PAR MIGNARD
(appartient à la famille de Luçay)
LA COUR ET LE ROI
M""^ de Sévigné raconte qu'un soir, chez M. de Pomponne, la conversation tomba sur les dessous des cartes :
Une de nos folies a été de découvrir tous les dessous des cartes de toutes les choses que nous croyons voir et que nous ne voyons pas, tout ce qui se passe dans les familles, où nous trouverions de la haine, de la jalousie, de la rage et du mépris, au lieu de toutes les belles choses qu'on met au-dessus du panier et qui passent pour des vérités. Je souhaitai un cabinet tout tapissé de dessous de cartes au lieu de tableaux ; cette folie nous mena bien loin... Vous pensez donc que cela est ainsi dans une maison ; vous pensez que Ton s'adore en cet endroit-là ; tenez, voyez : on s'y hait jusqu'à la fureur, et ainsi de tout le reste ; vous pensez que la cause d'un tel événement est une telle chose : c'est le contraire; en un mot, le petit démon qui nous tirerait le rideau, nous divertirait extrêmement... (24 juillet 1675.)
M"^^ de Sévigné nous tire le rideau. Le " cabinet tapissé de dessous de cartes'\ c'est sa correspondance avec sa fille, et ses lettres forment la plus vivante et peut-être la plus vraie des chroniques du dix-septième siècle.
Au hasard de cette libre causerie apparaissent d'innombrables personnages qui vont et viennent sous nos yeux et que nous surprenons dans leurs propos familiers, leurs attitudes ordinaires, leurs manies et leurs tics. Ce n'est pas ici une galerie de grands portraits comme chez Retz où Saint- Simon, mais un simple album de croquis, prestement enlevés d'une main adroite et sûre. M"** de Sévigné excelle à saisir le geste, le soubresaut, la grimace où se trahit l'individu ; elle les rend d'un trait tantôt sommaire et estompé, tantôt mordant et comme gravé à l'eau-forte.
Un jour, feuilletant des estampes d'Edelinck et de Nanteuil, je me plaignais de ne pouvoir distinguer les uns des autres tous ces bonshommes solennellement emperruqués, car cette chevelure postiche "change les traits (la remarque est de La Bruyère) et empêche qu'on ne connaisse les hommes à leur visage". Quelqu'un qui a beaucoup exploré le dix-septième siècle me fit voir qu'on peut remédier à cet inconvénient, si l'on encadre l'ovale de la face dans un carton découpé qui recouvre toute l'épaisesur des cheveux. Grâce à ce stratagème, tout de suite apparaît le caractère original de chaque physionomie. Avec M™* de Sévigné, il n'est pas besoin de cache-perruque.
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D'un mot, elle met en lumière tout un visage, toute une âme, tout un homme.
C'est la vie même. Est-ce aussi la vérité, je veux dire la vérité historique ?
Jamais M™^ de Sévigné n'a songé à "documenter ", comme on dit, les historiens de l'avenir, car elle ignorait que les historiens dussent s'occuper un jour de sa personne et de ses écrits. Cela déjà donne du prix à ses délicieux bavardages.
Cette chronique est sans doute incomplète : la correspondance s'interrompt entre la mère et la fille, quand l'une est à Grignan ou l'autre à Paris; les lettres aux Guitaut et surtout celles à Bussy sont surveillés et prudentes. Mais, dès que nous tenons des lettres de M™*^ de Sévigné à M"'' de Grignan, la chronique est digne de foi : rédigée au jour le jour, elle acceuille parfois, — très rarement, — de faux bruits; le plus souvent, elle est puisée aux meilleures sources. Jamais le souci de ne pas tromper la postérité n'a inspiré à un auteur de mémoires les scrupules que suggérait à M""* de Sévigné le désir de fidèlement informer sa fille. D'ailleurs, la chroniqueuse mérite toute confiance. Dès qu'il ne s'agit ni des vertus ni des talents de M""^ de Grignan, elle voit clair et raisonne juste ; elle est véridique. Douée d'une
imagination, si l'on peut dire, réaliste, elle voit les choses avec une acuité extraordinaire, mais elle les voit " telles qu'elles sont Elle devine, elle pressent ; le récit qu'elle vient d'entendre, elle le transforme aussitôt en une petite scène de drame ou de comédie, mais sans rien ajouter à ce qui lui fut conté, si ce n'est une soudaine vivacité de tour et d'expression. Elle ne brode jamais.
Enfin, le témoignage de M'"® de Sévigné est d'autant plus sûr qu'elle regarde son siècle sans mépris, sans colère. Elle ne hait personne, si ce n'est une méchante femme qui s'est permis de décrier M""* de Grignan et qu'elle surnomme Merlusine. Elle assiste sans broncher à tous les scandales de son temps, et ils sont abominables. Tranquillement, elle rapporte à sa fille des anecdotes, comme celle-ci :
Je ne sais si vous avez su que Villarceaux, parlant au Roi d'une charge pour son fils, prit habilement Toccasion de lui dire qu'il y avait des gens qui se mêlaient de dire à sa nièce que Sa Majesté avait quelques desseins pour elle ; que, si cela était, il le suppliait de se servir de lui ; que l'affaire serait mieux entre ses mains que dans celles des autres, et qu'il s'y emploierait avec succès. Le Roi se mit à rire, et dit : " Villarceaux, nous sommes trop vieux, vous et moi, pour attaquer des demoiselles de quinze ans..." (23 décembre 1671).
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M""^ de Sévigné n'est pas une moraliste, elle fait comme le roi : elle rit. Chez elle, rien des sourdes colères d'un La Bruyère, rien des haineux emportements d'un Saint-Simon. Un peu de médisance, jamais de calomnie. Elle est une spectatrice qui s'amuse, et qui demain racontera la pièce, pour son plaisir et pour celui de sa fille.
Les historiens du dix-septième siècle ont donc trouvé beaucoup à glaner dans la correspondance de M""* de Sévigné. Il est impossible de tracer, sans recourir à ses lettres, le tableau de la cour et de la province sous Louis XIV. Je vous parlerai aujourd'hui de la cour, la prochaine fois de la province.
M*"^ de Sévigné n'appartenait pas à la cour, n'ayant aucune charge auprès de la reine ou des princesses du sang. Elle le regrettait; elle disait à son fils que c'était un grand plaisir d'être obligé de se trouver à la cour, d'y avoir une place, une contenance. " Pour moi, si j'en avais eu une, j'aurais fort aimé ce pays-là ; c'était par n'en avoir point que je m'en suis éloigné; cette espèce de mépris est un chagrin; je m'en venge à en médire, comme Montaigne de la jeunesse... " Mais son
lo
humeur libre, son franc parler se seraient-ils longtemps accommodés des sujétions de la cour ? Quoi qu'il en fût, elle allait de temps en temps à Versailles ; elle y était bien accueillie par la reine, les princesses, les favorites. Puis, chez Pomponne et chez La Rochefoucauld elle apprenait les nouvelles. De fidèles amies lui venaient rapporter les derniers commérages de Versailles. De tout cela, elle composait sa gazette.
On connaît les lettres célèbres sur le mariage de Lauzun, sur l'établissement des Stuart à Saint-Germain, sur la disgrâce de Pomponne et tant d'autres récits qui semblent faits pour illustrer le chapitre de La Bruyère sur la cour. Ne pouvant tout citer, je voudrais vous montrer à travers la correspondance de M""* de Sévigné comment déclina la faveur de M""* de Montespan et grandit celle de M"^^ de Maintenon. C'est Saint-Simon lui-même qui, dans ses Mémoires^ attire notre attention sur cette partie des lettres de M""* de Sévigné. Dans sa furieuse diatribe contre M"^ de Maintenon, arrivé au moment où s'engage le duel des deux favorites, il écrit :
C'est ce que M""* de Sévigné sait peindre si joliment en énigme, dans ses lettres à M™® de Grignan, où elle l'entretient quelquefois des mou-
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vements de la cour, parce que M""^ de Maintenon avait été à Paris assez de la société de M™* de Sévigné, de M""* de La Fayette et de M'"* de Coulanges, et qu'elle commençait à leur faire sentir son importance. On y voit aussi dans le même goût des traits charmants sur la faveur voilée, mais brillante, de M™* de Soubise. "
Recueillons donc les impressions de M""^ de Sévigné sur ces longues intrigues dont bien des péripéties resteront toujours mystérieuses.
Voici le scénario du drame. En 1671, époque où nous commencerons de feuilleter les lettres de M'"'^ de Sévigné, trois personnages occupent la scène : le Roi, M'^* de La Vallière que le Roi n'aime plus et M"^^ de Montespan qui triomphe; M™® Scarron est encore dans la coulisse ; elle en sort quatre ans plus tard, devenue M™* de Maintenon, au moment même où M^^® de La Vallière prend le voile au Carmel. Dès lors, pendant neuf ans, le drame se joue entre le Roi, M""* de Montespan que le Roi n'aime plus et M""* de Maintenon dont, chaque jour, il subit davantage l'ascendant. Des comparses traversent l'action : M""* de Soubise, M"'" de Ludres, M"' de Fontanges : elles satisfont les derniers caprices du Roi et l'aident à secouer la chaîne de M""* de
Montespan. En 1684, tout finit par un mariage, celui de Louis XIV avec M""* de Maintenon.
Au mois de février 1671, M™® de Montespan est depuis trois ans la maîtresse du roi. Un enfant est né en 1669, un autre, le duc du Maine, en 1670. M^^* de La Vallière vient de se réfugier à Chaillot, dans un couvent d'où elle a annoncé à Louis XIV sa résolution de faire pénitence ; mais le roi envoie Colbert au couvent de Chaillot et Colbert ramène la fugitive. Le Roi a beaucoup pleuré ; M'"*' de Montespan a couru au-devant de La Vallière " les bras ouverts et les larmes aux yeux". Ayant conté cette scène étrange, M*"* de Sévigné ajoute : " Tout cela ne se comprend pas. Les uns disent qu'elle demeurera à Versailles, les autres, qu'elle reviendra à Chaillot ; nous verrons. " Et La Vallière reste à la cour ; elle y restera trois années pour assister à tous les triomphes de sa rivale.
En ce temps-là, M""^ de Sévigné ne paraît guère compatir aux infortunes de La Vallière. Elle voit avec satisfaction grandir la faveur de M""^ de Montespan. C'est qu'alors à la fortune de celle-ci est liée la fortune de M""* Scarron, et M""® Scarron, comme le rappelait Saint-Simon, est l'amie de M*"" de Coulanges, de M'"'^ de La
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Fayette et de M""' de Sévigné, — amitié de jeunesse qui s*est formée au temps où le poète infirme réunissait dans son logis de la rue Saint-Louis " tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus distingué M™^ de Montespan a tiré de la misère la veuve de Scarron ; elle lui témoigne Taffection la plus vive; elle lui a fait confier le soin d'élever les enfants qu'elle a eus du roi.
"Nous soupons tous les soirs avec M'"^ Scarron, écrit M*"* de Sévigné. Elle a l'esprit aimable et merveilleusement droit ; c'est un plaisir que de l'entendre raisonner sur les horribles agitations d'un pays qu'elle connaît si bien. " Ce pays, c'est la cour, et M""^ Scarron vient d'y être introduite.
La maison de campagne où M""^ Scarron élève les enfants de M""' de Montespan reste longtemps mystérieuse. Mais le secret finit par s'ébruiter ; d'ailleurs Louis XIV va bientôt légitimer ses bâtards. C'est quelques jours avant la déclaration royale que M""* de Sévigné écrit à M""* de Grignan :
Nous soupâmes encore hier avec M^^ Scarron et Tabbé Têtu chez M™^ de Coulanges. Nous causâmes fort; vous n'êtes jamais oubliée. Nous trouvâmes plaisant de Taller ramener à minuit, au fin fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de M™® de La Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne: une grande et belle maison
OÙ l'on n'entre point. Il y a un grand jardin, de beaux et grands appartements. [Cette maison n'a pas disparu; elle se trouve entre la rue de Vaugirard et la rue du Cherche-Midi, tout près du boulevard Montparnasse.] Elle a un carosse, des gens et des chevaux ; elle est habillée modestement et magnifiquement comme une personne de qualité. Elle est aimable, bonne, belle et négligée ; on cause fort bien avec elle. Nous revînmes gaiement à la faveur des lanternes, et dans la sûreté des voleurs." [Ces lanternes étaient des lanternes à chandelles qu'on allumait depuis peu dans les rues de Paris, durant six mois de l'année, les huit jours de lune exceptés.] (4 décembre 1673).
Cette façon de s'habiller modeste et magnifique était particulière à M*"^ de Maintenon. Son confesseur lui disait un jour : " Je vois tomber avec vous, quand vous vous mettez à genoux, une quantité d'étoffe à mes pieds, qui a si bonne grâce que je trouve quelque chose de trop bien. "
Quant à M"® de la Vallière qui demeure toujours à la cour, M""^ de Sévigné continue de la railler : ce jyjme Vallière ne parle plus d'aucune
retraite ; c'est assez de l'avoir dit ; sa femme de chambre s'est jetée à ses pieds, pour l'en empêcher : peut-on résister à cela } " Un jour, pourtant, la voici qui franchit la grille du Carmel. M""*" de Sévigné raille encore : " La pauvre personne a tiré
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jusqu*à la lie de tout. Elle est aux Carmélites... Elle a fait couper ses beaux cheveux, mais elle a gardé deux belles boucles sur le front ; elle caquète et dit merveille... Elle assure qu'elle est ravie d'être dans une solitude, elle croit être dans un désert, pendue à cette grille. Elle nous fait souvenir de ce que nous disait, il y a bien longtemps, M™^ de La Fayette, après avoir été deux jours à Rueil, que, pour elle, elle s'accommoderait fort bien de la campagne. "
Cependant, un an plus tard, il faut se rendre à l'évidence : après une année de noviciat, le mardi de la Pentecôte de 1675, sœur Louise de la Miséricorde prend le voile en présence de la reine et de toute la cour. Cette fois, M""^ de Sévigné ne raille plus : " Elle fit donc cette action, cette belle et charmante personne, comme toutes les autres de sa vie, d'une manière noble et charmante. Elle est d'une beauté qui surprit tout le monde... " (5 juin 1675).
Tandis que M"*" de La Vallière entre au Carmel, un complot est ourdi afin d'arracher le Roi à M"* de Montespan. M'"' de Sévigné ne dit rien de cette pieuse entreprise, mais elle en constate le succès : " Le Roi a fait ses dévotions à la Pentecôte ; M™* de Montespan les a faites, de son côté ; elle est très occupée de ses ouvriers, et elle va à
Saint-Cloud où elle joue à la hoca... " Et un mois après : " Cela est plaisant que tous les intérêts de Quanto [Quanto et Quantova sont les surnoms par lesquels M'"*' de Sévigné désigne le plus souvent M*"* de Montespan ; jusqu'à présent on n'adonné de ces sobriquets aucune explication satisfaisante] et toute sa politique s'accordent avec le christianisme, et que le conseil de ses amis ne soit que la même chose avec celui de M. de Condom [Bossuet]. Vous ne sauriez vous représenter le triomphe où elle est au milieu de ses ouvriers qui sont au nombre de douze cents : le palais d'Apollidore et le jardin d'Armide en sont une légère description. [Il s'agit du château de Clagny.] La femme de son ami solide [la Reine] lui fait des visites, et toute la famille tour à tour : elle passe nettement devant toutes les duchesses... (3 juillet 1675.)
La politique de Bossuet était de ménager, au besoin de flatter Torgueil de la favorite et de lui passer toutes ses prodigalités pourvu qu'elle consentît à ne plus être la maîtresse du roi. Cette politique se fût accordée, en effet, avec les intérêts de M""^ de Montespan, car, sûre de son pouvoir, celle-ci pouvait toujours espérer une revanche ; mais, au même moment, une influence commençait de s'exercer sur Louis XIV, plus redoutable que
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celle des confesseurs et de Bossuet lui-même. Le roi, qui avait d'abord témoigné peu de sympathie à M™* Scarron, prenait maintenant un goût très vif à la société de la " gouvernante 11 lui avait permis d'acheter la terre de Maintenon et de s'en dire marquise. M""* de Montespan vit le danger, et, brusquement, dans cet été de 1675, rivalité des deux femmes commença de faire l'entretien de la cour.
Je veux, ma bonne, écrit M°^^ de Sévigné, vous faire voir un petit dessous de carte qui vous surprendra, c'est que cette belle amitié de M°^^ de Montespan et de son amie qui voyage [M™® de Maintenon avait accompagné à Barèges le petit duc du Maine] est une véritable aversion depuis près de deux ans ; c'est une aigreur, une antipathie, c'est du blanc, c'est du noir ; vous demandez d'où vient cela. C'est que Vamie [M™Me Maintenon] est d'un orgueil qui la rend révoltée contre les ordres de l'autre ; elle veut bien être au père, mais non pas à la mère ; elle fait le voyage à cause de lui et point du tout pour l'amour d'elle. On gronde Vami\\Q Roi] d'avoir trop d'amitié pour cette glorieuse ; mais on ne croit point que cela dure, à moins que l'aversion ne se change, ou que le bon succès du voyage ne fît changer ces cœurs. Ce secret roule sous terre depuis six mois ; il se répand un peu ; je crois que vous en serez surprise. Les amis de Vamie en sont affligés. (7 août 1675.)
Et toute la cour est attentive. M"'*' de Montespan pleure : le Roi peut se passer d'elle ; tout ce qu'il veut, c'est sa liberté et " une place de sûreté contre la dame du château la Reine, et c'est ce qu'il trouve maintenant chez M""* de Maintenon. On observe qu'il est " gai et content de n'être plus dans le trouble ".
M"^ de Maintenon revient de Barèges d'où elle ramène le duc du Maine, et, tenant l'enfant par la main, elle apparaît dans le cabinet du roi, un jour plus tôt qu'elle n'est attendue. Le roi est transporté de joie. M. de Louvois se rend lui-même chez la gouvernante ; M""^ de Richelieu l'invite à souper ; les uns lui baisent les mains, les autres la robe ; et, ajoute M""® de Sévigné, elle se moque de tous, " si elle n'est bien changée ".
