CHAPITRE XVÏI
LES SAMEDIS DE VERSAILLES. — MONTAUSIER ET DANGEAU, BOILEAU ET RACINE, M°° CORNUEL ET NINON, MISAN- THROPES ET COURTISANS, POÈTES ET FEMMES CÉLÈBRES DU GRAND SIÈCLE.
Tout va se mêler dans ce cliapitre, comme dans les lettres de M"* de Sévigné, les dames et les seigneurs, les courtisans et les misanthropes, les femmes spirituelles et les poètes. Nous allons à Versailles, un de ces samedis si bien décrits par elle, à 3 heures et en sa compagnie. La cour d'honneur du palais est remplie de carrosses ; un beau jour éclaire le palais, on dirait des feux à chaque fenêtre ; les grandes eaux jouent, et, sur les lacs, sur le canal, sur les bassins, les rayons du soleil miroitent dans les cascades. L'appartement du roi est resplendissant ; des canapés et des sophas pour la causerie, des tables de jeu pour l'amusement, y sont dressés ; les groupes se forment selon les préférences et les conversations. Les glaces, sur tous les murs, reflètent ce spectacle, avec la majesté du roi, et offrent des perspectives admirables. Les ambassadeurs des puissances y sont, pleins d'extase également, avec un peu d'envie, et, dans le lointain, les plus agréables symphonies se
334 M"'" DE SÉYIGNÉ HISTORIEN.
font entendre. La plupart causent du bonheur étonnant du roi, de ses victoires, de ses conquêtes, des hommes de génie qui surgissent partout. Est-ce lui qui en est cause? est-ce le hasard? est-ce Fencouragement le plus large accordé à tous les talents? est-ce la longue tranquillité, accompagnée de gloire? La postérité le dira. Voyons d'abord les invités, voyons la galerie, nous le verrons ensuite lui-même. Les joueurs et les courtisans frappent d'abord nos regards ; ce n'est pas le plus beau côté de la salle. Voici Langiée, voici Dangeau, voici Villarceaux, celui qui dans l'embrasure d'une croisée ose parler au roi de la beauté de ses nièces, les anges.
Langiée, d'obscure naissance, quoique maréchal des logis des armées du roi, rougit de son origine; et sa femme Catherine de Gartabalan, une Provençale que M'"'' de Grignan n'a pu s'empêcher de recevoir (1), rougit de la sienne autant que lui. Il ne songe qu'à racheter son obscurité par sa fortune scandaleuse au jeu : il a chevaux, équipage, laquais, hôtel splendide, et il y régale les dames et les princesses, les princes elles seigneurs, M. et M"'^ de Chartres, c'està-dire le fils et la belle-fille du duc d'Orléans, frère du roi, le duc et la duchesse de Villeroi , que sais-je (2) ? Un autre moyen de donner le change sur ce qu'il est, c'est d'être fier avec les petits, d'être familier avec les plus grands seigneurs. Regardons : il joue précisément au brelan avec un seigneur, avec le comte de Gramont, mais qui n'a pas l'air content de ses manières un peu libres. « Monsieur de Lan-
(1) Lettre du 19 septembre 1G89.
(!') Lettre du 13 mai 1695.
glée, lui dit-il, gardez ces famiiiarités-Ià pour quand vous jouerez... avec le ro^ (1). »
Langlée ne s'en fâche pas; il a d'autres satisfactions, et, si l'on veut, d'autres hardiesses, qui lui ont parfaitement réussi. 11 entend des exclamations, discrètes, mais vives, des paroles d'admiration non équivoques. Tout le monde est tourne vers M""^ de Montespan, qui joue avec le roi et qui tient la carte (2), tandis que la reine est à une autre table ; les ambassadeurs étrangers s'approchent eux aussi, et sont dans le même enthousiasme. (( Quelle robe magnifique porte M"'^ de Montespan ! » Et c'est M"" de Sévigné, elle qui sait tout, qui nous raconte d'oii vient cette robe, et quel est celui qui n'a pas craint d'en faire cadeau à la favorite du roi. « Oui, dit-elle, vous allez savoir qui a donné à M""^ de Montespan cette robe d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et, par dessus, un or frisé, rebrochée d'un or mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait été jamais imaginée. Ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret ; âme vivante n'en avait connaissance. On la voulait donner aussi mystérieusement qu'elle avait été fabriquée, et voici comment on la fit accepter à M""" de Montespan, en s'entendant avec son tailleur, à qui on savait qu'elle avait commandé une robe. Le tailleur de M""^ de Montespan lui apporta l'habit qu'elle lui avait ordonné : il en avait fait le corps sur des mesures ridicules. Voici des cris et des gronderies, comme vous pouvez le penser. Le tailleur dit en tremblant : Madame^ comme le temps presse, voyez si cet autre habit que voilà 7ie
(1) Lettre du 5 janvier 1672.
