‹ Madame de Sévigné historienChapitre 2 sur 25 · LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD, AUTEUR DES MAXIMES · texte numérisé non relu

LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD, AUTEUR DES MAXIMES

Le cardinal de Retz n'attendit pas M™" de Sévigné. Au moment peut-être où on le drapait si bien chez elle, il rendait la pareille à M. le duc de La Rochefoucauld dans ses Mémoires, autrement vifs que les écrits de l'auteur des Maximes. Ils n'étaient pas gens à s'oublier ni à s'épargner. Ils se valaient l'un l'autre pour le trait, la malice, l'esprit, et ils s'étaient toujours porté ombrage, comme il arrive souvent dans le même parti. Ce n'est pas que La Rochefoucauld n'eût déjà parlé de lui-même. Celait une mode d'écrire son portrait. Il se donne une vive intelligence, une noble fierté, ce que Saint-Simon, qui ne gaze pas le mot, appelle l'air rogue des aînés de La Rochefoucauld; il s'accorde aussi de la courtoisie, une grande fidélité à sa parole, de l'indifférence pour le danger et la mort, une humeur mélancolique et rêveuse; il est peu enclin à rire : dans quatre ans on ne le vit rire que trois fois ; et de même, dit-il, on ne le vit presque jamais en colère, ce qui semble impossible, quand on s'est mêlé aux révolutions. Il se donne tout cela, et il parle aussi de sa belle tête, de

ses dents blanches, de ses sourcils noirs, de sa taille proportionnée et bien faite. On dirait qu'il parle de lui devant quelque vieille coquette, avec laquelle il a été en rivalité d'avantages.

Mais il ne peint guère que rhomme du inonde et de société, et ses qualités physiques ; de l'homme public il ne dit rien : c'est le cardinal de Retz, qui s'en charge. Nous aurons avec lui le portrait politique de La Rochefoucauld; et nous aurons lieu d'être satisfaits.

« 11 y a toujours, dit-il, du je ne sais quoi, en M. de La Rochefoucauld; il a voulu se mêler d'intrigues dès son enfance et en un temps oii il ne sentait pas les petits intérêts qui 7i ont jamais été son faiblc\ et oi^i il ne connaissait pas les grands, qui, dans un autre sens, n'ont pas été son fort. 11 n'a jamais été capable d'aucune affaire, et je ne sais pourquoi... sa vue n'était pas assez étendue, et il ne voyait pas même, tout ensemble, ce qui était à sa portée..., manquant de pénétration, et habituellement irrésolu, quoiqu'ayant plus d'imagination que de raison. 11 n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très soldat, jamais bon courtisan par lui-même, quoiqu'il ait eu toujours bonne intention de l'être; jamais bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. Cet air de honte et de timidité, que vous lui voyez dans la vie civile, s'était tourné dans les affaires en air d'apologie : il croyait toujours en avoir besoin, ce qui, joint à ses Maximes, ({m ne marquent pas assez de foi à la vertu, et joint à sa pratique qui a toujours été de sortir des ad'aires avec autant d'impatience qu'il y était entré, me fait conclure qu'il eût beaucoup mieux

fait de se connaître, et de se réduire à passer, comme il eût pu, pour le courtisan le plus poli et le plus honnête homme de son siècle, 7nais à regard de la vie commune. »

Le cardinal de Retz n'avait pas été flatté par La Rochefoucauld ; il ne le flattait pas non plus. La Rochefoucauld niait la vertu, parce qu'il avait vu peu de vertus dans les dissensions civiles ; on lui contestait sa capacité politique. 11 avait dit que le cardinal de Retz payait ses dettes par ostentation ; on lui répondait que la générosité n'était pas son faible, qu'il était intéressé, et qu'après tout il n'était fait que pour la vie commune. 11 n'avait pas moins été un ardent frondeur avec Brissac et Bouillon, avec les dames de ses amies, M""" de Chevreuse, et surtout M"*" de Longueville.

Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux, J'ai fait la guerre aux rois : je l'aurais faite aux dieux.

11 s'appliquait ces vers de la tragédie d'Alcyonée, une tragédie contemporaine; et plus tard, quand il eut perdu momentanément la vue, il s'écria en les parodiant :

Pour ce cœur inconstant, qu'enfin je connais mieux, J'ai fait la guerre aux rois; j'en ai perdu les yeux.

11 avait fait la guerre à Louis XIV, à Anne d'Autriche, à Mazarin, à Le Tellier, qui était le ministre affidé de Mazarin ; il avait tenté d'enlever la reine, et avait été déclaré criminel de lèse-majesté; blessé à la porte Saint-Antoine, blessé au combat de Cevron et en plusieurs autres rencontres, il avait fait

soulever Bordeaux et la Giiienne; il avait défendu contre le roi le faubourg Saint-Seurin et fait monter sur l'échafaud le brave chevalier de Canolle, dont la famille existe encore. Terrible homme que ce duc de La Rochefoucauld, et qui, possesseur d'immenses biens comme tous les grands noms de ce temps, s'était ruiné pour faire une république à la mode anglaise, une république de grands seigneurs, comme celle qu'avait rêvée la féodalité sous Louis XI : au lieu d'un roi, fen voudrais trois!

Il avait été compris dans l'amnistie après la Fronde, et vraiment on avait été bon pour lui. 11 fallait que La Rochefoucauld eût encore, malgré ses dettes innombrables, une de ces grandes existences territoriales, telles qu'en ont en Angleterre les Sunderland, lesLindsay, avec lesquelles capitule un pouvoir même victorieux. La propriété résiste en Angleterre, sans danger pour la société; la propriété fait la grande liberté. Le hardi frondeur fut donc amnistié, et son fils, le prince de Marsillac, devint le favori de Louis XIV : Louis XIV tenait le père par là.

La Rochefoucauld put aussi paraître à la cour, comme bien d'autres qui y étalaient leur défaite. Il faut -le dire, Louis XIV une fois vainqueur de la Fronde, d'un essai bruyant de révolution, ce fut de tous côtés une chasse éhontée aux grâces, aux faveurs, aux billets gagnants des loteries royales qu'organisait le gouvernement, comme si, après douze ans de troubles, les pensions n'attiraient pas les gens assez vite. M. Capmas nous donne un morceau de lettre curieux :

« On vient de porter, dit M"'' de Sévigné, 30 mille

louis d'or (c'esl-à-dire six cent mille francs), pour jettM* en manière de largesse, sons le norii dolotfric, à tonte la cour. Les billets noirs sont les bons Inllets, les billets gagnants, et l'on ne tirera pas de billets en vain. Ne serait-ce pas grand dommage, ajoute-t-elle malignement, de retirera ces pauvres courtisans des louis d'or, qui leur sont si biens dus (1) ? »

Faire sa cour, ou écrire ses Pensées et ses Mémoires ; dire adieu aux agitations, comme les Romains sous Auguste, aux harangues trompeuses qui excitaient sans enrichir, et, désormais, se battre jiour le roi^ immuable imarje de la patrie, tel fut le lot, le lot unique des seigneurs. La bataille des Dunes, qui mit fin aux guerres civiles, fut comme à Rome la bataille d'Actium :1c patriotisme avait un but, un but visible ; il ne s'égarait plus dans ce qui en détînitive n'avait servi à personne et avait ramené chez nous l'étranger.

