BELLA COSA FAR NIENTE
Et la liste des " aventures bizarres " est interminable. Chaque fois, la mère est avisée des
entreprises et des déboires de son fils. On fait ainsi la connaissance d'une "jolie abbesse" chez qui notre guidon va "chanter vêpres '* ; d'une noble personne qui passe pour l'amie de l'archevêque de Reims ; d'une " beauté brune qui priait si joliment aux Capucins"; d'une proche parente des Coulanges dont le mari a mené un grand tapage, d'ailleurs vite apaisé ; d'une femme passionnée et dépourvue de toute orthographe dont les lettres font la joie de M™^ de Sévigné et de M""® de Grignan ; enfin d'une dame de la cour qui laisse le pauvre garçon en si pitoyable état que M'"* de Sévigné se met tout de bon en colère :
Ma fille, il y a des femmes qu'il faudrait assommer à frais communs : entendez-vous bien ce que je vous dis-là ? Oui, il faudrait les assommer : la perfidie, la trahison, l'insolence, TefFronterie sont les qualités dont elles font l'usage le plus ordinaire ; et l'infâme malhonnêteté est le moindre de leurs défauts. Au reste pas le moindre sentiment, je ne dis pas d'amour, car on ne sait ce que c'est, mais je dis de la plus simple amitié, de charité naturelle, enfin d'humanité ; enfin ce sont des monstres, mais des monstres qui parlent, qui ont de l'esprit, qui ont un front d'airain, qui sont au-dessus de tous reproches; qui prennent plaisir de triompher et d'abuser de la faiblesse humaine et qui étendent leur tyrannie sur tous
les états : comptez combien il y en a dans ceux de Bretagne; nous y voyons le clergé, la noblesse et le tiers: voilà justement ce que je veux dire ; mettez un cadre à cette belle peinture, et vous en ferez le portrait d'une dame que je ne veux pas nommer [les commentateurs ont été moins discrets] ; et plût à Dieu qu'elle fût seule dans le monde ! Mais enfin il y a des gens si malades, que ce sera un bonheur et un miracle si on n'est point obligé d'en venir aux extrémités. On [c'est son fils] trouve de la consolation à se plaindre avec moi de ces sortes de malheurs ; et en vérité j'y entre et je les comprends, ce me semble, mieux que personne. (28 août 1680).
Et oHy — maigre, desséché, abattu et la barbe longue, — vient mélancoliquement abriter aux Rochers sa lente convalescence.
Cet amoureux malchanceux et un peu ridicule avait de charmantes qualités, de jolies manières, un visage aux traits délicats, un peu efféminé. D'humeur facile, il était "tout ce qu'il plaisait aux autres Pour sa mère, il avait l'affection la plus attentive ; il lui montrait toutes sortes de gentillesses et de prévenances. Elle même, en recevant ses lettres de l'armée, disait : " Je ne crois pas qu'il y ait un air de politesse et d'agrément pareil à celui qu'il a pour moi. " Lorsqu'elle fut atteinte d'une crise de rhumatisme, il la soigna avec le plus gracieux dévouement.
Chaque fois qu'il la venait retrouver aux Rochers, il la divertissait par ses plaisanteries; il lui faisait de longues lectures : Rabelais, Montaigne, des romans, des comédies; il jouait "comme Molière." Ses lettres sont d'un tour agréable, d'un style alerte qui parfois fait penser à celui de M""® de Sévigné.
Ecoutez-le railler le cartésianisme de sa sœur :
Ah ! pauvre esprit ! Vous n'aimez point Homère. Les ouvrages les plus parfaits vous paraissent dignes de mépris; les beautés naturelles ne vous touchent point: il vous faut du clinquant ou les petits corps (les atomes de Descartes). Si vous voulez avoir quelque repos avec moi, ne lisez point Virgile : je ne vous pardonnerais jamais les injures que vous pourriez lui dire. Cependant, si vous pouviez vous faire expliquer le sixième livret et le neuf où est l'aventure de Nisus et d'Euryalus, et le onze et le douze, je suis sûr que vous y trouveriez du plaisir : Turnus vous paraîtrait digne de votre estime et de votre amitié ; et, en un mot, comme je vous connais, je craindrais fort pour M. de Grignan, si un pareil personnage venait aborder en Provence. Pour moi qui suis son beau-frère, comme vous savez, je vous souhaiterai du meilleur de mon cœur une telle aventure ; puisqu'il est écrit que vous devez avoir la tête tournée, il voudrait mieux que ce fût de cette manière que par V indèfectibtîité de la matière et par les négations non conversibles. Il est triste de n'être occupé que d'atomes et de raisonnements si subtils que l'on n'y puisse atteindre. (23 juillet 1677).