(2) Lettre du 29 janvier 1G7C.
336 M DE SEYIGNE HISTORIEN.
pourrait pas vous accommoder faute d'autre. On découvre Thabit: oh ! la belle étoffe! vient-elle du ciel? 11 n'y eji a point dépareille sur la terre. On essaye le corps; il est à peindre.. .Mais le roi arrive. Le tailleur dit : Madame, il est fait pour vous. On comprend que c'est une galanterie ; mais qui peut l'avoir faite ? Cest Langlée, dit le roi ; cest Langlée assurément, ditM^^de Montespan, personne que lui ne peut avoir imaginé une telle magnificence. Cest Langlée, c'est Langlée l Les échos en demeurent d'accord; cest Langlée l Et moi je vous dis, pour être à la mode : Cest Langlée ! » Effectivement, c'était Langlée (1).
Rien ne manquait à son bonheur, pas même d'avoir fait mettre à la Bastille quelqu'un qui avait levé la canne sur lui, chez la comtesse de Soissons, sans respect pour le lieu et pour une princesse. Ce quelqu'un, devant lequel il passait, était maintenant sorti de prison, réclamant toujours ce qui lui était dû. « Vous me payerez; les dettes du jeu sont sacrées. — Je ne m'en souviens pas; payez-vous sur Monsieur, sur ce que me doit Monsieur. — Mais vous avez affaire à moi. — Ah ! Monsieur Dangcau, vous savez bien que vos pareils ne sont pas redoutables. » Et là-dessus, car c'était Dangeau, qui avait eu cette querelle chez la comtesse de Soissons, de lever le bâton -» .
Encore un fin joueur que ce M. Dangeau ou marquis de Dangeau, de meilleure maison que Langlée, mais ne se trouvant pas assez élevé encore, et épousant une princesse de Bavière du côté gauche, jolie, riche, tout à fait dans ses idées et dans ses
(1) Lettre du 6 novembre 1670.
(2) Lettre du ô janvier 1C72.
vues. « Il était pressé de jouir du nom de Bavière, disait encore M""" de Sévigné , d'être le cousin de M"" la Dauphinc, de porter tous les deuils de l'Europe par parenté; mais c'était là le point délicat, l'endroit sensible. Dieu permit, car Dieu hait la vanité, et j'en suis fort aise, que M""^ la Dauphine ayant su que cette jolie personne avait signé partout : Sophie de Bavière, s'est transportée d'une telle colère, que le roi fut trois fois chez elle pour l'apaiser, craignant pour sa grossesse. Enfin, tout a été effacé, rayé, biffé, et on a promis qu'on signerait Sop/ne Lowe?is(ei?i, comme avant le mariage, et qu'on ne s'appellerait pas Baviè?'e. A ce prix, on serait cousines (1). »
Dangeau en fut tout chamarré de ridicules, mais il ne s'émut pas beaucoup ; voyons-le jouer. M"' de Sévigné est auprès de lui ; il a dit qu'elle prenait part à son jeu, de sorte qu'elle est assise très agréablement et très commodément. «. Ma fille, écrit-elle en sortant de soirée, nous sommes sots au jeu, auprès de lui. Il ne songe qu'à son affaire, et il gagne oia les autres perdent. Il ne néglige rien, il profite de tout, il n'est pas distrait comme Brancas, par exemple, qui, au moment de dîner chez M""^ de Coulanges, se tient debout devant la table, attendant la sœur deM""" de Coulanges, laquelle était à la campagne depuis cinq semaines, et qui, un autre jour, sur six chevaux en perdit cinq, et fut le dernier à s'en apercevoir. Dangeau n'est pas comme lui. Au reversis à la cour, on ne se défie pas, on parle sans cesse et
(1) Lettre du 3 avril 1686.
