‹ Madame de SévignéChapitre 3 sur 4 · SA MORT · texte numérisé non relu

SA MORT

à revenir et qu'elle a le pressentiment qu'elle ne reviendra pas : « J'ai perdu mes deux premières amies, Mme de la Fayette et Mme de Lavardin ; j'en laisse encore ici que j'aime et que j'estime; mais comme ce n'est pas à ce degré et qu'elles en ont d'autres que moi, je les quitte avec un regret supportable... Si Je ne meurs point bientôt... je ferai un voyage à Epoisse... »

Elle partit le ii mai de Paris, qu'elle ne devait plus revoir, à l'âge de soixante-huit ans. Elle s'installa à Grignan. Elle y trouva sa fille, plus habitable, ce semble, mais souvent malade et très gravement; son gendre, toujours de commerce facile, son aimable petit-fils, le chevalier de Grignan; Pauline, « ses petites entrailles », maintenant grande et belle personne de vingt ans. Elle la vit se marier, richement et noblement, Tannée suivante, avec le marquis de Simiane.

Elle correspondait encore, et souvent avec gaîté, et toujours avec esprit. C'était surtout entre M. et Mme de Coulanges et elle qu'il y avait échange de lettres. Elle jouissait avec bonheur du beau climat du Midi et de ce splendide château de Grignan qu'elle aimait fort.

Au mois d'avril 1696, elle fut atteinte de la petite vérole qui, cette année, comme l'année précédente, faisait en France de terribles ravages Elle se sentit perdue dès le premier moment. Sa douleur s'accrut de ce que sa fille, malade elle-même, peut-être redoutant la contagion, ne put pas, ou ne voulut point, paraître à son chevet. Elle fut

soignée très exactement et avec un dévouement véritable par une des demoiselles de compagnie de Mme de Grignan, Mlle de Martillac. Nous avons assez vu qu'elle avait toujours craint la mort avec une sorte d'horreur. Elle semble, quand elle en fut près, l'avoir regardée sans terreur et l'avoir reçue sans trouble, se souvenant peut-être de son ami La Rochefoucauld. M. de Grignan insiste, dans une lettre à M. de Coulanges, sur la fermeté d'âme de la mourante : « Cette personne, si tendre et si faible pour tout ce qu'elle aimait, n'a trouvé que du courage et de la religion quand elle a cru ne devoir songer qu'à elle. »

La douleur causée par cette perte à tous ceux qui avaient connu la charmante marquise fut profonde et est très fortement marquée dans les nombreuses lettres qui ont été conservées et qui ont été pieusement jointes, par Mme de Simiane, à celles de la marquise elle-même.

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ME de Sévigné, sans la surfaire, est tout le dix-septième siècle ; ou du moins, c'est le représentant le plus complet du dix-septième siècle et celui qui nous le montre, avec un souverain agrément du reste, sous tous ses aspects.

Mme de Sévigné, c'est Tamour du roi, le loyalisme et le royalisme profond, ardent, sentimental, l'admiration et l'affection à l'égard du roi, comme ' à l'égard d'un chef de famille, dont on ne doit pas craindre de s'exagérer les mérites et dont les défauts sont choses sur quoi il convient de s'aveugler. C'est le royalisme senti par une femme, avec une délicatesse et une grâce particulières, c'est le royalisme senti un peu comme il l'a été par Henriette d'Angleterre, par la princesse Palatine et par la duchesse de Bourgogne, un royalisme attendri où l'admiration et le respect tiennent une

place, mais non pas la première, et oi^i la fidélité tient un peu de Tamour.

Ce sentiment a été éprouvé par bien des femmes au dix-septième siècle, par quelques-unes beaucoup plus que par Mme de Sévigné ; mais elle nous le montre à Tétat moyen pour ainsi dire, tel qu'il fut dans le cœur des femmes de France de ce temps-là et tel qu'elles le communiquaient aux hommes et tel que, de la « société polie » il descendait, d'étage en étage, jusqu'au peuple. Le Roi- Soleil jette son rayon sur maintes pages de Mme de Sévigné et les illumine un inslant, comme on ne peut pas voir le livre de Virgile ou celui d'Horace autrement que se détachant sur la clarté d'Auguste ainsi que sur une gloire.

