‹ Madame de SévignéChapitre 2 sur 14 · JEUNE MARQUISE · texte numérisé non relu

JEUNE MARQUISE

Sommaire. — Les prétendants. — Ce que valait au juste le cousin de Bussy. — Le coadjuteur de Retz fait agréer son candidat. — Portrait dHenri de Sévigné. — Aux Rochers. — Les Rochers et Livry. — Contre mauvaise fortune bon cœur. — Les seigneurs de village raillés par leurs amis de Paris. — Naissance de Marguerite de Sévigné. — Le tortillonnage et la grossièreté. — La Fronde. — Première aux Corinthiens. — L'estime et l'amour. — Quel homme ! — Le marquis de Sévigné est tué en duel. — Regrets de sa veuve, célébrés par la muse de Loret. — Si ces regrets furent sincères. — Pourquoi M"« de Sévigné ne s'es point remariée. — Sa vertu, comme son esprit, fait l'admiration universelle. — Ce qu'elle était dans le commerce de la société polie de son temps.

bien douée à tous égards, avec les avantages, en plus, d'un apport immédiat considérable de biens à son heureux époux, Marie de Chantai devait être fort recherchée en mariage, et de bonne heure.

Le premier qui semble avoir prétendu à sa main, fut ce même cousin de Bussy que l'orpheline avait traité toujours avec indulgence, passant même, nous en aurons plus tard la preuve très éloquente, par-dessus tous les défauts graves de ce parent qui devait exercer la patiente générosité d'une cousine à laquelle il ressemblait si peu.

Ce n'est pas qu'il fût beau cavalier, du moins s'il faut en croire le témoignage complaisant qu'il s'est rendu à lui-même dans ses Mémoiî^es^ où, parlant de lui à la troisième personne, il écrit, avec plus de fatuité que de modestie :

« Roger de Rabutin avait les yeux grands et doux, la bouche bien faite, le nez grand, tirant sur l'aquilin, le front avancé, le visage ouvert et la physionomie heureuse, les cheveux blonds, déliés et clairs. »

Mais avec cela un caractère hautain, vaniteux, égoïste, un esprit railleur, très propre à lui nuire dans le monde, un penchant au libertinage qui déjà l'avait jeté dans quelques désordres. La finesse de son esprit contrastait avec l'indélicatesse de son âme, et à son élégant atticisme se mêla toujours une certaine grossièreté de débauché et de soldat.

Malgré sa propre vivacité et une certaine parenté d'esprit qui la rendit toujours indulgente pour les défauts de son cousin, Marie de

Chantai ne semble jamais avoir goûté les vues du père de Bussy, qui pressait son fils de conquérir, par un mariage avec sa cousine, « un bien qui accommodait fort le sien ».

Peut-être aussi, le bon abbé de Coulanges, qui veillait sur sa pupille, ne se soucia guère de remettre en de pareilles mains l'avenir de la petite-fille de sainte Jeanne de Chantai. Une autre des descendantes de la sainte fondatrice de la Visitation, Gabrielle de Toulongeon, devait faire l'expérience dont Marie de Chantai fut préservée. Elle épousa le cousin de Bussy et fut très m.alheureuse. Jusqu'à la fin, au témoignage de Saint-Simon, cette fois très véridique, « Bussy-Rabutin, si connu par le livre qui lui attira une profonde disgrâce, se fit mal voir par la vanité de son esprit et la bassesse de son cœur, quoique très brave à la guerre ».

Il est vrai, observe justement M. Mesnard, que, pour avoir échappé à Bussy, Marie de Chantai ne rencontra pas ailleurs de beaucoup meilleures conditions de bonheur. Mais l'union qu'elle contracta fut du moins de courte durée, et après lui avoir causé quelques chagrins, devait, très jeune encore, la laisser libre et, pour le reste de sa vie, tout entière aux jouissances de l'amour maternel le plus tendre et le plus exalté.

