chantal, et c'était, paraît-il, un vieil usage de n'admettre aucune comparaison possible entre cette race et les autres. L'orgueil les rendait même ridicules, s'il faut en juger par le plaisant récit du cousin Bussy, au retour d'une visite au manoir familial. « Le soleil, dit-il, dorait toutes les chambres que les Christophe et les Guy (de Rabutin) s'étaient contentés de tapisser de leurs armes. Les Rabutin vivants, voyant tant d'écussons, s'es-

timèrent encore davantage, connaissant par là le cas que les Rabutin morts faisaient de leur maison. Mais Te'clat de rire nous prit à tous, quand nous vîmes le bon Christophe à genoux, qui, après avoir mis ses armes en mille endroits et en mille manières diffe'rentes, s'en était fait faire un habit. »

La marquise de Sévigné n'imitait guère ces glorieux.

— On peut le trouver assez bon pour être jeté dans un fond de cabinet, sans en être plus glorieux, écrivait-elle des paperasses où Bussy avait aligné les titres dont les Rabutin se montraient si entichés. Pour elle, devançant son époque, elle estimait peu ou point la noblesse de race, quand elle est démentie par la conduite et les sentiments.

Son grand-père fut un grand ferrailleur. Bussy en donne une assez étrange raison. « L'humeur de Christophe, dit-il, était fort douce. » Or, ce fut précisément cette douceur qui lui valut ses dix-huit duels, c'est qu'il était contraint de « désabuser à grands coups d'épée » ceux qui interprétaient mal sa mansuétude. Cette (( douceur ferrailleuse » tenait sa femme, Jeanne Frémyot, en continuelles alarmes. On sait qu'il périt à trente-sept ans dans une chasse, d'où on le rapporta mort, tué d'un coup d'arquebuse maladroit, à sa jeune veuve, sainte Jeanne de Chantai.

Le fils du baron duelliste, dit Bussy, « devint un des cavaliers les plus accomplis de France, soit pour le corps, soit pour l'esprit, soit pour lecourage.il dansait avec une grâce sans pareille. Il faisait très bien des armes.... Il était extrêmement enjoué. Il y avait un tour à tout ce qu'il disait qui réjouissait les gens ; mais ce n'était pas seulement par là qu'il plaisait : c'était encore par l'air et par la grâce dont il disait les choses : tout jouait en lui ».

Par malheur, le fils avait sans doute hérité de « la douceur » du père. L'année même de son mariage, tandis qu'il faisait ses dévotions à sa paroisse avec toute la famille de sa femme, le jour de Pâques 1624, « un laquais de Bouteville vint lui dire dans l'église où il était encore, que son maître l'attendait à la porte Saint-Antoine. Il y alla en petits souliers à mule de velours noir et servit de second à Bouteville contre Pont-Gibaud ».

Le père de M"^^ de Sévigné tenait encore des Rabutin par une certaine pointe d'esprit, dont sa fille nous a conservé un échantillon.

Ce fut quand Schomberg fut fait maréchal de France. Le fils de sainte Jeanne de Chantai lui adressa ce compliment laconique :

— Monseigneur. Qualité, barbe noire, familiarité.

« Vous entendez bien, commente heureuse-

ment pour nous sa fille, qu'il voulait dire que Schomberg avait été fait maréchal de France, parce qu'il avait de la qualité, la barbe noire comme le roi son maître, et qu'il avait de la familiarité avec lui. Il était joli mon père ! »

Du moins, ilmourutglorieusement. Chargé, sur sa demande, du poste le plus périlleux au combat de l'île de Ré contre les Anglais, il se battit pendant six heures avec un incroyable courage, eut trois chevaux sous lui, et finit par succomber sous le nombre, frappé, dit-on, par Gromwell, alors simple soldat dans l'armée assiégeante.

Sa fille avait deux ans, étant née à Paris, à la place Royale, au Marais, dans la circonscription de la paroisse de Saint-Paul, le 5 février 1626.