«Voilà les Maximes de M. de La Rochefoucauld, écrit M""" de Sévigné à sa fille, revues, corrigées et augmentées. C'est de sa part que je vous les envoie. Il y en a de divines, il y en a que je n'entends pas. Dieu saitcomme vouslesentendrez(2). » EtàM^^de Giignan de répondre qu'elle n'entend pas en efîet celle-ci : qui vit saiis folie n est pas si sage qu'il le croit. — (( IMais , ma fille, répond M"" de Sévigné, on n'a voulu louer que les fantaisies, c'est-à-dire les imaginations, les passions, sans lesquelles on ne peut vivre. Sinon l'exacte philosophie s'en offenserait, etla maxime, j'en

(1) Capmas, Nouvelles Lettres iiiédites de M<^<^ de Sévigné, 2 voL in-8, 9ie fragment, mars 1G80.

(2) Lettre du 20 janv. 1G72.

24 M""" DE SÉVIGNE HISTORIEN.

conviens, ressemblerait à la chanson. Je saurai comment raiiteur l'entend (1). »

Quelle déception n'éprouva-t-elle pas !

« Ma fille, La Rochefoucauld entend sa maxime dans le sens relâché, que votre philosophie condamne. Il est certain qu'Epictète n'aurait pas été de son avis (2). ;>

Et aussitôt après, elle parle des guerres du roi.

« Ma fille, départ général de la noblesse pour l'armée ; tout le monde pleure son fils, son Irère, son mari, son amant. M. de La Rochefoucauld est accablé de douleur d'avoir dit adieu à tous ses enfants (3). »

11 en avait trois ou quatre ; ils étaient tous partis pour la guerre de Hollande, celte guerre, que plus tard Pichegru devait recommencer. Les uns furent tués avec le jeune duc de Longueville, au fameux passage du Rhin ; les autres revinrent criblés de blessures. Cette brave noblesse française ne s'épargnait pas, quand il s'agissait de courage et d'honneur : elle était bien française. L'aîné, prince de Marsillac, eut un coup de mousquet dans l'épaule, et un autre dans la mâchoire sans casser l'os, et il vit tomber à ses côtés son fils le chevalier de Marsillac, un enfant de seize ans, qui se battait comme les autres.

« J'ai vu M. de La Rochefoucauld, écrit aussitôt, à onze heures du soir. M"" de Sévigné. Des larmes ont coulé au fond du cœur; sa fermeté Ta empêché d'éclater..., et cependant le cœur de M. de La Roche-

(1) 1" mars I6T2.

(2) 4 mars 1672.

(:i) 27 avril 107?.

foucauld pour sa famille est une chose incomparable... 11 prétend que c'est une des chaînes qui nous attachent l'un à Tautre... Je l'ai vu ce cœur à découvert, dans cette cruelle aventure. Il est au premier rang de tout ce que jai jamais vu de courage, démérite, de tendresse et de raison; je compte pour rien son esprit et son agrément... » Puis tout à coup, se rappelant le passé, l'affection de M. de La Rochefoucauld pour la duchesse de Longueville, mais sans vouloir atténuer l'éloge : c<. Je mens, écrit-elle quatre jours après; à vrai dire, il n'a pas senti la perte du chevalier son petit-fils. Il est inconsolable de celui que tout le monde pleure, le jeune duc de Longueville (I). ))

Il n'était pas moins ferme à supporter les maladies, la goutte par exemple, dont il souffrait horriblement et qui lui donnait des pensées gris-brun, comme il disait. Il avait appris la patience dans les tiraillements civils, bonne école. Mais la goutte avait ses intermittences, et la gaieté reprenait.

'< L'autre jour à table chez M. du Mans, avec M. de La Rochefoucauld, un officier des gardes, Courcelles, dit qu'il avait deux bosses à la tête, qui l'empêchaient de mettre une perruque. Cette sottise nous fit tous sortir de table, avant qu'on eût achevé de manger du fruit, de peur d'éclater à son nez. Un peu après, voilà que d'Olonne arrive... M. de La Rochefoucauld me dit : « Madame, ils ne peuvent pas tenir tous deux dans cette chambre ; et en effet Courcelles sortit (2). »

Une autre fois, c'est nne histoire de négrillons et

(1) Lettres du 4 mai 16*2 et des 17, 20, 24 juin, même année.

(2) Lettre du 20 février 1G71.

de prêtres, sur le? côtes brûlantes d'Afrique, que La Rochefoucauld raconte :

« Ma lille, Fainiral comte d'Estrées lui a dit que, dans son voyage de Guinée, au pays de la zone torride et des noirs, il se trouva parmi des chrétiens; qu'étant entré dans une église, il y trouva... quoi donc? vingt chanoines nègres tout nus, avec des bonnets carrés, et une aumusse ou fourrure au bras gauche, qui chantaient les louanges de Dieu. 11 vous prie de faire réflexion sur cette rencontre, et de ne pas croire qu'ils eussent le moindre surplis; car ils étaient comme quand on sort du ventre de sa mère, et noirs comme des diables : voilà ma commission (1). »

Une autrefois encore, c'était un mot sur ceux qu'on embarrassait de questions et qui ne savaient que répondre. La Rochefoucauld appelait cette situation manger des pois chouds; ou bien, c'étaient des stances poétiques sur les pères de l'Eglise par l'abbé Têtu, dont M. de La Rocliefoucauld disait : Il a mis de Veau dans le vin des pères. C'était aussi une lettre fort gracieuse que M. de La Rochefoucauld écrivait à M"" de Sévigné absente et qui confirme celles de M"" de Sévigné sur les pensions :

« On ne parle, madame, que de pensions accordées aux uns et aux autres... Mais qui nous paiera le temps que nous passons ici sans vous ? Celte perte est si grande pour moi, que vous seule pouvez m'en récompenser. Mais vous ne payez point ces sortes de dettes; j'en ai bien perdu d'autres, et, pour être an-

(1; Lettre du 20 mars 107 1.

cien créancier, je n'en suis que plus exposé à de telles banqueroutes... On espère la paix (c'était après le passage du Rhin), mais vous ne revenez pas, el c'est assez pour ne rien espérer (1). »

Dans d'autres moments, on devisait sur un nouveau livre de Fables de La Fontaine; ce livre ne plaisait pas beaucoup à M""" de Grignan, et, au contraire, plaisait infiniment à M. de La Rochefoucauld et à M"" de Sévigné. Ils avaient bien raison ; mais il semble aussi que tout était bon de la part d'un homme qui n'était pas bien en cour, parce qu'il avait été l'ami de Fouquet, et de Fouquet malheureux. On y trouvait des allusions charmantes aux ministres méchants et aux favoris.

« Quant à nous, ma fille, nous en sommes ravis. Nous les lisions l'autre jour, ces nouvelles fables, chez yi. de La Rochefoucauld, et nous apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat,

Qui avaient un commun maître (2) :

D'animaux malfaisants c'était un très bon plat.

Ils n'y craignaient^ tous doux, aucun, tel qu'il pût être.

Yoilù l'existence d'un La Rochefoucauld, soiis Louis XIV, quand la goutte ne se faisait pas sentir; mais elle reparaissait, et alors on était moins gai. Ni le? voyages à Verteuil, propriété de famille, oi^i l'on avait tant chassé ; ni les visites à M"*' de La Fayette, dont on aimait tant le fils ; ni les promenades en Touraine, chez M"" de Valentinois ou chez l'abbé d'Effiat ; ni les soupers, chez qui? Chez un ancien valet de chambre

(1) 9 février 1C7;'.