La proposition vint du fameux Coadjuteur, qui, devenu le cardinal de Retz, compta toujours la petite-fille de sainte Chantai parmi ses plus dévouées admiratrices. Il jeta les yeux sur l'orpheline pour un de ses parents de Bretagne, le marquis Henri de Sévigné.

Le parti était superbe, cent mille écus de dot, des successions en perspective qui porteront la fortune à cinq cent trente mille livres, somme considérable pour l'époque. Bussy, sans doute un peu dépité, prétendait que la fortune avait déterminé le choix du marquis, d'ailleurs médiocre gentilhomme et gêné dans ses affaires.

L'épouse d'Henri de Sévigné, qui faisait d'ordinaire moins état des quartiers de noblesse, a cru devoir défendre la « maison » de son mari contre les railleries du cousin. Elle le fait à sa manière pittoresque et naturelle.

« Il a fallu, écrit-elle, montrer notre noblesse en Bretagne, et ceux qui en ont le plus ont pris plaisir de se servir de cette occasion pour étaler leur marchandise. Voici la nôtre : — Quatorze contrats de mariage de père en fils, trois cent cinquante ans de chevalerie ;

les pères quelquefois conside'rablcs dans les guerres de Bretagne, et bien marque's dans l'histoire, quelquefois retirés chez eux comme des Bretons; quelquefois de grands biens, quelquefois de médiocres, mais toujours de bonnes et grandes alliances ; celles de trois cent cinquante ans, au bout desquelles on ne voit que des noms de baptême, sont du Quelnec, Montmorency, Baraton et Châteaugiron ; ces noms sont grands : depuis ces quatre, ce sont des Guesclin, des Goetqueu, des Rosemadec, les Glindon, des Sévigné de leur maison, des du Bellay, des Rieux, des Bodégal, des Plessis Ireul, et d'autres qui ne me reviennent pas présentement, jusqu'à Vassé et jusqu'à Rabutin. »

Le cousin, infatué de sa naissance, ne se rend point.

« Pour les maisons que vous me mandez, répond-il à sa spirituelle correspondante, je n'en demeure pas d'accord; je le cède à Montmorency pour les honneurs, et non pour l'ancienneté i mais, pour les autres, je ne les connais pas, je n'y entends non plus qu'au bas- * breton. »

Le fiancé, fort bien né comme on voit, malgré les contestations de Bussy, avait en plus de l'esprit, et plus de bien que ne le prétendait son rival évincé. Mais, comme tant d'autres gentilshommes de son temps, c'était un duel-

liste enragé. « Le 27 mai (1643) le contrat fut rédigé; mais la signature en fut retardée par les suites d'une querelle qu'eut alors le marquis. Un duel fut comme le prologue de ce mariage, dont un duel devait être le dénouement. Sévigné avait donné, sur le Pont-Neuf, des coups de plat d'épée à Paul Hay de Chastellet, breton comme lui, pour se venger de quelques discours tenus sur son compte. Il y eut une rencontre sur le Pré aux Clercs. Sévigné fut blessé assez grièvement pour que sa vie parût quelque temps en danger. Ce fut au mois de juillet seulement que le contrat put être signé. Le mariage fut célébré en l'église Saint-Gervais et Saint-Protais, le 4 août, à deux heures du matin. La bénédiction fut donnée par Jacques de Neuchèze, évêque et comte de Chalon-sur-Saône, fils d'une sœur de sainte Chantai. Il avait, dans le contrat de mariage, fait à la mariée une donation de dix mille écus. »

Marie de Chantai avait dix-sept ans, lorsqu'elle prit le nom de marquise de Sévigné, ce nom que son génie littéraire devait rendre si illustre.

Aussitôt après son mariage, Henri de Sévigné emmena sa jeune femme à sa terre des

Rochers, patrimoine de famille, que les lettres de la marquise ont rendu trop célèbre pour que nous ne le visitions pas avec quelque soin, sous sa conduite.

Voici d'abord la description un peu matérielle, telle que nous la donne un acte de janvier 1688. Le détail manque de pittoresque, mais l'imagination de la châtelaine y suppléera.