on ne g-arde rien. « Combien avez-Yous de cœurs? — J'en ai un, j'en ai deux, j'en ai trois, j'en ai quatre. » 11 n'en a donc que trois, que quatre. Dangeau est ravi de tout ce caquet; il découvre le jeu, il tire ses conséquences, il voit à qui il a affaire ; il place son Quinola, ou empêche les autres de le placer, et les 200,000 francs en dix jours, les 300,000 en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette (I). »
Dangeau, tel que vous le voyez, a fait aussi son cadeau, comme Langlée, à M""' de Montespan; il est trop bien appris, et il désire la décoration de Saint- Lazare, le cordon bleu de Saint-Louis, une place de conseiller d'Etat de l'ordre des gentilshommes, et un poste de gouverneur de province, qui ne se donne qu'aux seigneurs. Mais que sera son cadeau, après celui de Langlée qui surpasse tout ce qu'on peut imaginer ? M""' de Sévigné va nous le dire, douze jours après avoir parlé de Langlée : « Dangeau, dit-elle, a voulu faire des présents. 11 a commencé... la ménagerie de Chagny, qui est le rêve de M'"'' de iMontespan. Il a ramassé pour 2,000 écus de toutes les tourterelles lesplus passionnées, de toutes les truieslesplus grasses, de toutes les vaches les plus pleines, de tous les moutons les plus frisés, de tous les oisons les plus oisons, et il a fait, hier, passer en revue tout cet équipage, comme celui de Jacob, que les Grignan avaient dans leur cabinet de Grignan (2).» Voilà son présent, et qui a été fort bien reçu, et le roi a été très content, « Sire, si vous voulez bien m'accorder un appartement au château de Saint-Germain? — Oui, mais à
(1) Lettre du 29 janvier 1670 et des 13 mai, 10 juin 1671.
(2) Lettre du 18 novembre 167G.
une condition, c'est que vous me le demanderez en cent vers, composés pendant la partie. » Tout le monde entend, tout le monde attend.
Après le jeu, oi^i Dangeau avait paru aussi peu occup é qu'à l'ordinaire, il récite au roi les cent vers bien comptés. II était de TAcadémie française, il était de l'Académie des sciences, et Fontenelle, neveu de Corneille, a fait son éloge.
Mais Fontenelle est là aussi avecRacine etBoileau, avec Bossuet et Fénelon, avec Perrault, Mignard, Lulli, avec les illustres en tout genre ; ils sont là, aux réceptions de Versailles; le roi est heureux de causer avec ceux qui font la gloire de son règne et la plus solide gloire. On chuchote, on se parle à l'oreille, on rit; c'est Boileau qui raconte une scène qui s'est passée chez le président Lamoignon, au sujet des jésuites et de Pascal, leur ennemi. M""" de Sévigné, M. de Pomponne, le marquis de Dangeau, tous ceux qui ne détestent pas qu'on daube les jésuites, sont groupés autour de Boileau. M""'' de Sévigné le racontera à sa fille : « On dînait chez M. de Lamoignon. M. de Troyes, M. de Toulon, le père Bourdaloue et le jésuite qui l'accompagnait, Boileau et Gorbinelli, etc., étaient delà partie. On parla des ouvrages des anciens et des modernes, la grande querelle du temps. Boileau soutint les anciens, à la réserve d'un seul moderne, qui, selon lui, surpassait et les vieux et les nouveaux. Et voilà comment des anciens on en vint aux jésuites. Le compagnon de Bourdaloue, qui faisait l'entendu et qui s'était attaché à Boileau, lui demanda quel était donc ce livre si distingué dans son esprit. Boileau ne voulut pas le nommer, a Mon
père, ne me pressez pas... Vous l'avez peut-être lu, et pins d'une fois, j'en suis sur. » Le père insiste. Enfin, Boileau le prend parle bras et, le serrant bien fort, lui dit : « Mon père, vous le voulez ; eh bien, morbleu! c'est Pascal. — Pascal! dit le père tout rouge, tout étonné; Pascal est beau, autantque le fauxpeutl'ètre. — Le faux! reprit Boileau, le faux! Sachez qu'il est aussi vrai qu'il est inimitable. On vient de le traduire en trois langues. » Le père répond : u 11 n'en est pas plus vrai. » Boileau s'échauffe, et criant comme un fou: « Quoi, mon père! direz-vous qu'un des vôtres n'a pas fait imprimer dans un de ses livres, qiiîm chrétien nestj^as obligé cï aimer Dieu? Osez-vous dire que cela est faux? — Monsieur, dit le père en. fureur, ilfautdistinguer ! — Distinguer si noussommes obligés d'aimer Dieu? » Et prenant par le bras son ami Corbinelli, il s'enfuit au bout de la chambre; puis revenant, et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du père, s'en alla rejoindre la compagnie qui était demeurée dans la salle où l'on mange, et là finit l'histoire, le rideau tomba (1). »
Plus loin, c'était M""^ de Sévigné qu'on attaquait un peu, touchant ses jugements sur Racine ; elle ne voyait qnWndroinaque, dont la situation de mère, de veuve, d'exilée, l'intéressait au plus haut degré, et où la Champmclé, toute laide qu'elle était, ravissait à la fois le parterre et les loges. Pour Bérénice^ elle trouvait que « l'amour de Bérénice était insensé » ; pour Bajazet, qu'il y avait du mouvement et de la passion, mais quelque embarras vers la fin; que le person-
(1) Lettre du 15 janvier 1C90.
