CHAPITRE PREMIER
Je veux peindre la cour et le siècle de Louis XIV d'après M"'' de Sévigné, et uniquement d'après elle, en faisant passer dans le domaine de l'histoire tous ses chefs-d'œuvre épistolaires et m'inspirant de son esprit. Ce n'est pas la vie de M"" de Sévigné que je trace ni un travail d'érudition que je fais, c'est une œuvre d'art et de coordination que je tente. Mon dessein est de chercher et d'unir ce qui est détaché et isolé, de donner une suite et un lien à ce qui nécessairement n'en pouvait avoir et qui, de plus, d'un intervalle à l'autre, se remarque peu ou s'oublie, dans des lettres trop pleines. Je rassemblerai les anecdotes et les récils, les réflexions de toutes sortes, les malices aussi, plus fréquentes que les compliments, et je les fixerai sur les personnages mis en scène, de manière
que le portrait soit complet et que les monographies qu'on ne soupçonnait point apparaissent entières dans leur saisissante réalité. M"''' de Sévigné n'est pas tendre pour son prochain, comme elle l'est pour M"® de Grignan ou pour quelques intimes. Les grandes familles se déchiraient entre elles, sous un roi de qui tout dépendait. On le voit bien dans Saint- Simon, on le voit déjà dans Tallemant des Réaux; et il y a du Saint-Simon, beaucoup de Saint-Simon dans M""* de Sévigné. Quoique femme, mais femme de tête autant que d'imagination, il est certain qu'elle a une singulière persistance d'opinions et d'idées, d'antipathie et d'affection ; les figures qu'elle esquisse sont toujours les mêmes, impitoyablement les mêmes, sous l'apparente mobilité du trait. Elle eût rendu des points à Saint-Simon peut-être, au rude et jaloux annotateur du dix-septième siècle qui linit, et du dixhuitième qui commence, il ne faut rien exagérer; mais il vient après elle, non au-dessus d'elle ; les lettres souvent égalent les mémoires, sans viser à la même renommée, et l'on n'a qu'un regret, c'est de ne pas avoir tout ce que M"' de Sévigné a écrit. Nous sommes moins heureux avec elle qu'avec lui. Où sont les lettres au brillant et fastueux Fouquet, enfermées par lui dans une cassette d'argent, avec celles de tant d'autres dames? Nous n'avons que douze lettres sur le procès de Fouquel, trouvées par M. deMonmerqué à qui l'on doit aussi Des Réaux, et adressées à M. de Pomponne. Les lettres aux Frondeurs, tous de ses amis, au cardinal de Retz, à la Rochefoucauld, au chevalier de Sévigné, aux dames et aux seigneurs révolutionnaires^ que sont-elles devenues? Malgré les
LE CARDINAL DE RETZ. :i
découvertes de M. Léon Régnier, et la belle trouvaille de M. Capmas chez une fripière bourguignonne, nous en sommes toujours aux lettres à M"" de Grignan, a. l'austère fille de M"'' de Sévigné. INous n'avons à peu près que cela. Les autres furent détruites, sans doute après la Fronde, après la victoire du roi, dans le sauve-qui-peut de la défaite. Ce fut le vandalisme de la peur.
