SEJOURS EN BRETAGNE
Madame de Sévigné, qui se montre si fière de ses propres ancêtres, les orgueilleux Rabutin, n'admet cependant pas qu'au point de vue de l'importance et de la noblesse, aucune comparaison puisse être désavantageuse à la famille bretonne où son mariage lui a fait place, et au nom de laquelle sa plume a donné l'immortalité : « Quatorze contrats de mariage de père en fils; trois cent cinquante ans de chevalerie; les pères quelquefois considérables dans les guerres de Bretagne, et bien marqués dans l'histoire, quelquefois retirés chez eux comme des Bretons ; quelquefois de grands biens, quelquefois de médiocres, mais toujours de bonnes et
grandes alliances ; celles de trois cent cinquante ans, au bout desquels on ne voit que des noms de baptême, sont du Quelnec, Montmorency, Baraton et Châteaugiron. Ces noms sontgrands ; ces femmes avaient pour maris des Rohan et des Clisson. Depuis ces quatre, ce sont des Guesclin, des Coatquen, des Rosmadec, des Clindon, des Sévigné de leur même maison, des du Bellay, des Rieux, des Bodégat, des Plessis-Ireul, et d'autres qui ne me reviennent pas présentement jusqu'à -Vassé et jusqu'à Rabutin. » La marquise était exactement renseignée sur tous ces points par une « Litanie des Sévigné », due à l'abbé de Coulanges. Elle eût pu ajouter que ces illustres ascendants, dont l'un fut, en 1440, créé banneret par le duc Jean V de Bretagne, se distinguèrent aussi par leurs pieuses largesses, car, depuis 1407, nous trouvons les traces de fondations en faveur des paroisses et prieurés de Vitré, établies par Anne, Guyon, Joacbim, Guy de Sévigné.
Cette vieille souche bretonne avait pris naissance auprès de Rennes, dans la commune actuelle de Gevézé, au manoir de Sévigné, mais vivait dans le pays de Vitré. En 1590, le sénéchal de Bréquigny la signale comme une de celles qui se sont montrées les plus acharnées pour la défense de la religion dans les guerres de cette époque ; les aïeux de Sévigné partagent cet honneur avec ceux de plusieurs familles en-
SKJOURS EN BRETAGNE 6
core subsistantes dans le pays de Vitré. Le sénéchal, en effet, mentionne après eux comme d'incorrigibles ligueurs : Michel Lemoyne, Jean Frain, François Leziard, Guillaume Lecocq et le sire de Malnoë.
Les titresdesSévigné furent examinésen 1070, par la chambre établie à Rennes, jwïH&.J.e contrôle des prétentions nobiliaires, et ^aTTtfBreSalu 7 novembre ce tribunal déclara la famille nonle et d'ancienne extraction. ^. ^1
Le 1er août 1644, le marquis Henri de Soigné, seigneur de Sévigné, de Coatquen, de Bodégat, d'Etrelles, de Lestremeur et de Saunai, maréchal de camp et gouverneur de Fougères, épousa Marie de Rabutin-Chantal. La marquise n'a que rarement laissé tomber de sa plume le nom et le souvenir de ce gentilhomme breton, auquel elle avait apporté, avec la grâce de ses dix-huit printemps, une fortune considérable pour l'époque : « Cent mille écus ! » Imitant cette réserve, nous dirons seulement qu'il ne se piqua ni de fidélité ni d'économie. Bussy- Rabutin a écrit de lui : « Quoiqu'il eût de l'esprit, tous les agréments de Marie ne le purent fixer : il aima partout et n'aima jamais rien de si aimable que sa femme. » Ce volage époux fut tué en duel, le 5 février 1551, parle chevalier d'Albret, laissant un fils, Charles, marquis de Sévigné, et une fille mariée plus tard au comte de Grmnan.
4 MADAME DE SEVIGNE EN BBETAGNE
Madame de Sévigné passa en Bretagne plusieurs années de son union.
Devenue veuve, elle dut partager son temps entre Paris, où les divers intérêts de ses enfants ne lui permettaient pas de se laisser oublier ; l'abbaye toute voisine de Livry, dont jouissait M. de Coulanges, son oncle et commensal ; la Bourgogne, où elle possédait du chef de sainte Chantai, sa grand'mère, le château de Bourbilly; la Bretagne, où l'attirait le soin de ses affaires : et plus tard la Provence, que gouvernait son gendre.
La Bretagne a donc large part dans sa vie. Le tiers de sa correspondance est daté de cette province.
Pour la première fois en 1666, elle écrit : « J'ai passé l'hiver en Bretagne. » Mais, si ses lettres des années précédentes n'ont pas été conservées, nous voyons dans la suite, par la façon dont elle entretient madame de Grignan sur les choses et sur les personnes de la province, qu'ensemble elles y avaient déjà passé de longues années.
