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Madame de Sévigné

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SA VIE, SON CARACTÈRE

^^Marie de Rabutin-Chantal naquit le 5 février 1626, à Paris, dans un hôtel de la place Koyale. Son père était Celse-Bénigne de Rabutin- Chantal. Sa mère était Marrie de Coiilanges,

Marie de Rabutin était, du côté de son père, de très ancienne noblesse bourguignonne. Les Rabutin avaient cinq cents ans de noblesse très suffisamment prouvée. Le grand-père paternel de Marie de Rabutin-Chantal avait épousé Jeanne Frémyot, fille d'un président du Parlement de Bourgogne. Il était d'humeur batailleuse et compta

dix-huit duels. Il mourut à trente-sept ans, non pas dans un combat singulier, comme on pouvait le prévoir, mais d'un accident de chasse. Sa veuve devint la fille spirituelle de François de Sales, la fondatrice de Tordre de la Visitation, et fut béatifiée, un siècle après sa mort, sous le nom de sainte Chantai. C'était une femme, outre sa piété infinie, d'un très grand mérite intellectuel.

Du côté de sa mère, c'est-à-dire du côté des Coulanges, la noblesse de Marie de Rabutin- Chantal était moins brillante. Le père de Marie de Coulanges avait été simple receveur des gabelles et avait dans son enfance, disent les contemporains, connu la misère. Il était devenu assez riche.

Celse-Bénigne de Rabutin-Chantal , père de Marie de Rabutin, fut un très galant homme. « Il était, dit Bussy, son cousin, extrêmement enjoué. Il y avait un tour à tout ce qu'il disait qui réjouissait les gens; mais ce n'était pas seulement par là qu'il plaisait ; c'était encore par l'art et par la grâce dont il disait les choses ; tout jouait en lui. » — Tous ces traits se retrouveront dans sa fille.

Héritier du tempérament batailleur de son père, il eut des duels très nombreux, dont quelques-uns furent tragiques. Il périt au combat de rile de Ré contre les Anglais, le 22 juillet 1627. Sa fille, Marie, n'avait qu'un an.

Elle fut élevée quelque temps par sa mère qui s'était retirée chez ses parents. Cette mère ellemême mourut jeune, en i633. Marie de Rabutin était orpheline de père et de mère à six ans. Elle

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garda son grand-père maternel, Philippe de Coulanges, seulement jusqu'en i636. A cette date, deux fois, ou trois fois, orpheline, elle fut remise aux soins de son oncle maternel, Christophe de Coulanges, abbé de Livry. Plus heureuse qu'avec tous ses autres parents, elle devait le garder cinquante ans.

Elle reçut, grâce à cet excellent oncle, une très brillante éducation. Elle eut des leçons de Chapelain et de Ménage, qu'elle conserva toujours pour amis. Par leurs soins, et suivant du reste son goût, elle sut de très bonne heure le latin et l'italien, même, quoique moins à fond, ce semble, l'espagnol.

A dix-huit ans, Marie de Rabutin-Chantal était, si Ton rassemble les rapports de ses contemporains, une blonde d'un teint frais et éclatant, avec des lèvres d'un beau rouge vif, une chevelure riche, des yeux brillants, mais petits et de couleurs différentes, un nez et un menton carrés, une démarche et des mouvements charmants, au total une femme agréable plutôt qu'une jolie femme, ou, si l'on veut, une jolie femme plutôt qu'une femme belle.

Elle fut mariée, précisément à cet âge, avec le marquis de Sévigné, gentilhomme breton, de très ancienne noblesse, allié aux Montmorency, aux Clisson, aux du Guesclin, riche ou pauvre, comme on voudra, c'est-à-dire d'une fortune considérable, mais obérée et embrouillée. Les époux allèrent vivre en Bretagne et parurent très peu à la

cour. Deux ans après son mariage, la marquise de Sévigné eut une fille, Françoise-Marguerite, et, deux ans encore après, un fils, Charles.

Le marquis de Sévigné était un joueur, un prodigue, un libertin et un duelliste. Il offensa un homme trop habile aux jeux d'épée, le chevalier d'Albret. Il fut blessé en duel le 4 février i652, et "mourut le surlendemain. La marquise était veuve à vingt-six ans.

Elle donna à son deuil le temps de retraite qui était fixé par les usages et reparut à Paris et à la cour. Elle fréquenta l'hôtel de Rambouillet, où elle avait déjà passé, du temps de son mariage; et chez la Grande Mademoiselle (fille de Gaston, duc d'Orléans); et chez la duchesse de Chevreuse et chez Mme Scarron. Elle était charmante, vive, enjouée, allante, « entrante », pleine de vie riche et saine, pleine d'esprit, contant à ravir, aimant à plaire et plaisant toujours, illuminant d'un air de fête tous les lieux où elle entrait. Un peu plus tard, mais en un temps où Mme de Sévigné n'avait pas changé (1659), et du reste elle ne changea vraiment jamais, Mme de la Fayette écrivait d'elle, en s'adressant à elle-même : «... Votre esprit pare et embellit si fort votre personne qu'il n'y en a point sur la terre de si charmante lorsque vous êtes animée dans une conversation d'où la contrainte est bannie. Tout ce que vous dites a un tel charme et vous sied si bien que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de vous et que, quoiqu'il semble que l'esprit ne doit tou-

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cher que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux. Votre âme est grande, noble, propre à dispenser des trésors et incapable de s'abaisser aux soins d'en amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition [c'est ce qu'on ne voit nulle part dans la vie de Mme de Sévigné] et vous ne Fêtes pas moins aux plaisirs ; vous paraissez née pour eux et il semble qu'ils soient nés pour vous ; votre présence augmente les divertissements, et les divertissements augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin, la joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce soit... Vous êtes la plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais été et, par un air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples compliments de bienséance paraissent en votre bouche des protestations d'amitié, et tous les gens qui sortent d'auprès de vous s'en vont persuadés de votre estime et de votre bienveillance, sans qu'ils se puissent dire à eux-mêmes quelle marque vous leur avez donnée de l'une et de l'autre. »

Avec tant d'éminentes qualités, la jeune veuve dut être l'objet de beaucoup d'instances. Elle le fut. Elle les repoussa toutes. Elle n'eut jamais ni amant ni second mari. Sur le premier point, on peut affirmer avec assurance, puisque ceux-là même qui ont médit d'elle l'ont absolument respectée sur ce point. Bussy, son cousin, dans le portrait, du reste très méchant, qu'il a fait d'elle, reconnaît sa vertu de la façon la plus formelle et

avec insistance. Il rapporte à ce propos un mot très joli de la marquise, du temps qu'elle était mariée. Son mari la trompait avec Ninon de l'Enclos. Bussy dénonça la chose à la marquise : « Cela est indigne, dit celle-ci. — Vengez-vous avec moi, ma cousine. — Tout beau, monsieur le comte, je ne suis pas aussi fâchée que vous le pensez, » — Quand Foucquet fut disgracié, Mme de Sévigné fut un instant compromise. Dans la fameuse cassette où Foucquet rangeait les lettres de ses maîtresses, des billets de Mme de Sévigné furent trouvés. Mais ils n'étaient qu'en mauvaise compagnie. Ce n'était que propos d'amitié et d'affaires. Le roi le proclama lui-même, ajoutant que Mme de Sévigné s'y montrait ce qu'elle était toujours, la plus honnête femme du monde.

Pour ce qui est d'un second mari, Mme de Sévigné fut aussi rebelle que sur l'autre point. Elle fut plusieurs fois sollicitée. Elle se déroba toujours. Jusqu'en i685, alors qu'elle avait tout près de soixante ans. elle fut l'objet d'une proposition très flatteuse. Le duc de Luynes, personnage du plus grand mérite intellectuel et moral, la fit pressentir par Emmanuel de Coulanges et Mme de la Fayette. Elle repoussa la proposition comme une vision et une folie.

On a cherché de mille façons à expliquer cette obstination de la marquise dans le veuvage, en faisant toujours remarquer qu'elle ne pouvait pas regretter amoureusement M. de Sévigné. Mais c'est sans doute la raison qui fait précisément

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qu'elle ne voulut plus d'aucun lien. Le veuf qui se remarie fait, en se remariant, l'éloge de sa première femme; la veuve qui se remarie proclame, en se remariant, les mérites de son premier époux ; et, au contraire, quand on a perdu un mari comme M. de Sévigné, il est naturel qu'on n'éprouve aucun désir d'en prendre un second. 11 est même naturel qu'on ne veuille accueillir aucun homme dans son intimité.

Quoi qu'il en soit, la marquise resta veuve et parfaitement libre de toute liaison. Elle se consacra à réducation de ses enfants et aussi, on peut dire, à tout, sauf l'amour. Elle aimait toutes choses; elle était polypiule, comme son cher La Fontaine. Elle aimait également la cour, la ville, la campagne, les sociétés et la solitude. Elle s'accommodait de tout, même des sots, dont encore elle tirait bon parti , en en riant. C'est plaisir de voir comme elle se plaît au fond de son désert des Rochers^ même l'hiver. Mlle de Scudéri a très bien observé cela dans le portrait qu'elle a fait d'elle : « Ce que j'admire encore plus, c'est que, quand il le faut, elle se passe du monde et de la cour et se divertit à la campagne avec autant de tranquillité que si elle était née dans les bois. En effet, elle en revient aussi belle, aussi gaie et aussi propre que si elle n'avait bougé d'Érice (Paris). »

Elle vécut quarante-quatre ans, de i652 à 1696, sans qu'aucun événement important vienne faire date dans sa vie. Elle résidait d'ordinaire à Paris. De temps en temps, elle allait à Livry, en Ile-de-

France, près de la forêt de Bondy, où était Fabbaye de son oncle et qui était comme sa maison des champs. Moins souvent, mais pour plus longtemps et quelquefois pour une année et dans le dessein de procurer à sa bourse un demi-sommeil, elle se rendait aux Rochers^ près de Vitré, en Bretagne. Elle y allait généralement par Orléans et par la Loire jusqu'à Nantes, pour profiter de la commodité des bateaux; quelquefois par Rouen, Caen et Rennes. Une fois, elle alla à Chaulnes, en Picardie, chez le duc et la duchesse de Chaulnes, ses amis. Quand elle eut marié sa fille avec le marquis de Grignan, lieutenant général de Provence faisant fonctions de gouverneur, elle alla plusieurs fois à Grignan même et à Aix et à Marseille. Elle aimait les voyages, et ses relations, surtout quand elle vogue sur la Loire, sont témoignages qu'elle se plaît à la diversité des lieux et à la vie un peu aventureuse. A partir de la cinquantaine, comme il arrive, elle eut quelques maladies : rhumatismes, goutte, écorchure à la jambe devenant plaie assez rebelle, « vapeurs » (c'est-à-dire on ne sait quoi). Elle fut soignée avec les remèdes étranges du temps: bouillons de vipères (les vipères du Poitou étaient préférables), extraits d'urine, etc. Les capucins de Rennes firent même mieux. Ils étaient ennemis de la saignée, ils étaient (( grands observateurs de tous les moments, de l'humeur, des chagrins, de la physionomie », et ils guérissaient de la façon suivante : ils mettaient sur la plaie certaines herbes, puis les ôtaient et les

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enterraient. Pendant qu'elles pourrissaient, la plaie et tout le membre où elle était suaient à ravir et l'on guérissait peu à peu. Riez-en, si vous voulez », disait Mme de Sévigné. Moi je dis que les capucins de Rennes guérissaient par suggestion, ce qui est la moins incertaine manière de guérir.

Pour ses rhumatismes, on ordonna à Mme de Sévigné Vichy et Rourbon-l'Archambault. Elle alla en Tune de ces villes une fois, et dans Fautre une autrefois, ce qui nous a valu des descriptions très agréables des pays qui entourent ces villes et de ceux qu'on traverse pour s'y rendre.

Quand elle était seule, particulièrement aux Rochers, elle lisait beaucoup, du latin, de l'italien, du français : saint Augustin, Tacite, le Tasse, Nicole, les Lettres de Saint- Gyran, la Bible de Royaumont, la Fréquente Communion d'Arnauld, le Traité de la prière perpétuelle de Hamon, la Vérité de la religion chrétienne d'Abbadie (protestant), Montaigne, Pascal (les Provinciales et aussi les Pensées, qu'elle cite parfois), Corneille qu'elle cite souvent, La Fontaine (Co/ifes et i^a6/es) qu'elle cite toujours; des romans enfin, ce qu'elle avoue en faisant quelques façons, particulièrement ceux de La Calprenède, de Mlle de Scudéri et n'oublions pas la Princesse de Clèves, de Mme de la Fayette, qu'elle fait lire à des ecclésiastiques, lesquels en sont ravis»

Dans sa maturité et sa vieillesse, ses relations avaient naturellement un peu changé. La société où clic donnait le plus alors était celle des Lavar-

din et celle des La Rochefoucauld et de Mme de la Fayette. De même qu'elle allait à Grignan voir sa fille, sa fille, assez souvent, venait la voir et habiter quelques mois avec elle.

Elle était moins épistolière qu'on ne croirait. Elle écrivait continuellement à sa fille; mais, en dehorsde celle-cijelle avaitpeudecorrespondants : c'étaient Bussy-Rabutin, son cousin ; M. de Coulanges et Mme de Coulanges, ses cousins aussi ; M. et Mme de Guitaut, M. le président de Moulceau, et voilà à peu près tout.

Ainsi elle vécut, allant de temps en temps soit à la campagne, soit à la cour, attachée surtout à son cher Paris, soutenant quelques procès, surveillant attentivement, avec Taide excellente de son oncle, l'abbé de Coulanges, l'administration de sa fortune, sollicitant quelquefois pour son gendre ou son petit-fils, jouissant de la vie surtout, avec une affreuse terreur de la quitter : « Vous criez après le temps, écrivait-elle à sa fille, parce qu'il vous emporte toujours quelque chose de votre belle jeunesse; mais il vous en reste beaucoup; pour moi, je le vois courir avec horreur et m'apporter avec lui l'affreuse vieillesse, les incommodités et enfin la mort. Voilà dequelles couleurs sont les rétlexions d'une personnedemon âge... » (1674.) — « Vous savez les nouvelles des morts et des blessés de Philipsbourg, écrit-elle à Bussy ; mais je vous apprends les morts toutes simples de Mmes de Mesmeset de Château-Gonthier; et puis nous irons après les autres: j'y pense toujours,

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mon ami. » (1688.) — « Cependant, écrit-elle à sa fille, je fais des réflexions et des supputations et je trouve les conditions de la vie assez dures. Il me semble que j'ai été traînée malgré moi à ce point final où il faut souffrir la vieillesse. Je la vois, m'y voilà et je voudrais bien ménager de ne pas aller plus loin, de ne point avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des défigurements qui sont près de m'outrager et j'entends une voix qui dit : « Il faut (( marcher, malgré vous, ou, si vous ne voulez « pas, il faut mourir », qui est une extrémité où la nature répugne. » (1689.)

Son caractère, sauf un peu de tristesse, qui s'introduisait, comme on voit, et rarement, parmi sa gaîté, semble n'avoir pas changé jusqu'à la veille de sa mort. Elle fut toujours douce, vive et gaie, expansive et franche. Ce dernier point a été nié par Bussy, qui dit assez odieusement : u La plus grande application qu'ait Mme de Cheneville est à paraître tout ce qu'elle n'est pas; depuis le tempsqu'elle s'y étudie, elle a déjàapprisà tromper ceux qui ne l'avaient guère connue ou qui ne s'appliquent pas à la connaître ; mais, comme il y a des gens qui ont pris en elle plus d'intérêt que d'autres, ils l'ont découverte, etc. » — Bussy compte peu; mais je remarque qu'il n'est pas tout à fait seul à penser ainsi, puisque, dans le portrait de Mme de Sévigné par Mme de la Fayette, on lit ceci: « Votre cœur, Madame, est sans doute un bien qui ne se peut mériter ; jamais il n'y en eut

un si généreux, si bien fait et si fidèle. Il y a des gens qui vous soupçonnent de ne pas le montre?' toujours tel qu'il es/; mais, au contraire, vous êtes si accoutumée à n'y rien sentir qui ne vous soit honorable que même vous y laissez voir quelquefois ce que la prudence vous obligerait de cacher. » Ce qu'il y a de certain, c'est que sur ce point Mme de Sévigné résiste à Tépreuve de la lecture de sa correspondance, épreuve si fatale à d'autres, à Voltaire par exemple, et qu'on n'y trouve rien de douteux, pas un seul mot qui, par la contradiction où il entrerait avec d'autres, mît sur la trace de quelque mensonge ou seulement de quelque insincérité ou seulement de quelque dissimulation.

De même, Mme de Lude (celle qui vécut à la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième, et qui a laissé des Mémoires) dit quelque part que Mme de Sévigné n'a pas de sensibilité pour les morts. Ce reproche n'est pas tout à fait faux. Mme de Sévigné parle un peu rondement des gens dont elle annonce la fin, quandelle ne les a pas aimés particulièrement. Elle dira de Mme de Fontanges, mourant à vingt ans : « Mme de Fontanges est morte. Sic transit gloria mundi »; et c'est tout. De son directeur qui vient de trépasser, elle dira : « Je vous avoue qu'on ne peut pas être plus parfaitement consolée que je suis de la perte de M. Hopines. C'était un bon homme, un bon directeur, de fort bonnes maximes; mais ses manières étaient si grossières que j'avais

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beaucoup de peine à les supporter. » Voilà qui est un peu bien grande dame. — Elle apprend que le vieil évêque d'Évreux, dont la mort devait laisser 3.000 livres de rente à son successeur désigné, qui était un Grignan, est mort, en effet, dans un accident de voiture ; elle écrit : a Je ne croyais point que ce bon Évreux se fût cassé la tête ; je pensais qu'il fût mort de vieillesse. On peut dire de cette vie comme de celle du père de Rodrigue :

En arrêter le cours

Ce n'était que hâter la Parque de trois jours.

« Cependant, ces trois jours ont débredouillé le chevalier ; c'est le premier bien qu'il eût reçu et la première mort qui lui ait été bonne. » — Et ailleurs, sur le même fait : « Je ne savais point du tout la manière dont était mort ce pauvre Evreux ; c'est une chose effroyable ; vous avez raison de dire que j'en serai frappée. Vraiment, ma fille, je le suis et je vois Dieu qui tourne les volontés de ce bonhomme d'une manière extraordinaire pour le conduire à être massacré et déchiré et tiré enfin à quatre chevaux ; voyez par combien de circonstances on voit la destinée s'opiniâtrer à vouloir premièrement qu'il se remette en équipage à quatre-vingts ans; des chevaux neufs, point de postillon, les avertissements de tout le monde ; point de nouvelles, il faut qu'il périsse, il faut qu'il soit déchiré, il faut que MM. de Grignan en profitent. »

En un autre endroit, je trouve cette anecdote

qui ne me paraît pas contée avec une douleur ni une pitié très pénétranles : « Voici une petite histoire qui s'est passée il y a trois jours. Un pauvre passementier, dans ce faubourg de Saint-Marceau, était taxé à dix écus pour un impôt sur les maîtrises. Il ne les avait pas : on le presse et on le represse ; il demande du temps ; on lui refuse ; on prend son pauvre lit et sa pauvre écuelle. Quand il se vit dans cet état, la rage s'empara de son cœur ; il coupa la gorge à trois enfants qui étaient dans sa chambre. Sa femme sauva le quatrième et s'enfuit. Le pauvre homme est au Châtelet et sera pendu dans un jour ou deux. Il dit que tout son déplaisir est de n'avoir pas tué sa femme et Tenfant qu'elle a sauvé. Songez que cela est vrai comme si vous Taviez vu et que, depuis le siège de Jérusalem, il ne s'est point vu une telle fureur. »

On peut penser encore à la manière détachée et plaisante, dont la marquise parle en vingt endroits des pendaisons des Bretons révoltés. On s'est ingénié de cent manières à prouver que ces passages sont ironiques et expriment, à force de la déguiser, une pitié profonde. C'est avoir de bons yeux que de voir cela, et, pour mon compte, je ne les ai point. On voudrait, en lisant ces endroits, qu'il fût vrai que, comme le dit Bussy, la marquise ne s'appliquât à rienplus qu'à paraître ce qu'elle n'était pas et que, par conséquent, plus elle paraît dure plus c'est un signe qu'elle est pitoyable; mais cela reste un peu douteux. Je ne

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parle que pour mémoire de la Révocation de rÉdit de Nantes, dont la marquise a parlé comme en parlait, il faut le dire à regret, toute la France royaliste : « Tout est missionnaire présentement. Chacun croit avoir une mission et surtout les magistrats et les gouverneurs de province, soutenus de quelques dragons ; c'est la plus grande et la plus belle chose qui ait été imaginée et exécutée. » On dira peut-être qu'il y a ici quelque ironie cachée. J'y consens; mais elle Test bien.

Il est vrai ; mais il faut reconnaître que quand il s'agit du malheur d'une personne qu'elle a connue, qu'elle a aimée, qu'elle a estimée ou de celui d'un personnage qui a rendu des services â la France, la marquise est admirable de sensibilité, de passion et de pathétique. Songez à ce qu'elle dit du procès, de la prison, de la mort et de la sépulture de Foucquet; à ce qu'elle dit de la mort de Turenne, de celle de Louvois, de celle de Condé, de celle de Mme de la Fayette, de celle de La Rochefoucauld. Ce ne sont point larmes d'oraison funèbre et Ton sent le cœur qui bat et les entrailles qui s'émeuvent.

Tout compte fait, Mme de Sévigné fut une femme très bonne, très séduisante, très sympathique, qui fut extrêmement aimée et qui méritait de l'être. Ses qualités sont entières et vont jusqu'à leur perfection ; ses défauts ne sont pas entiers et s'arrêtent à mi-chemin. Ce sont les meilleurs d'entre nous et de beaucoup, qui sont ainsi.

SES IDÉES ET OPINIONS

ME de Sévigné avait peu d'idées générales, ce qui n'empêche pas d'être charmant, ni

surtout d'être charmante.

Elle était Française, royaliste, aristocrate et cathohque, comme à peu près tous ses contemporains.

Mais comment était-elle catholique, ce qui est une question très importante pour le temps ? On peut se risquer à l'appeler une janséniste indépendante et contradictoire. Elle est janséniste de cœur et elle ne l'est qu'à moitié de pensée. Elle aime les jansénistes et elle n'aime le jansénisme que partiellement. Elle aime les jansénistes à cause de leur sainteté, de leur gravité, de la profondeur de leurs convictions ; elle sent en eux des chrétiens delà primitive Église, voilà en quoi elle est janséniste ; mais elle se réserve de ne pas admettre toutes leurs idées et même de ne pas les

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comprendre, et voilà en quoi elle n'est janséniste qu'à moitié. Elle a une véritable répulsion à l'égard des jésuites. Elle écrit à sa fille, en 1680 : « Je vous admire en vérité d'être deux heures avec un jésuite sans disputer: il faut que vous ayez une belle patience pour lui entendre dire ses fades et fausses maximes. Je vous assure que, quoique vous m'ayez souvent repoussée politiquement sur ce sujet, je n'ai jamais cru que vous fussiez d'un autre sentiment que moi et j'étais quelquefois un peu mortifiée qu'il me fût comme défendu de causer avec vous sur une matière que j'aime, sachant bien qu'au fond de votre âme vous étiez dans les bonnes et droites opinions. Je n'aurais jamais cette tranquillité avec un bon Père. J'en trouvai un à Vichy ; dès la première rencontre, nous fûmes brouillés, et ses eaux en furent tellement troublées qu'il fut contraint d'aller à Saint-Mion pour se rafraîchir. Puisque vous lisez les épîtres de saint Paul, vous puisez à la source et je ne veux pas vous en dire davantage. »

C'est avec ravissement qu'elle transcrit, en l'embellissant évidemment de toutes les grâces de sa manière, le récit, que lui envoie Corbinelli, de l'altercation de Boileau avec un jésuite: « ... Despréaux soutient les anciens, à la réserve d'un seul moderne qui surpassait à son avis les vieux et les nouveaux. Le compagnon de Bourdaloue, qui faisait l'entendu... lui demanda quel était donc ce livre si distingué dans son esprit. 11 ne voulut pas le nommer. Corbinelli lui dit: « Monsieur, je vous

« conjure de me le dire, afin que je le lise toute la « nuit. » Despréauxluiditen riant: «Ah! Monsieur, « vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis assuré. » Le jésuite reprend et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux, avec un air dédaigneux, un cotai riso amaro (un rire amer). Despréaux lui dit : « Mon Père, ne me pressez point. » Le Père continue. A la fin, Despréaux le prend par le bras, et le serrant bien fort, lui dit : « Mon Père, vous le « voulez : eh bien, c'est Pascal, morbleu ! — Pascal, « dit le Père tout rouge, tout étonné, Pascal est u beau autantquelefaux peut l'être. — Le faux, dit « Despréaux, le faux ! Sachez qu'il est aussi vrai « qu'il est inimitable ; on vient de le traduire en « trois langues. » Le Père répond : « Il n'en est pas (( plus vrai. » [Ce que dit ce jésuite ici est assez « juste] Despréaux s'échaufle, et criant comme un fou : « Quoi ? Mon Père, direz-vous qu'un des « vôtres n'ait pas fait imprimer dans un de ses « livres qu'un chrétien n'est pas obligé d'aimer (( Dieu? — Monsieur, dit le Père, il faut distinguer. « — Distinguer, dit Despréaux, distinguer, mor- « bleu ! distinguer si nous sommes obligés d'aimer ^< Dieu ! » Et, prenant Corbinelli par le bras, s'enfuit au bout de la chambre ; puis revenant et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du Père et s'en alla rejoindre la compagnie. »

Donc, Mme de Sévigné déteste les jésuites, sauf un seul, qui est Bourdaloue, adore les jansénistes, voudrait faire des œuvres de Nicole « un bouillon

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pour ravaler » et porte dans son cœur une trinité humaine qui est composée de Pascal, Nicole et Arnauld.

Pour ce qui est des idées jansénistes, j'ai dit, comme disait le révérend, qu'il fallait distinguer. Comme Horace qui va, avec une gracieuse nonchalance, du stoïcisme aux préceptes d'Aristippe, Mme de Sévigné est une janséniste qui se surprend de temps en temps à êtremoliniste et quelque chose qui va au delà. Son principe constant est « qu'il faut de la morale, mais chrétienne, sans quoi elle est creuse et vaine ». En dehors de ce principe, elle flotte au gré de ses pensées circonstancielles et de ses impressions. Tantôt elle est dans l'esprit janséniste par une sorte de fatalisme, sur lequel elle revient très souvent, qui est un point de repère de son esprit, qu'elle exprime avec la dernière force, que tout le monde a remarqué et dont on ne saurait nier qu'il a beaucoup d'affinité avec la doctrine de la prédestination. Nous sommes exactement entre les mains de Dieu. Il fait de nous littéralement ce qu'il veut, ce qu'il a voulu depuis qu'il existe^ et notre destin est marqué depuis l'origine des temps. Le canon qui a tué Turenne « était chargé de toute éternité »; les balles sur les champs de bataille « ont leurs commissions » ; il ne faut pas fuir le mauvais air, « nous le trouvons quand il plaît â Dieu et jamais plus tôt ». Ce jeune prêtre meurt, faute d'avoir pris de l'émétique; (( il n'avait garde de le prendre; il faut que les Écritures soient accomplies ». Elle

dit, pour ce qui est d'elle-même : « Si je croyais qu'il fût en nous de ranger, de déranger, de faire, de ne pas faire, de vouloir une chose ou une autre, je ne penserais pas à trouver un instant de repos. » C'est bien là, semble-t-il, sa pensée maîtresse, sa pensée source, celle qui est au fond de Pâme et d'où dérivent toutes les autres : « C'est ma dévotion, c'est mon scapulaire, c'est mon rosaire, c'est mon esclavage à la Vierge, et si j'étais digne de croire que j'ai ma voie toute marquée, je dirais que c'est la mienne. »

A cela (mais plus encore à son tempérament même) on peut rattacher son optimisme ; si tout est voulu de Dieu, rien ne doit être tenu pour mauvais, u Quel trouble peut-il arriver à une personne qui sait que Dieu fait tout et qui aime tout ce que Dieu fait ? » Donc optimisme. « Mme de la Fayette me prie fort aussi de vous parler d'elle. Sa santé n'est jamais bonne et pourtant elle vous mande qu'elle n'en aime pas mieux la mort, au contraire. Pour moi^ j'avoue qu'il y a des choses désagréables dans la vie, mais je n'en suis pas encore si dégoûtée que votre philosophie (c'est à sa fille qu'elle parle) pourrait le souhaiter. Vous aurez bien delà peine à m'ôter cette fantaisie de la tête. ))

Tantôt, au contraire, Mme de Sévigné croit complètement à la liberté de l'homme et qu'il est en nous de vouloir une 'chose ou une autre et que nous sommes les maîtres de notre destinée et qu'en un mot nous sommes libres, puisque Dieu

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nous tient pour responsables : « Pour moi, je pense bien plus loin qwe les jésuites, et voyant les reproches d'ingratitude et les punitions horribles dont Dieu accable son peuple, je suis persuadée que nous avons notre liberté tout entière ; que, par conséquent, nous sommes très coupables et méritons très bien le feu et Peau dont Dieu se sert quand il lui plaît. Les jésuites n'en disent pas encore assez, et les autres donnent sujet de murmure contre la justice de Dieu quand ils nous ôtent ou affaiblissent tellement notre liberté que ce n'en est plus une. Voilà, ma très chère bonne, en vérité, le profit que je fais de mes lectures. Je crois que mon confesseur m'ordonnera la philosophie de Descartes. )>

Elle est plus loin encore de Tesprit janséniste et même du dogme chrétien lui-même, quand elle s'émancipe jusqu'à écrire : « Nous parlons quelque fois de l'opinion d'Origène et de la vôtre: vous aurez peine à nous faire entrer une éternité de supplices dans la tête, à moins que d'un ordre du Roi ou de la Sainte Écriture. »

Qui résoudra ces contrariétés ? Personne, et il serait vain d'essayer de les résoudre. Il faut dire seulement que Mme de Sévigné n'était point systématique et qu'il serait étrange et qu'il serait peu désirable qu'elle l'eût été.

Le plus souvent, comme on s'y peut attendre, elle se ramène à un état d'esprit mitoyen, plein de raison, de modération, de modestie et de bon sens. Au plus fort des disputes sur la grâce, elle

s'écrie : « Épaississez-moi un peu la religion^ qui s'évapore toute à force d'être subtilisée. » Ou elle disait, avec une jolie mélancolie et avec de ces faiblesses qui sont encore un état d'esprit très chrétien (1671, 45 ans) : « Une de mes grandes envies, c'est d'être dévote... Je ne suis ni à Dieu ni au diable : cet état m'ennuie, quoique entre .nous je le trouve le plus naturel du monde. On n'est point au diable, parce que l'on craint Dieu et qu'au fond on a un principe de religion; on n'est point à Dieu aussi, parce que sa loi est dure et qu'on n'aime point à se détruire soi-même. Cela compose les tièdes, dont le grand nombre ne m'inquiète pas du tout; j'entre dans leurs raisons. Cependant, Dieu les hait ; il faut donc en sortir; mais voilà la difficulté. Mais peut-on être plus insensée que je le suis en vous écrivant toutes ces rapsodies ?» — On ne peut, au contraire, être plus sensé que cela.