Mais que de choses enfouies dans ces missives, dont quelques-unes, celles que reçut le cardinal de Retz, avaient été écrites en secret; 31"'' de Sévigné le déclare à sa fille. Le meilleur évidemment était là, au point de vue du mouvement des esprits. Que de jugements sur les hommes et sur les événements, sur les parlements qu'elle approuvait, sur la féodalité qu'elle secondait, sur les jansénistes frondeurs qu'elle aimait, sur la monarchie enfin qu'elle craignait et qui était triomphante! Les seigneurs n'étaient pas contents. 11 fallait faire son deuil de ce beau temps delà Fronde, qui, sans eux peut-être, eût enfanté la liberté. Ils étaient tout alors ; ils avaient des troupes, ils agitaient Paris, Bordeaux, la capitale et la province ; ils donnaient des ordres, ils faisaient trembler la cour; les barons anglais et les seigneurs allemands n'étaient rien auprès d'eux. Le roi, avec son armée permanente, avait dissipé cette puissance, avant qu'elle se fût constituée, et ils étaient tombés dans un étal pire que le premier. Richelieu revivait dans la personne de Louis XIV, et avec un droit plus sacré. On les recevait à Paris, à Versailles; on leur permettait de s'y ruiner ; mais, pour les affaires publiques, on les tenait à l'écart, on ne les consultait même pas. Ils
étaient un ornement, un vain décor de théâtre, ils n'étaient pas un pouvoir. Les vrais acteurs, les vrais maîtres de la scène étaient des hommes de piètre mine, à l'habit noir ou brun, au rabat blanc un peu sale, au front plissé et pensif, des légistes, des clercs, des hommes de rien, ou moins que rien, comme dit Saint-Simon, qui faisaient faire antichambre aux plus titrés des seigneurs, et devant qui on défilait en marchant sur la pointe du pied et se courbant avec grâce, sans trop frapper du talon, et les traitant de Monseigneur, chose inouïe; mais ainsi le voulait Louis XIV, un roi qui savait dire : «Je veux! » On était comme sous Louis XI, avec un roi plus majestueux, seule consolation ! Et il fallait se résigner; il fallait subir celte vie d'arrière-scène et de cour, devant ces hommes nouveaux. On n'avait d'autre dédommagement que les petites médisances, les plaisirs de l'imagination et du goût, les chuchotements furtifs comme sous l'empire romain, les critiques occultes, les lettres privées, le théâtre qui était splendide, les orateurs de la chaire qui remplaçaient ceux de la Fronde, et les guerres incessantes qui occupaient plus qu'elles ne plaisaient, et où l'on se battait non plus pour soi, mais pour le roi de France et l'unité française.
On avait autre chose : on possédait encore quelques héros de la Fronde, ou leurs ombres du moins, errantes, efl'acées, pâles débris d'un édifice toujours cher. Or voici une de ces ombres, et la plus méconnaissable, parce que le héros fut des plus agités; voici le cardinal de Retz, qui fut évoque à vingt-neuf ans et coadjuteur de Paris au même âge, prêtre sans
vocation, prêtre fort laid, et prélat sans vertus, très savant toutefois, orateur, écrivain, d'une parole ardente et d'un style incisif, ambitieux aussi, toujours dans l'opposition et l'intrigue, appelé le petit Catilina et n'admirant que Catilina, n'étant pas d'un sang à obéir et le prouvant bien, réclamant pour lui l'indépendance et pour d'autres les lois, détestant Mazarin qui était Italien comme lui, le méprisant à cause de sa naissance, lui montrant la pointe d'un poignard, et se faisant frondeur par dépit de n'avoir pas sa place. C'était un brouillon, un rameau étranger enté sur une tige française. Les Italiens Slrozzi, Concini , Gondi et une foule d'autres, qu'avaient attirés chez nous nos reines italiennes, aspiraient à gouverner la France et souvent la gouvernaient mal. Le cardinal de Retz était de ce nombre, appartenant aux Gondi, que Catherine de Médicis avait amenés, et son audace bruyante serait peut-être oubliée, si ses Mémoires, chef-d'œuvre de notre langue , ne rehaussaient l'homme politique de tous les mérites de l'historien. Sa première lettre, écrite à M"" de Sévigné et que M. Régnier nous a donnée, nous le fait voir après la vieille Fronde, en 1654. Les troubles civils sont loin d'être terminés, quoique la Fronde démocratique, écho bruyant de la révolution d'Angleterre, soit finie : mais le cardinal de Retz, qu'on avait incarcéré, n'est plus en prison, ni en France. Malgré son serment, serment de détenu qui n'est jamais bien sincère, il s'était évadé du château de Nantes. Le long d'une corde, avec sa robe violette et son rochet, il s'était ghssé d'une hauteur de quarante pieds jusqu'au bas de la tour. Monté à cheval, il élait tombé et s'était fracturé
6 M"'' DE SEVIGNE HISTORIEN.
l'épaule. Remis en selle tant bien que mal, il s'était caché, sept heures durant, dans une meule de foin ; il avait échappé aux poursuites des sergents, et, d'étape en étape, marchant de nuit, changeant mille fois de déguisement, ahuri, fatigué, n'en pouvant plus, mais dans la force de l'âge, n'ayant encore que quarante ans, il avait franchi les Pyrénées, et il se trouvait enfin commodément assis dans une litière qu'un allié des Frondeurs, le roi d'Espagne, lui avait envoyée.
