CHAPITRE XVIII
LOUIS XIV, SA VIE ET SON CARACTERE JUGÉS FAR SAINT- SIMON ET M""' DE SÉVIGNÉ
Quelles réponses fit donc Louis XIV au grave duc de Montausier, à ce censeur peu commode, qui demandait pour ses amis, et qui, une seule fois, fut solliciteur pour lui-même, quand il demanda pour son beau-frère ? Bien que M"^ de Sévigné ne dût pas aimer Tinflexibilité que montra Louis XIV à l'égard de Fouquet, « Goffredo, dit-elle, ascolta; in rigida semhianza porrje più timor que di speranza; écoute, Geoffroy, écoute ; ce front sérieux et sévère donne plus de crainte que d'espérance », malgré cela, elle nous peint Louis XIV comme étant toujours maître de soi et ne se fâchant jamais. « Je suis maître de moi comme de funivers», un César-Auguste, tel que le représente le grand Corneille dans sa tragédie de Cinna.
('. Après les paroles de Montausier sur les ministres et les maîtresses, Louis XIV le fit appeler; il lui reprocha avec douceur son emportement, lui rappela le peu de sujet qu'il avait de se plaindre de lui (il l'avait fait duc et pair), et le lendemain, il ne dé-
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mordit pas de son refus, mais la fille de M. de Montaiisier, M°^ de Crussol, fut nommée dame du palais. « Ce sont là des conduites de Titus, dit M"'' de Sévigné ; M. de Montausier en a été confondu, et chacun de dire, en voyant à la cour son embarras : « Voilà des manières de se venger bien cruelles (1). » Le roi n'avait alors que trente-quatre ans.
Croiriez-vous que le grave duc revint à la charge? il y revint quelques mois après, au mois de juin de la même année, et, cette fois, non pour un ami, mais pour son beau-frère, M. de Laurière, dont le fils s'illustra plus tard dans la science de l'histoire et dans celle du droit.
Montausier fut heureux : il obtint pour M. de Laurière la charge de sénéchal du Poitou, c'est-à-dire de juge-royal. Mais qu'arriva-t-il ? c'est que le jeune de Matha, dont la famille avait possédé cette charge de temps immémorial, la réclama. Le roi écrit à Montausier : « Rendez-la-moi ; j'enverrai ailleurs votre beau-frère, et il sera content. » Montausier répond : « Je veux bien pour moi, mais pour mon beau-frère, non ; il en a reçu compliments dans la province ; le roi pourra faire une autre grâce au petit Matha. » Le roi fut piqué, se mordit les lèvres : « Eh bien, dit-il, je lui laisse cette charge pour trois ans, et je la donnerai ensuite pour toujours au petit Matha (2)... »
Il était bien peu aimable ce M. de Montausier, quoiqu'il aimât réellement le roi, et qu'il élevât parfaitement le Dauphin, alors fils unique de Louis XIV. Il fut le seul qui ne voulût pas appeler le Dauphin
(1) Lettre du 28 janvier 1672.
(2) Lettre du 13 juin 1672.
Monseigneur. Il ne lui donna ce titre que plus tard, dans la fameuse lettre rapportée par M"* de Sévigné. Cette distinction nouvelle, imitée des évêques, « qui dans ce temps, dit Saint-Simon, voulurent se 7non- 5f/^/<^î/me;' », lui déplaisait; il continua longtemps de ne l'appeler que Monsieur (1).
Et après la remarque sur Philipsbourg, sur Metz et la Franche-Comté que la mort de Turenne laissait en danger, que répondit Louis XIV, pendant que tout le monde se regardait et attendait l'effet de cette boutade? « Je vous entends. Monsieur de Montausier, répondit le roi ; c'est-à-dire que vous croyez que mes affaires vont mal; mais je trouve très bon ce que vous dites; car je sais quel cœur vous avez pour moi (2). »
A V^illarceaux, qui lui parlait de ses nièces les aîKjes, pour mieux procurer un haut emploi à son fils, même réponse, digne, calme, parfaite : « Villarceaux, à notre âge, on ne s'attaque pas à des filles de quinze ans. w Le courtisan faillit rentrer sous terre, de confusion et de honte.
Louis XIV n'abandonnait cette sérénité tranquille et souveraine, qui ne va pas sans beaucoup de bonté, que pour défendre ses braves généraux quand ils étaient malheureux, ou pour remettre les gens à leur place quand ils en sortaient, les dévots surtout, les sots, les flatteurs, tout ce qui était fade et rebutant. « C'est un très brave homme, dit-il un jour, que le maréchal de Créqui; mais c'est désagréable que mes troupes aient été battues à Gonsarbruck par les Hanovriens, par des gens qui n'ont jamais joué qu'à la bassette, »
(1) Saint-Simon, in-12, p. 362.
(2) Lettre du 5 août 1676.
