‹ Madame de Sévigné, cours professé à la Société des ConférencesChapitre 5 sur 7 · ROGER DE BUSSY-RABATIN · texte numérisé non relu

ROGER DE BUSSY-RABATIN

GRAVÉ PAR EDELINCK, D'aPRÈS LE FEBVRE

M'"* de Sévigné écrit un jour à sa fille : " Ah ! mon enfant, qu'il est aisé de vivre avec moi ! Qu'un peu de douceur, d'espèce de société, de confiance même superficielle, que tout cela me mène loin ! Je crois, en vérité, que personne n'a plus de facilité que moi dans le commerce de la vie. " Ailleurs, elle dit qu'elle ignore entièrement " les délices de l'inconstance " ; ailleurs encore, que " l'ingratitude est sa bête d'aversion ". Un commerce agréable, de la constance, de la fidélité, voilà les trois vertus sur lesquelles se fonde la véritable amitié.

M"^® de Sévigné eut beaucoup d'amis ; je ne puis songer à vous les présenter tous. Je suis obligé de laisser de côté le comte et la comtesse de Guitaut auxquels elle a adressé des lettres aflFectueuses et charmantes, la marquise de Lavardin, la marquise de La Troche, le marquis de Pompone auquel elle témoigna tant d'affection, quand il fut en disgrâce. Nous retrouverons le cardinal de Retz au cours d'une autre causerie. Aujourd'hui je parlerai seulement de Nicolas Foucquet, de Bussy-Rabutin de M. et M"^Me Coulanges et de M '"Me La Fayette.

Elle ne leur donne pas à tous la même sorte d*amitié, et en découvrant à travers ses lettres comment elle aime chacun d'eux, nous distinguerons les nuances diverses de sa sensibilité. Comment connaître un paysage, si on ne l'a vu dans toutes les saisons et à toutes les heures du jour ?

Nous connaissons de Foucquet deux portraits : l'un de Sébastien Bourdon représente un jeune homme artficieux et passionné : des yeux de ruse, des lèvres jouisseuses, des mains séductrices et un air de feinte nonchalance. Le second est une gravure de Nanteuil : Foucquet est à l'apogée de sa fortune ; les années ont plissé son visage, creusé ses traits, mais les yeux ont gardé leur brûlante et menteuse beauté, les lèvres se gonflent toujours d'une volupté inassouvie. L'une et l'autre image révèlent une de ces natures dont la duplicité frappe à la première rencontre, capables pourtant d'éveiller et retenir de ferventes amitiés, car, à force de vouloir plaire, elles peuvent donner l'illusion de la bonté, même de la tendresse.

Ce n'était pas un parvenu grossier. Issu d'une famille parlementaire, il avait été élevé parmi des amateurs de livres, de tableaux et de médailles. 11

recevait et pensionnait des poètes, il lisait même leurs vers. Il cultivait en amateur la poésie de salon, mais son goût valait mieux que ses bouts rimés. Enfin, il avait édifié le château de Vaux qui, avec ses magnifiquesjardins, ses bosquets et ses fontaines, était une des plus belles résidences de France.

Il y avait à peu près deux ans que M""^ de Sévigné était veuve quand Foucquet se déclara. Ce qu'il en advint, nous allons le savoir par une lettre de Bussy à sa cousine : " Je suis bien aise que vous soyez satisfaite du surintendant. C'est une marque qu'il se met à la raison, et qu'il ne prend plus tant les choses à cœur qu'il faisait. Quand vous ne voulez pas, madame, ce qu'on veut, il faut bien vouloir ce que vous voulez ; on est encore trop heureux de demeurer de vos amis. Il n'y a guère que vous dans le royaume qui puisse réduire ses amants à se contenter de l'amitié ; nous n'en voyons point qui d'amant éconduit ne devienne ennemi, et je suis persuadé qu'il faut qu'une femme ait un mérite extraordinaire pour faire en sorte que le dépit d'un amant malheureux ne le porte pas à un coup d'éclat " (17 août 1654). On voit qu'en ce temps-là, Bussy était loin de penser de M""^ de Sévigné tout le mal qu'il en devait dire un jour dans V Histoire amoureuse des Gaules.

Foucquet ne se résigna pas. Un an après, Bussy demandait encore à sa cousine des nouvelles de Tamour du surintendant, et elle répondait : " J*ai toujours avec lui les mêmes précautions et les mêmes craintes, de sorte que cela retarde notablement les progrès qu'il voudrait faire. Je crois qu'il se lassera enfin de recommencer toujours inutilement la même chose. "

Se lassa-t-il ? Ou bien M"'' de Sévigné dut-elle prendre toujours les mêmes précautions, montrer les mêmes craintes ? On l'ignore. Quoi qu'il en fût, la douleur qu'elle ressentit, six ans plus tard, à la chute de Foucquet, montra bien la solidité de son attachement.

Une fâcheuse mésaventure vint alors mettre le comble à son chagrin. La justice saisit les cassettes de Foucquet : elles ne contenaient pas seulement des secrets d'Etat. On y trouva aussi des liasses de billets doux, parmi lesquels s'étaient glissées des lettres de M""® Sévigné, — lettres bien innocentes, dit-elle, et qui concernaient uniquement les affaires d'un de ses parents, M. de la Trousse. Elle n'en fut pas moins calomniée et chansonnée. Alors, de Bretagne où elle se trouvait, elle supplia ses amis de la défendre. M""^ de La Fayette, Pomponne, Chapelain, Ménage se mirent en campagne, chacun

d'eux plaidant à sa manière. Je voudrais en passant vous montrer la manière de Chapelain. Ce brave homme était, comme on dit aujourd'hui, la gaffe même.

Qu'est-ce donc que cela, ma très chère ? écrit-il à M"* de Sévigné. N'était-ce pas assez de ruiner l'Etat et de rendre le roi odieux à ses peuples par les charges énormes dont ils étaient accablés et de tourner toutes ses finances en dépenses imprudentes et en acquisitions insolentes qui ne regardaient ni son honneur, ni son service, et au contraire qui allaient à se fortifier contre lui et à lui débaucher ses sujets et ses domestiques ? Fallait-il encore, par surcroît de dérèglement et de crime, s'ériger un trophée des faveurs ou véritables ou apparentes de la pudeur de tant de femmes de qualité, et tenir un registre honteux de la communication qu'il avait avec elles, afin que le naufrage de sa fortune emportât avec lui leur réputation ? Est-ce, je ne dis pas être honnête homme, comme ses flatteurs, les Scarron, les PelHsson, les Sapho (M^'® de Scudéry) et toute la canaille intéressée l'ont tant prôné, mais homme seulement, de ceux qui ont seulement la moindre lumière et qui ne font pas profession de brutalité ?... J'ai couru tous les réduits où l'on a créance en mes paroles pour y soutenir votre justice et pour éclaircir tout le monde charitable, de l'occasion si louable qui vous a quelquefois obligée à lui écrire des billets. .. (3 octobre 1661.)

Evidemment Chapelain a raison. Oui, Foucquet a intrigué, volé et prévariqué et c'est très justement

que le roi lui fait rendre gorge. Oui, il a été ridiculement flagorné par ses artistes et ses poètes. Oui, il eût été plus honnête à lui de brûler les lettres de ses maîtresses que de les garder dans une cassette, mêlées à des papiers politiques. Mais était-ce bien M™^ de Sévigné qu'il fallait assommer de ces périodes cicéroniennes, elle qui, la veille encore, prenait sa part des réjouissances de Vaux et comptait tant d'amis dans " la canaille intéressée " ? Et la belle idée que se faisait Chapelain de son ancienne élève, en la croyant incapable de pardon, de pitié et de tendresse devant une pareille infortune !

Voici maintenat le procès dont elle va conter les péripéties à M. de Pomponne, jour par jour, heure par heure, sur les rapports que lui viennent faire ses amis du Parlement, à l'issue de chaque audience. Quels tableaux! Les attitudes de l'accusé, sa fermeté, sa " mine fine et souriante ", l'à-propos de ses ripostes, ses ironies, les coups droits qu'il porte au chancelier Séguier, ses mouvements de colère et ses imprudences ; — les juges qui s'arrachent à leur somnolence pour laisser éclater sur leurs visages et dans leurs propos les passions dont ils sont agités; — au premier plan, le dramatique spectacle d'une cour de justice ; au fond, l'image de l'implacable Colbert. Tout cela animé, coloré par l'émotion d'une

femme anxieuse qui, au moindre indice, passe de la confiance au désespoir et dans ce grand trouble, éprouve un sentiment plus tendre, un sentiment qu'elle n'a peut-être jamais connu dans les bosquets de Vaux, au temps où le grand ambitieux.

Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels, Recevait des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels.

Vous vous souvenez du passage de Foucquet conduit par d'Artagnan à l'Arsenal :

Imaginez-vous que des dames m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal, pour voir revenir notre pauvre ami. J'étais masquée, je l'ai vu venir d'assez loin. M. d'Artagnan était auprès de lui ; cinquante mousquetaires derrière à trente ou quarante pas. Il paraissait assez rêveur. Pour moi, quand je l'ai aperçu, les jambes m'ont tremblé et le cœur m'a battu si fort, que je n'en pouvais plus. M. d'Artagnan l'a poussé, et lui a fait remarquer que nous étions là. Il nous a donc saluées et a pris cette mine riante que vous connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait reconnue; mais je vous avoue que j'ai été étrangement saisie, quand je l'ai vu rentrer dans cette petite porte. Si vous saviez comme on est malheureux quand on a le cœur fait comme je l'ai, je suis assurée que vous auriez pitié de moi ; mais je pense que vous n'en n'êtes pas quitte à meilleur marché, de la manière dont je vous connais.

Elle est surprise de Timperturbable confiance que montrent M"Me Scudéry et la famille de Taccusé. " Ce sera un vrai miracle si la chose va comme nous le souhaitons. " Elle ne veut pas renoncer à Tespoir de ce miracle.