— Conservez-vous, écrivait la mère de Chantai à sa belle-fille dans leur deuil commun, conservez-vous pour élever dans la crainte du Seigneur ce cher gage qu'il vous a donné de ce saint mariage, et le tenez comme un dépôt, sans y attacher par trop votre affection, afin que la divine bonté en prenne un plus grand soin, et soit elle-même toute chose à ce cher petit enfant.

Hélas! le « cher petit enfant )) allait bientôt demeurer orpheline. Sa mère, veuve inconsolable, mourut, qu'elle avait sept ans et demi.

— Mais, écrit sainte Chantai, qu'y a-t-il à dire, quand Dieu parle?.... Espérons que sa douce bonté sera père, mère, et toutes choses, à la petite que cette chère défunte a laissée.

La sainte aïeule cependant demeurait en sollicitude.

— Le cœur m'attendrit fort, écrivait-elle aux Coulanges, quand je la regarde dans ce dépouillement de père et de mère; mais, je la remets de bon cœur entre les mains de Dieu et de sa sainte Mère.

La « petite » garda toute sa vie un très vif souvenir de vénération pour sa sainte grand'mère, bien qu'elle n'ait pas assez vécu pour la voir placée sur les autels. Il lui sembla toujours que « vouloir surpasser la mère de Chantai, ce fût proprement vouloir aller pardelà paradis ». Partout où elle rencontrait un monastère des filles de sa sainte aïeule, elle y prenait gîte, comme à Moulins, d'où elle écrit « dans la chambre où sa grand'mère est morte ». C'est là qu'elle se retirait pour passer ses jours de récollection spirituelle, là

qu'elle fit élever sa tille. Les Visitandines le lui rendaient bien, l'accueillant avec une prédilection marquée, parce que, disaient-elles, c'était une relique vivante.

Du moins, la sainteté de son aïeule veilla sur la jeune orpheline, qui voyait tour à tour tomber près de son adolescence tous ses soutiens naturels.

Restée, à la mort de sa mère, sous la tutelle d'un vieillard de soixante-treize ans, elle le vit mourir et, dès lors, ce fut l'abbé de Coulanges qui fut nommé son tuteur. « Jamais, dit à juste propos M. Mesnard, jamais tutelle ne fut remise en des mains plus dévouées. Depuis ce jour jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant cinquante années, le bien bon (c'est le nom que M°^^ de Sévigné lui donnait) ne quitta, pour ainsi dire, plus sa pupille. Lorsqu'elle le perdit, elle reconnaissait qu'elle lui devait tout le repos et tout le plaisir de sa vie. Il ne put sans doute contribuer que très indirectement au développement de ses qualités brillantes. Il ne paraît pas avoir eu l'esprit très agréable. Mais c'était un ami sûr et fidèle, un caractère honnête et solide, un homme d'affaires exact; et quoique M"^^ de Sévigné ait quelquefois doucement raillé son amour pour « les beaux yeux de la cassette », son respect de Tarithmétique et ses excellents jetons avec lesquels il comptait, calculait et supputait

sans cesse, elle apprécia toujours avec une vive reconnaissance les soins qu'il donna à sa fortune et la prudence de ses conseils. Si, avec tant de vivacité, elle eut un si ferme esprit de conduite, on peut croire qu'elle lui en fut en partie redevable. Dans ce bel équilibre de tant d'imagination et de tant de sagesse, ce fut lui peut-être qui mit le lest de la froide raison. Elle apprit à son école à payer ses dettes, à se faire de cette probité bourgeoise un point d'honneur, comme si elle n'eût pas été si grande dame, à gérer ses biens, à régler ses dépenses, à ménager le patrimoine de ses enfants. Quant à cet art charmant, qui a fait sa gloire, elle n'avait sans doute besoin de l'apprendre de personne. Si elle y eut d'autres maîtres qu'une heureuse nature, elle les trouva dans la brillante société au milieu de laquelle elle vécut. »