De 1671 à 1690,1a correspondance de madame de Sévigné mentionne tous les quatre ans un voyage en Bretagne; ces passages de diverses durées équivalent environ à un séjour de six ans.
Elle est trop grande dame pour exécuter ces longs voyages au moyen des voitures publiques : « J'ai vu passer la diligence : on ne peut
SK.JOUKS KN BRETAGNE D
point languir dans une telle voiture ; il vient un cahot qui vous culbute, et l'on ne sait où l'on en est. » La marquise voyage « à deux calèches, sept chevaux de carrosse, un cheval de bât qui porte le lit, et trois ou quatre hommes à cheval. Je serai dans ma calèche, tirée de mes deux beaux chevaux; l'abbé sera quelquefois avec moi. Dans l'autre, mon lils, La Mousse et Hélène. Celle-ci aura quatre chevaux avec un postillon. » La voiture est solide : « Mes arcs sont forgés de la propre main de Vulcain : à moins que de venir de cette fournaise, ils n'auraient pas résisté à un troisième voyage en Bretagne. » Cependant on n'arrive pas sans accident : « Nous avons été incommodés de la chaleur; un de mes beaux chevaux demeura dès Palaiseau ; notre essieu rompit hier dans un lieu merveilleux. »
Quelquefois, madame de Sévigné se rend en Bretagne par eau :
« Voilà vingt bateliers autour de nous, chacun faisant valoir la qualité des personnes qu'il a menées et la bonté de son bateau. L'un nous paraissait trop jeune, l'autre trop vieux ; l'un avait trop d'envie de nous avoir, cela nous paraissait d'un gueux dont le bateau était pourri. Enfin la prédestination a paru visible sur un grand garçon fort bien fait, dont la moustache et le procédé nous ont décidés.
« Nous sommes montés dans le bateau à six
heures, par le plus beau temps du monde. J'y ai fait placer le corps de mon grand carrosse, d'une manière que le soleil n'a point entré dedans. Nous avons baissé les glaces. L'ouverture du devant fait un tableau merveilleux ; lespor-
; tières et les petits côtés nous donnent tous les points de vue qu'on peut imaginer. Nous ne sommes que l'abbé et moi, dans ce joli cabinet,
I sur de bons coussins, bien à l'air, bien à notre aise : tout le reste, comme des cochons sur la paille. Nous avons mangé du potage et du bouilli tout chaud : on a un petit fourneau, on mange sur un ais dans le carrosse, comme le roi et la reine. Voyez, je vous prie, comme tout s'est raffiné sur notre Loire... Je regarde, j'admire cette belle vue qui fait l'admiration des peintres... Nous passons tous les ponts avec un plaisir qui nous les fait souhaiter... Nous parcourons toute cette belle côte, et nous voyons deux mille objets différents, qui passent incessamment devant nos yeux comme autant de paysages nouveaux. »
Dans ces occasions, on fait étape à Saumur « pour entendre la messe à la bonne Notre- Dame », c'est-à-dire au sanctuaire des Ardilliers, déjà célèbre alors ; puis on s'arrête à Angers, pour vénérer le saint évêque Arnaud, qui, à quatre-vingt-sept ans, est encore plein « de sainteté, de vigilance pastorale, d'amour de Dieu et du prochain. »
SKJOU11S EN BRETAGNE 7
Cette pittoresque locomotion n'était pas sans présenter des inconvénients : « Nous nous engravâmes et nous demeurâmes à deux cents pas de notre hôtellerie, sans pouvoir aborder. Nous revînmes au bruit d'un chien, et nous arrivâmes à minuit clans un tugurio, plus pauvre, plus misérable, qu'on ne peut vous le représenter : nous n'y avons trouvé que deux ou trois vieilles femmes qui filaient et de la paille fraîche sur quoi nous avons tous couché sans nous déshabiller. » Ou encore : « Toujours le vent contraire ; tout se fait à force de rames. »
Tantôt enfin, la marquise est voiturée par son amie la duchesse de Chaulnes : « Dans le meilleur carrosse, avec les meilleurs chevaux, la plus grande quantité d'équipages, de fourgons, de cavaliers, de commodités, de précautions que l'on puisse imaginer ; — un grand train, deux carrosses à six chevaux, un fourgon, huit cavaliers, enfin à la grande. » On parcourt celte fois « la vallée de cette belle Seine et les plus agréables pays du monde ; ses bords n'en doivent rien à ceux de la Loire, ils sont gracieux, ils sont ornés de maisons, d'arbres, de petits saules, de petits canaux qu'on l'ait sortir de cette grande rivière : en vérité, cela est beau. »