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allusion aux jeux de Hambourg- dans le Hanovre. « Mais pourquoi a-t-il livré la bataille, dit un courtisan, qui était cordon-bleu de l'ordre du Saint- Esprit? » Le roi, sans relever le propos, se mit à raconter l'anecdote du fameux Weymar, qui livra aussi et perdit la bataille de Nordlingue en 1634, pendant la guerre de Trente-Ans, et il répondit comme lui : « C'est qu'il croyait la gagner. » Puis, se retournant vers le courtisan : « Qui est^ dit-il, ce sol cordonbleu-là [\)'^. ^y
Avec d'autres, il fut plus mordant, « au point de mettre tout le monde en campagne, dit M"'' de Sévigné, surtout les dé\ots : » ce fut contre les carmélites delà rue du Bouloi. Elles avaient des remèdes ; et je veux redire ici, avec des réflexions particulières, ce que j'ai raconté ailleurs. Elles donnèrent de ces remèdes à la nièce de Louis XIV, Marie-Louise d'Orléans, depuis reine d'Espagne, fiUe de son frère le duc d'Orléans : elle avait la fièvre quarte, et cela la dérangeait beaucoup pour les plaisirs de l'hiver. Elle vint les consulter, mais seule, sans gouvernante, et elles lui donnèrent fort innocemment leur breuvage. Mais voilà que, après l'avoir pris, elle eut toujours la fièvre quarte, et, de plus, des vomissements horribles, à croire qu'elle était empoisonnée. Mais qui l'avait fait? qui lui avait donné ce remède? elle n'en soufflait mot ; mais enfin on le sut, et le roi aussitôt, se tournant vers Monsieur, c'est-à-dire vers le père de la jeune princesse : « Ah ! ce sont les carmélites, dit-il devant toute la cour; je savais bien (et tout le monde baissa la
(1) Année 1675, 19 août.
tête d'étonnemcnt) qu'elles étaient des friponnes, des intrigantes, des ravandeiises, des brodeuses, des bouquetières ; mais je ne croyais pas qu' elles fussent des cjyipoisonneuses. » La reine, qui était très pieuse, s'en émut beaucoup. M™° de Sévigné et sa fille M"" de Griguan, tant soit peu jansénistes, en triomphèrent. « On a tout rapsode, dit 31"^ de Sévigné à sa fille, dans le style cette fois de Saint-Simon, mais ce qui est dit est dit, ce qui est pensé est pensé ^ et ce qui est cru est cru (1). » C'est une scène de Molière, et le Molière, c'est le roi. Nous savons d'ailleurs comme il aimait Molière, qui, à l'époque de cette histoire, en 1677, était mort depuis quatre ans, et qui dut à ce prince éclairé d'être inhumé en terre sainte , contrairement aux usages du temps sur la sépulture des comédiens.
Le moraliste et le poète primaient le comédien : c'est ce que fit valoir le roi auprès de l'Église ; l'Église comprit, et elle accorda la sépulture.
Tout le caractère de Louis XIV est là : il faisait bien son métier de roi. Il disgracia M. de Pomponne, neveu du grand Arnauld de Port-Royal et ami de M"" de Sévigné , « parce que , étant ministre des afîaires étrangères en 1679, il avait à l'égard des puissances un langage trop humble pour un roi qui n'était point malheureux (2). » C'est M™* de Sévigné qui donne cette raison.
Commandant à une nation fière, Louis XIV était susceptible et fier; ce qui ne l'empêchait pas d'être un père tendre, trop tendre même, selon Saint-Simon, en- Ci) Lettre du 15 octobre 1G77.
(2) Lettre du 7 juin 1G79.
vers certains de ses enfants, ne voulant pas, comme cela arrive si souvent dans le monde, qu'ils fussent victimes de leur extrait de baptême. La seconde M"*" de Blois, fille de M"" de Montespan, il la maria avec celui qui fut plus tard le régent. La première M"° de Blois. fille de M"" de la Vallière, il lui donna pour époux le prince de Conti, le propre neveu du grand Condé, et rien n'est intéressant dans les lettres de M™^ de Sévigné comme les détails de sa joie paternelle, si simple, si patriarcale, si vraie. « La cour est toute réjouie, écrit M"" de Sévigné, du mariage de M. le prince de Conti et de M"" de Blois. Ils s'aiment comme dans les romans. Le roi s'est fait un grand jeu de leur inclination. Il parla tendrement ta sa fille, et l'assura qu'il l'aimait si fort, qu'il n'avait pas voulu l'éloigner de lui. La petite fut si attendrie et si aise, qu'elle pleura. Le roi lui dit qu'il voyait bien que c'était parce qu'elle avait de l'aversion pour le mari qu'il lui avait choisi ; elle redoubla ses pleurs : son petit cœur ne pouvait contenir tant de joie. Le roi conta cette petite scène, et tout le monde y prit plaisir. »
Louis XIY était aussi un homme de grand sens. (( On m'accable de madi-igaiix^ dit-il un jour au fameux duc de Gramont, dont il aimait l'esprit et qui était grand courtisan... Mais celui-ci me surpasse. Veniez, voyez-le., jptez-y un coup d'œil. — Ah! oui vraiment., dit Gramont. On devrait un peu plus ménager Votre Majesté à son lever., quelque amour qu'elle ait pour le madrigal. Celui-ci en vérité. . . — Eh bien , i7ie voilà bien pris, dit le roi; il est de 7noi. » Qui fut pris? dit M"^ de Sévigné. Je vous le donne à penser, ma fille. Mais le roi dit aussitôt : « N'e?i soyez pas peiné,
mon cher duc, on me dit si i^aremeiit la vérité (1) ! » Ce sont des scènes à la Louis XI, telles qu'en raconte Gomines de ce très malin Louis XL
Et les minimes de la Provence, les religieux minimes, comment Louis XIV les traita-t-il? Ne s'avisèrent-ils pas, au mois de juin 1685, à cause du zèle de Louis XIV pour la religion, de lui dédier, quoi donc?... Une thèse de théologie, où on le comparait à Dieu, « et de manière à bien voir, dit M""® de Sévigné, que Dieu n était que la copie [!)... » Le roi voulut donnera cette thèse une accablante publicité. On la porta à M. de Meaux, c'est-à-dire à Bossuet, ([ui déclara que le roi ne devait pas la souffrir ; on la porta à la Sorbonne, à l'oracle théologique du temps, qui décida qu'elle serait supprimée. « Trop est trop, » dit en finissant la curieuse lettre de M"^ de Sévigné (3).