Le manoir et seigneurie des Rochers, à courte distance de Vitré, consiste en de très beaux et grands bâtiments, grosses tours et tourelles, défenses, canonnières et fortifications, avec une grande chapelle, une fuye à pigeons, de grandes écuries dans la première cour, fermée de hautes murailles et d'une porte à barres de fer, avec une avant-cour, dans laquelle il y a quantité de logements pour le receveur et concierge, une grande grange avec un pressoir, laquelle est aussi fermée de hautes murailles et d'un grand portail de pierres de taille orné des écussons des armes du seigneur et marquis de Sévigné.

Un grand jardin au côté, aussi clos de murailles, avec un grand verger au bout vers l'orient, de cinq hectares environ.

Puis, le grand parc ou bois de décoration, garni de grands et anciens bois de haute futaie, dans lequel il y a plusieurs bocages, de belles allées, un jeu de mail, un labyrinthe.

des garennes, vergers, champs et semis, le tout clos et fermé de profonds fosse's, joignant au midi la grande rabine dumanoir, composée de trois grandes allées, avec une contenance de vingt-quatre hectares.

Voilà pour l'exactitude matérielle. L'imagination, aidée par les souvenirs des lettres de la marquise, y ajoute les couleurs manquant à la description notariale. « C'est là que les belles allées, pleines d'ombre, prennent des noms charmants; que Vlnfiiii s'étend à perte de vue, que la Solitaire aboutit d'un côté au labyrinthe, et de l'autre à la grande place au bout du mail, plantée à quatre rangs, qu'on appelle le Cloître, C'est là que l'ami Pilois élague les vieux arbres sous les yeux de sa maîtresse, que les jappements de la petite chienne Marphise firent retentir l'écho de la place Coulanges, et que, le soir, la lune, se jouant dans les grands bois, les peuple d'étranges fantômes. )>

Ce qu'il en est de notre humaine nature, quand elle sait se plier aux vues de la Providence et prendre gaiement son parti des circonstances ! Sans doute, « ces pauvres Rochers », comme les appelle la châtelaine, sont un séjour bien sévère pour de jeunes époux, échappés de la cour et de Paris. Et, pourtant, l'épouse chrétienne, d'une grâce si enjouée, d'une allure d'esprit si vive, dans le beau

monde qu'elle a quitté et qui la regrette, s'arrange pour jouir délicieusement de cette solitude « faite exprès pour y bien rêver », et de la tranquillité triste de ces bois « dont la beauté et la tristesse sont extraordinaires ». Elle finit par trouver à ce vieux château, à cette campagne mal cultivée, « quelque chose d'aimable ». Plus tard, revenant vers les souvenirs de ce premier séjour, où tant d'autres n'auraient vu qu'un exil, elle écrivait à sa fille:

« Il y a ici des souvenirs agréables ; mais il y en a de si vifs et de si tendres qu'on a peine à les supporter; ceux que j'ai de vous sont de ce nombre. Ne comprenez-vous point bien l'effet qu'ils peuvent produire sur un cœur comme le mien ? »

Cette femme extraordinaire, supérieure à son siècle dont elle est une des gloires, trouvait ainsi, dans son attrait alors si original pour la nature, et aussi, disons-le, dans sa philosophie toute chrétienne, le goût nécessaire à la vie de château en Bretagne.

A Livry, où le bon abbé, son tuteur, procura à son insouciante et rieuse adolescence de longs séjours, c'était la même chose. Livry, un lieu de pèlerinage littéraire où, à cent ans de là, Horace Walpole s'en ira, un peu vainement, chercher des souvenirs respectés. La lettre est jolie où il raconte sa déception.