Si dans les théories elle se perd un peu, dans la pratique elle voit très clair. Les faiblesses, les erreurs et les abus de la pratique religieuse ne lui échappent point. Aussi sévère au moins que La Bruyère, elle parle ainsi des « directeurs » : « Le Père prieur de Sainte-Catherine... a bien de l'esprit; j'aimerais fort à causer avec lui; mais je respecte ses occupations, son esprit de retraite; en un mot, j'entre dans le goût qu'il a de ne pas ressembler à ses voisins [les jésuites de la rue Saint-Antoine] et je le traite à sa mode, qui est aussi tout à fait la mienne ; car plus je vois de cer-

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taines femmes neparlerque deleurdireclem% dîner avec lui, le recevoir en visite, avoir toujours un carrosse prêt pour toutes ses visites, plus la vie retirée de ce Père et sa solitude me le font paraître précieux... » Elle ne se gêne point non plus, petite fille de sainte Chantai, pour porter ce jugement sévère sur les religieuses. A propos de la lettre de la mère Angélique sur la disgrâce de M. de Pomponne, son cousin: v( C'est la première fois que j'ai vu une religieuse parler et penser en religieuse. J'en ai bien vu qui étaient agitées du mariage de leurs parents, qui sont au désespoir que leurs nièces ne soient point encore mariées, qui sont vindicatives, médisantes, intéressées, prévenues. Cela se trouve aisément; mais je n'en avais point encore vu qui fût véritablement et sincèrement morte au monde. Jouissez, ma très chère, du même plaisir que cette rareté m'a donné. »

En résumé, les idées philosophiques et religieuses de Mme de Sévigné sont marquées au coin du bon sens, de ce bon sens qui ne laisse pas de se contredire quelquefois, parce que ce que nous appelons les vérités ont plusieurs aspects et, elles-mêmes, ne sont pas parfaitement d'accord avec soi.

Les opinions littéraires de Mme de Sévigné sont très intéressantes à étudier. Elles sont, pour ainsi parler, conservatrices et un peu rétrogrades. Mme de Sévigné appartient à la première moitié du dix-septième siècle, et les nouveautés de 1660, en général, ne lui agréent pas extrêmement. Elle

aime Montaigne, les romans de i63o et les jansénistes (gens qui, incontestablement, remontent le courant). Elle ne semble aimer ni Malherbe ni Racan, qui sont les idoles de l'école de 1660. En tout cas, elle ne les cite jamais et elle cite Saint-Amant, avec grande raison du reste. Elle aime jusqu'à Tadoration Corneille. Elle le cite sans cesse. Elle annonce les productions de sa vieillesse comme des chefs-d'œuvre. Elle crie : (( Vive Corneille ! Il faut lui pardonner toutes ses faiblesses en faveur de ses sublimes beautés. » Enfin, elle en raffole et n'a pas la pleine possession de son libre arbitre quand elle parle de lui.

Arrêtons-nous un peu sur ses admirations jansénistes. De ces docteurs, en général, elle dit : « Personne n'écrit mieux que ces messieurs. » Dans le détail, on voit qu'il y a à distinguer. Elle ne cite guère Arnauld, quoiqu'elle dise le lire. Il est évidemment trop compact et trop dur pour elle. De Pascal, elle lit surtout les Provinciales^ qu'à la vérité elle reprend et relit sans cesse. Elle semble avoir lu le Discours sur la condition des grands. Elle a lu les Pensées qu'elle cite, et exactement, trois ou quatre fois, une fois avec admiration (<( Dieu sensible au cœur, voilà votre élat : je n'ai jamais vu une telle parole ; mais aussi elle est de M. Pascal »). Mais c'est Nicole qui, pour elle, lève la paille. Elle s'en nourrit, elle s'en imbibe ; il devient son sang et sa chair. Il est divin. Peut-on comparer son style à elle à son style à lui ? Il meurt : C'était le dernier des Romains. »

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Il (( descend dans le cœur humain avec une lanterne ». Arrêtons-nous ici. C'est Texplicalion . Nicole est un psychologue et un moraliste, comme Pascal, mais plus clair, plus accessible, moins profond, moins abstrait, moins paradoxal aussi, uni, lumineux, abondant, et qui s'explique et se démêle lui-même avec patience et complaisance pour le lecteur. Il est son entretien à la fois instructif, agréable et facile. Il est tout ce qu'il faut pour le bon sens et le droit esprit de la marquise. EUen'est pas embarrassée poury ajouter de l'esprit.

Des hommes qui sont du milieu du dix-septième siècle, elle a adopté quelques-uns, fort peu. Elle aime jusqu'au ravissement La Fontaine ; elle ne dédaigne pas Molière ; elle délire de Bourdaloue, quoique jésuite. Elle n'a aimé franchement ni Racine, ni Boileau, ni Bossuet. Elle semble avoir ignoré complètement La Bruyère, bien que son livre eût paru huit années avant qu'elle mourût et bien qu'entre La Bruyère et elle il y eût beaucoup de points communs. La Fontaine est certainement avec Corneille, peut-être avant, l'auteur qu'elle cite le plus. Sans cesse un vers de lui revient sous sa plume. Elle cite ses Fables ; elle cite ses Conles; elle cite ses petits ouvrages. Elle le recommande à sa fille et se fâche de çe que celle-ci résiste un peu. Ces fables sont « divines » ; « cela est peint )).Ces contes sont charmants. Y at-il rien de plus joli que les Rémois, le Petit Cliien, les Oies du frère Philippe? Bussy prend, contre Furetière, la défense de La Fontaine et Benserade,

Comme il a raison ! « Tons vos plaisirs, vos amusements, vos tromperies, vos lettres et vos vers m'ont donné une véritable joie et surtout ce que vous écrivez pour défendre Benserade et La Fontaine contre ce vilain factum. Je l'avais déjà fait en basse note à tous ceux qui voulaient louer cette noire satire. Je trouve que Fauteur fait voir clairement qu'il n'est ni du monde ni de la cour, et que son goût est d'une pédanterie qu*on ne peut pas même essayer de corriger. Il y a de certaines choses qu'on n'entend jamais quand on ne les entend pas d'abord ; on ne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans le charme et dans la facilité des ballets de Benserade et des fables de La Fontaine, cette porte leur est fermée et la mienne aussi.., »

Elle cite souvent, aussi, Molière, soit intégralement, soit par allusion ; mais il me semble qu'elle ne le loue jamais. On me dira qu'il n'y a meilleur éloge que citation ; mais encore elle ne le loue point. J'imagine qu'elle est pleine de ses bons mots comme de « proverbes des gens d'esprit » que tout le monde répète et que les circonstances ramènent dans toutes les conversations ; mais qu'elle ne croit pas vraiment avoir affaire à un génie.

Elle adore Bourdaloue pour les mêmes raisons que Nicole. Bourdaloue est moraliste plutôt que professeur de dogmes. Il analyse des passions ; il critique des travers, il fait des portraits. Le pont est tout fait entre la marquise et lui. Notez

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encore qu'il est très clair, qu'il compose bien, qu'il mène aisément d'un point à un autre, qu'on le suil facilement. Notez encore qu'il est Thonneteté, la probité, la candeur même. Notez encore qu'il est brave, qu'il aborde sans peur les passages périlleux,dont on frissonne par avance et qui font qu'on tire les rideaux, et qu'arrivé là il frappe comme un sourd. Aussi, quel homme ! Comme on va « en Bourdaloue » avec ivresse ! Comme on revient ravie! Lui aussi est divin. Il prêche comme un ange du ciel. 11 est le grand Bourdaloue ; il est le grand Pan : <« il m'a souvent ôté la respiration par l'extrême attention avec laquelle on est pendu à la force et à la justesse de ses discours, et je ne respirais que quand il lui plaisait de les finir pour en recommencer un autre de la même beauté. » Enfin, Bourdaloue, qiii^ du reste, dit souvent des choses qii Arnauld pourrait signer^ esl le plus grand orateur chrétien du siècle.

M. de La Rochefoucauld, que nous l'etrouvons plus loin en qualité de son ami, plaît extrêmement à Mme de Sévigné comme auteur, quoique ses quaUtés littéraires soient précisément le contraire de celles de la marquise. Elle envoie les Maximes à sa fille, en lui disant : « Il y en a de divines ; il yen a, à ma honte, que je ne comprends pas. Dieu sait comme vous les entendrez. » C'est un merveilleux juge des choses de l'esprit. Aussi aime-t-il La Fontaine. Il a très probablement eu sa part dans l'admirable Princesse de Clèves. C'est un homme d'esprit et un grand esprit.

Boileau n'est pas des amis intellectuels de Mme de Sévigné. Elle le cite assez souvent, mais sans éloge très vif, sauf une fois pour rArt poétique^ qui est un chef-d'œuvre. Elle le vit une fois, chez Gourville. Elle lui reprocha agréablement d'avoir dit du mal de Chapelain. Boileau, qui était plus courtois avec les dames qu'avec les jésuites, « s'attendrit » poliment « pour le pauvre Chapelain ». La marquise lui répondit spirituellement qu'il était « tendre en prose et cruel en vers »).

Elle s'accoutuma difficilement à Racine, ou plutôt elle ne s'accommoda jamais à lui complètement. Il la gre/za, d'abord, en tant que rival de Corneille dans la faveur du public; il l'irrita sans doute, ensuite, par ses épigrammes un peu vives, il faut l'avouer, contre son devancier; ensuite convenons que, si à distance il n'y a rien de plus facile que d'unir Corneille et Racine dans une commune admiration ayant des raisons diverses, il était difficile à un contemporain de goûter l'un . et l'autre. Mme de Sévigné, ayant eu quinze ans vers lô/Jo, avait le goût de l'héroïsme et de l'héroïque dans le roman et au théâtre; et il n'y avait rien d'héroïque dans le théâtre de Racine. Mme de Sévigné ne pouvait guère s'habituer si vite à goûter au théâtre la ressemblance avec le vrai, et quant aux fureurs émouvantes de l'amour, elle n'était ni d'un tempérament ni d'un caractère à les bien comprendre et à en être vivement touchée. Tant y a que jusqu'à Esther elle aima Ra-

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cine très peu. Elle dit hriëvemeni d'Andromaque, jouée devant elle en province, qu'elle « lui fit verser plus de six larmes » et que « c'est assez pour une troupe de province ». A partir de ce moment, elle assure que Racine « n'ira pas plus loin qu'Alexandre et quAndromaqae » ; qu'il « fait des tragédies pour la Champmêlé et non pas pour la postérité ». Elle ne parle pas, ce me semble, de Britannicus^ qui, du reste, fut peu estimé en sa nouveauté. Elle trouve une passion un peu (( folle » dans Bérénice^ sans s'expliquer sur ce mot qui reste obscur; elle dit que Bajazet « est beau », mais y trouve « quelque embarras sur la fin » et « qu'on n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie », et, enfin, que cela est infiniment au-dessous des pièces de Corneille. Elle ne dit rien de Mithridate qu'elle ne vit point, du reste, dans sa nouveauté et sur lequel, étant en Bretagne, elle est renseignée par Mme de Coulanges, qui Fadmire éperdument. Elle ne dit rien, ce me semble bien, ni A'Iphigénie ni de Phèdre. On est tenté de croire que, quand le succès de Racine fut incontesté, et sa royauté admise, elle bouda et préféra se taire sur lui. Elle fut vaincue et transportée, comme on sait, par Esther, et c'est peut-être un malheur que d'aller parmi tant de héros choisir presque un Childebrand. Cependant il faut s'entendre. Ce qui a charmé Mme de Sévigné, c'est surtout la représentation à'Esther^ c'est ce « rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes si parfait et si complet

qu'on n'y souhaite rien ». Pour ce qui est de la pièce en soi, la louange est faible, vraiment, en tant qu'elle est banale : a Tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant ; cette fidélité de l'Histoire sainte donne du respect; tous les chants convenables aux paroles... sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes. » En un mot, Mme de Sévignéaété ravie de la façon dont Esther a été jouée, de la musique et des chœurs qui sont, en effet, de toute beauté. Quand la pièce fut imprimée, « ce qui est Técueil », comme a dit La Bruyère, Mme de Sévigné fut évidemment un peu refroidie. Elle Tavoue avec sa bonne foi ordinaire : « Vous avez Esther; l'impression a fait son effet ordinaire. Vous savez que M. de la Feuillade dit que c'est une requête civile contre l'approbation publique. Vous en jugerez. Pour moi ^ je ne réponds que de r agrément du spectacle^ qui ne peut être contesté. » Elle revient un peu plus tard, partiellement, à son impression première, quand elle a lu elle-même l'ouvrage : « Pour Esther, je ne vous reprends point du tout les louanges que je lui ai données : je serai toute ma vie charmée de l'agrément et de la beauté du spectacle ; j'en suis ravie : j'y trouvé mille choses justes, si bienplacées, si importantes à dire à un roi, que j'entrais avec un sentiment extraordinaire dans le plaisir de pouvoir dire, en se divertissant et en chantant, des vérités si solides : j'étais touchée de ces différentes beautés; ainsi, je suis bien éloignée de changer de senti-

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ment; mais je vous disais que l'impression a fait son effet ordinaire et s'est fait voir comme une requête civile contre ceux qui lavaient louée dans l'excès et de bonne foi : pour moi, je l'ai encore lue avec plaisir, et les critiques seront déboutés. » L'enthousiasme a disparu, l'approbation reste, qui est parfaitement juste, d'ailleurs. Au fond, Mme de Sévigné avait été surtout ravie de la représentation (ÏEslher et du succès qu'elle-même y avait eu.

Mme de Sévigné ne goûta jamais non plus pleinement Bossuet. Elle aimait trop Bourdaloue pour cela. Son siècle, du reste, fut du même avis et il ne faut jamais oublier le mot de Voltaire, qui a tant causé pendant sa jeunesse avec les hommes du dix-septième siècle : « Quand Bourdaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur. )) Mme de Sévigné fait grand cas de VHistoire des variations et elle la lit avec le plus grand intérêt en compagnie de son fils : « Ah ! le beau livre ! » Elle ne méprise pas les Oraisons funèbres et cite avec éloge le panégyrique « de la reine d'Angleterre » (Henriette de France) et « ce portrait de Cromwell ». Voilà du bon goût. Mais enfin elle ne retentit point des éloges de Bossuet; elle parle de lui très rarement et quelquefois elle en médit un peu. L'histoire de l'oraison funèbre du prince de Gondé est curieuse à suivre dans les lettres de Mme de Sévigné. Cette oraison eut peu de succès, ce qui amusera ceux qui aiment à s'entretenir des bizarreries du goût public et de la

vanité des choses humaines. Mme de Sévigné ne Tentendit point. Elle vit seulement, le lo mars 1687, un prélat qui Tavait entendue et qui lui dit que « M. de Meaux s'était surpassé » et que « jamais on n'avait fait valoir ni mis en œuvre si noblement une si belle matière ».

Le 3i mars, la pièce a été imprimée et Topinion générale s'est faite. Bussy écrit à la marquise qu'il Ta lue et « qu'elle est fort extraordinaire et digne du mort pour qui elle est faite ». Mais il ajoute : « Comme fai ouï parler de Toraison funèbre qu'a faite M. de Meau^, elle n'a fait honneur ni au mort ni à Torateur. On m'a mandé que le comte de Grammont, revenant de Notre-Dame, dit au roi qu'il venait de l'oraison funèbre de M. de Turenne. En effet, on dit que M. de Meaux, comparant ces deux grands capitaines sans nécessité, donna à M. le prince la vivacité et la fortune et à M. de Turenne la prudence et la bonne conduite. » Voilà l'opinion publique prise sur le fait. On fut choqué du parallèle entre un « premier prince du sang » et un vicomte; et cela fît tache sur tout le discours et l'on ne vit plus que cela et cela fit scan" dale et l'on cria haro. Remarquez, en cette circonstance, comme en quelques autres, la simplicité de Bossuet. Faisant un discours sur Condé, il se sent historien, il sent qu'il parle devant lapostérité, il songe à elle et non à son auditoire; il s'engage dans un parallèle que le sujet impose et qui pour l'historien n*est pas « sans nécessité », mais à peu près nécessaire, au contraire, et il fait un énorme

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sproposito, Corbinelli écrit à Bussy, le 3i mai: « Le parallèle de M. le prince et de M. de Tiirenne n'est pas de votre goût, à ce que j'ai vu dans votre lettre; il n'est pas non plus de celui des connaisseurs de ce pays-ci, et je pris, l'autre jour, la liberté de dire à M. de Meaux qu'il aurait pu ne le pas pousser jusqu'à la comparaison de leurs morts. » — Mme de Sévigné semble bien avoir été, dans ces circonstances, de Tavis de ses amis et de tout le monde. Elle a son épigramme sur le fameux parallèle : « Je garderai soigneusement, écrit-elle à Bussy, la lettre qui contient l'éloge, sans parallèle^ de votre généreux ami [Saint-Aignan] »; mais surtout elle oppose, visiblement avec une complaisance extrême pour le second, le discours de Bossuet à celui de Bourdaloue. Car les deux orateurs chrétiens furent comme en compétition et, eux aussi, en parallèle, ces jours-là. Le cœur de Gondé ayant été enterré à la maison professe des jésuites, Bourdaloue fit un discours pour l'y recevoir et Mme deSévigné fut pénétrée d'admiration pour cette pièce d'éloquence. Bourdaloue, en effet, y démontrait en trois points que le cœur de Gondé avait été solide, droit et chrétien : solide, car, dans le haut de la plus glorieuse vie qui fut jamais, il avait été au-dessus des louanges; et « cela fut traité divinement » ; droit, car, si Gondé s'est laissé aller à de bien étranges égarements, son cœur y resta droit, c'est-à-dire désintéressé, et n'avait été emporté que par le malheur de sa destinée et par des raisons qui l'avaient comme

entraîné à une guerre et à une séparation qu'il détestait intérieurement et qu'il avait réparées plus tard; et « Ton ne saurait dire avec combien d'esprit tout cet endroit fut conduit et quel éclat il donna à son héros par cette peine intérieure qu'il nous peignit si bien et si vraisemblablement; » — ' chrétien, parce que M. le prince avait dit, dans les derniers temps, que, malgré l'horreur de sa vie à l'égard de Dieu, il n'avait jamais senti la foi éteinte dans son cœur; parce que Condé avait fait retour à Dieu depuis deux ans et parce que sa mort avait été chrétienne; et Bourdaloue a peint cette mort « avec des couleurs ineffaçables dans mon esprit et dans celui de tout l'auditoire qui paraissait pendu et suspendu à tout ce qu'il disait, d'une telle sorte que l'on ne respirait pas; et de vous dire de quels traits tout cela était orné, il est impossible et je gâte cette pièce par la grossièreté dont je la croque; c'est comme si un barbouilleur voulait toucher à un tableau de Raphaël ». — On comprend à quel point Toraison de Bossuet dut pâhr dans le voisinage immédiat d'une telle pièce d'éloquence. La postérité n'a peut-être pas ratifié le jugement de Mme de Sévigné, de Bussy, de Corbinelli et, ce semble, de leurs conieaiporains; mais il se peut que ce soit elle qui se trompe.

Pour en finir avec les idées, opinions et goûts artistiques de Mme de Sévigné, il faut remarquer, ce que je crois, en effet, remarquable, qu'elle ne parle qu'infiniment peu d'arts plastiques. Elle

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nous dira que M. de Pomponne se fait peindre par Mignard; elle dira à sa fille : « Vous me faites [de tel personnage du temps] un portrait charmant; il est de Mignard » ; et ailleurs : « Votre pinceau vaut celui de Mignard » ; elle s'étendra sur la beauté du portraitde Mme de Grignan par Mignard (mais c'est qu'il s'agit de sa fille) : u Faucher voulut voir votre portrait... jevoudrais que vous et M. de Grignan eussiez pu voir l'admiration naturelle dont il fut surpris; quelles louanges il donna à la ressemblance; mais encore plus à la bonté de la peinture, à cette tête qui sort, à cette gorge qui respire, à cette taille qui s'avance; il fut une demi-heure comme un fou. Je lui parlai de celui de la Saint-Géran; il l'a vu; je lui dis que je le croyais mieux peint; il me pensa battre; il m'appela ignorante et femme, ce qui est encore pis. Il appelle des traits de maître ces endroits qui me paraissaient grossiers : c'est ce qui fait le blanc, le lustre, la chair et sortir la tête de la toile... » — Mais elle ne parle ni de Poussin, ni de Philippe de Champagne, ni de Lesueur, ni de Lebrun, ni. de Claude Gelée, non plus, du reste, que de Pierre Puget, ou de Claude Perrault ou de Girardon. Elle parle de Mansart, mais pour ne dire que ceci qu'en 1687 il est à Bourbon et ne respire que de se restaurer des extrêmes évacuations de Vichy. Somme toule, Mme de Sévigné a eu peu de regards pour les toiles peintes, les fresques, les statues et les colonnades.

A cet égard, chose curieuse, elle n'est pas de

son temps. Elle est comme une femme du monde du dix-neuvième siècle qui ne parlerait pas de Wagner.

Mme de Sévigné, en tous ses goûts et opinions, est une femme de la première moitié du dix-septième siècle, qui a le sens intellectuel assez fin pour ne point repousser tout ce que la seconde partie de ce siècle a amené avec elle, mais qui, en général, n'aime guère que ce que les gens de i63o aimaient ou ce qu'ils auraient aimé s'il se fût produit dans leur temps. Du reste, de goût très fin, très délicat, sentant à merveille et flairant la moindre odeur de pédantisme; qui ne fut jamais effleurée, malgré la date de sa naissance, de la moindre contagion du burlesque; élève indirecte de Térence et d'Horace, élève directe de Montaigne, dont elle aurait pu dire, comme Mme du Deffand, qu'cl e l'aurait désiré comme voisin de campagne et avec qui, plus que Mme du Deffand, elle était digne de voisiner.

Ses lacunes mêmes ne sont pas des limites et ses erreurs, ou ce qui nous semble tel, ne sont que de légers excès d'un esprit vif, trop emporté vers un objet pour en bien voir un autre trop diff*érent. Il est d'une intelligence peut-être insuffisamment compréhensive de ne pas admirer assez Bossuet parce qu'on aime trop Bourdaloue et de s'accommoder mal de Racine parce qu'on est férue de Corneille; mais encore il n'est pas d'un goût gâté de distinguer VHistoire des variations comme le chef-d'œuvre de Bossuet et de croire, du

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temps de Bajazet, que Racine n'ira pas plus loin qu And romaque. En disantes qu'il est dommage que Mme de Sévigné manque absolument de goût », Voltaire a poussé la sévérité jusqu'à l'injustice. Il est vrai que, pour Voltaire, le crime de lèse- Racine était cas pendable. Souhaitons tous d'avoir seulement autant de goût que Mme de Sévigné et de ne pas nous tromper plus ni plus souvent qu'elle.

SA FILLE

RNAULD d'Andilly disait à Mme de Sévigné qu'elle était une jolie païenne et qu'elle faisait de sa fille l'idole de son cœur. On ne saurait pas mieux dire, et la marquise de Sévigné a eu pour la comtesse de Grignan un culte de latrie qu'on ne comprendrait pas très bien, si Ton ne savait que le cœur, et surtout le cœur des mères, a des raisons que la raison ne connaît pas.

Françoise-Marguerite de Sévigné, plus tard comtesse de Grignan, était, au témoignage de ceux qui l'ont connue quelques années après sa naissance, une enfant extrêmement jolie et charmante. Ainsi la peint, avec sa mère et son frère, Tabbé Arnauld, frère d'Arnauld de Pomponne: « Il me semble que je la vois encore [Mme de Sévigné] telle qu'elle me parut la première fois que j'eus l'honneur de la voir, arrivant dans le fond de son carrosse tout ouvert, au milieu de monsieur son

SA FILLE

fils et de mademoiselle sa fille, tous trois tels que les poètes représentent Latone au milieu du jeune Apollon et de la petite Diane, tant il éclatait d'agrément et de beauté dans la mère et dans les enfants. »

Mme de Sévigné rapporte, à ce même propos, un souvenir de M. de Pomponne : « Il se souvient d'un jour que vous étiez petite fille chez mon oncle de Sévigné. Vous étiez derrière une vitre avec votre frère, plus belle, dit-il, qu'un ange. Vous disiez que vous étiez prisonnière, que vous étiez une princesse chassée de chez son père. Votre frère était beau comme vous ; vous aviez neuf ans... »

Dans ce jeune âge, elle n'était point, à ce qu'il semble, de caractère très facile. « J'étais un dragon », disait-elle, elle-même, à sa mère, en se rappelant cette époque, et Mme de Sévigné lui répondait : « Où avez-vous pris cela ? Aucunement. » Cependant, telle historiette que rapporte Mme de Sévigné elle-même semble indiquer que la jeune Françoise avait certaines dispositions à quelque chose qui ressemble à une fâcheuse vivacité : « On parla longtemps là-dessus et de Mlle du Plessis et des sottises qu'elle disait et qu'un jour vous en ayant dit une et trouvant son visage auprès du vôtre, vous n'aviez pas marchandé et lui aviez donné un soufflet pour la faire reculer; et que moi, pour adoucir les affaires, j'avais dit : « Mais voyez comme ces petites filles « se jouent rudement »; et à Mme du Plessis ;

« Madame, ces jeunes créatures étaient si folles « qu'elles se battaient : Mlle du Plessis aga- « çait ma fille ; ma fille la battait ; c'était la plus « plaisante chose du monde » ; et qu'avec ce tour j'avais ravi Mme du Plessis de voir nos petites filles se réjouir ainsi. »

A vingt ans, elle était une « professionnelle beauté », comme nous disons à l'imitation des. Anglais, grande, bien faite, a la plus jolie fille de France », comme l'appelait son cousin Babutin, marchant de la meilleure grâce du monde, dansant à ravir. Sa beauté imposante et souveraine lui avait fait donner, semble-t-il, dans le cercle de ses amis, le nom de « Lionne », qu'avait porté, avant elle, en Rambouillet, l'éclatante Mlle Paulet. Voici, du moins, à ce sujet, un billet du duc de Saint-Aignan à Mlle de Scudéri, qu'à la vérité je transcris surtout pour donner un petit exemple, en passant, du style entortillé de ce temps-là : u Je ne sais, Mademoiselle, de quelle manière je dois répondre à votre obligeante lettre, après avoir même demeuré assez longtemps sans y avoir répondu. Sera-ce en vous rendant mille très humbles grâces, de l'utilité de l'avis qu'il vous a plu de me donner? Sera-ce de votre admirable quatrain, dont toute la cour est charmée? En vérité je crois bien que je ne dirai rien de tout cela et que je ne vous parlerai que de la belle Lionne, mais si peu apprivoisée, à qui l'on [La Fontaine] a dédié la fable du Lion amoureux. Puisque, quand on la voit, on ne saurait regarder

SA FILLE

autre chose, croyez-vous que quand on s'en entretient on puisse aisément changer de discours ? A propos de cette belle Lionne, puisque Lionne il y a, je vous en veux faire une petite histoire. J'étais l'autre jour, dans votre cabinet et quoiqu'on ne puisse vous y voir trop tôt ni vous y attendre avec trop d'impatience, je faillis à vous vouloir mal lorsque vous me détournâtes de la contemplation du beau portrait que vous en avez. Je sais bien que Taventure du lion ne lui est point arrivée, qu'elle a de belles et bonnes dents et sais mieux encore que mon respect me mettra toujours à couvert de ses ongles. Mais, Mademoiselle, à quoi vous jouez-vous de me louer...» — Autre billet : «... Il faut de tout à un guerrier, et pendant qu'on songe à l'équiper on peut oublier jusques à Tillustre Sapho et jusques à la belle Lionne. Mais, à propos de la belle Lionne, celui qui vient d'imposer aux lions un joug qu'ils ont voulu éviter (le roi) en parla, il n'y a que peu de jours, d'uae manière fort agréable pour moi et fort glorieux pour elle. Cet éloge fut public et ni elle, ni nous, ne le demandons pour particulier. La seule vérité le tira de sa bouche et la seule vérité le tire de ma plume. »

La plus jolie fille de France, la belle Lionne, était hautaine, dédaigneuse, sourcilleuse, étrangère aux restes des mortels, déesse sur les nuées, « spirituelle » ainsi qu'on disait alors, c'est-àdire éprise de spéculations philosophiques et faisant songer un peu à la belle fille un peu trop

fière de La Fontaine et à FArmande de Molière.

Il ne suffit pas de ne point se ressembler pour s'aimer ; mais le contraste qui existait, sur beaucoup de points, entre Mme de Sévigné et sa fille a pu être pour quelque chose dans l'amour extraordinaire de celle-là pour celle-ci. La plus jolie fille de France en était la plus froide et la plus insensible.

Elle était en adoration devant sa beauté et en prenait des soins infinis. Elle se souriait à ellemême et ne souriait à personne. La Fontaine lui disait :

Sévigné de qui les attraits Servent aux Grâces de modèle Et qui naquites toute belle A votre indifférence près.

Saint-Pavin écrivait à sa mère :

Votre fille est le seul ouvrage Que la Nature ait achevé...

Aussi la terre est trop petite Pour y trouver qui la mérite ; Et la belle qui le sait bien Méprise tout et ne veut rien.

Elle plaisait pourtant et infiniment. Le roi songea à elle, ou Ton songea à elle pour le roi, ce qui laisse à supposer que le roi y songea un peu, comme du reste le laisse assez entendre un mot du billet de Saint-Aignan cité plus haut. En 1668, comme elle avait vingt-deux ans, le roi se déta-chant déjà de Mme de la Vallière et ne s'étant

SA FILLE

pas encore déclaré pour Mme de Montespan, le duc de Rohan voulut diriger la faveur royale sur Mme de Soubise, sa sœur, et La Feuillade sur Mlle de Sévigné. Mme de Montmorency en informa Bussy-Rabutin, et celui ci répondit avec son cynisme ordinaire, ou plutôt avec le cynisme de ce temps en pareilles affaires : « Je serais fort aise que le roi s'attachât à Mlle de Sévigné, car la demoiselle est fort de mes amis et il ne pourrait être mieux en maîtresse. » Les choses n'allèrent pas plus loin, ou, pour mieux parler, ne commencèrent pas; et Mlle de Sévigné épousa, dès Tannée suivante, le comte de Grignan.

A partir de ce moment, ou bien peu après, son caractère changea ou plutôt s'aggrava. Aimant peu son mari, ce semble, bientôt maladive, acca- / ]51ïe"ïïe six grossesses en neuf ans, amaigrie, enlaidie ou, si Ton veut, moins belle, elle devint sombre, pessimiste, d'humeur difficile, souvent désirant la mort (« qu'elle passe donc, cette vie, tant qu'elle voudra ») et trouvant tout à charge. Il faut songer qu'elle était exilée de Paris, oi^i elle avait été, sinon heureuse, du moins si brillante ; qu'elle était dans des difficultés financières continuelles, son mari, très glorieux, et très d'accord avec elle en cela, se ruinant en réceptions fastueuses, ayant sans cesse u cent personnes » à Grignan ou à Aix et menant un train de prince.

Elle semble avoir eu de belles qualités dont elle faisait peu de chose el des défauts qui lui étaient secrètement chers et qu'elle cultivait avec soin.