C'est encore M. Mesnard qui le raconte, en résumant fort habilement ce qu'avaient dit de mieux les précédents biographes de la petite fille de sainte Chantai, « l'abbé de Coulanges, quoique apparemment peu capable déformer par lui-même le talent de sa pupille, mit du moins beaucoup de soin à choisir pour son

instruction des hommes savants et lettrés : Chapelain, qui n'avait pas encore passé par les verges de Boileau et n'avait pas alors publié la Pucelle^ Ménage, qui n'était pas encore Vadius. Leurs noms plus tard ont été ridicules; tous deux cependant étaient loin d'être sans mérite. Ils ont porté la peine d'une réputation plutôt exagérée qu'injuste, et payé les frais d'une heureuse révolution dans le goût qui les a surpris au milieu de leurs succès. Chapelain, non comme poète mais comme critique, avait du jugement. Il pouvait posséder quelques-unes des qualités qui font le maître, « cette pierre à aiguiser qui elle- (( même, dit Horace, ne sait pas couper ». Ménage, en même temps qu'il se piquait d'être un bel esprit, avait une très riche érudition dans les langues anciennes et modernes. Lui et Chapelain étaient surtout fort capables de donner à M^'^ de Chantai d'excellentes leçons d'italien; aussi disait-elle qu'elle « l'avait très bien appris, grâce aux bons maîtres qu'elle avait eus ». Les poètes d'Italie ont toujours été au nombre de ses lectures favorites ; et le billet qu'elle s'est amusée à écrire en italien à la marquise d'Uxelle montre qu'elle savait écrire avec pureté dans cette langue. Ménage lui enseigna aussi l'espagnol, qui en ce tempslà était, avec l'italien, la langue à la mode parmi les femmes d'un esprit cultivé; et elle

lui dut une connaissance de latin suffisante pour que plus tard elle pût, comme nous le voyons dans une de ses lettres, lire Virgile « dans toute la majesté du texte ». Personne n'a jamais pu croire que M™^ de Sévigné ait été l'œuvre de Ménage et de Chapelain : c'eût été, comme quelqu'un le dit fort bien à l'un d'eux, le plus bel ouvrage qui fût sorti de leurs mains; laissons-leur cependant leur petite part dans une éducation littéraire qu'ils ont eu du moins la gloire de commencer. Ils purent orner d'utiles connaissances l'esprit de leur jeune élève, et ce charmant esprit était du reste à l'épreuve des pédants.

Ménage a pris soin de nous conserver quelques-uns des traits par lesquels sa brillante élève annonçait sa future renommée de femme d'esprit. Nous soupçonnons l'instituteur d'avoir gâté un peu, en y ajoutant du sien, le sel de ces anecdotes. Mais, telles qu'elles sont, elles ont du piquant.

Comme on chantait un Credo, à Saint-Paul, en méchante musique, M°^^ de Sévigné disait : « Ah ! que c'est faux ! » Puis, se tournant vers ceux qui l'écoutaient : « Ne croyez pas, ditelle, que je renonce la foi ; je n'en veux pas à la lettre, ce n'est qu'au chant. »

M""^ de Sévigné, dit ailleurs Ménage, s'informant de ma santé, je lui répondis : « Madame, je suis enrhumé » ; elle me dit : « Je la suis

aussi. » Je lui dis : « 11 me semble, Madame, que, selon les règles de notre langue, il faudrait dire : Je le suis. )> — « Vous direz comme il vous plaira, re'pondit-elle, mais, pour moi, je ne dirai jamais autrement que je n'aie de la barbe. »

Je tenais, raconte encore le même précepteur, une des mains de M"^^ de Sévigné dans les deux miennes ; lorsqu'elle l'eut retire'e, M. Pelletier me dit : « Voilà le plus bel ouvrage qui soit jamais sorti de vos mains. »

M"™^ de Sévigné, rendant visite à M™^ d'Harcourt (elles étaient du même âge), au commencement de chaque année, avait coutume de lui dire : « Madame, je viens savoir quel âge vous voulez que nous ayons cette année. »

Feu M. de Lavardin, évêque du Mans, était sujet à demeurer court en prêchant. M"^^ de Sévigné, en voyant son portrait, dit : « On dirait qu'il prêche ! »