Il était donc en Espagne, et il devait son évasion à un soldat de la Fronde, qui n'avait garde de se montrer après cet exploit, et qui précisément avait commandé le régiment de Retz, le fameux régiment de Corinthe : il la devait au chevalier de Sévigné, dont les terres n'étaient pas loin de Nantes; et voilà pourquoi il écrivait à M"" de Sévigné, pour être entendu de son libérateur. Maintenant il parcourait l'Espagne, il visitait le royaume de Valence, le beau pays des orangers, qu'il appelle un éden dans ses Mémoires. Delà il passait les mers, il allait en Italie, il entrait à Rome, et toujours prince de l'Eglise, quoique fugitif, n'étant plus rien en France comme seigneur français, mais retrouvant à Rome toute sa personnalité ecclésiastique, il prenait place au conclave, l'année suivante, 1655, en qualité de cardinal, et participait à l'élection d'un pape, à celle d'Alexandre Vil.
11 mena pendant dix ans cette vie errante, où il n'était que la moitié de lui-même, et où, malgré le roi, il tirait encore quelque éclat de ce qu'il avait le moins aimé. Mais au bout de ce temps, en 1664, n'étant plus jeune, cinquante ans, et voyant que le
prince de Condé, continuateur d'une autre Fronde avec les Espagnols, était vaincu, que l'Espagne avait perdu le Roussillon, l'Artois, la Cerdagne, et que les Frondeurs aux abois se soumettaient de tous côtés, il se soumit aussi et il rentra en France. Il accepta de n'être plus archevêque de Paris, de n'être plus rien. On le voit dès lors, tantôt à Paris, tantôt dans sa terre de Commercy en Lorraine, tantôt à Retz, au fond de la Bretagne, toujours tranquille, oisif, découragé, s'enfonçant dans la dévotion et ne croyant plus à son étoile. «Le destin, le destin, écrivait-il à M°^ de Sévigné, savez-vous ce qu'il est, le destin? C'est un ingrat; il reconnaît fort mal la confiance qu'on place en lui (1). »
Il fallait distraire ce cœur brisé, il fallait l'amuser souvent: c'était M"* de Sévigné qui s'en chargeait; car le vieux conspirateur, quoique la police de La Reyniele surveillât de près, ne manquait point d'amis. Il en avait, pour plusieurs raisons : pour sa fortune d'abord, qui était grande, et on n'est jamais tout à fait tombé quand la fortune reste; il en avait pour son esprit, que les écrivains connaissaient: « Ces jours-ci, écrivait M"" de Sévigné à M"^ de Grignan, Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée, dans quelque temps, et qui fait souvenir des anciennes [Pidchérie ^ sans doute, qui est de 1672, année de la lettre). Samedi, Molière lui lira Trissotin ou les Femmes savantes, qui sont une fort plaisante chose. Despréaux lui donnera son Lutrin et son Art poétique. Voilà ce qu'on peut faire pour son service : nous tâchons de l'amuser. Vos
(1) Lettre du cardinal de Retz, 20 décembre 16G8.
lettres aussi l'amusent, ma fille; et, croyez-moi, ne vous contraignez jamais. S'il vous vient... quelque folie au bout de votre plume, il en est charmé, aussi bien que du sérieux. Le fond de religion n'empêche point encore ces petites chamarrures (1). »
D'autres fois, c'était le gros abbé Le Camus de Pontcarré qui lui tenait compagnie ; un homme spirituel aussi, et dont l'embonpoint prêtait aux épigrammes. Ou bien, il allait officier à l'abbaye de Saint-Denis, dont il était abbé, depuis qu'il n'était plus archevêque; il visitait le prince de Condé, son ennemi dans la première Fronde, son ami dans la dernière; il assistait aux disputes des jésuites et des jansénistes sur la Grâce; les jésuites, alliant la grâce avec la liberté; les jansénistes, la trouvant incompatible avec le libre arbitre et voulant que Ihomme tirât tout de lui-même, pour être digne des grâces d'en haut. C'était le stoïcisme romain, ou plutôt le fatalisme oriental à la place des raisonnables vertus chrétiennes. Le bénédictin Robert, ami du cardinal de Retz, s'en mêlait ; M"'' de Sévigné, qui était janséniste, ne se tenait pas en arrière, et elle trouvait parfois les jésuites plus dans le vrai. « Avez-vous lu, disait-elle à sa fille, après l'avoir dit au cardinal, avez-vous lu le vingt-sixième article des Essais de morale de M. Nicole, un janséniste, sur ces mots : « Tenter Dieu? » 11 y a là le plus beau galimatias que j'aie encore vu. On conclut comme le père Bonni, tant ridiculisé dans les Lettres provinciales de Pascal. Je veux mourir si je n'aime mille fois mieux
(I) Lettres du 9 mars 1G72 et du 7 août 1675.