Au fond de mon cœur, j'ai un petit brin de confiance. Je ne sais d'où il vient ni où il va, et même il n'est pas assez grand pour que je puisse dormir en repos. Je causais hier de toute cette affaire à M.^^ du Plessis : je ne puis voir ni souffrir que les gens avec qui j'en puis parler, et qui sont dans les mêmes sentiments que moi. [Quel trait de vérité !] Elle espère comme je fais, sans en savoir la raison. " Mais pourquoi espérez vous ? — Parce que j'espère. " Voilà nos réponses, ne sont elles pas bien raisonnables ? Je lui disais avec la plus grande vérité du monde que si nous avions un arrêt tel que nous le souhaitons, le comble de ma joie était de penser que je vous enverrais un homme à cheval, à toute bride, qui vous apprendrait cette agréable nouvelle, et que le plaisir d'imaginer celui que je vous ferais, rendrait le mien entièrement complet. Elle comprit cela comme moi, et notre imagination nous donna plus d'un quart d'heure de campos (9 décembre 1664.)

Elle est là tout entière avec sa sensibilité, son imagination et son inlassable optimisme.

Et quelle explosion de joie quand elle sait que son ami aura au moins la vie sauve 1

Louez Dieu, monsieur et le remerciez ; notre pauvre ami est sauvé... Je suis si aise que je suis hors de moi !

Et le lendemain :

Dés longtemps, je ne serai remise de la joie que j'eus hier ; tout de bon elle était trop complète ; j*avais peine à la soutenir.

Quelle chance que Foucquet ait été un ministre infidèle et qu'il ait par ses malversations mérité la rigueur des lois ! Sans cet heureux scandale, Pellisson n*eût pas écrit son discours, ni La Fontaine son élégie, ni M""® de Sévigné ses lettres à Pomponne, et la littérature française y eût perdu trois chefs-d'œvre.

Comme Foucquet et comme beaucoup d'autres, Roger de Rabutin, comte de Bussy, aurait bien voulu ne pas se contenter de l'amitié de M""® de Sévigné. Comme les autres, il s'en contenta. Cela commença par des gaillardises et des galanteries. On rompit. On se raccommoda. Et cela finit par une bonne et solide amitié.

Il était cousin germain de Marie de Chantai et avait huit ans de plus qu'elle. Son père eût souhaité qu'il épousât cette riche héritière. Bussy

a prétendu que l'humeur trop libre de la jeune fille l'avait épouvanté. Quoi qu'il en fût, Marie de Chantai épousa Henri de Sévigné, et Bussy se maria avec une de ses cousines qui mourut bientôt lui laissant trois filles.

Quand il se mit en tête de séduire la marquise de Sévigné, il était déjà célèbre par ses aventures, ses duels et sa bravoure à la guerre. Un joli visage, une mine effrontée, un esprit d'enfisr et un grand fond de méchanceté. 11 avait déjà tâté de la Bastille.

De l'armée, il envoyait à M"^® de Sévigné des missives moitié vers moitié prose. Le jeune ménage était alors aux Rochers, et de là M""® de Sévigné lui annonçait la naissance de son fils.

Je vous trouve un plaisant mignon de ne m'avoir pas écrit depuis deux mois... Eh bien ! je vous apprends, quand vous en devriez enrager, que je suis accouchée d'un garçon à qui je vais faire sucer la haine contre vous avec le lait, et que j'en ferai bien d'autres, seulement pour vous faire des ennemis. Vous n'avez pas eu l'esprit d'en faire autant, le beau faiseur de filles...

Mais c'est assez vous cacher ma tendresse, mon cher cousin ; le naturel l'emporte sur la politique. J'avais envie de vous gronder de votre paresse depuis le commencement de ma lettre jusques à la fin ; mais je me fais trop de violence, et il faut en revenir à vous dire que, M. de

Sévigné et moi, nous vous aimons fort, et que nous parlons souvent du plaisir qu'il y a à être avec vous, (i 5 mars 1 648).

Ce M. de Sévigné et moi fit faire la grimace à Bussy qui renvoya la balle à sa façon :

Je m'aperçois que vous prenez une certaine habitude de me gourmander qui a plus l'air de maîtresse que d'amie. Prenez garde à quoi vous vous engagez ; car enfin, quand je serai une fois bien résolu à souffrir, je voudrais avoir les douceurs des amants aussi bien que les rudesses...

Tenez-vous-en donc, si vous m'en croyez, au garçon que vous venez de faire, c'est une action louable, je vous avoue que je n'ai pas eu l'esprit d'en faire autant ; aussi envié-je ce bonheur à M. de Sévigné plus que chose au monde... (12 avril 1648.)

Ce n'étaient là que les premières escarmouches.

La Fronde les trouve dans les deux camps opposés. Ils n'en continuent pas moins de correspondre. Bussy est avec les troupes du roi qui bloquent Paris où M. et M""^ de Sévigné sont enfermés. De Saint-Denis il écrit à la marquise :

Sans l'espérance de vous faire quelque plaisir au sac de Paris et que vous ne passiez que par mes mains, je ne pense pas que je désertasse, mais cette vue me fait prendre patience... Si le cardinal de Mazarin avait à Paris une cousine faite comme vous, ou je me trompe fort ou la paix se ferait à quelque prix que ce fût... (5 mars 1649).

Par une volte-face, comme on en voyait souvent en ce temps de guerre civile, voici maintenant Bussy dans le parti de Condé et Sévigné dans celui de la cour. " Quand je songe, écrit Bussy, que nous étions déjà Tan passé dans des partis différents, et que nous y sommes encore aujourd'hui, quoique nous en ayons changé, je crois que nous jouons aux barres. (2 juillet 1650).

Après une longue partie de barres, on finit par se retrouver à Paris. Sévigné y trompe et ruine sa femme. Bussy se promet, comme il dit, de profiter de la "commodité de la conjoncture''. Un matin, Sévigné lui vient conter triomphalement qu'il sort de chez Ninon de Lenclos. Toute de suite, Bussy va rapporter la confidence à sa cousine, en lui recommandant de paraître ne rien savoir. "Je crois que vous êtes fou, lui répond-elle, de me donner cet avis ou que vous croyez que je suis folle. — Vous le seriez bien plus, madame, si vous ne lui rendiez pas la pareille que si vous lui redisiez ce que je vous ai dit. Vengez-vous, ma belle cousine, je serai de moitié de la vengeance, car enfin vos intérêts me sont aussi chers que les miens. — Tout beau, monsieur le comte, je ne suis pas si fâchée que vous pensez. "

Le lendemain, Sévigné rencontre Bussy au

Cours et Taccuse d'avoir parlé à M""® de Sévigné. L'autre jure qu'il n'a rien dit. Il persuade de son innocence le mari, qui, rassuré, reprend avec mille détails le récit de sa bonne fortune. Bussy lui prodigue les plus sages conseils et l'engage à redouter des représailles ; mais rentré chez lui, il écrit à M™* de Sévigné pour l'informer de cet entretien et de nouveau s'offrir, si elle veut exercer contre son mari la plus juste des vengeances.

La sottise d'un page fait tomber le billet aux mains de Sévigné qui défend à sa femme de voir Bussy. Mais celle-ci mande à son cousin qu'avec un peu de patience tout s'accommodera.

Tout paraît en effet s'accommoder, quand Sévigné est tué par le chevalier d'Albert, et la marquise s'en va aux Rochers pleurer l'infidèle.

Jusqu'ici, jai suivi le récit de Bussy dans V Histoire amoureuse des Gaules^ récit vraisemblable: chaque personnage y joue un rôle conforme à son caractère. Bussy rapporte aussi qu'après la mort du mari, il continua de parler de " choses agréables " et qu'elle lui fit " une de ces réponses d'oracle que les femmes font d'ordinaire dans les commencements ": ce n'est pas impossible. Mais il ajoute " qu'elle lui fit mille avances pour être son mari. " Cette fois, il se moque de nous :

lui-même était remarié depuis deux ans, quand Sévigné disparut.

A la vérité, il continua la poursuite, mais sans beaucoup d'entrain : il aimait ailleurs.

En 1654, il terminait encore une lettre par ces mots : " Adieu, ma belle cousine, songez quelquefois à moi et que vous n'avez ni parent ni ami qui vous aime tant que je le fais... Je voudrais... non je n'achèverai pas de peur de vous déplaire, mais vous pouvez bien savoir ce que je voudrais."

Elle le savait parfaitement ; elle en plaisantait avec d'autant plus de liberté que Bussy ne se gênait pas pour lui dépeindre les adieux très passionnés et très tendres qu'il venait de faire à sa Chimène {M^^ de Montglat), en quittant Paris pour l'armée. D'ailleurs, lui-même était chaque jour plus convaincu que sa cousine ne voulait pas ce qu'il voulait, et, pour atténuer l'humilation de son échec, il s'empressait de célébrer la vertu de M""^ de Sévigné et la déroute de tous les prétendants.

Il faut que je vous dise que je ne pense pas qu'il y ait au monde une personne plus généralement estimée que vous. Vous êtes les délices du genre humain ; l'antiquité vous aurait dressé des autels et vous auriez été assurément déesse de quelque chose. Dans notre siècle, où l'on n'est

pas si prodigue d'encens et surtout pour le mérite vivant, on se contente de dire qu'il n'y a point de femme à votre âge plus aimable ni plus vertueuse que vous. Je connais des princes du sang, des princes étrangers, des grands seigneurs façon de princes, des grands capitaines, des ministres d'Etat, des gentilshommes, des magistrats et des philosophes qui fileraient pour vous, si vous les laissiez faire. En pouvez-vous faire d'avantage ? A moins que d'en vouloir à la liberté des cloîtres, vous ne sauriez aller plus loin. (7 octobre 1655).

Cependant, un jour, sur le point d'aller rejoindre l'armée en campagne, Bussy, dont les affaires étaient en fort mauvais état, manqua d'argent et s'adressa à M™^ de Sévigné. Le terrible abbé de Coulanges se renseigna, empila ses jetons, consulta ses livres, et ce fut un refus. M"^^ de Montglat offrit alors ses bijoux à Bussy qui les accepta.

On connaît la vengeance du quémandeur évincé.

Pour amuser M™^ de Montglat, il composa VHistoire amoureuse des Gaules où il contait les aventures des dames galantes de la cour. Parmi ces anecdotes, il plaça le portrait de M™® de Sévigné que vous connaissez. 11 laissa son manuscrit pendant deux jours entre les mains d'une amie de sa maîtresse. Des copies en circulèrent sous le manteau, et le livre enfin parut en Hollande.