M"" de Sévigné, dans d'autres lettres, nous représente Louis XIV ayant la mémoire du cœur ; payant les dettes de ses bons serviteurs ou de leurs veuves, avec une délicatesse extrême, les dettes du maréchal de Bellefonds, de M"^ de Schomberg et de bien d'autres, rappelant leur plus ancien mérite, pour bien montrer qu'il ne l'avait pas oublié, ou se les attachant de nouveau, après leur disgrâce, par le plus sincère et le plus aimable pardon. En 1688, il y eut une nomination de soixante-quatorze chevaliers du Saint-Esprit, et cette décoration ne s'accordait qu'à de grands services. Ce n'était plus un collier à toutes bêtes, comme on disait sous la Ligue, au temps de Catherine
(1) Lettre du l*' décembre i664.
(2) Lettre du 13 juin 1675.
(3) Lettre du 11 septembre 1676.
3C0 M"" DE SEVIGNE HISTORIEN.
de Médicis. 31. d'Hocquincourt fut de la promotion. « On en sera surpris, dit le roi, et lui tout le premier, car il ne m'en a jamais parlé ; mais je ne dois pas oublier que, quand son père le maréchal d'Hocquincourt quitta mon service, avant la bataille des Dunes, pour se donner aux Espagnols, lui, jeune encore, se jeta dans Péronne, et défendit la ville contre son propre père (1). » Triste devoir, mais sublime héroïsme, que les Romains eussent admiré ; car la patrie est plus que la famille, et il était beau pour un fils, placé entre son père et la France, de préférer la France, quand son père la trahissait.
Arrivons à M. de Vardes pour terminer, à cet ancien gouverneur d'Aigues-Mortes, et à une belle lettre de M"* de Sévigné. Vardes s'était mêlé à des intrigues contre Louis XIV avec la comtesse de Soissons, la célèbre Olympe Mancini, nièce de Mazarin ; il avait joué un triste rôle dans l'affaire de Dunkerque, de ce port qui est à nous et que Louis XIV voulait acheter aux Stuarts d'Angleterre. C'était de l'entraînement pour les dames et de l'étourderie : mais c'était un seigneur, et Louis XIV voulait que les seigneurs donnassent l'exemple; il se souvenait des Espagnols et des femmes de la Fronde. Vardes était, depuis dix-neuf ans, à la citadelle deMontpellier, lorsque tout à coup, en 1683, ses contemporains et amis, les Grignan, M""' de Sévigné, Saint-Simon père aussi, avec lequel il s'était battu en duel dans sa jeunesse, le virent reparaître à la cour, sous son costume d'autrefois, la vieille casaque bleue brodée d'or et d'argent, qui distinguait les principaux
(1) Lettre du 5 décembre 1688.
courtisans, mais qui ne se portait plus, et une tête... Mais il faut laisser parler M"" de Sévigné, dans sa lettre au président de 3Ioulceau, du parlement de Provence. Jamais la cour n'eut un pareil émoi ni une plus agréable surprise.
« N'avez-vous pas été bien surpris, Monsieur, dit M"^ de Sévigné à ce fjr and juge du 'pauvre prisonnier ^ de vous voir glisser des mains M. de Vardes, que vous teniez depuis dix-neuf ans? Voilà le temps que notre Providence avait marqué. En vérité, on n'y pensait plus ; il paraissait oublié et sacrifié à l'/îxemple. Le roi, qui pense et qui range tout dans sa tète, déclara un beau matin que M. de Vardes serait à la cour dans deux ou trois jours. Il conta qu'il lui avait fait écrire par la poste, quil avait voulu le surprendre, et qu'il y avait plus de six mois que pe?'sonne ne lui en avait parlé. Sa Majesté eut contentement : il voulait surprendre, et tout le monde fut surpris. Jamais une nouvelle n'a fait une si grande impression ni un si grand bruit que celle-là. Enfin il arriva samedi matin, avec une tête unique en son espèce, et un vieux justaucorps à brevet: c'était la vieille casaque bleue, comme on la portait en 1663. 11 se mit un genou en terre dans la chambre du roi, où il n'y avait que M. de Châteauneuf. Le roi lui dit que, tant que son cœur avait été blessé, Une t'avait point rappelé, mais que présentement c'était de bon cœur, et qu'il était bien aise de le revoir. M. de Vardes répondit parfaitement bien et d'un air pénétré, et ce don des larmes, que Dieu lui adonné, nefitpasmal son effet dans cette occasion. Après cette première vue, le roi fit appeler M. le Dauphin, et le présenta, comme si c était un jeune courtisan. M. de Vardes le reconnut et
le salua. Le roi lui dit en riant : « Vardes, voilà ime sottise : vous savez bien qiion ne salue personne devant moi. » M. de Vardes, du même ton : « Sire, je ne sais plus rienj'ai tout oublié; il faut que Votre Majesté me pardonne jusqu'à trente sottises. Eh bien, je le veux, dit le roi : reste donc à vingt-neuf. » Puis le roi, toiijourspour le faire parler, se moqua de son justaucorps. M. de Vardes lui dit : « Sire, quand on est assez misérable pour être éloigné de vous, non seulement on est malheureux, mais on est ridicule. » Tout s'est passé sur ce ton de liberté et d'agrément... On ne parle que du roi, on ne parle que de 31. de Vardes; c'est l'évangile du jour. »