Toutes ces anecdotes sont tirées des Menagiaiia. Citons-en encore une pour finir. « Je menai un jour M™^ de Sévigné chez M. le président de Bellièvre, à qui elle avait une affaire à recommander. Elle l'aborda avec un air dégagé; et, après lui avoir fait ses révérances, elle lui parla de son procès. Mais elle s'aperçut qu'elle s'embarrassait dans les termes : « Du moins, Monsieur, lui dit-elle, je sais bien l'air, mais je ne sais pas les paroles. »

Les portraits qu'on a de la spirituelle élève de Ménage s'accordent mal entre eux, et plusieurs de ces toiles soulèvent des doutes sur leur authenticité. Seul, le portrait, conservé dans les salons hospitaliers du comte de Laubespin, rue de l'Université, 78, à Paris, réunit toutes les conditions d'authenticité désirables, et c'est le meilleur de tous. C'est une bonne figure large, animée, souriante, où se reflètent la bonhomie et l'intelligence, mais il n'y a point là cette beauté qui lui faisait dire un peu naïvement à sa fille, en l'interrogeant sur les traits de Pauline, qui, assurait-on, lui ressemblait :

— Ai-je jamais été aussi jolie qu'elle ? On dit que je l'étais beaucoup.

A en juger par ses portraits, elle ne le fut jamais. Du moins, il est vraisemblable que le genre de grâce qui éclatait dans sa personne échappait à la palette des peintres.

M"^^ de la Fayette, qui la voyait avec des yeux éclairés par l'amitié intelligente, a fait son portrait à la plume. On sait que l'amie de ^me ^Q Sévigné ne publia d'abord son esquisse que sous le couvert de l'anonyme, ou, comme

elle le dit dans son intitulé, « sous le nom d'un inconnu ».

Après avoir reproché aux flatteurs de se tuer d'embellir leurs sujets pour leur plaire, et de n'oser leur dire un mot de leurs défauts: « Pour moi, madame, ajoute la spirituelle artiste, grâce au privilège d'inconnu dont je jouis auprès de vous, je m'en vais vous peindre tout hardiment, et vous dire vos vérités bien à mon aise, sans crainte de m'attirer votre colère. Je suis au désespoir de n'en avoir que d'agréables à vous conter ; car ce me seroitun grand plaisir si, après vous avoir reproché mille défauts, je me voyois cet hiver aussi bien reçue de vous que mille gens qui n'ont fait toute leur vie que vous importuner de louanges. Je ne veux point vous en accabler, ni m'amuser à vous dire que votre taille est admirable, que votre teint a une beauté et une fleur qui assurent que vous n'avez que vingt ans; que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont incomparables. Je ne veux point vous dire toutes ces choses, votre miroir vous les dit assez ; mais, comme vous ne vous amusez pas à lui parler, il ne peut vous dire combien vous êtes aimable quand vous parlez ; et c'est ce que je veux vous apprendre.

« Sachez donc, madame, si par hasard vous ne le savez pas , que votre esprit pare et embellit si fort votre personne, qu'il n'y en a

point sur la terre d'aussi charmante, lorsque vous êtes animée dans une conversation d'où la contrainte est bannie. Tout ce que vous dites a un tel charme et vous sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de vous; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint et à vos yeux que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux; et que, quand on vous écoute, on ne voit plus qu'il manque quelque chose à la régularité de vos traits... »

Il faut donc, dit justement M. Boissier, si l'on veut avoir un portrait véritable, ajouter beaucoup à celui que nous ont laissé les peintres. Prenons-la, si l'on veut, dans le pastel de Nanteuil, et commençons par lui ôter plusieurs années. Quand nous l'aurons ramenée (( à la fleur de ses vingt ans », comme parle M"^^ de la Fayette, donnons-lui ce que personne ne lui refuse, même son cousin Bussy (t), des cheveux blonds, épais et déliés, des yeux pleins de feu, un teint admirable, d'un éclat et d'une fraîcheur « qu'on ne voit qu'au lever de l'aurore sur les plus belles roses du printemps » ; embellissons-la surtout de ces teintes char-