Mme de Sévigné, c'est le patriotisme français du dix-septième siècle, qui à cette époque ne pouvait pas se séparer du royalisme cl, séparé de lui, n'aurait pas eu de sens ; mais qui n'en avait pas moins conscience trèsnetle de lui, dans Boileau, dans La Bruyère, dans La Fontaine, dans Bossuet, dans Fénelon; patriotisme ardent, ombrageux, jaloux, rendant parfois injuste à l'égard des qualités de l'étranger, hautain aussi et exclusif, infiniment respectable cependant, se souvenant de la Ligue, se souvenant d'Henri IV, se souvenant du sol tant de fois foulé et piétiné par l'étranger, se souvenant des défections si répétées et si récentes, de ces connétables de Bourbon qui ne remontent pas au seizième siècle, et ne pouvant pardonner

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au prince de Condé qu'en considération des services rendus après et avant.

Ce patriotisme respire non seulement dans les admirables pages de Mme de Sévigné sur la mort de Turenne, mais dans bien d'autres passages où Ton voit la marquise suivre nos armées dans leur bonne et dans leur mauvaise fortune, avec un intérêt passionné, une anxiété communicative, une angoisse contagieuse, une impatience guerrière, qui font que devient mélancolique et douloureux, à mesure qu'on avance et qu'on prévoit, son mot moitié plaisant moitié tragique, ou plutôt tragique sous une forme à demi plaisante : « M. de . Turenne est toujours mort. »

Mme de Sévigné, c'est l'amour de Fhéroïsme, c'est ce « il faut vivre dangereusement » que deux siècles avant Nietzsche, depuis les romans de la Calprenède et les tragédies de Corneille jusqu'aux propos d'Arnauld et de Nicole, le dix-septième siècle tout enlier a répété comme sa devise. Certes Mme de Sévigné n'est pas une duchesse de Longueville ou une Grande Mademoiselle ; mais qu'il s'agisse de Turenne, de Condé, de Luxembourg, de Lauzun, de ceux-memes qu'elle n'aime qu'à demi, le geste courageux et chevaleresque l'attire, la séduit, la conquiert et l'émeut profondément. Devant le stoïcisme simple de La Rochefoucauld et la générosité simple aussi et « naïve />, comme on disait alors, du cardinal de Retz, elle est respectueusement ravie. Ces aventuriers des grandes

discordes, devenus des sages et, sous la nouvelle écorce, conservant toute la sève, lui imposent singulièrement, la captivent, la retiennent. Elle n'a pas de cesse qu'elle n'amène, — à quoi elle ne réussit pas toujours — ceux qu'elle aime à goûter l'ombre salubre de ces arbres vigoureux de la vieille forêt celtique, et elle s'écrierait avec le poète :

0 qui me

Sistat et ingenti raniorum profegat ambra !

Mme de Sévigné, c'est Tamour delà philosophie religieuse et l'amour de l'éloquence religieuse, ces deux passions nobles du dix-septième siècle. Le dix-septième siècle a eu ce « goût* de Dieu » que Bossuet, trop difficile, déplorait qu'il eût perdu. Il a aimé Dieu passionnément interprété par des philosophes déistes et des orateurs éloquents. Il a aimé de tout son cœur, et de tout son esprit et j'ai bien dit de tout son cœur, raisonner sur Dieu, mettre toute sa raison au service de toute sa foi, chercher des raisons de croire, même après les avoir trouvées et même sans en avoir besoin. Les philosophes chrétiens donnent la main, et la prêtent, ce qui est plus, aux orateurs chrétiens. Les orateurs chrétiens sont des philosophes et quelquefois de grands philosophes; les philosophes sont souvent de grands orateurs de la chaire laïque. Il y a dans tout le siècle un désir infatigable de s'expliquer l'idée de Dieu et d'analyser les vérités de la rehgion. Le dix-septième

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siècle, plus peut-être qu'aucun autre, a cherché à se rendre compte de ce qu'il croyait et de ce qui était à croire. Il a été, en regard du « sacer interpres Deorum de Tantiquité, le « sacer interpres Dei ».