Ne perdons pas de temps, voyons tout de suite Saint-Simon, qui, pour Louis XIV, se met au point de vue d'un Tacite jugeant la cour de Tibère ou celle de Néron. II ne peut supporter M™" de Maintenon ; elle l'ennuie, elle l'agace. Il ne peut rien souffrir non plus de ce qui pourrait blesser tant soit peu le duc d'Orléans, auquel il est attaché : antipathie d'un côté, affection de l'autre, jalousie ou âpreté naturelle, il voit tout en noir. Nous avons vu le Louis XIV de M™" de Sévigné , voyons le sien. M""" de Sévigné avait peint Louis XIV dans le beau temps du règne et aussi dans le déclin, puisqu'elle ne mourut qu'en 1694, et que M"" de Maintenon, la bête noire de Saint-Simon à cause des Noailles qu'il abhorrait, régnait déjà depuis dix ans. Saint-Simon le peint après M™" de Sévigné, uniquement dans le déclin; on comparera les deux portraits.
« Quel esprit était-ce, dit Saint-Simon? » Je veux le citer mot pour mot: ses contradictions, ses retours, ses revirements d'opinion n'en seront que plus croyables, quand, après avoir dit pis que pendre de Louis XIV, il lui arrivera d'en dire du bien... « Oui, quel esprit était-ce? C'était un esprit au-dessus du médiocre; à peine si on lui avait appris à lire et à écrire, ignorant de tout, histoire, lois, naissance, naissance principalement, et n'aimant pas la naissance, qu'il craignait autant que l'esprit. L'air de néant, sinon par lui, voilà le moyen de lui plaire... Aussi régnat-il dans le petit; dans le grand il ne put y atteindre, et, jusque dans le petit, il fut souvent gouverné... Des gens de roture et de rien étaient tout... Ses ministres et ses secrétaires d'Etat venaient on ne sait d'où, et les plus grands seigneurs faisaient antichambre à la porte de ces messieurs... Il fallait donner du Monseigneur à Colbert, à Louvois, à Le Tellier, à tutti quanti, et eux refusaient cette qualification de juste humilité et de politesse aux gens de qualité, gouverneurs de places ou de provinces... Mais le plus fort, c'est qu'ils soupaient parfois avec le roi... Ils quittaient tout peu à peu du légiste et du bourgeois ; ils quittaient le manteau, le rabat, puis 1 habit noir, puis l'uni, le simple, le modeste, s'habillaient comme les gens de qualité, en prenaient les manières et les avantages, et par échelons étaient admis à manger avec le roi, qui, pendant la musique, chantonnait entre les dents ses propres louanges (1). Leurs femmes aussi arrivaient peu à peu à entrer
(1) Mémoires de Saint-Simon, édit. Chéruel, in-12, t. VIII, pages 80, 82, 84, 85.
36i M""' DE SÉVIGNÉ HISTORIEN.
dans les carrosses, et à n'être en rien différentes des femmes de première qualité... Avait-on quelque chose à dire au roi, à demander au roi, jamais on n'avait audience dans son cabinet ; on était toujours entendu de quelque ministre, ou dans leur perruque, ce qui n'était pas plus avantageux; et le roi vous répondait par un a je ven^ai^ » qui vous glaçait. Souvent même il refusait audience aux gens de première qualité... Est-ce qu'on ne vit pas le grand Condé assister, à la Sorbonne, à la thèse de philosophie du fils de M. Colbert?... Est-ce qu'on ne le vit pas se déranger de Saint-Germain, quitter le palais de Saint-Germain, pour entendre le premier sermon de l'abbé Le TelUer, fils de Le Tellier, dès l'année 1661, dès que le roi gouverna par lui-même... (1)? Et dans les camps, quelles réformes, quel mépris de la naissance et du rang! Le roi y voulut une égalité entière, quel qu'on pût être... Sauf les princes du sang, il assujettit tous les seigneurs à être cadets dans ses gardes du corps, et à faire le service des simples gardes du corps dans les salles des gardes et dehors, ainsi qu'à Tarmée, l'hiver, l'été, en toute circonstance et en tout temps... C'était l'école des cadets, et elle devint celle des mousquetaires, quand la fantaisie de ce corps lui prit (2). Il fallait un an de cette école, puis une autre année dans une compagnie de cavalerie ou d'infanterie, dont le roi était colonel, et 011 nous étions sous ses yeux, avant de pouvoir acheter un régiment, c'est-à-dire une charge de colonel, équipant tout à nos frais... Et ces pauvres
(1) Mémoires de Saint-Simon, édit. Cliéruel, t. VIII, p. 88, 106, 109.