Ce scandale eut pour Bussy des suites terribles.

Déjà par ses insolences et ses déloyautés, il s'était fait de nombreux et puissants ennemis. Bien qu'il eût servi avec valeur sous Turenne et sous Condé, il était méprisé du premier, détesté du second. Deux fois, ses équipées l'avaient mené au bord du précipice : un jour, avec une bande armée, il avait enlevé M™^ de Miramion dont il convoitait la main et surtout la fortune ; deux ans plus tard, il avait, avec quelques libertins, pris part à la fameuse orgie de Roissy où les convives avaient chansonné les choses saintes et la personne du roi. La publication de VHistoire amoureuse des Gaules mit le comble au ressentiment de Louis XIV. Bussy fut enfermé à la Bastille.

Il y resta treize mois, au bout desquels, comme sa santé paraissait atteinte, il eut la permission d'aller se faire soigner chez un chirurgien. Puis on lui fit savoir que l'air de la Bourgogne était le seul qui convînt à sa convalescence. 11 dut se retirer dans ses terres. Sa disgrâce était complète, elle dura jusqu'à sa mort. Il la supporta sans résignation, sans dignité, ne reculant devant aucune flagornerie pour appeler sur lui la clémence du roi. Dans ses propos, dans ses lettres, dans ses Mémoires et jusque dans les peintures dont il couvrit les murs de son château, il ne cessa d'exhaler

SCS dépits d'ambitieux déçu et ses fureurs d'amant trompé, car M""* de Montglat Tavait trahi, tandis qu'il était à la Bastille.

Pendant huit ans, M""® de Sévigné avait gardé le silence ; mais, quand Bussy fut autorisé à sortir de la Bastille et à se faire soigner chez un chirurgien, la première visite qu'il reçut fut celle de sa cousine. Elle venait par bonté, par compassion, et aussi pour reconnaître un service rendu : elle savait que, pendant leur brouille, Bussy avait pris sa défense à l'occasion des lettres trouvées dans les cassettes de Foucquet. Mais elle n'avait encore ni pardonné ni oublié.

Elle fut longue à pardonner.

Quand Bussy fut retourné en Bourgogne, on échangea quelques lettres, puis on passa des mois sans s'écrire : d'où de mutuels reproches. Dès que M™® de Sévigné faisait mine de plaindre l'exilé de sa disgrâce, il se rebiffait, prenait des airs de philosophe et jouait la résignation. On essayait aussi de plaisanter comme autrefois, mais ces railleries forcées laissaient deviner des arrière-pensées assez amères. Enfin, comme Bussy tentait maladroitement de justifier sa conduite, M"^® de Sévigné lui adressa une longue lettre, un vrai réquisitoire qu'elle terminait ainsi :

Voilà, ce que je voulais dire une fois en ma vie, en vous conjurant d'ôter de votre esprit que ce soit moi qui ai tort. Gardez ma lettre, et la relisez, si jamais la fantaisie vous prenait de le croire, et soyez juste là-dessus, comme si vous jugiez d'une chose qui se fût passée entre deux autres personnes. Que votre intérêt ne vous fasse pas voir ce qui n'est pas ; avouez que vous avez cruellement offensé l'amitié qui était entre nous, et je suis désarmée. Mais de croire que si vous répondez, je puisse jamais me taire, vous auriez tort ; car ce m'est une chose impossible. Je verbaliserai toujours : au lieu d'écrire en deux mots, comme je vous l'avais promis, j'écrirai en deux mille 5 et enfin, j'en ferai tant par des lettres d'une longueur cruelle et d'un ennui mortel, que je vous obligerai malgré vous à me demander pardon, c'est-à-dire à me demander la vie. Faites-le donc de bonne grâce... (26 juillet 1668.)

Après des explications sans fin, Bussy se rendit à merci.

Alors elle généreuse, magnanime :

Levez-vous, comte, je ne veux point vous tuer à terre, ou reprenez votre épée pour recommencer notre combat. Mais il vaut mieux que je vous donne la vie et que nous vivions en paix. Vous avouerez seulement la chose comme elle s'est passée : c'est tout ce que je veux... (4 septembre 1668.)

On pourrait croire la paix signée. Il n'en est rien. Nouvelles chicanes à propos du mariage de M"^ de Sévigné : Bussy, susceptible et grincheux,

refuse d'écrire le premier au comte de Grignan, estimant que celui-ci le doit d'abord complimenter. Cette querelle est à peine apaisée que M"^® de Sévigné, retrouvant dans ses paperasses une vieille lettre de Bussy, renouvelle ses reproches. L'autre se plaint de ce manquement à la foi jurée. Elle s'excuse : " Point de rancune, ne nous tracassons plus ; j'ai un peu tort ; mais qui n'en a point dans ce monde ? " Elle n'en continue pas moins ses picouries, avoue chaque fois qu'elle eût mieux fait de se taire et recommence. Une femme, eût-elle cent fois tort, chipotera toujours avant de prononcer et surtout de pratiquer le " N'en parlons plus." Allez donc demander à celle-ci, qui a cent fois raison, de ne pas marchander un peu son pardon !

Cependant un singulier personnage se démenait entre le cousin et la cousine et leur prêchait la concorde : c'était l'officieux Corbinelli. Tous deux paraissaient apprécier ses services : il séduisait l'un par ses flatteries sans mesure, l'autre par les éloges qu'il donnait à M'""^ de Grignan. Ce descendant d'une famille florentine venue en France au seizième siècle avait la souple échine d'un courtisan, de l'intrigue, des mœurs peu réglées et une malchance incroyable. Il fabriquait beaucoup de maximes et de sentences, et, libertin forcené, se pas-

sionnait pour les choses religieuses, si bien que NV^^ de Grignan l'appelait k mystique du diable. Pour le moment sa grande occupation était de réconcilier les deux Rabutin.

Grâce aux conseils de Corbinelli et surtout grâce au temps qui use les ressentiments, M^^ de Sévigné finit par respecter la lettre des traités ; elle fit taire sa rancune. Mais à quels soins, à quelle prudence fut-elle désormais obligée pour que rien ne vînt ébranler cette amitié si péniblement rétablie ! Il lui est impossible de demeurer l'amie de Bussy, si elle ne ménage ses susceptibilités et ne compose avec ses lubies.

Au besoin elle flatte sa vanité d'homme de lettres, qui est sans bornes. Elle encourage le projet qu'il a formé d'écrire une Histoire du Roi. Pour lui complaire, elle plaisante Racine et Despréaux chevauchant avec les armées où ils font leur métier d'historiographes. " Ah ! que je connais, dit-elle, un homme de qualité à qui j'aurais bien plutôt fait écrire mon histoire qu'à ces bourgeois, si j'étais le maître ! " Elle l'entretient volontiers des événements de la guerre et amuse ainsi le vieux soldat dont la douleur la plus cuisante et la plus noble est de ne plus servir. Elle qui sent si finement le comique des gens et des choses, elle se tait quand,

lors d'une promotion de maréchaux, Bussy a l'idée de renoncer à son titre de comte et lui écrit froidement :

Quand je vous ai mandé ma lassitude sur le titre de comte, j'ai cru que vous entendriez d'abord la raison que j'avais d'en avoir ; mais puisqu'il vous la faut expliquer, ma chère cousine, je vous dirai que la promotion aux grands honneurs de la guerre qu'on a faite, m'ayant donné meilleure opinion de moi que je n'avais, et que, m'étant fait à moi-même la justice qu'on m'avait refusée, j'ai été honteux de la qualité de comte. En effet, me trouvant, sans vanité, égal en naissance, en capacité, en service, en courage et en esprit aux plus habiles de ces maréchaux et fort au-dessus des autres, je me suis fait maréchal in petto, et j'ai mieux aimé n'avoir aucun titre que d'en avoir un qui ne fût plus digne de moi...

Elle le défend de son mieux à l'occasion du mariage de la marquise de Coligny avec le sieur de la Rivière — extraordinaire roman d'aventure qui est en même temps un curieux tableau de mœurs. Une fille du premier mariage de Bussy, Louise-Françoise de Rabutin, veuve du marquis de Coligny, vit auprès de son père dont elle tient la maison, recopie les manuscrits et essuie les redoutables colères ; elle est à la fois son intendante, son secrétaire et son souffre-douleurs. Un officier d'origine obscure, complimenteur, spirituel

et bien taillé, Henri-François de La Rivière, s'introduit chez Bussy et gagne la confiance du vieil exilé dont il flatte toutes les manies. Comme il se juge lui-même "fort capable d'amuser une veuve qui n'a rien à faire il amuse M"^® de Coligny. Celle-ci, qui a trente-huit ans, s'éprend de l'aventurier et lui adresse des lettres passionnées, des lettres " portugaises " dit M™® de Sévigné faisant allusion aux lettres naguère publiées par le marquis de Chamilly. Enfin, elle lui signe " du plus pur et du plus beau de son sang " une promesse de mariage, l'épouse secrètement et finit par tout avouer à son père. Fureur et vociférations de Bussy. Après cette scène terrible, M.^^ de Coligny jure à La Rivière de ne jamais renoncer à lui, et, huit jours plus tard, par un revirement dont on n'a point pénétré le mystère, elle lui envoie une lettre désespérée, mais catégorique : elle ne le reverra plus ; et le grand amour se change en une haine implacable. L'affaire est portée devant le Parlement. Bussy voudrait plaider que le mariage n'a pas été consommé. Impossible : NL^^ de Coligny est enceinte. On fera donc disparaître l'enfant. Bussy ordonne à sa fille de venir à Paris. La Rivière met la police à ses trousses. Le père et la fille se cachent dans un cabaret

borgne de la rue du Four. Elle y accouche. Dix heures après son accouchement, elle prend la fuite. Bussy enveloppe le nouveau-né dans son manteau et le porte chez une nourrice. Mais le lieutenant civil, averti par ses espions, se rend chez la nourrice et recueille Tenfant qui, dès lors, sera représenté au procès. Tout le plan de Bussy a échoué. On plaidera donc de simples questions de forme. Inscriptions de faux ; expertises d'écriture ; calomnies ; injures ; plaidoiries. Bussy perd son procès. L'opinion une fois de plus se déchaîne contre lui. Et M^'de Sévigné écrit à sa fille : " Bussy bondit dans les nues ; sa fille est forcenée dans son lit. Dieu Ta ainsi réglé de toute éternité. Amen. "

M°^® de Sévigné sent l'odieux et le ridicule de cette affaire pour laquelle Bussy a convoqué et fait comparaître tous ses parents et tous ses alliés. Cependant, elle plaide auprès de ses amis la cause de sa nièce. Dans ses lettres à Bussy, pas un mot du fâcheux procès, et, jusqu'à sa mort, elle ne cessera de donner à M^^ de Coligny des marques d'estime et d'affection.