Mme de Sévigné le représente à cet égard d'une manière charmante. Absit verbo invidia, c'est-àdire en écartant de ce que je vais dire tout ce qui semblerait être une épigramme contre l'une ou contre Fautre, elle a été à l'égard de la philosophie religieuse du dix-septième siècle ce que George Sand a été à l'égard de la philosophie sociale du dix-neuvième. Elle n'a pas toujours très bien ^ compris, mais elle a toujours goûté, elle s'est toujours passionnément intéressée et elle a eu des aperçus justes, très curieux et personnels. Jansémisteindépendante,elle a admiré Pascal, Arnauld, Nicole et aussi Bourdaloue ; et elle a montré beaucoup de discernement dans cette impartialité, sachant bien qu'il n'est Pascal où un Bourdaloue ne puisse trouver à critiquer et qu'il n'est Bourdaloue où un Pascal ne puisse trouver à reprendre. Elle a aimé la religion, comme son siècle, avec simplicité et candeur, mais en même temps avec un secret désir de la voir exposée éloquemment, ce qui est permis. Elle a dit joliment : « Comment peut-on aimer Dieu quand on n'en entend pas bien parler ? Il faut des grâces particulières. » Tel fut le siècle à cet égard et telle elle fut. Un sceptique dirait : « Ut declamalio fiat. Vous aimez la religion pour qu'elle devienne un beau discours. » Le

siècle et elle répondraient: « Non; nous aimons les beaux discours à condition qu'ils soient religieux et nous croyons que l'éloquence doit plus à la religion que la religion à Téloquence; mais nous ne sommes point du tout fâchés qu'elles aillent ensemble. » Et c'est précisément ce que Chateaubriand dira plus tard.

Mme de Sévigné représente le dix-septième siècle encore par son amour pour la morale et les moralistes. Ce siècle, par suite sans doute de sa culture, de sa connaissance des grecs et surtout des latins ; par suite de son goût presque intempérant pour Montaigne, par suite surtout, ne l'oublions pas, de la pratique de la confession et de l'examen de conscience, est moraliste très délié, subtil même et a pour les moralistes un goût infini, et c'est avec enthousiasme qu'il accueille un Nicole qui « descend dans le cœur humain avec une lanterne », un Racine qui y descend avec une lampe funèbre ou un La Rochefoucauld qui fait avec une sévérité impitoyable la confession du genre humain et l'examen de conscience de tout le monde.

Mme de Sévigné, moraliste plus indulgente, admirable au portrait moral, qu'elle fait sans y songer, mais, souvent, sans qu'il y manque rien, que l'aigreur, aime les moralistes de tout son cœur, et quand elle en trouve un à la fois perspicace et clément, voudrait « en faire un bouillon pour l'avaler ». Elle eût aimé Vauvenargues et

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elle semble l'appeler. Quelquefois elle le devance et c'est aussi bien un bon signe d'être devancé par la marquise, que c'est un honneur délicat que d'être appelé par elle. Mme de Sévigné a bien mérité de la morale, parce que la morale aime qu'on dise du bien d'elle, qu'on la recommande, qu'on la loue, qu'on la répande dans le monde et surtout qu'on lui soit fidèle.

Mme de Sévigné, c'est encore l'amour de la société polie, et en cela elle est le dix-septième siècle lui-même. Le dix-septième siècle a aimé converser et faire de la conversation un art qui ne fût pas un artifice. C'est le siècle des salons qui ne sont pas des académies, ni des boudoirs, ni des salles de conférences, ni des salles de thèses, ni des clubs et qui sont des salons. C'est le siècle de la société qui aime la parole et qui ne se sert de la parole que pour l'agrément. C'est le siècle des propos gais, des propos fins, des propos profonds sans en avoir l'air et sans croire qu'ils le sont, des propos français par excellence. C'est le siècle qui a appris à l'Europe à converser.

Mme de Sévigné en a eu l'esprit même, le caractère essentiel, en ce qu'elle savait converser admirablement. El qu'elle eût le second talent de la conversation, cela se voit assez par ses lettres, qui sont des conversations écrites, charmantes, je crois, à n'y rien souhaiter; et qu'elle eût le premier talent de la conversation, c'est ce qu'on voit sans cesse aux conversations qu'elle rap-

porte avec tant de détails précis et frappants. Le premier talent du causeur est de savoir écouter. Mme de Sévigné a parlé bien spirituellement et a écouté peut-être plus spirituellement encore. Le vieux Gomberville était interrogé sur la passion qu'ilavait pour une dame qui ne passait point pour avoir de Fesprit. Il chercha un peu et répondit : '<( Je vous assure qu'elle écoute bien. » Mme de Sévigné est excellemment du siècle qui savait parler, qui savait écouter et qui allait jusqu'à savoir entendre. Ces trois mérites sont à lui et à elle. Il les lui a donnés, sans doute; mais elle était pour les lui donner s'il ne les avait pas eus.