(2) Mémoires de Saint-Simon, édit. Chéruel.t. VIII, p. 109, 119, 120.
colonels, jadis maîtres et indépendants dans leurs régiments, n'étaient plus rien. Le roi, en 1665 et en 1668, institua des brigadiers ou généraux de brigade, premier démembrement de l'autorité des colonels; il établit rOrdre du tableau, c'est-à-dire Tavancement par ancienneté, sauf les actions d'éclat, diminuantàla fois les généraux et les colonels, qui faisaient jusquelà les nominations et l'avancement. . . Grands et petits, connus et obscurs, furent forcés d'entrer et de persévérer dans le service, d'y être un vil peuple, en toute égalité, et dans la plus soumise dépendance du ministre de la guerre et même de ses commis... Cet ordre du tableau, auquel les officiers généraux étaient soumis, mit tout entre les mains du roi... Dans sa maison, le plus qualifié des courtisans était désigné chaque soir par le roi, pour porter le bougeoir à son coucher, et nommé tout haut, au sortir de la prière...
Le roi s'étudiait à savoir tout ce qui se passait partout, dans les lieux publics, dans les maisons particulières du Marais surtout et du faubourg Saint-Germain, dans le commerce du monde, dans le secret des familles et les liaisons; curiosité immense, à laquelle on dut le dangereux établissement des lieutenants de police, qui souvent ouvraient les lettres, et savaient tout. Il n'oublia jamais la Fronde, ni les excès des Parisiens, ni sa sortie fugitive de Paris insurgé, la veille des Rois 1647, quand il avait à peine dix ans; et, dès la mort de sa mère Anne d'Autriche, il se fixa à Saint-Germain. Bientôt il transféra tout le gouvernement à Versailles, où le petit château de caries bâti par Louis XIII devint
la merveille que nous voyons aujourd'hui... Mais ces châteaux eux-mêmes, et Marly dans son nid de grenouilles et de serpents et dans une situation du plus mauvais goût, et les voyages, et les fêtes auxquelles les dames et les seigneurs devaient assister sous peine de n'avoir rien du roi, qui vous répondait : Je ne le connais pas, je ne lai jamais vu : tout ce luxe de palais, de tahleaux, d'ohjels d'art, de statues, d'équipages, de meubles, de voitures et de chevaux, utile aux arts et aux ouvriers en tout genre, ruinait pourtant les finances. 11 imposa ce goût à la noblesse, poussant les seigneurs à la dépense, et ce fut pour eux un cancer; sans compter qu'il laissait les gens de robe et de parlement usurper tous les privilèges des ducs et pairs, le bonnet, le conseille?^ an bout des bancs (1). Et si ce n'est assez, dit Saint-Simon, du moins son testament, œuvre de défiance à l'égard de Monseigneur le duc d'Orléans, voilà de quoi sa mémoire ne peut être lavée devant Dieu ni devant les hommes (2). »
Saint-Simon en veut tant à Louis XIV qu'il n'y a aucune guerre, aucune entreprise sur laquelle il n'ait à dire, quelque heureuse qu'elle soit, quelque grande qu'elle paraisse, comme quand Louis XIV secourt les Stuarls, pour rester fidèle à ses alliés malheureux et mériter d'avoir des alliés. Saint-Simon n'absout rien, et volontiers, ramassant les dures épithètes que les étrangers donnaient à un Français pour se venger de leurs défaites, il appellerait comme eux
(1) il/ër/îoî'res de Saiat-Simou, édit. Chéruel, t. VIII, p. 119, 120, 122,
(2) Mémoires de Saint-Simon, édit. Chéruel, t. VIII, p. 175.
Louis XIV le roi soleil, le roî des revues, ou Y Apollon de la guitare. Saint-Simon est vif, impressionnable, passionné ; aimant la liberté, mais pour la noblesse, uniquement pour la noblesse, c'est-à-dire la liberté dans rinégalité, et ayant horreur des choses nouvelles et des noms nouveaux. C'est un homme de haut château, comme les Sunderland et les Lindsay en Angleterre, gouvernant par milliers des paysans, des serfs encore, des tenanciers, et qui se cabre devant le joug auquel on veut plier son front. Il est du moyen âge par les idées, et il déteste son temps, ne le trouvant pas assez monté en goût féodal, et voulant sauver l'extérieur de la féodalité, quand il n'en peut sauver la puissance. C'est un esprit chagrin, qui voit tomber Taristocratie et qui la regrette, qui voudrait qu'elle se soutînt comme en Angleterre, mais ne la veut pas, comme chez les Anglais, à la fois féodale et libérale, privilégiée et populaire, donnant la main aux Communes, et, à ce compte, tenant les rois. C'est unTacite,mais jugeant, se déjugeant, se contredisant, terrible quand il est sous une impression de colère, et s'adoucissant tout à coup, quand son sang est un peu apaisé.