Quand elle écrit à Bussy, elle est décidée à ne rien blâmer, à ne sourire de rien. Elle garde son sérieux, même quand celui-ci lui fait part gravement de ses pieuses résolutions et lui annonce

que, pour expier les chansons sacrilèges de sa jeunesse, il compose une version française du cantique de Pâques : O filii et filiœ !

Telle fut cette longue amitié qui avait survécu à tant d'orages. Pour Bussy, il y entrait le désir de faire oublier ses anciennes déloyautés ; pour M°^° de Sévigné, de la pitié et le souvenir des années heureuses où elle confondait en riant les insolences du beau séducteur. Toutefois, dans cette liaison, le cœur eut moins de part que Tesprit. On ne vit jamais pareilles affinités de goût et d'intelligence chez deux êtres que ne pouvait réunir aucune sympathie morale, car, en somme, Bussy était un aimable chenapan et M™® de Sévigné une honnête femme : "Vous savez bien, lui disait-elle, qu'autrefois nous avions le don de nous entendre avant que de nous être parlé. L'un de nous répondait fort bien à ce que l'autre avait envie de dire ; et si nous n'eussions point voulu nous donner le plaisir de prononcer assez facilement des paroles, notre intelligence aurait fait tous les frais de la conversation. " Et il répondait : " Je demeure d'accord avec vous que nous devons nous aimer. Personne ne sait si bien que moi ce que vous valez, ni que vous ce que je vaux." Ils ne pouvaient se passer l'un de l'autre, ayant, l'un pour l'autre, une sincère admiration.

EMMANUEL DE COULANGES (Musée Carnavalet)

Sans doute, ils avaient des façons d'écrire très différentes. Bussy manquait de grâce et de facilité; son style solide, incisif, d*une ironie froide et un peu compassée, sentait Teffort. " Il aurait fait des ratures sur un billet à son cordonnier disait son gendre La Rivière, et l'abondante Sévigné devait assez peu goûter cette prose dépouillée et laborieuse. Mais, dès qu'il n'était pas aveuglé par l'orgueil, il jugeait avec finesse; il a très bien parlé de La Fontaine, de Boileau, de Molière et de La Bruyère. Il aimait la conversation et les lettres de sa cousine. En publiant les lettres qu'il avait reçues d'elles, il a été premier à annoncer sa gloire. Peut-être enviait-il son naturel et sa verve. Quant à M""® de Sévigné, confiante dans le discernement de son ami, elle souhaitait par-dessus tout son approbation et sa louange. Bussy est le seul homme dont elle ait subi l'ascendant.

Un an avant de mourir, M""* de Sévigné écrivait à son cousin Emmanuel de Coulanges :

Quand vous m'écrivez, mon aimable cousin, j'en ai une joie sensible : vos lettres sont agréables comme vous ; on les lit avec un plaisir qui se répand partout ; on aime

à VOUS entendre, on vous approuve, on vous admire, chacun selon le degré de chaleur qu'il a pour vous. Quand vous ne m'écrivez pas, je ne gronde point, je ne boude point, je dis : " Mon cousin est dans quelque palais enchanté, mon cousin n'est pas à lui; on aura sans doute enlevé mon pauvre cousin ; " et j'attends avec patience le retour de votre souvenir, sans jamais douter de votre amitié ; car le moyen que vous ne m'aimiez pas ? c'est la première chose que vous avez faite quand vous avez commencé d'ouvrir les yeux, et c'est moi aussi qui ai commencé de vous aimer et de vous trouver aimable : une amitié si bien conditionnée ne craint pas les injures du temps... (26 avril 1695).

Elle n'avait que sept ans de plus que lui. Q Les deux enfants avaient joué dans le parc de Livry, chez le bien bon. Puis, quand Coulanges eut épousé Marie-Angélique du Gué, fille de François du Gué qui, depuis, fut intendant de Lyon, celle-ci devint une des plus intimes amies de M°^® de Sévigné.

Après avoir voyagé en Allemagne et en Italie,

(^) J'avais d'abord dit : cinq ans. Mon erreur a été relevée par M. Gérard Gailly dans des articles sur l'enfance de Mme de Sévigné, publiés par la Minerve française (15 août et 15 Septembre 1920). Je l'en remercie. Son étude est intéressante, elle réfute les assertions imprudentes de quelques biographes de Mme de Sévigné ; malheureusement elle est écrite sur un ton rogue et péremptoire qu'on passe volontiers aux théologiens, mais qui surprend un peu, quand il s'agit de menus problèmes d'histoire littéraire.

Coulanges avait acheté une charge de conseiller au Parlement de Paris; mais il s*en démit bientôt : la judicature n'était pas l'affaire de ce petit homme qui avait pour seule occupation de rimer des couplets et pour seule ambition de ne pas vieillir. Il vécut jusqu'à quatre-vingt ans et jamais ne cessa de faire des chansons : il eût donc réalisé tous ses rêves, si, de temps en temps, son bonheur n'avait été traversé par des accès de goutte. Douillet, futile et paresseux, il promenait en tous lieux son humeur chansonnière, aimé de tout le monde pour la gentillesse de son esprit et le pétillement de ses propos. En qualité de diplomate officieux, il accompagna le duc de Chaulnes, ambassadeur à Rome, et assista à deux conclaves. Ses rapports diplomatiques sont d'une gravité impayable ; mais il s'amusa fort a Rome, comme ailleurs. Dans ses Mémoires^ il a consigné ses souvenirs, non sur les monuments romains qui ne sont pas matière à chansons, mais sur les belles nuits d'été où " l'on se promenait, dit-il, dans les rues et dans les places, vêtu aussi légèrement qu'on le voulait et que la saison le demandait ; on s'arrêtait et l'on se reposait au bord des fontaines pour y prendre le frais ; on entrait dans les lieux où se débitent le thé, le chocolat et les eaux glacées, plus délicieuses

en Italie qu'en France ; on pouvait prendre part aussi aux nouvelles vraies ou fausses qui sy débitent ; l'air retentissait de différentes chansons et du bruit des guitares, des harpes et d'autres instruments; quelquefois, on rencontrait des sérénades de belles voix et d'une bonne symphonie ; c'est ainsi qu'on reposait de la chaleur qu'on avait éprouvée pendant le jour, et l'on était fort aise en se retirant de retrouver son lit, à moins que le souvenir de quelque bonne fortune ne vînt troubler le repos qu'on y cherchait ". Il goûtait fort les vins des castelli^ se lamentait sur la mauvaise chère que lui faisaient faire les seigneurs italiens, admirait l'agrément et la propreté des bains, assistait à des fouilles et visitait l'atelier de l'illustre Carie Maratti. Un jour de carnaval, il se fit peindre, tenant à la main un masque moustachu, un bonnet rouge posé sur sa majestueuse perruque. On peut voir ce portrait au musée Carnavalet, c'est celui d'un voluptueux, alourdi, guetté par la goutte. L'accès passé, il se vanta d'un regain de jeunesse. Franchement, il eût mieux fait d'attendre ces jours heureux pour transmettre ses traits à la postérité.

M'^^ de Coulanges était jolie, spirituelle et fantasque. M""^ de Sévigné lui prodiguait des

sobriquets expressifs : la feuille^ la mouche^ la sylphide^ le tourbillon, " La feuille^ disait-elle, est la la plus frivole et la plus légère marchandise que vous ayez jamais vue. " On a quelques-unes de ses lettres ; le style en est brusque, agréable, à la manière de Sévigné ; les caprices de son écriture et les écarts de son orthographe rélèvent une âme assez désordonnée. Elle fut très attachée à un certain abbé Tétu dont elle soignait les vapeurs et les insomnies. Pour Brancas, elle eut "beaucoup d'amitié sur un fond d'inclination rebrodé de passion ", — c'est encore M""® de Sévigné qui parle. Enfin, elle semble avoir aimé M. de la Trousse, car M^^ de Sévigné écrit : " Il ne paraît plus qu'elle l'aime, et cependant c'est l'ombre et le corps. " N'insistons pas. Passe encore de rechercher le " jusqu'où " des inclinations de M""' de Sévigné. Quant à la vertu de M""^ de Coulanges, imitons la sage indifférence de son mari qui, sur ce chapitre, fut le moins curieux des hommes. Il aimait beaucoup sa femme, mais à condition de ne pas vivre avec elle. " La maison, disait-il, où je suis le moins, est celle de M""' de Coulanges. " Ils s'étaient mutuellement consenti une douce liberté. Un jour qu'elle tomba malade, on vit Coulanges accourir à son chevet et donner

les marques d'un grand désespoir. M°'® de Sévigné n'en revenait pas : " Vous avez grand'raison de ne pouvoir vous représenter M™® de Coulanges à Tagonie, et M. de Coulanges dans la douleur ; je ne le croirais pas si je ne l'avais vu ; une vivacité morte et une gaieté pleurante, ce sont des prodiges. " M""^ de Coulanges en réchappa, et aussitôt, lui, tout consolé, retourna à ses plaisirs et à ses chansons.

Sur le tard, M""'^ de Coulanges, qui était l'amie de M"^^ de Maintenon, inclina vers des pensées plus graves et se mit à mépriser le monde. Comme son cadide mari se scandalisait des désordres de la cour romaine, elle lui envoya cette pieuse remontrance :

Vous me paraissez très peu édifié de tout ce que vous voyez à Rome, et vous avez, je crois, raison ; mais où vous ne l'avez pas, c'est de dire qu'il n'est pas bon pour la réligion de voir de près toutes ces choses. Saint Pierre serait encore plus étonné que vous, s'il était témoin de ce que vous voyez ; mais sa charité lui ferait plaindre les hommes sujets à tant de passions et si peu appliqués à la vaincre par les sentiments que doit inspirer la réligion..."