Quelques mois plus tard. M""® de Sévigné mande à M'"*' de Grignan : " Tout est soumis à son empire ; toutes les femmes de chambre de sa voisine sont à elle ; l'une lui tient le pot à pâte, à genoux devant elle, l'autre lui apporte ses gants, l'autre l'endort ; elle ne salue personne, et je crois que, dans son cœur, elle rit bien de cette servitude. On ne peut rien juger de ce qui se passe présentement entre son amie et elle. " (6 mai 1676.)
On ne peut rien juger, mais on regarde, et ce
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qu'on voit, c'est l'affreuse agitation de M*"^ de Montespan, ses brusques caprices, ses folles prodigalités, tout le faste par le quel elle cherche à s'étourdir. Un jour la fantaisie lui vient d'accompagner la reine chez les Carmélites où M'^^ de La Vallière a pris le voile.
La Reine a été deux fois aux Carmélites avec M™® de Montespan où cette dernière se mit dans la tête de faire une loterie ; elle fît apporter tout ce qui peut convenir à des religieuses ; cela fît un grand jeu dans la communauté. Elle causa fort avec sœur Louise de la Miséricorde [La Vallière]; elle lui demanda si tout de bon elle était aussi aise qu'on le disait. " Non, dit-elle, je ne suis point aise, mais je suis contente. " Elle lui parla fort du frère de Monsieur, et si elle ne lui voulait rien mander, et ce qu'elle dirait pour elle. L'autre, d'un ton et d'un air tout aimable, et peut-être piquée de ce style : " Tout ce que vous voudrez. Madame, tout ce que vous voudrez. " Mettez dans cela toute la grâce, tout l'esprit et toute la modestie que vous pourrez imaginer. Après cela Quanto voulut manger, elle donna une pièce de quatre pistoles pour acheter ce qu'il fallait pour une sauce, qu'elle fît elle-même et qu'elle mangea avec un appétit admirable... (29 avril 1676.)
M'"" de Maintenon est-elle présente M""* de Sévigné n'en dit rien. Mais, pour la beauté de la scène, imaginons qu'elle se trouve là, en même
temps que la reine et M"* de La Vallière, regardant M""* de Montespan tourner sa sauce dans la cuisine du Carmel.
Quatre pistoles, c'est-à-dire quarante livres, pour une sauce de la façon de Quanto ! Mais Quanto a des régals et des divertissements qui coûtent plus de quatre pistoles.
Voici comment elle voyage : pour aller de Bourbon à Fontevrault, chez sa sœur Tabbesse, par l'Allier et la Loire, elle s'embarque " dans un bateau peint et doré et meublé de damas rouge par dedans qui lui avait été préparé par l'intendant, avec mille chiffres, mille banderoles de France et de Navarre ; jamais il n'y eut rien de plus galant; cette dépense va à plus de mille écus ".
Et voici comment elle est parée à Versailles. La description de cette parure se trouve dans une longue lettre qui pourrait s'intituler : une journée à Versailles. Le récit en est si brillant qu'il en faut citer au moins quelques traits : la figure de M'"*' de Montespan se détachera mieux dans ce cadre magnifique.
Vous connaissez la toilette de la Reine, la messe, le dîner ; mais il n'est plus besoin de se faire étouffer pendant que leurs Majestés sont à table ; car, à trois heures, le Roi, Monsieur, Madame, Mademoiselle, tout ce qu'il
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y a de princes et de princesses, M™® de Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement du Roi que vous connaissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud ; on passe d'un lieu à l'autre, sans faire la presse en nul lieu. Un jeu de reversi donne la forme et fixe tout. C'est le roi (M""^ de Montespan tient la carte), Monsieur, la reine et M™® de Soubise ; Dangeau et compagnie, Langlé et compagnie. Mille louis sont répandus sur le tapis, il n'y a point d'autres jetons. Je voyais jouer Dangeau... Il dit que je prenais part à son jeu, de sorte que je fus assise très agréablement et très commodément. Je saluai le roi comme vous me l'avez appris ; il me rendit mon salut comme si j'avais été jeune et belle. La reine me parla aussi longtemps de ma maladie que si c'eût été une couche... M™^ de Montespan me parla de Bourbon et me pria de lui conter Vichy et comme je m'en étais trouvée ; elle me dit que Bourbon, au lieu de lui guérir un genou, lui a fait mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien plat, comme disait le maréchal de la Meilleraye ; mais sérieusement, c'est une chose surprenante que sa beauté ; et sa taille qui n'est pas de moitié si grosse qu'elle était, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle était tout habillée de point de France ; coiffée de mille boucles ; les deux des tempes lui tombaient fort bas sur les deux joues; des rubans noirs sur la tête, des perles de la maréchale de l'Hospital, embellies de boucles et de pendeloques de diamant de la dernière beauté ; trois ou quatre poinçons ; point de coiffe ; en un mot une triomphante beauté à
faire admirer à tous les ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignait qu'elle empêchait toute la France de voir le roi; elle l'a redonné, comme vous voyez ; et vous ne sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de quelle beauté cela rend la cour. Cette agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi, dure jusqu'à six heures depuis trois. S'il vient des courriers, le roi se retire pour lire ses lettres, puis revient. Il y a toujours quelque musique qu'il écoute et qui fait un très bon effet. Il cause avec celles qui ont accoutumé d'avoir cet honneur... A six heures donc on monte en calèche, le roi, M^^ de Montespan, Monsieur, M^^ de Thianges, et la bonne d'Heudicourt sur le strapontin... La reine était dans une autre avec les princesses, et ensuite tout le monde attroupé selon sa fantaisie. On va sur le canal dans des gondoles, on y trouve de la musique, on revient à dix heures, on trouve la comédie, minuit sonne, on fait medianoche ; voilà comme se passa le samedi. (29 juillet 1676.)
Dans l'enivrement de sa gloire, il y a des jours G à la " triomphante beauté " oublie les faveurs dont est comblée M""® de Maintenon et l'humiliation d'en être réduite à la " pure et simple amitié ". Alors elle se sent " au-dessus de toutes choses et ne craint non plus ses petites morveuses de nièces que si elles étaient charbonnées [M™^ de Nevers et M""^ de Thianges qui avaient, un moment, dit-on, attiré l'attention du Roi]. Comme elle a bien de l'esprit, elle paraît entièrement
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délivrée de la crainte d^enfermer le loup dans la bergerie ; sa beauté est extrême, et sa parure est comme sa beauté, et sa gaieté comme sa parure. " (7 août 1676.)
Cependant ces beaux jours sont suivis d'amers lendemains, où elle tâche en vain de cacher aux autres ce qu'elle ne peut plus se dissimuler à ellemême. " Elle affecte fort de ne pas avoir d'heures particulières [pour recevoir le Roi] ; tout le monde est persuadé que la bonne politique veut qu'elle n'en eût point, et que, si elle en avait, elle n'en aurait plus. " (14 août 1676.)
Enfin, si Louis XIV a bien voulu se séparer de M"^* de Montespan pour obéir aux directions de Bossuet et de son confesseur, il ne paraît pas d'humeur à laisser vacante la place de M™* de Montespan : " On dit qu'on sent la chair fraîche dans le pays de Quanto,.. On sait que le cavalier [le Roi] est gai et réveillé, et la demoiselle toute contrariée et quelquefois larmoyante. " (21 août 1676.)
Et voici tous ces " mouvements de la cour " que Saint-Simon louait M"'^ de Sévigné d'avoir si bien décrits :
2 septembre lôyô. — " La vision de M°^^ de Soubise [d'aucuns avaient cru qu'elle allait succéder à M™^ de
Montespan] a passé plus vite qu'un éclair ; tout est raccommodé. Quanto, l'autre jour, au jeu avait la tête appuyée familièrement sur l'épaule de son amie ; on crut que cette affection était pour dire : " Je suis mieux que jamais. " M*"® de Maintenon est revenue de chez elle ; sa faveur est extrême.
4 septembre. — La belle des belles est gaie, c'est un bon témoignage,
II septembre, — Tout le monde croit que l'étoile de M"^^ de Montespan pâlit. Il y a des larmes, des chagrins naturels, des gaietés affectées, des bouderies; enfin, ma bonne, tout finit. On regarde, on observe, on s'imagine, on trouve des rayons de lumière sur des visages que l'on trouvait indignes, il y a un mois, d'être comparés aux autres; on joue fort gaiement, quoiqu'on garde la chambre. Les uns tremblent, les autres se réjouissent, les uns souhaitent l'immutabilité, la plupart un changement de théâtre ; enfin l'on est dans le temps d'une crise d'attention, à ce que disent les plus clairvoyants.
50 septembre. — Tout le monde croit que le roi n'a plus d'amour... M™® de Montespan est embarrassée... Tant de beauté et tant d'orgueil se réduisent difficilement à la seconde place... Il est certain qu'il y a eu des regards, des façons pour la bonne femme [M°^® de Soubise] ; mais, quoique tout ce que vous dites soit vrai, elle est une autre, et c'est beaucoup. Bien des gens croient qu'elle est trop bien conseillée pour lever l'étendard d'une telle perfidie avec si peu d'apparence d'en jouir longtemps ; elle serait précisément en butte à la fureur de M"^® de Montespan ; elle ouvrirait les chemins de l'infidélité et ne servirait que
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comme d'un passage pour aller à d'autres plus jeunes et plus ragoûtantes. . .
2 octobre. — Enfin la joie est revenue et tous les airs de jalousie disparus. Ce que l'on mande aujourd'hui, n'est plus vrai demain... C'est un pays bien opposé à l'immutabilité...
En effet, un moment, M'"® de Montespan croit qu'elle a retrouvé son empire. Aux cadeaux dont les courtisans l'accablent, on peut voir que cette confiance est partagée par toute la cour. C'est Lenglé qui lui offre " une robe d'or sur or, rebrodée d'or et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé à un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait été imaginée ; ce sont les fées (jui ont fait cet ouvrage ". C'est Dangeau, qui voulant enrichir la ménagerie de Clagny, a " ramassé pour plus de deux mille écus de toutes les tourterelles les plus passionnées, de toutes les truies les plus grasses, de toutes les vaches les plus pleines, de tous les moutons les plus frisés, de tous les oisons les plus oisons... "
Cependant une chanoinesse de Lorraine, M""® de Ludres, fille d'honneur de la princesse Palatine, fort belle, mais dont l'accent tudesque divertit la cour, rêve un instant de supplanter M™^ de Montespan. Celle-ci fait une vie enragée à ce haillon^
comme elle l'appelle. Louis XIV se dégoûte vite de M""® de Ludres ; et de la réconciliation qui suit cette brève infidélité, Quanto tâche de se servir pour raffermir son crédit. " Ah ! ma fille, quel triomphe à Versailles ! Quel orgueil redoublé ! Quel solide établissement ! Quelle duchesse de Valentinois ! Quel ragoût même par les distractions et par l'absence ! Quelle reprise de possession !.. (il juin 1677) Quanto et son ami sont plus longtemps et plus vivement ensemble qu'ils n'ont jamais été ; l'empressement des premières années s'y retrouve, et toutes les contraintes sont bannies." (2 juillet 1677.)
C'est la dernière flambée, elle s'éteint vite ; l'ascendant de M°^® de Maintenon devient chaque jour plus puissant sur l'esprit de Louis XIV. D'ailleurs, après Ludres, voici Fontanges, celle dont l'abbé de Choisy dit qu'elle est " belle comme un ange et sotte comme un panier. " Elle est d'abord " la personne qu'on ne voit point et dont on ne parle point ", mais qui " paraît quelquefois comme une divinité ". Tant de discrétion n'a qu'un temps. Le mois suivant, on représente à la cour le ballet de Proserpine. Une scène entre Mercure et Cérès contient les allusions les plus transparentes aux reproches dont M^^de Montespan
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ne cesse d'accabler le roi. Cérès se plaint des infidélités de Jupiter :
Peut-être qu'il m'estime encore, Mais il m'avait promis qu'il m'aimerait toujours.
Mercure répond qu'un amant chargé d'un grand empire
N'a pas toujours le temps de bien aimer.
Et Cérès réplique :
Quand de son cœur je devins souveraine, N'avait-il pas le monde à gouverner ?
Et ne trouvait-il pas sans peine Du temps de reste à me donner?
" Cette scène, dit M""^ de Sévigné, n'est pas bien difficile à entendre ; il faut qu'on l'ait approuvée pour qu'on la chante, vous en jugerez. (9 février 1680.)
La semaine suivante, on voit dans la cour de Saint-Germain " un très beau carrosse tout neuf à huit chevaux avec des chiffres, plusieurs chariots, quatorze mulets, beaucoup de gens autour habillés en gris ; et dans le fond de ce carrosse monte la plus belle personne de la cour. " Enfin, quand le roi part pour l'armée, il y a un bal à Villers-Cotte-
rets où Fontanges se montre parée des mains de M""® de Montespan. Bientôt duchesse avec vingt mille écus de pension, elle prend son tabouret, et va passer le temps de Pâques dans une abbaye que le roi a donnée à une de ses sœurs. " Voilà, remarque M""^ de Sévigné, une manière de séparation qui fera bien de l'honneur à la sévérité des confesseurs. Il y a des gens qui disent que cette séparation sent le congé ; en vérité, je n'en crois rien. Le temps nous l'apprendra. Voici ce qui est présent : M""* de Montespan est enragée ; elle pleura beaucoup hier ; vous pouvez juger du martyre que soufFre son orgueil ; il est encore plus outragé par la haute faveur de M™® de Maintenon.
De M^^^ de Fontanges, M™^ de Montespan songe à se débarrasser en se résignant à jeter dans les bras du roi M"^ de Nevers, une de ses " morveuses de nièces D'ailleurs, la tentative échoue.
Contre M°^® de Maintenon, elle ne peut rien. " Sa Majesté va passer très souvent deux heures de l'après-midi dans la chambre de M"'"" de Maintenon, à causer avec une amitié et un air libre et naturel qui rend cette place la plus souhaitable du monde. (6 avril 1680.) Elle fait connaître au roi un pays nouveau qui lui était inconnu, qui est le commerce de l'amitié et de la conversation sans
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contrainte et sans chicane, il en est charmé. " (i^^- juillet 1680.)
On sait la brève et malheureuse destinée de M"® de Fontagnes, sa maladie, sa retraite dans un couvent, sa mort ; mais sa disparition ne pouvait plus servir les intérêts de M""^ de Montespan. Par les révélations de la Voisins, Louis XIV connaissait alors tous les crimes que sa maîtresse avait commis ou médités. Par égard pour la mère de ses enfants légitimés et dans la crainte que le scandale n*atteignît la majesté royale, il se refuse à tout éclat. Mais M"^ de Maintenon a le champ libre. Les courtisans l'appellent M™^ de Maintenant. " Elle passe, dit M™^ de Sévigné, tous les soirs depuis huit heures jusqu'à dix avec Sa Majesté. M. de Chamarande la mène et la ramène à la face de l'univers. " (18 septembre 1680.)
Je n'insisterai pas sur les lettres de M°'^ de Sévigné relatives à l'affaire des poisons. " Il n'y a guère, dit-elle, d'exemples d'un pareil scandale dans une cour chrétienne. " Mais, pour elle, le scandale ce n'est pas la longue suite d'empoisonnements et de sacrillèges alors révélés ou soupçonnés, c'est la conduite des juges assez hardis pour mêler les plus grands noms aux turpitudes de quelques misérables. Elle traite l'affaire de
" bagatelle et donne des interrogatoires de la duchesse de Bouillon une certaine version qui se colporte à la cour, mais s'accorde mal avec les procès-verbaux des audiences. Ici, elle n'est que l'écho des opinions de Versailles. Trop de hauts personnages sont compromis pour que la noblesse de cour, — M""^ de Sévigné y tient par ses alliances et ses amitiés, — ne cherche pas à dissimuler tant d'abominations. Du rôle de M""* de Montespan elle ne dit rien ; comme le reste du public, elle l'ignore.
De 1681 à 1684, M""® de Grignan est auprès de sa mère: la correspondance s'interrompt ; donc rien à recueillir sur la dernière phase de l'élévation de M™^ de Maintenon. Dans une lettre du 27 septembre 1684, cette simple remarque : "La place de M™^ de Maintenon est unique dans le monde ; il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais..." En effet, en janvier 1684, six mois après la mort de la reine Marie-Thérèse, M™® de Maintenon a secrètement épousé Louis XIV. Un nouveau règne va commencer: des influences nouvelles agiront sur l'esprit du roi et sur les affaires de l'Etat. Les historiens ne pouvaient pas négliger les lettres où M""® de Sévigné s'est divertie à montrer les " dessous de cartes et à
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conter les intrigues de cour qui, de très loin, préparèrent l'humiliation de l'altière Vasthi, l'avènement de sa rivale et la politique des dernières années du règne de Louis XIV.
Comme tous ses contemporains (Saint-Simon excepté). M"® de Sévigné a subi les prestiges de la cour. Elle a éperdument admiré la " royale beauté " des bâtiments, la splendide ordonnance des fêtes, la magnifique liturgie qui réglait tous les rites de la religion de Versailles. Un jour qu'elle avait assisté à une fête, éblouie, enivrée, elle écrivait : "Tout est grand, tout est magnifique, et la musique et la danse sont dans leur perfection... Mais ce qui plaît souverainement, c'est de vivre quatre heures entières avec le souverain ; c'est assez pour contenter tout un royaume qui aime passionnément son maître." Et l'on voit bien qu'elle-même partage la passion de tout le royaume. Jeune, il lui a sufîî de danser avec le roi, pour annoncer à son cousin Bussy toutes les grandeurs du règne qui commençait. Si tout à l'heure elle nous contait tant de galantes aventures avec une si souriante impassibilité, c'est peutêtre qu'à son avis.