nage de Bajazet était glacé, que les mœurs des Turcs y étaient mal observées (c'est bien ce que disait Corneille) qu'ils ne font point tant de façons pour se marier, que le dénouement n'était pas bien préparé, qu'on n'entrait pas dans les raisons de cette grande tuerie. Il y avait des choses agréables, c'était incontestable, mais rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. « Ma fille, disait-elle, gardons-nous bien de lui comparer Racine. Sentons-en toujours la différence. Les pièces de Racine ont des endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin (\\\ Andromaqiœ. Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens et au mien, si j'ose me citer. » Elle ne disait pas, elle n'a jamais dit que Racine passerait comme le café. Ce qu'elle disait, le voici : « Racine fait des comédies pour la Champmêlé, ce n'est pas pour les siècles à venir. Si jamais il n'est plus jeune et qu'il cesse d'être amoureux (car il l'est de la Champmêlé, absolument comme mon fils) ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieux Corneille, dont jamais rien n'approchera ! Non, rien n'approchera des divins endroits de Corneille. Pardonnons-lui de méchants vers, en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent. Ce sont des traits de maître inimitables. Boileau en dit encore plus que moi. En un mot, c'est le bon goût; tenez-vous-y (1). »
M"*" de Sévigné ne parle ni de MitJmdate ni de Phèdre. C'est M"'' de Coulanges qui lui fait l'éloge de Mithndale, en disant qu'on verrait celle
(l) Lettré des 16 septembre 1671,3 et 15 janvier et 16 mars 167?.
342 M"" DE SÉVIGXÉ HISTORIEN.
tragédie trente fois, et que, la trentième fois, on la trouverait plus belle que la première (1). Quant à Phèdre, où M""' de Sévigné ne pouvait plus s'autoriser des sentiments de Boileau, puisque Boileau, devançant la postérité, défendit avec acharnement la pièce de Racine contre tout Paris qui préférait la Phèdre de Pradon, on ne sait pas si, à cette occasion, elle changea de manière de voir. Il y a lieu de croire que non. Phèdre était inspirée aussi par la Champmèlé, et Racine était encore jeune. Mais il n'était plus jeune quand il fit Esther, quand il fit Athalie, et M"^ de Sévigné, qui ne mourut que quatre ans après la représentation ô.' Athalie, ne pouvait pas dire non plus que ces deux pièces étaient composées pour une actrice. 11 n'y a pas de lettre sur Athalie; il n'y en a pas non plus sur Britannicus, pièce cor7iélien7ie et bien antérieure à celle-là. M"* de Sévigné ne parle que d'Esther. « On a représenté à Saint-Cyr, dit-elle, la comédie ou tragédie d'Esther. Le roi l'a trouvée admirable. M. le Prince (fils du grand Condé) y a pleuré. Racine n'a rien fait de plus beau ni de plus touchant. Il y a une prière d'Esther pour Assuérus qui enlève. J'étais en peine qu'une petite demoiselle représentât Assuérus... M™'= de Caylus a fait Esther et fait mieux que la Champmèlé (2). » M"" de Sévigné se réjouit d'avoir trouvé mieux que la Champmèlé; c'est tout ce qu'elle accorde à Racine; elle met même un malin plaisir à le lui dire, et ses préférences trop absolues pour Corneille n'en sont pas, je crois, ébranlées.
(1) Lettre du 24 février 1C73.