Et dans la même lettre :

Pour moi, j'avoue que je crois me peu soucier du monde; je ne m'y trouve plus propre à mon âge... j'ai vu

tout ce qu'il y a à voir, je n'ai plus qu'une vieille figure à lui présenter, plus rien de nouveau a lui montrer ni à découvrir... Et que veut-on faire de recommencer toujours des visites, se troubler des événements qui ne nous regardent point ?... Mon cher monsieur, il faudrait songer à quelque chose de plus solide... " (23 juillet 1691).

La feuille avait fait des progrès dans les voies de la dévotion. Jamais le petit Coulanges ne songea à quelque chose de solide ; tant de désenchantement et de sagesse ne pouvait entrer dans cette âme enfantine.

A ces deux êtres charmants et fragiles, M""® de Sévigné avait voué une affection inaltérable. Elle aimait son cousin, parce que, dans cette gaieté sans trêve, elle retrouvait quelque chose d'ellemême, elle reconnaissait son sang. Elle aima sa cousine, parce qu'elle jouissait de son esprit et s'amusait de toutes les fantaisies de son humeur. Enfin, elle les aima tous les deux, parce qu'ils admirèrent M"^^ de Grignan et chantaient sa gloire, M""'^ de Coulanges à Versailles, M. de Coulanges chez tous les honnêtes gens qu'il divertissait par sa verve et ses chansons.

Ce fut après la mort de son mari que M"^® de

Sévigné rencontra M"^ de La Vergne dans la maison du chevalier Renaud de Sévigné, oncle du marquis Henri de Sévigné. Renaud de Sévigné avait épousé Elisabeth Pena, veuve de M. de La Vergne, et mère de la jeune Marie-Madeleine qui devait devenir marquise de La Fayette.

Sur la jeunesse de M""® de La Fayette, je vous renvoie aux pages si neuves et si délicates que lui a naguère consacrées M. André Baunicr. Pour le reste, il faudra, je crois, en revenir, comme le conseillait Sainte-Beuve, à la correspondance de M'^^ de Sévigné.

En se disant leur mutuelle affection. M""® de Sévigné et M^^ de La Fayette ont dessiné. Tune de Tautre, l'image que chacune d'elles eût souhaité laisser dans la mémoire des hommes.

Voici d'abord une Sévigné à trente ans, peinte par M""® de La Fayette. C'est un de ces portraits composés et apprêtés que les beaux esprits de l'hôtel de Rambouillet avaient mis à la mode. L'auteur feint d'être " un inconnu Malgré la préciosité du style, on sent ici la chaleur d'une sincère amitié, et c'est une bonne contre-partie au perfide portrait de Busy-Rabutin que je vous ai lu, la semaine passée ; du reste, on voit bien, à certains traits, que l'auteur connaissait VHistoire

amoureuse des Gaules et réfutait Bussy. En 1675, " ravaudant dans les paperasses de feu M™® de la Trémouille M™® de Sévigné retrouva le manuscrit de M""* de La Fayette et l'envoya à sa fille : " Ce portrait vaut mieux que moi, dit-elle ; mais ceux qui m'eussent aimée, il y a seize ans, l'auraient pu trouver ressemblant ".

... Je ne veux point m'amuser à vous dire que votre taille est admirable, que votre teint a une beauté et une fleur qui assurent que vous n'avez que vingt ans ; que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont incomparables; je ne veux point vous dire toutes ces choses, votre miroir vous le dit assez... Tout ce que vous dites a un tel charme, et vous sied si bien que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de vous, et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint et à vos yeux que, quoiqu'il semble que Tesprit ne dût toucher que les oreilles, il est certain que le vôtre éblouit les yeux et que, quand on vous écoute, on ne voit plus qu*il manque quelque chose à la régularité de vos traits, et l'on vous cède la beauté du monde la plus achevée... Votre âme est grande, noble, propre à dispenser des trésors et incapable d'abaisser aux soins d'en amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition ; vous ne Têtes pas moins aux plaisirs ; vous paraissez née pour eux et il semble qu'ils soient faits pour vous... Enfin, la joye est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui ce soit. Vous êtes naturellement tendre et passionnée; mais à la honte de notre sexe (l'auteur, avons-nous dit, s'est donné pour

un inconnu), cette tendresse vous a été inutile, et vous Tavez renfermée dans le vôtre, en la donnant à M"^^ de La Fayette... Votre cœur, madame, est sans doute un bien qui ne peut se mériter; jamais il n'y en eut un si généreux, si bien fait et si fidèle. Il y a des gens qui vous soupçonnent de ne pas le montrer toujours tel qu'il est; mais, au contraire, vous êtes si accoutumée à n'y rien sentir qui ne vous soit honorable, que même vous y laissez voir quelquefois ce que la prudence vous obligerait de cacher, etc.. "

Et le badinage continue.

Observons en passant que voilà, dans toute sa perfection, le style de l'hôtel de Rambouillet, et que rien ne ressemble moins à la manière de M^^ de Sévigné.

Jamais la tendresse de M"^® de La Fayette ne s*est démentie et, un an avant sa mort, au milieu des tortures physiques qui firent des ses dernières années un afiTreux martyre saintement supporté, elle écrit à sa vieille amie :

Hélas ! ma belle, tout ce que j'ai à vous dire de ma santé est bien mauvais ; en un mot, je n'ai repos ni nuit ni jour, ni dans le corps, ni dans l'esprit ; je ne suis plus une personne ni par l'un ni par l'autre ; il faut en finir quand il plaît à Dieu et je suis soumise. L'horrible froid qu'il fait m'empêche de voir M™® de Lavardin. Croyez^ ma très chère, que vous êtes la personne du monde que fat le plus véritablement aimée, (24 janvier 1692.)

Du côté de M""^ de Sévigné, ramitié ne fut pas moindre. Sans doute, si elle eût écrit à M""'^ de La Fayette : " Vous êtes la personne du monde que j'ai le plus véritablement aimée M"^^ de La Fayette aurait eu un sourire d'incrédulité. Elle avait sans difficulté cédé la première place à M""^ de Grignan, et M"'' de Sévigné disait à cette dernière : " Cette justice la rend digne de la seconde. Elle la mérite. " Malheureusement, tel n'était pas l'avis de M"^® de Grignan, et ce fut un des tourments de M"^^ de Sévigné d'avoir à défendre son amie contre sa fille. Comme presque toutes les personnes incapables d'une vraie tendresse, M^^ de Grignan était jalouse : elle détestait M""^ de La Fayette, parlait d'elle " avec méchanceté " et ne trouvait pas un mot de consolation à lui adresser quand mourut La Rochefoucauld.

Cette prévention de M""® de Grignan n'était pas le seul écueil sur lequel aurait pu sombrer une amitié moins solide. M"'^de Sévigné et M™' de La Fayette n'avaient ni les mêmes goûts, ni le même tempérament. (Je viens déjà de signaler, au passage, la différence de leurs façons d'écrire.) Quel contraste entre la joyeuse exubérance de la robuste Sévigné et le sérieux mélancolique de la maladive La Fayette ! Autant l'une était expan-

sive et indulgente à ses propres fantaisies, autant l'autre était discrète, toujours soumise à la " divine raison Combien de fois M^^ de Sévigné, qui serait morte de chagrin si on lui avait enlevé sa plume et son écritoire, a-t-elle reproché à M™* de La Fayette d'être trop avare de ses lettres! M""* de La Fayette répondait qu'elle n'avait pas le temps; puis elle composait des romans et des mémoires, elle était presque un auteur de profession et mettait à correspondre avec ses amis la nonchalance particulière aux personnes dont c'est le métier d'écrire. Mais ces deux femmes qui, par tant de côtés, se ressemblaient si peu, étaient pareillement sensibles, pareillement vraies : elles s'aimèrent de tout leur cœur.

Il n'est point de tableau plus touchant de la longue liaison de M""^ de La Fayette avec La Rochefoucauld que ces quelques lignes de M""® de Sévigné : " Où M°'^ de La Fayette retrouvera-t-ellc un tel ami, une telle société, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une considération pour elle et pour son fils ? Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les rues ; M. de La Rochefoucauld était sédentaire aussi ; cet état les rendait nécessaires l'un à l'autre ; rien ne pouvait être comparé à la confiance et

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au charme de leur amitié... " (17 mars 1680.)

Enfin, pour peindre l'amitié qui unit M""* de Scvigné à M""* de La Fayette, je ne saurais mieux faire que de lire la lettre qu^elle écrivit à la comtesse de Guitaut, quand elle perdit son amie :

... Je me trouvais trop hetireuse d'être aimée d'elle depuis un temps si considérable ; jamais nous n'avions eu la moindre nuage dans notre amitié. La longue habitude ne m'avait point accoutumée à son mérite ; ce goût était toujours vif et nouveau ; je lui rendais beaucoup de soins, par le mouvement de mon cœur, sans que la bienséance où l'amitié nous engage, y eût aucune part ; j'étais assurée aussi que je faisais sa plus tendre consolation, et depuis quarante ans, c'était la même chose; cette date est violente, mais elle fonde bien aussi la vérité de notre liaison. Ses infirmités depuis deux ans étaient devenues extrêmes ; je la défendais toujours quand on la disait folle de ne vouloir point sortir ; elle avait une tristesse mortelle : quelle folie encore ! n'était-elle pas la femme la plus heureuse du monde ? Elle en convenait aussi ; mais je disais à ces personnes si précipitées dans leur jugements : " Madame de La Fayette n'est pas folle, " et je m'en tenais là. Hélas ! la pauvre femme n'est présentement que trop justifiée ; il a fallu qu'elle soit morte pour faire voir qu'elle avait raison de ne point sortir et d'être triste. Elle avait un rein tout consommé et une pierre dedans, et l'autre purulent ; on ne sort guère en cet état. Elle avait deux polypes dans le cœur et la pointe du cœur flétrie : n'étaitce pas assez pour avoir ces désolations dont elle se plaignait?