les jésuites. Ils sont au moins tout d'une pièce, uniforinos dans la doctrine et dans la morale. No^ frères les jansénistes disent bien, et concluent mal; ils ne sont point sincères, et me voilà dans Escobar [{). » Assurément Pascal était sincère ; mais n'est-ce pas là une justification de ce que dit de lui Paul Féval, dans son livre très intéressant des Jésuites, lorsqu'il présente Pascal comme la dupe des calvinistes, autrement dangereux pour l'Eglise que les amis de Jansénius ?
Un aimable gentilhomme italien, Corbinelli, auteur d'une Histoire généalogique de la famille de Gondi, n'était pas non plus des moins assidus auprès du cardinal de Ketz, qui lui laissa 2,000 écus de pension. Mais l'hôte le plus aimable, le plus écouté, et qui faisait aussi le plus de frais, était M""" de Sévigné, surtout quand, doucement et en comité intime, elle racontait quelque chose... des ministres et du gouvernement. Dans ces entretiens secrets, le roi, vainqueur de la Fronde, n'était appelé que « le maître ». Mais que se passait-il sous ce maître? Sous Louvois, ministre de la guerre et qui soufflait la guerre toujours? Sous Colbert, ministre des finances et si terrible dans les questions d'impôts? « Ecoutez, Monsieur le Cardinal, écoutez, et parlons bas. Un passementier — c'est elle qui parle — un pauvre passementier, dans le faubourg Saint-Marceau, était taxé à 10 écus, pour un impôt sur les maîtrises; il ne les avait pas; on le presse et represse : il demande du temps; on le lui refuse. On prend son pauvre lit et sa pauvre
fl) Lettre du 10 juillet 1677.
écuelle; mais qu'arrive-t-il? Quand il se voit dans cet état, la rage s'empare de son cœur : il coupe la gorge à trois de ses enfants, qui étaient dans sa chambre; sa femme sauve le quatrième et s'enfuit. Le pauvre homme est au Chàtelet; il sera pendu dans un jour ou deux. 11 dit que tout son déplaisir, c'est de n'avoir pas tué sa femme et l'enfant qu'elle a sauvé; et songez que cela est vrai comme si vous l'aviez vu. et que..., depuis le siège de Jérusalem par Titus, il ne s'est point vu une telle fureur (1). »
Bien à plaindre en effet ce pauvre passementier, que la brutalité des sergents et l'expropriation avaient rendu fou furieux. A ce prix vraiment la tranquillité coûte cher; et c'est à bon droit que la nouvelle allait au cardinal de Retz et à M'"" de Grignan, de Paris en Provence, du Nord au Midi, un peu partout, afin d'inspirer, quoique timidement, la haine du pouvoir arbitraire et absolu.
« Mais revenons, dit M"'^ de Sévigné, à notre cardinal, à dom Robert, à vous, ma fille, qui philosophez aussi dans votre château de Grignan. » M"^de Grignan n'était ni janséniste, ni jésuite, ni calviniste; elle était cartésienne, et voulait tout soumettre, la religion elle-même, au nouveau principe de certitude établi par Descartes, à l'évidence. C'était une cartésienne exagérée, une féroce cartésienne. Descai'tes avait douté pour arriver à croire; elle, elle doutait pour ne croire à rien ; elle confondait ce que Descartes avait tenu à séparer : la religion, qui repose sur l'autorité de la foi, et la philosophie, qui se fonde sur la
(1) Lettre du 31 juillet IG7r>.