Il ne partage pas non plus tous les engouements de sa mère. On sait Tenthousiasme un peu déconcertant que celle-ci montrait pour les ouvrages de l'honnête Nicole. Un jour, envoyant à M™* de Grignan les Essais de morale^ elle lui déclarait " qu'on croit n'avoir lu de français que ce livre Charles de Sévigné qui est alors auprès d'elle, ajoute à la lettre cette apostille :
Pour les Essais de morale^ je vous demande très humblement pardon, si je vous dis que le Traité de la Connaissance de soi-même me paraît difficile à comprendre, sophistiqué, galimatias en quelques endroits et surtout ennuyeux presque partout. J'honore de mon approbation les Manières dont on peut tenter Dieu [c'est un autre traité de Nicole]; mais vous qui aimez les bons styles et qui vous y connaissez si bien, du moins si l'on peut juger par le vôtre, pouvez- vous mettre en comparaison celui du Port-Royal d'aujourd'hui (1676) avec celui de M. Pascal ? C'est celui-là précisément qui dégoûte de tous les autres ; et M. Nicole met une quantité de belles paroles dans le sien, qui fatigue et qui fait mal au cœur à la fin ; c'est comme qui mangerait trop de blanc-manger : voilà ma décision.
Qui n'y souscrirait aujourd'hui } Après une lecture des Provinciales^ lisez quelques pages de Nicole et vous donnerez raison à Charles de Sévigné, contre sa mère et sa sœur.
Enfin, il a écrit une Dissertation critique sur
r Art poétique d'Horace où il prend Dacier à partie. Dacier répliqua. 11 y a certes plus de style et de bon sens chez l'amateur que chez le critique de profession.
On devine combien la conversation de cet esprit curieux et orné devait séduire, entraîner M""^ de Sévigné.
Le seul chapitre sur lequel la mère et le fils s^entendirent toujours assez mal, ce fut celui de l'économie. Il était prodigue ; " sa main, dit-elle, était un creuset où l'argent se fondait. " Sans cesse il criait misère. M""* de Sévigné marchandait les subsides, tandis qu'elle envoyait sans compter des perles à M""^ de Grignan, et il fallait que le pauvre guidon allât plaider sa cause auprès de M*"* de La Fayette. Alors celle-ci, avec sa " divine raison ", faisait entendre à son amie qu'elle ne tenait pas la balance égale entre ses deux enfants : " Il est impossible que votre fils ne fasse pas comme les autres ; et, de plus, la grande amitié que vous avez pour M""^ de Grignan fait qu'il en faut témoigner à son frère. " M""* de Sévigné sentait la vérité du reproche ; mais le moyen de ne pas céder aux exigences de sa fille ! Le conflit devint aigu, lorsqu'il s'agit du mariage de Charles de Sévigné.
Cet homme de toutes les velléités et de toutes
les fragilités se montra, un beau jour, têtu comme un Breton qu'il était. L'idée dont il ne voulut point démordre fut tout justement d'aller s'établir en Bretagne. Il sentit, dit sa mère, " la force secrète qui attire naturellement les Bretons en leur pays ". Dans ce dessein, il voulait vendre sa charge et prendre femme en Bretagne. Il arriva, non sans peine et sans perte, à se défaire de son guidonat. Quant au mariage, l'opération fut plus difficile encore. M""^ de Sévigné avait déniché " une petite fille, un peu juive de son estoc, mais dont les millions paraissaient de bonne maison Charles de Sévigné la refusa et tomba amoureux d'une fille de trente ans sans biens ni fortune, et dont le seul mérite était d'être native de Basse-Bretagne. Il poussa les choses fort loin, puis se déroba. Il finit par épouser M"® de Mauron, fille d'un conseiller au Parlement de Rennes, riche de 60.000 livres de rente. Sous l'influence de M""* de Grignan, M™* de Sévigné s'efforça de ménager, plus qu'il n'était juste, les intérêts des Grignan dans le partage des biens paternels. Il fallut l'adresse, l'obstination et la bonne grâce de Charles de Sévigné pour accommoder l'aflFaire et apaiser le mécontentement de son beau-père.
La jeune marquise était maladive, tout accablée
de vapeurs ; elle changeait cent fois le jour de visage, " sans en trouver un bon " ; elle se promenait à peine, avait toujours froid ; les jours étaient trop longs pour elle. M""* de Sévigné, qui était la vie même et trouvait les jours trop courts, se sentit d'abord peu attirée vers cette jeune femme délicate et dolente. Puis, peu à peu, elle la trouva pleine de raison et " voyant les choses comme elles sont " ; elle lui fut reconnaissante d'avoir donné un peu de son bon sens à son étourdi de mari. Deux ans plus tard, elle retrouvait son fils " avec un fonds de philosophie chrétienne, chamarrée d'un brin d'anachorète, et sur le tout une tendresse infinie pour sa femme dont il est aimé de la même façon, ce qui fait en tout l'homme le plus heureux du monde ".
Le plus heureux du monde } Pas encore. Cet anachorète se mit en tête d'être choisi pour député des États de Bretagne auprès du roi. Il échoua et eut besoin de toute sa philosophie chrétienne pour se consoler de sa déception. Cette poussée d'ambition surprend un peu chez un homme qu'on eût pu croire plus détaché ; mais son oisiveté lui pesait, il n'avait pas d'enfants. Sous l'influence de sa femme, il inclinait vers la dévotion, cependant il n'eût pas été fâché de différer l'heure de la retraite.