Sa mère lui écrivait : « Vous avez de la tête, du jugement, du discernement, de l'incertitude à force de lumières, de l'habileté, de l'insinuation, du dessein, de la prudence, de la conduite, de la fermeté, de la présence d'esprit, de l'éloquence et le don de vous faire aimer quand il vous plaît et quelquefois plus, beaucoup plus que vous ne voudriez. »

Elle avait « un fonds de raison et de courage ». Mais elle aimait à désespérer et à n'avoir pas confiance en soi. Elle écrivait à sa mère des lettres amères sur elle-mxême, où elle affectait de « se mépriser » et de se plaindre de sa destinée et d'elle-même. Elle avait sans cesse des « humeurs noires » et des « dragons » qu'elle cachait, assurait-elle, à son mari, mais dont elle régalait sa mère, qui lui répondait, étant cette fois la plus philosophe des deux et s'apercevant elle-même qu'elle parlait comme La Rochefoucauld : « Il n'y a de véritable mal dans la vie que les grandes douleurs ; tout le reste est dans l'imagination et dépend de la manière dont on conçoit les choses. Tous les autres maux trouvent leur remède ou dans le temps ou dans la modération ou dans la force de l'esprit ; les réflexions les peuvent adoucir, la dévotion, la philosophie. »

C'était, en effet, l'imagination que Mme de Grignan avait malade. Elle s'exagérait tous les sujets de douleur et repoussait instinctivement tous les sujets de consolation: « La fable du lièvre est tellejîient faite pour votre état qu'il semble que ce

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soit vous qui la fassiez : « Jamais un plaisir pur ; (( toujours assauts divers » ; et vous pourriez ajouter encore : « Corrigez-vous, dira quelque sage cer- « velle. Eh ! la peur se corrige-t-elle ? »

Il me semble que Mme de Sévigné a tracé un peu le portrait de sa fille en traçant celui de Mlle de Méri, sa cousine, ou du moins qu'elle n'a pas laissé de songer un peu à sa fille en croquant Mlle de Méri, et comme on voudra; mais toujours il y a quelque chose : « Ah ! mon enfant ! qu'il est facile de vivre avec moi ! Qu'un peu de douceur, d'esprit de société, de confiance, même superficielle, que tout cela me mène loin ! Je crois, en vérité, que personne n'a plus de facilité que moi dans le commerce de la vie : je voudrais que vous vissiez comme cela va bien quand Mlle de Méri veut... Mais quand on ne peut rien dire qui ne soit repoussé rudement ; quand on croit avoir pris les tours les plus gracieux et que toujours ce n'est pas cela ; c'est tout le contraire ; qu'on trouve toutes les portes fermées sur tous les chapitres qu'on pourrait traiter ; que les choses les plus répandues se tournent en mystères... que la défiance, l'aigreur, l'aversion sont visibles et sont mêlées dans toutes les paroles, en vérité cela serre le cœur et franchement cela déplaît un peu ; on n'est point accoutumé à ces chemins raboteux et quand ce ne serait que pour vous avoir enfantée, on devrait espérer un traitement plus doux. Cependant, ma fille, j'ai souvent éprouvé ces manières si peu honnêtes ; ce qui

fait que je vous en parle, c'est que cela a changé et que j'en sens la douceur ; si ce retour pouvait durer, je vous jure que j'en aurais une joie sensible, mais je vous dis sensible ; il faut me croire quand je parle; je ne parle pas toujours... Enfin, je suis contente et je vous assure qu'il faut peu pour me contenter. La privation de rudesses me tiendrait lieu d'amitié en un besoin ; jugez ce que je sentirai si vous pouvez faire que l'honnêteté, la douceur, une superficie de confiance, la causerie et tout ce qu'on a enfin avec ceux qui savent vivre puisse être désormais établi entre elle et moi. »

« Qu'il est facile de vivre avec moi ! » C'est ce qui était impossible à Mme de Grignan, et Mme de Sévigné le savait bien. Par correspondance on s'entendait encore et parfois honnêtement. Certaines lettres de Mme de Grignan étaient même spirituelles et gaies, de quoi Mme de Sévigné la félicitait de tout son cœur, les trouvant sans doute plus gaies qu'elle n'étaient, pour exciter leur auteur à en écrire plus souvent de pareilles : « Vous êtes plus gaie dans vos lettres que vous ne Fêtes ailleurs. » Il n'y avait même, par correspondance, que des querelles littéraires et très légères. Mme de Grignan était entichée de Descartes, où Mme de Sévignéne se piquait pas de rienentendre ; elle n'aimait pas La Fontaine, de quoi Mme de Sévigné enrageait : « Ne jetez pas si loin les livres de La Fontaine. Il y a des fables qui vous raviront et des contes qui vous charmeront. La fin

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des Oies du père Philippe Jes Rémois^ lePetit Chien ^ tout cela est très joli ; il n'y a que ce qui n'est pas de ce style qui est plat. Je voudrais faire une fable qui lui fît entendre combien cela est misérable de forcer son esprit à sortir de son genre et combien la folie de vouloir chanter sur tous les tons fait une mauvaise musique. Il ne faut point qu'il sorte du talent qu'il a de conter. » — Elle lui dit encore : « Si je vous avais lu les fables de La Fontaine, je vous réponds que vous les trouveriez jolies... » Enfin, on ne s'entendait pas sur le mérite de La Fontaine, et très probablement Mme de Grignan disait comme on prétend qu'a dit un de nos contemporains : « Puisque La Fontaine avait tant de talent, pourquoi faisait-il des fables? » Et c'est à une objection de ce genre que semble répondre Mme de Sévigné. — On se querellait aussi sur d'autres points très intéressants, tel que celuici. Mme de Grignan n'aimait point les dénouements. Elle semble avoir souhaité, ce qui du reste n'est pas de très mauvais goût, qu'un roman ou une tragédie ne finît point et laissât rêver sur la suite et la fin des choses. C'était une raffinée. Là aussi elle trouverait, de nos jours, gens de bon lieu qui lui donneraient raison. De sens plus commun et, disons-le, de meilleur sens, Mme de Sévigné aimait qu'un ouvrage eût son point d'arrêt et trouvait bien des dénouements fort justes et satisfaisants pour l'esprit : « Vous avez toujours votre horreur pour les conclusions. Où avez-vous appris que les conclusions de Cinna, de Rodo-

gune, d'OEdipe, et tant d'autres encore dont je ne me souviens pas, fussent ridicules ? Voilà de quoi nous brouiller, moi qui les lis jusqu'à l'approbation. Votre frère est comme moi. Nous finissons tout; nous ne dormons point de bon cœur que nous ne voyons tout le monde content. » Elle n'aimait pas les romans ; mais sa mère le lui pardonnait ; elle lui pardonnait moins de laisser Tacite sur le vert et de ne pas achever la lecture de ses histoires ; elle n'a jamais lu les Provinciales qu'en courant et trouve que c'est toujours la même chose ; que ne les lit-elle à loisir, elle serait de l'opinion de tout le monde. Avec moins de ménagements que sa mère, son frère l'accuse d'aimer les choses tines et distillées et de trouver les galimatias choses claires et les plus aisées du monde. Eu somme, pour ce qui est de ces matières, c'est Mme de Sévigné qui est la jeune femme et Mme de Grignan qui paraît une grand-mère préoccupée d'idées très sérieuses, affectant de s'y attacher exclusivement, dédaignant de s'amuser et prenant pitié de ceux qui s'amusent.

Mais, en somme, on ne se gourmait point et l'on n'allait que jusqu'à l'escarmouche par correspondance.

Il en allait autrement quand Mme de Grignan était à Paris. Alors la vie était impossible. Mme de Sévigné et Mme de Grignan étaient inhabitables l'une pour l'autre. Mme de Grignan ne manquait pas d'avoir pour désagréables les amis de sa mère. J'ignore ce qu'elle pensait de La Rochefoucauld,

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mais elle ne pouvait pas souffrir Mme de la Fayette; elle prenait ombrage de Corbinelli et avait de l'aversion pour le cardinal de Retz. Elle attribuait à Corbinelli des noirceurs, dont il semble qu'il fût incapable ; elle l'accusait de vouloir lui ôter le cœur de sa mère, à quoi sa mère répondait très finement : « Vous aviez une conduite qui était plus capable de faire ce que vous craigniez (si c'était une chose faisable) que tous les discours que vous supposiez qu'on me faisait ; et encore : « Dans ces derniers temps, hélas, vous faisiez fort bien pour Corbinelli ; il ne lui en faut pas davantage ; il est content et moi aussi ; il n'y arien à raccommoder : tout est bien, croyez-moi ; je ne sais pas de cœur meilleur que le sien, je le connais ; et pour son esprit il vous plaisait autrefois : il regarde avec respect la tendresse que j'ai pour vous ; c'est un original qui fait connaître jusqu'où le cœur humain peut s'étendre... »

Pour ce qui est du Cardinal, que Mme de Sévigné considère comme le meilleur des hommes et qui semble dans son âge mûr l'avoir été et qui aimait Mme de Grignan et qui songeait à la faire son héritière, à quoi Ton pouvait avoir égard, Mme de Grignan avait pour lui une véritable répulsion. Il lui avait envoyé une cassolette ; elle ne l'avait pas trouvée belle et avait été offensée, ce semble, d'un présent qui avait une valeur marchande. Bref, après avoir fait mille façons pour l'accepter, elle n'en avait pas remercié le dona-

leur et, à ce qu'il paraît bien, avait fini par la renvoyer. Sur tout cela : « Je ne sais comment, écrivait la marquise, vous avez pu estimer qu'il fût honnête de refuser une telle chose : ou je radote, ou je ne sais plus vivre, ou c'eût été la plus rude et la moins respectueuse action que vous eussiez pu faire. » Et plus tard : « Écrivez à notre cher cardinal. Savez-vous bien que vous n'avez pas pensé droit sur la cassolette et qu'il a été piqué de la hauteur dont vous avez traité celte dernière marque de son amitié? Assurément vous avez outré les beaux sentiments : ce n'est pas là, ma fille, où vous devez sentir l'horreur d'un présent d'argenterie; vous ne trouverez personne de votre sentiment et vous devez vous défier de vous [ceci est mettre le doigt sur l'apostume] quand vous êtes seule de votre avis. » Deux ans plus tard, Mme de Sévigné essaie de confesser sa fille sur cette froideur à Tégard du bon cardiaal : « C'est dans cette pensée que j'ai eu toutes les conversations avec le cardinal, qui ont toujours roulé sur dire que vous aviez de l'aversion pour lui. Il est très sensible à la perte de la place qu'il croit avoir eue dans votre amitié. Il croit devoir être le premier de vos amis ; il croit être des derniers... Sur cela, je crois avoir dit et ménagé tout ce que l'amitié que j'ai pour vous et l'envie de vous conserver un ami si bon et si utile pouvait m'inspirer... Je n'ai pas encore compris la perte que je vois que vous voulez faire de cette Éminence... Est-il juste, ma bonne, qu'une bagatelle

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sur quoi il s'est trompé, m'assurant que vous la soutîririez sans colère, m'étant moi-même appuyée sur sa parole pour la souffrir; est-il possible que cela puisse faire un si grand effet ? Le moyen de le penser? Eh bien, nous avons mal deviné ; vous ne l'avez pas voulu : on Ta supprimé et renvoyé [le présent ( ?)] ; voilà qui est fait ; c'est ime chose non avenue; cela ne vaut pas, en vérité, les tons que vous avez pris. Je crois que vous avez des raisons ; j'en suis persuadée par la bonne opinion que j'ai de votre raison. Sans cela... Un cœur dont le penchant naturel est la tendresse et la libéralité, qui tient pour une faveur de souffrir [que vous souffriez] qu'il l'exerce pour vous, qui n'est occupé que du plaisir de vous en faire, qui a pour confidents toute votre famille et dont la conduite et l'absence ne peuvent, ce me semble, vous obliger à de grands soins ! Il ne lui faudrait que d'être persuadé que vous avez de l'amitié pour lui... Mais, comme je ne sais aucune de vos raisons ni de vos sentiments [on voit le caractère fermé de Mme de Grignan], il est très possible que je raisonne maL »

Quant aux relations directes entre Mme de Sévigné et Mme de Grignan quand elles se trouvaient ensemble en un môme lieu, elles étaient déplorables. Il y avait une contrariété de nature. Mme de Sévigné était exubérante et tumultueuse dans son affection ; Mme de Grignan était, le mot est d'elle, « d'un caractère peu communicatif ». Ils'en suivaitque Mme de Sévigné excédait Mme de

Grignan de sonamitié et lui était insupportable en proportion même de son amour. Il y a des gens qui aiment à être aimés avec sobriété et que Ton fatigue en les aimant, du moins en le leur disant à tous les instants de la vie. Mme de Grignan était essentiellement de cette humeur-là. Il faut se figurer que ces effusions de passion maternelle, que nous trouvons dans les lettres de Mme de Sévigné, étaient plus abondantes encore et plus déchaînées et plus prolongées et forlongées dans les conversations entre la mère et la fille. Or, du caractère dont était Mme de Grignan, elle les supportait dans des lettres, mais en était exaspérée dans les entretiens. Et c'était chez Mme de Sévigné le besoin de confiance et de confidence, et chez sa fille le besoin de ne pas se confier et de se taire sur elle-même. De là des orages continuels. Mme de Grignan est la seule personne du dix-septième siècle qui ait trouvé Mme de Sévigné ennuyeuse ; mais on peut croire qu'elle fut énergiquement de son avis.

Elles se torturaient Tune Tautre abominablement. On verra par les citations que nous allons faire de Mme de Sévigné, que nous n'exagérons point. Mme de Grignan vient de quitter sa mère en 1671 et lui écrit; Mme de Sévigné répond : « ... Vous vous avisez donc de penser à moi, vous en parlez et vous aimez mieux m'écrire vos sentiments que vous n'aimez à me les dire... » — Un peu plus tard : « Vous me dites que vous êtes fort aise que je sois persuadée de votre amitié et

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que cest un bonheur que vous n'avez pas eu quand nous avons été ensemble. Hélas, ma bonne, sans vouloir vous rien reprocher, tout le tort ne venait pas de mon côté. A quel prix inestimable ai-je toujours mis les moindres marques de votre amitié... Mais aussi combien me suis-je trouvée inconsolable quand j'ai cru voir le contraire ! » — Un peu plus tard : « Vous me dites que j'ai été injuste sur le sujet de votre amitié. Je Tai été encore bien plus que vous ne pensez... J'ai cru que vous aviez de l'aversion pour moi, et je l'ai cru parce que je me trouvais, pour des gens que je haïssais, comme il me semblait que vous étiez pour moi ; et songez que je croyais cette épouvantable chose au milieu du désir extrême de découvrir le contraire. . . »

Après un second séjour, qui fut de quinze mois, en 1674-1675, de Mme de Grignan auprès de Mme de Sévigné, mêmes douloureuses remarques de Mme de Sévigné : <( Il y a des gens qui m'ont voulu faire croire que l'excès de mon amitié yous incommodait ; que cette grande attention à découvrir vos volontés, qui tout naturellement devenaient les miennes, vous faisait assurément une grande fadeur et un dégoût. Je ne sais, ma chère enfant, si cela est vrai. Ce que je puis vous dire, c'est qu'assurément je n'ai pas eu dessein de vous donner cette sorte de peine. J'ai un peu suivi mon inclination, je l'avoue, et je vous ai vue autant que j'ai pu, parce que je n'ai pas eu assez de pouvoir sur moi pour me retrancher ce plaisir; mais

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je ne crois pas vous avoir été pesante... » Et Mme de Grignan ayant répondu à cette lettre d'une façon obligeante, Mme de Sévigné écrit : « Je vous remercie, ma bonne, de la peine que vous prenez de vous défendresi biend'avoir jamais été opprimée de mon amitié... Jecroisde votretendresse pour moi tout ce que vous pouvez souhaiter que j'en pense... Vous expliquez très bien cette volonté, que je ne pouvais deviner, parce que vous ne vouliez rien; je devrais vous connaître, et sur cet article je ferai encore mieux que je n'ai fait, parce qu'il n'y a qu'à s'entendre... » Traduction de ce propos aigre-doux qui donne bien à entendre à quel point saigne le cœur de Mme de Sévigné : Je voulais deviner comment vous vouliez être aimée et j'aurais dû, vous connaissant, comprendre qu'à cet égard vous ne vouliez rien.

Après un autre séjour de Mme de Grignan à Paris et un autre départ, en 1677, Mme de Sévigné écrit: « Quelle journée! quelle amertume ! quelle séparation ! Vous pleurales^ ma chère^ et cest une affaire pour vous; ce n'est pas la même chose pour moi ; c'est mon tempérament. »

Un peu plus tard, Mme de Sévigné écrit la fameuse lettre, la plus sévère qu'elle ait pris sur elle d'écrire, la plus déchirante aussi, celle où la misère de ce commerce et la douleur dont il était la source pour elle, pour toutes deux, du reste, sont établies enfin sans voile et déclarées pleinement : « ... Il faut penser, ma fille, à vous guérir V esprit et le corps et, si vous ne voulez point mourir dans

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votre pays et au milieu de nous, il faut ne plus voir les choses que comme elles sont^ ne les point grossir dans votre imagination... Si vous ne prenez cette résolution, on vous fera un régime de ne me jamais voir ; je ne sais si ce remède serait bon pour vous ; quant à moi, je vous assure qu'il serait indubitable pour finir ma vie... Je vous parle sincèrement. Travaillez là-dessus, et quand on me vient dire présentement : « Vous voyez « comme elle se porte et vous-même vous êtes en <( repos : vous voilà fort bien toutes deux » ; oui, fort bien, voilà un régime admirable, tellement que pour nous bien porter il faut que nous soyons à deux cent mille lieuesTune de l'autre. » (Voilà le mot de solution enfin trouvé). — Déjà, en 1671, elle avait dit plus doucement : « Ne donnons point désormais à l'absence le mérite d'avoir remis entre nous une parfaite intelligence et de mon côté la persuasion de votre tendresse pour moi. Et Ton me dit cela avec un air tranquille. Voilà justement ce qui m'échaufle le sang et me fait sauter aux nues. Au nom de Dieu, ma fille, rétablissons notre réputation par un autre voyage où nous serons plus raisonnables, c'est-à-dire vous, et ou Von ne me dise plus : « Vous vous tuez l'une « l'autre. » Je suis si rebattue de ces discours que je n'en puis plus : il y a d'autres manières de me tuer qui seraient bien plus sûres. »

Un peu plus tard, nouvelle lettre sur ce sujet, qui nous fait sentir sur le vif ce qui, dans la conduite de Mme de Sévignè, était le plus insuppor-

table à Mme de Grignan. Mme de Sévigné s'inquiétait d'une façon indiscrète et persécutrice de la santé de sa fille, et l'on sait qu'il y a des personnes que cela rend plus malades encore : «... Vous étiez disposée d'une façon si extraordinaire, que les mêmes pensées qui vous ont déterminée à partir m'ont fait consentir à cette douleur... C'était un crime pour vous d'être en peine de votre santé ; je vous voyais périr devant mes yeux et il ne m'était pas possible de répandre une larme; c'était vous tuer; c'était vous assassiner; je n'ai jamais vu une sorte de martyre plus cruel et plus nouveau... Ah ! ma fille, nous étions d'une manière sur la fin qu'il fallait faire comme nous avons fait... C'est une marque du besoin que vous aviez de ne vous plus contraindre, que le soulagement que vous avez trouvé dans les fatigues d'un voyage si long. Il faut des remèdes extraordinaires aux personnes qui le sont... Ne nous mettons plus dans le cas qu'on nous vienne faire l'abominable compliment de nous dire, avec toute sorte d'agrément, que pour être fort bien il faut ne nous revoir jamais. »

C'est à cette lettre que Mme de Grignan répondit, durement, mais y voyant très clair: « Vous ne sauriez plus rien faire de mal ; car vous ne m'avez plus ; fêlais le désordre de voire espril^ de voire sanlé, de voire maison. »

Oui, la chose était certaine; elle était prouvée : Mme de Sévigné et Mme de Grignan s'aimaient infiniment de loin, mais ne pouvaient s'aimer que

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placées ainsi. Elles avaient des façons d'aimer trop différentes pour que l'une pût supporter la façon de l'autre, Tune ayant l'amour encombrant et l'autre étant trop facilement incommodée par l'affection trop manifestée ; l'une aimant fort qu'on la laissât tranquille, l'autre n'étant jamais ni tranquille, ni tranquillisée, ni tranquillisante; Tune n'ayant jamais assez prouvé qu'elle aimait, l'autre voyant la meilleure preuve d'amour en ceci qu'on n'en donnât que des signes discrets et qu'on n'en exigeât point; l'une aussi vite fatiguée en affection que l'autre y était infatigable.

Les chosespourtantsemblents'être apaiséesavec le temps. De 1680 à 1688, Mme de Grignan vécut à Paris, sa mère (sauf plusieurs séjours, dont quelques-uns assez longs, en Bretagne) y vivant aussi, et il n'y eut pas, semble-t-il, de querelles très vives. Partie pour la Bretagne en 1684, la marquise remercie même la comtesse des éclatantes marques d'affection que celle-ci lui a données.

En 1688, la séparation recommença. C'est alors, surtout, que la marquise nous apparaît dans son rôle de grand'mère, s'inquiétant de celte chère Pauline, « ses petites entrailles », qu'elle avait quelque temps élevée elle-même, du jeune marquis de Grignan qui, maintenant grand garçon, sert à l'armée, à la tête de la plus belle compagnie du monde.

Enfin, en 169^, Mme de Sévigné quitta Paris pour rejoindre définitivement sa fille, son gendre et ses petits-enfants en Provence. Il semble que

les deux caractères inconciliables se fussent à peu près réconciliés, atténués Tun et l'autre par l'usure du temps et du reste apaisés par un fonds d'affection qui avait toujours été solide, en dépit de tous les orages. Mme.de Grignan avait fait beaucoup de mal à Mme de Sévigné; mais, sans y mettre beaucoup du sien, elle lui avait aussi donné de grandes joies, si l'on songe au mot profond et définitif de leur ami La Rochefoucauld : « Le plaisir de l'amour est d'aimer » et à celui aussi de Charleval : « Tous les autres plaisirs ne valent pas ses peines. »

Cependant, on ne peut que souscrire, en somme, à ces lignes du pénétrant Saint-Simon sur ces affaires : u Mme de Sévigné mourut à cette époque chez sa fille, qui était son idole et qui le méritait médiocrement. »

Mme de Grignan mourut en lyoS.

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HARLES de Sévigné était le meilleur enfant du monde. Il tenait beaucoup de sa mère et il était à peu près le contraire de sa sœur. Il était doux, un peu nonchalant, très modeste, très facile à vivre, très aimant, infiniment bien disposé à la vie de famille, très peu soucieux de gloire et ennemi de toute ostentation; ayant du reste du goût pour les lettres, pour les bonnes lectures, s'y entendant et y montrant de l'intelligence et de la finesse; capable de goûter et de cultiver Tamitié et n'ayant jamais eu un ennemi, ni même, je crois, UQ adversaire; souriant à la vie, à sa mère, à sa sœur, aux amis de sa mère; admirablement desintéressé, absolument incapable de jalousie, alors qu'il y avait lieu pour lui de la ressentir, la préférence de Mme de Sévigné pour sa fille étant éclatante; prodigue par générosité et par nonchalance et « ayant dans la main un creuset

OÙ l'argent se fond » ; mais capable de coïTection et de retour à l'ordre par amour pour les siens et par sentiments religieux; bref, sauf le génie, un digne fils de Mme de Sévigné et une démonstratration, à l'égard de celle-ci, d'une Providence consolatrice.

J'ignore quelles furent ses études et je suppose qu'elles furent celles de tous les gentilshommes du temps; mais le goût de la lecture fut précoce chez lui et Ton peut croire qu'à vingt ans il était déjà un peu plus cultivé que la moyenne des hommes de son temps et de son âge. Sa jeunesse fut consacrée, si Ton peut ainsi parler, à la guerre et aux amours frivoles, ce qui ne le distingue aucunement de ses contemporains. Saint-Simon dit qu'il seryit bien et peu. « Peu » est sévère. Sévigné fît un assez grand nombre de campagnes et dangereuses. A vingt ans, il fut de l'expédition de Candie, qui fut rude et malheureuse. Plus tard il fut en Allemagne avec Turenne, à Philipsbourg, à Senef où il fut blessé, en Flandre, à Aire, où il se conduisit avec bravoure et même avec témérité, à Valenciennes où il fut blessé, à Mons, où le maréchal de Luxembourg rend hautement témoignage de sa valeur, en Flandre encore, avec le titre de guidon, plus tard avec une sous-lieutenance. Il aurait désiré un régiment qu'il ne put jamais obtenir. Il désira, plus tard, la charge de lieutenant général du roi dans le pays nantais, et il l'obtint.

Dans les intervalles de ses campagnes il s'aban-

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donnait à Paris, et en province aussi, à des débordements dont sa mère souriait quelquefois, gémissait souvent, mais qu'elle ne manquait jamais de rapporter à sa fille avec une liberté de langage qu'il n'est pas nécessaire et que peutêtre il n'est pas permis de reproduire. C'était Ninon, qui en était avec lui à la seconde génération et qui du reste se moquait de lui, disant qu'il avait la simplicité de la colombe ou qu'il était de la citrouille fricassée dans de la neige; c'était la Champmêlé, l'actrice favorite de Racine, à qui Mme de Sévigné semble avoir gardé un peu de rancune, puisque lors des représentations A'Esther elle dit, non sans raison du reste, que Champmêlé jouant dans cette pièce sainte « aurait fait mal au cœur » ; ce sont conquêtes de province, conversation criminelle surprise par un mari; ruptures, éloignements et lettres d'abandonnée qui ne sont pas plus ridicules que la plupart de ces lettres-là, mais que la marquise cite en les trouvant burlesques et en s'en amusant de tout son cœur; ce sont aussi dégoûts et rancœurs que Mme de Sévigné exprime avec une crudité et une richesse de style, l'une faisant pardonner l'autre, qui sont à n'y rien souhaiter ; et des repentirs qui prouvent que si Charles « buvait le péché comme de Feau » il savait le détester comme un poison : « ... Il me montra des lettres qu'il a retirées de cette comédienne. Jen'enaijamais vude si chaudes ni de si passionnées : il pleurait, il mourait. Il croit tout cela quand il écrit ; il s'en moque un

moment après : je vous dis qu'il vaut son pesant d'or. »

Tout simplement il était de son âge et léger et faible.

Près de sa mère , il était un fils délicieux. Il la soignait de façon adorable dans ses maladies; il la charmait d'une façon exquise dans sa solitude des Rochers, lisant spirituellement des livres sérieux ou agréables, causant avec grâce, plaisantant, très gai, plein d'entrain. Il avait des lettres, du goût et de l'esprit. Il aimait Virgile, tout en faisant peu de cas d'Énée, ce qui est permis ; il trouvait saint Augustin et saint Paul un peu subtils et qui lui rappelaient l'abbé Têtu; il trouve dans Montaigne des chapitres admirables et inimitables et d'autres puérils et même extravagants; il devait être en guerre avec sa mère au sujet de Nicole, où il trouve du sophistiqué et du galimatias en quelques endroits et de l'ennuyeux presque partout : « Vous qui aimez les bons styles, écrit-il à sa sœur, et qui vous y connaissez si bien, du moins à en juger par le vôtre, pouvez-vous mettre en comparaison celui du Port-Royal d'aujourd'hui avec celui de M. Pascal? C'est celui-là précisément qui dégoûte de tous les autres. » On peut plus mal juger.

Il écrit bien joliment lui-même. Je voudrais donner une de ses lettres. Au moins ce billet : (( Me voilà enfin, ma belle petite sœur, tout planté à Paris, à côté de maman mignonne, que l'on ne m'accuse point encore d'avoir voulu empoisonner

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et je vous assure que, dans le temps qui court [1680], ce n'est pas un petit mérite. Je suis dans les mêmes sentiments pour ma petite sœur; c'est pourquoi je souhaite ardemment le retour de votre santé; après celui-là nous en souhaiterons un autre. »

II finit par se marier le plus raisonnablement du monde avec une jeune fille bretonne, Jeanne- Marguerite de Bréhan de Mauron. C'était une personne un peu maladive, peu gaie, mais douce, très aimante, très pieuse, très pleine de bon sens et de raison. Elle plut médiocrement d'abord à Mme de Sévigné et ne tarda pas à la conquérir. La marquise apprécia son dévouement profond, mais discret, sa conversation agréable, la liberté qu'elle laissait à ses hôtes en prenant, avec mesure et tact, la sienne; un caractère, en somme, uni et facile. Mme de Sévigné va jusqu'à dire, ce qui est de sa part une hyperbole bien violente, qu'elle la console de l'absence de sa fille. Il semble que si La Rochefoucauld a dit qu' « il y a de bons ménages, mais point de délicieux », ce soit parce que quelques-uns lui étaient inconnus, parmi lesquels celui de M. de Sévigné; et la marquise, se rappelant le sien et voyant celui-ci, put croire au progrès.