Un partage avec Jupiter
N'a rien du tout qui déshonore.
Quand la foudre tombait sur un de ses plus chers amis, comme Nicolas Foucquet, ce n'était pas Jupiter qu'elle accusait, mais quelques divinités de second rang, coupables de mal interpréter les volontés du maître des dieux. Elle se désespérait qu' "on fît entendre les choses de cette façon-là à un prince qui aimerait la justice et la vérité, s'il les connaissait. " Lorsqu'on persécutait les amis et la famille de Foucquet, elle allait jusqu'à dire : " Voilà une grande rigueur : Tant^ene animis cœîestibus ira ? " (De si grandes colères entrent-elles dans l'âme des Dieux ?) Mais aussitôt elle se reprenait, confuse de son audace. " Mais non, ce n'est point de si haut que cela vient. De telles vengeances, rudes et basses, ne sauraient partir d'un cœur comme celui de notre maître. "
La Fronde l'avait marquée de son empreinte, comme tous ceux et toutes celles qui, au temps de leur jeunesse, avaient pris part à cette folle équipée. Ceux-là gardèrent une liberté d'humeur qu'on ne retrouve plus dans la génération suivante^ liberté qui s'exerça dans les choses de
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Tesprit et même de la religion; mais à tous la majesté royale resta sacrée. M""^ de Sévigné, ainsi que tous ses contemporains et toutes ses contemporaines, pratiqua l'idolâtrie qui prosternait aux pieds de Louis XIV les plus grands par la naissance ou par le génie.
Si Ton veut voir M""® de Sévigné à la cour et connaître ses sentiments à l'égard du roi, il faut la suivre à cette représentation à'Esther dont elle a fait un si charmant tableau.
On a souvent reproché à M"^ de Sévigné d'avoir trop peu admiré les tragédies de Racine et Ton a cité à sa honte une lettre de 1672 où elle critique assez vivement Bajazet : Racine ne dépassera jamais Andromaque; il fait des comédies pour la Champmeslé, ce n'est pas pour les siècles à venir; si jamais il n'est plus jeune et qu'il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose, etc. Et on lui a attribué, d'après Voltaire, ce mot qu'elle n'a jamais écrit : Racine passera comme le café.
11 ne faudrait pourtant pas oublier : 1° qu'en 1672, tout éloge donné à Racine offensait mortellement le vieux Corneille, et que pour M"^® de Sévigné, Corneille, c'était sa jeunesse, son enthousiaste jeunesse; 2° que Racine était l'amant
de la Champmesléj "cette petite comédienne*' chez qui. Tannée précédente, Charles de Sévigné se livrait à toutes les diableries et payait les soupers ; 3° que, depuis six ans. Racine s'était brouillé avec Port-Royal, après avoir répondu par des injures et des sarcasmes aux remontrances de Nicole, — Port-Royal où elle comptait tant de bonnes amitiés, Nicole qu'elle admirait au point qu'elle en voulait " faire du bouillon pour l'avaler " !
De ces trois raisons une seule suffirait à expliquer l'erreur de M™^ de Sévigné. D'ailleurs, avant de la condamner, jurez que pour juger les ouvrages de vos contemporains, vous n'avez jamais suivi vos sympathies ou vos antipathies, jamais subordonné votre goût à votre sentiment.
En 1689, c'est-à-dire dix-sept années plus tard, Esther est représentée à Saint-Cyr par les petites filles de M™^ de Maintenon : Corneille est mort il y a cinq ans ; Racine est réconcilié avec Nicole depuis douze ans ; quant à Charles de Sévigné, marié en Bretagne, il est depuis longtemps à l'abri des diableries de la " petite comédienne ". Les vieilles préventions sont donc effacées. Et comment M""^ de Sévigné ne serait-elle pas prête à admirer Esther ? Ceux qui ont vu les premières
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représentations lui mandent de Versailles que le roi a trouvé Esther admirable, que " M. le prince y a pleuré que " Racine n'a rien fait de plus beau ni de plus touchant que " M™'' de Caylus fait mieux que la Champmeslé Enfin, elle est dans les meilleures dispositions pour souscrire à toutes les opinions de la cour : les Grignan sont en faveur, et, le mois passé, le comte a reçu le cordon du Saint-Esprit.
Elle est invitée à la sixième représentation et se rend à Saint-Cyr avec M""® de Coulanges, M"* de Bagnols et l'abbé Têtu.
Nous trouvâmes nos places gardées. Un officier dit à M™'^ de Coulanges que M°'^ de Maintenon lui faisait garder un siège auprès d'elle ; vous voyez quel honneur ! " Pour vous, Madame, me dit-il, vous pouvez choisir. " Je me mis avec M"® de Bagnols au second banc derrière les duchesses. Le maréchal de Bellefonds vint se mettre, par choix, à mon côté droit, et devant c'étaient M™^® d'Auvergne, de Coislin, de Sully. Nous écoutâmes le maréchal et moi, cette tragédie avec une attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien placées, qui n'étaient peut-être pas sous les fontanges de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce ; c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter, et qui ne sera jamais imitée ; c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien ; les filles qui
font des rois et des personnages sont faites exprès ; on est attentif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si aimable pièce ; tout y est simple, tout y est innocent ; tout y est sublime et touchant ; cette fidélité de l'histoire sainte donne du respect ; tous les chants convenables aux paroles, qui sont tirés des psaumes ou de la Sagesse et mis dans le sujet, sont d'une beauté qui ne se soutient pas sans larmes ; la mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention.
Il est indifférent à la gloire de Racine que M""^ de Sévigné n'ait pas compris Bajazet. Mais quel service elle a rendu au poète en exprimant d'une manière si délicate la particulière beauté à'Esther^ ce " rapport de la musique, des vers, des chants et des personnes " ! Cette beauté, nous ne pouvons plus, aujourd'hui, nous la figurer que par un jeu d'imagination. A la rigueur, il est possible de rendre à Esther un peu de son charme primitif en lui restituant l'accompagnement de la musique de Moreau, si touchante, si vraiment racinienne. Mais le reste, la grâce singulière de ce spectacle, divertissement de cour et de pensionnat, où pour amuser Louis XIV, les petites filles de sa noblesse récitaient les vers harmonieux et édifiants de l'auteur de Phèdre^ il n'y a plus que la lettre de M""^ de Sévigné pour nous le faire soupçonner.
La marquise continue :
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J'en fus charmée, et le maréchal aussi qui sortit de sa place, pour aller dire au Roi combien il était content, et qu'il était auprès d'une dame qui était bien digne d'avoir vu Esther, Le Roi vint vers nos places, et, après avoir tourné, il s'adressa à moi, et me dit : " Madame, je suis assuré que vous avez été contente. " Moi, sans m'étonner, je répondis : " Sire, je suis charmée ; ce que je sens est au-dessus de mes paroles. " Le roi me dit : " Racine a bien de l'esprit. " Je lui dis : " Si re, il en a beaucoup \ mais en vérité ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi: elles entrent dans le sujet comme si elles n'avaient jamais fait autre chose. " Il me dit : " Ah ! pour cela, il est vrai. " Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie ; comme il n'y avait quasi que moi de nouvelle venue, il eut quelque plaisir de voir mes sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le Prince, M™^ la Princesse me vinrent dire un mot ; M™^ de ^[aintenon un éclair ; elle s'en allait avec le roi ; je répondis à tout, car j'étais en fortune. Nous revînmes le soir aux flambeaux. Je soupai chez M™^ de Coulanges, à qui le Roi avait parlé aussi avec un air d'être chez lui, qui lui donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le chevalier (le chevalier de Grignan) ; je lui contai tout naïvement mes petites prospérités, ne voulant point les cachoter sans savoir pourquoi, comme de certaines personnes ; il en fut content, et voilà qui est fait ; je suis assuré qu'il ne m'a point trouvé, dans la suite, ni une sotte vanité, ni un transport de bourgeoise ; demandez lui. (21 février 1689.)
Toutes les peintures que Ton a faites et que Ton fera de la cour de Louis XIV ne vaudront
jamais ces quelques lignes. Tout y est : les visages, les gestes, les enfantillages, le jeu des compliments, la joie d'être "en fortune", en un mot l'air de la cour, de cette cour dont La Fontaine disait :
Je définis la cour, un pays où les gens,
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu'il plaît au prince, ou, s'ils ne peuvent l'être,
Tâchent au moins de le paraître.
Peuple caméléon, peuple singe du maître ; On dirait qu'un esprit anime mille corps; C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Les moralistes ont souvent cité des vers de La Fontaine pour flétrir la " servilité " des courtisans de Louis XIV. Et sans doute, il n'avait rien de sublime, le spectacle de la cour de France : l'agenouillement de la noblesse et la déification du roi. Tout de même ne rions pas trop des " petites prospérités " de M""^ de Sévigné ; ne soyons pas trop sévères pour le " peuple caméléon ". En ce temps-là le monarque était l'unique dispensateur de tous les bénéfices, de tous les emplois, de toutes les grâces, de toutes les faveurs. Ce que chacun cherchait laborieusement à Versailles,
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c*était son gagne-pain. " La vie de cour, dit La Bruyère, est un jeu sérieux, mélancolique et qui applique. " La toute-puissance, jadis aux mains d'un seul, et maintenant divisée, éparpillée ; mais quiconque a, dans l'Etat, recueilli une part de l'héritage de Louis XIV, est resté investi d'une part de la royale divinité... Et il faut toujours gagner son pain. Il y a toujours des abbayes, des croix, des cordons, des sinécures qui sont le prix de la faveur ; et il y a toujours des hommes qui briguent, quémandent, flagornent et qui
Sont ce qu'il plaît au prince, où, s'ils ne peuvent l'être, Tâchent au moins de le paraître.
Ce n'était pas seulement la personne du roi qui fascinait M""^ de Sévigné et son siècle, c'était aussi le prodigieux décor dans lequel se déroulaient les pompes de la monarchie : les architectures, les jardins, les bosquets et les fontaines de Versailles. Comment les imaginations n'auraient-elles pas été frappées de ces magnificences que rehaussaient alors le faste des vêtements et des parures, l'éclat des fêtes, l'allégresse des danses et des musiques, alors qu'aujourd'hui, après plus de deux siècles, nous ne pouvons parcourir les galeries désertes de Versailles, errer parmi les charmilles à demi
détruites et les marbres délabrés, sans un élan de reconnaissance pour le roi à qui nous devons ce chef-d'œuvre d'ordre et de majesté ? En 1787, quand Chateaubriand vint à Versailles pour la première fois : " On n'a rien vu, dit-il, quand on n'a pas vu la pompe de Versailles, même après le le licenciement de l'ancienne maison du roi, Louis XIV était toujours là. " Il y est toujours, malgré les révolutions qui ont chassé la monarchie, vidé les appartements et sept fois changé les institutions de la France.
Devant tant de beautés, de souvenirs et de gloires, il serait cruel de s'indigner contre ceux, qui, autrefois, célébrèrent à Versailles le culte du roi. Et grâce soit rendue à M""^ de Sévigné qui nous a laissé la chronique du temple maintenant désaffecté !
SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE
Les comédies de Molière, les Satires de Boileau, les Caractères de La Bruyère, les sermons de Bourdaloue, ne sont pas seulement des chefsd'œuvre de la langue française. Ce sont encore d'inappréciables documents pour les historiens. Les mémoires, les gazettes, les relations des grands procès, les archives de la police peuvent amuser la curiosité des chercheurs ; ils n'ajoutent que peu de chose au tableau moral du dix-septième siècle tracé par les grands écrivains. Mais ceux-ci n'ont peint que Paris et la cour ; rien ou presque rien, chez eux, touchant la province. Mettons à part, si l'on veut, les Grands jours d' Auvergne de Fléchier, le Roman comique de Scarron et deux ouvrages de Molière : George Dandin et la Comtesse d'Escarbagnac. Encore trouve-t-on trop d'élégance et d'ironie chez Fléchier, trop de burlesque chez Scarron ; et, pour les deux farces de Molière, les personnages y sont dessinés avec une outrance trop cruelle : on y devine les rancunes de l'auteur contre cette province où, pendant sa jeunesse, il
fut condamné au dur métier de comédien ambulant.
Heureusement, nous possédons les lettres de M""^ de Sévigné : sans elles, nous en serions réduits aux correspondances administratives. Elles offrent, de simples esquisses et ne concernent que la Provence et la Bretagne. Mais ici, comme ailleurs, M™® de Sévigné est un bon témoin, impartial et sûr. Cette Parisienne n'ai ni dédains ni préjugés : quand elle a passé la barrière de la capitale, elle ne s'imagine pas qu'elle s'aventure dans des îles inconnues, parmi des peuplades sauvages. Ce même regard curieux et amusé dont elle suit les " mouvements de la cour ", elle les promène sur ses voisins de campagne et sur les hôtes de Grignan. Tout l'intéresse : les originaux qu'elle rencontre et les paysages qu'elle découvre. Elle observe sans indignation, sans surprise, ce que les mœurs provinciales ont de fruste et de suranné, car elles retardent toujours sur celles de Paris; nous le voyons encore aujourd'hui que la commodité des voyages et la diffusion des journaux effacent la diversité des goûts et des coutumes : qu'était-ce au dix-septième siècle où les gens et les nouvelles cheminaient si lentement ? Enfin, M™^ de Sévigné est mieux que personne en état de décrire les terribles embarras où se débattait alors
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la noblesse de province : le drame se joue dans sa famille, elle y est mêlée.
En Bretagne, elle est chez elle. Henri de Sévigné appartenait à la meilleure et à la plus ancienne noblesse de la province. Il avait laissé à sa veuve et à ses enfants des terres en Basse et en Haute-Bretagne. Parmi ces propriétés se trouvait le château des Rochers, près de Vitré.
M'"^ de Sévigné a souvent résidé aux Rochers avec son mari, puis avec sa fille, puis seule ou avec son fils. On a calculé, d'après sa correspondance, que, de 1671 à 1690, ses divers passages en Bretagne équivalent à un séjour de six années environ ; il ne s'agit donc pas d'une simple villégiature. Ses intérêts et ceux de ses enfants l'occupent en Bretagne, et, à mesure qu'elle avance dans la vie, de nouveaux souvenirs l'attachent davantage aux horizons et aux bois des Rochers.
Au début de ces causeries, je vous ai montré une image de l'élégant manoir, avec ses tours et ses tourelles inégales coiffées d'ardoises. Une vaste esplanade le précède : la place Madame^ " comme un grand belvédère d'où la campagne s'étend à
trois lieues d'ici à une forêt de M. de La Trémoïlle Elle est charmante, cette campagne toute boisée où pointe un clocher et dont les derniers moutonnements se perdent dans un azur toujours un peu voilé. Ces environs de Vitré, avec leurs châtaigneraies, leurs petits étangs, leurs champs enclos de vieux chênes tordus, montrent une douceur presque angevine. " Ce n'est point la Bretagne, disait M™^ de Sévigné, c'est l'Anjou, c'est le Maine à deux lieues d'ici ", et elle disait bien.
Une grille sépare la place Madame des jardins que, du côté de la plaine, soutient un mur d'appui, " pour la belle vue ". Les parterres et les allées sont " tout à fait dans le dessin de M. Le Nôtre ". Du temps de la marquise, des orangers en caisse ornaient les allées.
Une nouvelle esplanade en hémicycle termine les parterres : la place Coulanges^ où l'on entend un écho " qui est un petit rediseur de mots jusque dans l'oreille ".
Au delà commence le parc ou " bois de décoration " : M™^ de Sévigné y a tracé de grandes avenues qu'elle a nommées : la Solitaire^ Y Infinie^ la Royale^ \ Humeur de ma mere^ V Humeur de ma fille^ etc.. Des arbres des Rochers elle goûte, en
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toute saison, la changeante beauté. En automne, elle admire la persistance de leur verdure : " Le vert en est cent fois plus beau que celui de Livry. Je ne sais si c'est la qualité des arbres ou la fraîcheur des pluies ; il n'y a pas de comparaison ; tout est aujourd'hui du même vert du mois de mai. Les feuilles qui tombent sont feuille-morte ; mais celles qui tiennent sont encore vertes ; vous n'avez jamais observé cette beauté. " Elle les aime aussi en hiver, dépouillés de leur frondaison : " Ces bois sont présentement tout pénétrés de soleil, quand il en fait ; un terrain sec et une place Madame où le midi est à plomb, et un bout d'une grande allée où le couchant fait des merveilles... "
C'est dans cette belle maison et ce beau parc que M™® de Sévigné mène sa vie de provinciale, " vie toute médiocre, toute simple et toute solitaire ", mais d'où mille occupations chassent l'ennui. D'abord, des lectures profanes ou sacrées, divertissantes ou édifiantes : je vous ai déjà dit la quantité et la diversité des livres qu'elle dévorait. D'interminables conférences avec le jardinier Pilois, son " favori ", dont elle préfère la conversation à "celle de plusieurs qui ont conservé le titre de chevaliers au Parlement de Rennes". Puis, chaque jour elle se promène longuement
dans ses bois pour y surveiller les ouvriers qui plantent de nouvelles allées, défrichent de nouvelles places, construisent un labyrinthe, élèvent de petits abris contre la pluie et peignent sur les arbres des devises de sa composition ou bien des vers de Guarini. " Ce matin, je me suis mise dans la rosée jusqu'à mi-jambe pour faire des alignements. " Un autre jour : " Je m'amuse à faire abattre de grands arbres ; le tracas que cela fait représente au naturel des tapisseries où l'on peint les ouvrages de l'hiver: des arbres qu'on abat, des gens qui scient, d'autres qui font des bûches, d'autres qui chargent une charette, et moi au milieu, voilà le tableau. " Il est d'un bien joli peintre ; ce serait du pur La Fontaine, s'il n'y manquait la divine cadence du vers.