(2; -2!) avril 1C71.

qiril avait donné au prince de Condé, chez Gourville, soupers avec les Plessis, les La Fayette, les Clioisy et M™'' de Sévigné même (1), ne pouvaient le guérir. « Ah ! dit-il un jour à M"*" de Sévigné, et il faut bien écouter cette lettre, la goutte est revenue; la pauvreté remendra aussi. Du moins je ne sens aucun plaisir d'être riche, avec les douleurs qui me font mourir (2). « Quoi! M. de La Rochefoucauld était riche? Il le dit, en rappelant son ancienne pauvreté. Comment la fortune inconstante était-elle rentrée dans cette maison ruinée? Est-ce par Gourville, l'ancien valet de chambre, enrichi chez le prince de Condé ; Gourville, qui prêtait ou plutôt donnait tant qu'on voulait, et que M"" de Sévigné nous représente allant et venant sur les terres des La Rochefoucauld, sur toutes leurs terres hypothéquées, amené par eux, promené par eux, « comme un fleuve, dit-elle, qui y apporte la graisse et la fertilité (3). » Est-ce par le roi, qui en effet combla de charges les fils de La Rochefoucauld, paya trois fois les dettes de l'aîné, « pour rémunérer, dit Saint-Simon qui est jaloux, vingt ans de bassesse et d'esclavage? » J'avoue aussi que j'aime mieux le cardinal de Retz, se retirant du monde et s'anéantissant pour payer ses dettes, et qu'il a raison, dans son portrait, contre La Rochefoucauld. Mais le roi et Gourville suffirent-ils? Non; il y a quelqu'un de plus, et il y a quelque autre chose, et c'est ici l'intérêt historique et profondément moral des lettres de M""" de Sévigné.

(1) l«r mars 1G72.

(2) 12 septembre 167h.

(3) 4 septembre 167G.

LA ROCHEFOUCAULn. 29

Loii vois était ini nistre de la guerre, le marquis de Louvois; car Louis XIV récompensa magnifiquement, il lit bien, tous ces grands bourgeois du dix-septième siècle, auxquels il dut la gloire de son règne ; et Louvois avait son père chancelier depuis 1671, c'est-à-dire ministre de la justice, le seul ministre inamovible. Or ce père n'était autre que Le Tellier, l'âme damnée de Mazarin, et dont les agents avaient pris autrefois La Rochefoucauld; ils l'avaient arrêté, et l'avaient mis à la Bastille, où la hache du bourreau l'attendait. Entre des familles de parti opposé dans les orages publics, ces choses-là ne s'oublient guère ; on a beau être devenu comte ou marquis, ces souvenirs sont debout, et toute alliance est de longtemps impossible.

Eh bien ! une alliance, et, mieux que cela, un mariage se fit entre la maison de La Rochefoucauld et celle du chancelier Le Tellier, qui régla l'affaire et y assista.

Le fils aîné du prince de Marsillac, par conséquent le petit-fils de ^ï. de La Rochefoucauld, en novembre 1679, épousa M""" Louvois, qui apporta une fortune immense à ces illustres frondeurs. Ecoutons M™'' de Sévigné, l'amie intime de la famille; et c'est aussi par un frondeur que se fit le mariage. « C'est lui qui l'a fait, écrit, dès le lendemain. M"' de Sévigné, c'est Langlade, le même que M. de La Rochefoucauld avait envoyé en Guyenne pour faire soulever Bordeaux. Langlade a été présenté au roi par M. de Louvois, et, tout étant arrangé, le mariage a été célébré, hier 23 novembre, chez M. de Louvois, magnifiquement. Us avaient lait revenir le printemps, tout était

plein d'orangers fleuris et de fleurs dans des caisses (1). »

Est-ce qu'il n'y eut personne toutefois pour s'opposer à un tel mariage? Le père même de l'époux s'y opposa fortement, à ce que dit Saint-Simon. Mais le roi \oulait ce mariage, Louvois le voulait aussi. Les familles nouvelles recherchent les grands noms et ne détestent pas les belles alliances. L'attraction est réciproque entre le nom et la fortune ; l'égalité sociale se fait ainsi, et souvent l'apaisement social, que les haines de classe empêcheraient sans cesse. Tel était le but du grand roi. Mais j'ajoute ceci :

Saint-Simon était bien jeune, à l'époque de ce mariage, de cet événement à sensation ; il n'avait que quatre ans, étant né en 1 675, et il n'a pu en parler que par ouï-dire. M""" de Sévigné, qui fut de la noce et à qui tous les acteurs de la pièce étaient connus, ne mentionne aucune opposition ; elle ne parle que de la joie universelle, et elle s'en scandalise même, parce qu'elle la trouve immodérée. Déjà, sept ou huit jours avant le mariage, elle avait écrit à sa fille, d'un ton d'ironie : « La santé de M. de La Rochefoucauld doit être parfaite, si les grâces et les faveurs du roi, jetées à pleines mains, y peuvent contribuer. Sa Majesté a donné, sans en être priée par eux, la survivance des deux charges du père, celle de grand-vencur et de grand-maître de la garde-robe, au petit garçon (c'était l'époux qui n'avait que dix-neuf ans), et le brevet de duc sur la terre de La Hochc-Guyon, qui était éteint depuis la mort de xM. de Liancourt (et de là les La Ro-

(l) Lettre du 24 novembre 1076.

chefoucaiild-Liancourt). Enfia les fées ne savent plus ({lie leur souhaiter. » Evidemment, c'est à la famille Louvois qu'on devait cette pluie de grâces, si rapprochée du mariage, et M"" de Sévigné ajoute ce détail, qui n'annonce pas de l'opposition dans la famille ni la moindre tristesse :

« M. de La Rochefoucauld ma écrit tout cela promptement, de peur de Youblier^ et me prie de le mander à vous et à M. de Grignan. Ne gagnera-t-il pas à cela un pauvre tableau (1) ? » Ce pauvre tableau, c'était une lettre de M"" de Grignan : M. de La Rochefoucauld les appelait ses tableaux; il ne manquait que le cadre ; nous devons cette lettre à M. Capmas. «Mais quel pauvre tableau, dit finement M""" de Sévigné, à côté des splendeurs qu'on reçoit! »

Je me trompe pourtant, elle parle de tristesse au mariage du petit-lils de M. de La Rochefoucauld : mais à quel propos? En comparant l'époque de ce mariage avec les temps d'autrefois, et en observant comme les hommes changent. Il y a même quelque chose de funèbre dans sa remarque.

« Et toutefois, dit-elle, cette balance, qui penche présentement si lourdement de Vautre côté, avait jeté un air de tristesse qui tempérait un peu la joie dont \ excès aurait été un peu trop marqué sans ce crêpe. » Cette alliance, en effet, était le dernier triomphe de l'autorité et le dernier soupir de la Fronde. « N'admirez-vous pas, dit tout de suite M"" de Sévigné, comme tout est mêlé dans ce monde, et comme rien n'est pur, ni longtemps dans une même disposition...?

(1) 15 novembre 1679, n» 79, lettre entière et presque inédite (M. Capmasj.