Elle avait les boyaux durs et plein de vents comme un ballon, et une colique dont elle se plaignait toujours. Voilà l'état de cette pauvre femme qui disait : " On trouvera un jour... " tout ce qu'on a trouvé. Ainsi, madame, elle a eu raison pendant sa vie, elle a eu raison après sa mort, et jamais elle n'a été sans cette divine raison, qui était sa qualité principale... (3 juin 1693.)

Que peut-on ajouter à une pareille lettre ?

J'ai tâché de vous monter combien furent diverses les amitiés de M"^^ de Sévigné. Elle aima M""^ de La Fayette de tout son cœur, Bussy de tout son esprit, les Coulanges par habitude et par amusement, Foucquet parce qu'il était malheureux. Mais à chacun elle ne donna que l'affection dont est capable une femme possédée d'une grande et dévorante passion. Le cœur de M""® de Sévigné appartenait d'abord à l'amour maternel. Ses amis devaient ce contenter des restes de M""^ de Grignan, qui, d'ailleurs, vous l'avez vu, n'étaient pas méprisables. C'est de la grande et dévorante passion de M^^ de Sévigné que je vous entretiendrai vendredi prochain.

MADAME DE GRIGNAN d'après mignard (Musée Carnavalet)

Le 5 février 1671, M*"' de Sévigné se séparait pour la première fois de sa fille, M"'® de Grignan, qui allait en Provence rejoindre son mari. Dans les semaines qui suivirent, elle écrivait :

J*ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve plus, et tous les pas qu'elle fait Téloignent de moi. Je m'en allai donc à Sainte-Marie, toujours pleurant et toujours mourant : il me semblait qu'on m'arrachât le cœur et l'âme ; et en effet quelle rude séparation !... J'allai ensuite chez M™^ de La Fayette qui redoubla mes douleurs par la part qu'elle y prit... Je revins ensuite de chez M de La Fayette ; mais en entrant ici, bon Dieu ! comprenezvous ce que je sentis en montant ce degré ? Cette chambre où j'entrais toujours, hélas ! j'en trouvai les portes ouvertes; mais je vis tout démeublé, tout dérangé et votre pauvre petite fille qui me représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je souffres ? Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n'étais pas avancée d'un pas pour le repos de mon esprit (6 février (1671.)

Je reçois vos lettres, ma bonne, comme vous avez reçu ma bague ; je fonds en larmes en les lisant ; il semble que mon cœur veuille se fendre par la moitié ; il semble que vous m'écriviez des injures ou que vous soyez malade ou qu'il vous soit arrivé quelque accident ; et c'est tout le contraire j vous m'aimez, ma chère enfant, et vous me le

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dites d'une manière que je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance... Vous me faites sentir pour vous tout ce qu'il est possible de tendresse ; mais si vous songez à moi, ma pauvre bonne, soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous ; c'est ce que les dévots appellent une pensée habituelle ; c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait son devoir... Adieu, ma chère enfant, l'unique passion de mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie. Aimez-moi toujours, c'est la seule chose qui peut me donner de la consolation. (9 février 1671.)

Bon Dieu ! que de compliments j'ai à vous faire ! que d'amitiés ! que de soins de savoir de vos nouvelles ! que de louanges l'on vous donne ! Je n'aurais jamais fait si je voulais nommer tous ceux et celles dont vous êtes aimée, estimée, adorée ; mais quand vous aurez mis tout cela ensemble, soyez assurée ma fille que ce n'est rien en comparaison de ce que j'ai pour vous. Je ne vous quitte pas un moment et je pense à vous sans relâche et de quelle façon ! J'ai embrassé votre fille, et elle m'a baisée et très bien baisée de votre part. Savez-vous que je l'aime cette petite, quand je songe de qui elle me vient ? (12 février 1671.)

Toute votre chambre me tue, j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu pour rompre un peu la vue d'une fenêtre sur ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse de d'Hacqueville, et par où je vous rappelai. Je me fais peur quand je pense combien alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre ; car je suis folle quelquefois... (3 mars 1671.)

Il n'y a point d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans ce pays, ni dans ce jardin où je

VOUS ai vue il n'y en a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose, et de quelque façon que ce soit aussi, cela me perce le cœur. Je vous vois ; vous m'êtes présente ; je pense et repense à tout ; ma tête et mon esprit se creusent; mais j'ai beau chercher, j'ai beau tourner ; cette chère enfant que j'aime avec tant de passion, est à deux cent lieues, je ne l'ai plus. (24 mars 167 1.)

Voilà comment M™® Sévigné aima sa fille.

Egarements et désespoir, protestations de tendresse, ressouvenir des derniers adieux, orgueil d*entendre louer l'être aimé, tristesse de revoiries lieux témoins du bonheur passé : ne croit-on pas entendre la plainte d'une amante abandonnée ? Tant il est vrai que la passion, quel que soit son objet, connaîtra toujours les mêmes tourments et prononcera toujours les mêmes paroles !

Quand parut le premier recueil des lettres de M"'' de Sévigné à M^' de Grignan, Mathieu Marais écrivit au président Bouhier : " Ce sont des lettres à sa fille où il y a plus d'amour que les amants n'en ont dit, depuis que Ton a commencé de s'aimer. *'

M""^ de Sévigné adorait tout de sa fille : la beauté, l'esprit, la façon de danser, de se parer et d'écrire. Elle l'adulait de toutes les manières, la complimentait de ses propos, de ses gestes, de ses

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lettres, et lui rapportait les louanges qu'elle allait quêter pour elle chez ses amis. Elle pensait à elle, " comme on devrait, disait-elle, penser à Dieu, si Ton était vraiment touché de son amour Un prêtre lui défendit, une fois, de faire ses dévotions à la Pentecôte, parce qu'elle était uniquement occupée et remplie de la pensée de sa fille. Elle ne nous a jamais dit, et pour cause, ce qu'elle pensait de sa grand'mère, sainte Jeanne de Chantai, qui, pour aller à Dieu, passa sur le corps de son enfant.

De l'enfance de M"* de Sévigné, nous savons seulement que la jeune Marguerite fut d'abord confiée aux Visitandines de Nantes, qu'elle demeura un an ou deux dans ce couvent, puis revint chez sa mère. Un certain abbé La Mousse l'initia à la philosophie de Descartes. Il semble que M"* de Sévigné ait été une petite personne hautaine et violente, car elle souffleta rudement une de ses voisines qui s'était permis d'approcher son vilain visage trop près de celui de la jolie demoiselle. Déjà, dit sa mére, elle contemplait " son essence en coq en pâte "; et comme la voyant un peu trop vaine de ses attraits, l'abbé La Mousse lui disait : " Mademoiselle, tout cela pourrira ", elle répondait : " Oui, monsieur, mais cela n'est pas pourri. " La mère s'amusait du soufflet, riait de la repartie.

COMMENT ELLE AIMAIT SES ENFANTS lOÇ

Bref, M^'® de Sévigné fut assez mal élevée. L'adulation maternelle commença de bonne heure.

A seize ans, elle parut à la cour. Sa beauté y fit merveille. C'était le teint admirable de sa mère, les mêmes cheveux blonds et fins, mais des traits plus délicats, le nez mieux fait, quelque chose de plus afiiné dans le port et dans la taille. Comme sa mère, elle dansait à ravir. Elle fut, à la cour, des ballets de Benseradc, et, vingt-deux ans plus tard, M.^^ de Sévigné, lui annonçant la représentation d*un nouveau ballet de Quinault, s'attendrissait au souvenir des divertissements où la jeune fille avait joué un rôle :

... Ce sera une belle pièce. Vous croyez bien que pour moi, je dirai : " Ce n'est pas un ballet, comme celui où dansait ma fille ; il y avait telle et telle ; elle faisait un petit pas admirable sur le bord du théâtre " et là-dessus je conterai tout le ballet ; mais vous-même ma fille, je crois que sans radotcrie vous pourriez dire qu'il ne fait point souvenir du vôtre, et qu'il y avait quatre personnes, avec feu Madame, que les siècles entiers auront peine à remplacer et pour la beauté et pour la jeunesse et pour la danse : ah ! quelles bergères et quelles amazones !

Ces bergères, ces amazones, c'étaient M"* de La Vallière, M"* de Mortemart qui bientôt allait devenir M^* de Montespan, M"* de Saint-Simon, la sœur du duc.

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Tréville, qui passait pour Toracle de la cour, avait annoncé, parlant de M"^ de Sévigné, que " cette beauté brûlerait le monde Il faillit avoir raison : un jour que Louis XIV montra quelque froideur à M"^ de La Vallière, le bruit courut qu'il avait tourné les yeux vers M"® de Sévigné ; et Bussy mis au courant de la nouvelle écrivait à Nï^^ de Montmorency : " Je serais fort aise que le roi s'attachât à M"^ de Sévigné, car la demoiselle est fort de mes amies, et il ne pourrait être mieux en maîtresse. " Mais Bussy fut déçu : l'incendie s'alluma ailleurs, et ce fut le règne de M™^ de Montespan qui bientôt commença.