« Livry, écrit-il à Georges Montagu, est situé dans la forêt de Bondy, très agréablement quoique en plaine, et dans le voisinage de plusieurs coteaux qui ornent la perspective. Un grand air de simplicité rustique caractérise ce paysage trop régulier pour notre goût.. . Rien de prétentieux, pas de colifichet. Il n'existe pas un seul arbre qui se souvienne de cette charmante femme, parce que, dans ce pays, tout vieil arbre est un traître qui a mérité la peine de mort ; mais les plantations ne sont pas trop nouvelles etpeuventtrès bienêtre telles qu'elles étaient en ce temps-là. L'abbé occupait une maison décente et commode. A quelques pas se trouve le pavillon consacré à ^[me ^Q Sévigné par son oncle; on l'a suffisamment respecté. Il se compose, au rez-dechaussée, d'une petite salle à manger, à la suite de laquelle vient une arcade dont on a clos les niches, où se voient maintenant, peints à la fresque, les médaillons de M'"^^ de Sévigné, de Grignan, de la Fayette, et de M. de la Rochefoucauld. A l'étage supérieur est une grande pièce assez belle, ornée d'une cheminée dans le meilleur goût du temps de Louis XIV; audessus de cette cheminée il y a une sainte Famille en bas-relief, et l'on y voit gravé le chiffre de l'abbé de Coulanges. Une petite chambre à coucher est au même étage, et deux ou trois autres jolies petites chambres au-

dessus. Du côté du jardin qui conduit à la grande route, est un petit pont en bois, sur lequel la chère dame allait attendre le courrier qui lui apportait les lettres de sa fille. »

Eh bien, « l'air doux et gracieux » de Livry, là où « le triomphe du mois de mai « lui paraissait si charmant, elle finit par le trouver moins bon que celui des Rochers, où la verdure lui semble mille fois plus belle qu'à Livry.

C'est que les Rochers lui rappelaient ses illusions, trop tôt e'vanouies, de jeune épouse'e. Bien des fois, durant son veuvage, elle y revint évoquer les attendrissantes images, dans la Solitaire, dans rinfinie, qu'elle parcourait volontiers, le soir, même aux saisons où la fraîcheur lui pouvait être nuisible, « quand les mélancoliques rayons de la lune glissaient à travers le feuillage des arbres tout chargés des devises qu'elle y avait inscrites pour fixer le souvenir de quelque événement de sa vie, de quelque pensée de son esprit si ingénieux, de quelque sentiment de son cœur » si délicat.

Pendant les premières années de leur union, M. et M'"^ de Sévigné ne quittèrent pas les Rochers. Ils y prolongeaient leur se-

jour, au grand scandale de leurs amis, qui, par la muse de Buss}^ et aussi par celle de Lénet, un procureur général au parlement de Dijon, lui adressent, en mai 1646, un poétique appel, où, après les avoir traités d' « immeubles de Bretagne ;>,

Attachés à leur maison Au delà de toute raison,

et leur avoir reproché de passer

Dans leur village Le plus beau de leur âge,

ils se moquent spirituellement de leurs honneurs champêtres, et les exhortent à revenir à Paris, jouir des plaisirs réservés à leur jeunesse et à leur esprit.

L'épître en vers y fut-elle pour quelque chose, l'histoire ne le dit pas. Le fait est que, au commencement de l'automne 1646, trois ans par conséquent après son mariage, nous retrouvons la jeune marquise, échappée pour un moment aux honneurs peu divertissants de seigneurs de village.

C'est à ce moment que s'accomplit l'événement le plus important de sa vie, puisque dans cette vie devait prendre la première place la fille adorée qui naquit à Paris, rue des Lions, le 10 octobre 1646, et y fut tenue sur

— Soles fonts baptismaux par Tévêque de Chalon qui avait marie' ses parents, et par la dame de Gondi, belle-sœur du cardinal de Retz.