32 M'"'= DE SEVIGNE HISTORIEN.

Je crois que vous entendez bien ce que je veux dire{\). » Eacore si M"" de Louvois avait été heureuse dans sa nouvelle famille! M™* de Sévigné ne dit que ceci, et nous le devons encore à l'heureuse trouvaille de M. Capmas : « La petite femme est à l'hôtel Liaucourt... Je crois qu'ils sont bien étonnés d'être obligés de faire tant de façons : toutes les Lucrèces de cette maison étaient un peu au grenier. Nous verrons comme ils s'accommoderont de ce changement de théâtre (2). » Mais Saint-Simon ne se tait pas sur la manière dont la jeune Louvois était traitée par les La Rochefoucauld. « On la prenait, dit-il, pour pas grand'chose, et on ne la menait jamais à la cour, quoique les La Rochefoucauld lui dussent tout (3). » Mon dieu ! ces dons du roi, personne n'y était insensible, les places font toujours plaisir; les hommes sont les mêmes dans tous les temps, et M"" de Sévigné... fait comme les autres. Elle désirait ces dons du roi pour sa famille, pour les Grignan ; et précisément elle se servait des La Rochefoucauld, de Langlade aussi, des personnes en faveur, pour les obtenir. Fautil tout dire? J'ai parlé de son affection pour le cardinal de Rclz, et j'ai laissé une réticence dans mes paroles. Eh bien ! il y avait de l'égoïsme, il y avait un intérêt dans cette affection enthousiaste : c'était assez naturel, puisque le cardinal était l'oncle de M""" de Grignan ; mais enfin l'égoïsme s'y trouvait. Le même M. Capmas nous le dit dans un nouveau fragment :

(1) 24 novembre 1G79.

(2) 80*= fragment, 29 novembre 1879, recueil Capmas.

(3) Saint-Simon, même chapitre xxxii' sur Vendôme et La Rochefoucauld.

LA ROCIlEFOUi:.\ILD. 33

« Ma fille, écrit M"'' de Sévigné, voici un billet de notre cardinal : être avec lui et faire quelque chose pour vous, voilà ce qui m'est uniquement bon (1). » Elle ne réussit point; mais ce n'est pas sa faute, et nous savons d'ailleurs que M"^ de Sévigné, avec toute son imagination et son esprit, avec sa sensibilité exquise, sesgoùtsd'écrivain et d'artiste, était trèsy005«V/i'e. Ce n'est pas aussi rare qu'on le pense. Elle était très économe; elle administrait ses biens, elle comptait les œufs de ses basses-cours. Charlemagne l'avait bien fait avant elle. Elle avait été admirablement dressée par son tuteur, l'abbé de Coulanges, celui qu'elle appelle le bien bon. Et certes, dans une Jeune veuve de vingtquatre ans, qui resta veuve toute sa vie pour s'occuper de ses enfants, ceci n'était pas un défaut ; c'était une qualité, une vertu des plus louables. « Langlade sera heureux, dit-elle à sa fille dans le récit du mariage, si, dans ces présentations au roi, il peut vous faire venir des as noirs, et à M. de Grignan. » Justement trois mois après, mais il fallut trois mois, le 23 février 1680, les as ?ioirs arrivèrent. « Eh bien, écritelle à M. le comte de Grignan, que dites-vous de vos cadets, mon ami? Ils eussent bien mal fait de jeter leur part aux chiens. Et ce chevalier de Grignan, qui faisait son compte d'aller à l'hôpital, le voilà avec 9,000 livres de rente. Et que savons-nous ce que la Providence vous garde ? Voire nom a été prononcé bien des fois, depuis huit jours. Ne remerciez-vous pas le roi? Je vous conseille d'écrire à M. de La Rochefoucauld et à M. de Marsillac, qui a parlé de vous,

(1) Capmas, 28* fragment, 29 mai HJ75

de messieurs vos frères, et de votre mérite à tous. Vous devez une lettre à son père, et n'aurez pas besoin d'aller chez vos voisins, pour savoir ce que vous avez à lui dire (1). »

La lettre à M. de La Rochefoucauld fut écrite par M""" de Grignan, et il eut so7i tableau. « J'ai là un billet et des compliments pour lui de votre part, dit M"^ de Sévigné, mais cela me fail transir. » Elle dit cela à sa fille, au mois de mars 1080. Que s'étaitil donc passé dans ce mois-là, pour que M"" de Sévigné eût le frisson, en regardant ce billet? Le samedi 16 mars, le médecin anglais Talbot, combattu par Gourville, qui était si attaché à ses anciens maîtres, et défendu par Langlade, avait écarté frère Ange, l'empirique français, et son remède avait fait des merveilles. Tout le monde disait : M. de La Rochefoucauld en réchappera ; M""" de Sévigné le disait comme les autres, quoique M™" de Longueville vînt de mourir à Port-Roijal. « Victoire! disait-elle à sa fille, M. de La Rociieloucauld en reviendra; la poitrine est dégagée, la tète libre, la fièvre moindre, des évacuations salutaires... Dans cet état, à six heures du soir, il tourna à la mort. Les redoublements de fièvre, l'oppression, les rêveries, en un mot la goutte l'étrangle traîtreusement, et, quoiqu'il eût beaucoup de force et qu'il ne fût point abattu des saignées, il n'a fallu que quatre ou cinq heures pour l'emporter ; et à minuit il a rendu l'âme, entre les mains de M. de Condom (c'est-à-dire de Bossuet). Je vous écris ceci le dimanche, quoique ma lettre ne doive partir que

(1) Capmas, 88' IVagment, 23 Ahrier 1G30.

LA ROCllEFOliCAliLD. 3o

mercredi 20 murs. Mais j'ai la tête trop pleine de ce mallieiir. Il faut que je vous en parle... C'est une perle puljjiquc et particulière pour nous. » Puis, quand elle est à ce mercredi : « 11 est enfin mercredi, dit-elle! M. de la Rochefoucauld est toujours mort, et M. de Marsillac toujours affligé... » Mais, pensant encore à l'opulence et aux grâces : « M. de Marsillac, ajoute-t-elle, et sa famille ont leur place h la cour. Il 71' est pas de douleur que le roi ne console (1). » Quelle mort d'ailleurs, quelle mort consolante que celle de La Rochefoucauld ! Il faut entendre M"" de Sévigné, cette femme sensible, passionnée, extraordinaire : « Le jeudi 14, il avait reçu Notre-Seigneur, et, pour ce qui était de sa conscience, voilà qui était fait, il était bien disposé. Quant au reste, on eût dit qu'il ne s'agissait pas de lui ; c'est la maladie et la mort de son voisin dont il était question. Il n'en était pas eflleuré ; il n'en était nullement troublé ; il entendait plaider devant lui la cause des médecins, du frère Ange et de l'Anglais, d'une tête libre, sans daigner quasi dire son avis ; car c'est M. de Marsillac qui décida. Ma fille, je reviens plus que jamais à ce vers :

Trop au-dessous de luL pour y prêter l'esprit...

Il ne voyait point M""" de la Fayette, parce qu'elle pleurait et qu'il recevait Notre-Seigneur. Il envoya savoir à midi de ses nouvelles. Croyez-moi, ma fille, ce n'est pas inutilement ({u'il avait fait des réflexions toute sa vie; il s'était approché de telle sorte ces derniers moments, qu'ils n'avaient rien de nouveau ni d'étranger

(1) 13, 15 et 20 mars 1680.