raison et l'évidence. Elle se moquait de toutes les disputes de Port-Royal et des jésuites. « Vous appelez doni Robert un épluchcur (fécrevisses, lui écrivait M™* de Sévigné, quand il discute avec le cardinal? et que dirait-on, Seigneur Dieu! s'il introduisait dans sa philosophie tout ce que vous dites, à savoir : plus de Jugement dernier; Dieîi, auteur du bien et du mal; le crime 7iest quim mot? Appelleriez-vous cela éplucher des écrevisses (1)? »
Cette lettre est de 1677, et je veux revenir de deux années en arrière, à l'année 1675. C'est l'époque de la conversion du cardinal de Retz. Se convertir jure un peu avec un titre d'évêque; mais c'est ainsi. La foi était éteinte en lui ; elle se ralluma tout à coup, et il se mit à brûler ce qu'il avait adoré, à détester la pourpre romaine elle-même et son titre de cardinal. Deux fois il en fit remise au Saint-Père; deux fois le Saint-Père lui ordonna de les garder, et d'user ses vieilles calottes rouges, comme disait l'abbé de Pontcarré. « Le cardinal est recardinalisé, écrit M"" de Sévigné à sa fille ; en sorte que le voilà trois fois cardinal malgré lui, du moins les deux dernières fois; car, pour la première, s'il m'en souvient, il ne fut pas trop fâché (2). »
Il y a plus... Mais un portrait, que M"'' de Sévigné nous a transmis elle-même, nous fera connaître le reste. «Ce portrait sur notre cardinal s'est fait brusquement, dit M"" de Sévigné. Celui qui l'a fait n'est pas son intime ami. Il n'a nul dessein que le cardinal le voie, ni que cet écrit coure. 11 n'a point prétendu le louer.
(1) Lettre du 10 août 1077.
(2j Lettres du 13 et du 2.j oct. 1G75, et du 7 août, même année.
12 M""" DE SÉVIGNE HISTORIEN.
Le portrait m'a paru bon, pour toutes ces raisons. Je vous renvoie, ma fille, et vous prie de n'en donner aucune copie. On est si las des louanges en face, qu'il y a du ragoût à pouvoir être assuré que l'on n'a eu nul dessein de faire plaisir, et que voilà ce qu'on dit, quand on dit la vérité. » Certes M"^ de Sévigué faisait bien diO, tenir caché ce portrait ; car, d'une part, celui qui l'avait tracé était un homme d'importance, un ancien frondeur comme le cardinal, un écrivain comme lui. et auteur du fameux livre des Maxitnes : c'était La Rochefoucauld. D'autre part, en rendant justice au cardinal de Retz sur certains points, sur l'élévation et l'étendue de son esprit, sur sa mémoire extraordinaire; sur son ambition qui n'était, dit-il, qu'à la surface, et n'aspirait qu'à se faire craindre de Mazarin; sur son humeur facile, sur sa docilité à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis, docilité poussée jusqu'à la faiblesse ; sur sa conduite dans les conclaves, qui avait toujours augmenté sa réputation ; sur sa présence d'esprit et son adresse à profiter des chances; sur son talent de conteur, sur son caractère exempt d'avarice et d'envie, il dit de lui de telles choses que le cardinal en eût certainement voulu à M™* de Sévigné, s'il avait su que ce portrait avait été fait d'inspiration chez elle après sa conversion, et qu'elle le croyait vrai. Le voici en effet dépouillé des embellissements et avec ses laideurs réelles.
« Paul de Gondi, cardinal de Retz, a plus de force que de politesse dans ses paroles ; peu de piété, quelques apparences de religion. La vanité et ceux qui l'ont conduit lui ont fait entreprendre de grandes choses, toutes opposées à sa profession, et susciter les
plus grands désordres de l'Etat, sans autre but que d'être opposé à Mazarin, profitant néanmoins habilement des malheurs publics pour se faire cardinal, puis dans l'obscurité d'une vie errante et cachée, c'est la paresse qui l'a soutenu. S'il s'est démis de l'archevêché de Paris, après la mort de JMazarin, il n'a su ménager, dans cette conjoncture, ni les intérêts de ses amis ni les siens : il n'a pas su ce qu'il faisait. 11 ne songe qu'à éblouir ceux qui l'écoutent, par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine, et aussi à l'amitié, quelque soin qu'il ait pris de paraître occupé de l'une et de l'autre. Il a plus emprunté à ses amis qu'un particulier ne pouvait espérer de leur pouvoir rendre; et c'est par vanité qu'il a entrepris de s'acquitter. Il n"a ni goût ni délicatesse. Il s'amuse à tout et ne se plaît à rien ; il évite avec soin de laisser pénétrer qu'il n'a qu'une légère connaissance de toutes choses; et voici le comble de l'art: la retraite qu'il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ; c'est un sacrifice qu'il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion : il quitte la cour où il ne peut s'attacher, et il s'éloigne du monde, qui s'éloigne de lui (1). »
Tel est ce portrait, ajouté depuis à celui des Mémoires qui est de 1662, portrait devenu classique, comme celui qua donné si vivement Bossuet dans
(1) Lettre du 19 juin 1675.