A la mort de sa mère, Sévigné trouva qu'elle avait singulièrement avantagé Mme de Grignan. II n'en fit nulle plainte et ne se déclara que très satisfait : «... Je n'ai jamais été bien connu d'elle sur ce sujet ; elle m'a quelquefois soupçonné

d'intérêt et de jalousie contre vous pour toutes les marques d'amitié qu'elle vous a données. J'ai présentement le plaisir de donner des preuves authentiques des véritables sentiments de mon cœur. M. le lieutenant civil a été témoin des premiers mouvements qui sont toujours les plus naturels. Je suis très content de ce que ma mère a fait pour moi pendant que j'étais dans la gendarmerie et à la cour ; j'ai encore devant les yeux tout ce qu'elle a fait pour mon mariage, auquel je dois tout le bonheur de ma vie; je vois toutes les obligations longues et solides que nous lui avons... Quand il serait vrai qu'il y aurait eu dans son cœur quelque chose de plus tendre pour vous que pour moi, croyez-vous, en bonne foi, ma très chère sœur, que je puisse trouver mauvais qu'on vous trouve plus aimable que moi?... Jouissez tranquillement de ce que vous tenez de la bonté et de l'amitié de ma mère; quand j'y pourrais donner atteinte, ce qui me fait horreur à penser, et que j'en aurais des moyens aussi présents qu'ils seraient difficiles à trouver, je me regarderais comme un monstre si j'en pouvais avoir la moindre intention. Les trois quarts de ma course pour le moins sont passés; je n'ai point d'enfants et vous m'en avez fait que j'aime tendrement... Je ne souhaite point d'avoir plus que je n'ai... Si je pouvais souhaiter d'être plus riche, ce serait par rapport à vous et à vos enfants. Nous ne nous battrons jamais qu'à force d'amitié et d'honnêteté... Adieu, ma très chère et très aimable

SON FILS

sœur; n'est-ce pas une consolation pour nous, en nous aimant tendrement par inclination, comme nous faisons, que nous obéissions à la meilleure et à la plus tendre des mères? Soyons donc plus étroitement unis que jamais et comptez que tout ce qui pourra vous faire plaisir sera une loi inviolable pour moi. »

En vieillissant, M. et Mme de Sévigné, autant Fun que l'autre, s'enfoncèrent dans la retraite et dans les pratiques de la plus austère piété. Sévigné était encore, en 1697, lieutenant du roi en Bretagne et, en 1700, il résidait encore en ce pays, puisqu'il fit partie d'une députation des Bretons auprès du roi pour certaines revendications provinciales. Mais on voit qu'en 1708 il se retire à Paris, avec sa femme, dans une petite maison du faubourg Saint-Magloire, tout proche de la maison de rOratoire. « La dévotion, disait Mme de Coulanges, sans que je voie où elle avait pris cela, est son premier métier. » Sur cette retraite des deux époux, Mme de Coulanges dit encore : « Il y a trois mois que je n'ai vu votre belle-sœur; elle n'a plus aucun commerce avec les profanes; j'ai été des dernières avec qui elle a rompu; mais elle ne veut plus de moi; il ne faut pas s'en faire accroire. La maison qu'elle va habiter est laide; le jardin, qui est triste par la hauteur des murailles, ne laisse pas d'être grand. Vraiment, Madame, une maison de campagne n'est pas une retraite digne d'une dévote; on ne se trouve point de P. Gaffarel [un prêtre de l'Oratoire] à la campagne

et il est vis-à-vis de la porte où habitera M. de Sévigné. Je suis en peine de ce dernier. Sans sa docilité [probablement à sa femme; toute cette phrase reste obscure], ce serait un homme perdu [?]. Mais aussi, sans sa docilité, n'irait-il point habiter le faubourg Saint-Jacques. »

Dans une autre lettre, Mme de Coulanges ajoutait :((... Ils vont changer de vie et d'amis. C'est, en vérité, une vraie sainte que madame votre belle-sœur, plus aisée à admirer qu'à imiter. )>

Dans une autre : « Madame votre belle-sœur est établie au faubourg Saint-Jacques et monsieur votre frère ira y descendre en arrivant de Bretagne. Je suispersuadée qu'il va être le compagnon du P. Massillon... » Dans une autre : « Madame votre belle-sœur est fort joliment logée... Je la trouvai dans une très parfaite santé, Mlle de Grignan et le P.Gaflarel avec elle, charmée de la vie qu'elle mène : bien des prières, bien des lectures et une société de personnes qui sont toutes occupées de l'éternité, indifférentes pour les nouvelles du monde, peu sensibles à tout ce qui passe. En vérité, ce n'est pas eux qui ont tort. »

Charles de Sévigné vécut vraisemblablement dans cette retraite, sans s'en éloigner, jusqu'en 1718, année où il mourut. Sa veuve lui survécut jusqu'en lySS, au moins; car on trouve une allusion qui ne peut guère être rapportée qu'à elle dans une lettre de Mme de Simiane, à cette date.

SES PARENTS

ME de Sévigné fut très heureuse en parents. Ceux qui n'étaient pas très bons étaient spirituels, d'un commerce épistolaire agréable et éloignés d'elle; ceuxquin'étaient pas spirituels étaient la bonté même, et elle en eut qui étaient spirituels et bons tout ensemble.

L'abbé de Coulanges, pour commencer par le meilleur, fut son père ; il n'y a pas d'autre mot pour le désigner bien. Il Téleva ; il débrouilla ses affaires qui étaient effroyablement embarrassées à la mort de son mari, et toute sa vie il géra sa fortune avec une application, une vigilance et un succès extraordinaires. C/était plus qu'un trésor ; c'était un trésorier. Il était « le bien bon » ; il était la providence de la famille. Il accompagnait sa nièce partout, excepté à la cour, et c'est-à-dire qu'il la suivait à Livry, où il était chez lui et où la marquise se trouvait et se retrouvait avec

ravissement; en Normandie, aux eaux, en Bretagne. Quand Mme de Sévigné, sur la Loire, en bateau et dans son carrosse posé de droit fil ou de biais, selon les circonstances et la saison, lisait ou regardait les paysages, il était là faisant ses comptes, calculant, supputant, prévoyant, toujours occupé des « beaux yeux de sa cassette » ; et Mme de Sévigné, Tadmirant, lui était reconnaissante et se reprochait de lui imposer, à l'âge qu'il avait, des fatigues, des tracas de route et quelquefois des couchées à la belle étoile.

Il n'était pas de très grande conversation; mais il était le soutien et presque le fondement de la maison. Quand il sortait de ses chifTres, il s'occupait de la généalogie des Sévigné et des Rabutin, Il était malade des folies et prodigalités de Charles de Sévigné ; il écrivait au chanoine Prat pour le prier d'aider Mme de Grignan à mettre quelque ordre dans sa maison. Il était souvent valétudinaire ; mais rien ne le distrayait de ses devoirs de ministre des finances. Il alla, à peine affaibli, jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans, en 1687. Il laissa tout son bien à Mme de Sévigné. Il eut l'honneur d'une de ces oraisons funèbres que la marquise savait si bien faire : « J'ai vu mourir mon cher oncle. Vous savez ce qu'il était pour sa chère nièce. Il n'y a point de bien qu'il ne m'ait fait, soit en me donnant son bien tout entier, soit en conservant et rétablissant celui de mes enfants. Il m'a tirée de labîme où fêlais à la mort de M. de Sévigné: il a gagné mes procès; il a remis

SES PARENTS

toutes mes terres en bon état; il a payé nos dettes; il a fait de la terre des Rochers la plus jolie et la plus agréable du monde ; il a marié mes enfants ; en un mot, c'est à ses soins continuels que je dois la paix et le repos de ma vie... » — Et s'adressant à Bussy : « Je lui avais des obligations infinies. .Je lui devais la douceur et le repos de ma vie ; c'est à lui à qui vous devez la joie que j'apportais dans votre société : sans lui nous n'aurions jamais ri ensemble ; vous lui devez toute ma gaieté, ma belle humeur, ma vivacité, le don que j'avais de vous bien entendre, Tintelligence qui me faisait comprendre ce que vous aviez dit et deviner ce que vous alliez dire; en un mot, le bon abbé, en me retirant des abîmes où M. de Sévigné m'avait laissée, m'a rendue telle que j'étais, telle que vous m'avez vue et digne de votre estime et de votre amitié. »

L'autre Goulanges, Philippe-Emmanuel, cousin de Mme de Sévigné, était aussi différent que possible du précédent. Il était de la famille dont le légendaire Roger Bontemps est le type. Toujours satisfait, toujours content, toujours gai et prenant la vie comme une partie de plaisir et une partie fine. Il dîne bien, n'en soupe pas plus mal, apprécie les vins en connaisseur, conte et plaisante, fait connaître à tout Paris le petit scandale qu'il a surpris au cabaret, badine sur tout, même sur la tentative de suicide de la Brinvilliers, laquelle, à la vérité, était d'une façon assez bouf-

fonne, esttellement plein d'allégresse qu'il Timpose et que « le style qu'on a en lui écrivant ressemble à la joie et à la santé »; verse Mme de Sévigné deux fois dans un étang et en fait des commentaires à mourir de rire ; va à Rome avec M. de Chaulnes, ambassadeur, y trouve mille sujets de gaieté, s'étonne que l'on puisse voir Rome et rester catholique, à quoi, cette fois, sa cousine répond sévèrement et avec éloquence ; est si bien considéré comme un grand enfant par ses proches que sa femme l'appelle son fils ; rime chansons sur chansons, intarissable, que Mme de Sévigné trouve excellentes, ce qui n'est pardonnable qu'à une parente.

Il survécut à Mme de Sévigné et ne fit pas de plaisanteries sur sa mort. Il la pleura sincèrement. Sa lettre à Mme de Simiane à cette occasion est forte et simple.

C'est un homme qui a fait rire Mme de Sévigné et peut-être Mme de Grignan. On lui doit de la gratitude.

Sa femme semble avoir été aussi gaie, du même esprit avec plus de délicatesse et infiniment aimable. Elle était très aimée aussi, de son mari et de quelques autres, sans avoir cessé, ce semble bien, d'être très honnête femme. Elle avait, comme Mme de Sévigné, le propos dru, à la rencontre, et très vert. Toujours agitée, toujours allante, remuante et bondissante, Mme de Sévigné l'appelait tantôt le tourhillon et tantôt la feuille

SES PARENTS

et tantôt la mouche. Elle avait des haines et des colères vives, sans fiel du reste : elle ne pouvait pas pardonner à La Fare d'avoir abandonné Mme de la Fayette. Elle a du goût. Elle dit de Mithridate que « c'est une pièce charmante, qu'on y pleure, qu'on y est dans une continuelle admiration ; qu'on la voit trente fois et qu'on la trouve plus belle la trentième que la première ». Elle a Tesprit de répartie : Barillon lui disait : « Ah ! Madame, que votre maison me plaît ! J'y viendrai toutes les fois que je serai las de ma famille. — Monsieur, lui dit-elle, je vous attends demain. »

Vers la fin, très sagement, elle inclina à la solitude, disant qu'il était peu seyant de montrer au monde une figure fanée et d'y faire une figure ridicule. Elle s'en persuada. Elle n'en persuada pas son mari. C'était une femme de fonds solide sous des airs frivoles ; le tourbillon avait un centre. Mme de Sévigné l'aimait extrêmement et l'admirait un peu. S'il agissait de faire son éloge, il tiendrait tout entier dans ces deux mots et il serait considérable.

Le marquis de la Trousse, par sa mère née de Coulanges, était le cousin germain de Mme de Sévigné. I! fut commandant des gendarmes Dauphin. Mme de Sévigné le protégea auprès de Foucquet. Il fut de presque toutes les campagnes du règne. Il aimait peu Charles de Sévigné qui a des différends avec lui et qui craint toujours de lui quelque fâcheux procédé. Il eut du comman-

dément en Flandre, en Languedoc et en Poitou. Il était très amoureux de Mme de Coulanges. Sa mauvaise santé, en 1689, l'obligea à tout quitter. 11 avait un mal étrange, paralysé en quelque sorte depuis la ceinture jusqu'en bas, mal que Mme de Sévigné s'étonne que les eaux de Bourbon puissent guérir : « Enfin, ma fille, voilà un mal bien extraordinaire : je plains M, de la Trousse plus qu'il ne me plaindrait, » Bourbon ne le guérit point, en effet, et il traîna jusqu'en 1691. Mme de Sévigné le pleura brièvement.

Mme de la Trousse ressemblait un peu, sur certains points, à Mme de Sévigné. Elle avait un mari infidèle et une fille qui lui faisait faire tout ce qu'elle voulait. Elle était affreusement jalouse de Mme de Coulanges. On en plaisantait dans la société habituelle de Mme de Sévigné. Mme de Coulanges étant malade, M. de Coulanges écrivait à Mme de Grignan que Mme de la Trousse, au fond de son Berri,se plaisait à croire que Mme de Coulanges fût à l'extrémité et mourait de peur d'apprendre une résurrection. Mme de Coulanges rit d'abord de cette boutade et puis « cet endroit se présentant à son esprit avec quelque vapeur noire, elle l'improuva », et le bon mari jeta sa lettre dans le feu et en fit une autre « plate comme le papier sur lequel il écrivait ».

Lorsque M. de la Trousse partit pour Ypres, en son gouvernement, sa femme ne voulut jamais lui dire adieu. « C'est un état pitoyable que le sien,

SES PARENTS

dit à ce propos la marquise ; je la plains, puisque c'est la tendresse qui la fait souffrir. »

Elle ne se trompait point sur les sentiments de son mari pour Mme de Coulanges ; mais avaitelle lieu d'être irritée contre celle-ci ? On ne saurait rien affirmer ni nier à cet égard. Au 5 janvier 1680, Mme de Sévigné représente La Trousse comme très enflammé et Mme de Coulanges comme très cruelle : « Mme de Coulanges est à Saint-Germain [à la cour] ; elle a été fort employée pour les étrennes et ce pauvre La Trousse en a eu toute la fatigue : il est toujours assidu et elle toujours dure, méprisante et amère: leur conduite ne se peut concevoir. [N'est pas claire à comprendre]. La marquise [Mme de la Trousse] toujours enragée, sa fdle toujours désespérée, » Au 6 avril suivant, Mme de Sévigné montre La Trousse toujours emporté et Mme de Coulanges toujours rigoureuse; mais il y a un ne plus au lieu d'un ne pas, qui, pour une méchante langue, en dirait plus qu'il n'est gros et qui indiquerait, à vouloir l'interpréter avec noirceur, que, de janvier à avril, Mme de Coulanges se serait un temps relâchée de ses rudesses : « Mme de Coulanges est toujours obsédée de notre cousin. Il ne paraît plus qu'elle l'aime, et cependant c'est l'ombre et le corps. La marquise de la Trousse est toujours enragée. Savez-vous qu'elle a changé au sujet de sa fille? Elle n'en voulait point, elle la veut, et M. de la Trousse, qui la voulait, ne la veut plus. Cette division fixe la vocation de cette

fille [pour la vie religieuse, évidemment] qui n'en a point d'autre. Le père [M. de la Trousse] n'ose se soucier ni d'elle ni de sa femme, parce que la dame [Mme de Coulanges] traite tout cela avec un mépris outrageant ; il faut donc étouffer tous les sentiments de la nature :

Pourquoi ? Pour une ingrate. . .

qui ne l'aime plus ; car je le sais; mais il est si misérable et si sournois que sa faiblesse lui fait comme une passion : jamais je n'ai vu moins d'amitié que dans cet amour-là. »

De tout cela, qui reste obscur, on peut conclure que M. de la Trousse, quoique assez honnête homme, et quoique La Rochefoucauld ait dit qu'un honnête homme peut aimer comme un fou et non pas comme un sot, aima Mme de Coulanges comme un fou et un peu comme un sot, et que Mme de Coulanges, toujours hautaine, peut-être un instant un peu attendrie et pitoyable, lui fit tourner la tête et mit beaucoup de trouble dans le ménage des la Trousse. Il y a là un roman triste dont nous ne saurons jamais que ceci qu'il y eut roman et qu'il fut triste. Mais comme Mme de Sévigné sait bien résumer les choses ! Il y avait chez M. de la Trousse de la passion plutôt que de l'amour. Il n'y eut chez Mme de Coulanges que de la pitié, peut-être, un instant, quelque faiblesse et, surnageant, beaucoup de hauteur : « Je n'ai jamais vu moins à' amitié que dans cet amour, »

SES PARENTS

Après la mort de son mari (1691), Mme de la Trousse se relira du monde à un certain moment, puis y rentra, puisque Côulanges écrit en 1695 à Mme de Sévigné : « La marquise de la Trousse va se remettre dans le commerce ; elle a prié Mme de Goulanges [à laquelle maintenant elle avait pardonné] de la présenter en certaines maisons; elle doit aussi vous écrire. » Plus tard (1762), on la voit tombée sous la dépendance de sa fille, qui la dirige comme elle veut.

Cette fille, nièceàla modedeBretagnedeMmede Sévigné, avait épousé, je ne puis trouver à quelle date, le marquis de Voghire, prince de la Cisterne, qui fut fauconnier et grand veneur du duc de Savoie. Elle fut veuve de bonne heure, en 1698, dit Morin. Son mari élait mort à trente-six ans. Elle resta en Savoie, où elle continua de mener grand état. Elle venait sans doute quelquefois en France. En tout cas, elle était à Paris en avril 1702, et Mme de Goulanges en donnait à Mme de drignan les nouvelles suivantes: « La princesse delà (asterne, à qui j'ai appris que vous vous étiez souvenue d'elle, m'a fait promettre, Madame, que je vous dirais combien elle est affligée de ne point vous avoir trouvée dans ce pays-ci. Elle y a réussi à merveille; la cour lui en a fait. Elle a tourné l'esprit de sa mère à tout ce qu'elle désirait. Sa petite fille est morte ; et c'est un bien pour faire réussir ses projets (?). Elle a un fils aîné qui est un fort grand seigneur dans son pays et un petit, beau

comme le jour, qu'elle prétend établir en France sous lenom demarquis delà Trousse, avec ses deux belles terres de la Trousse et de Lisy. Elle ne trouve nul obstacle du côté de sa mère qui lui a, je crois, assuré tout son bien. C'est une très habile femme que Mme de la Gisterne. Je la regrette. Elle nous quitte après un voyage de huit jours qu'elle va faire à la Trousse. Elle vous plairait, Madame ; elle a un esprit bon et naturel ; je pense qu'elle pourra bien se venir établir en France dans quelques années ; mais je ne prends plus aucune part dans les projets éloignés. »

Nous avons déjà parlé un peu du comte de Bussy-Rabutin et nous comptons n'en dire que le nécessaire. C'était un homme très prétentieux, qui n'avait rien de grand, comme a dit Voltaire, et qui n'a rien appris au monde que l'immense estime que M. de Bussy avait pour le comte de Rabutin. Il a écrit iHisloire amoureuse des Gaules et quelques ouvrages du même genre, « la manie des Français, écrit encore Voltaire, ayant été longtemps de croire que toute l'Europe devait s'intéresser à leurs intrigues galantes ».

II était de l'Académie française depuis i644- Un jour, Louis XIV dit à Dangeau : « Vous qui avez de l'esprit, vous devriez être de l'Académie française. — Faut-il avoir de l'esprit pour cela? répondit Dangeau, avec peu de politesse. — Eh quoi ! dit Louis XIV, M. un tel, M. un tel, M. de Bussy n'ont-ils pas d'esprit? » M. de Bussy vit les

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cieux ouverts quand on lui rapporta ce mot. Ils lui étaient fermés depuis longtemps et ne devaient jamais se rouvrir.

C'était précisément son esprit, ou le mauvais emploi qu'il en avait fait, qui l'avait perdu. Bon officier, mais affolé de vanité, il s'était tenu pour régal de Turenne et l'avait blessé par des couplets : « On me dit, avait remarqué le roi, que c'est le meilleur officier de mes armées pour les chansons. » Bientôt il avait chansonné le roi luimême et ses amours avec Mme de la Vallière. C'était plus grave. Mis à la Bastille, il n'en était sorti que pour être exilé dans ses terres, en Bourgogne. Il sollicita près de trente ans sans pouvoir rien obtenir que la permission de quelques courts séjours à Paris et des faveurs en argent, assez sensibles, du reste, pour lui et ses enfants. Il était lettré, écrivait très bien, quoique avec un peu de préciosité, jugeait assez bien des ouvrages de l'esprit; mais gâtait tout par l'envie qu'il laissait toujours paraître à l'égard de quiconque avait réussi, par son excès de bienveillance envers lui-môme et par ses médisances à très peu près universelles.

Mme de Sévigné, blessée par ce qu'il avait dit d'elle dans son Histoire amoureuse des Gaules^ le releva vertement, puis lui pardonna avec sa bonté accoutumée. Elle n'avait pas voulu croire d'abord que Bussy eût écrit contre elle. Son « portrait » par Bussy était dans toutes les mains, qu'elle riait et assurait qu'il n'était pas possible que cela fût. Enfin elle l'eut sous ses yeux. Elle le lut et le

relut : « Je l'aurais trouvé très joli, s'il eût été d'une autre que de moi et d'un autre que de vous » ; mais « être dans la main de tout le monde, se trouver imprimée ; être le livre de divertissement de toutes les provinces; se rencontrer dans les bibliothèques et recevoir cette douleur, par qui? Je ne veux point vous dire toutes mes raisons, mais... vous les sentirez comme moi. »

J'ai tenu à dire d'avance qu'elle avait pardonné et pleinement. Au fond, d'abord, elle plaignait Bussy, bien sévèrement puni, quoique ce ne fût pas des fautes commises envers elle ; et ensuite Bussy l'amusai! . Elle n'aurait voulu se priver ni des lettres qu'elle recevait de lui, ni des lettres qu'elle lui écrivait. Il tourna, vers la fin, au bel esprit de village. Il envoyait (1692) à Mme de Sévigné ce madrigal de sa composition :

Quand j'appris votre mariage,

Iris, je n'eus pas le courage

De m'en réjouir avec vous ; Mais quand j'ai su que le futur époux S'abandonnait aux malheurs de l'absence,

J'ai repris quelque espérance

Et sur cela je me suis dit :

« On ne sait qui meurt ni qui vit. »

Et il ajoutait : « Je ne sais si je me flatte; mais cela ne me paraît pas encore d'un homme trop enrouillé. Vous en jugerez, ma cousine. » La cousine répondait de manière à ne le faire sourire qu'à moitié, s'il savait encore comprendre une

SES PARENTS

épigramme enveloppée : « Je crois, mon cousin, que vous n'avez pas attendu ma réponse pour être assuré de mon approbation sur les jolis ouvrages que vous m'avez envoyés : la vôtre vous répond de la mienne et ce serait un malheur pour moi si nous avions sur ce point des avis différents. »

Il mourut en i6g3, trois ans avant sa cousine, inconsolable de n'avoir jamais rempli un mérite qui n'était pas grand.

SES AMIS

^^^RSÈNE, du plus haut de son esprit, contemple les hommes et dans Féloignement où il les voit, il esLcommeeffrayéde leur petitesse... Ilcroit, avec quelque mérite qu'il a, posséder tout celui que Ton peut avoir et qu'il n'aura jamais ; occupé et rempli de ses sublimes idées, il se donne à peine le loisir de prononcer quelques oracles. — « Ces dévots superbes qui se sont évanouis dans leur pensée ; ces esprits altiers qui se regardaient et se faisaient un secret plaisir d être regardés comme les justes^ comme les parfaits, comme les irrépréhensibles et qui de là prétendaient avoir le droit de mépriser tout le genre humain. »

Cet « Arsène » de La Bruyère et ce dévot superbe si bien drapé par Bourdaloue, c'était le comte de Tréville.

Il était de ceux qui, pour ne pas ressembler aux jésuites, lesquels rendent la religion trop ai-

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inable, la rendraient désobligeante si elle pouvait Têtre. Dé famille qui était fort bonne sans être illustre, élevé avec Louis XIV, de caractère inconstant et tantôt courtisan, tantôt solitaire, il avait été fort ami de Madame (Henriette d'Angleterre, avait pleuré sa mort avec une douleur profonde et avait, à dater de ce jour, prit le parti de la dévotion. Il était en commerce fréquent, non sans infidélités et incartades, avec ces messieurs de Port-Royal.

Il avait l'esprit orné, subtil et un peu bizarre. Il lisait en grec les Pères grecs, qu'il préférait aux Pères latins, expliquait merveilleusement les problèmes les plus abstrus de la grâce, était considéré par un petit cercle d'admirateurs comme supérieur à Pascal, qui sans doute n'était pour eux, relativement à lui, qu'un vulgarisateur; méprisait le vulgaire, qui dans son jugement était tout ce qui n'était pas lui et ses amis intimes ; lisait chez Mme de Coulanges, devant quatre ou cinq élus seulement, un ouvrage qui devait « ne \oir jamais le jour et n'être lu que cette fois seulement », et répandait autour de lui Tétonnement, l'inquiétude, l'elTroi du mystère, avec quelque envie ou quelque crainte de se permettre d'en sourire.

Personne ne doutait que Bourdaloue ne songeât un peu à lui quand il disait : « C'est dans les plus beaux fruits, de l'avis de saint Augutin, que les vers se forment, et c'est aux plus excellentes vertus que l'orgueil a coutume de s'attacher » ; et

quand il ajoutait : u Textravag-ante singularité dont ils se flattent va jusqu'à rendre grâce à Dieu de ce qu'ils ne sont pas comme les autres : gratias tibi ago quia non sum sicut céleri homines » ; et encore : « Ils disent [par un amour-propre qui s'insinue jusque dans la haine de nous-même] : On ne pensera plus à moi^ on ne parlera plus de moi ; je n'aurai plus que Dieu pour témoin de ma conduite, et les hommes ne sauront plus ni ce que je suis ni ce que je fais. »

Mme de Sévigné a beaucoup connu M. de Tréville. Elle lui a tout pardonné parce qu'il était un bel esprit et parce qu'il admirait Mme de Grignan. N'avait-il pas loué jusqu'à l'enthousiasme la divine comtesse et n'avait-il pas entraîné sur cette affaire tout ce qui l'entourait? « Mme de Tréville s'enthousiasma l'autre jour, chez Mme de la Fayette, sur votre solide mérite, sur votre beauté ; car nul autre visage ne lui fait oublier le vôtre. Mme de la Fayette le soutenait ; Mme de Lavardin touchait les grosses cordes et les autres y vinrent aussi. Enfin, ce fut une conversation naturelle dont l'amour propre doit être flatté; car ces gens-là ne jettent point leur langue aux chiens. » N'avait-il pas dit de la beauté de Mme de Grignan « qu'elle brûlerait le monde » ? Tréville était certainement un homme de goût. — Au fond, et à dire vrai, il y avait des affinités entre Mme de Grignan et lui et leurs sublimes s'étaient amalgamés.

SES AMIS

Les Guitaut étaient gens plus unis et terre àterre et ils n'avaient rien de sublime. Mais c'étaient de très bonnes gens. Guillaume de Sechpeyron-Comminges, comte de Guitaut, était un très bon gentilhomme, fort riche, qui vivait ordinairement près Semur, en Bourgogne, en son château d'Époisse, qu'il aimait fort et qu'il se plaisait à embellir. Il fut un temps gouverneur des îles Sainte-Marguerite. Il était l'homme du monde le plus aimable et de la meilleure compagnie et « rien n'était si aisé que de l'aimer ». C'est à son propos, ce qui lui fait honneur, que Mme de Sévigné écrivait à sa fille : « Il y a longtemps que je suis de votre avis pour préférer les mauvaises compagnies aux bonnes : quelle tristesse [en effet] de se séparer de ce qui est bon et quelle joie de voir partir une troupe de Gh^^^ ! Ne vous souvient-il pas de la couvée des Fourmel, comme nous tirions agréablement le jour et le moment de leur bienheureuse sortie... Je pars lundi (17 août 1677) pour aller voir notre ami Guitaut : je souhaite qu'il me mette au rang de ces compagnies que l'on craint ; pour moi, je le trouve en tout temps digne d'être évité. »

Et, quinze jours après, Mme de Sévigné et M. de Guitaut, se séparant, envoyaient à Mme de Grignan cette lettre collective, où l'on surprend cet aimable monde du dix-septième siècle en ces gaîtés et cordiales folies : « Je vous écrivis hier soir et je vous écris encore aujourd'hui. Enfin, j'ai quitté Époisse ; mais je n'ai pas encore quitté

le maîlre de ce beau château; il est venu me conduire jusqu'ici [Saulieu, à sept lieues de Semur]. Il m'a reçu aussi bien que si j'étais Mme de Grigan : je ne puis rien ajouter à cette louange; j'ai tout dit. Mais il n'est pas vrai, monsieur de Guitaut ? » — M. DE GuiTAUT : « Enfin, nous nous séparons demain et je commence à penser à vous en quittant Mme de Sévigné; car, tant que nous avons été ensemble je n'ai fait qu'en parler et je ne doute pas que les oreilles ne vous aient corné... Je n'ai pu me résoudre à ne pas coucher encore cette nuit avec elle et je la suis venue accompagner jusqu'au dernier gîte... Tenez-vous toujours le cœur joyeux et ne songez à rien qui vous chagrine; cherchez tout ce qui vous pourra plaire et ne vous imaginez pas qu'il y ait rien dans la vie qui ne se puisse faire. Le monde est joli et on trouve toujours quand on cherche. Voilà un sentiment qui ne sera pas de votre goût: mais je m'entends bien et je ne parle pas si improprement que vous pourriez croire. » — Mme de Sévigné : « Il est très sage cet homme-ci; cependant, je lui disais tantôt, le voyant éveillé comme une potée de souris : « Mon pauvre monsieur, il « est encore bien matin pour se coucher ; vous êtes « encore bien vert, mon ami, il y a encore bien du « vieil homme [en vous], c'est-à-dire du jeune « homme... » Il m'échappa de l'appeler « M. de Gri- « gnan » (ce nom se trouve naturellement au bout de ma langue). Il s'écria, d'un ton qui venait du fond de l'âme : « Eh I plût à Dieu ! « Je le regar-

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dai et je lui dis : « J'aimerais autant souper. » Nous nous entendîmes; nous rîmes extrêmement. Dis-je vrai ? Répondez. » — M. de Guitaut : « Vous ne ferez jamais taire madame votre mère. Vous m'avez vu vous craindre extrêmement; cependant, Madame, les souhaits sont souvent bien loin et l'on n'en est pas toujours le maître. Je finis par là, en vous assurant toute force qu'à l'heure qu'il est, votre maman est entre deux vins. Adieu, l'eau de Vichy; je ne crois pas, si elle continue, qu'elle y doive aller; ce serait de l'argent perdu. » — Mme deSévigné : « C'est lui qui en a trop pris. Pour moi, j'en ai pris aussi. Ils sont si longtemps à table que par contenance on boit et puis on boit encore etl'onse trouve avec une gaîté extraordinaire; voilà donc l'affaire. Il se vante des rigueurs qu'il aurait pour vous; à tout hasard je ne vous conseille pas de vous y fier ni d'aller à Rome en litière avec lui... J'ai trouvé les chemins étranges ; j'ai pensé que vous aviez essuyé tous ces cahots. Ah I qu'il y en a de bons ! Mon cocher est admirable, mais il est trop hardi. M. de Guitaut dit qu'il l'estime de deux choses : Tune d'être bon cocher et l'autre de mépriser mes cris. Adieu, ma fille, en voilà assez pour des gens entre deux vins. Je vous embrasse... » — M. de Guitaut : « Et moi. Madame, qui n'oserais vous embrasser, je vous assure qu'on ne peut être plus à vous que j'y suis et qu'après toutes nos folies, tout compté et tout rebattu, je m'en vais coucher avec le bien bon, » — M. de Guitaut mourut en i685.

Mme de Guitaut était une femme qui semble avoir été moins gaie que son mari, mais très solide, très dévouée, très aimante et d'esprit distingué. Mme de Sévigné écrivait à M. de Guitaut qu'il n'avait pas à craindre de se rouiller dans son vieux château avec une pareille compagnie. C'était une femme sensée, courageuse et discrète. Elle rendait volontiers service, mais sans le dire et elle ne perdait guère son temps à écrire. Mme de Sévigné avait pour elle estime, affection, respect et des reconnaissances infinies.

Les Bussy et les Guitaut étaient assez proches voisins de campagne. Un des désirs de Mme de Sévigné eût été de faire un lien d'amitié entre Bussy et les Guitaut. M. de Guitaut, à son avis, eût étéun excellentcompagnonpourBussy etMme de Guitaut une société fort agréable pour Bussy lui-même et pour sa fille, Mme de Coligny. Le hautain Bussy daignait consentir, mais à la condition que M. de Guitaut fît les avances : « ... Mais, comme il faut un commencement à toutes choses, j'ai trouvé fort ridicule que M. de Guitaut, jadis mon cornette, ait cru qu'il n'y avait pas toujours eu jusqu'à présent pour le moins autant de différence entre lui et moi, qu'il y en avait il y a trente ans... Je n'ai aucun chagrin contre lui ; mais une marque qu'il en a contre moi, c'est qu'il ne me vient pas voir, lui me devant tous les premiers pas. Quand il les aura faits, je ne suis pas un homme à me laisser vaincre en honnêtetés, non plus qu'en rudesses. » Mme de

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Sévigné « se rendit à ces raisons », et les choses en restèrent là. Il est très clair que M. de Guitaut ne tenait guère à fréquenter M. de Bussy et je crois qu'ils avaient des caractères trop différents pour qu'il y ait lieu d'estimer que M. de Guitaut eût tort.