36 M*"" DE SEVIGNE HISTORIEN.

pour lui... Cette mort me fait penser à la mienne (1). » Et ainsi meurent, semble-t-elle dire, les sages, les philosophes, les moralistes chrétiens.

Après La Rochefoucauld, elle va nous faire connaître un personnage non moins fameux et plus aimé encore, celui qu'elle aima le plus véritablement dans sa vie el que l'on prend souvent pour le Masque de •fer. Je ne le nomme pas autrement. Ce sera le sujet du chapitre suivant.

(1) Mômes lettres.

chapitrp: I

LE SURI^TENDANT FOUQUET ET M"'" DE SEV1G^'É fl661, 1664, 1676, 1680)

Ce fut un moment teirible pour les dilapidateurs du trésor public pendant la Fronde, pendant les troubles civils, que celui où Louis XIV prit pour ministre des finances un homme aussi sévère que Colherl et où il prononça la fameuse parole : « L'Etat, c'est moi. » Alors eut lieu un grand procès politique qui eut beaucoup de retentissement, et qui résume à lui seul toutes les affaires d'investigation, tous les comptes qu'on avait à rendre. Je ne viens pas remettre en cause le prodigue ministre, la postérité l'a jugé comme les contemporains; elle l'a aussi, comme les tribunaux de Louis XIV, reconnu coupable àla majorité des voix. Tout en parlant de son procès, je veux m'attacher surtout au point que j'ai indiqué, à la fin du chapitre précédent ; je veux faire une étude morale, d'après M"" de Sévigné, et non une étude judiciaire.

Oui. nul homme ne fut aimé de M""" de Sévigné comme Nicolas Fouquet, comme ce protecteur de La Fontaine et de Pélisson ; brillant seigneur du château de Vaux, où il recevait Louis XIV; homme du

38 M'"' DE SEVIGNE HISTORIEN.

monde et homme de goût ; adoré des dames, ayant un port de roi, un visage digne etfîer, un esprit infini et tournant un peu au jansénisme, ce qui, pour la noble dame, ne gâtait rien; ami des Arnauld de Port-Royal, et particnlièrement du marquis de Pomponne; ancien procureur-général au parlement et d'une éloquence remarquable ; surintendant des finances sous Mazarin, à Fàge de trente ans, et ]e plus capable de succéder à l'illustre ministre. Quand il fut arrêté inopinément en 1661, il était dans la force de fàge et du talent, quarante-cinq ans. On le poursuivit pour des malversations très vraies pendant les troubles de la Fronde; mais l'esprit d'opposition, toujours mal éteint en France, se ralluma en sa faveur. On se souvenait peut-être que, lui aussi, il avait eu son plan pour diminuer l'autocratie ministérielle et favoriser la liberté. 11 eut des partisans, beaucoup de partisans, surtout parmi les dames, qui le récompensaient de ses succès auprès d'elles et dont il conservait les lettres dans des cassettes d'argent. « Que dites-vous de tout ce qu'on trouve dans les cassettes? » M"" de Sévigné écrit cela à M. de Pomponne, qui lui-même, après l'emprisonnement de Fouquet, avait été relégué à Verdun, et ne vint que plus tard à son château de Pomponne, près de iMeaux. Elle est inquiète évidemment; elle consulte M. de Pomponne, elle veut savoir ce qu'il pense de cette découverte des gens de justice, de cette révélation sur la longue amitié d'une jeune veuve pour le beau surintendant, depuis son veuvage, à l'âge de vingt-cinq ans, jusqu'en 1661, alors qu'elle n'en avait encore que trente-quatre. Certes, jolie comme elle était et de bonne maison, petite-

(îlle de M""" de Chantai par son père, et cousine du cardinal de Retz par son mari; connaissant l'italien, et même le latin, que lui avaient enseigné Chapelain et Ménage; pleine d'esprit aussi, d'amabilité et de grâce, jualgré son nez carré dont elle se moque, et ses paupières bigarrées; honnête et se gardant bien, mais enjouée, aimant fort la plaisanterie, la petite chronique, tout le piquant du monde et des salons ; dansant admirablement, écrivant des lettres charmantes, et n'ayant pas de rivale dans un genre que Voiture et Balzac, tout l'hôtel de Rambouillet avaient mis en honneur; étant elle-même une des étoiles de ce ciel de Rambouillet où Corneille avait paru ainsi que Bossuet, elle avait, on le conçoit, beaucoup d'admirateurs, et plus que des admirateurs. On les compte : son cousin Bussy-Rabutin, le chevalier de Méré, le prince de Conti, qui était frère du grand Condé, et vingt autres. Il n'y eut pas jusqu'à Chapelain, jusqu'au docte Ménage, son professeur de latin, avec leur rabat blanc et leur modeste allure, qui ne s'inscrivissent sur ses tablettes. Elle riait de tous et de tout; elle les éconduisait, et, à ceux qui lui en voulurent comme Bussy et la décrièrent, elle pouvait répondre par ce billet de Bussy même, de l'année 1654, trois ans après son veuvage et au plus fort des assiduités de Fouquet :

« Je suis bien aise, dit Bussy à M"'' de Sévigné, ([ue vous soyez satisfaite du surintendant. C'est une marque quil se met à la raison, et qu'il ne prend plus tant les choses à cœur qu'il faisait. Quand vous ne voulez pas ce qiion veut, il faut bien vouloir ce que vous voulez. On est encore trop heureux de demeurer

de vos amis... Du reste vous m'écrivez ceci : « Voilà « ma réponse toute tranche et toute signée, et qui fait « honte à ions les poulets. »

« Le mol est dur, mais je vous dirai que vos lettres ont leurs grâces et les poulets les leurs (il est piqué) et que, si on pouvait avoir de vos poulets, on ne ferait pas tant de cas de vos lettres (1). »

C'est une attestation complète, on le voit, un certificat d'honnêteté, adressé à M"'' de Sévigné par le moins suspect des amis. Elle s'effrayait néanmoins de cette cassette d'argent, de ces lettres d'elle à Fouquet, lettres intimes qu'un intérêt de famille avait commencées et que l'affection avait continuées. Mieux que personne elle savait ce qu'elle éprouvait pour Fouquet, et l'impression qu'il faisait sur son âme. Combien qui ne comprenaient pas un miracle pourtant très réel, une si grande vertu s'alliant avec une amitié si ardente!

« Vous vous excusez de me donner la peine de vous écrire, dit-elle à M. de Pomponne, pendant le procès de Fouquet. Mais ne voyez-vous pas que j'ai besoin de faire ma gazette, que cela me console?... Je vous écrirai tous les soirs (2). »

Elle cherchait quelqu'un avec qui elle pût parler librement et dire sa pensée, s'attrister, se réjouir, ouvrir entièrement son âme, sans crainte des commentaires ; et elle croyait l'avoir trouvé dans M. de Pomponne, un homme grave et d'une austérité reconnue.

« Eussiez-vous jamais cru, lui écrit-elle, que mes

(1) Bussy à Scvigné, 17 août ]Ct'A.