Après plusieurs mariages manqués, Marguerite de Sévigné épousa un gentilhomme provençal, François Adhémar, comte de Grignan, qui descendait des Castellane, alliés depuis le seizième siècle aux Adhémar : ces deux familles étaient les plus illustres et les plus anciennes de la Provence. " C'était, dit Saint-Simon, un fort honnête homme, fort noble, sentant fort ce qu'il était. " Sentant fort ce quil était^ cela surtout dut plaire à la vaniteuse jeune fille et la faire passer sur le reste. Le reste, c'était quarante ans d'âge, deux veuvages, deux filles, des dettes considérables, une face noire comme corbeau, un nez immense, une barbe

épineuse et, sur la joue droite, une touffe ébouriffée comme les moustaches d'un matou. Elle aurait, semble-t-il, pu prétendre à un autre parti, la jolie bergère des ballets de Benserade, la " plus jolie fille de France " comme l'appelait Bussy, la gracieuse cartésienne à qui La Fontaine avait dédié sa fable du Lion amoureux y

Sévigné de qui les attraits Servent aux Grâces de modèles, Et qui naquites toute belle, A votre indifférence près,

la riche héritière à qui sa mère et l'abbé de Coulanges avaient reconstitué une dot de 300.000 livres ; mais la belle indifférente s'accommoda de ce mari qui " abusait de la permission qu'ont les hommes d'être laids c'était elle-même qui le disait. Quant à M™® de Sévigné, tout en plaisantant le nez et la barbe de son gendre, elle l'appelait " le plus souhaitable mari et le plus divin pour la société

Méfions-nous un peu de M°^^ de Sévigné, quand elle célèbre la belle voix, la taille avantageuse, l'esprit et les grandes manières de ce gendre incomparable, et lui décoche cette déclaration assez comique ; " Je ne crois pas que vous ayez jamais

eu une belle-mère (elle était la troisième) qui vous ait aimé autant que moi. " Méfions-nous : son bonheur est entre les mains de M. de Grignan. Lieutenant général en Provence, il est obligé à la résidence, car le gouverneur, le duc de Vendôme, n'a que treize ans. L'unique ambition de Nï^^ de Sévigné est d'avoir sa fille auprès d'elle. Il faut donc qu'elle se mette dans les bonnes grâces de son gendre. Ce dernier paraît, d'ailleurs, de bonne composition ; il apprécie l'honneur d'avoir pour bellc-mère une personne célèbre par son esprit et qui possède à la cour des relations brillantes et fructueuses. Enfin le comte et la comtesse ont l'un pour l'autre une de ces affections raisonnables qui permettent à une mère de dire : " Ma fille est heureuse " et de n'en concevoir aucune jalousie.

M. de Grignan ne fit peut-être pas le bonheur de M°^® de Grignan. En tout cas, ce ne fut pas lui qui fit le malheur de NV^^ de Sévigné. L'amour maternel est, comme toutes les passions, une source intarissable de chagrins et de déceptions.

Quand M""* de Grignan s'éloigne, ce sont les tristesses et les angoisses de l'absence, rendues plus cruelles encore par les maléfices de l'imagination : l'idée d'un accident, d'une maladie, d'un malheur ne peut effleurer l'esprit de la mère, sans

y faire tout de suite surgir une vision nette et précise, obsédante comme la réalité.

M"'* de Sévigné sera-t-elle plus heureuse, lorsque sa fille sera près d'elle ? On sait mal ce qui se passait entre ces deux femmes quand elles vivaient ensemble ; naturellement, la correspondance cesse dès qu'elles sont réunies ; mais les lettres écrites par la mère à sa fille, au lendemain de chaque séparation, en disent long sur leurs douloureux dissentiments.

Sans doute elles s'aiment, mais chacune a sa façon d'aimer à laquelle l'autre ne comprend rien. M"^^ de Grignan donne à sa mère toute l'affection dont elle est capable. Ce n'est pas beaucoup, c'est trop peu pour satisfaire l'exigeante sensibilité de M"™^ de Sévigné.

Jamais on ne vit deux natures aussi opposées. D'un côté la vanité, la crainte du ridicule, une tête froide et un cœur encore plus froid ; de l'autre, une exubérance que rien ne contraint, une chaleur de sentiment et de pensée que rien ne modère. Cent fois dans ses lettres. M'"* de Sévigné a souligné ce contraste. " On serre les files, il n'y paraît plus ", écrit M""*" de Grignan à sa mère, grandement affligée de la mort de La Rochefoucauld. M""* de Sévigné a la complaisance d'admirer ce

mot cruel ; mais, quelques jours après, parlant de la douleur de M"^^ de La Fayette, elle plaint la pauvre femme de ne pouvoir serrer la file. Une autre fois, c'est à propos de cette maxime de La Rochefoucauld : " Qui vit sans folie, n'est pas si sage qu'il croit. " M*"^ de Grignan déclare qu'elle n'entend rien à cette pensée. M""® de Sévigné est obligée de la lui commenter : " Hélas 1 dit-elle, le moyen de vivre sans folie, c'est-à-dire sans fantaisie ! Et un homme n'est-il pas fou qui croit être sage en ne s'amusant et en ne se divertissant de rien Vous viendrez à notre opinion. " Elle n'y vint jamais. Aucune femme ne fut à ce point dépourvue de fantaisie.

Pour la punir d'avoir fait tant de peine à sa mère, on a beaucoup malmené M*"® de Grignan, et l'on a rappelé souvent ce jugement de Bussy : " Cet tefemme-là a de l'esprit, mais un esprit aigre d'une gloire insupportable et fera bien des sottises. Elle se fera autant d'ennemis que sa mère s'est fait d'amis et d'admirateurs. " En effet, les détracteurs de M""^ de Grignan se sont multipliés à mesure que se multipliaient les admirateurs de M"' de Sévigné.

Elle n'a jamais trouvé qu'un avocat, Joseph de Maistre : "Si j'avais, disait-il, à choisir entre la

mère et la fille, j'épouserais la fille, et puis je partirais pour recevoir des lettres de Tautre. Je sais bien que c'est une mode de condamner M""^ de Grignan ; mais par le recueil seulement des lettres de la mère, lues comme on doit les lire, la supériorité de la fille (dans tout ce qu'il y a de plus essentiel) me semble prouvée à l'évidence. " Ce sont là des propos qu'on tient quand on est sûr de n'avoir à épouser ni la fille ni la mère. Mais, tout de bon, sans donner raison à Joseph de Maistre, reconnaissons qu'à certains jours la tendresse de M.^^ de Sévigné devait être assez pesante, que ses dragons (elle appelait ainsi ses imaginations) devaient horripiler une personne flegmatique comme M"'"' de Grignan, et qu'elle risquait de faire jouer à sa fille un personnage un peu ridicule, quand elle allait par le monde célébrant la grâce et les mérites de la "reine de Provence ". Enfin, pour être tout à fait juste, rappelons ces lignes par lesquelles M.^^ de Grignan termine une lettre à son mari : " Eh ! mon Dieu ! ne viendra-t-il pas une année où je puisse voir mon mari sans quitter ma mère ? En vérité, je le souhaiterais fort ; mais quand il faut choisir, je ne balance pas à suivre mon très cher comte que j'aime et que j'embrasse de tout mon cœur. " C'était assurément d'une trè^

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bonne comtesse, mais ce n*était pas d'une fille dénaturée.

Les premiers dissentiments entre M"^® de Grignan et M^^ de Sévigné remontent très loin. Des nuages ont commencé d'obscurcir l'horizon dès les premiers temps du mariage, peut-être avant. L'orage éclate durant un séjour que M^^^de Grignan fait à Paris, en 1677. Elle est alors atteinte dans sa santé et dans sa beauté. Epouvantée, sa mère la blâme de ne pas se soigner, la supplie de consulter des médecins, elle lui indique des remèdes, des régimes ; mais elle-même souffre alors de quelques vapeurs, et sa fille lui renvoie le reproche. Leur mutuelle sollicitude les engage dans les querelles sans fin qui les laissent chaque jour plus misérables et plus malades. Des amis interviennent, des amis judicieux, qui leur disent : "Vous vous faites mourir toutes deux. Il faut vous séparer. "

M"^® de Grignan ne demanderait pas mieux ; languissante et maussade, elle ne répond plus rien aux plaintes de sa mère. Mais M°^® de Sévigné s'emporte : le beau remède qu'une séparation ! Si pour guérir M"^®de Grignan, il suffit qu'elle-même songe à sa santé, elle y songera, elle ira à Vichy, elle fera des remèdes, mais qu'on lui laisse son

enfant, qu*on ne lui parle pas du mal qu'elle cause à cette fille adorée ! Cependant, un jour elle cède : M""® de Grignan retourne en Provence ; et, à mesure qu'elle s'éloigne de Paris, la voici qui se porte mieux et retrouve le sommeil. Alors les mêmes amis qui ont conseillé la séparation, viennent retrouver M"'® de Sévigné : " Vous voyez comme elle se porte, et vous-même vous êtes en repos, vous voilà fort bien toutes les deux. " — " Oui, fort bien, réplique-t-elle, voilà un régime admirable, tellement que pour nous bien porter, il faut que nous soyons à deux cent mille lieues l'une de l'autre ; et l'on me dit cela avec un air tranquille : voilà justement ce qui m'échauffe le sang et me fait sauter aux nues. Au nom de Dieu, ma fille, rétablissons notre réputation par un autre voyage où nous soyons plus raisonnables, c'est-àdire vous, et où l'on ne me dise plus : " Vous vous tuez l'une l'autre. "

Et pourtant elle finit par avouer qu'on a eu raison de les séparer !

De loin, sa fille continue de la torturer, elle écrit " Vous ne saurez plus rien faire de mal, car vous ne m'avez plus ; j'étais le désordre de votre esprit, de votre santé, de votre maison ; je ne vaux rien du tout pour vous. "

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Et M"'^ de Sévigné ulcérée riposte : " Quelles paroles ! Comment peut-on les penser ? Et comment les peut-on dire ? Vous dites bien pis que tout ce qui m*a tant déplu, et qu'on avait la cruauté de me dire quand vous partîtes. Il me semblait que tous ces gens-là avaient parié à qui se déferait de moi le plus promptement. Vous continuez sUr le même ton. Je me moquais d'eux quand je croyais que vous étiez pour moi ; à cette heure, je vois bien que vous êtes du complot. Je n'ai rien à vous répondre que ce que vous me disiez l'autre jour : " Quand la vie et les arrange- " ments sont tournés d'une certaine façon, qu'elle " passe donc cette vie tant qu'elle voudra ", et même le plus vite qu'elle voudra : voilà ce que vous me réduisez de souhaiter avec votre chienne de Provence. "

Le nouveau voyage sur lequel M^^ de Sévigné compte pour " rétablir leur réputation " a lieu l'année suivante. C'est un désastre. M"^® de Grignan est alors plus malade encore ; elle est épuisée par six couches en neuf ans ; sa poitrine est " d'une délicatesse à faire trembler" ; des traits émaciés, un corps amaigri, un teint fané, voilà tout ce qui reste de " la plus jolie fille de France ". Quel chagrin pour M"^^ de Sévigné qui a tant joui des

hommages rendus à la beauté de son enfant ! Quel chagrin plus cruel encore de sentir que l'âme de cette entant lui est désormais fermée, impénétrable, hostile ! Et les récriminations succèdent aux récriminations. Elle accuse sa fille d'injustice, gémit de sa froideur, se plaint d'être privée de ses confidences ; et l'autre, susceptible et minaudière, fait grief à sa mère de préférer à sa société la solitude de Livry. C'est sans doute à Livry, où Nl^^ de Sévigné va souvent cacher ses larmes, qu'est écrite cette lettre bien propre à montrer où en étaient venues la mère et la fille à la veille d'une nouvelle séparation :