Les jeunes époux demeurèrent à Paris tout l'hiver et l'anne'e qui suivit la naissance de Marguerite presque tout entière. La spirituelle marquise y fut fort entourée, et c'est à ce moment qu'il faut placer ses plus grandes assiduités à son hôtel de Rambouillet, dont elle disait qu'il était « le Louvre avant que M™^ de Montausier fût au Louvre ». C'est merveille comme la droiture du jugement et le goût naturel de M"^^ de Sévigné la préservèrent des sophistications qui ridiculisèrent les Précieuses. On a, il est vrai, en cherchant bien, retrouvé quelques traces des Rambouillet de Voiture dans les endroits des lettres à sa fille où elle se dit « nécessiteuse » de ses nouvelles, où elle a « mal à la poitrine » de son enfant chérie, où elle souhaiterait de pouvoir « écumer son cœur » comme autrefois elle écumait sa chambre de fâcheux, où il lui arrive de « faire une promenade dans ce cœur ». Mais, en ces endroits-là, dont Molièreet Boileau se seraient moqués, comme vite elle rachète ce qui n'est peut-être qu'un badinage, par la franchise et la simplicité du style, le vrai bon goût et le vrai bon ton, qui se servent du mot propre sans façon ni pruderie! D'instinct, l'élève de Chapelain et de Ménage haïssait le « tortillonnage»

et, comme elle disait, « le délicat » quintescencié « des mauvaises ruelles ». Elle poussait même si loin l'amour du naturel, que, quand elle rencontrait un style prétentieux, elle prétendait que cette façon d'écrire la faisait renoncer à la délicatesse, à la finesse, à la politesse, et les jetait « dans la grossièreté », de peur d'écrire de même.

Elle ne dut pas tarder à s'apercevoir que, si le séjour de Paris embellissait son esprit, il gâtait le cœur de son mari. D'ailleurs, si elle avait conservé quelque illusion sur les débotdements dumarquis, il y avait parla des âmes charitables, comme Bassy, empressées à lui rendre le service de dessiller son aveuglement. En femme chrétienne et discrète qui sait combien il importe de dissimuler en pareil cas son chagrin et d'enlever aux charitains la joie de s'en apercevoir, elle répondait, avec plus de désinvolture qu'il n'y en avait au fond de son cœur justement blessé:

— Tout beau. Monsieur le comte, je ne suis pas si fâchée que vous le pensez !

Mais, la triste certitude des désordres de Sévigné lui fit accepter avec plaisir, malgré son âge et son succès à Paris, l'exil aux Rochers. Elle y revint et y donna le jour à ce second enfant, Charles deSévigné, en mars 1648.

Mais, la solitude pesait au marquis. L'oncle de Neuchèze, cet aimable évêque de Chalon

qui les avait mariés, les invita à passer l'automne chez lui, dans son abbaye de Ferrières, où Bussy vint les rejoindre et où Crochet, le cuisinier du prélat, c'est Bussy qui prend la peine de nous le révéler dans ses Mémoires, leur faisait « des soupes qui donnaient du dégoût pour toutes les autres ».

La Fronde appela les Sévigné à Paris, où leur amitié et leur alliance avec le coadjuteur les engagèrent fort avant dans son parti contre le Mazarin.

L'oncle Renaud de Sévigné avait pris le commandement du régiment que le coadjuteur avait levé à ses frais pour défendre Paris contre l'armée du roi. Ce régiment, à qui le futur cardinal de Retz avait donné son titre archiépiscopal de Corinthe, se fit battre à Longjumeau. Renaud fut blessé et toute la cavalerie des fuyards lui passa sur le corps, c'est ce que les catholiques appelèrent plaisamment « la première aux Corinthiens ».

Quant au mari de M"^ de Sévigné, il avait suivi en Normandie le duc de Longueville, qui voulait faire soulever contre la Cour cette province dont il était le gouverneur. Sa fem-

me, restée à Paris, s'y montra naturellement frondeuse comme tous les siens.

Si elle avait pu conserver quelque illusion sur le volage et peu digne époux auquel son existence se trouvait liée, la conduite de ce dernier n'aurait pu tarder à la tirer d'aveuglement. Brusque, irrespectueux, ennemis des plaisirs intellectuels et des distractions littéraires auxquels se complaisait sa femme, le marquis de Sévigné afficha pour lors ses défauts et son inconduite. Hélas ! l'amour est aveugle et irréfléchi, mais l'estime est clairvoyante et raisonnée. La marquise l'avouait dans l'intimité :

— M. de Sévigné m'estime et ne m'aime point; moi, je l'aime et ne l'estime point.