" Je meurs d'envie de rentrer dans le service, écrivait-il au ministre Pontchartrain ; la vie inutile que je mène en Bretagne m'est insupportable, et il faut que je finisse par cet emploi ou par une retraite entière où je ne pense plus qu'à mon salut. " Cet emploi était celui de lieutenant du roi en Bretagne. Il l'obtint et ajourna le soin de son salut. En efFet, nous voyons le lieutenant de roi fort occupé d'une dame qui " embellit Nantes " ; et comme Jérôme de Pontchartrain, le fils du ministre,voyageait en Bretagne, Charles de Sévigné lui proposa de lui faire obtenir les bonnes grâces de cette personne, ce qui lui attira cette réponse un peu rude : " Cela est fort obligant à vous, mais il me serait plus agréable de ne les devoir qu'à elle-même, et je lui en saurais plus de gré. D'ailleurs, vous n'avez pas la main heureuse, et, soit dit sans vous déplaire, vous avez été assez infortuné en amour. " Décidément, elle était solidement établie, la réputation de l'homme aux " aventures bizarres ".
Enfin, il se démit de sa charge, quitta la Bretagne et vint, avec sa femme, s'établir à Paris, dans une maison du faubourg Saint- Jacques, en face du séminaire de Saint Magloire. Les deux époux passèrent leur vieillesse dans les pratiques de la
plus Stricte dévotion. Charles de Sévigné mourut en 17 13 et fut, à sa demande, enseveli dans Téglise Saint-Jacques du Haut-Pas.
De ce personnage aimable, mais un peu falot, vous auriez l'idée la plus fausse si je ne vous lisais au moins un fragment de la lettre qu'il avait écrite à sa sœur après la mort de leur mère :
Ma mère m'a toujours fait un secret de ce qui s'ëtait passé entre vous depuis raccommodement qu'elle eut la bonté de faire en faveur de mon mariage. Je n'ai jamais été bien connu d'elle sur ce sujet : elle m'a quelquefois soupçonné d'intérêt et de jalousie contre vous pour toutes les marques d'amitié qu'elle vous a données. J'ai présentement le plaisir de donner des marques authentiques des véritables sentiments de mon coeur. M. le lieutenant civil a été témoin des premiers mouvements qui sont toujours les plus naturels. Je suis très content de ce que ma mère a fait pour moi, pendant que j'étais dans la gendarmerie et à la cour ; j'ai encore devant les yeux tout ce qu'elle a fait pour mon mariage auquel je dois le bonheur de ma vie ; je sais toutes les obligations longues et solides que nous lui avons : ce sont là les mêmes paroles, dont vous vous servez dans votre lettre, tout le reste ne m'a jamais donné la moindre émotion. Quand il serait vrai qu'il y aurait eu dans son cœur quelque chose de plus tendre pour vous que pour moi, croyez-vous, en bonne foi, ma très chère sœur, que je puisse trouver mauvais qu'on vous trouve plus aimable que moi ? et ma fortune, soit faute de bonheur, soit faute de mérite, s'est-elle tournée de manière à bien
encourager à me faire des biens de surérogation ? Jouissez tranquillement de ce que vous tenez de la bonté et de l'amitié de ma mère ; quand j'y pourrais donner atteinte, ce qui me fait horreur à penser, et que j'en aurais des moyens aussi présents qu'ils seraient difficiles à trouver, je me regarderais comme un monstre, si j'en avais la moindre intention. Les trois quarts de ma course, pour le moins, sont passés ; je n'ai point d'enfants, et vous m'en avez faits que j'aime tendrement ; je suis plus aise de leur laisser ce que Dieu m'a donné en ce monde, que si je le laissais à des marmots de ma façon, qu'on ne saurait ce qu'ils devraient devenir un jour. Je ne souhaite point d'avoir plus que je n'ai ; grâces à vous et à un ministre [Pontchartrain], je suis assez bien dans mon état. Si je pouvais souhaiter d'être plus riche, ce serait par rapport à vous et à vos enfants. Nous ne nous battrons jamais qu'à force d'amitié et d'honnêteté. Je veux que les Grignan me trouvent dignes d'eux et de moi. Je ne leur sacrifie rien, mais je leur sacrifierais beaucoup pour avoir leur amitié et leur estime...
Adieu, ma très chère et très aimable sœur : n'est-ce pas une consolation pour nous, en nous aimant tendrement par inclination, comme nous faisons, que nous obéissions à la meilleure et à la plus aimable de toutes les mères ? Soyons donc plus étroitement unis que jamais, et comptez que tout ce qui pourra vous faire plaisir, sera une loi inviolable pour moi.
La générosité, la modestie, la tendresse que révèle cette lettre si noble et si touchante, M"^^ de Sévigné ne pouvait pas les ignorer, pas plus qu'elle
n'ignorait, pour son malheur, la sécheresse et la vanité de sa fille. Et pourtant le plus aimable fut assurément le moins aimé !