Il lui faut aussi, — avec le secours du bien bon^ — régler ses comptes de propriétaire, recevoir les fermiers qui viennent payer ou ne pas payer leurs fermages :
Il me vint voir, l'autre jour, une belle petite fermière de Bodégat [c'est une de ses terres de Basse-Bretagne], avec de beaux yeux brillants, une belle taille, une robe de drap d'Hollande découpé sur du tabis, les manches tailladées : ah ! Seigneur ! quand je la vis, je me crus bien ruinée ; elle me doit huit mille francs. Tout cela
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s'accommodera. Vous voulez savoir mes affaires ? M. de Grignan aurait été amoureux de cette femme : elle est sur le moule de celle qu'il a vue à Paris. Ce matin, il est entré un paysan avec des sacs de tous côtés ; il en avait sous ses bras, dans ses poches, dans ses chausses... Le bon abbé, qui va droit au fait, crut que nous étions riches à jamais : " Hélas ! mon ami, vous voilà bien chargé ; combien apportez-vous ? — Monsieur, dit-il en respirant à peine, je crois qu'il y a bien ici trente francs." C'étaient ma bonne, tous les doubles de France qui se sont réfugiés dans cette province avec les chapeaux pointus, et qui abusent ici de notre patience. (15 juin 1680.)
Quelquefois des bateleurs ou des "bohèmes" (des bohémiens) passent sur la route, s'arrêtent à la porte des Rochers et demandent la permission de montrer leurs talents à la dame du château. On fait entrer une de ces troupes de "bohèmes". Une jeune fille danse un menuet avec une telle perfection que M""^ de Sévigné, se rappelant les menuets jadis dansés à la Cour par sa fille, se prend d'amitié pour la petite danseuse. Celle-ci la prie d'écrire en Provence pour son grand-père : " Et où est-il votre grand-père ? — // est à Marseille^ d'un ton très doux, comme si elle disait : // est à Vincennes, " Et M""^ de Sévigné s'empresse d'écrire à Vivonne, général des galères, pour qu'on relâche un peu les fers de ce brave
capitaine bohème " dont la petite-fille danse si bien qu'on n'a jamais vu personne danser comme elle, hormis M"^ de Sévigné.
Enfin, ce sont les visites des voisins. Parmi eux, quelques fâcheux. Avec ceux-là, elle se ménage " les délices d'un adieu charmant ", et quelle joie quand elle voit s'éloigner la "chienne de carrossée " qui est venue interrompre sa promenade ou sa lecture ! Mais elle connaît aussi quelques originaux propres à égayer sa solitude par leurs lubies et leurs excentricités. Les originaux pullulaient en province. (A dire vrai, quand on lit Saint-Simon, Tallemant et M'"^ de Sévigné elle-même, on s'aperçoit qu'il n'en manquait pas à Paris.) On composerait toute une galerie de ceux qui passent aux Rochers. Choisissons.
Voici le marquis de Pomenars, un délicieux gredin auquel il eut fallu souhaiter deux têtes : "jamais la sienne n'ira jusqu'au bout. " Il réjouirait la tristesse même, bien qu'il soit en constante affaire avec la justice du roi. Un jour qu'il arriva à Laval et trouva une grande assemblée de peuple, " il demanda ce que c'était. C'est, lui dit-on, qu'on pend en effigie un gentilhomme qui avait enlevé la fille de M. le Comte de Créance. " Cet homme là, sire, c'était lui-même.
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Il approcha, trouva que le peintre l'avait mal habillé ; il s'en plaignit ; il alla souper et coucher chez le juge qui Tavait condamné. Le lendemain, il vint ici pâmant de rire : il en partit cependant de grand matin... " Pomenars fabrique aussi de la fausse monnaie. Il échappe tout de même à la potence, et meurt de la pierre, confessé par Bourdaloue. " Ah ! c'était une belle confession que celle-là! Il y fut quatre heures. "
Tout près des Rochers, le château d'Argentré est enfoui au milieu des haliers et des futaies d'un grand parc mystérieux qu'on prendrait pour le domaine de la Belle au Bois dormant. Là demeuraient les du Plessis d'Argentré. Le père et le fils, qui avaient de l'esprit, plaisaient à M""^ de Sévigné, mais de toute la famille, c'était la fille, la " divine du Plessis ", qu'on voyait le plus souvent aux Rochers. Cette créature, laide et bigle, défigurée par toutes sortes d'infirmités, minaudière et jalouse, importune et indiscrète, donnait la comédie à toute la compagnie. Elle jouait "la dévote, la capable, la peureuse, la petite poitrine, ]a meilleure fille du monde"; elle prenait des airs de tartufe pour avouer ses péchés, contait à tout venant ses remèdes et ses lavements, se mêlait " d'être sentencieuse et de faire la personne
de bon sens", imaginait des fables absurdes dont elle ne voulait plus démordre. On la mystifiait, on la bernait; tout le monde, jusqu'aux domestiques, s'amusait de sa crédulité. Railleries et bourrades, elle acceptait tout en souriant, contrefaisant un jour M°^' de Sévigné et le lendemain M"'' de Grignan. " Son goût pour moi me déshonore, disait M""^ de Sévigné ; je lui dis des rudesses abominables. " Elle n'en convenait pas moms que cette personne horripilante avait les meilleurs sentiments du monde : "J'admire que cella puisse être gâté par l'impertinence de son esprit et la ridiculité de ses manières. "
Aux portes de Vitré, sur le chemin qui conduisait aux Rochers, s'élevait le Château-Madame, Une partie du parc forme aujourd'hui le jardin public de Vitré. (En 191 1, on y a placé une statue de M™^ de Sévigné.) Ce Château-Madame était habité par la duchesse de la TrémoïUe, princesse de Tarente. M"^® de Sévigné et la " bonne Tarente " voisinaient souvent. M""^ de Sévigné tirait vanité de sa glorieuse intimité avec une " Altesse " ; de pareilles relations la faisaient, disait-elle, honorer de ses paysans ; en effet, la duchesse de TrémoïUe, tante de M""^ la Palatine, était alliée à toutes les couronnes de l'Europe.
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D^origine allemande, elle n'avait jamais voulu abjurer le protestantisme ; aussi la voyait-on rarement à la Cour ; elle s'était confinée en Bretagne. Cette bonne huguenote allait régulièrement au prêche; mais "son cœur était de cire et elle avait été contente de trouver en M""^ de Sévigné une aimable confidente à qui faire le récit de ses romanesques infortunes. Ayant reçu d'elle un petit chien qui s'appelait Fidèle^ M"'^ de Sévigné écrivait à M""^ de Grignan : " C'est un nom que les amants de la princesse n'ont jamais mérité de porter; ils ont été pourtant d'un assez bel air ; je vous conterai quelque jour ses aventures..." Elle n'a pas tenue sa promesse, du moins dans ses lettres; mais elle a souvent plaisanté, avec sa fille, les ridicules tudesques de la "bonne Tarente", sa grande " écriture de cérémonie où les L et les D s'ornaient de lacs d'amour ", sa manie de soigner les gens à la manière du Médecin malgré lui. Voulez-vous connaître la conversation de deux voisines ?
J'ai vu la princesse qui parle de vous, qui comprend ma douleur, qui vous aime, qui m'aime et qui prend tous les jours douze tasses de thé ; elle le fait infuser comme nous, et remet encore dans la tasse plus de la moitié d'eau bouillante : elle pensa me faire vomir. Cela, dit-elle,
la guérit de tous ses maux ; elle m'assure que M. le Landgrave en prenait quarante tasses tous les matins. " Mais, madame, ce n'est peut-être que trente. — Non, c'est quarante ; il était mourant ; cela le ressuscite à vue d'œil. " Enfin, il faut avaler tout cela. Je lui dis que je me réjouissais de la santé de l'Europe, la voyant sans deuil; elle me répondit qu'elle se portait bien, comme je pouvais le voir par son habit ; mais qu'elle craignait d'être bientôt obligée de prendre le deuil pour sa sœur l'Electrice [la femme de l'Électeur palatin] ; enfin, je sais parfaitement les affaires d'Allemagne. Elle est bonne et très aimable parmi tout cela.
M'"* de Sévigné ne nous a pas seulement donné une amusante peinture de la vie de château. Avec elle, nous assistons aussi aux événements qui intéressent la province.
Tous les deux ans, les trois ordres se réunissaient pour régler les dépenses de la province, les dons, les allocations, recevoir les communications de la couronne, rédiger un cahier que des députés devaient porter au roi. Ces Etats s'assemblaient tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, souvent à Vitré.
M""^ de Sévigné possédait une grande maison dite la Tour de Vitré. Cette maison a disparu. Mais, malgré les démolisseurs qui ont jeté bas ses
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remparts et les architectes qui ont rebâti son château, la petite ville de Vitré, avec ses porches, ses balcons, ses pignons vêtus d'ardoises, ses logis de la Renaissance et ses rues raboteuses, n'a guère changé d'aspect, depuis le temps où M'"^ de Sévigné s'y rendait pour assister à l'ouverture des Etats de Bretagne. Elle y venait d'autant plus volontiers que les réjouissances qui accompagnaient la tenue des Etats étaient données par ses bons amis, le duc de Chaulnes, gouverneur de la province, et la duchesse de Chaulnes.
Cette fois encore, je lui passe la parole :
M. de Chaulnes arriva dimanche au soir, au bruit de tout ce qu'on en peut faire à Vitré. Le lundi matin, il m'écrivit une lettre et me l'envoya par un gentilhomme. J'y fis réponse par aller dîner avec lui. On mangea à deux tables dans le même lieu ; il y a quatorze couverts à chaque table. Monsieur en tient une, Madame l'autre : cela fait une assez grande mangerie. La bonne chère est excessive ; on remporte les plats de rôti, comme si on n'y avait pas touché ; mais pour les pyramides du fruit, il faut faire hausser les portes ; cette pyramide avec vingt porcelaines fut si parfaitement renversée à la porte, que le bruit en fît taire les violons, les hautbois, les trompettes. Après le dîner, MM. de Locmaria et de Coëtlogon, avec deux Bretonnes, dansèrent des passe-pieds merveilleux et des menuets, d'un air que nos bons danseurs n'ont pas, à beaucoup près : ils y font des pas de Bohémiens et de bas-
Bretons avec une délicatesse et une justesse qui charment... Je suis assurée que vous auriez été ravie de voir danser Locmaria, les violons et les passe-pieds de la Cour font mal au cœur au prix de ceux-là ; c'est quelque chose d'extraordinaire : ils font cent pas différents, mais toujours cette cadence courte et juste ; je n'ai point vu d'homme danser comme lui cette sorte de danse. Après ce petit bal, on vit entrer tous ceux qui arrivaient en foule pour ouvrir les Etats. Le lendemain, M. le président, MM. les procureurs et avocats généraux du Parlement, huitévêques, MM. de Molac, La Coste et Coëtlogon le père, M. Boucherat qui vient de Paris, cinquante bas-Bretons dorés jusqu'aux yeux, cent communautés... Je n'avais jamais vu les États : c'est une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y en ait qui aient un plus grand air que ceux-ci. Cette province est pleine de noblesse : il n'y en a pas un à la guerre, ni à la Cour... Les états ne doivent pas être longs : il n'y a qu'à demander ce que veut le roi ; on ne dit pas un mot: voilà qui est fait. Pour le gouverneur, il y trouve, je ne sais comment, plus de quarante mille écus qui lui reviennent. Une infinité d'autres présents, des pensions, des réparations des chemins et des villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie : voilà les États. J'oublie quatre cents pièces de vins qu'on y boit ; mais si j'oubliais ce petit article, les autres ne l'oublieront pas, et c'est le premier. (5 août 167 1.)
Trois ans plus tard, elle eut sous les yeux un spectacle beaucoup moins réjouissant que celui des fêtes de Vitré : la répression de la révolte de 1675.
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Des édits particulièrement odieux aux Bretons sur le timbre, la marque de la vaisselle d'étain et le monopole du tabac avaient été abrogés en 1673 et, en témoignage de reconnaissance, les Etats avaient fait au roi un don de 2.600.000 livres ; mais, l'année suivante, les taxes furent rétablies, et, au printemps de 1675, des troubles éclatèrent dans plusieurs villes de Bretagne. A Rennes, le duc de Chaulnes, ayant voulu " dissiper le peuple fut accueilli, à coups de pierre.
M""* de Sévigné se trouve alors à Paris, sur le point de partir pour les Rochers. Elle paraît d'abord attacher peu d'importance à ces désordres; mais la sédition se propage dans les campagnes ; des bandes s'organisent, pillent et brûlent des châteaux, pendent des gentilshommes : c'est la Jacquerie. M""^ de Sévigné commence de s'inquiéter : " Ces démons, écrit-elle, sont venus piller et brûler jusqu'auprès de Fougères : c'est trop près des Rochers. Cependant arrivent bientôt des nouvelles plus rassurantes : soutenus par les troupes que Louvois a expédiées en Basse-Bretagne, les gentilshommes ont étouffé la révolte. Elle se décide à partir. Au mois de septembre, la voici en Bretagne. Les troubles sont apaisés ; on procède maintenant au châtiment des rebelles.
On a souvent accusé M""^ de Sévigné d'avoir parlé avec trop de détachement des représailles et des pendaisons dont la Bretagne fut alors le théâtre.
Notons d'abord qu'elle écrit à sa fille dont le mari gouverne la Provence, et qu'elle-même est l'amie des principaux fonctionnaires qui représentent en Bretagne l'autorité du roi : M. d'Harrouys, trésorier des Etats, qui la reçoit dans son château de la Silleraye, près de Nantes ; M. de Lavardin, lieutenant général aux huit évêchés de Bretagne, qui lui donne l'hospitalité à Malicorne, près du Mans ; enfin le duc de Chaulnes, gouverneur de la Bretagne, qui, en toute occasion, lui témoigne l'affection la plus vive, et qui a été le premier à subir les injures et les violences des émeutiers.
A peine arrivée en Bretagne, elle écrit : " Nos pauvres bas-Bretons, à ce qu'on nous vient d'apprendre, s'attroupent quarante, cinquante par les champs ; et dès qu'ils voient les soldats, ils se jettent à genoux et disent meâ culpâ: c'est le seul mot de français qu'ils sachent ; comme nos Français qui disaient qu'en Allemagne on ne disait pas un mot de latin à la messe que Kyrie eleison. On ne laisse pas de pendre ces pauvres bas-Bretons ; ils demandent à boire et du tabac, et de Çaron pas un
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mot, " Cette dernière expression, tirée d'un dialogue de Lucien, signifie que ces bas-Bretons n'ont aucun souci de la vie future.
Quelques jours plus tard, elle apprend que M. de Chaulnes amène quatre mille hommes pour punir la ville de Rennes. " L'émotion y est grande, dit-elle, et la haine incroyable dans toute la province contre le gouverneur... On croit qu'il y aura de la penderie. JVI. de Chaulnes a été reçu comme un roi, mais, comme c'est la crainte qui fait changer leur langage, M. de Chaulnes n'oublie pas toutes les injures qu'on lui a dites, dont la plus douce et la plus familière était gros cochon^ sans compter les pierres dans sa maison et dans son jardin, et les menaces dont il paraît que Dieu seul empêchait l'exécution : c'est cela qu'on va punir. "
Elle prend le parti de ses amis, mais elle songe aussi à " la désolation et à la tristesse de toute la province ". Le Parlement a été transféré de Rennes à Vannes. Un magistrat, parent de M™^ de Sévigné, M. de Montmoron, s'est réfugié aux Rochers " pour ne pas entendre les pleurs et les cris de Rennes en voyant sortir son cher Parlement Elle ajoute : " Me voilà bien Bretonne, comme vous voyez ; mais vous comprenez bien que cela tient à l'air qu'on respire, et aussi à quelque chose
de plus ; car, de l'un à l'autre, toute la province est affligée. " Peu à peu, sa sensibilité s'éveille à la vue de tant de braves gens consternés ; la présence de tous les soldats qui occupent la province et doivent y passer l'hiver, l'inquiète; les persécutions que subissent les habitants de Rennes l'émeuvent. Nous sentons que, sans la désapprouver, elle trouve la répression trop dure.
On a fait une taxe de cent mille écus sur les bourggeois ; et, si on ne les trouve dans les vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de les recueillir sur peine de la vie, de sorte qu'on voyait tous ces misérables, vieillards, femmes accouchées, enfants errer en pleurs au sortir de cette ville, sans avoir de nourriture ni de quoi coucher. On roua hier un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré : il a été écartelé après sa mort, et ses quatres quartiers exposés aux quatre coins de la ville... Il dit en mourant que c'étaient les fermiers du papier timbré qui lui avaient donné vingt-cinq écus pour commencer la sédition, et jamais on n'en a pu tirer autre chose. On a pris soixante bourgeois ; on commence demain à pendre. Cette province est un bel exemple pour les autres et surtout de respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne leurs point dire d'injures et de ne point jeter de pierres dans leurs jardins.
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Dans ces lignes, il y a déjà un peu d'attendrissement et un peu d'ironie. Bientôt, elle écrit à sa fille : " Les punitions et les taxes ont été cruelles; il y aurait des histoires tragiques à vous conter d'ici à demain..." Enfin, avec une ironie qui, cette fois, n'est plus voilée, elle dit : " Vous me parlez bien plaisamment de nos misères; nous ne sommes plus si roués ; un en huit jours seulement pour entretenir la justice. Il est vrai que maintenant la penderie me paraît un rafraîchissement ; j'ai une toute autre idée de la justice depuis que je suis dans ce pays ; vos galériens me paraissent une société d'honnêtes gens qui se sont retirés du monde pour mener une vie douce. Nous en avons bien envoyé par centaines ; ceux qui sont demeurés sont plus malheureux que ceux-là. "
Est-ce là de l'insensibilité ?