Vous disiez hier cruellement, ma bonne, que je serais trop heureuse quand vous seriez loin de moi ; que vous me donniez mille chagrins ; que vous ne faisiez que me contrarier. Je ne puis penser à ce discours sans avoir le cœur percé et fondre en larmes. Ma très chère, vous ignorez bien comme je suis pour vous, si vous ne savez que tous les chagrins que me peut donner l'excès de la tendresse que j'ai pour vous, sont plus agréables que tous les plaisirs du monde auquel vous n'avez point de part. Il est vrai que je suis quelquefois blessée de l'entière ignorance où je suis de vos sentiments, du peu de part que j'ai à votre confiance ; j'accorde avec peine l'amitié que vous avez pour moi, avec cette séparation de toute sorte de confidence. Je sais que vos amis sont traités autre-

ment ; mais enfin je me dis que c'est mon malheur, que vous êtes de cette humeur qu'on ne change pas ; et plus que tout cela, ma bonne, admirez la faiblesse d'une véritable tendresse, c'est qu'effectivement votre présence, un mot d'amitié, un retour, une douceur me ramène et me fait tout oublier. Ainsi, ma belle, ayant mille fois plus de joie que de chagrin, et ce fonds étant invariable, jugez avec quelle douleur je souffre que vous pensiez que je puis aimer votre absence... Ma pauvre bonne, voilà une abominable lettre ; je me suis abondonnée au plaisir de vous parler et de vous dire comme je suis pour vous ; je parlerais d'ici à demain ; je ne veux point de réponse : Dieu vous en garde ! ce n'est pas mon dessein. Embrassez-moi seulement, et me demandez pardon, mais je dis pardon d'avoir cru que je pusse trouver du repos dans votre absence. (Lettre sans date.)

Là-dessus, M""^® de Grignan embrassait sa mère, lui demandait pardon... et reprenait le chemin de la Provence.

Et M""^ de Sévigné continuait de pleurer et de gémir et de se plaindre. Rien ne pouvait émouvoir M.^^ de Grignan, pas même ces reproches si bien voilés :

Je crois que je ferai un traité de l'amitié; je trouve qu'il y a tant de choses qui en dépendent, tant de conduites et tant de choses à éviter pour empêcher que ceux que nous aimons n'en sentent le contre-coup; je trouve qu'il y a tant de rencontres où nous les faisons

souffrir, et où nous pourrions adoucir leurs peines, si nous avions autant de vues et de pensées qu'on doit en avoir pour ce qui tient au cœur : enfin je ferais voir dans ce livre qu'il y a cent manières de témoigner son amitié sans le dire, ou de dire par ses actions qu'on a point d'amitié, lorsque la bouche traitreusement vous en assure. Je ne parle pour personne ; mais ce qui est écrit est écrit. (2 novembre 1679).

Quelle leçon ! et quel style !

Peu à peu ces grandes tempêtes s'apaisèrent. Le grave souci de sauver la fortune des Grignan, compromise par leur faste et leur prodigalité, arrachait M""® de Sévigné à son chagrin maternel. De plus en plus dévote, elle surveillait davantage les mouvements de son imagination. Enfin, elle donnait une part de sa tendresse à ses petits-enfants; elle fût une excellente grand'mère, veilla sur Tenfance de Marie-Blanche, la première fille de M*"* de Grignan, et s'occupa de l'éducation du petit marquis et de Pauline qui devint M""^ de Simiane.

Elle est morte à Grignan, exténuée par les soins quelle avait prodigués à sa fille gravement malade. On a raconté que M""^ de Sévigné avait succombé à la petite vérole et que, craignant la contagion, sa fille s'était abstenue de l'assister à ses derniers

moments. C'est une légende. Rien ne prouve que M"^^ de Sévigné soit morte de la petite vérole, et aucun témoin digne de foi n'affirme que M""® de Grignan ait, en cette circonstance, manqué au devoir filial. Par contre, il paraît certain, que M'"® de Sévigné est morte victime de son dévouement maternel.

Nous connaissons maintenant la page douloureuse de cette existence dont tout le reste ne fut que joie de vivre, amusement de l'esprit, tranquille soumission aux ordres de la Providence. M""^ de Sévigné a beaucoup pleuré à cause des absences et des injustices de sa fille. " Mais, disait-elle, ne soyez jamais en peine de ceux qui ont le don des larmes ". Ses pleurs séchés, elle retrouvait son sourire, reprenait son enjouement.

En 1676, Charles de Sévigné étant parti pour l'armée, sa mére écrivait : " Je suis bien triste ; le pauvre petit compère vient de partir; il a tellement les petites vertus qui font l'agrément de la société que, quand je ne le regretterais que comme mon voisin, je serais fâchée. " Mettez ces trois lignes en regard des lettres désespérées que nous lisions

il y a un instant, et vous savez quel genre d'affection M""* de Sévigné à donné à son fils. Le plus souvent, la mère a une prédilection pour le fils unique, particulièrement dans une société où tout est sacrifié à la perpétuité du nom; mais c'est le propre de la passion d'aller dans ses choix à rencontre de la logique et de la coutume.

A vingt ans, Charles de Sévigné s'enrôla parmi les volontaires que le duc de La Feuillade avait réunis pour secourir Venise contre les Turcs; il fut de l'expédition de Candie. Il servit ensuite en Flandre et sur le Rhin ; mais bien qu'il fût brave et même d'une bravoure un peu folle, il n'avait aucun goût pour le métier militaire; tout prétexte lui était bon pour quitter sa compagnie des gendarmes-Dauphin, où sa mère lui avait acheté une charge de guidon.

" C'était, dit Saint-Simon, un bon et honnête homme qui avait eu des aventures bizarres. " Or, de ces aventures qui occupaient les loisirs du guidon, M""* de Sévigné n'a rien ignoré, et elle a tout conté à sa fille.

Le voici d'abord sous le lois de Ninon la même Ninon avec qui, une vingtaine d'années auparavant, Henri de Sévigné trompait si bien sa femme. Heureusement, Charles n'eût point de

postérité ; Ninon, qui était immortelle, eût probablement continué l'éducation de la famille. M""^ de Sévigné, qui " ne peut voir ces dérèglements sans chagrin prie Dieu pour son fils et mande a sa fille les propos abominables de Ninon; celle-ci trouve que le jeune Sévigné a " la simplicité de la colombe, ressemblant en cela à sa mère '\ M"^^ de Sévigné ne s'en fâche point; mais Ninon aurait ajouté que M™® de Grignan a tout le sel de la maison : " Quelle corruption ! Quoi, parce que elle vous trouve belle et spirituelle, elle veut joindre a cela une autre qualité sans laquelle, selon ses maximes, on ne peut être parfaite". Avec l'aide de M""" de La Fayette, elle s'efforce de dépêtrer l'imprudent d'un engagement aussi dangeureux. Mais ce n'est pas seulement chez Ninon que la colombe perd ses plumes. Le marquis fréquente aussi chez une " petite comédienne ", qui n'est ni plus ni moins que l'illustre Champmeslé ; il y soupe en compagnie de Racine et de Despréaux; ce sont des diableries, (Il doit y rencontrer aussi La Fontaine ; mais M'"* de Sévigné ne prononce pas le nom du fabuliste; elle pardonne tout au poète qui a pleuré l'infortune de Foucquet et chanté les attraits de M"® de Sévigné). Un jour, le jeune marquis rompt avec

Ninon qui lui rend ses lettres et reprend celles qu'elle lui a écrites. Il retourne chez la Champmeslé, mais il en revient comme il y est allé, bizarrerie dont la " petite comédienne n'est point responsable. Battu de l'oiseau, il s'en va conter sa déconvenue à sa mère qui éclate de rire: "Je lui dis que j'étais ravi qu'il fût puni par où il avait péché. Il s'est pris à moi et me dit que je lui avais donné de ma glace, qu'il se passerait fort bien de cette ressemblance, que j'aurais bien mieux fait de la donner à ma fille... Il disait les plus folles choses du monde, et moi aussi. C'était comme une scène de Molière

Il réclame à la Champmeslé les lettres passionnées qu'il lui a adressées, les fait lire à sa mère et, ce qui est plus fou encore, les porte à Ninon. Cette fois, M""* de Sévigné, qui jusqu'alors s'est divertie de toutes ces extravagances, lui reproche vertement " cette vilaine trahison et basse et indigne d'un homme de qualité. " Il court chez Ninon et, moitié par force, moitié par adresse, lui reprend les lettres. M'"*' de Sévigné les brûle, et l'écervelé va conter ses folies à M. de La Rochefoucauld, " qui aime les originaux " ; il faut reconnaître que, ce jour-là, M. de La Rochefoucauld fut bien servi. La Champmeslé se

console avec Racine. Quant à Ninon, elle se venge en appelant le fuyard " une âme en bouillie, un corps de papier mouillé, un cœur de citrouille fricassé dans la neige. "

Le rôle de la mère-confidente semble ici un peu singulier. M'"*' de Sévigné sentait le besoin de s'en expliquer avec sa fille : " Il me conte, disait-elle, ses folies (et il les conte avec mille détails dont je vous fais grâce) ; je le gronde, et je me fais scrupule de les écouter, et pourtant je les écoute...*' Et quelques jours plus tard : "Nous sommes très bien ensemble; je suis sa confidente, et je conserve cette vilaine qualité qui m'attire de si vilaines confidences, pour être en droit de lui dire mon sentiment sur tout Et elle le lui dit, sans doute, en bonne mère, en bonne chrétienne ; mais elle ne peut dissimuler que ces histoires l'amusent beaucoup, et, comme elles amusent également M*"* de Grignan, elle laisse son fils s'épancher... Un jour, tirant la moralité de la fable, elle écrira sur un des arbres des Rochers cette devise dédiée au marquis Charles de Sévigné :

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