(i) Nous aurons à raconter en son lieu la méchanceté de ce portrait.

mantes d'intelligence et de bonté qui e'clairent son visage; qu'on lise son âme sur ses traits, et nous comprendrons que, quoiqu'elle ne fût pas tout à fait belle, elle ait produit d'abord plus d'effet que beaucoup de personnes d'une beauté irréprochable. On nous dit que la séduction du premier regard était presque irrésistible. « Il me semble que je la vois encore, raconte l'abbé Arnauld dans ses Mémoires, telle qu'elle me parut la première fois que j'eus l'honneur de la voir, arrivant dans le fond de son carrosse tout ouvert, au milieu de monsieur son fils et de mademoiselle sa fille : tous trois tels que les poètes représentent Latone au milieu du jeune Apollon et de la petite Diane, tant il éclatait d'agrément et de beauté dans la mère et dans les enfants, w C'est un peu plus tard, quand la première surprise était passée, qu'on s'apercevait des imperfections de ce. visage, dont on avait été d'abord charmé. On remarquait « que les yeux étaient trop petits et de couleur différente, les paupières bigarrées, le nez un peu carré par le bout ». Mais ces défauts ne choquaient pas longtemps. Comme on était alors plus près d'elle, on pouvait l'entendre causer, et c'était une autre séduction à laquelle on ne résistait pas. « Quand on vous écoute, lui disait M"^^ de la Fayette, on ne voit plus qu'il manque quelque chose à la régularité de vos

traits, et Ton vous cède la beauté du monde la plus achevée. »

Dans sa galerie des « Précieuses », Somaize a donné une belle place à celle qui fut le plus pur ornement du célèbre hôtel de Rambouillet.

(( Sophonie, dit-il en parlant de M"^^ de Sévigné, est une jeune veuve de qualité : le mérite de cette Précieuse est égal à sa grande naissance. Son esprit est vif et enjoué, et elle est plus propre à la joie qu'au chagrin. Elle a une promptitude d'esprit la plus grande du monde à connaître les choses et à en juger. Elle est blonde, et a une blancheur qui répond admirablement à la beauté de ses cheveux. Les traits de son visage sont déliés, son teint est uni, et tout cela ensemble compose une des plus agréables personnes d'Athènes(Paris). Mais, .si son visage attire les -regards, son esprit charme les oreilles et engage tous ceux qui l'entendent ou qui lisent ce qu'elle écrit. Les plus habiles font vanité d'avoir son approbation. Ménandre (Ménage) a chanté dans ses vers les louanges de cette illustre personne; Grisante (Chapelain) est aussi un de ceux qui la visitent souvent. Elle aime la musique et hait mortellement la satire : elle loge au quartier de Léolie (le Marais du Temple). »

Somaize aurait pu ajouter que cette Précieuse ne figurera jamais dans la galerie des ridicules de Molière, et qu'elle ne prendra au

noble hôtel que l'épuration de la langue, sans jamais tomber dans les afféteries ni les quintessences de ses compagnes (i).

Ce n'est pas qu'elle y apporte toujours la réserve que plus tard elle s'imposa comme un devoir, car, s'il faut en croire ce que dit Tallemant des Réaux de la jeune élève de Ménage el de Chapelain, elle'chante, elle danse, elle a l'esprit fort vif et fort agréable; elle est brusque, et ne peut se retenir de dire ce qu'elle

(i) Jamais le goût naturel et sûr de M™^ de Se'vigné ne parvint à trouver de charme aux fadeurs et aux pointes des précieuses raffinées. Par contre, elle dut entrer volontiers dans la conspiration de ces dames, en faveur de la simplicité des mots et de l'épuration de l'orthographe, où elles entreprirent de supprimer les lettres superflues. La plupart de ces réformes ont survécu, et Somaize nous en a conservé quelques-unes, comme étant l'œuvre de cette correction. Ainsi elles remplacèrent les mots