Ce roi Louis XIV, qu'il nous a peint comme haïssant ce qu'il n'avait pas lui-même, sachant à peine hre et écrire, comme on le disait de Charlemagne, et d'une éducation tout à fait négligée, il lui rend justice en d'autres moments et avec la même verve que lorsqu'il en dit du mal, au risque de prêter à Louis XIV trop d'esprit, après lui en avoir donné si peu. « Louis XIV, dit-il, parlait bien, en bons termes et avec justesse. Il faisait un conte mieux
qu'homme du monde, et aussi bien un récit. Ses discours les plus communs n'étaient jamais dépourvus d'une naturelle et sensible majesté (1). Il retenait tout ce qu'il entendait, tout ce qu'il voyait, avec une facilité admirable; doué d'une mémoire prodigieuse, reconnaissant les gens au bout de vingt ans, les nommant aussitôt et ne confondant rien, voyant tout et tout le monde, au milieu des plaisirs et des fêtes, aux voyages et aux promenades, et remarquant la tenue, le costume, les absents... Soji éducation avait souffert pendant les longs troubles de la Fronde ; on le gardait si peu, qu'un soir on le trouva tombé dans le bassin du Palais-Royal, à Paris, oi\ la cour demeurait alors; mais il suppléa à ce qui lui manquait par la lecture et la conversation... Il aimait la gloire... Il aimait l'ordre et la règle... Exact aux heures qu'il donnait pour toute la journée, et il les donnait dès son lever ; une précision nette et courte dans ses ordres, de sorte que son service était des plus commodes... Voulant tout voir pas lui-même, il travaillait avec ses ministres huit heures par jour (2) ; il l'a fait pendant cinquante-cinq ans qu'il régna en personne, tenant toujours son conseil, aux fêtes, au camp, partout où il se trouvait. Il donnait rarement des audiences particulières; mais, quand on y arrivait, il écoutait avec bonté, patience, envie de s'éclairer et de s'instruire, n'interrompant que pour y parvenir... On y découvrait un esprit d'équité et le désir de connaître la vérité, quoiqu'il fût par hasard en colère ou pré-
(I) Mémoires de Saint-Simon, édit. Chéruel, t. VIII, p. 85. (•2) Mémoires de Saint Simon, odit. Chéruel, t. VIII, p. 85, 119, 123,
venu; et cela jusqu'à la fin de sa vie (I). Il était né sage, modéré, secret, maître de ses mouvements et de sa langue, jaloux, de son pouvoir, toutes qualités qui se développèrent à l'école du mallieur... » Ici Saint-Simon s'arrête, il craint d'en trop dire, et il ajoute: « Le croira-t-on? il était né bon, juste, et Dieu lui en avait donné assez pour être un Lon roi, et peut-être un assez grand roi. Tout le mal lui vint d'ailleurs (2). »
On comprend : le mal vint des bourgeois, des gens de roture ou de parlement que Louis XIV appela auprès de sa personne et qui avaient nom Colbert, Louvois, Seignelay, Lionne, Le Tellier... Saint- Simon ne peut pardonner cela, et chaque fois que ces noms lui reviennent, sa bile s'échauffe, et son pinceau va de travers. 11 dit ici : assez, grand roi; il dira plus en d'autres endroits; il n'y a qu'à savoir l'attendre. Il excusera même Louis XIV dans ce que la postérité n'a pas trop excusé. Il en fera une affaire de tempérament robuste, vigoureux, trop plein, trop sanguin, à l'épreuve de tout, de la pluie, du chaud, du froid, jamais enrhumé; un peu de goutte seulement à la fin de sa vie ; sortant par tous les temps, voulant être suivi à la chasse, à Marly, au camp; hommes et femmes, tout le monde devait suivre, il n'aimait pas les douillets; et plus il avait de revers, plus il voulait de fêtes, pour mieux montrer aux étrangers qu'il combattrait toujours, qu'il ne désespérerait jamais ni de la France ni de lui. Alors l'assiduité à Fontainebleau ou à Marly devenait chose terrible.
(I) Mémoires de Saint-Simon, édit. Chéruel, t. VIN, p. .S,>\ :2) Page 84.
C'est à tel poiiil que la duchesse de Bourgogne, mère de Louis XV et tant aimée du roi, quoique son père Victor-Amédée fît la guerre à la France, fut obligée un jour d'être du voyage, toute enceinte qu'elle était, et se blessa. Saint-Simon est plein de cette histoire, et Sainte-Beuve aussi, dans ses Causeries sur les Lettres de la duchesse de Bourgogne, lui qui connaissait Saint-Simon, ses petites passions et ses grandes colères, et devait mieux voir la situation d'un roi de France en 1708, en face de l'Europe triomphante et du père de la duchesse, lié aux Allemands.
Mais Saint-Simon continue. Louis XIV bravait tout, et tous les temps ; son tempérament était de fer; il tenait le conseil, de son lit, quand la goutte ou quelque anthrax le faisait trop souffrir, sans que rien y parût, ni dans son attention, ni dans sa patience, ni dans la netteté de son esprit (1). Il ne manqua jamais de tenir son conseil, pas plus qu'il ne manqua la messe un seul jour de sa vie, excepté une fois, à cause d'une marche forcée devant les ennemis. « S'il eut des faiblesses, dit Saint-Simon, il était plus à plaindre que blâmable (2). » Et Saint-Simon passe outre.
« Louis XIV, dit-il, vit de bonne heure que l'oisiveté est l'ennemie de la gloire, et il s'appliqua à récompenser le travail et le mérite. Il détestait les passe-droits. Que de fois il fit des sorties terribles à M'"'' de Maintenon sur ce point I... Quand il s'apercevait que ses ministres avaient l'air de favoriser un parent ou un ami de M""* de Maintenon, il tenait
^1) Mémoires de Saint-Simon, t. I, p. 7. (2) Tome VIII, p. 80.
ferme (1). Jamais on ne vit de meilleurs choix dans l'épiscopat... Il s'était aperçu déjà sous Mazarin qu'il était mieux de n'avoir pas de premier ministre, et qu'il ne fallaitpas non plus d'ecclésiastique dans le conseil (2).