" Le nom de Corbinelli revient aussi souvent dans les lettres de Mme de Sévigné que celui même de Tabbé de Coulanges. Corbinelli, très Français et même Parisien, mais issu d'une famille florentine, était né à Paris en i6i5 (?) et devait mourir en 1716, plus que centenaire si la date de sa naissance est exacte. On ne sait rien, je crois, de son enfance, de sa jeunesse et de la première partie de sa vie. Le personnage est mystérieux. Il avait une sœur, religieuse à Ghâtillon-sur-Seine, peu loin de Bussy, que Bussy-Rabutin allait voir, à qui il trouvait un air d*abbesse, avec un esprit ferme, aisé et naturel, et qui se plaignait de l'indifférence de son frère pour elle. Il avait un neveu, puisque Bussy en parle, mais dont nous ne connaissons rien. Il avait une nièce, Mme Réville, très engagée en des procès dans lesquels Gorbinelli la soutenait, qui mourut en 1688 et qu'on voit pleurée de lui avec une véritable sensibilité et une piété essentielle : «... les deux morts qui m'ont affligé depuis deux mois. La mienne viendra quand elle voudra. Je ne sais si elle m'affligera, mais elle ne me surprendra pas. »

G'est vers 1660 qu'on le trouve lié avec Retz,

La Rochefoucauld, Lamoignon et familier et commensal de Mme de Sévigné. Il était savant et aimait à compiler. On a de lui les Sentiments d'amour tirés des meilleurs poètes modernes^ des Extraits des plus beaux endroits des ouvrages tes plus célèbres de ce temps ^ et encore les Anciens Historiens latins réduits en maximes. Le bruit courait, au dix-septième siècle, qu'il avait collaboré aux Maximes de La Rochefoucauld. D'après ce que je connais de lui je le crois incapable de les avoir écrites, peu capable de les avoir pensées et capable tout juste de les avoir comprises.

Mme de Sévigné l'estimait fort et lui a donné l'immortalité en le priant, très souvent, d'ajouter un post'Scriptum aux lettres qu'elle écrivait (surtout à Bussy). On serait tenté d'y voir un tour ingénieux pour mettre en ses lettres une ombre au tableau qui lui donnât du lustre. Mais Mme de Sévigné n'avait pas de perfidie, et ses lettres n'avaient pas besoin de ce lustre, et tout simplement, comme cela se voit par les réponses de Bussy, Bussy aimait les communications de Corbinelli. Celui-ci n'avait-il pas rapproché la manière d'écrire de Bussy de celle d'Horace?

Il était sensiblement janséniste et, du reste, tourné au mysticisme. Use rencontraitavecMmede Sévigné dans les théories sur la fatalité. Il était aussi opposé que possible à la « fréquente communion », et, par tremblement de conscience, n'osait approcher de la sainte table. Il était très cartésien, il discutait très respectueusement avec

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Malebranche et s'exaspérait contre Huet qui attaquait Descartes : « Gomment! s'écriait-il plaisamment, un homme [Huet] qui attaque le jugement de M. le prince, de Mme de Grignan et de M. de Vardes ! » Gela se peut-il souffrir ?

Il était du même avis que Bussy sur Toraison funèbre du prince de Gondé par Bossuet et assure avoir fait observera Bossuet lui-même qu'il n'aurait pas dû pousser le parallèle de Turenne et de Gondé jusqu'à la comparaison de leur mort — ce qui peut se soutenir et n'est pas de très mauvais goût, — à quoi Bussy, toujours amer, répondait : « Ge que vous avez dit à M. de Meaux pourra peut-être {sic) l'empêcher une autre fois de s'entêter de son ouvrage. »

Il avait quelquefois des opinions littéraires bizarres ; parlant de la Princesse de C lèves, approuvant le jugement (assez sévère) de Bussy sur cet ouvrage, approuvant la critique — admirable — qu'en avait faite Valincour, il ajoutait : « Permettez-moi de vous demander encore si le style de la Princesse de Clèves vous paraîtrait bon pour l'histoire? » Bussy, se moquant de lui cette fois tout à fait, répondit narquoisement : « Je n'ai pas lu la Princesse de Clèves avec le dessein déjuger si son style était propre pour l'histoire. »

Le bon Gorbinelli adorait, comme presque tous les amis de Mme de Sévigné, Mme de Grignan, qui quelquefois le lui rendait discrètement et le plus souvent ne pouvait pas le souffrir.

Le surintendant Foucquet avait été très aimé de Mme de Sévigné jusqu'à sa prison et le fut encore davantage jusqu'à sa mort. Malgré toutes ses fautes, malgré tous ses vices, Foucquet doit paraître devant les yeux de la postérité entre La Fontaine et Mme de Sévigné.Il l'avait fort courtisée, si Ton en croit Bussy et non pas dans son Histoire amoureuse des Gaules, mdiis dans ses lettres à Mme de Sévigné elle-même. Tout en disant qu'elle lui avait toujours été inhumaine, à étonner les dames qui « tiennent à conserver quelque chose d'humain », elle l'aimait d'amitié solide ; elle Tadmira dans son procès ; elle loua passionnément sa fermeté, sa prudence d'esprit, son esprit; elle plaignit le malheur de sa condamnation, tout en frémissant de joie à penser qu'il avait risqué quelque chose de pis. Elle songea toujours à lui pendant les dixneuf ans de son martyre ; elle s'en enquiert, elle en parle et toujours avec la même chaleur. Quand elle apprit sa mort, elle fut profondément touchée. Elle trouva mauvais que sa famille voulût ramener son corps auprès d'elle : « Si j'étais du conseil de la famille de M. Foucquet, je me garderais bien de faire voyager son pauvre corps, comme on dit qu'ils vont faire. Je le ferais enterrer là. Il serait à Pignerol, et après dix-neuf ans ce n'est point de cette sorte que je voudrais le faire sortir de prison. Je crois que vous êtes de mon avis... Comme la Providence l'a conduit d'une manière extraordinaire, son tombeau le serait aussi. Je trouverais un ragoût dans cette pensée. »

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Mme de Sévigné resta grande amie de Mme Foucquet dans son premier et dans son second veuvage, j'entends pendant la prison du surintendant et après sa mort. C'était une « sainte ». Bussy semble dire qu'elle n'était pas très intelligente ; mais il en parle, du reste, avec respect pour se dédommager ensuite sur sa belle-sœur, comme on va voir : « Mme Foucquet a été à Autun rendre visite à l'évêque [M. de Roquette, celui que Ton croyait qui avait servi de modèle à Molière pour Tartuffe]. Celui-ci alla au-devant avec six carrosses et deux cents chevaux de la ville. Et fy étais; j'en sais bien mieux le compte, La dame fut fort aise de me voir et me dit que M. d'Autun faisait trop d'honneur à une malheureuse comme elle. Je lui répondis qu'il partagerait cet honneur avec elle et qu'il n'était pas si généreux qu'il pensait. Je ne sais si elle m'entendit, et si elle n'a pas plus d'espritqu'elle en avait dans sa prospérité; mais je lui trouvai autant de fraîcheur avec dix-huit ans davantage [1678]. Sa belle-sœur, Foucquet d'Aumont, était avec elle, plus folle et impertinente que jamais. Quand nous fûmes arrivés à l'évêché, elle se mit en plein cercle à me louer sur mon bel esprit; cela dura jusqu'à ce qu'on se mît à table, qu'elle recommença de plus belle, quoique chacun, embarrassé pour elle et pour moi, voulût changer de discours; elle n'en voulut rien faire et, de la même force, dit que je parlais comme un livre et que j'écrivais comme un ange. Je voulus, pour

faire diversion, dire que la soupe était admirable : ce fut le « quoi qu'on die » de Trissotin. « Ah! ma cousine, dit-elle à Mme de la « Boulaie, écoutez comme il dit cela ! » L'éclat de rire prit si fort à la compagnie que cette folle n'osa plus parler. »

M. de Moulceau était président à la Chambre des Comptes de Montpellier. Je ne sais depuis quand il était ami de Mme de Sévigné et quelle avait été l'origine de ces relations. La première fois que son nom apparaît dans la correspondance, c'est en 1675. C'était un galant homme, très serviable, qui rendit de bons offices à Mme de Sévigné dans ses aftaires, s'occupa des maladies de Mme de Grignan, consulta le médecin Barbeyrac à ce sujet; car lorsqu'on est à MontpelHer il faut que cela serve à quelque chose. Il avait de l'esprit, un peu tourné au burlesque : « Nous avons été étonnés qu'il [votre mari] ait consenti à envoyer votre belle gorge par la poste à M. l'abbé de Grignan; nous dîmes, l'autre jour, beaucoup de sottises sur ce ton, de Moulceau et de Rochecourbières. » — Tout lemondeTaimait à rhôtel Carnavalet, c'est-à-dire chez Mme de Sévigné. Corbinelli affectait d'être jaloux de son affection pour la marquise et Moulceau assurait que Corbinelli n'avait d'autre tort en cela que de n'être pas assez inquiet Mme de Sévigné l'appelant (( scélérat », a l'aimable scélérat ». Elle lui disait : u On serait heureux si l'on pouvait passer

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sa vie avec les gens qui nous plaisent et dont l'esprit et l'humeur nous charment. Je me souviens encore de Livry. Je me garderai bien de perdre l'espérance de vous y revoir quelque jour. Et pourquoi non ? Ma fille, ses belles-filles, le coadjuteur, tout cela se réveille à votre nom et vous demande la continuation d'un souvenir qui leur est agréable. Voilà ce qui me restait à vous dire en vous demandant pour moi ce que je demande pour les autres. » C'était là des « tendresses » de Mme de Sévigné, comme disait Moulceau.

L'abbé de la Mousse, que nous n'avons pas mis parmi les parents de Mme de Sévigné par pudeur et parce qu'il n'est pas certain qu'il fût le frère naturel de Mme de Coulanges, avait toujours été de la société de Mme de Sévigné. Il avait vu Mme de Grignan tout enfant. Il l'avait vue jeune fille et, un jour qu'elle semblait contente de ses épaules et de sa gorge, il lui avait dit : « Mademoiselle, tout cela pourrira. — Oui, mon Père, répHqua-t-elle, mais tout cela n'est pas pourri. » Mme de Sévigné trouvait sa société très agréable, quoique ses lettres ne le fussent point. Elle l'emmenait avec elle en Bretagne. Elle lisait de l'italien avec lui pour le lui apprendre et le trouvait très bon écolier et elle-même assez bon professeur. Il discutait philosophie chez l'évêque de Léon ; il parlait des « petites parties » [théories de tourbillons] avec cet évêque qui était « cartésien à brûler », et soutenait contre lui que les bêtes pensent. « Voilà

mon homme ; il est très savant là-dessus, il a été aussi loin qu'on peut aller dans cette philosophie et M. le prince en est demeuré à son avis. » II s'enfonçait encore en cartésianisme à Paris, avec Corbinelli, et Mme de Sévigné s'intéressait à leur discussion dans ce joli esprit de juste mesure qui était le sien : « Corbinelli est souvent avec moi et la Mousse, et tous deux parlent souvent de votre père, Descartes, Ils ont entrepris de me rendre capable d'entendre ce qu'ils disent; j'en serais ravie, afin de n'être point comme une sotte bête quand ils vous tiendront ici. Je leur dis que je veux apprendre cette science comme l'hombre, non pas pour jouer, mais pour voir jouer... » — L'abbé de la Mousse mourut en 1688.

Mme de Sévigné avait une amie très intime dans Mme la marquise de la Troche. Cette marquise, sans avoir aussi mauvais caractère que Mme de Méri, ne laissait pas d'avoir des défauts d'humeur. Elle était jalouse des amitiés de Mme de Sévigné pour d'autres et manifestait ce sentiment avec aigreur et avec violence. Si bonne cependant, et serviable que Mme de Sévigné l'appelait « la femelle de d'Hacqueville » et l'on sait que d'Hacqueville poussait à ce point l'obligeance et se multipliait si fort au service de ses amis qu'on l'appelait « les d'Hacqueville ». Mme de la Troche était passionnée pour les intérêts de Mme de Grignan, comme pour ceux de Mme de Sévigné. Elle eût voulu être la première

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OU au moins la seconde dans le cœur de l'une et de l'autre. Elle était plus bas et elle « s'en mourait ». Au fond, Mme de Sévigné Taimait sans indiscrétion, et Mme de la Troche était, 'comme Mme de Sévigné à l'égard de sa fille, celle qui aime à l'excès et qui ne se trouve point aimée assez si elle ne Test trop.

Mme de la Troche qui avait perdu son mari, « le bonhomme Latroche », en 1679 et son fils en 1691, survécut encore à Mme de Sévigné et fléchit sous ce dernier malheur. Elle resta maladive et languissante. Elle demeura en correspondance avec Mme de Grignan et sa famille. C'est elle qui, en post-scriptum d'une longue lettre, envoyait à Mme de Grignan cette anecdote qui prouve qu'on savait ne pas trop déplaire à Mme de Grignan en se moquant un peu de sa belle-sœur (1699) : « Monsieur votre frère s'en revient riche des États. Les coiffures à la babiche ne siéent pas bien à madame sa femme. Elle disait, l'autre jour, à Mme Bouchu : « Mais, quoique cette coiffe soit fort « bonne, jem'y puis coiffer. Mmela duchesse d'Hu- « nières qui est de mon âge, s'y coiffe. » L'autre répondit naturellement [avec simplicité] : « Mais « elle est belle. »

Les figures de M. le duc de Chaulnes et de Mme la duchesse de Chaulnes n'apparaissent pas avec beaucoup de relief dans la correspondance de Mme de Sévigné, bien qu'elle en parle sans cesse. On voit seulement qu'ils sont très bons et

qu'ils aiment extrêmement Mme de Sévigné et qu'elle le leur rend avec usure. M. de Ghaulnes, gouverneur de Bretagne, étaitun gouverneur très attentif, très actif, très magnifique aussi, qui faisait beaucoup de bien en Bretagne, qui y avait beaucoup d'amis et qui n'était point cause des révoltes qui y eurent lieu, lesquelles étaient contre les décisions tyranniques du gouvernement central et non contre le gouverneur de Bretagne. Le roi l'envoya à Rome comme ambassadeur extraordinaire à la mort d'Innocent XI, en 1689, et il paraît s'être fort bien acquitté de sa mission.

En 1695, le roi, pour obliger le comte de Toulouse, donna à celui-ci le gouvernement de Bretagne et transporta le duc de Ghaulnes à celui de Guyenne. Ge n'était pas une disgrâce, la Bretagne valant 70.000 livres et la Guyenne 109.000 ; mais Saint-Simon, qui nous donne ces chiffres, croit pourtant qu'à cause des casuels la Bretagne était préférable à la Guyenne. Tant y a que Ghaulnes,' vieux déjà, accoutumé à la Bretagne et l'aimant, fut très douloureusement frappé et, dit Saint- Simon, ne fit plus que languir depuis. Mme de Sévigné peint les Ghaulnes comme moins atterrés, mais comme fort tristes cependant : « J'ai suivi tous les sentiments de ces gouverneurs ; je n'en ai trouvé aucun qui n'ait été en sa place et qui ne soit venu de la raison et de la générosité la plus parfaite. Ils ont senti les vives douleurs de toute une province qu'ils ont gouvernée et comblée de biens depuis vingt-six ans ; ils ont obéi, cepen-

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danl, d'une manière très noble ; ils ont eu besoin de leur courage pour vaincre la force de Fhabitude qui les avait comme unis à cette province qu'ils ont gouvernée et comblée de biens depuis vingt-six ans ; présentement ils ont d'autres pensées ;ilsentrent dans îegoûLde jouir tranquillement de leurs grandeurs... » — M. de Chaulnes mourut en 1708, tué par son médecin suisse, dit Mme de Coulanges. Ne valait-il pas mieux dire, comme Mme de Sévigné à propos de la Mousse : « On dit que c'est son cordelier qui l'a tué ; et moi je dis que c'est la mort » ?

Mme de Chaulnes, très généreuse comme son mari et charitable, qui fit une pension à Mlle Descartes, la nièce du philosophe, qui répandit les bienfaits en Bretagne aussi bien après avoir reçu des pierres dans sa voiture qu'avant cet incident, était peut-être, avec Mme de la Fayette, l'amie la plus intime de Mme de Sévigné. On voit qu'elle pouvait difficilement se passer de la marquise. Elle l'emmenait à Chaulnes ; elle l'emmenait à Bourbon ; elle l'emmenait en Bretagne par Rouen et Caen, ce qui n'était pas l'itinéraire habituel de Mme de Sévigné. Des Rochers elle l'emmenait à Dol, à Vannes, ailleurs encore. On sent quelquefois que Mme de Sévigné trouve que la bonne de Chaulnes (( dispose d'elle un peu trop facilement » ; mais elle l'excuse toujours, parce qu'elle se sent très véritablement aimée d'elle : a Mme de Chaulnes m'a écrit pour me prier de

lui venir dire adieu ici [Vitré]. Elle devait venir dès hier, et l'excuse qu'elle prit, c'est qu'elle craignait d'être volée par les troupes qui sont par les chemins ; et aussi que M. de Rohan l'avait priée d'attendre à aujourd'hui. Et cependant chair et poisson se perdent [les provisions faites pour recevoir la duchesse], car dès jeudi on Tattendait. Je trouve cela un peu familier, après avoir mandé elle-même positivement qu'elle viendrait... Mais il faut excuser des gens qui ont perdu la tramontane. Vous ne sentez pas la centième partie de ce dont ils ont souffert depuis un mois. 11 est arrivé lo.ooo hommes de troupes dans la province, dont ils ont été aussi peu avertis et sur lesquels ils ont aussi peu de pouvoir que vous... »

Mme de Chaulnes survécut à Mme de Sévigné et à M. de Chaulnes. Les charmants souvenirs de Bretagne durent occuper sa vieillesse solitaire dans le splendide et déserté château de Chaulnes.

Mme de Lavardin a cet honneur d'avoir été la gazette que Mme de Sévigné aimait le plus à lire. C'était une femme très sensée, très ordonnée, un peu avare, un peu dissimulée, très curieuse de nouvelles et aimant autant à les apprendre qu'à les communiquer. Elle était Bretonne, veuve de Henri de Beaumanoir, marquis de Lavardin. Mme de Sévigné et elle semblent s'être toujours connues. Mme de Sévigné, tout en se rendant compte des défauts de son amie, la recherchait infiniment à cause de son bon sens et de sa con-

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versation. « Elle est bonne à consulter sur tout; j'aime de tout mon cœur cette bonne et ancienne amie. » — Mme de Sévigné allait en « Lavardin », ou « en Bavardin », presque comme elle allait « en Bourdaloue », pour Tagrément des paroles et pour la solidité du fond. Quand iMme de Sévigné était en Bretagne, Mme de Lavardin, à qui elle manquait, la conjurait avec emportement de revenir, la menaçait de la perte de son amitié si elle ne rentrait pas.

On estimait son goût et la sûreté de son jugement. Costar écrivait à Mme de Sévigné, en lôBg, en lui envoyant ses Lettres imprimées : « J'espère que vous n'aurez point désagréable le petit pré^ sent que je vous fais de mon dernier livre. Mme la marquise de Lavardin m'en a comme répondu et j'ai appris de vous que cette excellente marquise n'était guère moins un habile homme qu'une honnête femme, et qu'elle avait une certaine tête de chancelier pleine d'un sens exquis et d'un jugement solide qui n'était pas sujet à se tromper. » — Il dit, dans une autre lettre, que cette définition de Mme de Lavardin est de Mme de Sévigné ellemême : « Ajoutons que l'adorable marquise de Sévigné [sic) dit en toute rencontre de cette excellente personne que c'est tout ensemble une des plus honnêtes femmes et un des plus habiles hommes qui soient en France. » — Quand Mme de Lavardin fut morte, ainsi que Mme de la Fayette, Mme de Sévigné déclare qu'elle ne tient plus à Paris : « J'ai perdu mes deux premières amies,

Mme de la Fayette et Mme de Lavardin ; j'en laisse encore ici que j'aime et que j'estime ; mais comme ce n'est pas à ce degré et qu'elles en ont d'autres que moi, je les quitte avec un regret supportable. »

Le fils de Mme de Lavardin fut lieutenant général aux huit évêchés de Bretagne et commissaire du roi aux États du même pays. Il reçut Mme de Sévigné à Nantes, en 1675, et la marquise se loue de son hospitalité. Elle lui reconnaît de grandes qualités, de la dignité, de la fierté, de l'audace et avec cela une grande douceur et une politesse raffinée. Il se faisait « adorer » en Bretagne. Il est vrai que Mme de Sévigné trouve assez facilement adorables et adorés ses amis et les enfants de ses amis.

Toute la famille des Pomponne était très aimée de Mme de Sévigné. Le marquis de Pomponne, fils d'Arnauld d'Andilly et neveu du grand Arnauld, après avoir été intendant des armées françaises à Naples et en Catalogne, puis ambassadeur en Suède et en Hollande, fut ministre des Affaires étrangères de 1671 à 1679 et eut l'honneur de conclure la paix de Nimègue. Disgracié en 1679 pour un peu de négligence et trop de goût de -rester à Pomponne, plutôt par effet de la jalousie de Colbert et aussi de Louvois, il fut rappelé au ministère en 1691, après la mort de Louvois, non comme ministre des Affaires étrangères, mais comme « ministre d'État », ayant à s'occuper d'affaires

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étrangères avec le ministre de ce département, M. de Torcy. — Il avait une aftection extrêmement vive pour Mme de Sévigné et pour sa fille, aimait à causer avec celle-là et à entendre parler de celle-ci. Il définissait très bien l'affection de Mme de Sévigné pour sa fille, en disant : « Il paraît que Mme de Sévigné aime passionnément Mme de Grignan : savez-vous le dessous des cartes? Voulez-vous que je vous le dise ? C'est qu'elle l'aime passionnément. »

C'était un homme très bon, très simple, très franc et très gai. Mme de Sévigné parle à sa fille de « ces éclats de rire que vous connaissez ». Il ^ priait Mme de Sévigné de lui faire un recueil des bons mots de Mme de Cornuel. Mme de Sévigné le peint dans sa prospérité, dans sa disgrâce et dans son retour aux honneurs et au pouvoir. Il fut quelque temps comme écrasé de son infortune, terriblement « désoccupé », prenant en haine ce Pomponne qu'il avait tant aimé et qui avait été un peu cause de son malheur, sollicitant une audience du roi et ne pouvant Tobtenir, se la voyant accorder enfin, reçu parle roi et ne pouvant presque rien lui dire, tant son émotion est forte, ne pouvant guère que pleurer; incapable de s'accoutumer à la retraite; car « il y a un sort dans ce tourbillon qui empêche de sentir le charme du repos et de la tranquillité » ; s'y résignant enfin plutôt que s'y accommodant et frappé au cœur jusque là que Tonpouvait tout craindre pour lui : « On nouspromet encore desscènescurieuses. Ily eneut

xMADAME DE SÉVIGNÉ

une lundi bien triste : M. de Pomponne alla enfin à Saint-Germain. Il craignait fort cette journée. Vous pouvez penser tout ce qu'il pensa par le chemin en revoyant les cours, son logis, en recevant les compliments de tous les courtisans, dont il fut accablé. Il était saisi. Il entra dans la chambre du roi qui Tattendait. Que peut-on dire? Par où commencer? Le roi commença par le relever d'un très profond salut; il lui dit qu'il était toujours content de sa fidélité, de ses services, qu'il était en repos de toutes les affaires secrètes dont il avait connaissance; qu'il lui ferait du bien et à sa famille. M. de Pomponne ne put retenir quelques larmes en lui parlant du malheur qu'il avait eu de lui déplaire; que pour sa famille, il l'abandonnait aux bontés de Sa Majesté ; que toute sa douleur était d'être éloigné d'un maître auquel il était attaché autant par inclination que par devoir; qu'il était difficile de ne pas sentir vivement cette sorte de perte ; que c'était celle qui le perçait et qui lui faisait voir des marques de faiblesse qu'il espérait que Sa Majesté lui pardonnerait. — Le roi lui dit qu'il en était touché, qu'elles venaient d'un si bon fonds qu'il ne devait pas en être fâché. Tout roula sur ce point et M. de Pomponne sortit avec les yeuxun peu rouges et comme un homme qui ne méritait pas son malheur. Il me conta tout cela hier au soir ; il eût bien voulu paraître plus ferme; il était au désespoir; mais il ne fut pas le maître de son émotion. C'est la seule occasion où il ait paru trop

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louché; et ce n'était pas mal faire sa cour, s'il y avait encore une cour à faire. Il reprendra la suite de son courage et le voilà quitte d'une grande affaire. Ce sont des renouvellements que Ton ne peut s'empêcher de sentir comme lui. »

Quand, douze ans plus tard, M. de Pomponne fut rappelé aux affaires, Mme de Sévigné, qui vécut assez pour voir ce relèvement, eut une grande joie : « M. et Mme de Grignan n'en doutaient pas, par un esprittout prophétique pour moi, je le désirais trop pour vouloir seulement les écouter; el quand Mme de Vins [sœur de Mme de Pomponne] manda cette nouvelle à ma fîUe, j'en fus si surprise et si transportée que je ne savais ce que j'entendais... » — Avec ses hautes qualités d'homme d'État dans un peu de nonchalance, M. de Pomponne avait de l'esprit. Il rimait de jolis couplets. En voici un qui ne serait pas déplacé dans La Fontaine :

Assez j'ai vécu dans les chaînes ; Assez j'ai poussé de soupirs; Assez, dans mes jeunes désirs, J'ai connu l'ardeur de ses peines ; Assez mon cœur audacieux Exposa ma barque à l'orage ; Il est temps que, sauvé des flots Et tout dégouttant du naufrage, Je plaigne dans le port l'erreur des matelots.

M. de Pomponne devait survivre un peu à Mme de Sévigné.

Mme Cornue! n'était pas, à proprement parler, une amie de Mme de Sévigné. Cependant, on voit que Mme de Sévigné, en 1688, lui rend visite avec M. de Grignan, et Mme de Sévigné aime à entretenir d'elle Mme de Grignan. C'était une bourgeoise parisienne, née vers 1610, fille d'un intendant du duc de Guise et veuve, dès ]65o, d'un trésorier militaire. Elle s'était établie, dès sa jeunesse, dans le caractère de diseuse de bons mots, ce qui, dit La Bruyère, est un mauvais caractère, et elle était très recherchée pour son esprit. Elle en avait, même du vrai, de l'autre surtout, comme toujours, et du méchant à revendre. La comtesse de Fiesque disait devant elle que Combourg n'était pas fou; elle lui répondait : « Bonne comtesse, seriez-vous comme les gens qui ont mangé de l'ail. »

M. de Ventadour ayant, disait-on, donné une « belle maladie » à sa femme : « C'est, dit Mme Cornuel, mettre un bon suisse à sa porte. »

Elle était un jour chez Berrier, ancien laquais qui était devenu secrétaire de Colbert, et elle attendait audience dans une antichambre qui était pleine de valets. Quelqu'un lui dit : « Vous êtes mal dans ce lieu-là. — J'y suis fort bien, répondit-elle; je ne les crains pas, tant qu'ils sont laquais. »

On comprend que Mme de Sévigné ne craignait point la compagnie de Mme Cornuel. Félicitant 'M. de Coulanges d'un bon mot dont il l'avait régalée, Mme de Sévigné lui écrivait, en 1695 :

SES AMIS

« Nous en avons senti tout le sel ; il nous senriblait que Mme de Cornuel était ressuscitée. » — Elle était morte Tannée précédente.

Il faut compter aussi Mme de Maintenon, et plus que la précédente, parmi les amis de Mme de Sévigné. Elle Tavait connue, ce semble, jeune fille ; elle Tavait connue quand elle s'appelait Mme Scarron, elle la connut surtout comme veuve Scarron et comme marquise de Maintenon. En 1672, elle passait presque toutes ses soirées avec elle. Ce qui les rejoignait, c'était leur distinction d'esprit à toutes d'eux et aussi leur passion commune pour Mme de Goulanges. La conversation de Mme Scarron avait un tour de moraliste qui était tout à fait du goût de la marquise : « Elle a l'esprit aimable et merveilleusement droit ; c'est un plaisir de l'entendre raisonner sur les horribles agitations d'un pays qu'elle connaît bien [la cour]... C'est une plaisante chose de Pentendre causer de tout cela. Ces discours nous mènent quelquefois bien loin, de moralité en moralité, tantôt chrétienne, tantôt politique. Nous parlons très souvent de vous... » Plus tard, quand elle fut à peu près sur le trône, Mme de Sévigné la vit moins et ce n'est plus que par ouï-dire qu'elle parle d'elle, ce qu'elle fait très souvent du reste ; cependant, c'est par les soins de Mme de Maintenon que Mme de Sévigné fut invitée aux représentations d'Estlier, et Mme de Maintenon y salua Mme de Sévigné avec amitié.

M. le cai'dinal de Retz ne fut aimé par personne autant que par Mme de Sévigné. Nous voici dans la société de prédilection de la marquise. Chez Mme de la Fayette, au faubourg de Vaugirard, que Mme de Sévigné appelle tout court « le faubourg », tant on sait bien duquel elle parle, dans cette petite maison si bien ajustée, en été dans ce petit jardin qui est « la plus jolie chose du monde, tout fleuri, tout parfumé », avec « un jet d*eau et un petit cabinet couvert », enfin le plus « joli lieu du monde pour respirer à Paris », la marquise cause avec le cardinal de Retz, La Rochefoucauld et Mme de la Fayette, et c'est le quatuor par excellence, la compagnie la plus délicate de tout le dix-septième siècle, le salon que Ton n'a jamais revu depuis lors.

Retz, dont on connaît l'histoire pendant la Fronde, avait été enfermé au château de Nantes, s'était évadé, ce dont Mme de Sévigné se souvient en passant devant ce château en 1675, avait vécu exilé en Espagne, à Rome et à Bruxelles, et était rentré en France, gracié, en 1664. Depuis cette date, il vivait tantôt à Paris, tantôt à Gommercy, tantôt à Saint-Mihiel, près Gommercy, tantôt à Saint-Denis, dont il était l'abbé et où il devait mourir. L'ancien émeutier était devenu le plus doux, le plus tendre et le meilleur des homn^es. 11 rédigeait ses immortels Mémoires, il s'imposait de rudes rigueurs pour payer ses dettes qui s'élevaient à 4 millions au moins de notre monnaie, et il causait. Il causait délicieusement: « notrebon cardinal » était l'esprit

SES AMIS

même et il appréciait infiniment l'espritdes autres. Il recherchait tout particulièrement Mme de Sévigné : a Cette préférence que j'ai pour le faubourg est un point à quoi il est difficile de remédier. On m'y aime autant qu'on y peut aimer (i), la compagnie y est sûrement bonne; je ne suis de contrebande nulle part; notre cardinal m'y donne souvent des rendez-vous. Que faire à tout cela? »

Mme de Sévigné l'admirait profondément de toutes les manières. Comme il allait se retirer tout à fait du monde, Mme de Sévigné écrivait : « Le jour douloureux du départ de M. le cardinal n'est pas encore arrivé; il lésera quand vous recevrez cette lettre... Ce sera, en effet, un jour très douloureux, car je suis attachée à sa personne, à son mérite, à sa conversation, dont je jouis tant que je puis et à toutes les amitiés qu'il me témoigne. Il est vrai que son âme est d'un ordre si supérieur qu'il ne fallait pas attendre de lui une fin toute commune comme des autres hommes. Quand on a pour règle de faire toujours ce qu'il y a de plus grand et de plus héroïque, on place sa retraite en son temps et l'on laisse pleurer ses amis. » On a vu que « le bon cardinal » avait pour Mme deGrignan une très profonde affection, et que Mme de Grignan avait contre lui des préventions invincibles

(1) Il faut lire, sans doute : autant qu'on peut aimer. Y donnerait un sens amphibologique et même contraire à la pensée évidente, puisqu'il pourrait signifier : si tant est qu'on y soit capable d'aimer.

et qui seraient inexplicables si le mauvais caractère, sans rien excuser, n'expliquait tout.