Sans doute, M""^ de Sévigné n'invoque ni les lois divines, ni les droits de l'homme contre les exécuteurs des volontés du roi. D'abord, ces exécuteurs, nous l'avons vu, sont ses plus chers amis. Puis n'oublions pas que la révolte de la Bretagne se doublait d'une véritable trahison : des émissaires bretons s'étaient rendus en Hollande auprès du prince d'Orange; une flotte hollandaise croisait dans la Manche, attendant que les rebelles
lui ouvrissent le port de Morlaix. Or, M™® de Sévigné a un jour exprimé l'horreur que lui inspiraient " tous les infidèles à leur roi
Ces Bretons, M™® de Sévigné les a toujours aimés... et compris. Elle a souvent fait allusion à leur ivrognerie, mais pour que ce reproche fût injuste, il faudrait que les Bretons d'alors eussent été bien différents de ceux de maintenant. Elle s'est moquée de la sonorité baroque de leurs noms, elle s'est amusée de M"^ de Croque-Oison et de M^^^ de Kerborgne : raillerie bien innocente. Elle a plaisanté la gaucherie des recrues bretonnes, mais elle a remarqué aussi " que ce sont les commencements qui sont un peu ridicules" ; ces excellents danseurs devaient faire d'agiles soldats. " Le régiment de Kerman est fort beau : ce sont tous les bas-Bretons grands et bien faits au-dessus des autres, qui n'entendent pas un mot de français, si ce n'est quand on leur fait faire l'exercice, qu'ils font d'aussi bonne grâce que s'ils dansaient des passe-pieds: c'est un plaisir que de les voir. " Elle fut surtout sensible aux nobles et généreuses qualités de la race: "J'aime nos Bretons; ils sentent un peu le vin ; mais votre fleur d'oranger ne cache pas d'aussi bons cœurs." Et, pour finir, ce trait admirable : " Vous ririez de voir comme
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tous les vices et toutes les vertus sont jetés pêlemêle dans le fond de ces provinces, car je trouve des âmes de paysans, plus droites que des lignes, aimant la vertu, comme naturellement les chevaux trottent. "
Des âmes des paysans plus droites que des lignes^ aimant la vertu comme naturellement les cheveaux trottent : voilà une de ces brusques et familières images, comme on en trouve tant chez M™^ de Sévigné. Quelle médaille incomparable ! le métal est sans alliage, la frappe sans défaut : c'est le génie même de notre langue.
A Grignan, bien qu'elle fût heureuse d'être réunie à sa fille et fière des hommages que " la reine de Provence " recevait sous ses yeux, M™® de Sévigné s'accoutumait malaisément aux mœurs, au climat et au paysage. " Que vous êtes excessifs en Provence ; tout est extrême, vos chaleurs, vos sereins, vos brises, vos pluies hors de saison, vos tonnerres en automne: il n'y a rien de doux ni de tempéré. " Au site de Grignan, grandiose mais desséché par les rafales de la bise
(nous disons le mistral), elle préférait les délicates ondulations et les riantes couleurs de Tlle-de- France, l'air " doux et gracieux la fraîcheur, la tranquillité, le silence de Livry; aux cyprès et aux arbrisseaux rabougris de la campagne provençale, les bois touffus des Rochers qui convenaient si bien à la rêverie ; à " ce diantre de Rhône, si fier, si orgueilleux, si turbulent cette " belle Seine dont les bords sont ornés de maisons, d'arbres, de petits saules, de petits canaux qu'on fait sortir de cette grande rivière...".
Elle n'est pas insensible à la joie dont tout resplendit, sous le ciel de Provence, par un beau jour d'hiver. La voici à Marseille, dont elle fait cette éblouissante peinture : " Je suis charmée de la beauté singulière de cette ville. Hier, le temps fut divin, et l'endroit d'où je découvris la mer, les bastides, les montagnes et la ville est une chose étonnante... La foule des chevaliers qui vinrent hier voir M. de Grignan à son arrivée ; des noms connus, de Saint-Herem, etc.. ; des aventuriers, des épées, des chapeaux de bel air; des gens faits à peindre une idée de guerre, de roman, d'embarquement, d'aventure, de chaînes, de fers, d'esclaves, de servitude, de captivité; moi qui aime les romans, tout cela me ravit ; je suis trans-
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portée. " Cependant ce sont là, comme on dit aujourd'hui, de simples impressions de touriste.
Pour réconcilier M™^ de Sévigné avec la Provence, il fallut l'âge et le plaisir de chauffer ses rhumatismes au soleil. Alors elle comprit mieux la " triomphante beauté " du château de sa fille. 11 y a déjà un peu de nostalgie dans ces lignes qu'elle écrit des Rochers, dans l'été de 1689 : "Toutes vos vues sont admirables ; je connais celle du mont Ventoux; j'aime fort tous ces amphithéâtres, et je suis persuadée, comme vous, que si jamais le ciel a quelque curiosité pour nos spectacles, ses habitants ne choisiront pas d'autre lieu que celuilà pour les voir commodément." Quelques mois plus tard, elle est à Grignan et écrit à Bussy : "Je sens un soleil capable de rajeunir par sa douce chaleur. " Un an avant sa mort, elle a tout pardonné à la Provence, même le mistral, et de Grignan elle écrit à son cousin Coulanges : "Hélas! mon cousin, nous avons cent fois plus de froid qu'à Paris ; nous sommes exposés à tous les vents : c'est le vent du Midi, c'est la bise, c'est le diable ; c'est à qui nous insultera ; ils se battent entre eux pour avoir l'honneur de nous enfermer dans nos chambres ; toutes nos rivières sont prises ; le Rhône, ce Rhône si furieux,
résiste pas; nos écritoires sont gelées; nos plumes ne sont plus conduites par nos doigts, qui sont transis ; nous ne respirons plus que la neige ; nos montagnes sont charmantes dans leur excès d'horreur ; je souhaite tous les jours un peintre pour bien représenter l'étendue de toutes ces épouvantables beautés, voilà où nous en sommes. " ly épouvantables beautés^ des montagnes charmantes dans leur excès d'horreur^ voilà des mots que M""'^ de Sévigné n'eût point prononcés vingt ans plus tôt !
En feuilletant ses lettres, on est informé de la vie qu'elle menait dans cette demeure fastueuse, de la bonne chèé qu'on y faisait, de la petite cour qui entourait les Grignan ; on trouve aussi des scènes plaisantes et pittoresques où revit la Provence avec ses usages, ses costumes, ses pèlerinages, ses processions. Je me contente de réunir ici quelques scènes de la vie de province qu'on pourrait intituler : Embarras, expédients et déchéance d'une grande famille de Provence. Dans sa belle étude sur le marquis de Grignan, M. Frédéric Masson a conté avec beaucoup de verve la dernière partie de l'histoire. Je remonterai un peu plus haut, et, chemin faisant, je noterai quelques nouveaux traits du caractère de M""^ de
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Sévigné ; hélas ! ce ne sont peut-être pas ceux qui lui font le plus d'honneur,
La maison de Grignan succombait sous le fardeau de ses dettes. La plus grande partie de la dot de M"^ de Sévigné fut consacrée à désintéresser les créanciers du mari ; mais le gouffre ne fut pas comblé. Le comte était obligé à de grandes dépenses pour le service du roi : s'il occupait la place du gouverneur de la province, il était loin d'en toucher les appointements. Sans cesse il devait batailler avec les assemblées de la Provence pour quelques milliers de livres. Ces subsides, qu'on lui marchandait toujours, ne pouvaient lui suffire. M""^ de Grignan aimait le jeu et le faste. La détresse delà famille s'aggravait de jour en jour. M™^ de Sévigné s'en épouvantait. Ses lettres étaient pleines de remontrances :
Je comprends que vous n'oseriez demander des nouvelles de votre grande dépense : c'est une machine à quoi il ne faut pas toucher, de peur que tout ne renverse. Il y a de l'enchantement à la magnificence de votre château et de votre bonne chère ; votre débris est une chose étonnante ; et quand vous me dites que cela n'est pas considérable, je me perds, et ne peux comprendre comme cela se peut faire ; cela me paraît une sorte de magie noire, comme, la gueuserie des courtisans ; ils n'ont jamais un sou, et font tous les voyages, toutes les campagnes.
suivent toutes les modes, sont de tous les bals, de toutes les courses de bague, de toutes les loteries, et vont toujours, quoiqu'ils soient abîmés ; j'oubliais le jeu qui est un bel article ; leurs terres diminuent, il n'importe, ils vont toujours. Quand il faudra aller au-devant de M. de Vendôme, on ira, on fera de la dépense. Faut-il faire une libéralité ? faut-il refuser un présent ? faut-il courir au passage de M. de Louvois ? faut-il courir sur la côte ? faut-il ressusciter à Grignan l'ancienne souveraineté des Adhémars ? faut-il avoir une musique ? a-t-on envie de quelque tableau ? On entreprend et l'on fait tout. Mon enfant, je mets tout cela au nombre de certaines choses que je ne comprends point du tout ; mais comme je prends beaucoup d'intérêt à celle-ci, j'en suis fort occupée, et je m'y trouve plus sensible qu'à mes propres affaires, c'est la vérité,.. (21 août 1680.)
Remontrances inutiles. Incapables de modérer leurs dépenses, les Grignan étaient depuis longtemps réduits aux expédients ; or un de ceux auxquels recouraient le plus volontiers les familles menacées de banqueroute, était de mettre les filles au couvent pour se dispenser de leur fournir une dot.
M™® de Grignan avait trois enfants : Blanche- Marie, Louis-Provence, Pauline. (Plusieurs de ses couches avaient été malheureuses.)
M^^ de Sévigné fit ce qu'elle put pour épargner le cloître à ses petites-filles ; mais le désir de
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toujours approuver sa fille et d'en être toujours approuvée, la rendait prudente et timide.
Pendant ses deux ou trois premières années, Marie-Blanche resta confiée aux soins de sa grand'mère. Celle-ci aimait l'enfant, l'admirait et s'en amusait : " Je lui ai fait couper les cheveux, écrivait-elle à M"''' de Grignan ; elle est coiffée hurlubrelu ; cette coiffure est faite pour elle. Son teint, sa gorge, tout son petit corps est admirable; elle fait cent petites choses, elle parle, elle caresse, elle bat, elle fait la signe delà croix; elle demande pardon, elle fait la révérence ; elle baise la main ; elle hausse les épaules; elle danse; elle flatte; elle prend le menton, enfin elle est jolie de tout point. Je m'y amuse des heures entières." La petite avait cinq ans et demi, quand sa mère la plaça au couvent de la Visitation d'Aix. " La pauvre enfant ! murmurait M""^ de Sévigné, ayez-en pitié ! " M'"^ de Grignan fut impitoyable. Quand Marie- Blanche eut dix ans, sa grand'mère aurait voulu qu'on la mît à Aubenas où une sœur du comte de Grignan était abesse : " Cette place disait-elle, est convenable aux vocations un peu équivoques." Elle devait être, en effet, un peu équivoque^ la vocation de cette gamine de dix ans ! M™^ de Sévigné ne fut pas écoutée ; mais elle ne perdit
jamais le souvenir de la recluse. En 1690, elle écrivait à sa fille : " Je fais réponse à ma chère petite d'Adhémar avec une vraie amitié: la pauvre enfant! Qu'elle est heureuse, si elle est contente ! Cela est sans doute; mais vous m'entendez bien.'* Marie-Blanche avait pris l'habit à seize ans ; elle mourut dans son couvent à soixante-cinq ans.
De Pauline, on se fût volontiers débarrassé de la même façon. Elle avait à peine trois ans que déjà M°^« de Sévigné croyait utile d'exhorter M"^' de Grignan à aimer sa fille: "Aimez, aimez Pauline; donnez-vous cet amusement ; ne vous martyrisez point à vous ôter cette petite personne ; que craignez-vous ? Vous ne laisserez point de la mettre au couvent pour quelques années, quand vous le jugerez nécessaire. Tâtez, tâtez un peu de l'amour maternel. " (21 juin 1677.) Deux ans après, au moment de venir à Paris, M""® de Grignan envoya Pauline chez l'abbesse d'Aubenas. M™® de Sévigné en témoigna quelque inquiétude: " Il est vrai qu'en quittant Grignan, il faut la mettre en dèptt^ comme vous dites; mais que ce ne soit donc qu'un dèptt. " Pauline revint à Grignan; mais on parla, de nouveau, de l'envoyer dans un couvent, et la grand'mère qui, de loin, aimait beaucoup Pauline pour son esprit et sa beauté,
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supplia M'"^ de Grignan de ne point se séparer de son enfant. Un jour ce fut la jeune fille elle-même qui, sans prendre conseil de personne, déclara son intention d'entrer au Carmel. D'où lui était venue cette soudaine résolution ? Un mot de M"'^ de Sévigné à sa fille explique tout : " Ce n'est pas une chose aisée à soutenir que la pensée de ne pas être aimée devons; croyez-m'en." (Mai 1690.) Par bonheur, Pauline rencontra Louis de Simiane : elle l'aima, en fut aimée ; et elle fut ainsi sauvée d'une vocation encore plus équivoque que celle de Marie-Blanche.
D'un précédent mariage, le comte de Grignan avait deux filles : Louise-Cathérine qu'on appelait M"^ de Grignan, et Françoise-Julie, dite M"® d'Alerac. Bien empêché de leur rendre la fortune de leur mère, il restait débiteur de Tune et de Tautrc pour des sommes importantes. Il n'y avait que deux vocations opportunes pour le tirer d'embarras.
Avec M^'^ de Grignan tout alla à souhait. Elle déclara sa volonté d'entrer au couvent. M™® de Sévigné en accueillit la nouvelle avec des transports de joie. Si l'on était tenté de penser que le salut de M^^® de Grignan fût alors son unique pensée, on serait vite désabusé en lisant les lettres, —
disons : regrettables, — qu'elle écrivait alors à sa fille : " Vous voilà donc décidée, ma cher enfant, par la plus grande affaire et la plus avantageuse qui pût arriver à votre maison : c'est un coup de partie... Je vois avec plaisir les saintes dispositions croître dans votre sainte fille, et son impatience s'accorde fort avec la mienne... Cette sainte fille est l'objet de mon admiration : vous dites qu'elle se conduit toute seule; ah! ma fille! qu'elle a un bon directeur! Laissez-la faire, abandonnez-la à sa conduite, et croyez, selon ce que j'en puis juger, que jamais une conscience n'a été mieux dirigée. Ce sont des prodiges de grâce que ces vocations ; je suis attendrie de cette haute vertu. " (ii et i8 septembre, 2 octobre 1680.) Ce : laissez-la faire^ adressé à M™^ de Grignan, vaut son pesant d'or. Cependant l'action de la grâce subit quelque retardement. Ce fut seulement six ans plus tard que M^^® de Grignan entra au Carmel. Sa mauvaise santé l'obligea d'en sortir, et elle mena dans le monde la vie d'une religieuse ; mais elle n'en fit pas moins à son père une " donation bien conditionnée " de quarante mille livres. M""^ de Sévigné annonça l'aubaine à tous ses amis ; elle eut même l'imprudence d'en faire part à Bussy qui lui répondit avec une délicieuse ironie : " Vous m'avez fait
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un fort grand plaisir, ma chère cousine, de m'apprendre le soin qu'a eu la belle Madelonne (surnom provençal de M""^ de Grignan) d'inspirer de nobles sentiments à l'aînée de ses belles-filles, et l'heureux succès de ses peines. Je ne m'en étonne pas, car lui peut-on refuser quelque chose ? J'en suis ravi et ma fille aussi qui dit que Dieu lui a fait une belle grâce de ne lui avoir pas donné une belle-mère comme elle, parce qu'elle serait aujourd'hui dans un couvent, pour lequel sa vocation était fort médiocre. "
Pour M"*^ d'Alerac, il faut renoncer à la cloîtrer. Elle est belle et aime le monde. Au moment même où sa sœur va se faire carmélite, elle se fatigue et se ruine pour figurer dans un carrousel de la Cour. Tout ce que les Grignan peuvent espérer, c'est de lui trouver un mari assez épris pour se montrer conciliant sur certains articles du contrat de mariage. Le vicomte de Polignac se présente ; mais le duc de Montausier, oncle maternel de d'Alerac, s'oppose à cette union, jugeant, en conscience, que les garanties offertes par le comte de Grignan pour la sûreté de sa dette ne sont pas suffisantes. Furieux, les Grignan accusent Montausier d'empêcher sa nièce de se marier afin de se réserver l'héritage. M"^ d'Alerac, outrée de la
donation que ses beaux-parents se sont fait consentir par sa sœur, se brouille avec eux et se retire chez Montausier. Celui-ci fait une saisie sur les biens des Grignan pour garantir les droits de sa nièce. Indignation de toute la famille qui crie à l'ingratitude, mais Topinion lui donne tort. Deux ans après, M"^ d'Alerac épouse M. de Vibraye, et conserve sa créance contre ses beaux-parents. La manœuvre a échoué. En toute cette affaire. M"® de Sévigné prend, naturellement, le parti de sa fille et encourage ses manigances.
Cependant les affaires des Grignan vont de mal en pis. Un moment on a pu croire que les hasards de la politique allaient servir leurs intérêts. Pour punir Innocent XI d'avoir intrigué contre lui, Louis XIV occupe Avignon et remet au comte de Grignan le gouvernement du Comtat : c'est un subside d'environ vingt mille livres par an. Mais, l'année suivante. Innocent XI meurt, et le duc de Chaulnes, le même qui, en Bretagne, témoignait tant d'amitié à M°^^ de Sévigné, est envoyé comme ambassadeur à Rome pour négocier la restitution du Comtat au Saint-Siège. Aux Rochers où elle est allée cacher sa gêne et faire des économies, M""® de Sévigné gémit sur la perte de ce beau gouvernement : " Quel séjour ! quelle douceur
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d'y passer l'hiver ! Quelle bénédiction que ce revenu dont vous faites un si bon usage ! Quelle perte ! Quel mécompte ! J'en ai une véritable douleur... " Finalement, Avignon fait retour à Alexandre VIII.