Quelquefois, comme l'observe à propos M. Aubenas, on rencontre de ces unions mal assorties, dans lesquelles une nature commune accable de ses dédains et de son indifférence une femme de génie, trésor caché et méconnu, et il faut que, plus tard, devenue fortuitement illustre, cette femme soit vengée par sa gloire, pour que l'éclat dont elle entoure un nom, fasse ressortir la nullité de celui de qui elle l'a reçu.

Devançant la postérité, Ménage l'écrivait déjà, dès cette époque, à sa malheureuse élève :

— Le plus grand malheur qui pouvait arri-

ver à M. de Sévigné, c'était de vous épouser; car tout le monde dit : quel homme pour cette femme !

Et Tallemant des Réaux, la plus mauvaise langue du temps, médisant et calomniateur à plaisir dans ses Historiettes, l'écrivait, de son côté :

— Ce Sévigné n'était point un honnête homme, et il ruinait sa femme, qui était une des plus aimables et des plus honnêtes femmes de Paris.

Il fallut provoquer une séparation de biens, tant l'indigne époux prodiguait le bien de sa femme à de honteux emplois. Ninon de Lenclos, M"^^ de Gondran l'entraînèrent à de tels débordements qu'il finit par exiler sans lui sa femme aux Rochers, et ce fut là que M"^^ de Sévigné apprit la triste fin du marquis.

Il s'était battu avec le chevalier d'Albret, à propos d'une querelle où le nom de M"^^ de Gondran était mêlé. Dans la chaleur de l'engagement, il s'enferra lui-même et fut percé d'outre en outre. « Il ne pouvait se résoudre à mourir à l'âge de vingt-sept ans. » Ainsi, quand on a l'honneur d'être l'époux envié d'une femme aussi parfaite que l'était la sienne, Sévigné s'en allait mourir pour une indigne créature, déconsidérée par ses désordres honteux.

La marquise était si bonne, qu'elle regretta

sincèrement son mari, au point de s'e'vanouir, quand il lui arrivait de rencontrer le chevalier d'Albret.

Dans sa Muse historique^ où il a consigne', en méchants vers, la chronique du temps, Loret n'a eu garde d'oublier

Sévigné, veuve jeune et belle, Comme une chaste tourterelle, Ayant d'un cœur triste et marri, Lamenté monsieur son mari, Est de retour de la campagne, C'est-à-dire de la Bretagne, Et malgré ses sombres atours, Qui semblent ternir ses beaux jours, Vient augmenter dans nos ruelles

Bussy lui-même confesse qu'elle « parut inconsolable de la mort » de son mari. Mais, jaloux et haineux comme il l'était, le cousin ajoute que, « les sujets de le haïr étant connus de tout le monde, on crut que sa douleur n'était que grimace ».

Pure calomnie ! M"^^ de Sévigné ne savait pas feindre : dans sa conduite, comme dans ses sentiments, il est impossiblede surprendre jamais aucune hypocrisie.

Pourquoi donc ne s'est-elle pas remariée? La question est intéressante, elle a fort occupé les biographes. Nul, à notre avis, ne l'a mieux résolue que M. Gaston Boissier, dont nous allons suivre les déductions.

Elle avait vingt-six ou vingt-sept ans lorsque, son premier deuil passé, elle rentra dans le monde. Ici nous commençons à la voir d'un peu plus près. Nous avons de cette époque un grand nombre de ses lettres, et les témoignages des contemporains sur elle deviennent plus précis.

Ce retour de la jeune veuve dans les salons à la mode fut un grand triomphe pour elle. L'assurance qu'elle portait ordinairement dans les conversations, et qui pouvait paraître déplacée chez une jeune fille, était un agrément dans une femme. Elle avait le droit de se laisser aller à la vivacité de son esprit; elle pouvait ne plus retenir le bon mot qui lui montait aux lèvres, céder sans contrainte à cette ivresse des entretiens, où l'on s'excite mutuellement, et où chacun des interlocuteurs profite de la verve des autres.

