CHAPITRE II
Dans cette Bretagne, àlaquelle aboutissaie nt de si longs voyages, la famille possédait plusieurs terres ; mais c'est le manoir des Rochers qui tient la grande place dans les sollicitudes et dans les affections de madame de Sévigné.
Ce joli domaine, que les visiteurs un peu exagérés de 1671 comparent au château de « Combourg », et où Ogée signale dès 1270 un Jamet de Sévigné, fut définitivement apporté dans la famille par Anne, fille et héritière de Guillaume de Mathelon, laquelle épousa, au milieu du quinzième siècle, Guillaume de Sévigné. La seigneurie relevait, en première mouvance, de la baronnie de Vitré, c'est-à-dire de la maison de La Trémouille, qui avait succédé aux droits des anciennes maisons de Vitré, de Rieu, de Coligny, et qui avait réuni
LKS HOCHEHS 9
la suzeraineté de Vitré à celle de Laval : « Mon fils attend M. de La Trémouille, afin de rendre tous ses devoirs. » Les châtelains avaient fait solennellement aveu l'an 1453, l'an 1667 et l'an 1668. Les fermages rapportent, d'après M. de Sévigné, six mille livres de rente, et le fond est estimé cent vingt mille livres.
La route, verte et accidentée, qui aujourd'hui de Vitré conduit au bourg d'Argentré, parait serpenter aux abords d'une forêt, tant sont pressés les arbres qui surgissent, en grand nombre, des haies et des buissons, autour de chaque culture et de chaque héritage. A michemin, c'est-à-dire à une grande lieue de Vitré, elle gravit un coteau couronné de bois étendus. Au sommet de cette éminence se dresse, dit l'aveu de 1668, « le manoir seigneurial des Rochers, ci-devant situé en la paroisse de Saint-Martin de Vitré, et depuis distrait de ladite paroisse, réuni et incorporé à la paroisse d'Étrelles, par sentence de l'évêque de Rennes, le 31 août, » mais restitué à la circonscription de Vitré, par arrêté du 18 septembre 1797. Le domaine paraît n'avoir jamais fait partie de la commune d'Argentré, bien qu'en 1402 Guillaume et Louis de Sévigné figurent sur le registre de la confrérie de cette paroisse. La vieille gentilhommière doit son nom à des rochers qu'ont vu niveler les vieillards d'aujourd'hui, et qui émergeaient du sol, à l'ouest des parterres.
Elle passa,.après la mort de l'illustre marquise et de son fils, à sa petite-fille, Pauline de Grignan, marquise de Simiane, puis fut vendue à un voisin, ami et allié, Jean-Paul des Nétumières. fils du comte des Nétumières de Tizé. C'est à l'obligeance empressée de madame la comtesse Charles des Nétumières et de ses fils qu'un visiteur, quelquefois importun, de ces beaux lieux, doit de pouvoir aujourd'hui les décrire.
Protégé, d'un côté, par les grands rideaux verts de son parc, le château domine, d'autre part, un étroit et pittoresque vallon dont les arbres et les prairies sont arrosés par « des étangs et une petite rivière ». Au loin, les perspectives s'étendent sur toute la contrée, c'est-à-dire sur un océan de feuillage que perce la lanterne à jour 'du joli clocher d'Étrelles. Dans une telle situation, la châtelaine pouvait répondre à madame de Coulanges, qui lui conseillait de quitter ses humides Rochers : «Humide vous-même!... nous sommes sur une hauteur. C'est comme si vous disiez : votre humide Montmartre. »
La barrière d'entrée, toute voisine de laroute à son point culminant, est cette « porte de Vitré » devant laquelle la comtesse de Quintin, paralytique, « est passée ce matin... elle a demandé à boire un petit coup de vin; on lui en a porté, elle a bu sa chopine, et puis s'en est
allée au Pertre... Que dites-vous de cette manière bretonne, familière et galante? »
Tout aussitôt se présente une vaste esplanade, « contenant tout ensemble quatre journaux de terre ou environ;» c'est la «place Madame, semblable à un grand belvédère d'où la campagne s'étend à trois lieues d'ici vers une forêt de M. de La Trémouille, » celle du Pertre: cette terrasse rectangulaire, immense cour gazonnée, s'élève au-dessus du « moulin des Rochers et de la métairie des Bas-Rochers » . Les grilles du parterre la limitent à gauche ; à droite, elle est bordée par de longs bâtiments de service, assez récents, et qui ont remplacé « le jeu de paume, le manège à travailler les chevaux, les logements pour le receveur, et la grande grange, avec le pressoir et autre commodité » v
Au fond, dans l'angle gauche, se rencontrent, en équerre, les deux ailes qui composent l'élégant manoir, « avec leurs grosses tours et tourelles, » aux capuchons inégaux et pittoresques. Au milieu du dix-huitième siècle, en même temps que disparaissait, autour de la maison noble, l'appareil féodal, « défenses, canonnières, fortifications, hautes murailles, fosses, grand portail, » une construction s'est élevée, en prolongement de l'une des ailes, mais sans atteindre la svelte toiture du bâtiment primitif, et sans trop défigurer cette de-
meure historique, dont les dispositions intérieures ont varié, dont l'ancien mobilier a été dispersé, mais où l'on trouve encore la chambre de madame de Sévigné, et où trône sa gracieuse image, au milieu des portraits de tous ceux qu'elle a aimés. «
La chapelle, édifice circulaire, qui n'a subi aucune modification, élève sa petite coupole à gauche de la cour, contre les jardins.