('!) Sévigné à l'omp., î'i riovcmbre 1GG4.

pauvres lettres, pleines du mariage de mon cousin M. de La Trousse, et de toutes les affaires de sa maison, se trouvassent placées si mystérieusement? Je vous assure que, quelque gloire que je puisse tirer, par ceux qui me feront justice, de n'avoir jamais eu avec lui d'autre commerce que celui-là, je ne laisse pas d'être sensiblement touchée de me voir obligée de me justifier, et peut-être fort inutilement, à l'égard de mille personnes qui ne comprendront pas cette vérité. Je vous conjiœe de dire sur cela ce que vous en savez. Je ne puis avoir assez d'amis en cette occasion (1). »

Sa confession était faite, confession sincère. Sitôt que M. de Pomponne lui eut répondu qu'il la croyait, qu'il avait toute confiance en elle, « Oh! merci, lui dit-elle, d'avoir bonne opinion de mon cœur (2) ! » et, contente, n'ayant plus à se cacher ni à se contraindre, elle se livre à toutes ses impressions pendant le procès, et ne garde plus de mesure. Nous allons en juger, en faisant la part de sa vivacité naturelle, de son imagination, de sa sensibilité. Elle l'avoue elle-même :

« Mon Dieu! dit-elle, qu'on est malheureuse d'avoir un cœur fait comme le mien (3) ! »

C'est qu'en effet jamais peut-être un frère bienaimé, fût-il Maurice ayant pour sœur Eugénie de Gnérin, un tendre époux, un père même n'a excité de tels élans, et tour à tour tant d'abattement, de tristesse, d'impatience fébrile, de tendresse, de désespoir. Ce sont des transports, ce sont des émotions qui

(1) A M. de Pomp., Il octobre 1G61.

(2) Au môme, 18 novembre 1CG4.

(:{) 27 novembre 1G64.

vont croissant, et Tonne voit pas, elle ne voit pas ellemême oi^i elle s'arrêtera. Il faut la laisser parler pour mieux la juger et la plaindre; véritablement elle semble plus à plaindre que Fouquet.

« Non, non, dit-elle, quoique loiipeiue, rien ne m'empêchera de souhaiter du soulagement au malheureux... Une affaire est survenue à Londres entre l'Espagne et la France, et notre ambassadeur a été insulté : puisse cette question faire oublier celle des cassettes, surtout faire oublier Fouquet!... Mais, mon Dieu ! qu'a-t-il écrit à une de ses amies ? (probablement à elle-même). Il veut que cette amie lui fasse savoir son arrêt par une voie enchantée, afin qu'il le sache par cette amie, avant qu'on vienne le lui apprendre. Cela me fait frissonner... Une demi-heure, dit-il, lui suffît pour se préparer, pour recevoir sans émotion tout le pis qu'on puisse lui apprendre. Cet endroit-là me fait pleurer... J'ai pourtant un peu d'espoir, et M. Fouquet est tranquille; mais j'ai l'imagination si vive que tout ce qui est incertain me fait mourir... »

Un peu plus loin : « Le gouvernement, dit-elle, va racheter les rentes sur un pied qui nous envoie à l'hôpital : qu'importe? La chose qui me touche le plus n'est pas celle qui me fait perdre mon bien. » Et nous savons comme elle administrait ses biens!

•'(Je ne songe qu'à ce pauvre malheureux, et je n'ai plus aucun repos... Priez notre solitaire, le grand Arnauld, de prier Dieu pour notre pauvre ami. »

Puis viennent les imprécations contre les juges.

« Oui, un juge, parce qu'on voulait le récuser, a osé parler non seulement d'échafaud, mais de corde et de gibet. Je saute aux nues, quand je pense à cette

infamie... Ce n'est pas vivre que la vie que nous passerons jusqu'au jour de l'arrêt. Pour moi, je ne suis plus reconnaissable, et je ne crois pas que je puisse aller jusque-là... Je suis transie, quand je pense à ce jour-là... Si la nouvelle est bonne, je vous la ferai savoir par un homme à cheval et qui courra à bride abattue. Si elle n'est pas bonne, je ne saurais dire ce que je ferai. Je ne comprends pas moi-même ce que je deviendrai, si mon ami, mon pauvre ami (1)... »

C'est la première fois qu'elle dit mon ami, jusque-là toujours notre ami, notre pauvre ami... « Mais que je vous conte ce que j'ai fait. » Voyons donc ce qu'elle a fait, voyons ses actions, plus tendres encore que ses paroles.

« Imaginez-vous que des dames m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal, là où on juge M. Fouquet, pour voir revenir notre pauvre ami. fêtais masquée (mode italienne, introduite par les Médicis et destinée d'abord à conserver le teint au moyen d'un velours noir et ensuite d'un l'iup), j'étais masquée, je l'ai vu venir d'assez loi?i. Le capitaine des gardes, M. d'Artagnan, était auprès de lui; cinq mousquetaires, à trente ou quarante pas derrière. Il paraissait rêveur... Pour moi, quand je l'ai aperçu, les jambes m'ont tremblé, et le cœur m'a battu si fort que je n'en pouvais plus. En s'approchant de nous pour rentrer dans son trou, M. d'Artagnan l'a poussé et lui a fait remarquer que nous étions là. 11 nous a donc saluées, et a pris cette mine riante et fixe que vous lui connaissez. Je ne crois

(l) A M. de Pomponne, lettres des II et 22 octobre, des 18, 27, 2S novembre; 1,2, 5, 1 1 décembre 1664.

44 M"'' DE SÉVIGNE HISTORIEN.

pas qu il m'ait reconnue..., mais je vous avoue que j'ai été étrangement saisie, quand je l'ai vu entrer par cette petite porte, et je suis assurée que vous auriez eu pitié de moi (1). »

Elîbien, je demande quelle impression l'on éprouve après cette démarche de M""" de Sévigné, après ce masque dont elle se couvre, après cette scène et ces tremblements éperdus, après ce mot : Je 7ie crois pas quil ?7i'ait reconnue, sous lequel se cachent à la fois la prédilection de Fouquet pour elle et son affection pour lui?

Nous faisons une étude phsychologique ; l'histoire est souvent ainsi, et, je le répète, il n'y a nulle honte dans ces mouvements, dans ces paroles: mais il y a plus que de l'amitié ; il y a une passion, toujours contenue par le devoir et l'honneur, mais qui embrase l'âme entière. Avec un tel mobile, rien ne coûtait à M"" de Sévigné, et elle raconte tout dans ses lettres : les démarches auprès des juges, chez le j)rincipal rapporteur l'intègre Olivier d'Ormesson ; les renseignements, les prières, les visites à la famille Fouquet, qui est trop endormie et qu'elle réveille — elles ne savent donc pas ce qui est arrivé à tant d'autres, à Enguerrand de Marigny, h Semblançai — le caractère des juges, de l'ussort, oncle de Colbcrl, surtout du chancelier Séguier, qui présidait et qui n'allait jamais au palais sans prendre un lavement (2). On voit les incidents du procès, les situations, les griefs, l'interrogatoire de Fouquet et ses réponses; les aveux échappés à IM""" de Sévigné même, qui ne paraît pas toujours le croire irréprochable. On y voit l'attitude de

(1) Tt novembre lOGi.