L'amour de la société polie a ses dangers. Le dix-neuvième siècle et particulièrement les écrivains romantiques en ont dit quelque mal. Le génie ne s'entretient et ne s'accroît que dans la solitude. La nécessité de plaire à un salon retient et réprime les élans et les impétueuses saillies d'un esprit vigoureux. Il faut écrire pour soi et pour un public qu'on ne verra pas et qui, parce qu'on ne le verra pas, ne pèse pas d'avance de son poids sur ce qu'on médite et ce qu'on rêve. Le premier salon littéraire du dix-septième siècle a refusé Polyeucie,

Il est très vrai, et personne n'est plus convaincu que moi de ces vérités. Mais les salons ne peuvent gr.ère gâter les génies, qui, instinctivement, se passent d'eux et qui ont bien raison de s'en passer. L'exemple de Polyeucte n'est pas très bon, puis-

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que Corneille a précisément écrit Polyeucte, de toute évidence, sans que la perspective de lire Polyeucte en Rambouillet pesât sur lui. Donc, que les génies se passent des salons, c'est forl bien fait, et que ceux qui se croient des génies s'en passent, c'est mieux fait encore. Mais les salons sont excellents pour les hommes de talent et pour former un public capable de goûter les hommes de talent. Les salons du dix-septième siècle ont tué les burlesques et les turlupins et dégoûté d'eux le public. Les salons sont admirables, et c'est beaucoup, à fixer la moyenne du goût public ou plutôt à la créer, à la constituer. Qu'ils disent au génie ce qu'un auteur dramatique disait à un acteur : « Monsieur, moins de génie, je vous en prie, et plus de talent », cela est vrai et c'est leur faible; mais ils disent à tous : « Point de trivial point de burlesque, point de platitude, point d'excentricité prétentieuse, point de facilité et du goût. » Ce ne Gont point mauvaises paroles. Mme de Sévigné est au premier rang de ceux qui les ont dites le plus souvent. Elle fut la reine des salons législateurs du bon ton et elle eut le tact de ne point légiférer, ce qui est la fleur du bon ton lui-même.

Le dix-septième siècle, c'est encore l'amour des lettres. Aucun siècle peut-être n'a eu cet amour poussé si loin, si judicitnisement poussé si loin. D'autres siècles ont raffolé des écrivains, des orateurs, des poètes et des acteurs. Le dix-septième

siècle en est tout féru aussi ; seulement son enthousiasme est toujours mêlé, et non refroidi, du désir, du besoin d'avoir raison. Admirer à bon escient et être d'un jugement sûr pour pouvoir admirer davantage les choses vraiment admirables, c'est Fesprit même du dix-septième siècle français et c'est sa pratique. La Bruyère a tort : « Le plaisir de la critique nous ôte celui d'admirer des beautés singulières... » Poin^ du tout! Le plaisir de la critique nous ôte le plaisir d'admirer des beautés médiocres et nous laisse celui d'admirer les beautés supérieures s'ir lesquelles nous avons constaté que la critique la plus exercée ne saurait mordre. Ce n'est point pour ne pas admirer la Princesse de Clèves, que Valincour en fait la critique; c'est pour admirer en elle, mais alors avec un véritable étonnement religieux, ce que la critique la plus impitoyable qui fut jamais a laissé intact. Ce que l'abbé d'Olivet tire d'une critique en deux volumes de Racine considéré comme écrivain, c'est que Racine a des fautes de français; mais que personne n'a écrit en français comme Racine. Aucun homme n'a admiré plus ardemment que Boileau ce qu'il admirait, parce que ce qui avait résisté à sa critique, il fallait bien qu'il fût admirable. La critique n'est pas contraire à l'admiration; la critique est une méthode d'admiration, « Les gens d'esprit admirent peu, dit encore La Bruyère, ils approuvent. » C'est à peu près cela; mais avec une correction qui sera, si l'on veut, celle-ci : « Les gens d'esprit n'admirent pas beau-