Teste, par

tête;

veu, par

vu;

Prosne,

prône;

estre,

être;

Autheur,

auteur;

advis.

avis;

Hostel,

hôtel;

doutast,

doutât

Goust,

goût;

nopces,

tîôces;

Escrits,

écrits;

sçait,

sait;

Solemnité, solennité;

D'autres simplifications tentées par les précieuses ne sont pas restées, malgré tous les efforts de cette docte cabale, telles que

Treize, par trè^e; Paroist, parêt; Grands, grans;

catéchisme, catéchime; connoist, conoit; roideur, rédeur;

croit joli, quoique, assez souvent, ce soient des choses un peu lestes ; même elle en affecte et trouve moyen de les faire venir à propos.

Mais, Tallemant des Réaux est une mauvaise langue, même quise plaît à la calomnie. Dans une page délicate comme lui seul savait les écrire, Louis Veuillot, au cours de ses excursions Çàet Là^ a mis, croyons-nous, les choses au point.

« Madame de Sévigné devint de mes meilleures amies, dit le spirituel critique dans ce qu'il appelle sa confession littéraire, je puis dire que je Taimai personnellement. J'ai toujours son livre sous la main. Heureux livre ! qui ne se compose que de pages charmantes et pures, semblables à une campagne pleine partout d'épais gazons, de grands arbres et d'eaux vives, où l'on s'aventure sans aucune appréhension de rencontrer, ni reptiles, ni mares infectes, ni chiens enragés, pas même un seul visage désagréable, puisque enfin cette marquise est toujours là, vive, fine, joyeuse ou attendrie, pour donner un tour plaisant aux importuns et les congédier avant qu'ils ennuient. Je conviens qu'elle laisse échapper des mots désobligeants. Ces saillies, qui ne siéraient pas partout, ne sont pas si condamnables en style épistolaire, sous la plume d'une femme dont on connaît l'honnêteté. Elle ne laisse aucune mauvaise impression,

elle est piquante, un peu satirique même, point misanthrope. Lui voit-on jamais de la haine ? Des traits fâcheux qu'elle raconte tiret-elle jamais une conclusion ge'nérale contre la pauvre humanité ? Quant aux petiteserreurs de son jugement, qu'est-ce que nous pardonnerons si nous ne pardonnons cela? Pour moi, j'aime assez qu'elle se trompe et déraisonne de temps en temps, et je ne suis pas fâché de voir que j'aurais quelquefois pu lui tenir tête; lui prouver, par exemple, qu'elle n'écrivait point tant que monsieurNicole, etqu'elleavait plus d'esprit que le bon Goulanges. Mais ce charme et cette grâce, et ce cœur simple, comment ne les pas chérir? Comment ne pas aimer cet air de raison, de politesse et de bonté? »

Notons au passage un détail de ses premières années, qui nous révèle un des côtés charmants du talent si spontané et si original de la petite-fille de sainte Jeanne de Chantai, je veux dire son goût des champs, non point des champs peignés et alignés comme on les aimait alors, mais de la vraie et bonne campagne, qu'elle apprit à aimer dès sa première enfance. Elle la passa au village de Sucy, près

Paris, où son grand-père de Coulanges avait une jolie maison de campagne, et où elle contracta cet attrait de la nature qui la différencie de ses contemporains, si dédaigneux à cet égard.

C'est en effet, comme l'observe finement M. Aubenas, une chose digne de remarque qu'un pareil goût des champs : cet amour poétique et désintéressé de la nature pour la nature même, est un sentiment du siècle suivant, trouvé par Jean-Jacques, Bernardin de Saint-Pierre, Delille et Chateaubriand, mais dont on se doutait très peu sous Louis XIV. Alors la campagne c'est un beau parc avec des tritons en bronzes et des hamadryades en marbre, des eaux qui ne se réveillent que pour les invités d'une fête, et qui croupissent toute l'année pour le maître du logis. Ce sont des allées régulièrement taillées en voûtes, en galeries, en arceaux, et dans lesquelles une main intraitable réprime avec soin toute branche indiscrète qui en romprait la symétrie et l'uniformité. Les habitants et les visiteurs ne sont guère mieux traités que les arbres. Point de ce laisser-aller et de ce « sansfaçon )) dont la gêne des villes inspire un si ardent besoin ; l'étiquette de l'esprit comme celle du costume ne vous fait pas grâce un instant. C'est que la campagne, c'est toujours la cour avec ses exigences et sa tyrannie. La campagne