(2) Lettre du 28 janvier 1689.
iM""" de Sévigné était plus vraie, quand elle faisait voir Racine et Boileau, historiographes du roi, ohligés de suivre l'armée à pied, à cheval, dans la neige, dans la boue, par le chaud, par le froid, et d'observer des faits de guerre auxquels ils ne comprenaient goutte. Sûrement, un homme de guerre lettré, comme l'était Bussy, eût été mieux, et elle a cent fois raison de le dire. Racine et Boileau, sous leur casaque de campagne, avaient assez l'air de Jean Doiicet. 31°"" de Sévigné les compare à Jean Doucet. lisse faisaient tirer l'oreille pour aller en campagne. « Je suis fâché, leur dit un jour le roi (c'était en 1677, avant le traité de Nimègue) que vous ne soyez pas venus à cette dernière campagne ; vous auriez vu la guerre, et votre voyage n'eût pas été long. » Racine lui répondit : « Sire, nous sommes deux bourgeois, qui n'avons que des habits de ville. Nous en commandâmes de campagne, mais les places que vous attaquiez furent plus tôt prises que nos habits ne furent faits (1). » Ce n'était pas mal répondre pour des bourgeois, mal dressés au métier de courtisan; mais c'étaient des poètes, et quelquefois leurs flatteries n'étaient qu'une gaucherie famihère et des jeux de mots détestables, comme après la prise de Gand en Belgique, sur les Espagnols. Ils disaient qu'encore que le roi craignît les senteurs aux cheveux, aux gants, aux habits, partout, « ce gand d'Espagne ne lui ferait pas mal à la tête (2). » Ils avaient assisté à cette prise de la ville de Gand, nos deux poètes-historiens, suivant la cour, dit iM""^ de Sé-
(1) Lettre du 3 novembre 1G77.
(2) Lettre du 18 mars 1G78.
vigne, plus ébaubis que vous ne sauriez le penser, à pied, à cheval, dans la boue jusqu'aux oreilles, couchant poétiquement aux rayons de la belle maîtresse du berger Endymion. « Sire, disaient-ils au roi, nous ne sommes plus si étonnés de la valeur extraordinaire des soldats: ils ont raison de souhaiter d'être tués, pour finir une vie si épouvantable. » Cela fit rire, et nos historiographes à 2,000 écus de gages faisaient leur cour, en disant une grande vérité sur bien des soldats peut-être et sur eux-mêmes.
Les Etats de Bretagne, la tenue des Etats de Bretagne par le gouverneur de Bretagne, le gros duc de Chaulnes, qui devait demander aux Bretons trois millions, n'intéressaient pas moins, racontés par M""^ de Sévigné ; d'autant plus qu'elle avait encore l'occasion de parler de Racine, de Molière aussi, et des pièces qu'elle aimait : Andromaque et Tartuffe. Mais quoi ! Tartuffe^ la satire des faux dévots, jouée en pleine Bretagne, au dix-septième siècle ? oui, en pleine Bretagne, à Vitré, et avec un public breton. M'"'' de La Fayette, M""' d'Heudicourt, M""" de Richelieu avaient fait raconter cela vingt fois à M"'' de Sévigné; mais on ne se lassait pas de l'entendre. Quelle musique, avec le hautbois, le violon et le biniou! quels costumes dorés! quelles danses bretonnes ! quelles tables, et quelle quantité de vin ! « Il faut croire, disait M""*" de Sévigné, qu'il passe autant de vin dans le corps des Bretons que d'eau sous le pont de la Seine, w II fallait les enivrer, pour leur faire délier la longue bourse autour de la ceinture. La liberté se traitait ainsi dans les provinces. Et quelles pyramides de fruils!,. Ils ne pouvaient passer par
aucune porte. « M. de Chaulnes arrive, M. de Rohan, M. de Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Locmaria, Jcs barons du Guais, les cvêques de Rennes, de Saint- Malo, les MM. d'Argouges, M. dllarouis, et huit ou dix autres que je ne connais point. Cinquante gardes, à cheval, quatre carrosses à six chevaux, des laquais, des pages, des chevaux de main, un monde fou à Vitré. On s'attable en arrivant, et je fus du dîner, au mois d'août, par une chaleur brûlante, avec M. le président de Rennes, MM. les procureurs et avocats-généraux du parlement, huit évêques, MM. de Molac, Lacoste, Tonquédec, le conseiller Boucherai, venu de la part du roi, cent communautés et cinquante Bas-Bretons, dorés jusqu'aux