Saint-Simon cite à l'appui une anecdote. C'était en 1697 ; un prélat distingué et de grande famille, le cardinal de Janson, revenait de son ambassade de Rome, où il était resté sept ans. Talents, probité, succès, il avait tout; k tel point qu'il échappa au roi de dire, en plein conseil, qu'il regrettait de ne pouvoir en faire un ministre. « Torcy, à. l'instant, qui était aux afîaires étrangères, se mit à dire entre haut et bas : « Mais, si le roi le juge capable, pourquoi pas ? » Le roi l'entendit, et il répondit que, lorsqu'à la mort du cardinal Mazarin, il avait pris le timon des afîaires, il avait, en connaissance de cause, résolu de n'admettre jamais aucun ecclésiastique dans son conseil, et moins encore les cardinaux que les autres, qu'il s'en était bien trouvé et qu'il ne changerait pas (3), »
On sent bien que ce n'est pas de cela que Saint- Simon le blâme, pas plus que d'avoir été toujours raide avec la cour de Rome, toujours Gallican et jamais Ultramontain ; quoique certainement LouisXIV n'eût pas fait l'unité de l'Italie et encore moins l'unité allemande. Louis XIV voulait donner au Piémont la royauté d'Italie, entre Gênes et Venise, comme le voulait autrefois Henri IV, en laissant Naples libre et le pape indépendant. Voilà ce qu'il eût fait; quanta lui, il portait si haut son titre de roi, sa di-
(1) Pages 152, 155.
(2) Mémoires de Saint-Simon, t, VIII, p. 80. 31 Tome I", p. 30-3.
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gnité de roi, qu'il ne youIuI jamais donner le titre de Majesté au premier roi de Prusse, ni porter le deuil de la reine de Prusse, et qu'en France il acceptait, comme étant dû à son principe, tout ce qu'on lui décernait. « On l'eut adoré comme un Dieu, dit Saint-Simon, qu'il se serait laissé faire ; la crainte du diable qu'il eut toujours, le retint... Encore était-ce une bonne chose, lorsqu'il y a tant de ministres et de rois qui ne craignent ni diable ni Dieu, » Toujours est-il que, tout jeune encore, il sut gré à M. de Montbazon, à un des plus grands seigneurs de France, d'avoir fait mettre à sa table un valet de la cour qui lui apporta une dépêche pendant son dîner, parce qu'il venait de la part du roi. Longtemps après, il le racontait avec complaisance (1). C'est que personne aussi ne traitait mieux ses domestiques que lui, et n'en était plus aimé. Il n'y eut qu'un valet du Scrdeau ou de l'office, qui, ayant mis un biscuit dans sa poche en desservant le fruit, reçut de lui les étrivières, au grand scandale de la cour. « Ah ! bon père, dit le roi en rencontrant le père La Chaise, j'ai battu un coquin, et lui ai cassé ce roseau sur le dos... Ai-je fait un bien gros péché... (2)? » C'est une scène de Louis XI devant ses confesseurs.
11 ne fut pas moins terrible pour Courtanvaux, précisément parce que Courtanvaux était fils de Louvois, fils aîné de Louvois,, et faisait de son maître à la tcte des Cent-Suisses, dont il avait acheté le glorieux commandement. Il tourmentait la garde suisse, c'est-à-dire les vrais soldats, les vrais serviteurs de la
(1) Mémoires de Saint-Simon, t. VIII, p. 1?4. (•2 Tome I", p. 172.
France et du roi. Le roi appela Courtanvaux. « Dès qu'il parut dans son cabinet, dit Saint-Simon, dont rien ne peut remplacer le récit, le roi lui parla d'un bout à l'autre, sans lui donner loisir d'approcher; mais dans une colère si terrible, et pour lui si nouvelle et si extraordinaire, qu'il fit trembler non seulement Courtanvaux, maisprinces, princesses, dames, et tout ce qui était dans le cabinet. On l'entendait de sa chambre. Les menaces de lui ôter sa charge, les termes les plus durs et les plus inusités dans sa bouche, plurent sur Courtanvaux, qui, pâmé d'effroi et prêt à tomber par terre, n'eut ni le temps ni le moyen de proférer un mot. La réprimande finit par lui dire avec impétuosité : « Sortez d'ici ! » A peine en eut-il la force et de se traîner chez lui (1). »
« Sauf ces deux cas, dit Saint-Simon, et celui de la duchesse de Bourgogne, jamais prince ne fut plus maître de lui-même, dans une si longue vie, mêlée de gloire et d'affreux revers... Si ses domestiques lui faisaient attendre quelque chose à son habiller, c'était toujours avec patience... 11 les soutenait tous, particulièrement ceux du dedans, et causait avec eux; ne s'étant jamais levé, sans avoir embrassé sa nourrice, tant qu'elle vécut, se faisant tout lui-même, et exigeant d'eux très peu de soins, ne célébrant ni son jour de naissance ni la fête du roi et de sa famille, fêtes si observées dans les cours de l'Europe et toujours inconnues dans la sienne ; ne célébrant que la fête de la France, qui était celle de l'Assomption, et paraissant à la procession publique avec toute la Cour (2).