(2) Lettre du 13 mars IGU.

la cour à Versailles, les dispositions du imblic, et enfin les airs superbes de l'inculpé, si grand encore devant la justice, que ses propres juges le saluaient, quand il entrait. 11 les récusait sèchement, comme étant une commission et n'étant point le parlement, duquel seul il voulait relever, et il se mettait sur la sellette, ou ne s'y mettait pas, selon son bon plaisir. On l'interroge particulièrement sur le marc d'or et sur lemarcd'argent, ditM°" de Sévigné, dont je résume la relation ; sur les quatre prêts; sur les cires et les sucres; sur ses dépenses, sur les 18 millions employés au château de Vaux ; sur les octrois qui, entre nous, ajoutc-l-elle, sojit rendrait le plus glissant de son affaire ; sur la ferme des gabelles. — Mes dépenses? s'est écrié Fouquet, je pouvais les faire : par mes revenus d'abord, dont M. le cardinal Mazarin avait connaissance ; par mes appointements, par les biens de ma femme. Si je ne le prouve pas, je consens d'être traité aussi mal qu'on peut l'imaginer. — Le tribunal décidera, a dit le chancelier Séguier... Mais il est une chose plus grave et que vous ne pouvez nier, c'est le projet, trouvé dans vos papiers, et qui eut un commencement d'exécution, contre M. le cardinal Mazalin qui était dépositaire alors de l'autorité royale. C'est un crime d'Etat. — C'est une folie, une extravagance, et qui a quatorze ans de date. — Non, non, c'est un crime d'État, répliqua Sainte-Hélène, le deuxième rapporteur, et qui mérite l'échafaud. — Plus que l'échafaud, dit Pussort à son tour, la corde, oui, la corde et le gibet ; c'est un crime comme celui du connétable de Bourbon, quand il trahit la France, et nous devons agir comme fit ce loyal gentilhomme

espagnol qui fit raser sa maison, parce que le connétable, c'est-à-dire un traître, y avait couché. Ainsi se punissent les crimes d'Etat. »

Et Fouquet aussitôt de se lever et de répondre : « Oui, Messieurs, c'est ainsi qu'il faudrait me punir, si mon projet était un crime d'Etat. Mais d'abord, ce prétendu projet, je le désavoue de tout mon cœur, et je n'en ai pas moins bien servi le roi ; je n'en ai pas moins contribué plus que personne à faire rentrer en France M. le cardinal Mazarin, comme il m'en a remercié par des lettres que je possède, et comme la reine-mère m'en remercia elle-même. Dans tous les temps, même au péril de ma vie, je n'ai jamais abandonné la personne du roi, et vous. Monsieur le chancelier, vous, membre des parlements de la Fronde, vous présidiez le conseil des ennemis du roi, et vos parents donnaient passage à l'armée qui était contre lui... Ah ! vous voulez que je m'explique sur les crimes d'Etat... Eh bien, quoique vous soyez plus habile que moi, voici ma définition, et vous allez la comprendre. Un crime d'Etat, c'est quand on a une charge principale. Monsieur le chancelier, et qu'on a le secret du prince, et qu'on se met du côté de ses ennemis, qu'on engage toute sa famille dans les mêmes intérêts ; un crime d'État, c'est quand on fait ouvrir les villes dont on est gouverneur à larmée des ennemis (allusion à la porte du faubourg Saint-Antoine), et qu'on les ferme à son véritable maître. Voilà, Messieurs, ce que j'appelle un crime d'Etat. » — « M. le chancelier sentait le coup, dit M"' de Sévigné ; il ne savait où se mettre; tous les juges riaient sous cape de sa maladresse, en voyant qu'il était obligé de juger

FOrOL'ET. 47

ce qu'il avait d'abord commis lui-même. Aussi toule la France a su et admiré celte réponse. M. Fouquet est un homme incomparable, disait un autre de ses juges, M. Renart, et jamais au parlement il n'a montré tant d'éloquence (1). »

Après les incidents du palais, viennent les histoires : par exemple, l'anecdote des remords du chancelier, à cause de son passé ; les souvenirs de M™' de Chantai, dont M""" de Sévigné était appelée la relique vivante, relique un peu profane cependant; l'ordre de la Visitation, fondé par M"" de Cliantal et saint François de Sales, et le dîner dans ce pieux couvent :

« Je fus dîner, l'autre jour, à Sainte-Marie de Saint- Antoine, dit-elle à M. de Pomponne, et écoutez un joli conte. La supérieure me conta, mais n'en dites rien, c'est un secret, elle me conta en détail quatre visites que Puis (c'est le chancelier) lui a faites depuis quelque temps, et dont je suis infiniment étonnée. Il lui vint dire que le bienheureux François de Sales lui avait obtenu des grâces très particulières pendant la maladie qu'il a eue cet été ; qu'il donnait mille écus à la communauté,, atin qu'on priât pour lui, et qu'il voulait voir le cœur du bienheureux. Quand il fut à la grille qui le séparait de ce cœur précieux, il se jeta à genoux, et fut plus d'un quart d'heure fondu en larmes, apostrophant ce cœur, lui demandant une étincelle du feu dont l'amour de Dieu l'avait consumé. La mère supérieure pleurait de son côté; elle lui donna des reliques du bienheureux, et il les porta incessamment. Mais elle lui parla adroilcment de M. Fouquet : c'était le moment. Il répondit comme un

(1) A M. de Pornp., 20, 22, 27, 28 novembre; 1, 4, et 9 décemb. 1664.

homme qui ne regarde que Dieu seul, qu'on ne le connaissait point, quon verrait, et quon ferait justice à M. Fouquet, selo?i Dieu, sans rien considérer que Dieu (1). »

Le grand Arnauld, oncle de M. de Pomponne, eut un mot sur cela, quand il connut l'histoire, un mot piquant que lui enviait M™" de Sévigné : il fit allusion au nom de Pierre que portait le chancelier Séguier, et que ses ennemis fort irrévérencieux changeaient en celui de Pierrot. Je ne veux rien omettre de ce qui sert à la peinture et au tableau, quoique le chancelier Séguier ait pris part aux grandes ordonnances de Louis XIV et soit un de nos grands magistrats. « Ah ! dit Arnauld en apprenant la dévotion et les reliques, voilà Pierrot métamorphosé en Tartufe (2) ! » Et M°^ de Sévigné de traiter aussi toutes ces génuflexions et ces fades assurances de pure comédie : « 3Ialgré cette belle dévotion, écrit-elle, le chancelier a dit le pis contre notre pauvre ami ; à tel point que le rapporteur, M. d'Ormesson, voyant le chancelier tout d'un coté et sorti de son rôle de président, a pris le parti de l'accusé, à la grande satisfaction des assistants. — Voici un endroit, à propos des octrois, sur quoi l'accusé, ne pourra répondre, a dit le chancelier. — Ah! Monsieur, a répondu M. d'Ormesson, voici un emplâtre qui le guérit; il en a donné une très forte raison, et puis il a ajouté : Monsieur, dans la place où je suis, je dirai toujours la vérité, de quelque manière qu'elle se rencontre (3). »

(1) 24 novembre 1CG4.

(2) !"• décembre 1GG4.

(3) 27 novembre l(JGi.