Si l'on veut savoir à quel désastre est alors exposée la maison de Grignan, il faut lire cette lettre du i"' avril 1689 :
Je ne réponds rien à ces comptes et à ces calculs que vous avez faits, à ces avances horribles, à cette dépense sans mesure : cent vingt mille livres ! Il n'y a plus de bornes : deux dissipateurs ensemble, Tun voulant tout, l'autre l'approuvant, c'est pour abîmer le monde. Et n'était-ce pas le monde que la grandeur et la puissance de votre maison ? Je n'ai point de paroles pour vous dire ce que je pense, mon cœur est trop plein. Mais qu'allez-vous faire ? Je ne comprends point du tout. Sur quoi vivre ? Sur quoi fonder le présent et l'avenir ? Que fait-on quand on est à un certain point ? Nous comptions l'autre jour vos revenus : ils sont grands ; il fallait vivre de la charge, et laisser vos terres pour payer vos arrérages. J'ai vu que cela était ainsi ; ce temps est bien changé, quoique vous ayez reçu bien des petites sommes qui devraient vous avoir soutenus, sans compter Avignon ; il est aisé de voir que la dissipation vous a perdus du côté de la Provence. Enfin cela fait mourir d'autant plus qu'il n'y a point de remède.
Dieu sait comme les dépenses de Grignan, et de ces
compagnies sans compte et sans nombre, qui se faisaient un air d'y aller de toutes les provinces, et tous les enfants de la maison à la table jusqu'au menton, avec tous leurs gens et leur équipage ; Dieu sait combien ils ont contribué à cette consomption de toutes choses. Enfin quand on vous aime, on ne peut pas avoir le cœur content... (i^'- avril 1689.)
Rien ne peut conjurer le naufrage. Les deux oncles du comte, l'évêque de Carcassonne et le coadjuteur d'Arles, consentent à rebâtir et à embellir le château de Grignan ; mais on ne peut rien espérer de plus. C'est la banqueroute.
Il ne reste plus qu'une seule planche de salut : une bonne et fructueuse mésalliance.
Le jeune marquis de Grignan était alors âgé de vingt-trois ans. La Provence avait été sa marraine et il en portait le nom joint à celui du roi. Louis- Provence était l'orgueil de sa mère, mais n'en était que l'orgueil. C'était à propos de lui — il n'avait alors que trois ans — que M™^ de Sévigné était obligée d'écrire à sa fille : " Vous ne comprenez pas trop bien l'amour maternel *', et elle ajoutait tristement : " tant mieux, ma fille, il est violent." L'enfant avait été préparé à la vie de cour et au métier des armes. A dix-sept ans, il assistait au siège de Philsbourg, recevait une
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légère contusion à Mannheim et revenait à Versailles pour se montrer au roi.
Le petit fripon, après nous avoir mandé qu'il n'arriverait qu'hier mardi, arrive comme un petit étourdi avanthier, à sept heures du soir, que je n'étais pas revenue de la ville... Quand je revins, je le trouvai tout gai, tout joli, qui m'embrassa cinq ou six fois de très bonne grâce ; il me voulait baiser les mains, je voulais baiser ses joues, cela faisait une contestation ; enfin je pris possession de sa tête, je la baisai à ma fantaisie ; je voulus savoir sa contusion ; mais, comme elle est, ne vous déplaise, à la cuisse gauche, je ne trouvai pas à propos de lui faire mettre chausse bas. Nous causâmes le soir avec ce petit compère; il adore votre portrait, il voudrait bien voir sa chère maman ; mais sa qualité de guerrier est si sévère, que l'on n'oserait rien proposer... (8 décembre i688).
A dix-huit ans, il était colonel du régiment de Grignan, qu'il commanda en Lorraine, en Savoie, en Alsace. On vantait sa jolie mine et son esprit enjoué. Son régiment passait pour un des meilleurs de l'armée.
Sa mère et sa grand'mère songèrent à le marier; mais les familles auxquelles un Grignan auraient pu s'allier sans déchoir, redoutaient la catastrophe dont la maison était menacée. Pour redorer le blason des Adhémars, il fallait se résigner à s'encanailler. Le choix des Grignan tomba sur
M"^ de Saint-Amans, fille d'un fermier général de Montpellier.
Au dernier moment, M""® de Grignan parut hésiter à faire un tel sacrifice, rude pour sa vanité. Elle craignait Topinion ; mais autour d'elle, tout le monde la pressait d'accepter l'inévitable : sa mère, son beau-frère, le chevalier de Grignan, la maréchale de Villeroi, le petit Coulanges. Ce chansonnier lui reprochait vertement ses scrupules et la rassurait sur les clabauderies du public.
... Prenez donc le parti qui vous convient ; mais voulezvous mettre le public dans son tort ? faites-vous donner une si bonne grosse somme en argent comptant, que vous vous mettiez à votre aise : un gros mariage justifiera votre procédé ; tirez, comme je vous le dis, le plus d'argent comptant que vous pourrez ; car voilà la précaution qu'il faut prendre en pareil cas ; le public dit, et il n'a pas tort, qu'il ne faut jamais compter avec les financiers sur les biens à venir ; et le public est persuadé, et il a raison encore, que, la paix faite, on les pressera tant, qu'on en ruinera beaucoup ; prenez donc bien toutes vos mesures, et consolez-vous d'une mésalliance, et par le doux repos de n'avoir plus de créanciers, dans le séjour de beaux, grands et magnifiques châteaux qtii ne doivent rien à personne, et par la satisfaction de donner quelquefois dans le superflu, qui me paraît le plus grand bonheur de la vie. Voilà, ma belle Madame, tout ce que j'ai à vous répondre. ... Je n'ai pu cependant m'empêcher de discourir de tout
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cela avec la maréchale de Villeroi qui a bon sens et bon esprit... Elle approuve toutes vos raisons, elle vous loue sans fin et sans cesse et vous conseille d'aller votre grand chemin. Aujourd'hui, comme vous dites fort bien, on parle d'une chose, et demain on n'en parle plus; et quand vous présenterez au public une jolie marquise de Grignan, et qu'il sera persuadé que vous en avez beaucoup de bien, il ne vous fera pas plus votre procès qu'à tous les gens de la première qualité qui vous ont montré le chemin et qui ne croient pas, à l'heure qu'il est, en avoir la jambe moins bien tournée. Voilà qui est dit, et je ne vous en parlerai plus. (28 juin 1694.)
Le mariage eut lieu le 2 janvier 1695 dans la collégiale de Grignan.
M""" de Saint-Amans apportait 400.000 livres de dot à son mari.
La jeune femme était, au dire de M""® de Sévigné, "jolie, aimable, sage, bien élevée, raisonnable au dernier point". Il eût suffi à M"'" de Grignan de témoigner à sa bru un peu d'affection pour sauver au moins les apparences, mais sa vanité était incurable. "En présentant sa belle-fille au monde, dit Saint-Simon, elle en faisait ses excuses, et, avec ses minauderies, en radoucissant ses petits yeux, disait qu'il fallait bien de temps en temps du fumier sur les meilleures terres. Elle se savait un gré infini de son bon mot, qu'avec
raison chacun trouva impertinent, quand on a fait un mariage, et le dire entre bas et haut devant sa belle-fille. Saint-Amans, son père qui se prêtait à tout pour leurs dettes, l'apprit enfin et s'en trouva si offensé qu'il ferma le robinet."
La marquise de Grignan retourna à Paris ; et tantôt à la cour, tantôt à l'armée, le marquis vécut d'une manière agréable et magnifique sur les revenus de la dot de sa femme.
Au cours d'une campagne, il mourut à Thionville de la petite vérole à l'âge de trente-deux ans. Sa mère disparut l'année suivante et son père en 17 14. La famille de Grignan était éteinte.
Pour retarder leur ruine, les Grignan avaient tout immolé à l'honneur du nom : le bonheur de leurs enfants et jusqu'à l'honneur de leur sang. Sacrifices bien inutiles, puisque le nom même allait périr avec le dernier de la race.
Naguère, pour perpétuer le souvenir de cette histoire tragique, il restait encore, au sommet d'un rocher de Provence, les tours et les façades, les terrasses et les jardins d'un palais magnifique. Honteusement saccagés, puis honteusement rafistolés, ces débris n'évoquent plus rien que la triple sauvagerie des révolutionnaires, des brocanteurs et des restaurateurs. Heureusement les livres ont
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la vie plus dure que les architectures. Les lettres de M""^ de Sévigné raconteront toujours à qui voudra les lire, la gloire, le faste, les angoisses et les misères de cette famille orgueilleuse.
PORTRAIT DU CARDINAL DE RETZ (appartient à la famille de Luçay)
UNE "AMIE" DE PORT-ROYAL
Le 24 janvier 1674, M""^ de Sévigné se rendait à Port-Royal-des-Champs pour voir Arnauld d'Andilly qui s'y était retiré depuis quelques mois. Le surlendemain, elle écrivait à M"™^ de Grignan :
Ce Port-Royal est une Thébaïde ; c'est le paradis; c'est un désert où toute la dévotion du christianisme s'est rangée ; c'est une sainteté répandue dans tout ce pays à une lieue à la ronde. Il y a cinq ou six solitaires qu'on ne connaît point, qui vivent comme les pénitents de saint Jean Climaque. Les religieuses sont des anges sur terre. M"® de Vertus y achève sa vie avec une résignation extrême et des douleurs inconcevables : elle ne sera pas en vie dans un mois. Tout ce qui les sert jusqu'aux charretiers, aux bergers, aux ouvriers, tout est saint, tout est modeste. Je vous avoue que j'ai été ravie de voir cette divine solitude, dont j'avais tant ouï parler ; c'est un vallon affreux, tout propre à faire son salut...
Voilà, en peu de lignes, Port-Royal tel que l'ont représenté tous les pèlerins du dix-septième siècle, tel que l'admirent encore tant d'esprits étrangers à la controverse théologique, plus étran-
gers encore à l'ascétisme de saint Jean Climaque.
Port-Royal : au creux d'une vallée humide qu'enveloppent des bois touffus de chênes et de châtaigniers, un pauvre monastère de l'ordre de Qteaux dont les bâtiments conventuels ont été reconstruits sans art et sans luxe ; une vieille église ogivale surmontée d'un petit clocher pointu; une grange, un colombier, des tombes, des vergers, de modestes logis pour les pénitentes du dehors ; une grande croix de bois au pied de laquelle les mères assises en cercle, la quenouille à la main, s'entretiennent des choses saintes ; un étang que rase le vol des hirondelles ; sur la colline un plant de vigne, et plus haut un bâtiment de ferme où s'abritent quelques solitaires.
Port-Royal : une doctrine de fer et une dialectique de feu ; le goût de la vérité et la passion de la controverse ; des têtes obstinées et des cœurs inflexibles ; des renoncements, des mortifications, des pénitences ; de grandes religieuses : l'indomptable mère Angélique, la mère Angélique de Saint- Jean qui mêlait quelque raillerie à sa rude austérité, la mère Agnès en qui l'intraitable génie des Arnauld se tempérait d'un peu de tolérance et de beaucoup de tendresse, la sœur Briquet si vaillante dans la persécution et qui avait la langue si bien pendue,
UNE « AMIE » DE PORT-ROYAL
et tant de filles héroïques que l'archevêque Harlay de Champvallon jugeait " pures comme des anges et orgueilleuses comme des démons" ; les messieurs^ tous ces admirables bonshommes, graves et candides, dont la plupart étaient venus " au désert " après bien des incertitudes et des orages, des gentilshommes, des clercs, des soldats, des médecins, des gens de loi : M. de Saint-Gilles qui maniait le rabot, lisait du grec etjouait de la flûte, M. Charles Duchemin qui labourait la terre et raillait avec tant d'esprit les gens du roi en perquisition chez les solitaires ; M. Bouilli qui taillait la vigne, M. Raphaël Le Charron d'Espinoy de Saint-Ange, lampiste et vitrier du monastère, M. de Gibron, cuisinier des domestiques, M. de Coislin du Camboût de Pontchateau qui cueillait les fruits et les vendait sur les marchés, vêtu de grosse serge comme un laboureur, et le plus saint de tous, M. Hamon qui, monté sur un âne, faisait des ouvrages de tricot pour que ses mains ne demeurassent pas inoccupées, tandis que du cœur et des lèvres il priait sans relâche, M. Hamon qui dans un solide latin composait les épitaphes de ses frères et qui faisait confidence à ses amis des " petites rêveries " que lui suggérait le spectacle des bois et de la campagne.
Port-Royal : les petites écoles où enseignait le bon Lancelot, auteur du Jardin des Racines grecques ; l'enfance et la vieillesse de Racine, ses premiers vers et les dernières pages de sa prose limpide ; le style rugueux et décoloré d'Antoine Arnauld ; la chaude éloquenced' Antoine Le Maître; la gracieuse subtilité de Nicole ; l'érudition de Le Nain de Tillemont ; et le génie de Biaise Pascal !
Port-Royal : des murs blancs et nus où l'on voit pour tout ornement un crucifix, des sentences tirées des psaumes, quelques froides peintures de Philippe de Champaigne ; tout ôté aux sens, tout donné à l'esprit ; le charme des choses visibles méprisé comme un appât diabolique ; fi de ces églises trop belles où, pour prier, M. Hamon est obligé de fermer les yeux 1
Et cependant, merveilleuse revanche de l'art proscrit et de la beauté réprouvée, voici qu'avec les siècles les figures de ces religieuses et de ces solitaires, le vallon témoin de leurs pénitences et jusqu'aux vestiges du monastère anéanti, tout Port-Royal s'est enveloppé d'une poésie sombre et émouvante qui enchante l'imagination des hommes, comme le ferait la plus parfaite des œuvres d'art !
Enfin, pour accroître par un puissant contraste
UNE « AMIE » DE PORT-ROYAL
le prestige des souvenirs, des bois et des ruines, la pensée que ce magnifique foyer de vertu et d'ardeur spirituelle s'est allumé à trois lieues de Versailles, du Versailles de Mansart et de Le Nôtre, de Quinault et de Lulli, du Versailles où nous suivions naguère Mme de Sévigné, du Versailles de M™^ de Montespan, théâtre de toutes les splendeurs, de tous les orgueils et de toutes les bassesses. Quel siècle !
De Port-Royal, M""' de Sévigné fut l'amie fidèle " Les autres, dit Sainte-Beuve, sont des solitaires, les autres des disciples, des adhérents, des affiliés, des dévots ou des dévotes à Port-Royal, des mères de l'Eglise et des dames de la Grâce ; elle. . . elle est /'amie et pas autre chose. "
En recherchant les raisons, les limites et les suites de cette amitié, nous serons conduits à nous demander comment M'°' de Sévigné comprit et pratiqua sa religion : ainsi s'achèvera le portrait que nous avons tenté de tracer dans cette suite de causeries.
M™* de Sévigné était attachée à Port-Royal par un lien héréditaire .
Elle était, par son père, petite-fille de la baronne de Chantai qui avait fondé la Visitation et qui fut canonisée au dix-huitième siècle. Enfant et orpheline, elle avait beaucoup entendu parler de cette grand'mère lointaine qui, dans son monastère d'Annecy, priait pour les siens. Elle eut même Foccasion de la voir et de recevoir ses conseils, quand la fondatrice de la Visitation vint à Paris pour les affaires de son ordre, mais, dans les lettres que nous possédons, elle n'a rien dit de ces souvenirs d'enfance. Elle avait seize ans à la mort de sa grand'mère. Toute sa vie elle vénéra la mémoire de l'illustre religieuse, et se montra fière de tenir par les liens du sang à la fondatrice d'un institut chaque jour plus nombreux et plus populaire. Elle était reçue familièrement dans tous les couvents de la Visitation: au faubourg Saint-Jacques où elle allait pleurer le départ de sa fille ; au faubourg Saint-Antoine où elle avait choisi la place de sa sépulture, si elle mourait à Paris ; au faubourg Saint-Germain d'où elle écrivait à M™® de Grignan : " Je vous amènerai ici, non seulement comme une relique vivante de ma grand'mère, mais comme une personne curieuse qui doit aimer à voir une très belle maison de campagne ; vous en serez surprise... " Lorsqu'elle passait par une ville où
UNE « AMIE )) DE PORT-ROYAL
se trouvait une communauté de filles de la Visitation, elle ne manquait jamais d'aller saluer les religieuses. Ce fut aux Visitandines de Nantes qu'elle confia sa fille pendant un an ou deux, et ce fut chez celles d'Aix que Blanche-Marie, la fille aînée des Grignan, passa toute sa vie.
Fidèle au souvenir de sa grand'mère, Mme de Sévigné devait être l'amie de Port Royal. En effet François de Sales et la mère de Chantai avaient voué à la mère Angélique, première abbesse de Port-Royal réformé, une affection spirituelle qui jamais ne s'était démentie : " La bien-heureuse mère de Chantai, dit Racine dans son Abrégé de rhistoire de Port-Royal^ vécut encore vingt ans, depuis qu'elle eut connu la mère Angélique. Elle ne faisait pas de voyage à Paris qu'elle ne vînt passer plusieurs jours de suite avec elle, versant dans son sein ses plus secrètes pensées, et désirant avec ardeur que les Filles de la Visitation et celles de Port-Royal fussent unies du même lien d'amitié qui avait si étroitement uni leurs deux Mères. " Dans sa prison de Vincennes, l'abbé de Saint-Cyran avait été consulté par la fondatrice de la Visitation et lui avait envoyé une longue lettre de direction. Enfin il ne faut pas oublier que ses amitiés jansénistes avaient à ce point compromis Jeanne de
Chantai que sa canonisation fut retardée d'un siècle.
Voilà la première cause de la sympathie de M""^ de Sévigné pour Port-Royal. Ses relations mondaines achevèrent de la rapprocher du jansénisme.
Une des plus constantes et des plus ferventes amitiés qu'ait entretenues M""" de Sévigné, a été celle du cardinal de Retz. Cette amitié s'était formée an temps de la Fronde, le marquis de Sévigné étant parent des Gondi.