(1) A/émoJres de Saint-Simon, t. III, p. 210.
(2) Tome VIII, p. 123, 124, 170.
« Jamais donc, sauf ces deux ou trois cas dans sa vie, il ne lui échappa de rien dire de dé obligeant à personne. Quand il apprit la défaite de Villeroy à Ramillies, où Villeroy fit fautes sur fautes, « Maréchal, lui dit-il, on n'est plus heureux à notre « âge. » Avait-il à reprendre quelqu'un, c'était toujours avec bonté, jamais avec sécheresse, et personne en parlant ne savait mieux distinguer l'âge, le mérite, le rang (1). Une seule chose le révoltait, c'est quand on avait l'air de se prévaloir de sa naissance ou de son rang, pour échapper à ce qui était de commun devoir, comme pour Courtanvaux... Personne non plus ne donna de meilleure grâce et n'augmenta autant le prix de ses bienfaits. Il rendait tout précieux par le choix et la majesté, auxquels la rareté et la brièveté de ses paroles ajoutait beaucoup... (2) 11 dînait seul et dans sa chambre, sans jamais rien manger entre les repas. 11 soupait avec toute la cour, et lui seul avait nn fauteuil et était couvert. Dans ses repas au camp, parmi les officiers supérieurs, lui seul était découvert (3)... Mais où il était admirable, c'est dans le secret qu'il savait observer, dans les secrets d'autrui qu'il gardait de même, et que des dames, souvent de haut parage, venaient lui confier comme au plus honnête liomme de son royaume. . . ; d'une politesse et d'une galanterie exquise, qu'il avait puisée auprès de sa mère Anne d'Autriche^ et auprès de la comtesse de Soissons, nièce de Mazarin, la fameuse Olympe. « Pour les femmes jamais rien de pareil, et je ne
(1) Mémoires de Saiut-Simon, t. VIII, p. 12^.
(2) Tome VIII, p. 123.
(3 Pa^o 179.
parle pas de la grâce de ses révérences et de ses saluts... Jamais il ne passa devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau, même aux femmes de chambre et qu'il connaissait pour telles, comme cela arrivait souvent à Marly. Aux dames, il ôtait son chapeau tout à fait, non pas dans la maison, oij il était toujours découvert, mais dehors ; et, s'il les abordait, il ne se couvrait qu'après les avoir quittées, se soulevant à moitié, à ses soupers, pour chaque dame qui arrivait, et cela avec une grâce incomparable, et jamais il ne cessa de se soulever, même à la fin de sa vie, quand cela le fatiguait (1) ; mais laissant toujoîtrs M^^ de Maintenon à la dernière place ; n'ayant jamais voulu déclarer son mariage secret avec elle, et l'ayant promis à Louvois, qui, au nom de sa dignité, le lui demanda à genoux, et ne lui laissant jamais prendre le deuil des princes et des princesses, ni de Monsieur quand il mourut, quoi qu'elle fU pour être déclarée épouse et reine (2).
« Prince heureux, et heureusement doué, s'il en fut jamais, dit Saint-Simon, en terminant ; unique en figure, en force corporelle, en santé égale et ferme et presque jamais interrompue; unique, en un siècle si fécond et si libéral pour lui en tous genres, qu'il a pu en ce sens être comparé au siècle d'Auguste; unique en sujets adorateurs et lui prodiguant leurs biens, leur sang, leurs talents, la plupart leur réputation, quelques-uns même leur honneur, leur conscience, leur religion, pour le servir, souvent même seulement pour lui plaire.. ; d'une fermeté d'âme incroya-
(1) Tome VIII, p. 123.
(2) Page 151 et suiv.
ble dans ses revers de 1708, 1709, 1710, au milieu d'une invasion étrangère formidable ; espérant contre toute espérance, et cela par courage, par sagesse, par confiance dans son peuple et dans son droit, et non par aveuglement, et ramenant à lui tous les cœurs par l'attrait de l'admiration, de la constance, de la grandeur ; méritant alors le nom de Grand, qu'on lui avait donné trop tôt ; mais surtout admirable et touchant à sa mort, au milieu de ses valets pleurants, et auxquels il disait doucement : Vous in aviez donc cru immortel? Montrant un détachement sans regrets, de l'humilité sans bassesse, de la religion avec simplicité, avec mépris de tout ce qui n'était plus pour lui, et se soutenant toujours tout entier et toujours... Sauf cette indigne et ténébreuse épouse (Saint-Simon n'aime point M"*" de Maintenon) entre les bras de laquelle il expira, on peut dire qu'alors mourut un des plus grands rois de la terre (1). »
Saint-Simon ne dit pas de France, mais de la terre, ce qui signifie de tous les pays et de tous les temps. Il dit trop maintenant, après avoir souvent dit trop peu, et, bon gré mal gré, M"' de Sévigné et lui se rencontrent. Avec eux nous dirons : Louis XIV^ a eu ses faiblesses et il a commis des fautes; mais son siècle est le plus beau de notre histoire ; sa cour, la plus brillante qu'il y ait eu dans l'univers, et il est lui-même sans contredit, sinon le meilleur, du moins le plus grand roi de France.
(1) Tome VIII, p. lOG, 107, 108.