M. de La Rochefoucauld apparaît dans Thistoire littéraire entre Mme de la Fayette et Mme de Sévigné, comme entre deux déités favorables qui le recommandent à la postérité et nous persuadent que nous pouvons Taimer puisqu'elles Tout chéri. Malgré l'amertume de ses Maximes, qui, du reste, ne prouve peut-être rien, sinon que La Rochefoucauld souffrait de ne pas rencontrer dans la plupart des hommes les qualités qu'il trouvait autour de lui et en lui ; malgré le mot attribué à Mme de la Fayette : « Il a embelli mon esprit et j'ai réformé son cœur », il y a de très bonnes raisons de penser que M. de La Rochefoucauld fut une âme très belle, un juste, un bon et un « généreux », et tout à fait un homme exquis. En tout cas, c'est ainsi qu'il est apparu à Mme de Sévigné. Elle ne tarit pas sur sa douceur, sur son amabilité, sur son désir de plaire, de consoler et de servir. A réunir les traits épars dont elle le peint, on ferait le portrait du sage, du stoïque, de l'ami véritable et du véritable ami des hommes. Elle n'a jamais vu <( d'homme si obhgeant ni plus aimable dans l'envie qu'il a de dire des choses obligeantes ». Il se prodigue en services et va en cela au-devant des désirs de ceux qui n'oseraient le solliciter. Il accommode les querelles, dont quelques-unes sont si embarrassées et si embarrassantes qu'il aimerait autant avoir à faire un poème épique. Il

SES AMIS

est pour Mme de Sévigné, par ses attentions pour elle et par les soins qu'il prend des affaires de Mme de Sévigné et de Charles, une sorte de dieu domestique. « II pleure sa mère, dit la marquise, avec une tendresse qui me le faisait adorer. »

Les malheurs qui le frappent dans son cœur de père trouvent en lui quelque chose comme un stoïque qui contiendrait un chrétien. C'est dans ces occasions que Mme de Sévigné le compare à elle-même : « M. de La Rochefoucauld ne sait encore rien [de la mort de son filsj; il sera sensiblement touché ; car il est patriarche et connaît quasi aussi bien que moi la tendresse malernelle. » — Quand la nouvelle terrible lui arrive, qui est celle de la mort de son fils, le chevalier de Marsillac ; de la mort de M. de Longueville, son fils aussi, quoique moins officiellement, et de la blessure du prince de Marsillac, son fils encore, a cette grêle qui tombe sur lui » le trouve à la fois sensible et ferme : « Ses larmes ont coulé du fond de son cœur et sa fermeté Ta empêché d'éclater. » — « J'ai vu son cœur à découvert dans cette cruelle aventure ; il est au premier rang de tout ce que j'ai jamais vu de courage, de mérite, de tendresse et de raison. » — Et parlant, dans les mêmes circonstances, de Mme de Longueville : « Il y a un homme dans le monde qui n'est guère moins touché [que Mme de Longueville]. J'ai dans la tête que s'ils s'étaient rencontrés tous deux dans ces premiers moments et qu'il n'y eût eu que le chat avec eux, je crois que tous les autres senti-

menls auraient fait place à des cris et à des larmes qu'on aurait redoublés de bon cœur. »

Le duc était fort maladif au temps où Mme de Sévigné le connut, goutteux, fiévreux, impotent, « écloppé », dans les intervalles de ses douleurs, souffrant encore de cette « cruelle maladie qui est -de conserver sa santé par un trop grand régime ». Très triste souvent, a dans une tristesse incroyable »,sans jamais rien perdre <( de son agrément et de son esprit », il trouvait des consolations dans les lettres, lisant tout ce qui paraissait d'excellent, ayant très souvent la primeur des beaux ouvrages, que Corneille, Boileau et La Fontaine venaient lui lire avant l'impression, collaborant sans doute à ceux de Mme de la Fayette ; et, quoique étant, selon l'abbé Têtu, de ceux qui ont le goût au-dessous de leur esprit, ce que Mme de Sévigné n'entendait pas très bien et ce que je ne cherche pas à entendre, il en avait assez pour choisir judicieusement l'entretien qui convenait au plus bel esprit du monde.

Il trouvait surtout du réconfort dans son commerce quotidien avec Mme de la Fayette, qui était pour lui tout ce que peut être une sœur qui a de la tendresse, de l'attention diligente, de la raison, de la conversation et de l'esprit. Elle avait vingt ans de moins que lui ; mais si l'âge les éloignait l'un de l'autre, l'état de santé les égalait et les mettait dans une sorte de communauté de souffrance qui n'est point inutile à entretenir la pitié. Malheureux tous les deux, ils sont bons l'un pour l'autre.

SES AMIS

Le vieux duc mourutIentement.il avait dit que deux choses ne se peuvent regarder fixement, le soleil et la mort. J'ai prévenu qu'il s'exceptait toujours de ses Maximes. Il y fit exception, plus glorieusement que jamais, cette fois encore. Il regarda certainement la mort en face : « Il a reçu hier Notre-Seigneur. Son état est une chose digne d'admiration ; il est fort bien disposé pour sa conscience ; voilà qui est fait; du reste ^ cest la maladie et la mort de son voisin dont il est question; il nen est pas effleuré ; il n'enest pas troublé ; il entend plaider devant lui la cause des médecins d'une tête libre, sans daigner quasi dire son avis :

Trop au-dessous de lui pour y prêter l'esprit.

Il ne voyait point hier Mme de la Fayette parce qu'elle pleurait et qu'elle suivait Notre-Seigneur. Il envoya savoir à midi de ses nouvelles. Croyezmoi, ma fille, ce n'est pas en vain qu'il a fait des réflexions toute sa vie ; il s'est approché de telle sorte de ses derniers moments qu'ils n'ont rien de nouveau ni d'étranger pour lui. » — Le duc de La Rochefoucauld mourut le 16 mars 1600, à minuit, entre les bras de son fils, le prince de Marsillac, et de Bossuet. Il avait dit avec beaucoup de raison qu'il y a de la différence à souffrir constamment la mort et la mépriser. Il ne la méprisa point ; il la souffrit avec plus de constance qu'aucun autre.

Il laissait Mme de la Fayette valétudinaire, chétive, retenue toujours à la maison par ses

incommodités et, lui parti, sans presque aucune raison de vivre. C'était une femme qui, à cause même du contraste qu'il y avait entre elle et Mme de Sévigné, mais contraste moins violent que celui qui existait entre la marquise et sa fille, était prédestinée à être Tamie intime de Mme de Sévigné. La marquise et sa fille se heurtaient, Mme de Sévigné et Mme de la Fayette se complétaient. L'une était exubérante, Tautre réservée ; Tune pleine de vie et d'ardeur, l'autre de bonne heure languissante et refroidie par la faiblesse comme d'autres par Tâge ; l'une d'une conversation abondante, jaillissante et impétueuse, l'autre toute en phrases courtes et justes, sans affectation de concision, mais sans aucun excès d'abandon; l'une a de l'esprit autant que jamais on en put avoir en France ; l'autre a un grand talentderomancier, depsychologaeetd'écrivain ; mais point d'esprit et, le prisant chez les autres, ne se soucie pas d'en avoir; l'une écrit de longues lettres que, du reste, on ne trouve jamais trop longues ; l'autre, à ses meilleures amies, des billets où elle semble avoir appliqué son grand principe sur l'art d'écrire, à savoir qu'un mot retranché vaut un sou et une ligne de moins une livre ; l'une, quoiqu'elle ne soit point prodigue, a bon besoin d'un abbé de Coulanges pour rétablir et pour soutenir ses affaires ; l'autre serait au besoin l'abbé de Coulanges de la personne la plus embarrassée dans ses finances Et toutes les deux avaient du bon sens, de la raison, le goût du juste,

SES AMIS

le goût du bien, le goût des bonnes lettres et le culte de Tamitié. Elles s'attiraient par ce qu'elles avaient de différent et elles s'entendaient par ce qu'elles avaient de commun.

Mme de la Fayette était une demoiselle de la Vergne, fille d'un général du temps de Louis XIII. Elle avait reçu des leçons de Ménage et de Rapin. Elle savait du latin et de l'italien autant qu'homme de France. Elle avait épousé, en i655, à l'âge de quinze ans, M. le comte de la Fayette, s'était séparée de lui, on ne sait à quelle époque, très probablementà l'amiable, caraucun écho deprocès ou de rupture violente n'est venu jusqu'à nous ; et avait vécu d'abord à la cour, amie intime et presqueinséparablede(( Madame» (duchessed'Orléans) puis à Paris, dans un commerce étroit avec le duc de La Rochefoucauld. Elle recevait le meilleur et le plus grand monde, à commencer par M. le Prince. Elle tenait de M. de La Rochefoucauld, dit Mme de Sévigné, — et d'elle-même, ajouteronsnous, — l'art de se faire beaucoup d'amis. Elle avait, doucement et discrètement, une très grande influence dans le monde de la cour et dans celui du Parlement. Ses livres, publiés sous le nom de Segrais,la faisaient respecter et estimer très haut des plus habiles. Il faut que le préjugé soit bien fort pour que l'Académie française, à peine fondée et n'ayant pas de traditions qui la liassent et se trouvant en présence de deux femmes comme Mme de Sévigné et Mme de la Fayette, ne les ail pas appelées à elle.

Si entourée qu'elle fût, Mme de la Fayette ne pouvait pas se passer de Mme de Sévigné et la réclamait à grands cris quand la marquise prolongeait son séjour aux Rochers : « Mon style sera laconique : je n'ai point de tête ; j'ai eu la fièvre : j'ai chargé M. Dubois de vous le mander... Il est question, ma belle, qu'il ne faut point que vous passiez l'hiver en Bretagne, à quelque prix que ce soit : vous êtes vieille, les Rochers sont pleins de bois, les catharres et les fluxions vous accableront ; vous vous ennuierez ; votre esprit deviendra triste et baissera : tout cela est sûr. Ne me parlez pas d'argent ni de dettes ; je vous ferme la bouche sur tout. M. de Sévigné [Charles] vous donne son équipage ; vous venez à Malicorne ; vous y trouvez les chevaux et la calèche de M. de Chaulnes ; votre maison n'est pas prête ; vous n'avez point de chevaux ; c'est en attendant ; à votre loisir vous vous remettez chez vous. Venons au fait; vous payez une pension à M. de Sévigné, vous avez ici [à Paris) un ménage ; mettez le tout ensemble ; cela fait de l'argent ; car votre louage de maison va toujours. Vous direz : « Mais « je dois et je payerai avec le temps. » Comptez que vous trouvez ici mille écus dont vous payez ce qui vous presse ; qu'on vous les prête sans intérêt et que vous les rembourserez petit à petit quand vous voudrez. Ne demandez point d'où ils viennent ni qui c'est ; on ne vous le dira pas ; mais ce sont gens qui sont bien assurés qu'ils ne les perdront pas. Point de raisonnements là-dessus ;

SES AMIS

point de paroles, ni de lettres perdues ; il faut venir. Tout ce que vous m'écrirez, je ne le lirai seulement pas et, en un mot, ma belle, il faut ou venir ou renoncer à mon amitié, à celle de, Mme de Ghaulnes et à celle de Mme de Lavardin. Nous ne voulons point d'une amie qui veut vieillir et mourir par sa faute. Il y a de la misère et de la pauvreté à votre conduite : il faut venir dès qu'il fera beau. »

Et j'ai transcrit cette lettre de Mme de la Fayette pour montrer sur le fait Tamie tendre, rhomme^ l'homme d'affaires et Tépistolière à la brièveté de général [imperatoria brevitas), que contenait Mme de la Fayette. Ce n'est pas toujours en vain, quoique malade et dolente, qu'on est la fille d'un maréchal de camp.

Après la mort de La Rochefoucauld, Mme de la Fayette continua pendant treize ans sa vie désolée et toujours comme précaire. Il lui avait été impossible de « serrer la file », comme disait Mme de Grignan. Elle écrivait à Mme de Sévigné ce vers que celle-ci avait « mille fois pensé pour elle » :

Rien ne peut réparer les biens que j'ai perdus.

Elle était « plus touchée qu'elle-même ne l'avait cru, étant occupée de sa tante et de ses enfants, mais ces soins ayant fait place à la véritable tristesse de son cœur » ; elle « était seule dans le monde ». L'amitié, comme l'amour, peut dire quelquefois à l'univers :

Un seul être nous manque et tout est dépeuplé.

AlADAME DE SE VIGNE

Elle se résignait à la vie, l'aimant du reste, malgré qu'elle en eût, de cette affection que Ton a pour les êtres qui vous sont désagréables et nécessaires et disant : « Il n'est que de vivre. »

Elle s'éteignit lentement. Le dernier et court billet que l'on a d'elle à son amie finit par ces mots : « Croyez, ma très chère, que vous êtes la personne du monde que j'ai le plus véritablement aimée. »

Il n'est peut-être pas très nécessaire de dire que Mme de la Fayette était horriblement antipathique à Mme de Grignan. Mme de Sévigné ne pouvait décider sa fille à écrire à Mme de la Fayetle quand il s'agissait d'envoyer à celle-ci quelques mots de courtoisie, au moins, au sujet de la mort de La Rochefoucauld ; et à plusieurs reprises Mme de Sévigné se plaint du mauvais vouloir de sa fille à l'endroit de la comtesse : « Vous êtes toujours bien méchante quand vous parlez de Mme de la Fayette. » C'est une excellente marque que d'avoir été aimée de Mme de Sévigné et de La Rochefoucauld ; et de ne l'avoir pas été de Mme de Grignan, ce n'en est pas une qui puisse être tenue pour absolument mauvaise.

LA COUR

ANS ses lettres à sa fille, à ses parents et à ses amis, Mme de Sévigné a été un peintre excellent de la cour et de la ville. Il faut se dire, cependant, pour bien comprendre les différences des manières et des tons, qu'elle vit à la ville et qu'elle ne vit presque jamais à la cour. Mais de ce pays-ci elle a des rapports très exacts, fréquentant des gens qui y vont sans cesse, surtout ayant, chez M. de La Rochefoucauld le père, des relations très exactes de la bouche de M. de La Rochefoucauld le fils (prince de Marsillac), étant enfin admirablement postée pour y voir sans y être vue.

Ce qui l'intéresse surtout à la cour, comme il est naturel, c'est le spectacle dramatique des succès et des revers, des faveurs et des disgrâces, et c'est ensuite la personne du roi, de ce roi qui a exercé sur les hommes de son temps une sorte

de fascination tout à fait égale (et plus longue) à celle que Napoléon exerça depuis.

Pour ce qui est des faveurs et disgrâces, voici, par exemple, récoltée çà et là dans la correspondance de la marquise, Thistoire de Lauzun.

C'était un très petit gentilhomme de Gascogne, Nompar de Caumont de Puy-Guilhem, qui, par des qualités incontestables de bravoure, d'audace et d'adresse, mêlées de belle humeur et de grand air, plut extrêmement à Louis XIV qui le fît comte de Lauzun. Il était, vers 1660, proprement favori du jeune roi. Maréchal de camp (général de brigade), gouverneur du Berry, colonel général des dragons du roi en 1669, il eut encore la promesse du roi d'être nommé grand maître de l'artillerie. Il eut l'imprudence, rarement pardonnée à cette époque, de se vanter de cette promesse. C'est là que le guettait Louvois, qui l'aimait peu. Le roi, averti, se dégagea et donna le poste à un autre. Lauzun fut outré, brisa son épée devant le roi en jurant qu'il ne servirait plus un prince sans parole et fut mis à la Bastille.

Le roi l'aimait; il lui pardonna, le fit débastiller, le nomma capitaine des gardes. Tout à coup, l'année suivante, retentit comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle... Mais laissons parler Mme de Sévigné : « Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extra-

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ordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plu s rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie ; enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste; une chose qued'on ne pourrait pas croire à Paris (comment la pourraiton croire à Lyon ?) ; une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose qui comble de joie Mme de Rohan et Mme d'Hauterive; une chose, enfin, qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire; devinezla; je vous le donne en trois. Vous jetez votre langue aux chiens? Eh bien, il faut donc vous la dire. M. deLauzun épouse, dimanche, au Louvre, devinez qui? Je vous le donne en quatre, je a^ous le donne en dix, je vous le donne en cent. Mme de Coulanges dit : « Voilà qui est bien difficile à de- (( viner. C'est Mme de la Vallière. — Point du « tout, Madame. — C'est donc Mlle de Retz. — « Point du tout; vous êtesbien provinciale. — Vrai- « ment, nous sommes bien bêtes, dites-vous; c'est « Mlle Colbert. — Encore moins. C'est assurément « Mlle de Créquy. — Vous n'y êtes pas. » Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec permission du roi, Mademoiselle, Mademoiselle de... Mademoiselle... devinez le nom... Il épouse Mademoiselle. Ma foi I par ma

foi I ma foi jurée ! Mademoiselle, la Grande Mademoiselle; Mademoiselle, fille de feu Monsieur; Mademoiselle, petite-fille de Henri IV; Mademoiselle d'Eu, Mademoiselle de Bombes, Mademoiselle de Montpensier, Mademoiselle d'Orléans; Mademoiselle, cousine germaine du Roi; Mademoiselle destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un beau sujet de discourir. »

Il Tépousait, en efTet, avec permission du roi, l'ayant charmée et comme enchantée. Mais ce qui était vrai le lundi ne Tétait plus le dimanche, ni même le jeudi soir. « La Reine, Monsieur et quelques barbons » étaient intervenus, avaient retourné le roi, et le roi, appelant devant lui Mademoiselle et M. de Lauzun, « il leur déclara, devant M. le Prince, qu'il leur défendait de plus songer à ce mariage ». M. de Lauzun reçut cet ordre avec tout le respect, toute la soumission, toute la fermeté et tout le désespoir que méritait une si grande chose. Pour Mademoiselle, suivant son humeur, elle éclata en pleurs, en cris, en douleurs violentes, en plaintes excessives et elle ne sortit pas [le lendemain] de son lit, sans rien avaler que des bouillons. Lauzun refusa le titre de maréchal de France que le roi voulait lui donner comme compensation ; puis l'accepta l'année suivante avec le commandement, sous le roi, de l'armée qui partait pour la Flandre.

Mais quoi? il avait l'humeur caustique, il s'attira la haine de Mme de Montespan et confirma

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celle que Louvois avait toujours eue contre lui — et aussi il y eut très probablement autre chose de plus grave que Ton ne sait point — et il fut arrêté et il fut mené à Pignerol et « le voilà avec Foucquet ».

Il fît son voyage de Paris à Pignerol « dans un si grand désespoir » qu'on ne le quittait pas d'un moment. Dans un endroit dangereux on le voulut faire descendre de carrosse. Il dit : « Ces malheurs ne sont pas faits pour moi. » Il prétendait être « très innocent à Tégard du roi ; mais avoir des ennemis trop puissants ». Le roi « ne dit rien; mais ce silence déclare assez la qualité du crime ».

On trouva dans ses cassettes « mille belles merveilles; des portraits sans compte et sans nombre, des nudités, une sans tête, une autre les yeux crevés [Mme de Monaco]; des cheveux grands et petits, des étiquettes pour éviter la confusion; à l'une le grison d'une telle, à l'autre mousson de la mère, à l'autre hlonclin pris en bon lieu et ainsi mille gentillesses. »

A Pignerol, il tenta de s'évader. Il y resia cinq ans, puis quatre ans en exil à Angers. Il fut libéré en 1680, grâce sans doute à l'amour persistant de Mademoiselle, que l'on croit qu'il épousa secrètement à cette époque ou un peu après. Il se brouilla ensuite avec elle et fut chassé de sa présence en 1684.

En 1688, il s'attacha à la fortune ou plutôt, ce qui est plus honorable, à l'infortune de Jacques II, roi d'Angleterre, attaqué par (Guillaume d'Orange,

abandonné par son peuple et délaissé par ses plus intimes amis. « Toujours trahi, même par ses propres officiers )),le malheureux souverain n'avait plus que M. de Lauzun, qui ne le quittait pas ». Le roi Jacques lui donna la mission de mener en France sa femme et son fils. Comme c'était plein de dangers, Lauzun n'hésita pas, et voici comme fut racontée, chez Mme de la Fayette, le 28 décembre 1688, cette faite à Varennes : « Dimanche dernier, 19 de ce mois, le roi, ayant pris sa résolution, se coucha avec la reine, chassa tous ceux qui le servent encore et une heure après se relève et dit à un valet de chambre qu'il fît entrer un homme qu'il trouverait à la porte de l'antichambre. C'était M. de Lauzan. 11 lui dit : « Mon- « sieur, je vous confie la reine et mon fils; il faut « tout hasarder et tâcher de les conduire en (( France. »... Le petit prince, qu'on disait être à Portsmouth, était caché dans le palais. M. de Lauzun prit le petit prince dans son manteau et donna la main à la reine... Ils allèrent dans la rue prendre un carrosse de louage. Ils se mirent ensuite dans un petit bateau le long de la rivière, où ils eurent un si gros temps qu'ils ne savaient où se mettre. Enfin, à l'embouchure de la Tamise, ils se mirent dans un yacht, M. de Lauzun auprès du patron , en cas que ce fût un traître, pour le jeter à la mer. Mais il [le patron] ne croyait mener que des gens du commun, comme il en passe souvent; il ne songea qu'à passer tout simplement au mUieu de cinquante bâtiments hollandais qui ne regar-

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daient pas seulement celte petite barque et ainsi, protégée du ciel et à couvert de sa mauvaise mine, elle aborda heureusement à Calais, où M. de Gharost la reçut avec tout le respect que vous pouvez penser. »

Lauzun, après cette action d'éclat, vit les cieux se rouvrir. Il resta trois quarts d'heure tête à tète et en secret avec le roi. Mademoiselle fut outrée de penser que le roi était content d'un tel homme et qu'il reviendrait à la cour, et elle s'emporta avec la dernière violence. Le roi lui fit dire qu'après les services que M. de Lauzun venait de lui rendre, il ne pouvait se dispenser de le voir. Lauzun triomphait. Cependant son étoile subit très vite une nouvelle éclipse. Il avait toujours le triomphe insolent. Il médit de M. de Charost, qui sans doute s'était un peu vanté d'avoir tout fait. Charost se justifia. Lauzun subit une demidéfaite; puis rebondit, grâce à l'amitié reconnaissante de Jacques II. En 1690, il « s'en alla romanesquement en Irlande avec 6.000 hommes » pour soutenir la tentative de Jacques II et se fit battre à la Boyne. Dans cette bataille « il avait sauvé la vie au roi, il n'en demandait pas davantage, » dit Mme de Sévigné qui ne l'aime pas, « ni la plupart de ses soldats non plus ».

En 1691, Louvois mourut et c'est pourquoi Lauzun fut créé duc en 1692. 11 épousa en 1695 Mlle de Lorges, la fille du maréchal, eut appartement au château, fit faire pour sa jeune femme un collier de diamants de 200.000 francs, puis,

la même année, « la planta là » (pour du reste la reprendre un peu plus tard). Il ne devait mourir qu'en 1723. « La fortune, qui est une grande folle, n'en a jamais donné tant de marques que dans la vie de M. Lauzun. C'est un des plus petits hommes pour l'esprit aussi bien que pour le corps, que Dieu ait jamais faits; cependant nous l'avons vu favori, nous l'avons vu noyé et le revoici sur Feau. Ne savez-vous pas un jeu où l'on dit : « Je « l'ai vu vif, je l'ai vu mort; je l'ai vu vif après sa « mort ? » C/est son portrait. » — Mme de Sévigné ne l'aimait pas et le méprisait; mais il l'amusa énormément . *

Un homme qu'elle détestait autant, et qui l'amusait moins, c'était Colbert. Colbert fut l'ennemi de tous ses amis ou à peu près. 11 avait commencé par étrangler Foucquet, à quoi il mit un acharnement furieux, une obstination d' « enragé ». Plus tard ce fut Pomponne. Aussi, Mme de Sévigné se plaît-elle à le représenter plutôt dans ses vilains emplois que dans les autres. Elle le montrera, par exemple, envoyé parle roi à Chaillotpour prier Mme de la Vallière de venir à Versailles lui parler encore. Je ne sais pas pourquoi elle appelle Louvois la Mer, ni pourquoi MmeScarron le Dégel ^ mais je crois savoir pourquoi elle nomme Colbert le Nord. Il la faisait frissonner.

Il fallut, pourtant, qu'elle le vît pour une pension qu'on ne payait point à M. de Grignan. Ce fut court, du moins de la part du ministre : « J'ai

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voulu aller à Saint-Germain parler à M. Colbert de votre pension; j'y étais très bien accompagnée : M. de Saint-Géran, M. d'Hacqueville et plusieurs autres me consolaient par avance de la glace que j'attendais. Je lui parlai donc de cette pension; je touchai un mot des occupations continuelles et du zèle pour le service du roi, un autre mot des extrêmes dépenses à quoi Ton était obligé... Tout cela était plus court et mieux rangé. Mais je n'aurai nulle fatigue à vous dire la réponse : « xVladame, j'en aurai soin » ; et me ramène à sa porte et voilà qui est fait. )>

Pour Mme de Sévigné, c'était un homme « qui n'employait son crédit que pour lui et tout au plus pour ses enfants ».

Elle aimait mieux Louvois, quoique Colbert et Louvois eussent été parfaitement d'accord pour précipiter Pomponne. Elle le regarde tout à fait comme un grand homme. C'est bien lui qui organise la victoire : « Il en a tout l'honneur; il a un plein pouvoir et fait avancer ou reculer les armées comme il le trouve à propos... Il n'est embarrassé que des louanges et des approbations qu'on lui donne. » C'est l'homme impérieux, décisif, qui prévoit tout et « prévient » tout et qui ne voit rien d'impossible, parce qu'il ne voit rien d'inattendu. Il est beau à entendre quand il malmène un officier de cour : u Vous aurez plaisir d'apprendre ce que c'est ([u'avoir une belle compagnie ou d'en avoir une mauvaise. M. de

Louvois dit, Tautre jour, tout haut, à M. de Nogarel: : « Monsieur, votre compagnie est en fort « mauvais état.

« — Monsieur, je ne le savais pas.

« — Il faut le savoir, dit M. de Louvois ; « Favez-vous vue ?

(( — Non, dit Nogaret.

« — Il faudrait l'avoir vue. Monsieur.

(( — Monsieur, j'y donnerai ordre.

« — Il faudrait Favoir donné, Monsieur; il faut « prendre parti : ou se déclarer courtisan ou « s'acquitter de son devoir quand on est officier. »

Désintéressé du reste en vérité ; car s'il est riche, pour ainsi dire, d'une façon effrayante, il n'a jamais dépossédé personne, « jamais entré dans aucune terre qu'on ne la lui ait, pour ainsi dire, jetée à la tête ; il n'y a aucun seigneur, grand ni petit, qui puisse lui reprocher la moindre contrainte et cela peut passer pour un chef-d'œuvre dans le poste où il était » .

Aussi quand il meurt, Mme de Sévigné est-elle véritablement touchée. « Voilà donc M. Louvois mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenait une si grande place, dont le moi^ comme dit M. Nicole, était si étendu ; qui était le centre de tant de choses ! Que d'affaires, que de desseins, que de projets, que d'intérêts à démêler, que de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups dîéchec à faire et à conduire! « Ah ! mon Dieu ! 'donnez-moi un peu « de temps ; je voudrais bien donner un échec au

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(( duc de Savoie, un mat au prince d'Orange. — u Non, non, vous n'aurez pas un seul, un seul « moment. » Faut-il raisonner sur cette étrange aventure? En vérité, il y faut faire des réflexions dans son cabinet. Voilà le second ministre que vous voyez mourir depuis que vous êtes à Rome ; rien n'est plus différent que leur mort ; mais rien n'est plus égal que leur fortune et leurs attachements et les cent mille millions de chaînes dont ils étaient tous deux attachés à la terre. »

Une fortune presque aussi pleine de contrastes que celle de Lauzun fut celle du marquis de Vardes, que du reste la marquise aimait autant qu'elle détestait Lauzun. Le marquis de Vardes était né en 1621. Il avait une vocation qu'il se sentit de bonne heure, à laquelle il ne résista point et qu'il garda toujours ; c'était le libertinage. En 1654 nous le voyons au camp de Vergés, en Catalogne, et M. de Bussy, qui y est aussi, nous fait de lui le rapport suivant : « Nous avons ici Vardes, un des amants de Mme d'Elbeuf, qui m'a dit qu'il était de vos amis et qu'il voulait vous écrire. Je sais par M. le prince de Conti qu'il a dessein d'être amoureux, cet hiver, de Mme de Roquelaure, et sur cela, Madame, ne plaignezvous pas les pauvres femmes qui bien souvent donnent une véritable passion pour un amour de dessein, c'est-à-dire de bon argent pour de la fausse monnaie? Je crois que Vardes aura de la peine à cette conquête, non pas tant par la force

de la place que par les soins et la vigilance du gouverneur... »

C'était le temps de la jeunesse de Vardes et il faut songer que La Fare dira de lui vingt ans plus tard : «... Plus aimable encore par son esprit, par ses manières insinuantes et même par sa .figure que tous les jeunes gens. » Il était très généreux, très libéral, et Gorbinelli eut lieu longtemps de le savoir.

En 1662, il fut l'un des auteurs de la lettre en espagnol écrite et adressée à la reine Marie- Thérèse pour l'informer de Tintrigue du roi avec Mlle de la Vallière. Il fut d'abord mis à la Bastille, puis envoyé à la citadelle de Montpellier, où il resta prisonnier plusieurs années; puis, enfin, relégué dans son gouvernement d'Aigues- Mortes.