Ceux-ci, « joignant ledit manoir seigneurial et lesdites cours et avant-cours, sont aussi clos et fermés de muraille, » sauf sur le côté où ils dominent la plaine, « avec un mur d'appui » pour « la belle vue. — Ils concernent ensemble dix journaux de terre, ou environ. » Ces jardins, « d'une beauté surprenante, » encore aujourd'hui soigneusement entretenus, et disposés en parterre français, avec de nobles allées larges et droites, « tout à fait selon le dessin de M. Lenôtre, » ne sont pas déparés par des cèdres magnifiques qui ne datent que d'un demi-siècle. « Le parterre de vos pères est devenu si beau, si bien planté, si fort à la mode, si plein de fleurs et d'orangers, que vous ne le reconnaîtriez pas. Nous y sommes tout entourés de fleurs d'oranger et de jasmins ; et nous en sommes tellement parfumés les soirs, que, par cet endroit, je crois être en Provence. » Lesjardins se terminent du côté du parc Coulanges. Cette belle esplanade semi-circulaire
est remarquable par « la porte de fer », belle grille dont les cinq ouvertures conduisent au parc, et aussi par cet « écho » célèbre, « qui est un petit rediseur de mots jusque dans l'oreille » et dont les effets bizarres s'apprécient surtout à deux places précises marquées par deux pavés au centre de l'hémicycle.
Au-delà des murs de ce parterre commence le célèbre parc « ou bois de décoration, garni de grands et anciens bois de haute futaie, dans lequel il y a plusieurs bocages, de belles et grandes allées, unjeudepaimail,un labyrinthe, des garennes et refuges à lapins, vergers, champs et semis : joignant... ledit grand jardin .des Rochers et, du côté d'Orient, les terres de la métairie de la Ferronière, et, vers septentrion, par plusieurs endroits, les terres de la Conterie, le tout s'entretenant, et contenant ensemble cinquante journaux ou environ. » Le labyrinthe si laborieusement édifié par madame de Sévigné, de 1667 à 1695, occupait, sur les derrières, la place du potager actuel : « Pour mon labyrinthe, il est net, il a des tapis verts, et les palissades sont à hauteur d'appui. » Cet aimable lieu a complètement disparu ; mais le parc subsiste. « Tout de bon, rien n'est si beau que ces allées; — ce sont des galeries... — d'un agrément auquel je ne m'accoutume pas. » Elles se nomment : « la Solitaire... si belle et si bien plantée... qui contient douze cents pas...
la plus belle de mes allées, ou du moins la plus nouvelle ; l'Infinie, » allée courbe dont on ne voit pas l'extrémité : « La Sainte-Horreur, » toute sombre et voisine des jardins : « l'Humeur de ma mère, » dans la direction de Vitré ; « le Cloître, » place plantée à quatre rangs d'arbres; et enfin « le Mail, encore plus beau que tout le reste, » autrement appelé « l'Humeur de ma fille, — où règne un silence, une tranquillité, une solitude, que je ne crois pas qu'il soit aisé de rencontrer ailleurs. » Tous ces bois sont « d'une beauté extraordinaire et font une ombre agréable ; ils ont quarante ou cinquante pieds de hauteur. » M. de Coulanges ose même écrire, et pour un contemporain du Roi-Soleil, c'était presque un blasphème : « On ne peut assez louer toutes les allées des Rochers ; elles auraient leur mérite à Versailles : c'est tout dire. » Sans doute les arbres qu'on admire aux mêmes places aujourd'hui ne sont pas ceux de la marquise. Plusieurs des propriétaires successifs ont imité le goût marqué du jeune Charles de Sévigné pour les coupes réglées et autres. Mais la nature a réparé ces outrages et restitué au beau parc du dix-septième siècle ses riches frondaisons.
L'aveu de 1688, que nous venons de citer à plusieurs reprises, énumère encore « des champs, pièces de terre, une grande et une petite chesnaie, un bois taillis contenant treize
journaux de terre ou environ, de grands moulins à eau », l'étang de Beuvron, si poétiquement encadré dans une ceinture de bois touffus, et « la grande prée des Rochers. »
Tel est, dans son ensemble, le séjour que madame de Sévigné ne se lassait ni d'embellir ni d'admirer : « ce lieu qui me plaît, et dont les promenades sont agréables, et dont la vie me convient et me charme ; » cette demeure qui la reposait de Paris et où elle n'avait pas, comme dans Versailles, à déplorer « la violence dont l'art opprime la pauvre nature »; cette retraite ce où je suis transportée de joie ; car j'ai bien besoin de repos... j'ai besoin de dormir, j'ai besoin de me rafraîchir, j'ai besoin de me taire. »