Chateaubriand s'est beaucoup moqué de la liaison de Retz et de M""^ de Sévigné, dans la P^ie de Rancé^ ouvrage un peu sénile et très bâclé, où pullulent les erreurs historiques et où le style même a parfois de singulières faiblesses. On y rencontre cependant un beau portrait du cardinal. La haine a ranimé la verve du vieil écrivain, car à travers Paul de Gondi, " homme de beaucoup d'esprit, mais prélat sans jugement et évêque sacrilège ", c'est Talleyrand qu'il veut une fois de plus accabler de ses mépris et de ses injures. En passant, la pauvre Sévigné reçoit quelques éclaboussures.
UNE « AMIE » DE PORT-ROYAL
" Celle-ci, dont on a publié peut-être trop de lettres, dit Chateaubriand, ne pouvait se garantir de la raillerie, même envers des gens qu'elle croyait aimer ; elle appelait le cardinal de Retz le héros du bréviaire. " — Cette plaisanterie était assez innocente. Du reste, elle ne se faisait point illusion sur les faussetés et les faiblesses du personnage, car, La Rochefoucauld ayant composé de Retz un portrait ressemblant mais sans aucune indulgence, elle envoyait ce morceau à sa fille, ajoutant qu'on y trouvait " la vérité toute nue et toute naïve
" Le cardinal lui mandait de Saint-Denis en 1649 qu'il s'ennuierait fort sans l'espoir quel/e lui passerait par les mains au sac de Paris, " — Chateaubriand se trompe, Gondi était à Paris en 1649, et c'étaient les partisans du roi qui se trouvaient à Saint-Denis. L'auteur de ce poulet est Bussy et non le coadjuteur.
« Sévigné annonce, nombre d'années
après, au vieil acrobate mitré, que Molière lui lira, à lui, Trissotin et que Despréaux lui fera connaître son Lutrin, " — C'est exact, et cet acrobate mitré est du meilleur Chateaubriand.
" Elle parle du bon cardinal ; elle nous apprend qu'il se fait peindre par un religieux de Saint-
Victor, qu'il donnera son image à M"® de Grignan, laquelle ne s'en souciait pas du tout. — En effet, M"^ de Grignan détestait Retz, comme elle détestait tous les amis de sa mère, et M""^ de Sévigné s'en désespérait, persuadée qu'une fois ses dettes payées, le cardinal voulait laisser sa fortune aux enfants de M"'" de Grignan.
" M^^de Sévigné se promène comme une bonne avec le malade ; elle insiste pour que sa fille accepte une cassolette de lui, et sa fille la refuse avec dédain. " — D'après ce que nous avons vu de M""® de Grignan, il n'est pas téméraire de penser qu'elle eût montré moins de dédain, si elle avait partagé les espoirs de sa mère au sujet de l'héritage du cardinal.
" Mais à mesure que l'on approche de la fin du cardinal, l'admiration de M™^ de Sévigné baisse, parce que ses espérances diminuent. Légère d'esprit, inimitable de talent^ positive de conduite, calculée dans ses affaires, elle ne perdait de vue aucun intérêt, et elle avait été dupe des intentions testamentaires qu'elle supposait au coadjuteur. " — En faveur de cet inimitable de talent^ pardonnons tout à Chateaubriand. Cependant ne lui laissons pas dire que l'intérêt seul guida M""^ de Sévigné et que son admiration diminua dans les dernières années de
UNE (( AMIE » DE PORT-ROYAL
Retz : c'est le contraire de la vérité. Elle lui témoigna jusqu'à la fin le même attachement et, le lendemain de la mort de son ami, elle écrivait à Bussy : " ... Plaignez-moi d'avoir perdu le cardinal de Retz. Vous savez combien il était aimable et digne de l'estime de tous ceux qui le connaissaient. J'étais son amie depuis trente ans, et je n'avais jamais reçu que des marques tendres de son amitié. Elle m'était également honorable et délicieuse. II était d'un commerce aisé plus que personne du monde. Huit jours de fièvre continue m'ont ôté cet illustre ami. J'en suis touchée jusqu'au fond du cœur... "
Lorsque Retz s'était retiré du monde pour donner le spectacle d'une vie régulière et d'une fin pénitente, elle avait cru à sa sincérité. Avaitelle été dupe de l'amitié ? Dans son étude sur les Dernières années du cardinal de Retz^ M. Gazier afllîrme et prouve qu'elle ne s'était pas trompée, et il invoque le grave témoignage des jansénistes et d'Arnauld lui-même.
Les jansénistes ! ils restèrent jusqu'au dernier jour fidèles à celui qui les avait tour à tour flattés, exploités, trahis et servis. Les mystérieuses relations du cardinal avec les jansénistes n'ont jamais été tout à fait éclaircies. Ils furent ses auxiliaires
dans sa lutte contre Mazarin, et sans doute aussi ses bailleurs de fonds. D'autre part, le cardinal fut le meilleur artisan de la " Paix de l'Eglise " qui, en 1668, arrêta les persécutions contre Port-Royal. Est-ce là un beau côté de la vie de Retz ? Est-ce un fâcheux épisode de l'histoire du jansénisme ? 11 eût mieux valu peut-être que, même par excès de crédulité, tant de vertu ne fût pas la caution de tant d'infamie. Quoi qu'il en fût, l'amitié de Retz rapprochait M""* de Sévigné du parti janséniste.
Voici des accointances moins suspectes.
M™® de Sévigné a des relations plus ou moins étroites avec la grande tribu janséniste, la famille des Arnauld.
Elle aime et vénère Arnauld d'Andilly, le " bonhomme " comme elle l'appelle. C'est la plus noble et la plus attachante figure du premier Port- Royal, que ce vieillard aimable et enthousiaste, " effleuré de Montaigne ", dit Sainte-Beuve, ami des longues conversations et dont le grand divertissement est de tailler les espaliers de Port-Royal, ces espaliers dont Racine enfant a chanté les pavies et les abricots sans pareils. M""® de Sévigné lui
UNE *c AMIE » DE PORT-ROYAL
reproche par taquinerie d'avoir " plus envie de sauver une âme qui est dans un beau corps qu'une autre Lui, la morigène, blâmant l'excès de son amour maternel. " J'allai dîner à Pomponne ; j'y trouvai notre bonhomme qui m'attendait; je n'aurais pas voulu manquer à lui dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m'étonna ; plus il approche de la mort, et plus il s'épure. Il me gronda très sérieusement, et, transporté de zèle et d'amitié pour moi, il me dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir ; que j'étais une jolie païenne ; que je faisais de vous une idole dans mon cœur : que cette sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me parût moins criminelle ; qu'enfin je songeasse à moi. Il me dit tout cela si fortement que je n'avais pas le mot à dire. " (29 avril 1671.) On sait, d'ailleurs, comment M™* de Sévigné a suivi les conseils du vieux janséniste.
La même année, elle a l'occasion de conter comment Louis XIV accueille Arnauld d'Andilly, quand celui-ci vient à Versailles remercier le roi d'avoir nommé ministre son fils Arnauld de Pomponne. Quelle verve dans le récit de cette entrevue !
Le Roi causa une demi-heure avec le bonhomme d'Andilly aussi plaisamment, aussi bonnement, aussi agréablement qu'il est possible. Il était aise de faire voir son esprit à ce bon vieillard, et d'attirer sa juste admiration ; il témoigna qu'il était plein du plaisir d'avoir choisi M. de Pomponne, qu'il l'attendait avec impatience, qu'il aurait soin de ses affaires, qu'il savait qu'il n'était pas riche. Il dit au bonhomme qu'il y avait de la vanité à lui d'avoir mis dans la préface de Josèphe qu'il avait quatrevingts ans, que c'était un péché : on riait, on avait de l'esprit, le roi disant qu'il ne crût pas qu'il le laissât en repos dans son désert, qu'il l'enverrait quérir, qu'il le voulait voir comme un homme illustre par toutes sortes de raisons. Comme le bonhomme l'assurait de sa fidélité, il dit qu'il n'en doutait point, et qu'il savait trop bien tous ses devoirs pour manquer à celui-là ; que quand on servait bien Dieu, on servait bien son roi. Enfin ce furent des merveilles ; il eut soin de l'envoyer dîner, de le faire promener dans une calèche ; il en a parlé un jour entier en l'admirant. Pour le bonhomme, il est transporté, et dit, de moment en moment, sentant qu'il en a besoin : " II faut s'humilier. " Vous pouvez penser la joie que tout cela me donne, et la part que j'y prends. (23 septembre 1671.)
Et nous tenons là une bonne preuve de la véracité de M™^ de Sévigné ; elle n'a rien ajouté aux coquetteries du roi et aux joyeux ébahissements du bonhomme : nous possédons la relation de l'entrevue par Arnauld d'Andilly lui-même. Il y a
UNE (( AMJE » DE PORT-ROYAL
pourtant dans le récit du vieux solitaire un trait qui manque dans celui de M""® de Sévigné et qu'il faut recueillir pour que la scène ait tout son prix.
Avant de prendre congé du roi, Arnauld d'Andilly lui avoue qu'il lui reste une chose à souhaiter. " Eh quoi ? me répondit le roi, — L'oserai-je dire, " Sire ? — Oui. — C'est, Sire, que Votre Majesté " me fasse l'honneur de m'aimer un peu. " En achevant ces paroles, je lui embrassai les genoux et Sa Majesté me fit l'honneur de m'embrasser d'une manière qui me combla d'obligations. Quand on voit ce vieil homme, qui depuis vingtsix ans n'a point paru à la cour, supplier à genoux Louis XIV de l'aimer un peu, qui raillerait la joie enfantine de M"''' de Sévigné, lorsqu'elle se sent " en fortune " pour un mot obligeant du roi ?
M*"^ de Sévigné semble avoir peu connu Antoine Arnauld, le frère du bonhomme d'Andilly : ce grand docteur vivait le plus souvent enveloppé de nuées et de mystère ; mais elle admirait ses livres et surtout le Traité de la fréquente communion. Tous les fils du bonhomme étaient ses amis. Arnauld de Luzancy se chargeait de lui trouver un précepteur pour les petits marquis de Grignan. Elle goûtait fort la société de l'abbé Arnauld dont le jansénisme mitigé s'accommodait mieux du commerce des
femmes que de celui des théologiens. Cest cet abbé Arnauld qui, dans ses MémoireSy a peut-être dessiné le plus gracieux portrait de la marquise, celui qu'elle eût préféré à tous les autres, si elle l'eût connu : " Il me semble que je la vois encore, telle qu'elle me parut la première fois que j'eus l'honneur de la voir, arrivant dans le fond de son carrosse tout ouvert, au milieu de monsieur son fils et de mademoiselle sa fille ; tous les trois tels que les poètes représentent Latone, au milieu du jeune Apollon et de la petite Diane, tant il éclatait d'agrément et de beauté dans la mère et les enfants. " Ce fut avec Arnauld de Pomponne qu'elle eut la liaison la plus étroite et la plus affectueuse. Elle lui avait adressé ses admirables lettres sur le procès de Foucquet. Elle resta fidèle à Pomponne disgracié, comme elle était restée fidèle à Foucquet déchu. Décidément elle disait vrai : l'ingratitude était bien sa bête d'aversion, 11 faudrait citer à son honneur tout ce qu'elle écrivit alors à sa fille. Ecoutez au moins ce fragment de lettre qui nous remet en plein Port-Royal :
M"® de Lesdiguières a écrit à la mère Angélique de Port-Royal. [Il s'agit de la mère Angélique de Saint- Jean], sœur de ce ministre malheureux [Pomponne] ; elle me montra sa réponse ; je l'ai trouvée si belle que je
UNE « AMIE » DE PORT-ROYAL
Tai copiée, et la voilà. [Malheureusement elle ne nous a pas été conservée,] C'est la première fois que j'ai vu une religieuse penser et parler en religieuse. J'en ai bien vu qui étaient agitées du mariage de leurs parentes, qui sont au désespoir que leurs nièces ne soient point mariées, qui sont vindicatives, médisantes, intéressées, prévenues ; mais je n'en avais point encore vu qui fût véritablement et sincèrement morte au monde. Jouissez, ma très chère, du même plaisir que cette rareté m'a donné. C'était la chère fille de M. d'Andilly, et dont il me disait : " Comptez que tous mes frères, et tous mes enfants, et moi nous sommes des sots en comparaison d'Angélique. " Jamais rien n'a été bon de tout ce qui est sorti de ces pays-là, qui n'ait été corrigé et approuvé d'elle ; toutes les langues et toutes les sciences lui sont infuses ; enfin c'est un prodige, d'autant plus qu'elle est entrée en religion à six ans. J'en ai refusé hier une copie à Brancas ; et je lui dis : " Avouez seulement que ce n'est pas trop mal écrit pour une hérétique. "
Enfin, il y eut un Sévigné à Port-Royal : le chevalier Renaud, oncle du marquis de Sévigné.
Ce chevalier de Malte avait été capitaine au régiment de Normandie. Pendant la guerre de Trente ans, il s'était signalé par sa belle conduite ; devant Poligny, il prit à l'ennemi deux canons et un drapeau. Il avait aussi le goût de l'étude : entre deux batailles, il lisait quelque bon livre " pour
apprendre à bien vivre et à bien mourir Il était plein de charité : dans une ville mise à sac, il recueillit une petite fille que ses parents avaient abandonnée sur un fumier, l'enveloppa dans son manteau, se chargea de son éducation et, jusqu'à sa mort, paya sa pension dans le couvent où elle était entrée.
Parent de Retz, il fut entraîné dans la Fronde et n'y connut que des déboires.
A quarante-trois ans, il épousa une veuve, M^® de La Vergne, et devint ainsi le beau-père de la jeune Marie-Madeleine qui, quelques années plus tard, fut M""^ de La Fayette. Sa femme, qui lui avait apporté des biens considérables, mourut après six ans de mariage. Il en éprouva un profond chagrin. La politique l'avait déçu, ses amis l'avaient trahi. Il comprit le néant du monde, se résolut à la retraite. A partir de ce moment, je suis en l'abrégeant le récit de Fontaine. (Les Mémoires de Fontaine, rédigés sans style mais avec une délicieuse bonhomie, sont l'ouvrage le plus propre à nous faire connaître l'esprit et les gens de Port- Royal.)
M. de Sévigné choisit Port-Royal de Paris où il fît bâtir un logis fort propre, dans lequel M. de Saci et moi avons eu un appartement. Sa vie retirée et les entretiens
UNE « AMTË )) DE PORT-ROYAL
de M. Singlin et de la mère Angélique le firent entrer en de grands sentiments de pénitence que M. de Saci cultiva. Ensuite son repos lui fit mieux connaître la laideur de sa vie tumultueuse, et pour mieux réparer ses fautes, il voulut employer tout son bien en aumônes... Que Dieu, qui ne laisse pas un verre d'eau sans récompense, lui en tienne compte en son paradis !
Il ne voulut pas quitter son carrosse, parce qu'il le regardait comme étant moins à lui qu'à ses amis, au service desquels il l'avait entièrement sacrifié... Lorsqu'il n'y eut plus guéres que M. de Saci qui s'en servait, il vit que M. de Saci avait peine que pour lui on fît la dépense de l'entretien d'un carrosse; ainsi sa charité trouva un milieu qui fut de se défaire de ses six chevaux et de son carrosse et de faire prix avec un homme de lui donner deux voyages par semaine avec un cocher propre et deux bons chevaux, moyennant six cents livres par an. Il avait cependant retenu le corps du carrosse. On ménageait toujours ces deux jours de la semaine pour les visites de M. de Saci ; car pour M. de Sévigné, il sortait peu, à moins que ce ne fût pour mener M. de Saci se promener. Il se contentait d'aller prendre l'air au jardin des Capucins qui sont proche de là. Il n'y avait qu'une incommodité qui est qu'allant là avec son parasol, de peur du mal de tête, les petits enfants, qui n'étaient pas accoutumés à voir un homme ainsi coiffé, le suivaient avec quelques cris désagréables; sur quoi il demanda à M. de Saci s'il ne ferait pas bien de se faire suivre de son valet de chambre, pour battre régulièrement la mesure, lorsque ces enfants commenceraient leur musique, et pour leur faire changer de ton. Il est vrai que ce cas de conscience fit rire M. de
Saci, et que M. de Sévigné comprit que le meilleur serait de ne pas battre si dévotement ces enfants, qui ne feraient que s'irriter davantage par un traitement qu'ils n'attendaient pas...
Lorsqu'on fît la transmigration des religieuses de Port- Royal de Paris à Port-Royal-des-Champs, M. de Sévigné n'hésita pas. Il voulut les suivre...
Il semble que la nouvelle solitude de ce saint désert lui inspira de nouveaux sentiments pour la pénitence, la voyant si bien pratiquer devant ses yeux par toutes sortes de personnes. Il se regarda lui seul comme un grand champ de bataille, où il entreprit de remporter à l'avenir autant de victoires sur son ennemi qu'il en avait été terrassé de fois. Il l'attaqua par son plus grand défaut qui était un certain air impérieux, que lui avait donné sa noblesse et son commandement dans les armées, et qui depuis s'était nourri dans ses grands biens... Ayant jusquelà aimé la délicatesse dans son vivre, il cultiva l'abstinence et la mortification dans le manger. Il n'est pas croyable combien il gourmanda l'avarice, donnant toute sa vaisselle d'argent dont jusque-là il ne s'était point défait.
Mais ce qu'on admira le plus, ce fut la douceur qu'on lui vit avoir pour ses domestiques ; car il leur avait été toujours extrêment dur et fâcheux. Cependant à force de se combattre il devint si bon envers ses domestiques, que ses infirmités l'obligèrent de garder, qu'il les servait luimême, presque autant qu'il en était servi...
Il mourut entre les bras de M. de Saci avec la même piété qu'il avait vécu.