On l'y laissa trop longtemps. Quoique égayé de mille bonnes fortunes, son exil lui fut rude. Il avait une peur affreuse de s'enrouiller en province ; et il paraît, à en croire Mme de Grignan, qu'il y avait quelque chose de cela. Il lui faisait de temps en temps, à Grignan, une cour respectueuse, que Mme de Grignan affectait de croire toute factice : « Vous interprétez mal tous ses sentiments, répondait Mme de Sévigné : il a beau parler sincèrement, vous n'en croyez pas un mot ; vous êtes méchante. Il vient de m'écrire une lettre pleine de tendresse ; je crois tout au pied de la lettre ; c'est que je suis bonne. »

Il rongeait son frein avec plus de fureur, à

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mesure que les années s'écoulaient. En 1682, il était le seul exilé qui n'eût pas été rappelé : « Il me fait une extrême pitié. II y a de certains dégoûts qui sont insupportables ; ses malheurs prennent le train de ne finir jamais et il n'a plus la consolation d'avoir des camarades : il est seul dans le monde qui n'ait point trouvé le moment heureux. »

Enfin, en i683,il fut rappelé et traité par le roi avec bonne grâce. Il s'installa à Paris, au faubourg Saint-Germain, et se montra honnête homme et bon chrétien. Cependant, comme le châtiment, et bien rude, de ceux qui ont trop aimé les femmes est de les aimer toujours, il fut encombré jusqu'à l'avant-veille de sa mort (1688) d'une certaine dame d'Omélas et de sa famille. Un an avant de mourir, il tomba, dit Corbinelli, qui était quelque chose comme son intendant, dans une sorte d' « extravagance ». Il s'était pris d'une haine atroce pour son gendre, il était tourmenté du désir de finir ses jours en Languedoc, et ces deux passions, dit Corbinelli, passaient encore avant celle qu'il avait pour Mme d'Omélas. Il déshérita Corbinelli (à qui il avait fait, par son testament précédent, de grands avantages), en donnant cette raison que, depuis quelque temps, Corbinelli se moquait de lui. Il n'était plus lui ni à lui. Cependant, peu de jours avant sa fin, il avait écrit au roi pour lui demander encore pardon et pour lui recommander ses enfants. Mme de Sévigné le pleura sincèrement : « Je le regrette, parce

qu'il n'y a plus d'homme à la cour bâti sur ce modèle-là. » Cela allait revenir sous la seconde Régence.

Il faut en passer et des meilleurs. Mais voulezvous encore l'histoire de M. de Luxembourg ? François-Henry de Montmorency-Bouteville, duc de Luxembourg, fut d'abord aide de camp de Condé et se distingua à la bataille de Lens. Pendant la Fronde, il suivit Condé dans sa révolte, par suite de quoi il fut quelque temps emprisonné au donjon de Vincennes. Il fit sa soumission. En 1668, il se signala en Franche-Comté où ce fut lui qui prit Salins. En 1672, il commanda en chef en Hollande avec beaucoup de succès. Après la mort de Turenne,il fut fait maréchal de France et commanda en chef sur le Rhin. Charles de Sévigné était dans son armée. En 1676, en Brisgau, sa situation fut très critique. Il dut reculer. Mme de Sévigné disait : a Nous voyons comme les nerfs du dos de M. de Luxembourg [il était bossu] sont bien disposés pour la retraite. » Elle disait encore : « M. de Luxembourg a voulu achever l'oraison funèbre de Turenne par sa conduite. » Elle rapportait les chansons qu'on faisait sur lui.

Il n'en battit pas moins Guillaume d'Orange à Cassel et à Mons, et Guillaume d'Orange ayant dit : (( Ne viendrai- je pas à bout de ce petit bossu? » il put répliquer : « Comment sait-il que je suis bossu ? Il ne m'a jamais vu par derrière. »

Cette bataille de Mons eut ceci de particulier

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qu'elle fut livrée après la paix conclue. Les courriers arrivèrent trop tard à M. de Luxembourg, peut-être au prince d'Orange aussi, pour empêcher les armées de se battre. Le lendemain de la bataille, le prince envoya faire des excuses à M. de Luxembourg et lui manda que s'il lui avait fait savoir que la paix était signée il se serait bien gardé de le combattre. « Vous avez vu gagner des batailles pendant la guerre ; M. de Luxembourg fait plus; il en gagne pendant la paix. » — Il était au comble de la gloire après cette paix deNimègue, lorsque tout à coup (1680) la seconde affaire des poisons éclata. Il y fut compromis, étant dénoncé par la Voisin. On l'avertit en pleine cour qu'il y avait un décret de prise de corps contre lui. Il parla au roi. Celui-ci lui dit « que s'il était innocent, il n'avait qu'à s'aller mettre en prison et qu'il avait donné de si bon juges pour examiner ces sortes d'affaires qu'il leur en laissait toute la conduite ». Luxembourg se rendit aussitôt à Paris, passa une heure chez les Jésuites, rue Saint-Antoine, et alla droit à la Bastille. Mme de Sévigné blâma cette conduite et dit a qu'il aurait mieux fait de mettre son innocence en pleine campagne et de dire qu'il reviendrait quand ses juges naturels, qui sont le Parlement, le feraient revenir ». Il est vrai qu'en tant que duc il ne relevait que du Parlement ; mais sa docilité était d'abord obéissance au roi et ensuite elle était présomption d'innocence. Elle me semble avoir été aussi loyale qu'habile.

Luxembourg fut acquitté. Son intendant et son valet de chambre, qui Pavaient chargé, se dédirent et furent condamnés aux galères ; il sortit de la Bastille « plus blanc qu'un cygne » ; il se retira discrètement à la campagne. Le public, comme on pense bien, continuait à le croire coupable. Quelques mois après, le roi le rappela : « Que dites -vous du retour de M. de Luxembourg? [écrit Mme de Sévigné à Bussy]. Le roi pouvait-il lui faire une plus éclatante réparation que de se remettre à sa garde? Quand on passerait sa vie à méditer les changements qu'on voit à la cour tous les jours, on n'y comprendrait rien. J'en souhaiterais un pour vous ; quelque avantageux qu'il vous fût, il ne surprendrait pas tant le public que celui de M. de Luxembourg. »

On connaît la suite glorieuse delà vie du maréchal : Fleurus, Steinkerque, Nerwinde ; les Hollandais disant qu'il s'est donné au diable pour être toujours vainqueur, et les Parisiens l'appelant le Tapissier de Notre-Dame, et sa mort peu de temps après ses derniers triomphes et très rapide pour qu'il pût être dit qu'il avait été presque constamment heureux, et très chrétienne, et le mot simple et doux de Bourdaloue : « Je n'ai pas vécu comme il a vécu ; mais je voudrais mourir comme il est mort », et le mot royal du roi aux fils du grand capitaine : « Messieurs, j'ai fait une aussi grande perte que vous. »

Ce roi, Mme de Sévigné Ta vu et l'a décrit sur-

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tout dans som rôle gracieux de distributeur de faveurs et de diseur de paroles aimables. On sait que personne ne poussa plus loin ni aussi loin Tart de complimenter avec finesse et de donner avec grâce. Elle le peint bien, par allusions rapides, dans ses intrigues amoureuses, si compliquées et faisant la chouette avec Mme de Montespan, Mme de Soubise, Mme de Fontanges et Mme de Maintenon ; elle note avec intérêt les progrès lents, incessants et sûrs de cette dernière ; mais, enfin, c'est Louis XIV bienfaisant avec esprit, féliciteur avec délicatesse, consolateur avec tact, magnanime avec finesse et malicieux avec bonté qu'elle aime à peindre.

Le voici qui, pour faire plaisir à Monsieur, rappelle d'exil le chevalier de Lorraine, si compromis : « Le roi demanda à Monsieur qui revenait de Paris : « Eh bien, mon frère, que dit-on à « Paris ? » Monsieur lui dit : « Monsieur, on parle « fort de ce pauvre marquis [Villeroi, momentanément disgracié].

« — Et qu'en dit-on ?

(( — On dit, Monsieur, que c'est qu'il a voulu (( parler pour un autre malheureux.

(( — Et quel malheureux, dit le roi.

« — Pour le chevalier de Lorraine, dit Mon- « sieur.

« — Mais, dit le roi, y songez-vous encore à ce « chevalier de Lorraine? Vous en souciez-vous? « Aimeriez-voiis bien quelqu'un qui vous le ren- (( drait?

« — En vérité, Monsieur, ce serait le plus sen- « sible plaisir que je pusse recevoir de ma vie.

« — Eh bien, dit le roi, je veux vous faire ce « présent. 11 y a deux jours que le courrier est « parti ; le chevalier reviendra; je vous le redonne « et veut que vous m'ayez toute la vie cette obli- « gation et que vous l'aimiez pour l'amour de moi « [ce qui est une bien jolie façon de dire : et que « vous m'aimiez par amour de lui]. Je fais plus: « je le fais maréchal de camp dans mon armée.»

« Là-dessus, Monsieur se jeta aux pieds du roi, lui embrassa longtemps les genoux et lui baisa une main avec une joie sans égale. Le roi le releva et lui dit : « Mon frère, ce n'est pas ainsi <( que des frères doivent s'embrasser », et l'embrassa fraternellement. »

Villarceaux fut moins bien reçu, ayant du reste des sentiments un peu moins honorables. Parlant au roi d'une charge pour son fils, il prit habilement l'occasion de lui dire qu'il y avait des gens qui se mêlaient de dire à sa nièce que Sa Majesté avait quelque dessein pour elle ; que si cela était, il le suppliait de se servir de lui ; que l'affaire serait mieux entre ses mains que dans celles des autres et qu'il s'y emploierait avec succès. Le roi se mit à rire et dit : « Villarceaux, nous sommes trop vieux, vous et moi, pour attaquer des demoiselles de quinze ans », et se moqua de lui et conta ce discours « chez les dames ».

LA COUR

Il n'aimait pas les louanges outrées. A vrai dire, il fallait qu'elles le fussent furieusement pour lui paraître telles. Les Minimes de Provence, en i685, dédièrent une thèse au roi, où ils le comparaient à Dieu, mais d'une manière où Ton voyait clairement que Dieu n'était que la copie. On montra cette thèse à M. de Meaux qui la montra au roi, disant que Sa Majesté ne devait pas la souffrir. Il fut de cet avis. La thèse fut renvoyée en Sorbonne et supprimée. « Trop est trop. Je n'eusse jamais soupçonné des Minimes d'en venir à cette extrémité. » Cela vient de ce qu'en i685, comme le dit Mme de Sévigné ailleurs, on avait tout dit sur le roi, on ne lui adressait plus que des louanges usées; il aurait fallu Horace et Virgile pour renouveler la matière et, à défaut de leur talent, on se jetait dans quelque hyperbole.

Le roi, vers i664, se mêla pendant quelque temps de faire des vers. MM. de Saint-Aignan avaient sa confiance comme professeurs de versification: « Il fit, l'autre jour, un petit madrigal que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin, il dit au maréchal de Grammont: « Monsieur le maré- « chai, je vous prie, lisez ce petit madrigal et « voyez si vous en avez jamais vu un si imperti- « nent. Parce qu'on sait que depuis peu j'aime les « vers on m'en apporte de toutes les façons. » Le maréchal, après avoir lu, dit au roi : « Sire, Votre « Majesté juge divinement bien de toutes choses: « il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule

« madrigal que j'aie jamais lu. » Le roi se mit à rire et lui dit : « N'est-il pas vrai que celui qui (( l'a fait est bien fat?

« — Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un (( autre nom.

« — Oh bien ! dit le roi, je suis ravi que vous « m'ayez parlé si bonnement; c'est moi qui l'ai (( fait.

« — Ah! Sire! Quelle trahison! Que Votre Ma- « jèsté me le rende; je l'ai lu brusquement.

« — Non, monsieur le maréchal, les premiers « sentiments sont toujours les plus naturels. »

Une autre conversation, qui fut entre le roi et M. de Marsillac, fut plus sérieuse: « Le roi envoya quérir le lendemain M. de Marsillac et lui dit: « Je « vous donne le gouvernement de Berri qu'avait « Lauzun. » Marsillac répondit : « Sire, que Votre « Majesté, qui sait mieux les règles de l'honneur « que personne au monde, se souvienne que je (( n'étais pas ami de M. de Lauzun ; qu'elle ait (( la bonté de se mettre un moment à ma place et « qu'elle juge si je dois accepter la grâce qu'elle me « fait. » Le roi lui dit: « Vous êtes trop scrupuleux, « monsieur le prince, j'en sais autant qu'un autre « là-dessus : vous n'en devez faire aucune diffi- « culté.

(( — Sire, puisque Votre Majesté l'approuve, je (( me jette à ses pieds pour la remercier.

« — Mais, dit le roi, je vous avais donné une « pension de 12.000 francs, en attendant que vous « eussiez quelque chose de mieux.

LA COUR

<( — Oui, Sire, je la remets entre vos mains.

« — Et moi, dit le roi, je vous la redonne en- «( core une fois et je m'en vais vous faire honneur (( de vos bons sentiments. »

« En disant cela, il se tourna vers les ministres, leur conta les scrupules de M. de Marsillac et leur dit : « J'admire la différence ; jamais Lauzun « n'avait daigné me remercier du gouvernement (( du Berri. Il n'avait pas pris les provisions [il « n'avait pas reçu les lettres d'investiture ; donc « il n'en était même pas possesseur], et voilà un « homme comblé de reconnaissance. »

Tel est ce roi, charmant dans les lettres de Mme de Sévigné. Il est loisible, si l'on appréhende de devenir trop royaliste, de corriger cela par un peu de Saint-Simon.

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ME de Sévigné tient ses correspondants au courant de ce qui intéresse !a ville autant que de ce qui occupe la cour et aussi bienTun que l'autre est ce qu'elle appelle « l'Évangile du jour ». Ce qui occupe Paris à cette époque, ce sont les grands procès, les grands prédicateurs et les nouvelles des guerres.

Pour la double raison que Foucquet était son ami et que son procès passionnait^ l'opinion, Mme de Sévigné a fait jour à jour un compte rendu très détaillé de cette affaire. Elle n'omet rien et tout est vivant, interrogatoires, réquisitoires, plaidoyers, et une sorte d'instinct dramatique anime chacune de ces lettres et en fait un acte de cette longue tragédie. L'accusé y paraît avec un relief extraordinaire, avec son intelligence déliée et souple, sa dignité, sa hauteur quelquefois et toujours son inaltérable politesse,

LA VILLE

et quant à son style on peut supposer qu'il est un peu de Mme de Sévigné elle-même.

(( M. le Chancelier s'est jeté dans de grands discours pour faire voir le pouvoir légitime de la Chambre [qui jugeait Foucquet], que le Roi Tavait établie ; que... M. Foucquet a répondu que souvent on faisait des choses par autorité que quelquefois on ne trouvait pas justes quand on y avait fait réflexion. M. le Chancelier interrompit : « Gomment, vous dites que le Roi abuse de sa (( puissance ? » M. Foucquet a répondu : « C'est « vous qui le dites, Monsieur, et non pas moi; ce « n'est pas ma pensée et j'admire qu'en l'état où je « suis vous me vouliez faire une affaire avec le roi. « Mais, Monsieur, vous savez bien vous-mêm e qu'on « peut être surpris. Quand vous signez un arrêt, « vous le croyez juste ; le lendemain vous le cassez ; (( vous voyez bien qu'on peut changer d'avis.

« — Mais cependant, bien que vous ne recon- (( naissiez pas cette Chambre, vous lui répondez ; « vous lui présentez des requêtes et vous voilà sur « la sellette.

« — Il est vrai. Monsieur, j'y suis; mais je n'y « suis pas par ma volonté; on m'y mène; et c'est « une mortification que Dieu me fait souflrir et (c que je reçois de sa main. »

Un autre jour : « Avez-vous eu votre décharge de l'emploi de cette somme ?» Il a dit : « Oui, Monsieur, mais ç'a été conjointement avec d'autres affaires qu'il a marquées et qui viendront en leur temps. » — (( Mais, a dit M. le Chancelier, quand

VOUS avez eu vos décharges, vous n'aviez pas encore fait la dépense ?

— Il est vrai, a-t-il dit, mais les sommes étaient destinées.

— Ce n'est pas assez, a dit M. le Chancelier.

— Mais, Monsieur, par exemple, quand je vous , donnais vos appointements, quelquefois j'en avais

la décharge un mois auparavant et comme cette somme était destinée, c'était comme si elle eût été donnée. »

« M. le Chancelier a dit : « Il est vrai, je vous « en avais l'obligation. »

« xVI. Foucquet a dit que ce n'était point pour le lui reprocher, qu'il se trouvait heureux en ce temps-là de le pouvoir servir ; mais que les exemples lui revenaient selon qu'il en avait besoin. »

Elle suit Foucquet hors du prétoire et quand on le ramène à sa prison : « En repassant par l'Arsenal, à pied, pour le promener, il a demandé quels ouvriers il voyait; on lui a dit que c'étaient des gens qui travaillaient à un bassin de fontaine. Il y est allé et en a dit son avis et puis s'est tourné en riant vers Artagnan et lui a dit : « N'admirez- <( vous pas de quoi je me mêle? Mais c'est que « j'ai été autrefois assez habile sur ces sortes de « choses là. » Ceux qui aiment M. Foucquet trouvent cette tranquillité admirable; je suis de ce nombre. Les autres disent que c'est une affectation : voilà le monde. »

Ainsi rapportait, comme pas à pas, cette his-

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toire horriblement prolongée, Mme de Sévigné, toute impatiente, toute frémissante, se postant pour voir passer le malheureux, comme ferait un reporter, mais comme un reporter ému de pitié profonde et d'affection tendre : « Il faut que je vous raconte ce que j'ai fait. Imaginez-vous que ces dames m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal pour voir revenir notre pauvre ami. J'étais masquée; je l'ai vu venir d'assez loin. M. d'Artagnan était auprès de lui; cinquante mousquetaires derrière, à trente ou quarante pas. Il paraissait assez rêveur. Pour moi, quand je l'ai aperçu, les jambes m'ont tremblé, et le cœur m'a battu si fort que je n'en pouvais plus. En s'approchant de nous pour rentrer dans son trou, M. d'Artagnan l'a poussé et lui a fait remarquer que nous étions là. Il nous a donc saluées et a pris cette mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois pas qu'il m'ait reconnue; mais je vous avoue que j'ai été étrangement saisie quand je l'ai vu entrer par cette petite porte. Si vous saviez comme on est malheureuse quand on a le cœur fait comme je l'ai, je suis assurée que vous auriez pitié de moi; mais je pense que vous n'en êtes pas quitte à meilleur marché, de la manière que je vous connais (i). »

Le procès de la Brinvilliers eut lieu en 1676. Elle était fille de Dreux d'Aubray, lieutenant civil

(1) C'est à Pomponne qu'elle écrit.

au Châtelet, ce qui peut faire dire qu'elle était destinée à la magistrature. Elle avait épousé en i65i le marquisde Brinvilliers. Elles'étaitliéeavec Gandin de Sainte-Croix; et son mari, grâce à M. d'Aubray, avait trouvé le moyen de faire enfermer Sainte- Croix à la Bastille. Là, Sainte-Croix avait connu Exili, le roi des poisons; et, aussitôt sorti de prison, il usa de sa funeste science, de concert avec Mme de Brinvilliers, pour mener lentement à la mort, successivement, M. d'Aubray et ses deux fils. Cela se fit de 1666 à 1670. En 1672, après la mort de Sainte-Croix, la veuve d'un des fils assassinés, à savoir Mme veuve Antoine d'Aubray, accusa sa belle-sœur.

Celle-ci s'enfuit aux Pays-Bas. Elle fut condamnée à mort par contumace en 1678. On réussit à Fattirer hors du couvent de Liège où elle s'était réfugiée et à l'amener en France. Le roi ordonna que le Parlement députât Palluau, conseiller de la grand'chambre, pour se porter à Rocroi à Feffet d'interroger la Brinvilliers. On tenait à recommencer tout le procès, tant pour être plus sûr de la culpabilité de la Brinvilliers que pour chercher les complices possibles. On trouva dans ses papiers a une confession par laquelle elle apprenait qu'elle avait empoisonné son père, ses frères, un de ses enfants et ellemême pour essayer d'un contre-poison. Médée n'en avait pas tant fait. Elle reconnut que cette confession était de son écriture : c'est une grande sottise; mais elle dit qu'elle avait la fièvre chaude

LA VILLE

quand elle Tavait écrite; que c'était une frénésie, une extravagance qui ne pouvait pas être lue sérieusement. »

Elle essaya de se tuer, d'une manière plus burlesque que dangereuse; elle ajouta à sa confession qu'elle avait voulu aussi empoisonner son mari pour épouser Sainte-Croix, mais que Sainte- Croix, « ne voulant pas d'une femme aussi méchante, donnait du contre-poison à ce pauvre mari, de sorte qu'ayant été ballotté cinq ou six fois de cette sorte, tantôt empoisonné, tantôt désempoisonné, il est demeuré en vie et s'offre présentement de venir solliciter pour cette chère moitié : on ne finirait point toutes ces folies ».

Elle parla beaucoup et compromit beaucoup de gens que Mme de Sévigné ne désigne que par des initiales. Penautier, receveur du clergé, plus suspect, fut emprisonné et en grand danger. Par la protection de Colbert et de l'archevêque de Paris (dit Voltaire), par son or, disent Voltaire et Mme de Sévigné, il se tira d'affaire. « Tout le monde, écrivit plus tard Mme de Sévigné, croit, comme vous, qu'il n'yaurapas presseàla table de Penautier(i). »

(1) On fit alors ce couplet, à quoi le mot de Mme de Sévigné est peut-être une allusion :

Si Penautier dans son affaire

N'a su trouver que des amis,

C'est qu'il avait su se défaire

De ce qu'il avait d'ennemis.

Si pour paraître moins coupable

11 fait largesse de son bien,

G est qu'il prévoit bien que sa table

Ne lui coûtera jamais rien.

MADAME DE SÉVlGNÉ

Mme de Brinvilliers fut condamnée et exécutée. Mme de Sévigné la vit passer allant au supplice. Elle fut très courageuse, peut-être parce qu'elle pensait ne pas mourir et qu'elle avait cru entendre qu on lui ferait grâce ; car on assure qu'elle dit en montant sur l'échafaud : « C'est donc tout de bon ? »

« Enfin, c'est fait. La Brinvilliers est en Tair ; son pauvre petit corps a été jeté après l'exécution dans un fort grand feu et les cendres au vent, de sorte que nous les respirerons et, par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonneuse dont nous serons tous étonnés. » — « Le peuple la considéra comme une sainte » et même, dit-on, « son confesseur ».

Fut-ce la communication des petits esprits, on ne sait; mais l'humeur empoisonneuse se répandit furieusement, et quatre ans plus tard l'affaire Voisin éclata, qui est restée dansl'histoire sous le nom d'affaire des poisons. La Montvoisin (dite Voisin), sa fille, la Vigoureux, son frère qui s'appelait aussi Vigoureux, Le Sage, qui était prêtre, formaient une association de sorcellerie et d'empoisonnement ; ils donnaient des sortilèges; ils faisaient voir lediable et vendaient delà « poudre dé succession». Il y eut plus de quarante accusés enfermés à la Bastille et d'autres qui furent accusés sans être enfermés. Deux nièces de Mazarin, la duchesse de Bouillon et la comtesse de Soissons, le maré-

LA VILLË

chai de Luxembourg, Mme de Tingry, le marquis et la marquise d'AlIuye, furent plus ou moins compromis. La comtesse de Soissons s'exila. La duchesse de Bouillon comparut, « entrant là comme une petite reine », répondit avec une hautaine impertinence et déclara en sortant : « Vraiment je n'eusse jamais cru que des hommes sages pussent demander tant de sottises » [faire tant de questions sottes].

La Voisin fut condamnée à la peine du feu et exécutée le 22 février 1680. Elle montra un courage et un cynisme extraordinaires. Les cinq derniers jours, sachant son sort, elle mangea, but et ^ chanta continuellement dans les intervalles des questions. Elle dénonça encore force gens [c'est dans ce temps, — 17 février — qu'elle accusa Racine d'avoir empoisonné la du Parc]. Enfin on la mena au supplice : « On la voulut faire confesser; point de nouvelles. A cinq heures on la lia, et, avec une torche à la main, elle parut dans le tombereau, habillée de blanc; c'est une sorte d'habit pour être brûlée; elle était fort rouge et l'on voyait qu'elle repoussait le confesseur et le crucifix avec violence. Nous la vîmes passer de l'hôtel de Sully, Mme de Chaulnes, Mme de Sully, la comtesse et bien d'autres. A Notre-Dame elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable et à la Grève elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau ; on Ten tira de force, on la mit sur le bûcher, assise et liée avec du fer ; on la couvrit de paille ; elle jura beaucoup ; elle re-

poussa la paille cinq ou six fois ; mais enfin le feu s'augmenta et on la perdit de vue et ses cendres sont en Tair à présent. Voilà la mort de Mme Voisin, célèbre par ses crimes et par son impiété. On croit qu'il y aura de grandes suites qui nous surprendront, »

Il y en eut. La fille de la Voisin et Le Sage et Vigoureux et la Vigoureux ne furent exécutés que plus tard. Or, c'est après la mort de la Voisin que sa fille accusa Mme de Montespan d'avoir acheté des poudres pour prolonger l'amour du roi pour elle et du poison pour se débarrasser de Mlle de Fontanges. L'affaire fut étouffée par décision du roi, sur le conseil de Golbert et de Louvois. Il semble que Mme de Sévigné n'en ait rien su ; elle n'en parle pas ; peut-être n'osa-t-elle pas en parler.

Je ne* rapporterai pas, même en bref, ce que Mme de Sévigné dit du mouvement des armées et des nouvelles et bruits qui en circulent à Paris; mais il convient au moins que je la montre peignant la mort de Turenne, d'après les rapports qu'elle en eut et la désolation que répandit ce malheur. Ce n'est guère que de la dernière campagne de ce grand homme, que Mme de Sévigné a l'occasion de nous parler. Il était parti pour la faire, peut-être sans sombres pressentiments, mais souffrant, goutteux, un peu las, un peu dégoûté de son métier, à contre-cœur enfin et seulement parce qu'on jugeait qu'il était nécessaire . Il avait di t à M . le

LA VILLE

cardinal de Retz en lui faisant ses adieux : « Monsieur, je ne suis point un diseur ; mais je vous prie de croire sérieusement que, sans ces affaires-ci, où peut-être on a besoin de moi, je me retirerais comme vous et je vous donne ma parole que, si fen reviens, je ne mourrai pas sur le coffre et je mettrai, à votre exemple, quelque temps entre la vie et la mort. »

Le jour qui était marqué pour sa mort, « il voulait se confesser le soir et, en se cachottant, il avait donné des ordres pour le soir et devait communier le lendemain, qui était le dimanche. Il croyait donner la bataille et monta à cheval, à 2 heures, le samedi, après avoir mangé. Il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller. Il dit au petit d'Elbeuf : « Mon neveu, demeurez là; vous ce ne faites que tourner autour de moi; vous me « feriez reconnaître. » Il trouva M. d'Hamilton près de l'endroit où il se rendait, qui lui dit : « Mon- « sieur, venez par ici ; on tirera où vous allez. — « Monsieur, dit-il, je m'y en vais; je ne veux « point du tout être tué aujourd'hui ; cela sera le « mieux du monde. » Il tournait son cheval ; il aperçut Saint-Hilaire qui lui dit, le chapeau à la main : « Jetez les yeux sur cette batterie que j'ai « fait mettre là. » Il retourna deux pas et sans s'être arrêté il reçut le coup qui emporta le bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire et perça le corps, après avoir fracassé le bras de ce héros... Le cheval l'emporta où il avait laissé le

petit d'Elbeuf ; il n'était point encore tombé ; mais il était penché le nez sur l'arçon ; dans ce moment le cheval s'arrête ; il tomba entre les bras de ses gens; il ouvrit deux fois de grands yeux et la bouche et puis demeura tranquille pour jamais : songez qu'il était mort et qu'il avait une partie du cœur emportée. On crie, on pleure ; M. d'Hamillon fait cesser le bruit et ôter le petit d'Elbeuf, qui était jeté sur le corps, qui ne le voulait pas quitter et qui se pâmait de crier. On jette un manteau ; on le porte dans une haie ; on le garde à petit bruit; un carrosse vient ; on l'emporte dans sa tente... On lui a fait un service militaire dans le camp, où les larmes et les cris faisaient le véritable deuil; tous les officiers pourtant avaient des écharpes de crêpe ; tous les tambours en étaient couverts, qui ne frappaient qu'un coup, les piques traînantes et les mousquets ren versés ; mais ces cris de toute une armée ne se peuvent pas représenter sans que l'on en soit si ému... Quand ce corps a quitté son armée, ç'a été une autre désolation ; partout où il a passé ç'a été des clameurs ; mais à Langres ils se sont surpassés; ils allèrent tous au-devant de lui, tous habillés de deuil, au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple ; tout le clergé en cérémonie ; ils firent dire un service solennel dans la ville et en un moment se cotisèrent tous pour cette dépense qui monte à loo.ooo francs parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première ville et voulurent défrayer tout le train... »

LA VILLE

[Dans une autre lettre.] « Écoutez, je vous prie, ma bonne, une chose qui me paraît belle ; il me semble que je lis Thistoire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie. Ht donc arrêter M. de Turenne, qui avait toujours galopé, pour lui faire voir une batterie ; c'était comme s'il eût dit : « Monsieur arrêtez-vous un peu ; car c'est (( ici que vous devez être tué, » Le coup de canon vint donc et emporta le bras de Saint-Hilaire qui montrait cette batterie et tua M. de Turenne. Le fils de Saint-Hilaire se jette à son père et se met à crier et à pleurer : « Taisez- vous, mon « enfant, lui dit-il, voyez (en lui montrant M. de « Turenne raide mort), voilà ce qu'il faut pleurer (( éternellement, voilà ce qui est irréparable. » Et sans faire attention sur lui, se met à crier et à pleurer cette grande perte. M. de La Rochefoucauld pleure lui-même en admirant la grandeur de ce sentiment. »

Et ainsi allait la plume de Mme de Sévigné, selon les circonstances, d'un crime stupéfiant à un trait de grandeur d'âme et à un malheur national, jetant sur le papier, pour ses amis et pour la postérité, un tableau complet du temps le plus mêlé peut-être de splendeurs et de misères qu'on ait jamais vu.

LA CAMPAGNE

^Hj^ E goût de Mme de Sévigné pour la campagne c^^S) a été remarqué, comme nous l'avons vu, par les contemporains, et il nous fait comprendre les affinités qui existaient entre elle et La Fontaine. Elle aimait Livry, elle aimait les Rochers, elle aimait Vichy, elle aimait Bourbilly (i), et si elle n'aimait pas Bourbon-rArchambault, il est assez difficile de protester énergiquement contre cette opinion.

Ce qu'elle chérissait le plus à la campagne, c'étaient les arbores. Nul plus qu'elle n'a dû sentir le vers fameux ae La Fontaine :

Le fond des bois et leur vaste silence.

Les arbres sont proprement la passion de Mme de Sévigné. Elle ne veut jamais qu'on les abatte, si ce n'est pour les remplacer par d'autres

(1) Château et ferme qu'elle possédait en Bourgogne.