yeux. On mange à deux tables, dans le même lieu. M. de Chaulnes en tient une, et Madame, l'autre. La bonne chère est excessive, et je meurs de faim, au milieu de toutes ces viandes qui me dégoûtent. On est obligé de remporter les plats de rôti tout entiers, et, pour les pyramides de fruits, il faut faire hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces sortes de machines, puisque même ils ne comprenaient pas qu'une porte fût plus haute qu'eux. []ne pyramide veut entrer, une de ces pyramides qui font qu'on est obligé de s'écrier d'un bout de la table à l'autre. Mais, bien loin que cela blesse ici, on est souvent bien heureux, au contraire, de ne plus voir, au milieu du bruit, ce que cachent toutes ces tables. Cette pyramide donc, avec vingt ou trente porcelaines remplies de fruits, fut si parfaitement renversée à la porte, que le bruit qu'elle causa fit taire les violons, les hautbois et les trompettes. Puis vinrent les passe-pied, les menuets avec des Breton-
nés, et avec M. de Locmaria qu'aucun danseur de Versailles n'égale ; puis enfin la comédie, avec Tartuffe, qui ne fut pas mal joué, et la tragédie avec .l;if/romaque, qui me fit pleurer plus de six larmes. C'était assez pour une troupe de campagne. Les jeux sont continuels, les bals sont éternels, la comédie se joue trois fois la semaine, c'est une grande braverie^ c'està-dire une grande magnificence, sans compter trois ou quatre cents pipes de vin. Les Etats donneront 3 millions, et vive le roi (1) ! »
AprèsM^^de Sévigné, on n'écoutait pas avec moins de plaisir une dame qui n'était pas du grand monde par sa naissance, mais en était par sa grâce, son esprit, surtout par un franc parler imperturbable, et dont tout le monde, M. de Pomponne, Corbinelli, Tallemant des Réaux, recueillaient les bons mots. Il n'y avait pas jusqu'aux jésuites, comme le père Brotier, qui ne les missent dans un Recueil des paroles spirituelles et mémorables. Si M"'' de Sévigné écrivait ses malices, en se servant de chiffres pour cacher les noms, M"' Cornuel disait les siennes, et tout haut, promptement, vivement, avec un tour net et précis, un bonheur d'expression extraordinaire. M""® de Sévigné la citait souvent et l'aimait.
Se disputant, un jour, au sujet d'une grande promotion de chevaliers du Saint-Esprit, dont plusieurs lui paraissaient indignes, « Taisez-vous^ dit-elle au comte de Choiseul qui la contredisait, ou je nomme vos camarades. » Et comme à cette occasion il lui parlait encore de la répugnance du roi, depuis les
(1) Lettre du 5 et du 12 août 1671.
troubles de la Fronde, pour habiter Paris, « Je ne sais pas pourquoi, dit-elle, critiquant toujours les mêmes promotions honorifiques, on veut que le roi n'aime point Paris, quand il a fait tant de bourgeois de Paris chevaliers de l'Ordre (1). »
Lorsque, après la mort de Turenne, Louvois créa huit maréchaux, pour un seul qu'on avait perdu, « C'est y gagner, » écrivit finement M"'' de Sévigné. « La faveur l'a pu faire autant que le mérite, » écrivit brutalement à l'un d'eux le comte de Gramont. ^I^'Cornuel ne ditqu'un mot, maisquipeignaitla supériorité de l'un, l'infériorité des autres: « C'est la monnaie de Turenne. »
M"" de Sévigné ne cite pas ce joli mot, et cela étonne; elle ne cite qu'elle-même et le comte de Gramont (2). Mais il y en a d'autres qu'elle nous fait connaître et qu'on se répétait à Versailles. Un grave président de la chambre des comptes, M. Tambonneau, grave par son nom, par son titre, par son ventre aussi, dit M""" de Sévigné, et par son dos, qu'il était obligé de tenir, au moyen d'une sangle, cet homme lourd et épais, et d'un si bel air, eut envie de servir sur mer, de se faire marin. « Que lui a donc fait la terre, s'écrie M°" de Sévigné? » Mais M"'' de Cornuel, «Hélas! dit-elle, est-ce qu'il a été mordu d'un chien enragé (3)? » Sur M"^ de Lionne, la femme du ministre, et qui était d'une coquetterie extrême, encore un mot, qui était un emporte-pièce et qui fut dit sous les yeux de la dame. La voyant entrer avec
(1) Lettre du 6 décembre 1688.