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M""^ de Sévigné, dans ses lettres, parle assez rarement de son oncle de Sévigné qui se trouvait en même temps le beau-père de sa meilleure amie, M""'^ de La Fayette. Elle respectait, sans doute, la pénitence et les mortifications du vieux frondeur déçu ; mais un jour qu'elle envoyait à IVl""^ de Grignan un collier de perles de douze mille écus et des pincettes, " les plus parfaites de Paris pour arracher les poils importuns de la barbe de M. de Grignan, elle y joignait un livre : " Voici, disait-elle, un livre que mon oncle de Sévigné me prie de vous envoyer; je m'imagine que ce n'est pas un roman ; je ne lui laisserai pas le soin de vous envoyer des Contes de la Fontaine qui sont... Vous en jugerez.
Elle admirait Port-Royal, les Arnauld et son oncle de Sévigné ; elle jugeait le " vallon affreux " tout propre à faire son salut ; mais, après avoir passé dans la " Thébaïde " un édifiant après-midi, elle retournait au monde sans dégoût. De toutes les voies qui mènent au ciel, elle était résignée à ne point suivre la plus étroite. Elle ne renonça jamais à lire les Contes de La Fontaine.
Sa foi était profonde ; mais elle eût pensé con-
trarier le dessein de la Providence en se retirant d'un monde qu'elle charmait par son esprit et sa bonté, sans y scandaliser personne.
" Une de mes grandes envies, disait-elle, c'est d'être dévote... Je ne suis ni à Dieu ni au diable : cet état m'ennuie, quoique entre nous, je le trouve le plus naturel du monde. On n'est point au diable, parce qu'on craint Dieu et qu'au fond on a un principe de religion ; on n'est point à Dieu aussi, parce que sa loi est dure, et qu'on n'aime point à se détruire soi-même. Cela compose les tièdes dont le grand nombre ne m'inquiète point du tout; j'entre dans leurs raisons. Cependant Dieu les hait : il faut donc en sortir, voilà la difficulté. "
La tranquillité d'un pareil aveu montre combien elle est peu janséniste.
Elle goûte beaucoup les ouvrages de ses amis de Port-Royal. Elle n'a jamais vu " une force et une énergie comme il y en a dans le style de ces gens-là " ; elle lit les Provinciales dès qu'elles paraissent, et les trouve " fort belles " ; les relisant trente ans plus tard, elle s'écrie : " Peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces dialogues de Platon qui sont si beaux } Mais, après les dix premières lettres, quel sérieux, quelle soli-
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dité, quelle force, quelle éloquence, quel amour pour Dieu et pour la vérité ! Et il est inutile de rappeler une fois de plus son engouement pour Nicole. Mais, pas plus que ses amitiés, ses préférences littéraires n'enchaînent son jugement.
Au mois de novembre 1664, elle se rend à la Visitation du faubourg Saint- Jacques et elle y rencontre quelques religieuses de Port-Royal transférées dans ce couvent sur Tordre de Tarchevéque : elles ont refusé de signer le formulaire qui condamne certaines propositions de Jansénius. Parmi ces rebelles se trouve une sœur de Pomponne. C'est à ce dernier qu'écrit alors M"*^ de Sévigné :
La pauvre enfant s'est évanouie ce matin ; elle est très incommodée. Sa tante [la mère Agnès] a toujours la même douceur pour elle. Monsieur de Paris [l'archevêque] lui a donné une certaine manière de contre-lettre qui lui a gagné le cœur : c'est cela qui Ta obligée de signer ce diantre de formulaire ; je ne leur ai parlé ni à Tune ni à l'autre ; M. de Paris l'avait défendu. Mais voici encore une image de la prévention ; nos sœurs de Sainte-Marie m'ont dit : " Enfin, Dieu soit loué ! Dieu a touché le cœur de cette pauvre enfant ; elle s'est mise dans le chemin de l'obéissance et du salut. " De là je vais à Port- Royal : j'y trouve un certain grand solitaire que vous connaissez [Arnauld d'Andilly] qui commence par me dire : " Eh bien ! ce pauvre oison a signé ; enfin Dieu l'a
abandonnée, elle a fait le saut. " Pour moi, j'ai pensé mourir de rire en faisant réflexion sur ce que fait la préoccupation. Voilà bien le monde en son naturel. Je crois que le milieu de ces extrémités est toujours le meilleur.
C'est du pur Montaigne, et rien n'est moins janséniste.Mais,commeelle est femme, ce "milieu", elle ne s'y tient pas toujours. Nous l'avons vue parfois céder à son humeur, lorsqu'elle juge les poètes de son temps : s'agit-il de religion, ses opinions ne sont pas beaucoup plus constantes. Ses fréquentations chez les Arnauld, la lecture assidue de Pascal et de Nicole lui ont inspiré l'horreur des jésuites et, sur ce chapitre-là, elle trouve M""*" de Grignan bien prudente et bien réservée : " Je vous admire en vérité d'être deux heures avec un jésuite sans disputer ; il faut que vous ayez une belle patience pour lui entendre dire ses fades et fausses maximes. Je vous assure que, quoique vous m'ayez souvent repoussée politiquement sur ce sujet, je n'ai jamais cru que vous fussiez d'un autre sentiment que moi, et j'étais quelquefois un peu mortifiée qu'il me fût comme défendu de causer avec vous sur une matière que j'aime, sachant bien qu'au fond de votre âme vous étiez dans les bonnes et droites opinions. Je n'aurais jamais cette tran-
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quillité avec un bon père. J'en trouvai un à Vichy; dès la première visite, nous fûmes brouillés, et ses eaux en furent tellement troublées qu'il fut contraint d'aller à Saint-Mion pour se rafraîchir... Mais cette aversion pour les jésuites ne diminue en rien son admiration pour Bourdaloue : " Jamais, dit-elle, prédicateur évangélique n'a prêché si hautement et si généreusement la vérité chrétienne.'' Et, dans un accès de mauvaise humeur que lui ont causé les trop ingénieuses subtilités de son cher Nicole, elle va jusqu'à dire : " Je veux mourir si je n'aime mille fois mieux les jésuites ; ils sont du moins tout d'une pièce, uniformes dans la doctrine et dans la morale. Nos frères disent bien et concluent mal ; ils ne sont point sincères, me voilà dans Escobar. " 11 est vrai qu'elle s'empresse d'ajouter : " Ma fille, vous voyez bien que je me joue et que je me divertis. "
Je crois qu'elle se joue et se divertit bien souvent, et sans le dire. On soupçonne chez elle des réticences, des ironies auxquelles nous n'entendons goutte. Aussi laisserai-je de côté les lettres où elle cause avec sa fille de la grâce, de la prédestination, de saint Paul et de saint Augustin. Du reste, sur ces graves matières, elle semble avoir eu des avis un peu flottants, toujours au gré de son humeur.
Dieu soit loué, elle n'était pas théologienne. Elle se vantait de savoir à fond sa religion : " Oh ! tout ce que j*ai de bon, c'est que je sais bien ma religion, et de quoi il est question... " Elle le savait assurément un peu mieux que beaucoup de femmes de son temps... et du nôtre ; mais, au fond sa grande préoccupation, comme celle de tous les croyants, était de mettre d'accord avec les vérités révélées ses propres inclinations et les leçons de sa propre expérience. C'est cet accommodement qu'elle nomme sa religion. Terrifiée par l'idée de la mort, parce qu'elle aime la vie, épouvantée de l'instabilité des choses humaines (lisez ses lettres sur la chute de Foucquet, la disgrâce de Pomponne, la mort de Louvois, la mort de Turenne et bien d'autres), elle serait fataliste comme un Turc, si la foi chrétienne ne lui apportait l'idée d'une souveraine Providence qui règle la place, la ligne et le terme de toute destinée humaine. " Si vous ne mettez, dit-elle, la volonté de Dieu pour toute règle, pour tout ordre, vous tomberez dans de grands inconvénients... " Et ailleurs : " Il me faut l'auteur de l'univers pour raison de tout... " Sans cesse elle revient sur cette pensée que tout échappe à la volonté de l'homme : les maladies, les morts, les mariages, les haines, les conversions, les cala-
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mités et les prospérités publiques, les victoires et les défaites, la grêle, les chenilles. Laissant tout entre les mains de Dieu, elle trouve dans cette sorte de déterminisme chrétien la tranquillité d'esprit qui fait le bonheur de sa vie.
M°^* de Sévigné avait quarante-cinq ans lorsqu'elle se reprochait sa tiédeur et regrettait de ne pas être dévote. Il semble bien qu'au déclin de la vie, vers la soixantaine, sa piété devint plus fervente, non point dans la pratique extérieure, car jamais elle ne fut très formaliste, ni très scrupuleuse ; mais dès ce temps-là, elle se mit à " attendre et regarder un autre temps, du coin de l'œil, dont Dieu est le maître comme de toutes les choses de ce monde ". De ce changement, le ton des lettres ne laisse pas deviner grand'chose: toujours le même enjouement, le pli est pris, c'est sa manière ; néanmoins, ça et là, son accent devient plus grave, et chaque jour de nouveaux deuils rendent l'idée de la mort plus présente à son imagination.
Elle a soixante-deux ans quand elle raconte la mort et les obsèques de son oncle Saint-Aubin, lettres émouvantes qui me dispenseront d'en dire plus long sur les sentiments religieux de M""^ de Sévigné. Saint-Aubin s'était retiré dans le faubourg Saint- Jacques, séjour d'élection des personnes
pieuses et pénitentes. Le sachant très gravement malade, M"''' de Sévigné se rend à son chevet.
Il m'a tenu longtemps la main en me disant des choses saintes et tendres ; j'étais toute en larmes. C'est une occasion à ne pas perdre que de voir mourir un homme avec une paix et une tranquillité toutes chrétiennes, un détachement, une charité, un désir d'être dans le ciel pour n'être plus séparé de Dieu, un saint tremblement de ses jugements, mais une confiance toute fondée sur les mérites infinis de Jésus-Christ : tout cela est divin. C'est là qu'il faut apprendre à mourir tout au moins, quand on n'a pas été assez heureux pour y vivre. (15 novembre 1688.) — Je veux suivre l'histoire sainte et tragique du pauvre Saint-Aubin. Mercredi dernier, aussitôt que je vous eus écrit, on me vint dire qu'il était fort mal, qu'il avait reçu l'extrême-onction ; j'y courus avec M. de Coulanges ; je le trouvai fort mal, mais si plein d'esprit et de raison, et si peu de fièvre extérieure, que je ne pouvais comprendre qu'il allât mourir... Je trouvai cette amitié, cette douceur, cette reconnaissance en ce pauvre malade, et par-dessus tout ce regard continuel à Dieu, et cette unique et adorable prière à Jésus-Christ, de lui demander miséricorde par son sang précieux, sans autre verbiage... On lut le Miserere ; ce fut une attention marquée par ses gestes et par ses yeux ; il avait répondu à l'Extrême- Onction, et en avait demandé la paraphrase à M. de Saint- Jacques ; enfin, à neuf heures du soir, il me chassa et me dit en propres paroles adieu. Le père Morel y demeura...
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A minuit, le malade s^éteignait dans les bras du religieux.
J'y fus le lendemain, qui était hier ; il n'était nullement changé ; il ne me fit nulle horreur, ni à tous ceux qui le virent : c'est un prédestiné, on respecte la grâce de Dieu, dont il a été comblé. On lut son testament : rien de plus sage rien de mieux écrit... Le matin nous avons été à son service à Saint- Jacques, sans aucune cérémonie. Il y avait beaucoup de gens touchés de son mérite et de sa vertu... De là nous avons été aux Carmélites, où il est enterré... Le clergé Tareçu du clergé de Saint- Jacques. Cette cérémonie est triste, toutes ces saintes filles sont en haut avec des cierges, qui chantent le Libéra ; et puis enfin on le jette dans cette fosse profonde, où on l'entend descendre, et le voilà pour jamais. Il n'y a plus de temps, pour lui, il jouit de l'éternité ; enfin il n'est plus sur terre. De vous dire que tout cela se passa sans larmes, il n'est pas possible ; mais ce sont des larmes douces, dont la source n'est point amère, ce sont des larmes de consolation et d'envie... (19 novembre 1688.)
Des derniers moments de M°'* de Sévigné, nous ne savons presque rien. Ces quelques lignes, écrites par le comte de Grignan à un des plus fidèles amis de la marquise, le président de Moulceau, prouvent qu'elle supporta chrétiennement la suprême épreuve :
" Elle a envisagé, dès les premiers jours de sa
maladie, la mort, avec une fermeté et une soumission étonnantes. Cette femme si tendre et si faible pour tout ce qu'elle aimait n'a trouvé que du courage et de la religion, quand elle a cru ne devoir songer qu'à elle.
Dens sa simplicité ce jugement du comte de Grignan est le plus vrai qui ait jamais été porté sur M"'' de Sévigné.
"Cette femme si tendre et si faible pour tout ce qu'elle aimait... " De sa tendresse, nous avons vu les preuves ; nous avons vu aussi celles de sa faiblesse, car, dans ses lettres, j'ai tâché de ne rien omettre de ce qui nous pouvait révéler son esprit et son cœur.
Elle a été dévouée et fidèle à tous ses amis. Ceux-ci, — hormis M™^ de La Fayette, — ne méritaient guère la faveur d'une affection aussi généreuse et aussi constante : Bussy était un vaniteux forcené,Retzun magnifique scélérat, Foucquet un intrigant sans scrupules, Coulanges une âme égoïste et vulgaire, Corbinelli un bohème assez louche. Sans doute, nous choisissons rarement nos amis, et le plus souvent nous adoptons
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ceux que les hasards de la vie ont mis sur notre chemin ; remarquez, en passant, que Bussy, Retz et Coulanges sont des cousins de M""® de Sévigné. On ne saurait non plus, sans injustice, lui reprocher d'avoir, dans ses attachements, cédé au prestige de l'esprit, car elle ne perdait pas une occasion de montrer que son cœur y était intéressé. Pour ses amis elle s'exposait bravement au danger de partager leur disgrâce ou, ce qui était bien plus grave, à un mouvement de mauvaise humeur de M"^ de Grignan. Je voudrais croire* qu'elle jugeait ses amis à peu près comme nous les jugeons; mais je n'en suis pas sûr... Décidément, elle était " faible pour tout ce qu'elle aimait *'.
Pour sa fille, sa faiblesse fut extrême, comme sa tendresse. Dans la vie de cette femme naturellement droite et loyale, on rencontre des pensées et des actions qui offensent l'équité et blessent la délicatesse. Je sais qu'en les soulignant j'ai un peu scandalisé quelques-uns de ses admirateurs ; mais, comme elle le disait elle-même, " ce qui est écrit est écrit ", et ce sont ses propres lettres qui témoignent contre elle. Un jour, elle disait à M""^ de Grignan : " Vous savez quelle inclination j'ai eue toute ma vie pour vous : tout ce qui peut m'avoir rendue haïssable vient de ce fonds. " Elle
avait raison. C'était de ce fonds que venaient les plaisanteries un peu lourdes dont elle accablait tous les ennemis du comte de Grignan en Provence. Du même fonds, toutes les injustices dont son fils aurait pu se plaindre et dont il ne se plaignit jamais. Et quand elle se montrait si timide à défendre le bonheur de ses petits-enfants, quand elle prenait si fort le parti de sa fille occupée à dépouiller les enfants de son mari, quand elle poussait les Grignan à fumer leurs terres grâce à une bonne mésalliance, c'était toujours la même passion qui l'égarait. Reprenant le reproche d'avarice que Bussy lui a adressé dans son pamphlet, on a prétendu qu'en toutes ces occasions elle avait suivi le penchant d'une nature intéressée, avide d'argent. Non ! elle ne fut jamais économe que pour sa fille, et elle disait vrai quand, à propos d'une mère avare, elle écrivait : " Pour moi je me suis dépouillée avec tant de plaisir pour établir mes enfants que j'ai peine à comprendre qu'on veuille, jusqu'à la fin de sa vie, se compter pour tout et les autres pour rien. " Un an avant sa mort, elle écrivait encore : " Les richesses que laisse M""^ de Meckelbourg me donnent une joie extrême de penser que je mourrai sans autre argent comptant, mais aussi sans dettes ; c'est tout ce que
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je demande à Dieu, et c'est assez pour une chrétienne. " (3 février 1695.) Son vœu ne fut pas exaucé ; en mourant, elle devait plus de 67.000 livres.
Et qu'il est juste, le dernier mot du comte de Grignan ! " Elle n'a trouvé que du courage et de la religion, quand elle a cru devoir ne songer quà elle'' Oui, dès qu'aux approches de la mort, elle a pu enfin chasser de son esprit l'obsédante image de sa fille, elle s'est retrouvée elle-même, c'est-à-dire une femme pleine de courage et une excellente chrétienne.
C'était un peu tard, diront les rigoristes. Mais qui donc a jamais demandé que M'"*^ de Sévigné fût, comme sa grand'mère, canonisée par l'Eglise.^
Avouons-le, d'ailleurs, si nous nous sommes tant occupé de la vie, des sentiments, des qualités et des faiblesses de M""^ de Sévigné, c'est que, sans pénétrer dans son intimité, on ne peut goûter tout le charme de sa correspondance. Le portait que j'ai tenté ne ressemble pas tout à fait à celui que consacre la légende ; tant pis !
En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer, Sa grâce est la plus forte...
Sa grâce, ce sont ses lettres ; sa prose qui a le ton, le rythme, la vivacité, la fraîcheur de la parole improvisée ; son air de chez nous qui nous met si vite en familiarité avec elle ; son inimitable accent de France auquel nous reconnaissons tout de suite une " payse " et qui déroute les étrangers, à moins qu'une mystérieuse sympathie ne les illumine, car Walpole invoquait Notre-Dame de Livry ; sa sensibilité juste et bien accordée qui, en tout, lui fit chérir de parfaits emblèmes de son pays et de sa race : les rives de la Loire et de la Seine, les Essais de Montaigne, les fables de La Fontaine, les comédies de Molière, la gloire de Turenne, les splendeurs de Versailles et les vertus de Port- Royal.