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coup de choses ; mais ce qu'ils admirent, ils l'admirent d'autant plus qu'il y a très peu de choses qu'ils admirent ; — et ils approuvent plutôt qu'ils n'admirent; mais leur approbation étant réfléchie et non impulsive est la plus profonde des admirations. )) Tel a été le goût du dix-septième siècle pour les choses littéraires ; tel a été celui de Mme de Sévigné. Il a été intelligent enthousiaste^ choses qui, si vous vous en rapportez à ce qui précède, ne s'excluent point. Et c'est cette double faculté d'appréciation littéraire, qui permet d'avoir un goût exclusif du médiocre, mais non pas exclusif des contraires. Parmi les admirateurs par tempérament, on ne trouvera pas, on ne trouvera jamais un homme qui aime à la fois Voltaire et Rousseau, Victor Hugo et Alfred de Musset. Parmi les gens d'un goût exercé et qui admirent par goûtet en raison de leur goût, cela se trouve et voilà en efTet, précisément, que Mme de Sévigné, comme les plus « habiles » de son siècle, adore les deux génies les plus contraires et les plus incompatibles peutêtre qui aient jamais été, c'est à savoir Corneille et La Fontaine.

Le dix- septième siècle encore a eu, quoi qu'on ait dit, le plus injustement et le plus étourdiment du monde, l'amour passionné de la nature. A commencer par Malherbe et surtout par Racan, à continuer par Théophile de Viau, par Tristan, par Saint-Amant, par Segrais, par d'Assouci, par Roileau, par La Fontaine, par Fénelon, par

Mme Deshoulières, le dix-septième siècle a été Tépoque classique des peintres de la nature et il a eu ses Poussin et ses Claude Gelée en littérature comme en art. Il n'y a aucune interruption de 1600 à 1700 dans la tradition de littérature pittoresque qui remonte au seizième siècle. C'est de 1700 à 1760, de Lamotte à Jean-Jacques Rousseau qu'il y a, à cet égard, une interruption d'un demi-siècle environ, suivie d'une nouvelle période de littérature pittoresque qui dure encore. Mais le dix-septième siècle, sans indiscrétion, mais sans défaillance, fut en cela l'élève du seizième, qui Tétait de l'antiquité. Il serait étrange que des adorateurs des grecs et des Romains eussent été insensibles aux charmes de la nature et eussent oublié Homère, Hésiode, Théocrite, Bien, Moschus, Virgile, Calpurnius, Némésien, Ausone et d'autres encore. Ils auraient pu les mettre en oubli, cependant, mais le fait c'est que cela n'a pas été. Or, Mme de Sévigné est de son temps en cela comme en toutes choses ou presque en toutes choses, et elle a goûté la nature de tout son cœur, même la mer, ce qui est relativement rare à cette époque. Elle a été amoureuse des eaux, des arbres, du crépuscule et de la lune. Et ce qui la met à part, sinon de Racan, de Théophile et de Saint-Amant, de d'Assouci et de La Fontaine, du moins de Segrais, de Boileau et de Fénelon (et d'André Chénier lui-jnême), elle n'a pas admiré la nature à travers les anciens ou aidée discrètement par eux, elle Ta admirée d'elle-même et de mouvement

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spontané, à peine avec quelques souvenirs, parfois, de l'Arioste ou du Tasse. Et ce qu'il faut remarquer encore, c'est que la nature ne lui fut pas une consolatrice. Nos modernes amants des forêts et des eaux aiment la nature un peu comme souvent on aime une personne ; ils l'aiment contre quelqu'un; ils Taiment pour se consoler de la société, de Thumanité ou d'une inhumaine ; ils l'aiment comme Maynard aurait dû Taimer s'il l'avait aimée en effet ; ils l'aiment de toute leur misanthropie. La marquise Ta bien aimée pour elle-même et sans avoir affaire d'un consolateur, et elle l'a aimée, sans avoir besoin d'elle, comme si elle en avait eu besoin, ce qui est sans doute la plus profonde façon d'aimer.