(2) Lettre du 31 septembre 1675.
(3) Lettre du IG mars 1G72.
de gros diamants aux oreilles, « Il me semble, dit M™'' Cornue], que les gros diamants sont du lard dans la souricière (1). »
Les jeunes gens, comme le jeune Sévigné, qu'épuisait un libertinage précoce, et qui erraient pâles, maigres, efflanqués, ou plongés dans un ténébreux silence, elle ne les épargnait pas davantage. Elle était moins dure pourtant qu'une dame dont on eût espéré plus d'indulgence, lafameuseNinonde Lenclos, incrédule, déréglée, toujours jeune, admirablement conservée, et toujours galante, aimée du jeune Sévigné, qui n'avait que vingt-six ans, et l'aimant, quoiqu'elle en eût près de soixante, jalouse de la Champmêlé, et apostrophant Sévigné en ces termes : « Allez, Monsieur, vous êtes une âme de bouillie, un corps de papier mouillé^ un cœur de citrouille, fricassé dans de la neige. » M"''' de Sévigné, qui connaissait Ninon, car Ninon était noble et riche, s'en réjouissait, espérant convertir son fils. Il y avait des gommeux aussi en ce temps-là. DesRéauxen dit long sur eux dans ses Historiettes. « Avec vous, Messieurs, leur disait M"'' Cornuel, je me crois avec les morts, qui sentent mauvais et ne parlent point (2). »
Tel était son esprit, et sa rude franchise. Il ne fallait pas s'y frotter, pas plus qu'à Boileau, à Bourdaloue, à Saint-Simon, à M"'' de Sévigné elle-même, à tout ce camp des misanthropes, grossi parfois de Fénelon, de Corbinelli, qui faisait, dit-on, une Histoire de la misanthropie, de La Bruyère, qui observait tout à Versailles, peignant le distrait Brancas sous le nom
(1). Lettre du 17 avril 1676.
(2JLettie du 17 avril 1676.
de Ménalque, le fastueux Langlée sous le nom de Périandre, et l'avide joueur Dangeaii sous le nom de Pamphile, qui aime tout, qui veut tout.
J'en sais un autrequi mieux encore étaitTornement de cette austère troupe et sa parfaite image, un autre qui était présent aux réceptions de Versailles, et dont on pouvait dire comme de M""' Cornuel : Pour le diable, je ne diluais une chose que je ne croirais. Ce n'était pas M"" de Coulanges, quoiqu'elle eût aussi beaucoup d'esprit et son petit mot, mais toujours un peu fade : M"" de Sévigné, sa cousine, n'en cite rien de bien saillant, si ce n'est qu'elle rui^ia son mari pour la grandeur, et qu'elle renonça au monde, quand le monde avait déjà renoncé à elle, vers l'an 1700, alors qu'elle avait au moins soixante ans ; pas trop tôt, comme on voit. Non, cet autre était le duc de Montausier, gouverneur du Dauphin, et le type du Misanthrope, dans la comédie de Molière. Tout était sérieux, austère, incisif dans la bouche de ce censeur, de ce Porcins Caton de Versailles. Il ne flattait personne, il ne cachait sa façon de penser à personne.
Le roi eut le malheur de lui refuser une abbaye qu'il demandait pour un de ses amis : « Il n'y a que les ministres et les maîtresses., qui aient du pouvoir en ce pays (1). » Voilà ce qu'il dit en sortant.
Une autre fois, entendant le roi qui disait : « Nous perdrons Philipshourfj ., c est malheureux; mais je n'en serai pas moins roide France. — Il est vrai, Sire, répondit Montausier, qite vous seriez encore fort bien roi de France.^ quand on vous aurait pris Metz, Toul et Ver-
(1) Lettre du 22 janvier 1672.
3dO M""' DE SÉVIGNÉ HISTORIEN.
dwi et la Franche-Comté^ dont vos prédécesseurs se soJit bien passés {\). » M"" de Sévigné cite tout cela.
Les réponses à son élève le Dauphin, qu'il formait pour le trône de France, se ressentaient toutes de celle austérité puritaine. Montausier était un huguenot converti, et qui gardait encore sa sombre rudesse de sectaire.