— Quand on me met à causer, disait-elle avec sa simple franchise qui faisait pardonner le compliment, je n'y fais pas trop mal.

Elle a raison, elle devait y être incomparable.

Aussi, fut-elle vivement recherchée. Les plus grands personnages de la cour s'y prirent,

-4?et cependant, elle n'était pas une deces veuves dont parle Bossuet après saint Paul, qui, « vraiment veuves et désolées, s'ensevelissent elles-mêmes dans le tombeau de leur époux». Elle vivait au milieu d'un monde fort léger et s'y plaisait beaucoup. Comment, jouant souvent avec le danger, n'y a-t-elle pas succombé ?

Elle en a donné elle-même une raison, plus vraie qu'on ne Ta dit.

C'est l'amour de ses enfants qui l'a préservée de tant de périls : il lui aurait fallu plusieurs cœurs pour aimer plusieurs choses à la fois :

— Je m'aperçois tous les jours, écrit-elle à sa fille, que les gros poissons mangent les petits.

Elle finit par s'y absorber tant et si bien, qu'elle n'éprouva plus aucun besoin d'autre affection. L'amour maternel lui tint lieu de tout.

Et cependant, autour d'elle, on lui donnait fréquemment l'exemple de secondes et même de troisièmes noces. Il n'y a pas d'époque où Ton ait moins supporté le veuvage qu'alors. M. de Grignan s'était déjà marié deux fois, et M'^^ de Sévignénefutque sa troisième femme. « Il en change comme de carrosse», disait cette mauvaise langue de Bussy. Le prince de Guémené venait de perdre sa femme, qu'il avait

fort aimée, et l'on racontait qu'il était plongé dans la plus noire douleur, lorsqu'on apprit, au bout de trois mois, que le soir, à minuit, sans que personne en sût rien que le roi, il venait de se remarier. Le duc de Saint- Aignan attendit un peu plus longtemps : après avoir pleuré six mois sa femme, et fait mine de se retirer au désert, il se remaria, bien qu'âgé de soixante-treize ans.

Personne donc n'aurait blâmé madame de Sévigné de se rendre aux vœux qui la pressaient de toute part, de convoler à d'autres noces. On disait que c'était le souvenir fâcheux d'une première expérience de la vie conjugale. Ceux qui le disaient se trompaient. Personne n'avait regretté l'infidèle, excepté sa femme. Elle le pleura longtemps, avec les larmes d'une affection sincère. Veuve jeune, recherchée, elle se refusa absolument à tout nouvel attachement, dont elle n'éprouvait d'ailleurs aucun besoin, pour se consacrer tout entière à élever ses enfants.

Avec l'aide de l'abbé de Coulanges, « le bien bon, » qui lui fut si dévoué jusqu'au dernier jour de sa longue carrière, elle employa toutes les ressources de son esprit actif et pratique à réparer les pertes de fortune que les dérèglements de son mari lui avaient fait essuyer.

Sa vertu excita l'admiration universelle, et.

par toute la suite de son irre'prochable conduite, elle allait me'riter de rester comme le vrai type de la vertu mondaine du Grand Siècle.

Son esprit de plus en plus aussi excitait l'admiration comme sa vertu.

— Les plus habiles, disait Somaize, font vanité d'avoir son approbation.

Et un autre chroniqueur littéraire, Jean de la Forge, ajoutait :

— Si j'avais oublié (dans son Cercle des femmes savantes) cette aimable personne, j'aurais irrité contre moi toute l'académie des savants qui ne trouvent point de meilleur moyen pour faire réussir leurs ouvrages, que de consulter son jugement et de les soumettre à sa censure.

Tous les contemporains sont unanimes à peindre madame de Sévigné comme l'ornement et la joie des meilleures sociétés de son temps, grâce à son caractère gai et sociable.

Suivons-la dans cette société polie, et, assurés que nous sommes de l'y trouver toujours de conduite irréprochable, parcourons la belle compagnie de ses amis.

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