MmedeSévignéreprésenteson sièclemême dans ses défauts, comme il est naturel et inévitable. Elle a approuvé la Révocation de l'Édit de Nantes, il ne faut pas dire comme tous ses contemporains, car il y eut quelques exceptions, mais comme la quasi-unanimité de ses contemporains catholiques. Outre que l'idée de liberté de conscience ou seulement l'idée de tolérance n'était véritablementpas née encore et n'existait, — et l'on peut dire sous forme de scepticisme, ce qui n'est pas sa meilleure forme, — que chez un Bayle et quelques autres; l'idée prédominante alors chez les catholiques, là où ils étaient les plus nombreux, chez les protestants là où ils étaient les maîtres, chez un Bossuet exactement comme chez un Calvin, -

exactement comme, de nos jours, chez un homme d'aussi grand esprit que M. Combes ou M. Ferdinand Buisson — c'était l'idée de l'unité morale du pays, l'idée que toute la nation ne doit avoir qu'une pensée religieuse et qu'une croyance religieuse pour former véritablement un seul corps et une seule âme; l'idée, par conséquent, qu'en France les protestants doivent se soumettre ou se démettre. Remarquez qu'en ceci l'anti-chrétien Voltaire, parce qu'il est bon royaliste, ne pense pas, malgré quelques réserves dont il faut, certes, lui tenir compte, autrement que Bossuet, que Bourdaloue, que Pellisson, que Le Tellier, que Louvois et le P. Lachaise. Personne n'est plus opposé que lui, et la formule est de lui-même, formule qui a permis toutes les persécutions, à « un État dans l'État».

Dans tout le Siècle de Louis XIV, quand il y examine les questions religieuses, il montre les protestants comme ayant été en tous lieux des « républicains » ennemis déterminés de toute monarchie; il trouve « étrange » que Richelieu n'ait pas aboli l'Édit de Nantes et croit certain que s'il ne l'a pas fait, c'est qu'il avait le dessein très arrêté de détruire les protestants par d'autres moyens; il approuve le clergé de France d'avoir sollicité des arrêts défendant aux pasteurs réformés de faire des prosélytes sous peine de bannissement perpétuel : a c'étaient, après tout, desenfants de ta maison qui ne voulaient pas de partage avec des étrangers introduits par force » ; et, généra-

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lisant sa pensée, il considère les persécutions à Fégard des Jansénistes comme aussi naturelles que celles qui avaient les calvinistes pour objet ; puisque le calvinisme devait nécessairement enfanter des guerres civiles et ébranler « les fondements des États » ; puisqu' « il n'y avait point de pays où la religion de Luther et celle de Calvin eussent paru sans exciter des persécutions et des guerres, » et puisque « les sentiments d'Arnauld et des jansénistes semblaient trop d'accord avec le pur calvinisme ». Ne nous y trompons pas : Voltaire, dans son admirable Traité sur la tolérance, demande la liberté de conscience pour son temps, et sur cette raison que les protestants et autres hérétiques qui ont été dangereux pour VÉtat ne le sont plus; mais il ne condamne pas et il ne désapprouve qu'à demi les rigueurs de Louis XIV contre les protestants du temps de Louis XIV.

Or, ce n'est pas sous Louis XV que Mme de Sévigné a vécu et a pensé..

De même, Mme de Sévigné représente trop son temps pour ce qui est de ses sentiments à l'égard du peuple. Quoi qu'on en ait pu dire, elle n'a pas d'âme pour lui, et les pendaisons de Bretagne ne lui inspirent aucun mouvement de pilié. Il ne faut pas chercher à l'excuser ici, ni surtout essayer de croire que les passages de ses lettres où elle se montre insensible sont ironiques. Ce serait d'une mauvaise défense et maladroHement l'accuser davantage; car c'est un mauvais signe

pour quelqu'un que ses sentiments ne puissent être excusés qu'en supposant qu'ils sont le contraire de ceux qu'il a eus, et sont tellement odieux, qu'on ne peut les supporter qu'en se persuadant qu'ils faisaient horreur à celui qui les a exprimés. Non, Mme de Sévigné a senti en cela - comme tout son siècle, à très peu d'exceptions I près. L'homme du peuple, à cette époque, n'est estimé que sous forme de soldat; sous cette forme il l'est, et très fort ; sous sa forme d'ouvrier ou de paysan, il ne l'est pas; il ne compte point. C'est à peine si je note deux exceptions dans tout le siècle, c'est à savoir La Fontaine et La Bruyère et encore même chez eux, qui font exception, le souci du peuple est exceptionnel et c'est très rarement qu'ils en ont parlé et qu'ils en ont parlé avec pitié. Et si l'on veut me faire dire qu'il eût été digne de Mme de Sévigné que le passage de La Bruyère sur les « animaux farouches », ou la fable de son grand ami sur le pauvre bûcheron tout couvert de ramée, se trouvassent quelque part dans ses lettres ou y eussent leur équivalent, je ne me ferai aucunement prier pour le dire. Une divinité littéraire voulait sans doute réserver à une autre femme l'honneur de parler des paysans avec la tendresse d'un grand cœur et les prestiges d'un grand génie.