l'oraison funèbre de Le Tellier; et nous ne le connaîtrions peut-être pas sans M""* de Sévigné. La Rochefoucauld s'y peint également, avec sa philosophie injurieuse, qui ne croit qu'à l'amour-propre et non à la vertu, et qu'expliquent peut-être ces temps d'intrigue et d'égoïsme: Chacun iiour soi ^ morale éternelle des révolutions.
De grandes choses étaient donc survenues en 1675, dans l'existence du cardinal de Retz : sa conversion, sa retraite, son adieu au monde, son adieu à Satan, père des révolutions et des discordes, et enfin « cet abandon complet de toutes choses, pour payer ses dettes et songer un peu à sou salut, dont chacun parle selon son humeur, quoique l'admiration, dit M"*" de Sévigné, soit la seule manière de l'envisager (1). » M"" de Sévigné le flatte, après avoir trouvé naguère son portrait ressemblant. « Notre cardinal, dit-elle encore, est parti pour Saint-Mihiel, à quelques lieues de Commercy, et j'ai vu l'abbé de Saint-Mihiel, à qui nous donnons en dépôt la personne de Son Eminence, un fort honnête homme, un esprit droit, qui aime le cardinal et l'empêchera de prendre le feu trop chaud sur la pénitence (2). »
11 paya ses dettes, dans la vie austère du cloître, en laissant à ses créanciers ses immenses revenus. Au bout de deux ans, il en avait payé pour onze cent mille écus, plus de trois millions ; triste preuve de ce qu'on dépense au milieu des ardentes compétitions, alors même que d'autres que soi arrivent! Il eût tout payé, sans quitter Saint-Mihiel ; mais, après
(1) Lettre du 29 mai 1675.
(2) Lettre du 7 juin 1G7.^.
quelque temps, on le revoit à Commercy, puis à Rome, en 1676, où il fait un nouveau pape, Innocent XI « et remet dans le conclave, dit M"* de Sévigné, le Saint-Esprit, qui en était exilé depuis tant d'années (1).» De Rome, on le revoit, où donc? «Je vous prie de me mander, écrit à M"° de Sévigné son cousin le fameux Bussy, ce que c'est que le retour du cardinal de Retz dans Paris, et dans le monde. Cet homme que nous croyions ne revoir qu'au jugement dernier est, dit-on, dans l'hôtel de Lesdiguières, à Paris, avec tout ce qu'il y a de plus honnêtes gens en France (c'est-à-dire de plus hommes du monde). Expliquez-moi cela, Madame, car il me semble que ce retour n'est autre chose que ce que disaient ceux qui se moquaient de sa retraite (i). »
Le cardinal de Retz, en effet, n'y avait pas tenu ; il était rentré à Paris. « Oh! mon Dieu, c'est vrai, répondit M""" de Sévigné à ce méchant de Bussy, à cet autre incrédule comme La Rochefoucauld ; le cardinal est resté quelque temps à Paris, le pape ne le voulait plus à Saint-Milîiel, et l'on ne se fait pas ermite, malgré le pape, al dispetto del papa... A Commercy, à Saint-Miliiel, il composait ses il/emozm, comme je l'en ai pressé ; il soignait sa ménagerie, il donnait du pain à ses truites, il accordait beaucoup de temps à l'Eglise, et il lui en restait encore trop ; puis, à Paris, il a donné à dîner à ses amis, il a vu du monde ; mais consolez-vous, il en a vu très peu. Il achève de payer ses dettes, exemple qu'il n'a reçu de personne et que personne ne suivra, et il est maintenant à Saint-Denys,
(1) Lettre du 7 octobre 1076.