La bonne justice du dévot chancelier, cette justice selon Dieu, fut de voter la peine de mort. Quant à l'emplâtre de d'Ormesson, c'était une seconde hardiesse de ce magistrat, une allusion à quelque chose qui s'était passé à la cour et dont on pensait que Fouquet eût pu se bien trouver. 11 s'agissait de la jeune reine Marie-Thérèse, à peu près agonisante à la suite de ses couches, et d'un médecin inattendu qu'elle avait rencontré. Ce médecin, dont on a un Traité des onguents et des drogues^ était une sainte femme, Marie de Maupeou, et son emplâtre, appliqué sans l'avis des médecins, avait guéri la malade. C'était une vérité. Mais Marie de Maupeou n'était autre que la mère de Fouquet. Ne pouvait-on pas tenir compte à l'accusé de l'acte charitable de sa mère? Quand ces pauvres dames vinrent se jeter aux pieds du roi, après l'affaire si glissante des octrois : « Sans doute, sans doute, dit le roi ; mais il faut que justice se fasse (1). » Du reste, sur cette question des octrois, Fouquet répondit bien, ce Un instant, dit M™' de Sévigné, il s'est embrouillé dans des dates oia on aurait pu l'embarrasser, si on eût été habile et bien éveillé ; mais cette fois, au lieu d'être alerte, M. le chancelier sommeillait doucement. On se regardait, et je pense que notre ami en aurait ri, s'il avait osé. 11 n'y a que lui pour avoir des chances pareilles (2). »

C'était de la fatigue chez le chancelier Séguier; on eût été fatigué à moins. Quand est-ce qu'on avait commencé cette affaire? le lundi 17 octobre 1664 ; et elle ne se termina que le samedi 20 décembre sui-

(1) 22 novembre 1664.

(2) 26 novembre I6GI.

50 M"' DE SEVIGNE HISTORIEN.

vant. Elle dura plus de deux mois. La récapitulation seule du rapporteur d'Ormesson et de son collègue Sainte-Hélène prit une semaine : lenteurs pénibles, mais lenteurs salutaires de la justice française, qui font qu'il est bien rare en France qu'un innocent soit condamné. La France est encore le })ays où l'on respecte le plus la personne humaine et la vie humaine ; c'est la marque la plus élevée de notre civilisation et de la moralité de nos lois. Dieu, qui sait tout et qui voit tout, peut nous frapper avec promptitude ; nous, nous avons besoin de plus de temps pour bien voir. Nos lenteurs sont à la fois de l'humanité et de la sagesse. Sans elles, la justice serait le comble de la tyrannie...

« Voici un exemple de la prompte justice divine, dit M""^ de Sévigné h M. de Pomponne : Dieu a puni subitement, pendant le procès, deux hommes qui ne ménageaient guère M. Fouquet. Un érésipcle vient d'emporter Nesmond, et le chancelier a grand'peur que ce ne soit une répétition pour lui. Mais ce qu'il y a de plus beau, c'est que M. de Nesmond s'est repenti de n'avoir pas récusé les deux juges, Sainte- Hélène rapporteur, et Pussort, parent de Colbcrt. 11 s'en est repenti, et il l'a témoigné, ajoutant que, s'il avait vécu jusqu'à la fin du procès, il aurait réparé cette faute. Son testament dit la même chose : il demande pardon à Dieu d'avoir, par sa conduite, favorisé la liai no des juges contre M. Fouquet... L'autre juge, l'autre accusateur n'est pas mort ; mais il est devenu fou au pied de la lettre : c'est Berrier. Après la saignée, il est toujours en fureur. 11 parle de potences, de roues, il choisit des arbres exprès ; il dit

FOl'QUET. 51

qu'on le veut pendre, et lait un bruit si épouvantable qu'il le faut tenir et lier... Tous sont acharnés contre un malheureux. S'il faut en citer d'autres, voyez le juge Masnau. Il était malade à mourir, il y a huit jours, d'une colique néphrétique, il prit remède et se fit saigner à minuit. Le lendemain, il se fait traîner à la Chambre, il y souffre horriblement. Le chancelier le vit pâlir, et lui dit : « Monsieur, vous n'en pouvez plus ; retirez-vous. » Il répondit : « C'est vrai, mais il faut mourir ici. — Eh bien, nous attendrons, sortez un instant. » La séance fut suspendue un quart d'heure. Masnau sort, rend deux pierres de grosseur considérable, et rentre gai et gaillard, à la surprise générale (1). »

Entre les audiences, M""' de Sévigné courait partout : chez le greffier Foucauld, qui, de son côté, sollicitait tout le monde; chez M. d'Oimesson, chez les juges Catinat, Chamillart père, qu'elle ne gagna pas; chez Masnau même, qu'elle gagna ; chez d'Artagnan, un fameux homme de guerre, qui fut très bon pour Fouquet.

« Nous avons gagné des voix, dit-elle, pour la vie et pour les conclusions de M. d'Ormesson... Tout le monde s'intéresse dans celte grande affaire. On ne parle pas d'autre chose, à mesure qu'on approche du dénouement. On raisonne, on tire des conséquences, on compte sur les doigts les 27 commissaires ; on s'attendrit, on craint, on souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé. Seul M. Fouquet est résigné et ferme. Moi, j'ai la tète en quatre (2). »

(1) 2 et 13 décembre 1664.

(2) 13 et 19 décembre.

52 M"^ DE SEVIGNE HISTORIEN.

Enfin le grand jour arriva, qui fut le samedi 20 décembre.

« Louez Dieu, écrit-elle à M. de Pomponne. IVotre ami est sauvé. Je suis si aiseque je suis hors de moi. » Et le lendemain dimanche : « De longtemps, ajoutet-elle, expliquant mieux l'arrêt, de longtemps je ne serai remise de la joie que j'ai eue ; tout de bon, elle est trop complète, j'avais peine à la contenir. Nous le verrons donc au moins la vie sauve, toute sa famille est reléguée au loin (1). »

M. Fouquet avait la vie sauve ; on accorda cela, je pense, à la jeune reine : mais on ne le vit pas... Le roi substitua au bannissement la déportation, et le lundi un carrosse, avec d'Artagnan et cinquante mousquetaires, conduisit Fouquet en Piémont, à la forteresse alors française de Pignerol. « On fait courir le bruit qu'il est malade... Quoi! déjà, dit M*"* de Sévigné (2)?... » Il arriva à Pignerol bien portant, et il n'était pas possible de le prendre pour le Masque de fer ; on put le voir bientôt à découvert. Deux ans après, le Masque de fer vint l'y rejoindre, pour être enfermé plus tard dans l'île Sainte-3Iarguerite. Ensuite vint le duc de Lauzun, avec lequel, par l'intermédiaire de M™® deMontespan, Fouquet obtint de causer, de se promener, de prendre ses repas, et de voir M""" Fouquet sa femme. 11 mourut en 1680, l'année même de M. de La Rochefoucauld, à l'ûge de 65 ans, et quand M™* de Sévigné en avait 54. « Quelle année, écrivit-elle à sa fille en poussant un profond soupir, quelle année que celle oij je perds tant d'amis (3) ! »

(1) 20 et 21 di^cembre.

(2) Capiuas, t. II, p. 429. — (Z) Ibid.

KO uni' ET. o3

Colbert, le grand Colbert, n'était pas de ses amis, et son nom est mêlé au procès de Fouquet. C'est Colbert qui accusa Fouquet; Colbert, qui le premier fit un rapport au roi sur l'administration de Fouquet. Il faut voir ce que M'"'' de Sévigné dit de lui et de sa famille ; ce sera parler aussi de M. de Pomponne, son grand ami.

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