Il n'y a qu'un point où Mme de Sévigné ne représente pas le dix-septième siècle, deux peut-être^ mais un surtout. Elle s'est peu inquiétée d'art et ne s'est pas du tout préoccupée de sciences. Elle

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n'a pas ignoré les noms des principaux grands artistes du dix-septième siècle ; mais elle n'en parle jamais que courtement et sans passion, comme Boileau, du reste, comme La Bruyère, comme La Fontaine; je ne dis pas comme Molière. Enfin, elle s'y intéresse, mais faiblement. — Pour les sciences, elle les a totalement ignorées. Je ne sais pas si, comme Malebranche, elle jugeait occupations puériJes etindignes deThommede considérer l'anatomie d'un lézard ou d'une grenouille; mais tant y a qu'elle n'a jamais tourné son regard de ce côté-là, non plus que, si amoureuse qu'elle fût des clairs de lune, du côté de l'astronomie. Cependant, son siècle fat un très grand siècle scientifique et elle a vu les préoccupations scientifiques devenir une mode.

Elle a vu les <( femmes savantes » succéder aux Précieuses et les femmes « scientifiques » succéder aux femmes savantes; elle a vu Mme de la Sablière succéder à Mme de Rambouillet et elle a assez vécu pour voir, dix ans même avant sa mort, M. de Fontenelle expliquer Isi Pluralité des Mondes à une marquise qui n'était pas elle. — Mais ce n'était pas de son temps. Comme en littérature elle a aimé, sinon exclusivement, du moins surtout les écrivains de i63o ou les écrivains plus récents qui auraient plu au public de i63o, de même elle n'est pas attirée vers les sciences, parce que le public de i63o ne s'en occupait point. Je permets qu'on regrette qu'elle ne se soit point intéressée à Tournefort, à Pascal physicien, à Picard, à

Gallo et à ces conquêtes de Louis XIV qui sont les plus belles qu'il ait faites, Cassini, Roëmer et Huyghens. Si Voltaire l'a maltraitée, s'il a dit d'elle qu'elle était « la première personne de son siècle pour le style épistolaire et surtout pour conter des bagatelles avec grâce » et que « c'est dommage qu'elle manque absolument de goût », c'est " surtout, très évidemment, parce qu'elle n'aime pas assez Racine; mais peut-être un peu, aussi, parce qu'elle n'a rien de commun avec Mme du Ghâtelet.

Il n'en reste pas moins que Mme de Sévigné représente presque exactement le siècle auque elle a eu Thonneur d'appartenir et qui a eu celui de la posséder. A son époque, on « s'établissait dans un personnage », qui d'homme d'esprit, qui d'homme de goût, qui d'homme de doctrine, qui d'homme de scrupule. Mme de Sévigné ne s'est pas établie dans un personnage; elle les a joués tous, et chacun à rendre jaloux celui qui l'avait adopté.

Mme de Sévigné n'est pas seulement un des grands écrivains dont la France s'honore, elle est, comme mère, comme amie, comme patriote, une de « ces femmes de France )>, dont notre pays est fier et qu'il montre avec un légitime orgueil à l'étranger comme ce qu'il y a de plus pur dans son honneur national. Mme de Sévigné avait projeté, sans doute en badinant, d'écrire un Traité

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sur l'amitié. Elle n'a rien à regretter : elle l'a écrit. Ses lettres sont xxw De Amicitia charmant, délicat, pénétrant, caressant et profond, comme aussi, vers la fin, un De Senectute « gris brun », cordial, mélancolique et doux, qui « donne appétit de vieillir » ou qui en console. Toujours on redira le mot de Joseph de Maistre : « Qui je voudrais être de Mme de Sévigné ou de Mme de Grignan? Mais, la fille, pour recevoir les lettres de la mère. » Et, plus sérieusement, l'on dira que l'amie merveilleuse a cette gloire, qu'aimée de son vivant par tous ceux qui, la connaissant, étaient dignes de la connaître, elle Test encore après sa mort et le sera toujours, n'y ayant homme ou femme qui, la hsant, ne souhaite d'avoir, même le génie en moins, une amie comme elle; et qui ne s'attriste en la quittant.

Novembre 1909.

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