LA CAMPAGNE

de plus belle espérance. A soixante-huit ans elle protège ceux de Bourbilly contre des projets meurtriers, « Vous me voulez tenter de faire abattre ma belle allée de Bourbilly. Non, Madame, je veux que ma fille en fasse une partie d'une campagne à son fils. Je ne veux pas dégrader une terre qui doit être à elle. »

Aux Rochers elle coupe, mais pour replanter : « Les murailles de votre mail me déplaisent. Le nôtre est d'une beauté surprenante et tout le jeune plant que vous avez vu est délicieux : c'est une jeunesse que je prends plaisir d'élever jusqu'aux nues et très souvent, sans considérer les conséquences ni mes intérêts, je fais jeter de grands arbres à bas, parce qu'ils font ombrage ou qu'ils incommodent mes jeunes enfants. Mon fils regarde cette conduite; mais je ne lui en laisse pas faire l'application. » — On peut suivre les destinées de ce^rjeune plant » à travers les lettres de Mme de Sévigné. Elle écrira plus tard : « J'ai trouvé ces bois d'une beauté et d'une tristesse extraordinaires : tous les arbres que vous avez vus petits sont devenus grands et droits et beaux en perfection ; ils sont élagués, ils font une ombre agréable ; ils ont quarante ou cinquante pieds de hauteur. Il y a un petit air d'amour maternel dans ce détail ; songez que je les ai tous plantés et que je les ai vus, comme disait M. de Montbazon, joas plus grands que cela. C'est ici une solitude faite exprès pour y bien rêver. Vous en feriez bien votre profit et je n'en use pas mal ;

ÎVJADAME DÉ SÉVIGNÉ

si les pensées n'y sont pas tout à fait noires, elles y sont au moins gris brun... »

Et elle continue à « faire planter » :

Car que faire aux Rochers à moins que Ton n'y plante ?

Elle se plaît infiniment dans son mail ; et elle ne se plaît pas moins dans les petites allées plus sombres qui l'avoisinent : « J'étais hier dans une petite allée, à main gauche du mail, très obscure; je la trouvai belle ; je fis écrire sur un arbre : E di mezzo Vhorrore esce il dilecto (Du milieu de l'horreur naît le plaisir). »

Et elle se plaît « au labyrinthe » : « Nous parlerons de ce voyage quand je serai sur le point de faire le mien. Je viens d'en faire un dans mon petit galimatias, c'est-à-dire mon labyrinthe, où votre aimable et chère idée m'a tenu fidèle compagnie. Je vous avoue que c'est un de mes plaisirs que de me promener toute seule ; je trouve quelques labyrinthes de pensées dont on a peine à sorlir; mais on a du moins la liberté de penser à ce que l'on veut... »

La campagne lui plaît en toute saison, et il serait difficile de dire, selon la question bien connue, quelle élait la saison de Mme de Sévigné. Au printemps, à Livry, c'est avec allégresse qu'elle chante les petits vers qui sont de Ton ne sait qui :

Le rossignol, le coucou, la fauvette Dans les forêts ont ouvert le printemps.

LA CAMPAGNE

Dès le mois de mars, elle guette le renouveau : c< Nous avons passé ici [à Livry] les jours gras, ma belle ; et le soleil qu'il fit samedi nous détermina à prendre ce parti ; il m'a semblé que vous auriez aimé cette équipée ; elle m'a paru du même bon goût qui vous fait assortir vos habits et vos rubans ; vous corrigez toujours l'incarnat avec quelque couleur brune : nous avons tempéré le brillant de carême prenant avec la feuille morte de cette forêt. Il y a fait le plus beau du monde ; les jardins fort propres, la vue belle et un bruit d'oiseaux qui commencent à chanter le printemps qui nous a paru bien plus joli que les vilains cris des rues de Paris. »

En été, elle ne chante pas l'écrasante splendeur des midis ; mais elle s'enchante sous l'ombre de ses bois, ou se donne, avec le ravissement d'un poète romantique, le spectacle des prestiges de la lune à travers les branches et les troncs des arbres. Voici un Clair de lune dans une clairière, de Mme de Sévigné : « L'autre jour, on me vint dire : « Madame, il fait chaud dans le mail ; il n'y « a pas un brin de vent et la lune y fait des eiïets « les plus plaisants du monde. » Je ne pus résister à la tentation; je mets mon infanterie sur pied ; je mets tous les bonnets, coiffes et casaques qui n'étaient pas nécessaires ; je vais dans ce mail, dont l'air était comme celui de ma chambre ; je trouve mille coquesigrues ; des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses grises et

blanches, du linge jeté par-ci par-là, des hommes noirs, d'autres ensevelis tout droits contre des arbres, de petits hommes cachés qui ,ne montraient que la tête, des prêtres qui n'osaient approcher. Après avoir ri de toutes ces figures et nous être persuadés que voilà ce qui s'appelle des esprits et que notre imagination en est le théâtre, nous nous en revenons sans nous arrêter et sans avoir senti la moindre humidité. Ma chère enfant, je vous demande pardon ; je crus être obligée, à Texemple des anciens, comme nous dirait ce fou que nous trouvâmes dans les jardins de Livry, de donner cette marque de respect à la lune : je vous assure que je m'en porte fort bien. »

L'automne ne lui plaît pas moins. Peut-être même est-cela saison qu'elle a le plus célébrée. Elle goûte en poète ces jours si purs, ces « jours de cristal » de l'automne, et elle répéterait volontiers le vers d'Ovide :

Sœpe sub auîumnum, cuni formosissimus annus.,.

Elle goûte ces sereines soirées et les prolonge : « Je fus avant-hier toute seule à Livry me promener délicieusement sous la lune ; j'y fus depuis 5 heures du soir jusqu'à minuit, il n'y avait aucun serein ; j'étais faite comme un vrai stratagème (i).

(1) Une dame ayant employé le mot stratagème sans qu on pût comprendre ce qu'elle voulait dire, on sut, après explications, qu'elle voulait dire fantôme, et depuis, Mme de Sévigné, par amusement, emploie toujours le moi stratagème pour fantôme dans ses lettres à sa fdle.

LA CAMPAGNE

Je me suis fort bien trouvée de cette petite équipée ; je devais bien cet adieu à la belle Diane et à Taimable abbaye. »

Et, tout de même, aux Rochers (2 octobre 1675) : « Vous voulez donc aussi que je vous parle de mes bois ? La stérilité de mes lettres ne vous en dégoûte point. Vous saurez donc, ma bonne, que j'y fais honneur à la lune, que j'aime, comme vous savez. La Plessis s'en va. Le bon abbé craint le serein ; moi je ne l'ai jamais senti. Je reste avec Beaulieu et les laquais jusqu'à huit heures. Vraiment, ces allées sont d'une beauté, d'une tranquillité, d'une paix, d'un silence à quoi je ne puis m'accoutumer... Je me trouve fort à mon aise toute seule. »

Elle admire comme, jusqu'au 3o octobre, les bois de Bretagne conservent leurs belles couleurs : « Ces bois sont toujours beaux ; le vert en est cent fois plus beau que celui de Livry. Je ne sais si c'est la qualité des arbres ou la fraîcheur des pluies ; mais il n'y a pas de comparaison. Les feuilles qui tombent sont feuille-morte ; mais celles qui tiennent encore sont vertes ; vous n'avez jamais observé cette beauté ? »

Et ce n'est point que les feuilles qui prennent le demi-deuil, le somptueux demi-deuil des arbres, lui déplaisent. Bien loin de là (3 novembre 1677, Livry) : « Je suis venue ici achever les beaux jours et dire adieu aux feuilles; elles sont encore toutes aux arbres; elles n'ont fait que changer de couleur : au lieu d'être vertes, elles sont aurore

et de tant de sortes d'aurore que cela compose un brocart d'or riche et magnifique, que nous voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer. »

L'hiver, enfin, et c'est là le signe où l'on reconnaît le propriétaire campagnard, le bon gentilhomme fermier qu'elle savait être, elle, la Parisienne par excellence, l'hiver à la campagne ne l'ennuie point et lui agrée. « Ce n'est redoutable que de loin », dit-elle. Elle a passé tout un hiver, celui de 1689-1690 en Bretagne; elle y a passé des parties d'hiver à plusieurs reprises et elle s'est toujours montrée extrêmement aise de ces séjours. 20 novembre 1675 : « Je m'amuse à faire abattre de grands arbres. Le tracas que cela fait représente au naturel ces tapisseries où l'on peint les ouvrages de l'hiver : des arbres que l'on abat, des gens qui scient, d'autres qui font des bûches, d'autres qui chargent une charrette et moi au milieu, voilà le tableau. » — i5 décembre de la même année : « Vous avez touché bien droit à ce qui fait mon indifférence pour mon retour; elle est telle que, sans les affaires que nous avons à Paris, je ne verrais aucun jour que je voulussse prendre plutôt qu'un autre, pour quitter cet aimable désert. »

Au temps des rhumatismes, elle se surveille et se contient un peu; mais encore elle pousse jusqu'au coucher de soleil : 26 novembre 1684 : « Quand il fait beau, comme il a fait depuis

LA CAMPAGNE

trois jours, je sors à deux heures et je vais me promener quanta va; je ne m'arrête point, je passe et repasse devant des ouvriers qui coupent du bois et représentent au naturel les travaux de l'hiver; je ne m'amuse pas [je ne m'attarde pas] à les contempler; et quand j'ai pris toute la beauté du soleil en marchant toujours, je rentre dans ma chambre et laisse l'entre chien et loup pour les personnes grossières; car pour moi, qui suis devenue une demoiselle pour vous plaire, voilà comme j'en use et en userai. »

A soixante-trois ans, elle prolonge tout l'hiver son séjour aux Rochers, en se moquant de ceux qui la plaignent d'y être et qui la rappellent avec instances : 18 décembre 1689 : « Nous n'avons pas sujet de nous plaindre de notre hiver jusqu'ici : point de neige, point de verglas, un beau soleil ; je me promène tous les jours; rien n'est défiguré dans ces bois : tout y est si bien planté, si bien rangé qu'il semble que les feuilles n'y soient tombées que pour faire que le soleil éclaire toutes ces allées et qu'on s'y puisse promener. Je chantais l'autre jour :

Pour qui, cruel hiver, gardes-tu tes rigueurs ? »

— A la même époque : « Ce mot d'être l'hiver aux Rochers effraye. Hélas ! ma fille, c'est la chose la plus douce du monde; je ris quelquefois et je dis : « C'est donc cela qu'on appelle passer l'hiver dans « les bois? )) Mme do Coulanges me disait [m'écrivait] l'autre jour : « Quittez vos humides Ro-

« chers. » Je lui répondis : « Humide vous-même; « c'est Brévannes qui est humide ; mais nous « sommes sur une hauteur; c'est comme si vous t( disiez : votre humide Montmartre. » Ces bois sont présentement tout pénétrés du soleil, quand il en fait, un terrain sec et une place Madame où le midi est à plomb et un bout d'une grande allée où le soleil fait des merveilles; et quand il pleut, une bonne chambre avec un grand feu. Il y a bien du monde, qui ne m'incommode point : je fais mes volontés; et quand il n'y a personne, nous sommes encore mieux; car nous lisons avec un plaisir que nous préférons à tout. »

Il nous reste, pour achever de nous représenter Mme de Sévigné au milieu des champs, à la suivre un peu dans ses voyages qui lui étaient aussi agréables que Paris, que Livry ou que les Rochers. On sent très bien qu'elle ne tenait pas du tout à les abréger. Elle aime la Loire; elle la revoit toujours avec plaisir, que ce soit à Nevers ou que ce soit à Orléans. Elle aime la Seine et reconnaît qu'entre Rouen et Pont-Audemer avec « ses tours » et « ses belles prairies, ses petits canaux qu'on en fait sortir et ses jeunes saules »... « ses bords ne doivent rien à ceux de la Loire ». Elle admire le Mont Saint-Michel : « Je voyais de ma chambre la mer et le Mont Saint-Michel, ce mont si orgueilleux, que vous avez vu si fier et qui vous a vue si belle... Nous avons été sur le rivage longtemps, à toujours voir ce mont

LA CAMPAGNE

et moi à songer toujours à ma chère fille. »

Les aventures de voyage lui plaisent extrêmement, même avec un peu de danger ou d'incommodité, auxquels cas elle ne songe qu'aux autres : « Hier au soir, à Cosnes, nous allâmes dans un véritable enfer ; ce sont des forges de Vulcain; nous y trouvâmes huit ou dix Cyclopes forgeant, non pas les armes d'Énée, mais des ancres pour les vaisseaux; jamais vous n'avez vu redoubler des coups si justes ni d'une si admirable cadence. Nous étions au milieu de quatre fourneaux; de temps en temps, ces démons venaient autour de nous, tout fondus de sueur, avec des visages pâles, des yeux farouches, des moustaches brutes, des cheveux longs et noirs ; cette vue pourrait effrayer des gens moins polis que nous. Pour moi, je ne comprenais pas qu'on pût résister à nulle des volontés de ces messieurslà dans leur enfer. Enfin, nous en sortîmes avec une pluie de pièces de quatre sous, dont nous eûmes soin de les rafraîchir pour faciliter notre sortie. »

Dans ce même pays, ou à peu près, la marquise avait eu une frayeur plus réelle, qu'elle conte du reste aussi gaiement. C'était près de la ville de Nevers, le long de la Loire : « Nous avons eu là une course, la plus hardie qui se puisse imaginer. Quatre belles dans un carrosse nous ayant vu passer dans les nôtres eurent une telle envie de nous revoir, qu'elles voulurent passer devant nous lorsque nous étions sur une chaussée qui

n'avait été faite que pour un carrosse. Ce téméraire cocher nous passa sur la moustache ; elles étaient à deux doigts de tomber dans la rivière ; nous criions tous miséricorde ; elles pâmaient de rire et coururent de cette sorte, et par-dessus nous et devant nous, d'une si surprenante manière, que nous en sommes encore effrayés... »

En cette même Loire, Mme de Sévigné eut aussi son petit naufrage, qui ne fut pas terrible, mais qui fut très pittoresque : « Il y a trente lieues de Saumur à Nantes. Nous avons résolu de les faire en deux jours et d'arriver aujourd'hui à Nantes. Dans ce dessein, nous allâmes hier deux heures de nuit ; nous nous engravâmes et nous demeurâmes à deux cents pas de notre hôtellerie sans pouvoir aborder. Nous' revînmes, au bruit d'un chien, et nous arrivâmes à minuit dans nu tugiirio [cabane] plus pauvre, plus misérable qu'on ne peut vous le représenter : il n'y avait rien du tout que deux ou trois vieilles femmes qui filaient et de la paille fraîche sur quoi nous avons tous couché sans nous déshabiller. J'aurais bien ri sans l'abbé, que je meurs de honte d'exposer ainsi à la fatigue d'un voyage. Nous nous sommes rembarqués à la pointe du jour et nous étions si parfaitement bien établis dans notre gravier, que nous avons été près d'une heure avant de reprendre le fil de notre discours. Nous voulons, contre vent et marée, arriver à Nantes ; nous ramons tous. »

Le peu « d'impressions de voyage » qu'a laissé

LA CAMPAGNE

Mme de Sévigné est de telle sorte qu'il nous fait bien regretter qu'elle n'en ait point laissé échapper davantage. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle est une des personnes les plus douées du sentiment de la nature et les mieux nées pour la peindre que le dix-septième siècle, si fécond en cela, quoi qu'on ait pu dire, ait produites.

SON ART d'écrivain

^Ê^ous avons cité assez de passages, et divers, ^J^lj de Mme de Sévigné, pour que le lecteur se soit fait une idée de son style et pour que nous n'ayons pas besoin d'insister sur ce sujet. Ce style, malgré quelques phrases embarrassées ou de syntaxe difficile à établir, ce qui tient à la rapidité de la rédaction et ce qui prouve que Mme de Sévigné ne se corrigeait pas, et ce qui, par conséquent, n'est qu'un charme de plus, est fait d'aisance, d'esprit, d'imagination et de mouvement à la fois rapide et gracieux.

Elle se connaît. Elle dit par deux fois : a Je suis ravie que vous aimiez mes lettres; je ne pense pas qu'elles soient aussi agréables que vous le dites; mais il est vrai que pour figées, elles ne le sont pas. » C'est qu'elles ne sont, le plus souvent, qu'une conversation écrite, que la conversation

SON ART d'Écrivain

d'une femme qui causait avec naturel, avec spontanéité, avec abondance.

Rien de cherché, même quand elle s'amuse, comme dans la lettre sur Mademoiselle^ à rouler et à dérouler une charade. Dans ce cas, elle joue un jeu de société et elle le joue avec une verve facile, où le naturel se retrouve encore.

Le plus souvent, c'est le jet même d'une parole prompte et vive qui serait bien embarrassée de se chercher, tant elle se trouve toujours prête et toujours dispose. C'est la noce du prince de Conti, neveu du Grand Condé : « Je vous dirai une nouvelle la plus grande et la plus extraordinaire que vous puissiez apprendre, c'est que M. le Prince (le Grand Condé) fît faire hier sa barbe ; il était rasé, ce n'est point une illusion, ni de ces choses qu'on dit en l'air ; c'est une vérité ; toute la cour en fut témoin, et Mme de Langeron, prenant son temps qu'il avait les pattes croisées, comme le lion, lui fit mettre un justaucorps avec des boutons de diamants ; un valet de chambre, abusant aussi de sa patience le frisa, lui mit de la poudre et le réduisit à être l'homme de la cour de la meilleure mine et une tête qui effaçait toutes les perruques. Voilà le prodige de la noce. » — La voyez-vous, entrant chez Mme de Lavardin et avant de s'asseoir, levant et écartant un peu les bras : « Je vous dirai une nouvelle... » Elle parle.

Elle parle, du reste, avec esprit, avec plus d'esprit que personne au monde a jamais parlé,

et l'esprit, chez elle, est naturel aussi. Elle aime Benserade et elle a bien raison; car Benserade est souvent un petit cousin de La Fontaine; mais Benserade, souvent aussi, court après Tesprit, et Mme de Sévigné l'attend dans sa chaise, ou plutôt ne l'attend jamais, tant il est son familier et son commensal. On pourrait dire, parlant de Fesprit de société, que Voiture engendra Benserade et Benserade Mme de Sévigné, et qu'il y eut de l'un à l'autre et de l'autre à la troisième affmement de la race, sans qu'il y eût perte de vigueur.

Parfois, la marquise se souvient un peu de l'hôtel de Rambouillet et donne dans quelque précieux d'un très joli ton encore. La voilà, par exemple, qui personnifie la Paresse et qui la fait parler : « Je vois des harangues, des infinités de compliments, de civilités, des visites. . . Que fait votre Paresse dans tout cela? Elle souffre; elle se retire dans quelque petit cabinet ; elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place; elle vous attend dans quelque moment perdu pour vous faire au moins souvenir d'elle et vous dire un mot en passant : « Hélas ! « dit-elle, mais vous m'oubliez ; songez que je « suis votre plus ancienne amie ; celle qui ne vous « a jamais abandonnée, la fidèle compagne de vos (( plus beaux jours, etc. » — Ici, sans doute, il y a un peu d'affectation et voilà qui n'est pas « la bride sur le cou » ; mais encore c'est d'un mauvais goût bien séduisant.

Quelquefois, au contraire (mais doit-on dire au contraire, et le burlesque et le précieux ne naissent-

SON ART d'Écrivain

ils pas l'un de l'autre ?),la marquise se laisse aller à ce demi-burlesque que La Fontaine, ne Toublions pas, ne dédaignait point. Elle risque le jeu de mots ; elle parle de cet appartement si beau, pour lequel elle ne peut trouver locataire, « que tout le monde admire et que personne ne veut louer » ; elle écrit à Bussy : « Comment ! Vous n'aimez pas les madrigaux ! Mais ce sont les maris des épigrammes, et comme ils font ensemble de bons ménages quand ils sont bons ! »; et au même Bussy, qui avait été blessé au front par la chute d'une corniche : « Si vous vous portiez bien et que l'on osât dire de méchantes plaisanteries, je vous dirais que ce ne sont pas des diminutifs qui font du mal à la tête de la plupart des maris: ils vous trouveraient bien heureux de n'être offensé que par des corniches ; mais je ne veux point dire de sottises. »

La marquise s'amuse.

Mais presque toujours Mme de Sévigné a tout simplement le vrai esprit, celui qui n'est qu'une pensée juste, laquelle est rapide, condensée, aiguë et comme effilée. Elle en avait dans la conversation, comme on pense bien. Son fils rapporte ce petit mot innocent, ingénu, qui n'a Tair de rien : « La Plessis qui jouait la fièvre depuis un mois... jure ses grands dieux qu'elle se porte bien... (( Mais, Mademoiselle, ne sentez-vous pas un peu « de frisson ? — Allons ! allons ! ne parlons pas « de ma fièvre ; c'est une méchante, une inté- (( ressée. — Une intéressée? lui dit notre mère. —

« Eh oui! Madame, une intéressée qui veut tou- « jours être avec moi. — Je la croyais généreuse. >» Cet esprit, elle le retrouve la plume à la main, avec le même geste espiègle et le même tour de malice gaie : « Ceci pour vous donner avis, mon cher cousin, que vous aurez bientôt l'honneur de voir Picard; et comme il est le frère du laquais de Mme de Coulanges, je suis bien aise de vous rendre compte de mon procédé. Vous savez que Mme de Chaulnes est à Vitré ; elle y attend le duc, son mari, dans dix ou douze jours avec les États de Bretagne. Vous croyez que j'extravague. Elle attend donc son mari avec tous les États et, en attendant, elle est toute seule, mourant d'ennui. Vous ne comprenez pas que cela puisse jamais revenir à Picard. Elle meurt donc d'ennui; je suis sa seule consolation et vous comprenez bien que je l'emporte d'une grande hauteur sur Mlle de Kerbonne et de Kergoison. Voici un grand circuit ; mais pourtant nous arriverons. Comme je suis, donc, sa seule consolation, après l'avoir été voir, elle viendra ici et je veux qu'elle trouve mon parterre net et mes allées nettes, ces grandes allées que vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où cela peut aller; voici une autre petite proposition incidente : vous savez qu'on fait les foins; je n'avais pas d'ouvriers; j'envoie dans cette prairie que les poètes ont célébrée prendre tous ceux qui travaillaient pour venir nettoyer ici ; vous n'y voyez encore goutte ; et à leur place j'envoie tous mes gens faner. Savez-vous ce que

SON ART d'Écrivain

c'est que faner ? Il faut que je vous l'explique : faner est la plus jolie chose du monde; c'est retourner du foin en batifolant dans une prairie; dès que Ton en sait tant, on sait faner. Tous mes gens y allèrent gaîment; le seul Picard me vint dire qu'il n'irait pas; qu'il n'était pas entré à mon service 'pour cela et qu'il aimait mieux s'en aller à Paris. Ma foi, la colère me monte à la tête. Je songeai que c'était la centième sottise qu'il m'avait faite; qu'il n'avait ni cœur ni affection; en un mot que la mesure était comble. Je l'ai pris au mot... Si vous le revoyez, ne le recevez point, ne le protégez point, ne me blâmez point et songez que c'est le garçon du monde qui aime le moins à faner. Voilà Thistoire en peu de mots. Pour moi, j'aime les narrations où l'on ne dit que ce qui est nécessaire, où l'on ne s'écarte point ni à droite ni à gauche, où l'on ne reprend pas les choses de si loin ; enfin, je crois que c'est ici, sans vanité, le modèle des narrations agréables. »

Voyez encore ce portrait fait en courant et sans y songer, où l'esprit n'est pas malicieux, où il n'y a pas un trait de satire, mais où la finesse psychologique prend une forme piquante et comme une adresse qui surprend et qui aguiche. La Rochefoucauld et Bourdaloue ont passé par là, mais le tour est de Livry : « Au reste, il n'est rien de plus vrai que M. de Longueville Lcelui qui fut tué au passage du Rhinj avait été à confesse avant de partir. Comme il ne se vantait Jamais de rien^ il n'en avait pas môme fait sa cour à madame sa

mère; niais ce fut une confession conduite par nos amis [Messieurs de Port-Royal] dont l'absolution fut différée de plus de deux mois. Cela s'est trouvé si vrai que Mme de Longueville n'en peut pas douter : vous pouvez penser quelle consolation. Il faisait une foule de libéralités et de charités, que personne ne savait et qu'il ne faisait qu'à condition qu'on n'en parlât point. Jamais un homme n'a eu tant de solides vertus : il ne lui manquait que des vices^ c'est-à-dire un peu d'orgueil, de vanité, de hauteur; mais, du reste, jamais on ne s'est tant approché de la perfection. Pago lui, pago il mondo (lui content, il tenait le monde pour satisfait). Il était au-dessus des louanges; pourvu qu'il fût content de lui, c'était assez. » — Et Mme de Sévigné laisse le moraliste qui aura lu ces lignes écrire un chapitre qui commencera ainsi : « Nul ne peut mesurer ce qu'il y a d'orgueil dans la modestie; car eniin... »

L'imagination de Mme de Sévigné n'est pas^ 1 ' i m a gi na Uon c r é a t r i ce ; Mme de Sévigné n'invent^ jamais rien. L'imagination de Mme de Sévigné c'est l'imagination qui peint, qui trouve le dessin, les couleurs, les ombres, les reflets par où entreront dans les yeux et dans les esprits, avec une puissance de pénétration prodigieuse, les choses qu'elle a vues, que vous avez vues aussi peutêtre; mais qui étaient pâles ou ternes ou grises avant qu'elle ne vous les eût montrées : « J'ai donc été à cette noce de Mlle de Louvois. Que

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vous dirai-je? Magnificence, illustration, toute la France, habits rabattus et rebrochés d'or, pierreries, brasiers de feux de fleurs, embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reçulements et gens roués ; enfin le tourbillon, la dissipation^ les demandes sans réponses, les compliments sans savoir ce qu'on dit, les civihtés sans savoir à qui Ton parle, les pieds entortillés dans les queues : du milieu de tout cela il sortit quelques questions de votre santé, où, ne m'étant pas assez pressée de répondre, ceux qui les faisaient sont restés dans l'ignorance et dans Tindifférence de ce qui est. 0 vanité des vanités ! »

Mais c'est encore le don du mouvement^qui est la marque même de Mme de Sévigné. Ses lettres coulent, ses descriptions marchent, ses narrations courent. On lit ses lettres comme du haut d'un pont ; on la suit à travers les pays qu'elle décrit , et il semble qu'on est emporté dans le vent par ses récits. Personne n'a moins donné l'impression de quelqu'un qui écrit assis, personne, pas même Voltaire. Aussi bien, il en faut toujours venir là, elle parle, et elle parle en marchant, en se retournant brusquement, en tournant dans sa chambre et en vivant avec le sujet dont elle traite. « Vous m'entendez bien ? Où êtes-vous donc ? »

« Elle [la Providence] a fait mourir aussi la nièce de Corbinelli d'une façon bien étrange. Elle avait emprunté avec son oncle le carrosse d'un de

ses amis ; un portier, qui n'avait jamais mené, prit témérairement de jeunes chevaux ; il monte sur le siège ; il va choquant, rompant, brisant, courant partout. Un cheval s'abat ; le timon va enfiler un carrosse d'où trois hommes sortent Tépée en main ; le peuple s'assemble ; un de ces hommes veut tuer Corbinelli : « Hélas! Messieurs, « leur dit-il, vous n'en serez pas mieux, le cocher (( n'est point à moi ; nous sommes au désespoir « contre lui. » Cet homme devient son protecteur, le tire de la populace ; mais il ne tire pas sa pauvre nièce d'une frayeur si excessive qu'elle revient chez elle, le cœur serré, au point que la fièvre lui prend le soir, et quatre jours après elle meurt... »

Voyez en combien de lignes est écrit tout le roman qui suit, depuis son commencement jusqu'à la fin, avec portrait et avec réflexion du narrateur. C'est le triomphe de la concision pittoresque et rien n'y manque : « Écoutez un peu ceci, ma bonne. Connaissez-vous M. de Béthune, le berger extravagant de Fontainebleau, autrement Cassepot. Savez-vous comme il est fait ? Grand, maigre, un air de fou, sec, pâle, enfin un vrai stratagème [fantôme]. Tel que le voilà, il logeait à l'hôtel de Lyonne, avec le duc, la duchesse d'Estrier, Mme de Vaubrun et Mlle de Vaubrun. Cette dernière alla, il y a deux mois, à Sainte-Marie du Faubourg Saint-Germain ; on crut que c'était le bonheur de sa sœur qui faisait cette religieuse et qu'elle aurait tout le bien. Savez-vous ce que fai-

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sait ce Cassepot à l'hôtel de Lyonne ? L'amour, ma bonne, l'amour avec Mlle de Vaubrun : tel que je vous le figure, elle l'aimait. Benserade dirait là-des-. sus, comme de Mme de Venladour, qui aimait son mari : « Tant mieux ! Si elle aime celui-là, elle en « aimera bien un autre. » Cette petite fille de dixsept ans a donc aimé ce Don Quichotte et hier il alla avec cinq ou six gardes de M. de Gèvres enfoncer la grille du couvent avec une bûche et des coups redoublés : il entre, trouve Mlle de Vaubrun qui l'attendait, la prend, l'emporte, la met dans un carrosse, la mène chez M. de Gèvres, fait un mariage la croix sur Tépée, couche avec elle, et le lendemain, dès la pointe du jour, ils sont disparus tous les deux et on ne les a pas encore trouvés. En vérité c'est là qu'on peut dire encore :

Agnès et le corps mort s'en sont allés ensemble.

Le duc d'Estrier crie qu'il a violé les droits de l'hospitalité. Mme de Vaubrun veut lui" faire couper la tête. M. de Gèvres dit qu'il ne savait pas que ce fût Mlle de Vaubrun. Tous les Béthune font semblant de vouloir empêcher qu'on ne fasse le procès à leur sang. Je ne sais point encore ce qu'on dit à Versailles. Voilà, ma chère bonne, l'évangile du jour. Que dites-vous de l'amour ? Je le méprise quand il s'amuse à de si vilaines gens. »

Description et narration mêlées, et le tout emporté dans une galopade, dans un tourbillon,

dans un cyclone : « Mme de Chaulnes entra en me disant qu'elle ne pouvait être plus longtemps sans me voir, que toute la Bretagne lui pesait sur les épaules et qu'enfin elle se mourait. Là-dessus, elle se jette sur mon lit ; on se met autour d'elle et en un moment la voilà endormie de pure fatigue ; nous causons toujours; enfin elle se réveille, trouvant plaisante et adorant l'aimable liberté des Rochers. Nous allâmes nous promener ; nous assîmes dans le fond de ces bois... Pendant que nous étions là, voilà une pluie traîtresse, comme une fois àLivry, qui, sans se faire craindre, se met d'abord à nous noyer, mais noyer à faire couler de partout nos habits. Les feuilles furent percées dans un moment et nos habits percés dans un autre moment, nous voilà toutes à courir; on crie, on tombe, on glisse, enfin on arrive, on fait grand feu ; on change de chemise, de jupe ; je fournis à tout ; on se fait essuyer ses souliers ; on pâme de rire. Voilà comme fut traitée la gouvernante de Bretagne dans son propre gouvernement. »

Mme de Sévigné est au nombre des quatre ou cinq écrivains les plus originaux, les plus spon^ tanés, les plus personnels que la France ait eus. Son style, le même au papier qu'à la bouche, franc, hardi, jaillissant et riche, sonne aux oreilles, qu'il soit traversé d'éclats de rire ou de cris de douleur ; ou qu'il soit simplement une voix qui raconte, ou une voix qui peint avec des into-

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nations, justes et sincères, déplaisir, de surprise, d'émotion, d'admiration ou de malice. Un proverbe burlesque, qu'elle cite, est celui-ci : « Il a une belle voix pour écrire. » Elle, en écrivant, avait une voix délicieuse. Non seulement par son style Mme de Sévigné cause avec nous, mais elle donne cette sensation qu'on cause avec elle.

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