s'appelle d'abord « Vaux » sous Fouquet; a Saint-Germain, Fontainebleau », avec la reine-mère; « Versailles et Marly », sous Louis XIV. Ce n'est pas que les seigneurs de la cour n'aient de belles terres, où ils pourraient aller satisfaire leur goût pour la nature, si ce goût existait chez eux; mais on va rarement dans ses terres; on les fuit, car c'est la disgrâce, l'exil, où se retirent, dans leur mauvaise humeur, les courtisans qui ont perdu leur crédit.

Sainte-Beuve, avec son grand art de grouper les traits épars dans les œuvres de ses héros ou dans les livres qui les ont célébrés, observe, lui aussi, que M"^^ de Sévigné aimait beaucoup les champs. Elle allait faire de longs séjours à Livry, chez l'abbé de Coulanges, ou à sa terre des Rochers en Bretagne; et il est piquant de connaître sous quels traits elle a vu et peint la nature. On s'aperçoit d'abord que, comme notre bon fabuliste, elle a lu de bonne heure VAstrée^ et qu'elle a rêvé dans sa jeunesse sous les ombrages mythologiques de Vaux et de Saint-Mandé. Elle aime à se promener (( aux rayons de la belle amie d'Endymion », à passer des heures seule avec les « hamadryades »; ses arbres sont décorés d'inscriptions et d'ingénieuses devises, comme dans les paysages du Pa5/or^<io et de VAminta : « Bella cosa far niente, dit un de mes arbres ;

l'autre lui répond : Aj7ior odit inertes; on ne sait auquel entendre. » — Et ailleurs : « Pour nos sentences, elles ne sont point dé- (( figurées; je les visite souvent : elles sont « même augmentées et deux arbres voisins a disent quelquefois les deux contraires : La « lontanafîia ogni grayi piaga solda, et Piaga (( d'amoj^ no7i si sana mai. Il y en a cinq ou « six dans cette contrariété. )> Ces réminiscences un peu fades de pastorales et de romans sont naturelles sous son pinceau, et font agréablement ressortir tant de descriptions fraîches et neuves qui n'appartiennent qu'à elle : « Je suis venue ici (à Livry) achever les (( beaux jours, et dire adieu aux feuilles; elles (c sont encore toutes aux arbres, elles n'ont « fait que changer de couleur; au lieu d'être « vertes, elles sont aurore, et de tant de (c sortes d'aurore que cela compose un bro- (( card d'or riche et magnifique, que nous vou- « Ions trouver plus beau que du vert, quand « ce ne serait que pour changer. » Et quand elle est aux Rochers : «Je serais fort heureuse (( dans ces bois, si j'avais une feuille qui « chantât: ah! la jolie chose qu'une feuille (( qui chante! » Et comme elle nous peint encore « le triomphe du mois de mai », quand « le rossignol, le coucou, la fauvette, ouvrent le printemps dans nos forêts! » comme elle nous fait sentir et presque toucher « ces beaux

jours de cristal de l'automne, qui ne sont plus chauds, qui ne sont pas froids! » Quand son fils, pour fournir à de folles dépenses, fait jeter bas les antiques bois de Buron, elle s'émeut, elle s'afflige avec toutes ces « dryades » fugitives, et ces « sylvains » dépossédés : Ronsard n*a pas mieux déploré la chute de la forêt de Gastine, ni M. de Chateaubriand celle des bois paternels.

e8e©e|?eêeêeêe§îe€îeêe©e©eêe|î?êe©^e©

Page 1