(2) Lettre du 20 juin 1078.
16 M""' DE SEVIGiNE HISTORIEN.
dans son abbaye de Saint-Denys, où il estencore plus régulier qu'en Lorraine, et il faut se fier à lui pour soutenir sa gageure. »
«Mais pourquoi quitte-t-il Saint-Mihiel en Lorraine, lui dit sa fille à son tour, une autre incrédule, puisqu'il allait à tous les offices, et qu'il mangeait au réfectoire les jours maigres, à l'édification des religieux?— Ah! c'est qu'il n'y avait plus de sûreté en Lorraine, ma fille. M. de Turenne venait d'être tué, et tout le monde déménageait (1)... Et, à propos de cette grande mort, on disait l'autre jour en bon lieu, sachez-le, que l'on ne connaissait que deux hommes au-dessus des autres hommes , le cardinal de Retz, et M. de Turenne. Oui, voilà ce qu'on disait, et voilà pourquoi, depuis la mort du héi^os de la (juerre, nous avons vu partir de Saint-Mihiel le hérosdu Bréviaire, » Se moque-t-elle M""" de Sévigné, ou parle-t-elle sérieusement, en appelant le cardinal de Retz, un héros, quoique héros de Bréviaire ?E lie ne se moquait pas, malgré l'étrange alliance de mots, plus étrange ici que satirique, et malgré celte fuite loin de la Lorraine, qui n'était pas d'un héros.
Déjà, en 1G77, elle avait écrit à sa fille : « Je suis en peine sur la santé du cardinal. Cette pensée me lient au cœur et à l'esprit, vous ignorez la grandeur de cette perte. Il faut espérer que Dieu nous le conservera. 11 se tue, il s'épuise, il se casse la tète ; il a toujours une petite fièvre. Il reste avec dom Robert dans les distillations et les distinctions de métaphysique qui le font mourir. On dira : Pourquoi se tue-t-il ? Et que diantre
(1) Lettres du 7 août et du 27 acût 1679.
voulez-vous qu'il fasse? Après l'Eglise, que peut-il faire de ses loisirs (1)? »
Rien de plus vrai quel'affection de M""' de Sévigné pour le cardinal de Retz, et chez le cardinal, rien de plus vrai que son ennui. C'est le sort des hommes habitués aux actions de la vie publique ; la vie privée les tue, comme un chanteur qui a perdu sa voix, ou un acteur qui ne joue plus ses rôles.
« Plaignez-moi, écrit M™" de Sévigné à M. de Bussv, d'avoir perdu le cardinal de Retz, qui était si aimable elsi digne d'estime. J'étais son amie, depuis trente ans, quand il n'en avait quevingt-cinq, et jamais je n'avais reçu que des marques tendres de son amitié. Elle m'était également honorable et délicieuse. Il était d'un commerce aisé, plus que personne du monde. Huit jours de fièvre continue m'ont ôté cet illustre ami. Admirez le malheur de Corbinelli. M. le cardinal de Retz l'aimait chèrement. 11 commence par lui donner une pension de deux mille livres... et ce fut fini. Son étoile a, je crois, fait niourircette Eminence. Il y a un médecin anglais qui fait des miracles, et je sais un malade, notre bon abbé de Coulanges, que son remède a ressuscité. Mais Dieu n'a pas voulu que M. le cardinal de Retz s'en servît, quoiqu'il le demandât sans cesse ; l'heure de sa mort était marquée, et cela ne se dérange pas (2). »
Il y a un autre motif à cette affection sincère, et M"' de Sévigné n'en fait pas trop mystère dans les nouvelles lettres que M. Capmas a trouvées... Mais, du groupe des mécontents et des vaincus qui tenaient
(1) Même lettre.
(2) Lettre à Bussy, 25 août 1079.
des conciliabules entre eux, et souvent chez M"'' de Se^igné, je Yeux détacher M. de La Rochefoucauld. Il a fait le portrait du cardinal de Retz ; il faut voir comment M"" de Sévigné fait le sien. Là s'expliquera mieux l'attachement qu'elle avait pour l'agitateur religieux de la Fronde.