L'autre jour, dit M"" de Sévigné, M. le Dauphin tirait au blanc; il tira fort loin du but. M. de Montausier se moqua de lui, et dit tout de suite au jeune marquis de Créqui, qui est fort adroit, de tirer, et à M. le Dauphin : « Vous verrez co7n?ne celui-ci tire droit. » Le petit pendard, en enfant bien appris et comme si c'eût été un vieux courtisan, tire un pied plus loin que M. le Dauphin, Il le fit exprès. « Ah ! petit corrompu ! s'écria M. de Montausier, il faudrait vous étrangler (2). »
Quelquefois, à force de tendre la corde, elle se rompaii, c'est-à-dire que M. de Montausier était quelquefois d'une brusquerie maladroite et se faisait donner sur les doigts. Le Dauphin l'interrogeait, un jour, sur la dignité des cardinaux, ce qu'ils étaient, ce qu'ils pouvaient, de quelle naissance ils devaient être. (( Hé, mon Dieu! dit Montausier, qui tenait au mérite plus qu'à la naissance, tout cela dépend du pape. S'il le veut, il peut faire cardinal wi palefrenier. » Làdessus le cardinal de Bonzi, archevêque de Narbonne, vient à entrer. Le malin petit prince n'a rien de plus pressé que de lui demander s'il était vrai que le pape pouvait faire cardinal un palefrenier. M. de Bonzi
(0 Lettre du 5 août 1676.
(2) Lettre du 7 août 1075.
l'ut surpris, et devina raffaire. Il lui répondit : « Il est vrai, Monseigneur, que le pape, après toutes éludes faites, choisit qui il lui plaît; mais nous n'avons pas vu jusqu'ici qu'il ait pris des cardinaux dans son écurie. » C'est un autre cardinal, le cardinal de Bouillon, qui conta la chose à M""" de Sévigné (1).
Il disait son mot à la reine, puisqu'il le disait au roi. La reine, un dimanche, perdit à la fois la messe et 20,000 écus avant midi, en jouant le hoca. Pour une Espagnole surtout, ce n'était pas bien. « Madame, lui dit le roi, supputons un peu combien cest par an. » M, de Montausier voulut faire aussi sa réflexion, et, rencontrant la reine le lendemain, au moment de la messe, « Eh bien, Madame, lui dit-il, perdrez-vous, encore aujourd'hui, la messe pour le hoca? » La reine aussitôt de s'en piquer, aussi susceptible qu'elle était dévole, et de se mettre en colère (2).
Sait-on comment il prit congé de M. le Dauphin, quand il quitta ses fonctions de gouverneur, en 1580, l'année même du mariage du prince? Voici ses adieux : « Si vous êtes honnête homme, 31onseigneur, vous m'aimerez ; si vous ne l'êtes pas, vous me haïrez, et je m'en consolerai (3). » 3Iais oii il se peint tout entier, c'est dans la fameuse lettre qu'il écrivit au Dauphin, et que M""" de Sévigné rapporte, en 1688, lorsque ce prince eut repris aux Allemands Philipsbourg : « Monseigneur, je ne vous fais point de compliment sur la prise de Philipsbourg : vous aviez une bonne armée, des bombes, du canon, et
(1) Lettre du 16 mars 1672.
(2) Lettre du 24 novembre 1675.
(.3) Lettre du 21 février 1680.
352 M""= DE SEVIGNE HISTORIEN.
Vaiiban. Je ne vous en fais pas non plus sur ce que vous êtes brave. C'est une vertu héréditaire dans votre maison... Mais je me réjouis avec vous de ce que vous êtes libéral, généreux, humain, et faisant valoir les services de ceux qui font bien. Voilà sur quoi je vous fais mon compliment. »
Beau langage, s'écrie M"" de Sévigné : « Tout le monde, dit-elle, aime ce style, digne de M. de Montausier, digne d'un gouverneur (1). » M™* de Sévigné appelle M. de Montausier im semeur de yiégatives (2), et elle dit aussi que le roi lui répondait comme eût fait l'empereur Titus, qu'en conséquence il revenait quelque honneur à Louis XIV d'avoir donné un tel Alceste à l'héritier d'un trône.
Il faudrait voir maintenant le portrait de Louis XIV, d'après M""' de Sévigné, en y ajoutant, cette fois, ce que Saint-Simon raconte. De ces deux observateurs l'un détestait Louis XIV, l'autre n'eut jamais ses bonnes grâces. La comparaison sera curieuse, et nous terminerons par le roi cette description nouvelle et toute d'emprunt de sa cour et de son siècle.
(1) Lettre du 1" décembre 1688.
(2) Lettre du 17 novembre 1G75.